Diane et Sabine
Gilbert fut recueilli cette nuit-là dans l'hôtel des dames de Saîornay. C'est avec la plus fraternelle sollicitude que Diane , qui avait peut-être plus de sang-froid ou de véritable seniibilité que sa mère , se mit en quéte]d'ua
médecin et voulut rester près du malade qui, hélas, ne pouvait la voir !
tlle demeura au chevet de Gilbert jusqu'à ce qu'on lui eût assuré que ses nombreuses blessures , toutes graves qu'elles étaient , ne présentaient pourtant aucun caractère sérieux de danger.
"I.a reconnaissance est un sentiment si naturel aux belles âmes, qu'elle s'y abandonna avec ardeur, avec enthousiasme, sans s'apercevoir, la candide enfant, que la reconnaissance est aussi le plus court chemin pour arriver à l'amour.
Diane ne s'en doutait seulement pas, et en s'intéressant avec plus de vivacité de cœur qu'il ne le fallait peut-être au sort du beau jeune homnic qui avait versé son sang et qui
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allait avoii' tant à soutfrir peut-être pour l'avoir sauvée, Diane croyait simpletnentaccouiplir un devoir.
La nuit que passa Gilbert ne fut qu'un long et pénible évanouissement. C'est seulement dans la matinée du lendemain qu'elle parvint à lui faire reprendre connaissance.
Son premier mot , en se voyant le bras gauche enveloppé avec soin, fut celui-ci : '
— Il faut avouer que , pour des assassins , ces messieurs ont été fort aimables. Us ont compris qu'ils avaient affaire à un secrétaire; je n'ai que le bras gauche en mauvais^état , grâces soient rendues à ces honnêtes bravi , je pourrai encore écrire.
Après ces paroles, ijui eussent suffi pour
prouver de quel heureux caractère le ciel Tâvait doué, si d'ailleurs il n'en avait donné d'autres preuves; Gilbert, qui s'était cru d'abord chez lui , jeta les yeux sur les objets nouveaux qui l'entouraient, et ne reconnaissant aucun de ses meubles, s'informa du lieu où il se trouvait. Le valet qu'on avait mis de garde auprès de lui allait répondre ; mais l'entrée soudaine de Diane rendit tout éclaircissement inutile.
La jeune fille , qui avait compté peut. être sur le sommeil du blessé , (ut toute interdite et devint rouge de honte d'être surprise par Gil bert en flagrant délit de charité. Elle baissa les yeux , et , d'une voix tremblante , mademoiselle de Salornay balbutia :
— Ma mère m'envoie savoir comment notre sauveur a passé la nuit ?
Le blessé contemplait cet aimable visage avec ravissement ; des pleurs de joie mouillaient ses paupières.
Elle était là, près de lui, devant ses yeux , à portée de sa main, celle qu'il lui avait été à peine donné d'admirer de loin. Il la voyait maintenant autant que ses yeux avaient soif de la regarder en face; il la voyait émue, attendrie, et c'était à cause de lui , pour ses blessures à lui que ce jeune et noble cœur s'était agité. Diane plaignait quelqu'un , et ce quelqu'un c'était lui , Gilbert ; Diane témoignait de l'intérêt pour un malheureux , et il était , lui , ce malheureux. — Malheureux? oh ! non pas ! — Jamais aux plus beaux jours de sa vie il n'avait senti cet épanouissement de l'ame qui dit à l'homme : tu es roi 8ur la terre. Gilbert leva une fois encore les yeux «ur Ihane , et se regarda lui-même avec
hésitation , car il avait peur de se tromper ; mais c'était bien lui , comme aussi c'était bien elle ; il remercia tout bas ses assassins.
Après deux jours des mêmes soins donnés au blessé , le médecin déclara qu'on pouvait sans danger le transporter chez lui. Intérieurement Gilbert traita le docteur d'ignorant — il ne se trouvait pas transportable — cela se conçoit , il s'agissait de quitter la maison de Diane. Quinze jours plus tard cependant il était sur pieds et rendu à ses fonctions de secrétaire.
Gilbert , se voyant guéri si vite, n'en accusa que plus le médecin de madame de Salor^ay d'être un fort mauvais docteur. Sa guérison, en effet, devait diminuer de beaucoup l'intérêt que Diane lui avait porté d'abord, et mettre un terme h la visite de cha-
que jour qu'elle lui faisait avec sa mère. Il n'espérait que dans les bals et les soirées où il pourrait la rencontrer, et c'était tro[) peu maintenant après les heureux jours qu'il avait dus à ses blessures.
Toutefois , sans qu'il s'en doutât , celte aventure lui avait fait faire bie» du chemin dans le cœur de la jeune fille. Ce n'était plus comme autrefois pour le bal lui-même , pour le plaisir de la danse , pour l'enivrement de la musique et des hommages , pour l'éclat des lumières et des toilettes que Diane aimait à paraître dans les fêtes. Non, un autre appât bien plus doux l'y attirait ; et comme Gilbert n'y venait que pour elle , ce n'était que pour Gilbert qu'elle se trouvait heureuse d'y aller.
Mais a quoi leur servait-il de s'aimer, ces
pauvres jeunes gens? Quelle apparence y avaitil que jamais le général Fainerols , baron de Salornay , consentit à donner sa fille à un simple secrétaire , assez insoucieux de son avenir d'ailleurs, pour se fermer par une épigramme la porte de ceux qui pouvaient seuls le faire parvenir. Entre un bon mot à dire et une belle place à prendre , ce n'est jamais cette dernière qu'il eût choisi. Or, quel espoir pouvait-il fonder dans l'intérêt de son amour ? aucun. L'opposition du père était si naturelle , si bien prévue , que Diane et Gilbert lui-même ne se la dissimulaient pas. L'honnête jeune homme en reconnaissait la justesse , et , ne pouvant se faire illusion de ce côté , il se tut et soupira.
— Baji-Yasmin , la Persane , était emportée trop loin par le tourbillon de ses propres succès pour remarquer les assiduités de
Gilbert auprès de sa fille ; mais d'autres per- * sonnes les remarquaient pour elle. Rien de plus clairvoyans que les soupirans éconduits. Cependant les amans s'étaient compris ; ils s'étaient expliqués même dans un regard , *dans une furtive pression ::e la main', et peu à peu la confiance des deux parts gagnant davantage, le chaste bonheur du secrétaire intime allait croissant. Mais hélas ! le propre du bonheur c'est de ne pas durer, et le sien devait avoir bientôt un terme.
Un soir, M. le préfet fit prévenir son jeune employé qu'il venait de le charger d'une mission de confiance près de la cour des Tuileries. Pour la remplir, cette mission , Gilbert devait dès le lendemain, avant le jour, se diriger vers Paris.
Quel coup de foudre î Quitter Turin , le
quitter à l'improviste; s'éloigner de la patrie de son coeur. Encore, s'il avait pu se familiariser avec l'idée de ce malheur, s'y préparer de longue main. Gilbert était désolé ; il ne lui restait plus qu'une soirée à passer à Turin, et tout son temps élait pris par les préparatifs du voyage et les indispensables visites de son départ. Il ne verra donc pas Diane? Il faudra donc s'éloigner sans lui dire adieu : c'est impossible.
Précisément il y avait bal masqué au palais du prince , et madame de Salornay et sa fille ne pouvaient manquer de s'y trouver. Mais celte fois quelques paroles dites devant tout le monde , une tendre pression de mains n'auraient point eu toute la signification qu'il eût souhaité d'y mettre. Cela ne suffit pas à un amoureux qu'on exile : Gilbert voulait davantage. Il rêvait une entrevue bien dis-
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crête et bien pure; mais bien intime aussi. Pour l'obtenir il se plaça devant son pupitre et écrivit à la bâte le billet que voici :
« Mademoiselle,
» Demain avant le jour je partirai pour Paris. Si vous voulez que l'absence ne nie tue pas, daignez me permettre de venir cette nuit même chercher une parole de consolation auprès de vous. Elle m'aidera à supporter mon exil. Le tendre respect que je vous ai voué me dispense de vous rassurer sur la pureté de mon cœur et sur l'innocence du rendez vous que j'ose vous demander. C'est le plus dévoué des frères qui sollicite de la plus sainte des sœurs un mot d'adieu.
» P. S. Ne craignez pas que le mystère de
notre entrevue soit découvert ; j'ai appris a connaître votre maison depuis le bienheureux événement qui m'en ouvrit les portes . Votre chambre est au premier sur la rue, personne ne pourra m'entendre; faites seulement qu'à minuit la petite porte de l'hôtel ne soit pas fermée.
» Je viendrai sous un prétexte à la soirée du prince-gouverneur; je ne ferai que traverser l'assemblée pour arriver à vous , je vous jetterai un mot en passant, je glisserai ce billet dans votre main , cela fait j'aurai disparu; mais je ne oerai point parti. J'attendrai dans les jardins du palais un mot au crayon qui sera votre réponse. Pour me la faire parvenir vous n'aurez qu'à paraître sur la terrasse à gauche, je serai en bas guettant votre présence et votre billet d'adieu. »»
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Gilbert fat à peu près consolé après qu'il eut écrit cette petite missive ; il la plia de façon à ne lui laisser que le moins de volum c possible, et la plaça dans son portefeuille ; puis il s'habilla et sortit.
Les choses se passèrent exactement comme il Pavait prévu ; il vit Diane au bal , lui remit le billet , et alla se camper dans le jardin, au bas de la terrasse , à J'endroit indiqué.
— Je vais connaître mon sort , se dit -il ; elle va venir, et personne n'a remarqué la re mise furtive du billet.
En ceci, Gilbert se trompait; car il n'avait pas remarqué un mystérieux personnage qui portait un habit de marquis de l'ancienne cour« comme si ce costume lui eût été naturel.
U) LA JUSTICF. DK DiKtî.
Ce personnage, disons-nous , avait fort bien aperçu la transmission du billet de Gilbert à Diane, et dès-lors il n'avait plus perdu de vue l'amoureux secrétaire.
Au moment même où ce dernier attend la réponse sollicitée, son Argus est là bas au fond d'une allée , et pendant que , tourné vers (iilbert, il examine ses mou ve mens , cela ne l'empêche pas de parler à l'oreille d'un subalterne qui ne fait , lui, nulle attention à la. scène qu'observe son supérieur.
Nous présumons de la supériorité du marquis par la déférence avec laquelle l'écoute l'homme qu'il entretient secrètement.
— Spadari, dit le marquis, dont la voix se perd sous le masque et dans l'oreille de
son interlocuteur, Spadari , cette nuit un jeune homme va partir; vous m'entendez bien, jevousdisquec'est pour la France qu'il va partir.
— Je comprends; faut-il l'arrêter , demanda l'autre avec cet accent piémontais qui donne une si mauvaise couleur aux paroles qu'elle laisse toujours supposer une intention plus mauvaise encore.
— Allons donc ! fit le masque avec un suj)erbe mépris; vous ai-je jamais donné de semblables commis sions. . . .
— INon , monsignor, mais ça peut commencer; on a besoin quelquefois...
— C'est bon ; écoutez : ce jeune homme est porteur d'un rapport secret qu'il me serait important d'avoir.