FERVEUR
DES MOYENS d'eXCITER KT DE NOCRRIR SA FERVEUR DANS LES OFFICES PUBLICS.
(Traité de l'Otlice divin, de Collel.) § I. DéTauls qu'un cbanoioe doit éviter. 1. Défaut ae vocation : il est très- funeste et très-commun; comment y remédier. — 2. L'esprit de servilité et d'intérêt. Sentiment de saint Bernard. — 3. Le commerce du monde : il est dangereux en tout sens. Avec qui un chanoine se doit lier. — k. L'attachement trop vif à des occupations d'ailleurs innocentes. — 5. Etudes d'un chanoine : leurs bornes et leurs règles.
Un auteur dont l'ouvrage est répandu partout a traité cette matière avec toute la force de son style. Je proûterai de quelquesunes de ses idées; mais je laisserai à l'écart ce qui pourrait avoir trop de rapport à l'école rigide dans lanuelle il avait été nourri. Seulement avant que d'entamer les moyens positifs, je dirai un mol des obstacles qu'une personne destinée au chœur doit bannir, pour s'acquitter comme il faut de l'augusto fonction dont elle est chargée. Or ces obstacles, qui ont des variétés infinies, parce que DOS passions sont sans nombre, et qu'il n'y en a point qui ne puisse écarter l'esprit de prière, je les réduis à quatre principaux : le commerce du monde; l'attachement trop vif
(1) Quasi bos duclus ad victimani... et ijnorans quod ad Dictionnaire des Rites sacras. II
à des objets, qui quoique bons et saints eri eux-mêmes, enchaînent puissamment le cœur et l'imagination ; le défaut de pureté de vues dans l'acquit des divins offices ; et souvent, et trop souvent le défaut de vocation. Cmnmençons par ce dernier vice, qui en produit une infinité d'autres.
1. On sait que, selon l'ordre commun de la providence, Dieu, tout riche qu'il est en mi-i séricordes, n'acconle les grâces qui sanctifient dans un état qu'à ceux qu'il y a appelés. Ceux qui s'y ingèrent contre son ordre ne sont à ses yeux que des intrus, des mercenaires, des voleurs. Toute l'Ecriture est pleine d'analhèmes lancés contre les faux prophètes qui courent de leur propre mouvement. On a recueilli ces textes, et millo autres semblables, dans un nombre infini do volumes. C'est par là qu'on débute dans toutes les retraites des jeunes ecclésiastiques. Les séminaires en retentissent. La vocation, sa nécessité, ses marques s'y trouvent écrites jusque sur les murailles. Il n'y eut jamais de matière sur laquelle on pût moins faire valoir le commode, mais dangereux prétexte d'ignorance. L'homme le plus mal appelé ferait souvent un discours solide, pour prouver qu'on doit l'être.
Malgré tant de lumières, rion de plus commun dans tous les états que le défaut de vocation. Mais j'oserais presque assurer qu'il est plus commun en matière de prébendes, qu'en toute autre. Un enfant y est destiné dès le sein de sa mère. Son cher oncle est chanoine; sa famille est nombreuse, il n'en est pas l'aîné, ou s'il l'est, il n'a point de talent pour le monde; il n'est pas riche, et sa condition demande qu'il fasse des éludes. Il n'en faut pas davantage ; sa vocation est décidée. On le conduit à l'autel comme un bœuf qui doit être immolé, et qui ne sait ce qu'on veut faire de lui (1).
Cela n'engage à rien, dit-on. En fait de canonicals, ce qui est bon à prendre est bon à laisser. On voit tous les jours des chanoines qui ne le sont que pour un certain temps, et
vincula. . tralialur. Fi ov. vu, 22.
qui parce moyen ne laissent pas de soulager beaucoup leurs familles.
C'est ainsi qu'on raisonne dans le monde, et c'est ainsi qu'on s'abuse. Rien n'engage davantage qu'une démarche qu'on ose régarder comme n'engageant à rien. Elle engage le saint éternel des parents qui possèdent par liéritage le sanctuaire (1), qui lui donnent un ministre ou mauvais , ou douteux, qui mettent sur leur propre compte une foule d'offices très-mal récités, et quelquefois entièrement omis. Elle engage les patrons, et quelquefois les supérieurs ordinaires, qui, par crainte, par ménagement, ou par d'autres semblables motifs, donnent les mains à l'iniquité. Enfin elle engage le pourvu, qui souvent avec l'âme la moins ecclésiastique qui ait jamais été, court une carrière dont Dieu l'avait exclu , ne remplit bien aucune de ses fonctions, et se prépare un trésor de colère pour le jour du Seigneur. Je le dis avec confiance, parce que je ne le dis que d'après l'Ecriture et la tradition , qu'on retranche ce défaut primitif : et si tous ceux qui sont députés au chœur ne sont pas édifiants, parce qu'on peut être appelé et négliger sa vocation, il y en aura beaucoup moins de scandaleux.
Mais comment retrancher ce premier obstacle? Par quelles voies un jeune homme de douze ou quinze ans connaîtra-t-il s'il est appelé ou non à la vie de chanoine? Convient-il que dans un âge si tendre il ail d'autre volonté que celle de ses père et mère? Faut-il que, sous prétexte d'un défaut trèsincertain de vocation, il manque une place qui ne se trouvera plus? Ne suffit-il pas de le prendre, pour ainsi dire, à l'essai, et de lui l'aire quitter après de justes épreuves un emploi, dans lequel on commencera de voir qu'il ne se sanctifierait pas?
11 est fâcheux que ces sortes de raisons ne paraissent décisives que quand il s'agit de l'affaire du salut. Car en matière d'affaires temporelles les prudents du siècle ne s'y fieraient pas , et de mille à peine s'en trouverait-il un qui, sur ces frivoles motifs, voulût abandonner à des enfants d'une sagesse trèséquivoque la gestion d'une somme assez modique. Serail-il donc surprenant qu'ils entendissent un jour ces paroles : Je vous juge par votre propre aveu, méchant serviteur (2); vous vous êtes servi de deux mesures différentes (3), et jamais vous n'avez pris un poids moins juste que lorsqu'il était question de mes inlérêls?
C'est donc à ceux qui font de pareilles objections à les résoudre. Nous nous contenterons de leur dire en deux mots, 1° qu'à parler en général un père, surtout quand il n est que médiocrement à Dieu, est un mauvais arbitre do la cause de ses enfants; et ce qui est plus fâcheux, c'est que la ten-
(I) Hœreditaie possidearaas sanctuarium Dei. Puai. IIX I, 11.
i'i) Kx ore luo te judien, serve nequam. Luc. xii, 22. 31 Abûminaiio est apud Dominum pondus el pondus. Pfouerfr. xx,23.
(i) Ait rex Israël ad Josapliat : Remansil vir unus, per quem possuums interrogaroDouiiuum; sed ego odi euui ,
dresse naturelle et la cupidité qui aveuglent le père séduisent souveïit l'oncle, même ecclésiastique. 2" Que pour ne point faire de faux pas dans une route où ils tirent tous à conséquence, les parents, quand il s'agit de la destination de leurs proches, doiveut beaucoup consulter Dieu par la prière el par toutes les bonnes œuvres dont ils sont capables. 3" Que de plus ils sont obligés de s'adresser à un homme sage, droit, éclairé ; de lui exposer ce qui est à charge, cl ce qui est à décharge; de lui donner du temps pour examiner son candidat ; d'attendre en paix son arrêt, et de le suivre avec une parfaite soumission. Il y a encore des Ananies sur la terre , et si on ne les trouve pas, c'est qu'on ne les cherche guère, souvent même qu'on les fuit, et que quelquefois on va jusqu'à les ha'ir, parce qu'ils n'annoncent que de fâcheuses et incommodes vérités (k). On suit donc la route battue : on étudie le montent où un bénéfice doit vaquer. On met en campagne tous ses amis. On mendie et on obtient de fausses allestations. On profite de l'imbécillité d'un vieillard mourant pour en obtenir une résignation. Le courrier part à tire d'aile. 11 apporte des provisions en bonne forme. La vocation vient quand elle peut. Le bénéfice est servi comme il plaît à Dieu. C'est à quoi les parents ont le moins pensé, c'est à quoi le pourvu pense le moins. 2. Ceux qui ne sont pas dans une si fâcheuse position, et qui ont pris les plus sages mesures pour ne se pas engager témérairement, ont encore des écueils à craindre et des obstacles à surmonter. Ils doivent servir le Seigneur tous les jours de leur vie : mais pour le servir d'une manière digne de lui , il faut qu'ils se roidissent sans cesse contre l'amour de l'intérêt propre. Ils ne doivent pas chanter les louanges de Dieu pour vivre (ce serait, au jugement des saints (5), uit horrible renversement de l'ordre), mais vivre pour chanter les louanges de Dieu. L'Ange de l'école nous dit qu'un chanoine qui va à l'office principalement pour la rétribution se rend coupable de simonie, et un théologien de nom croit même qu'une intention secondaire n'en excuse pas (G). Mais en s'en tenant, comme ou le peut faire avec la plupart des docteurs, au sentiment de saint Thomas, il est sûr qu'un préire qui, dans une action aussi importante que l'est celle de l'office public, ne se conduit que par des vues mercenaires, ne peut la faire comme il faut; qu^ destitué de l'onction sainte qui soutient les vrais adorateurs, il ne niJÉnquera pas de succomber sous le poids d'un murmure qui n'a que les ap|)arences de la prière; et que, plus à plaindre que le laboureur, qui a du moins l'avantage de travailler avec goût, il doit dès les premiers moments soupirer pour la fin d'un
quia non prophelat mihi Iwnuni, sed malum. III Reg. XXII, 8.
(b) Oui evangelizit nt mandncet, perverso nimis nruine cœlcstibiis lerrena m'-rralur.S. Bernardm, tib. de Vita et Moril). clericor. cap. 3.
(6) Florent, de Coq, Tiacl. de Juslil. \n-i°, pag. 7W.
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exrrcice qui accable le corps sans consoler l'esprit. Or quel office peul-on atlcndrc d'ua liommesi mal disposé? Point d'aulre que celui qu'on aurait de cinq ou six gagistes aliandonnés à cux-niômes, c'est-à-dire un office plus propre à irriter Dieu qu'à fléchir sa justice.
:i. C'est à pou près ainsi qu'il faut juger du ministère de ces hommes qui, moins chanoines que séculiers, donnent au monde, cl souvent au monde le plus profane, tout le temps que le chorur ne leur arrache pas. A force de voir le siècle et les enfants du siècle, ils en prennent l'esprit , les manières , les inclinations. Us épousent ses intérêts , ils parlent son langage, ils règlent leur marche sur la sienne. Dès lors l'esprit de Dieu, dont ils n'étaient que niédiocremenl fournis, les quitte, comme il quitta Saiil. L'idée du monde les suit jusque dans le sanctuaire. Us y portent ses fausses bienséances cl sa mondanité. Us s'y occupent de ses nouvelles, de ses alliances, de son gain, de ses pertes. Leur extérieur annonce en toute manière cl la langueur qui les consume, et le feu étranger qui les dévore. Qu'ai tendre lie ces gens-là? ce qu'ils donnent presque tous les jours : des scènes humiliantes, des scandales qui, sans élrc du dcrnierordre, n'en sont pas moins scandales.
Quand même l'amour de leur réputation , plus fort que tout autre amour , leur ferait sauver les apparences, que seraient-ils, après tout, je ne dis pas devant Dieu qui veut être servi seul (1), je dis devant ceux qui ont quoique portion de son esprit ? Mais que sont-ils souvent aux yeux du monde même? Tout injuste qu'il est, il sait leur rendre juslice, cl mettre entre eux cl de vrais chanoines une énorme différence. Il les accable de politesses; il ne les voit, ce semble , partir qu'avec regret ; il parait ne se consoler de leur absence, que par l'espoir du retour: il le stipule avec des empressements auxquels il ne manque que la sincérité. A peine sontils retirés qu'on les fronde comme ils méritent de i'élre. Leurs vanités, leurs airs trop libres , leurs discours moins precautionnés, leur peu de religion, leur incapacité connue, leur propreté étudiée , en un mot tous leurs défauts réels ou présumés sont mis sur le lapis, et on leur fait moins de grâce qu'à des ennemis déclarés. Ainsi ils se perdent devant Dieu, et ils ne se retrouvent pas devant les hommes. Us courent à perte d'haleine après un fantôme , et tout fanlômc qu'il est, ils ne peuvent l'atteindre. Mais à quoi leur servirait une conquête aussi sûre, aussi solidement appuyée qu'elle est imaginaire? Je ne leur demande, pour le bien approfondir, qu'un peu de réflexion sur ces paroles de celui qui est le témoin fidèle (2), et dont la bouche ne connut jamais le mensonge (3) :
(t) Nenio polosl Juobiis dominis servire. Mutlh. vi, 21.
(i) H;ec ilicil Amen, leslis lidclis et verus , qui est priucipiuin crealuix' Dei. Âpoc. m, 14.
(•î) Qui |ieccaiuui non l'ecit, iiec inveiilus est dolus \a ore ejus. 1 fetr. », 22.
(i) Muuli XVI, 26.
(5|NniiliabeUniariUidiaciiicoiiversaiioiUius,nectsiJîum coiiviclu) illius, sed UeUliam et gaudium. Sap. viii, 16.
(6J M< lioia :>uul vulucru diligeniU , quau Irauduluul4
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Quid prodest hotnini, si mundiim untversutn lucretur, animœ vero suœ detrimentum pu' tinlur (!»)? Que sert à un homme de gagner tout l'univers, s'il vient à se perdre? La plus longue, la plus éclatanle fortune peul-elle lo dédonmiager du cruel trésor qu'il se prépare pendant rélernité?
Qu'un chanoine se délasso donc, qu'il respire un peu après d« longs offices, rien n'est plus juste; et je connais trop le poids accablant de ses obligations pour lui en faire un crime. Mais qu'il ne se délasse, qu'il ne respire jamais qu'en ministre de Jésus-Christ. Qu'un confrère vertueux soit sa ressource la plus ordinaire. U trouvera en lui une consolation pure, que le monde ne peut donner. La vraie piété a des charmes, des agréments infinis. Son commerce n'a rien d'amer (5), ses entretiens sont pleins de douceur. Avec elle les jours passent cumuic les heures, et les heures ne paraissent que des nioments. Ses réprimandes ont leur grâce. Elle instruit même en badinant, el badine toujours sans offenser. Ses plaies , si elle savait en faire, vaudraient mieux que les trompeuses caresses du inonde (0). Au moins a-l-elle toujours sur lui l'avantage de la paix, avantage précieux qui la suit partout, et que le siècle ne coniiaitra jamais (7 .
U n'y a point de chapitre, quelque peu nombreux qu'il soit, quelque mal composé qu'on le suppose, (|ui n'.iil un ou plusieurs sujets de celte espèce. N'épargnez rien pour Miériler d'èlre admis à leur commerce. Us ont droit de vou» mettre à l'épreuve : que nulle épreuve ne vous rebute. Tous les trésors de l'Inde ne payeraient pas un ami sage: les perles qu'on peut donner en échange conlre lui ne se trouvent qu'aux extrémités do la lerre (8). Il relèvera voire courage abaliu, il affermira vos pas, il vous soutiendra d.ins la pénilile carrière que vous devez fournir. A l'aide de ses ciinseils,de son exemple, et de la grâce qui se mettra de la partie, vous deviendrez un de ces justes, dont la lumière se fortifie el devient un jour parfait (9). Que si par li.isard il ne se trouvait dan.* le corps dont vous êtes membre aucun homme qui approchât île celui que l'Esprit-Saint , dont j'ai emprunté les paroles, vient de vous dépeindre, osez empêcher la prescription : faites-vous le chef d'uue école jusque-là inconnue : apprenez à vos anciens ce que vous auriez dû apprendre d'eux. D'abord vous aurez des railleries à e>sujer. Ou vous traitera de ntisanlhrope, d'homme farouche. On vous fuira, comme on fuyait François de Sales , lorsqu'il parut pour la première fois dans le Chablais. Mais quand on aura enfin remarqué que votre vertu se soutient, que vous marchez loujuurs sur lamême
oscula odienlis. Proverb. xxvii, 2(.)
(7) Paceni ineaiii do \obis, non quomodo mundus dat. Joan. XIV, 27. Da servis luis ill.ini quam mundus dare non potesl laceni. Orul. pro face.
(8) Aniico Ddeli nulia est comparalio. Eccli. vi, 15. Procul et de ultiniis finibus prplium ejus. Proverb. xxxi , tl>.
(!)) Jusloruni seniila <inasi Inx splondeiis, proccdil el crcscit usque ad perfecliimdiem. Proverb. iv, 18
IS
ligne, que vous n'êles point de ces dévots inquiets qui vont pêcher à droile et à gauche les défauts du prochain, pour lui en faire un gervice en temps et lieu , qui regardent comme prouvée toute accusation faite contre celui qui leurdéplatt; qui enfin veulent tout savoir, pour avoir le plaisir de tout censurer : lors , dis-ie, qu'on aura une fois bien remarqué que votre dévotion n'est sévère que pour elle-même; qu'elle est ennemie des mauvaises histoires ; que, bien loin de triompher, dans l'occasion ,de celles qu'elle est forcée d'entendre, elle les étouffe avec soin (1) , et que personne n'a sur sa tendresse des droits plus certains que ceux, qui l'ont le plus outragée ; dès lors, sans être ni prophète , ni fils de prophète (2), j'ose a>surer que le préjugé tombera. Avec le temps vous serez, pour quiconque n'a pas abjuré la vertu, un centre d'unité. Le vice ou baissera les yeux devant vous, ou peu à peu rougira de ses excès. Insensiblement vous deviendrez ce corps autour duquel se rangent les aigles (3).
Mais dussiez-vous rester aussi seul que l'est le pélican dans sa solitude (4), fuysz le inonde et tous ceux qui l'adorent. Si vous n'avez soin de mettre entre lui et vous un chaos immense (5), il sera pour votre cœur ce vent brûlant qui dessèche jusqu'à la racine du bien (6). Bientôt vous en ferez votre capital: la prière ne vous sera plus qu'un accessoire importun.
i. Mais, ne nous y trompons pas, il est des occupations qui, quoique saintes en ellesmêmes, peuvent l'éteindre ou la rendre trèslanguissante. Peul-être serai-je moins suspect qu'un autre sur l'article de l'étude : elle fait, avec un très-petit nombre de tendres et vertueux amis, ma consolation et mes délices. Je sais cependant, et j'ai toujours ouï dire, qu'elle est en plus d'un sens dangereuse pour la piété. Ne parlons point de l'orgueil qui ne marche que trop souvent à sa suite (7): j'ose dire que, pour l'anéantir, pour le couper jusque dans ses fibres les plus déliées , il ne faut à l'homme le plus prévenu en sa faveur qu'un senliment tant soit peu réfléchi de co qu'il éprouve en lui-même. Dès lors, malgré la fierté de sa contenance extérieure, il se dira tout naturellement : « Ce que je sais n'est rien en comparaison de ce que j'ignore. Ce que je crois savoir, comment le sais-jc, et pour combien de temps ? Vingt fois j'ai découvert après coup que ce qui m'avait paru aussi <lair que les premiers principes ne devait qu'à la faiblesse de mon esprit son évidence prétendue. ^ ingt fois j'ai vu m'échapper desconnaissances que j'avais regardées comme un fonds inaliénable. A le bien prendre, toute ma vie se passe à apprendre et à oublier. Le premier me coûte
(1) AuJisii verbum adversus proximum tiium? conimorialur in le, fiileus quoiiiam non lo disrumpel. Eccli. xi.v,
(2) Non suiu ijropliela, et non sum lilius prophelœ. Amos vil, U.
(5) Ubicumque fiierit corpus , illic congrcsabuiitur et aquilae. JU(«l/i. \\\\, 28.
i41 Similis faclus suin pelicano solitudiuis. Psalm. ci , 7 . S) Inier vos el nos chaos masaum Qrmatuin est. Luc. XVI. 26.
extrêmement, le second se fait a vécu ne facilité qui tient du prodige. Au bout d'un temps , et ce temps est toujours très-court, mes plus belles connaissances ressemblent à une illusion fugitive, qui ne laisse après soi que des idées confuses. C'est un songe que je ne puis me rappeler qu'en gros, et dont toutes les parties m'échappent en détail (8). Jl est donc vrai, el il est vrai dans un sens irèsélendu, que tout n'est que vanité, qu'affliction d'esprit (9) , et que le sort d'une femmelette qui court à Dieu de toutes ses forces vaut infiniment mieux que tous les talents de cet orgueilleux philosophe qui, en m'étalant d'un style pompeux les richesses immenses de la nature , semble douter s'il est obligé d'honorer son auteur. »
5. J'avoue néanmoins qu'il est des études dont un homme destiné au chœur peut s'occuper ; j'irai plus loin , sans qu'il m'en coûte: j'ajouterai qu'il en est qui ne peuvent que lui être très-utiles. Je mets de ce nombre celles qui peuvent lui procurer l'intelligence des psaumes, l'instruire cxaclement des cérémonies de l'Eglise, lui découvrir l'esprit el les vues qui l'ont portée à les établir, le mettre en étal de la venger contre les novateurs anciens et modernes. Rien déplus saint, de plus salutaire pour un chanoine, ou plutôt pour tout ecclésiastique obligé aux divins offices, que co genre d'étude. Cependant, étrange faiblesse de l'homme 1 il pcul y trouver un germe de déchet et d'affaiblissement. 11 est à craindre qu'il ne s'y poiie avec trop d'ardeur ; que son imagination échauffée ne l'érigé peu à peu en savant, je veux dire en dissertateur ; que la dévotion ne le cède à la curiosité son ennemie; qu'il ne porte partout, et jusqu'aux pieds du sanctuaire, la difficulté qu'il n'a pas résolue ; et qu'au lieu de vivifier son chant par l'onctueux souvenir des découvertes qu'il a faites, il ne s'occupe enlièremenl de celles qui lui restent à faire.
Que si une étude aussi proportionnée à son étal ne laisse point d'avoir ses dangers , que n'aurail-il [las à craindre, je ne dis pas de celles qui lui seraient opposées (un homme de bien en est incapable], mais de celles qui lui seraient absolument étrangères? Quelle paix, quelle tranquillité d'esprit porlerail-il au thœur, si, livré du matin au soir aux profondes discussions de la géométrie, il ne sortait jamais que suivi d'un nombreux cortège d'axiomes, de théorèmes, de corollaires ? On a vu plus d'une fois, jusque dans la célébration du plus auguste de nos mystères, de tristes effets des distractions d'un esprit absorbé dans ses propres recherches. On ne quitte pas toujours l'autel pour aller écrire un beau vers, mais on n'y est souvent que de
(6) Ignis est usque ad perditionem deyorans, et oinnia eradicans genimina. Job. xxxi, 12.
(7) Sciemia inflat. I Cor. vin, 1.
(8) Dixii rex : Vidisoninium, et meute condisu.s ignore quid \iiierim. Daniel, ii, 17.
;9) Dedi cor nieiiin iil scirem prudenliam alque doctrinam... et agnoviquod in hisquoque esseï labor, et alBiclia spiruus. Eccies. i, 17.
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corps : l'esprit cl le cœur restent à la maison. Ils se trouvent où est leur trésor : leur trésorn'est que dans les livres.
Mais quoi 1 veux-jc donc ou rappeler le système de l'illustre réformateur de la Trappe, système conlro lequel je me suis moimême déclaré (1) ; ou fronder d'illuslres écrivains qui, quoique très -engagés à l'office public, ont enrichi d'ouvrages de toute espèce la république des lettres ? Non le ton du censeur me conviendrait mal. Il n'app;irtient qu'au maître de juger ses domestiques. Qu'ils se tiennent fermes ou (juils viennent à tomber, c'est son affaire (2), et moins celle d'un pécheur comme moi que de tout autre. Ce que je puis dire, c'est, Iqu'à parler en général, ce qui se fait iiar obéissance est moins suspect que se (lui se lait par goût; 2" que la grâce forme, ([uand il lui plaît, des Kancé et des Mabillon , des hommes si pleins de Dieu que les pins belles connaissances ne seraient pour eux qu'un sel affadi, s'ils n'y trouvaient à chaque pas et sa gloire et le principe de It-ur amour; 3° qu'il est à craindre que des travaux de plus d'une espèce, après avoir beaucoup coûté devant les hommes, n'aient été la matière d'un grand compte devant Dieu. Pour moi, disait à peu piès un vertueux prêtre, j'aimerais mieux n'avoir fait que le traité Du bonheur d'un simple reliyieua: (3) , qui- douze ou quinze gros volumes que je pourrais nommer.
Qu'un chanoine cultive donc son esprit , mais jamais de manière à dessécher son cœur. Qu'il mette entre la fin de son travail et le commencement de l'olfice assez d'intervalle pour n'y porter ni la douleur de renoncer à une occupation favorite, ni la soif empressée d'y retourncrau plus tôt ; qu'il coupe, par une pieuse lecture de quelques minutes , deux occupations trop disparates ; qu'il se dise à lui-même qu'au jugement de Diiu un homme de sa profession ne répondra ni sur l'histoire ni sur la métaphysique, mais sur l'acquit des devoirs propres de son état.
Je me suis peut-être trop arrêté sur une matière où, par un abus contraire, l'abus que je blâme n'est pas fréquent. Mais je sais qu'il se trouve, et c'en élait a^sez pour que j'eusse droit de le combaltre. Faisons un pas en avant , et après avoir écarté les défauts qui affaiblissent l'esprit de prière , parcourons quelques-unes des vertus qui le font
(i) Moral, ja-8, t. V, cap. III de Obliiiat. religios arl. 2.
(-2) Tu quis es , qui judicas alieuum'servum? Domiuo suo slal aui cadit. Rom. xiv , 4.
(3) Cel ouvrage esl de doiii Robert Morel , qui a donné vlusieurs autres ouvrages de piété, ainsi que nous l'apprend l'Iiilippe li; Cerf. Ce dernier, en parlant de l'Histoire de J'olybe. que doni Vincent Tluiillier a depuis doiinéo avec les notes du chevalier Follard, dit que les sages rélbnnateurs de la congriijiatloii de ^3ml-i\wr ne pouvaienl prévoir qu'un de leurs religieux Iraduiratt un livre qui inspire de l'anwur pour ta projcisiou milildire, si dangereuse pour des cliréliens, qui doivent se sauclifter par tes exercices de la pénitence. Cppeudanl ce même écrivain fait de VAiUiqmté expliquée et représentée en fujures , que bien des gens u'oseiii ouvrir, le plus iinpnriaiil de tous les ouvrages du P. Montfuucon. N'y aurait-il point lii pondus et wwidiij.' Puisque j'ai l'occasion de parler du chevalier rvl-
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cclorc , qui le développent , qui l'entretienncnt.
§ II. Moyens de nourrir dans un chanoioe l'esprit de prière.