‹ Diane et SabineChapitre 12 sur 12 · CHAPITRE DIX-NEUVIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE DIX-NEUVIÈME

nazard .

Laissons Richard Diicourneau se livrer au désespoir, alors que ses victimes lui échappent, et toujours {^râce à l'intervention de Gilbert. D'autres personnages sollicitent notre curiosité, il est temps de leur donner au* dience.

Un malin , le coureur du duc de Maulévrier-Ménil apporta de la part de son maître, à riiôtel de la rue Chaniereine , un billet ainsi conçu :

» Très-cHer cousin,

* Quelqu'importanle visite que vous ayez à recevoir aujourd'hui, renvoyez-la à un autre instant , et faites défendre votre porte pour tout le monde, excepté pour moi. Il faut que je vous voie seul, bien seul; j'ai de grandes et terribles choses à vous dire. Je viens d'être mandé auprès du roi. Aussitôt que j'aurai quitté Sa Majesté, je me rendrai chez vouâ. Atteudez-moi donc , pauvre père j je vous en prie, attendez-moi, et surtout armezvous de courage. Mon cœur saigne, à l'avance, de la cruelle blessure que je vais faire au vôtre. »

LA JUSTICi: DJi DIl'U. 329

Le ton à la fois énigmatique et sentimental de ce billet ne préoccup])a que fort médiocrement le comte de Maulévrier-Fayel ; il savait par longue expérience que son noble cousin , enclin à Texagération , avait l'habitude d'attacher une ridicule importance à toute chose , et de prendre au tragique les événemeus les plus vulgaires. De plus, comme le messager donnait à entendre qu'il s'agissait de Raphaël, celui-ci était, aux yeux du comte, un objet si peu intéressant , qu'il ne jugea pas nécessaire , ujalgré l'invitation de son correspondant, de faire grande provision de courage. L'indifférence, et même quelque chose de pis, l'avait si bien cuirassé à l'eudroit de l'amour paternel , qu'on pouvait y frapper sans qu'il sentît les coups.

Dautre part aussi , le vieux gentilhomme avait l'esprii en éveil.

Sa passion pour Sabine, si cruellement trompée , grâce au dévoûment de Gilbert, s'était d'autant plus irritée , qu'il avait été plus près de la voir satisfaite. Le départ précipité de la jeune fille et de son guide , après leur imprudente.arrivéeau château d'Orsay, devait nécessairement bouleverser les idées du comte. Il avait fait courir à la recherche des fugitifs, mais sans qu'il fût possible à ses messagers de les rencontrer. Depuis , il avait envoyé un de ses valets à Palaiscau , non pas dans la ferme de Claude Lambert , mais dans le village, pour s'informer si la jeune parisienne n'était pas revenue dans la maison de ses hôtes. On ne Ty avait pas revue, et le rapport de l'envoyé ne pouvait jeter que plus de confusion encore dans l'esprit du comte, attendu qu'au simple fait de l'enlèvement de la jeune personne à son père, les bonnes gens du pays avaient jugé convenable de mêler

une foule d'incidcns absurdes qui faisaient j)lus d'honneur à leur imagination qu'à leur amour de la y ërité.

Le vieux gentilhomme, de retour à Paris , supposa que l'homme inconnu qui lui avait rendu visite la veille, ne manquerait pas de revenir pour lui apj)rendre pourquoi Sabine, conduite à Orsay comme ils en étaient convenus, avait ainsi disparu tout-à-cou p. L'homme n'était pas revenu, il n'avait pas écrit, -et Maulévricr demeurait depuis plusieurs jours dans une désolante incertitude , quand un événement le mit sur la voie deSabiue.

Depuis bien des aunées, la comtesse de Maulévrier , cette mère , insensible comme le comte était père cruel , vivait ainsi qu'une étrangère dims la maison de «ou mari ; le seul lien qu'il y eût entre eux était cette madaujo liabastide . véritable maîtresse au lo-

gis, qui rapportait à Tan les volontés de l'autre, et transmettait à celtii-lk les désirs ou les besoins de celle-ci. Il est boa de noter que de ces besoins ou de cette volon té, elle ne disait jamais que juste ce qu'elle voulait qui fût connu et exécuté , et qu'ainsi elle entretenait parmi les époux un esprit d'irritation, blessant la femme par la tyrannie de l'époux, excitant la colère du mari par l'apparente désobéissance delà femme. Diviser pour régner, c'était aussi sa devise, et son empire était d'autant mieux établi , que d^s deux parts elle l'avait encore fondé sur l'mtimidation .

Le vieux gentilhomme , qui faisait profession d'un profond mépris pour sa femme, s'inquiétait peu de la conduite de cette dernière; cependant , comme, ainsi que tant d'autres cœurs rongés sourdemeat par le vice, il avait la religion des apparences , le respect de la

LA JUSTICE DE mr-u. 333

surface ; il se serait violemment tourmenté d'un scandale auquel la comtesse de Maulévrier aurait pu donner lieu.

— Que cette créature fasse ce qu'elle voudra , avait-il dit souvent à madame Labastide, mais qu'elle ne fasse jamais parler d'elle.

L'honneur , aux veux de ce vieillard débauché, consistait dans une certaine adresse à se mettre hors d'atteinte de l'opinion publique.

Un matin, quinze jours environ après l'événement d'Orsay, comme il revenait de faire sa cour au roi au sortir de la chapelle du château , et qu'il regagnait en voilure son hôtel de la rue Chantereine, le comte de Maulévrier, toujours pensant à Sabine , et regardant à travers la ^lace de Im portière si le hasard n'amènerait pas la jeune fille sur

334 LA JUSTICE Di: DIMU.

son passage ,, aperçut dans la rue une dame qu'à sa démarche il crut reconnaître pour la comtesse de Maulévrier; elle se croisa avec l'équipante du comte. Celui-ci allait laisser son cocher continuer sa route, quand , machinalement, il s'avisa de baisser la vitre et de jeter encore' un coup-d'œil du côté d« cette femme qu'il supposait être la sienne. Elle s'était arrêtée près d'une place de fiacres, et se faisait ouvrir une portière et baisser le marchepied. Le comte avait braqué on lorgnon vers la dame. Elle souleva son voile pour parler au cocher de place , et le mari ne douta plus : c'était bien la comtesjse. Sa vanité fut vivement froissée de voir qu'une personne qui avait l'honneur de porter son nom sortît à pied de l'hôtel de Maulévrier, et se fît voiturer en fiacre comme une bourgeoise ou une grisette endimanchée.

— Si quelqu'autre que moi l'avait vue ! pensa-t-il.

Puis , curieux de savoir en quel endroit elle osait se rendre dans un si modeste équipage, il fit arrêter ses chevaux, il ordonna au cocher de tourner bride et de suivre à vingt pas de distance le fiacre qui se mettait en marche.

Il traversa Paris et prit la route du Bourg-

la-Reine.

— Faut-il aller plus loin , demanda le cocher de M. de Maulévrier h son maître.

— Va jusqu'au diable s'd le fautj tant que marchera ce fiacre tu ne dois pas l'arrêter.

Nous le répétons , le comte n'était pas jaloux de sa femme , mais il se pouvait faire qu'elle abusât un peu trop ouvertement de

3liù LA JUSTICE DE DIEU.

l'espèce de célibat clans lequel il la laissait vivre, et cela, il ne le voulait pas. D'ailleurs, un mari est toujours bien aise de savoir pour- Kjuoi madame court les champs; il n'avait rien de mieux à faire en ce moment , c'est par cette raison qu'il ordonna à son cocher de marcher à la suite du fiacre.

En voyant la direction que celui-ci avait prise pendant quelque temps , le vieux gentilhomme supposa que la comtesse de Maulévrier se rendait à Orsay, non jjours'y livrer, comme lui, à une intrigue, mais pour s'éclairer sur celles de son mari .

De quel droit nj'espionnerail-elle? se demanda t-il, lui qui la surveillait.

Mais il ne tarda pas à s'apercevoir qu'il faisait erreur dans ses soupçons ; car le fiacre abandonna enfin la grande route, j)ourtour-

ner vers l'avenue de Sceaux ; puis il prit le • chemin de Châtenay, et s'arrêta à l'entrée du village.

D'après une dernière instruction que le comte lui avait donnée, le cocher de M. de Maulévrier demeura à distance respectueuse et rangea son équipage derrière les arbres, de façon à n'être point aperçu dans l'intérieur du pays. La comtesse descendit de voiture et se mit en marche ; le comte la suivit de loin, mais sans affectation, comme un promeneur qui n'aurait eu d'autre but que de donner carrière en plein champ à ses pensées. Il vit madame de Maulévrier passer devant une petite maison blanche dont la porte était entr'ou verte. De l'intérieur de celle-ci on entendait au loin le cliquetis du métier de tisserand, -et l, s coups réitérés du châssis mobile qui serre les fils de la trame après chacun des jets de la navette. Si le comte n'eût

338 LA JUSTICK DE ùmu,

pas pris soin de se tenir tant à l'écart, il aurait pu entendre la petite toux sèche de la comtesse qui attira si bien l'attention de Lescadieu le tisserand, que tout a coup le métier fit silence et qu'un autre accès de toux, venu juste à point, comme un écho du premier, répondit du dedans à la dame qui continua sa route. Elle ne s'arrêta que lorsqu'elle, fut à l'autre extrémité du village. Son mari l'y suivit encore, et puis ayant vu qu'elle s'asseyait au pied d'un arbre sans doute pour y attendre quelqu'un, il rétrograda alors de quelques pas ; car il venait de remarquer tin cabaret dont les fenêtres de la salle basse donnaient positivement en face du bouquet d'arbres sous lequel la comtesse venait de s'asseoir.

Il entra dajis la maisonnette, se fit servir auprès d'une des croisées , et demeura spectateur des scènes suivante? :

D'abord ce fut un vieux paysan, Antoine Lescadieu, qui vint trouver la dame solitairement assise. Il s'approcha d'elle d'un air respectueux ; elle lui tendit affectueusement la main ; puis elle l'écouta parler, et fut si attendrie de ce qu'il lui disait que ses yeux se remplirent de larmes. Ensuite elle tira de la poche de sa robe une bourse en filet de soie, et, sans en vérifier le contenu, elle vida cetttî bourse dans la main du paysan.

Leur entretien recommença, ou plutôt Lescadieu continua à parler, el, à plusieurs fois, ce qu'il disait à la comtesse provoqua de nouveau ses larmes. Mais il était facile à son espion de deviner que c'était la joie et non pas la douleur qui mouillait ses paupières.

Depuis le temps que le lecteur veut bien nous suivre à travers les caprices de notre récit, nulle autre occasion ne nous a été offerte

340 LA JTISTICt DK DIEU.

de le niellre en présence de madame de Mau- Jévrier.

A l'époque où nous la voyons dans son mystérieux lête-à-lête avec le tisserand de Ghâtenay, l'ami de notre Gilbert , ce n'est plus une toute jeune femme; mais de sa jeunesse elle a conservé la vivacité du regard et le gracieux sourire.

Elle est pelite et blonde; sa taille est encore toute mignonne; il y a dans sou geste quelque chose de vif et d'imprévu , qui trahit une première éducation peu en harmonie avec le nom qu'elle porte et le rang qu'elle occupe dans le monde.

Son altitude, sa tournure ne manquent pas de charme; mais c'est un charme naïf, involontaire, sans réserve, sans étude, qui contraste également avec la dignité de son âge et celle de son titre.

Le brave pèreLescadieu, qui ne se connaît pas beaucoup en distinction de manières et de langage, a néanmoins trouvé que pour une grande dame, madame la comtesse est bien sans façon et bien bonne enfant.

Bonne et enfant, oui; telle fut , telle est encore la comtesse de Maulévrier; on le soupçonnerait à peine quand elle subit l'iniluence de la noble demeure conjugale; quand elle repousse la confiance ou les caresses de Raphaël j mais c'est qu'alors madame de Maulévrier n'est pas à elle-même ; c'est que cette froideur, celte insensibilité, qu'on peut lui reprocher, est un rôle qu'elle joue, et qu'elle exagère même quand elle sent que le courage va lui manquer pour le poursuivre.

S'il nous était donné en ce moment, de laisser pénétrer le secret de cette femme, on verrait bien que la -comtesse de Maulévrier

n'est ni froide, ni indifférente; ni mauvaise mère surtout.

En ce moment, où toute contrainte a cessé pour elle, le bonheur qui ravive l'éclat de son visage fait sourciller le vieux gentilhomme, attentivement occupée la considérer; car, dans son esprit, cette joie se traduit par la pensée d'un coupable rendez -vous. C'est un amant que la comtesse est venue chercher à Châtenay ; le vieux paysan qu'elle écoute parler , c'fst le complaisant intermédiaire de l'intrigue ; il lui annonce, sans doute, que cet amant va venir, car c'est à l'espérance de le voir bientôt qu'elle sourit maintenant, comme c'est aux paroles d'amour que le tisserand vient de lui transmettre de la part de l'objet aimé, que tout a l'heure elle s'est montrée si fort attendrie,

— Au moins, se dit le conte de Maulêvrier,

madame y met de la discrétion ; elle donne ses rendez-vous si loin, elle preÀ,d ses confidéns si bas , que le bruit de ses amours ne peut monter jusqu'au monde haut placé qui doit les ignorer. Si, de plus, elle a poussé la prudence jusqu'à taire mon nom à son complice, je pourrai fermer les yeux sur le reste; cela m'intéresse trop pru pour occuper mon es[)rit.

Autoine Lescadieu avait quitlé la comtesse, tandis que le vieux gentilhomme se parlait ainsi.

Elle demeura toujours assise au pied de l'arbre, ouvrit un petit livre qu'elle avait aveint de sa poche en même temps que sa bourse, e «e mit patiemment à lire. Sa lecture , toutefois, ne l'absorbait pas assez qu'elle ne tournât la tête dans la direction du village. Son mari, qui avait continué à tenir ses yeux constaniment fixés sur elle, commençait à trou-

ver la séance aussi longue que monotone, quand la comtesse , relevant encore une fois la tête, tour à tour devint pâle et puis pourpre ; elle parut saisie d'un tremblement fébrile, elle laissa tomber son livre et elle appuya soudain les deux mains sur son cœur, comme s'il avait eu peine à contenir l'émotion qui le soulevait.

Le comte de Maulévrier devint plus attentif ; il ne doula pas que ce fut l'approche de l'amant espéré qui causât une telle agitation à sa femme. Il s'attendait à la voir se lever et courir au-devant de lui. Loin de là; elle baissa rapidement son voile, et rouvrit son livre, dont elle sembla suivre les lignes à travers les réseaux du tulle qui cachait son visage.

Alors passèrent dans le chemin , et se donnant le bras, un jeune homme en costume

mililaireet une jeune fille, à laquelle il parlait avec tant de vivacité et d'abandon , avec un oubli si complet de tout ce qui pouvait se trouver sur son passage, qu'il ne remarqua pas même la dame assise au pied de l'arbre. Celle-ci non plus ne parut pas remarquer les deux jaseurs ; on eut dit que la lecture la rendait étrangère à toute autre chose, et cependant, aussitôt que les jeunes gens furent passés, elle laissa de nouveau tomber son livre ; elle rejeta son voile en arrière; joignit les mains, non pas en suppliante, mais en signe d'actions de grâce ; elle attacha sur le jeune homme un si tendre regard , qu'on peut dire qu'en le contemplant tout son cœur était dans ' tes yeux. *

Pour le comte , ce n'était plus sa femme qu'il regardait ; ce n'était pas non plus le jeune homme, mais la jeune fille, qu'il avait bien

reconnue; Sabine enfin; car c'était elle qui donnait le bras à Lucien.

Dans l'espoir de ia suivre plus longtemps des yeux, il courut à une autre fenêtre qui avait vue sur un autre point du paysage.

Eu effet , de là il pouvait mieux la voir encore; car cette fenêtre, ouvrant sur un sentier, était si rapprochée du sol, que ceux du dehors, aussi bien que les personnes à l'intérieur, dépassaient à mi-corps la hauteur de son appui.

Le vieux gentilhomme s'y accouda , et se pencha si fort en avant , que Sabine en passant près de lui eut à lui demander pardoa d'avoir effleuré son visage,

La joie de sa découverte, la rage de se voir un rival , le souvenir de son espérance déçue, le besoin de ressaisir sa proie, tous ces senti-

LA Jl'StlCR DR DIF,{T. 347

mens divers et tumultueux, qui faisaient orage dans le cœur du comte de Maulévrier, lui ôtcrenl le pouvoir d'articuler un mot, pour répondre à l'excuse t^ue lui adressait la jeune fille. Ses bras se tendirent comme pour l'arrêter au passage ; ses niains se crispèrent convulsivemenj ; mais elle était loin déjà, et puis il était sans droit pour la prendre j pour l'avoir, il fallait qu'on la lui livrât.

A son agitation, qui avait toute la furieuse ' énergie des passions mauvaises, succéda un profond abattemenl -, il demeura courbé sur cette fenêtre, les yeux longtemps dirigés vers la courbe du sentier par laquelle il avait vu disparaître Sabine et Lucien. Puis , lorsqu'il sentit que le tremblement qui le faisait chan* celer sur ses jambes commençait à perdre de son intensité, il forma cette fenêtre et se dirigea vers celle d'où il avait surpris l'entretien de sa femme avec le paysan. Un projet fou,

étrange, odieux, lui était venu à l'esprit : il voulait aller trouver la comtesse de Maulévrier et lui dire :

— Cet homme qui vient de passer là avec cette jeune fille, vous l'aimez, madame. Eh bien ! faites qu'il" me cède sa sœur, si elle est 8a sœur, faites qu'il me cède sa maîtresse, si elle est sa maîtresse ; et non-seulement je vous passe votre amant, mais encore je le soutiendrai avec ma fortune, je le ferai parvenir par mon crédit.

11 l'eût dit comme il le pensait, il l'aurait fait comme il voulait le dire, tant ce lui était un doux rôve et un impérieux besoin que la possession de cette fille ; mais , quand il revint à la fenêtre qui regardait le bouquet d'arbres sous lequel madame de Maulévrier était venue s'asseoir, elle avait disparu.

Il appela le cabaretier.

— Savez-vous, luideiiianda-t-il, quelle est cette dame qui s'est assise tout à l'heure en face de cette fenêtre ?

— Ma foi non , peut-être bien qu'elle est d'Aulnay, d'Antony ou du Plessis-Piquet.

— Et le paysan qui est venu causer avec elle?

— J'étais à ma cave, répliqua encore le cabaretier, ce qui fait que je n'ai vu personne.

— Au moins vous savez quel est le jeune militaire qui a passé tout-à-rheure devant votre porte, donnant le bras à une jeune personne vêtue d'une robe rose , et coiffée d'un petit chapeau de paille?

— Ah ! oui , c'est différent ; le garçon , c'est le celui à Lescadieu , un Saiut-Cyrien ^ rien que ça .

— Et l'autre est sa sœur?

— Sa sœur ! ah ben ouiche !

— Encore, qui est-elle?

— C'est la fille à la dame , donc , riposta d'un air stupéfait de lant de questions , l'homme que M. de Maulévrier interrogeait.

— Mais cette dame, comment la nommezvous ?

— Je ne sais pas.

— Où demeure-t-elle?

— Quéquepart aux environs.

Ce fut là tout ce que put obtenir de renseigneiuens le vieux gentilhomme; l'esprit de son hôte était si obtus , qu'il eut beau décrire le costume de I.escadieu , il lui fut impossible d'apprendre avec qui sa femme s'était entretenue sous les arbres ; et à moins

LA JUâTICIi DE DItU. 351

d'aller de maison en maison pour chercher le paysan qu'il eût voulu interroger, il ne devait pas espérer de le retrouver.

— Qui sait même,pen8a-t-il, si cet homme est de Ghàtenay.

Cependant il ne pouvait pas se considérer comme ayant absolument perdu sa journée, car il était maintenant sur les traces de Sabine.

Il alla rejoindre sa voilure , et apprit du cocher que depuis vingt minutes environ le fiacre qu'il avait suivi s'était dirigé du côlé

de Sceaux.

De retour à Paris, le comte de Maulévrier,

qui ne voulait pas compromettre sa découverte en éveillant les soupçons de madame Labastide par le récit de son voyage , se garda bien d'eu parler; mais il se promit de

retourner sous peu de jours à ChâtenaV' Or, c'est justement comme il se préparait à cette nouvelle tentative pour revoir Sabine, qu'il reçut le billet du duc deMaulévrier-Ménil.

Peu de temps après , celui-ci se fit annoncer chez son noble cousin.

Comme on le verra par la suite , il n'avait pas exagéré l'importance de sa visite, laquelle devait avoir une grande influence sur la destinée de la plupart de nos personnages. Mais avant d'introduire monsieur le duc , il nous reste à faire connaître plus amplement la famille des Maulévrier. C'est le soin que nous prendrons en commençant la seconde partie de cette histoire.

Disons seulement , avant de passer outre , que deux êtres , sur le sort desquels nous avons appelé l'intérêt du lecteur, ont , pour

LA JusTici: DE Du:u. 353

quelque temps du moins , fait trêve avec le malheur : Il s'agit de madame Ducourneau et de sa fille.

Le soir même du jour de sa délivrance , la prisonnière de l'espion de police a été conduite à Cliâlenay par Gilbert. Le maître d'études, en réunissant ses protégées, a fidèlement accompli sa mission. L'avenir les menace encore , sans doute , mais le présent est pour elles si beau , qu'il nous donne le droit d'écrire ici :

Page 1