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CHŒUR

Amis, chantons, dansons, célébrons ce prodige.

OR ET ARGENT. Métaux précieux qui , par une espèce d'enchantement, décident dans la société du mérite d'un individu et de l'accueil qu'on doit lui faire. — Tarif des fausses vertus ; drogue avec laquelle on adoucit toutes les mauvaises humeurs. Ils servent encore à massacrer les hommes , brûler les villes , opprimer la vertu, corrompre les mœurs.

— « L'argent, dit Bacon, est un bon serviteur, mais un mauvais maître. »

— Les nécessités de la vie nous obligent à chercher à nous procurer de l'argent, mais il faut le recevoir debout, et non le ramasser à plat ventre.

— Pour visiter l'Europe , une pièce d'or de vingt francs ne vaut que douze sous. Cet aphorisme mérite d'être signalé à l'attention des congrès internationaux. On en doit les calculs et les preuves de fait aux patientes études de M. Alfred de Vigny. Partant pour cette promenade d'outre- Rhin devenue si à la mode parmi les personnages politiques , les grandes dames et les joyeux penseurs, le noble touriste voulut se rendre un compte exact de la perte sèche qu'un change continuel fait seul subir à une pièce de vingt francs. De la France M. de Vigny alla droit à Francfort. Là, il s'adressa à un riche négociant auquel il était recommandé, et il le pria de lui changer une pièce de vingt francs en diverses monnaies du pays. Le poëte prit cette monnaie et il la plaça dans une bourse particulière. Arrivé à Munich , il changea la monnaie de Francfort contre une

égale somme de monnaie bavaroise. A Berlin, il changea la monnaie de Munich contre l'argent prussien. A Vienne, il fit le môme change, puis à Rome, puis àNaples. Après avoir parcouru l'Italie, M. de Vigny passa en Suisse, descendit le Rhin , traversa la Hollande et la Belgique, changeant toujours la monnaie du pays qu'il quittait contre celle du pays dans lequel il arrivait, s'adressant partout à des personnes dignes de confiance , et s'assurant qu'on ne le trompait pas et qu'on ne lui retenait rien pour l'escompte. A la fin du voyage , il changea les débris de la pièce contre de la monnaie de France, et de cette pièce, qui n'avait rien dépensé, que restait-il? Soixante centimes. M. Alfred de Vigny en prit occasion de doter notre langue de cette nouvelle locution : « Pour un voyageur, une pièce de vingt francs ne vaut que douze sous. » Moralité. Il ne devrait y avoir qu'une seule espèce de monnaie pour toute l'Europe.

— VINGT -CINQ LOUIS. Peu de temps après la translation du Gouvernement consulaire au?v Tuileries, Napoléon reçut une lettre assez singulière d'un émigré, M. Durosel de Beaumanoir, qui avait longtemps habité la Corse et était alors relire dans l'île de Jersey. La manière dont cette lettre fut accueillie , les faits qu'elle contenait et la réponse qu'y fit faire le premier consul , prouvent combien ceux-là se trompent qui ont affecté de croire qu'au temps de sa haute fortune Napoléon Ier

craignait que Ton lui rappelât le souvenir de temps moins heureux. M. Durosel de Beaumanoir disait, en autres choses :

« Vous vous ressouviendrez , citoyen premier consul, que , lorsque monsieur votre père fut obligé d'aller retirer messieurs vos frères du collège d'Autun , d'où il fut vous voir à Brienne , il se trouva sans argent comptant ; il me demanda vingt-cinq louis , que je lui prêtai avec plaisir. A son retour, il n'eut pas occasion de me les rendre, et, lorsque je quittai Ajaccio , madame votre mère m'offrit de se défaire de quelque argenterie pour me les donner. Je rejetai cette offre en lui disant que , quand elle pourrait le faire, je laisserais à M. Souirez le billet de monsieur votre père, et qu'elle le reprendrait à sa commodité. Je juge qu'elle n'a pas trouvé le moment favorable, lorsque la Révolution est arrivée, pour effectuer son désir. Vous trouverez singulier, citoyen premier consul , que pour une somme aussi modique j'aille troubler vos occupations ; mais ma position est si dure que ce petit objet serait quelque chose pour moi. Chassé et exilé de ma patrie, obligé de me réfugier dans cette île , dont le séjour m'est aussi odieux que dispendieux , ce sera une ressource pour moi si vous voulez me faire toucher cette petite somme , qui jadis m'aurait été indifférente.

« Vous conviendrez , citoyen premier consul , qu'à quatre-vingt-six ans, après avoir bien servi la patrie pendant près de soixante ans sans la moindre inter-

ruption , et sans parler du temps de l'émigration , chassé de partout , j'ai été obligé de me réfugier ici pour y subsister avec les secours que le gouvernement accorde aux émigrés français ; je dis émigrés, parce qu'on m'a obligé de l'être : je n'en avais pas la moindre idée ; mais j'avais commis un grand crime vis-à-vis une horde de brigands venus dans ma maison, àCaen , pour m'assassiner, parce que je me trouvais le plus ancien général du canton , et que j'étais décoré de la grande croix de Saint-Louis : c'en était trop pour eux. Je vivais là, tranquille et retiré de toutes les affaires du monde. Sans les cris de mes voisins, j'étais assassiné; on enfonçait ma porte, et je n'eus que le temps de fuir par une porte de derrière, sans emporter autre chose que ce que j'avais sur le corps. »

Nous supprimons le reste de la lettre, dans laquelle M. Durosel de Beaumanoir traçait un tableau aussi simple que touchant de sa malheureuse position.

Napoléon la lut en entier. Pendant cette lecture, il subit l'influence d'une émotion visible qui se manifestait rarement à un degré aussi éminent. Lorsqu'il l'eut terminée, il se tourna vers son secrétaire en lui disant : « Cela est sacré , ne perdez pas une minute ; ce bon vieillard!... Envoyez dix fois la somme; écrivez au général Durosel que j'aurai soin de lui. Je veux qu'il soit immédiatement rayé de la liste des émigrés!... Que de mal ont fait ces brigands de la Convention !... Je le vois, je ne pourrai jamais tout réparer ! . . . »

ORGUEIL NATIONAL. Il est une contrée des Indes où tous les habitants sont bossus. Un étranger jeune, beau et bien fait, y arriva ; aussitôt il se voit entouré d'une multitude à laquelle sa tournure paraît extraordinaire, supecte même: en effet, aux ris allaient succéder des voies de fait, si un des naturels du pays , qui , sans doute , avait vu d'autres hommes que des bossus , ne se fût tout à coup écrié : a Eh ! mes amis , épargnons ce malheureux contrefait ; faut-il l'injurier parce que le ciel ne l'a pas formé d'une figure aussi agréable que la nôtre ? Allons plutôt au temple réitérer à l'Eternel nos remerciements pour la bosse dont il a daigné nous favoriser. »

Voici la moralité de cet apologue : Pour réussir chez une nation , il faut endosser la bosse qu'elle porte.

— Près des rives du Mississipi , au fond de la Louisiane , le souverain d'un petit canton sort majestueusement de sa cabane, et trace au soleil le chemin qu'il doit parcourir.

— Sous le règne de Philippe V, petit-fils de Louis XIV, un gentilhomme de Pampelune, passant un contrat chez un tabellion, signa : « Don, etc., etc., noble comme le roi, et encore un peu plus. » Le gouverneur le sut, le fit venir, et lui demanda pourquoi il avait eu l'impudence de se mettre au-dessus de son roi. 11 répondit froidement : « Le roi est Français , je suis Espagnol : par cette seule raison , je suis d'une extraction bien plus noble que la sienne. » On le mit en prison ; mais ses compa-

triotes , enchantés de ce trait héroïque , adoucirent la rigueur de sa détention par leurs visites et par toutes sortes de présents.

— On trouve aussi de ces esprits frivoles et ridiculement fiers parmi les Anglais. Sans faire mention ici de cette populace brutale , qui ne prononce jamais un nom français sans y ajouter les épithètes les plus odieuses , on se rappelle cet orateur hyperbolique qui disait en plein public : « Oui , Milords , avant peu vous verrez Louis XIV, aux pieds du parlement, lui demander la paix. »

ORIGINAL. Celui qui se pique d'être lui-môme et se signale par des paroles ou des actes extravagants.

— Un Anglais, qui pourtant ne manquait pas d'esprit , était du caractère le plus bizarre possible. Il épousa sa cuisinière parce qu'elle accommodait bien les entre-côtes. Il n'y avait pas de sonnettes dans sa maison, et, quand il avait besoin de ses domestiques , il tirait un coup de pistolet.

— Dans le courant de l'an de grâce 1858 on vit à Londres un homme dont l'habillement était des plus extraordinaires. Tout ce qu'il portait : habit, veste, pantalon , gilet, bas , cravate , etc., était vert. Il ne mangeait que des choses vertes, fruits ou légumes. Sa chambre était peinte en vert, et tout l'ameublement était de même couleur. Sa livrée, son manteau, sa selle, son

fouet, étaient verts aussi. On le voyait tous les jours dans

le jardin, se promenant un mouchoir vert à la main, tenant quelquefois une tabatière verte, ou sa montre, à laquelle pendait un cordon vert. Ce personnage tout vert disparut un jour, sans que depuis on ait pu en avoir des nouvelles.

PARALLÈLES. Source féconde d'antithèses, qui prouvent seulement qu'on a plus ou moins le talent d'en faire.

— Un auteur venait de lire à Rivarol un parallèle entre Corneille et Racine, fort long et fort ennuyeux. « Votre parallèle, lui dit Rivarol, est bien fait, mais il est un peu long ; je le réduirais à ceci : l'un s'appelait Pierre Corneille , et l'autre Jean Racine. »

PARASITE. Celui dont l'état est de vivre de la table d'autrui; il n'ouvre la bouche qu'aux dépens de ceux qui le reçoivent et paye son écot avec des bassesses.

— On reprochait à un de nos parasites modernes qu'il dînait souvent chez les autres. « Comment voulezvous que je fasse ? répondit-il , on m'en presse. — Il est vrai , repartit quelqu'un ; il n'y a rien de plus pressant que la faim. »

— Un parasite se trouvant, à table, trop éloigné de

quelques fruits fort beaux qui lui faisaient envie, voulut prendre une poire avec la pointe de son couteau. Il eut la maladresse de casser l'assiette. « Parbleu ! Monsieur, lui dit le maître de la maison , on peut piquer l'assiette , mais il ne faut pas la casser. »

— Deux amis de la bonne table s'en allèrent trouver, un jour, un riche propriétaire à sa maison de campagne, où ils se faisaient fête de passer au moins huit jours agréablement, et d'être bien régalés; mais celui-ci les trompa bien, car à peine furent-ils entrés que, s'entretenant de ce qui leur était arrivé en chemin, ils dirent, entre autres choses , « qu'ils avaient vu de très beaux blés en venant ». Le propriétaire leur dit aussitôt : « Vous en verrez demain de plus beaux en vous en retournant. »

PARVENU. Homme qu'on voit sortir tout à coup comme du néant , et dont la fortune prodigieuse cause autant de surprise que d'envie. 11 ressemble à ces petits ruisseaux qu'un orage subit a grossis, et qui, devenus, dans un instant, des torrents impétueux , renversent avec fracas les chênes, sans l'ombre desquels ils eussent tari mille fois.

— La femme d'un des membres du Gouvernement provisoire, en 1848, dit ce mot célèbre : « Les princesses, c'est nous qui les sont. »

— La même, visitant un palais dont son digne époux avait fait choix , aperçut dans une pièce les tablettes de

la bibliothèque , et dit : « Ah ! voilà le garde-manger ! » Et comme on lui faisait remarquer la beauté des appartements et l'heureuse situation du bâtiment au milieu d'un superbe jardin : « Vous avez raison, dit-elle; mais il est pourtant désagréable d'être si éloigné de la halle. »

— Un laquais, l'ayant conduite à l'église, lui donna son livre la tête en bas. La dame, ne sachant pas lire, le tenait ainsi et semblait lire, lorsqu'un frère et ami de sa connaissance, qui était à côté d'elle, l'en fit apercevoir. Elle le remercia, en lui disant : < Mon valet est si bête ! »

— En sortant du spectacle, elle dit un soir à son domestique, qui ouvrait la portière de sa voiture : « Aveignez l'escalier, que je monte dans mon carrosse. »

— On lui offrait du vin de Champagne mousseux; elle répondit :«Jene puis souffrir ce vin ; lorsque je le bois, il me semble que j'ai un quarteron d'épingles dans le nez. )>

— Un riche parvenu montrait à un de ses amis un hôtel qu'il avait fait bâtir : « Voyez, disait-il, cette vaste cour, ces superbes appartements, ce jardin enchanteur. Que dites-vous de ceci? Que dites-vous de cela?-— C'est fort beau, c'est fort bien. — Que dites-vous de cet escalier dérobé? — Cet escalier dérobé, mon ami, ne diffère en rien du reste de la maison. »

— Le même était fort ignorant, et, par conséquent, très entêté ; il s'avisa, dans une conversation où il n'avait pas l'avantage, de rappeler à quelqu'un la distance que

la fortune mettait entre eux. « Monsieur, lui fut-il répondu, je suis plus riche que vous en ce moment, car j'ai raison, et vous avez tort. »

— Un parvenu se trouvant dans une salle d'armes, le prévôt lui présente un fleuret et lui propose de tirer une botte. Il s'en défendit en disant qu'il ne connaissait pas cet exercice. « Il ment, dit Raymond Brucker : il a tiré pendant plus de dix ans celles de son maître, officier de cavalerie. »

— On demandait à un parvenu, M. Thiers, homme de beaucoup d'esprit, devenu comte et ministre, pourquoi ses armes ne se trouvaient pas sur son carrosse : « C'est que, répondit-il, mes voitures sont plus anciennes que ma noblesse. »

— Un autre avait fait peindre sur les siennes une Renommée comme support de sonécu. On lui fit l'application de ces vers :

Votre prudence est endormie De loger magnifiquement Et de traiter superbement Votre plus cruelle ennemie.

— Un particulier monte un jour derrière son carrosse au lieu de monter dedans. Son domestique l'en fait apercevoir, en lui disant : « Monsieur, vous vous trompez. — Cela est vrai , répondit-il : ce que c'est que l'habitude ! »

— Un homme avait déloyalement amassé une grande fortune, a II faut, je crois, disait-il à M. Louis Veuillot, bien de la force d'esprit pour mépriser les richesses. — Il suffit , lui répondit celui-ci , de regarder pas les mains de qui elles passent.

PAYSAN . Homme doué souvent d'un gros bon sens ; mais on ne doit pas toujours se fier à sa franchise , qui n'est souvent qu'apparente. Cette feinte ingénuité donne un certain sel à ses réparties malignement naïves.

— - Un paysan , ayant tué d'un coup de hallebarde un chien qui voulait le mordre , fut cité devant le juge , qui lui demanda pourquoi il n'avait pas opposé le manche de la hallebarde : « Je l'aurais fait , répondit le paysan , s'il eût voulut me mordre de la queue et non pas des dents. »

— Un lord anglais avait fait dire à un paysan que, s'il laissait aller son cheval dans son parc , il lui ferait couper la queue. « Dites au lord, dit le paysan , que s'il fait couper la queue à mon cheval , je lui couperai les oreilles. »

— Un paysan , condamné à être pendu , envoya quérir un chirurgien pour se faire saigner. « Je n'ai jamais été saigné , lui dit-il ; on dit que la première saignée sauve la vie. »

PENDAISON. Les Anglais ont des accès de pendaison, comme les autres en ont de fièvres, Il est juste

qu'une nation qui ne vit point comme le reste des hommes , qui ne pense comme personne , meure d'une manière qui lui soit propre. Un auteur de pensées, voulant exprimer le penchant irrésistible que quelques gens ont pour le crime , disait : « Il y a des gens qui naissent pendus. »

— Des voleurs condamnés à être pendus sortaient d'une prison de Londres. L'un d'eux , nommé Bradnum, coupable de vol avec effraction , rencontre sa sœur, et le colloque suivant s'engage entre eux : « Où vas-tu, mon frère ? — A la potence , ma sœur. — Eh bien , mon petit , veux-tu être bien gentil ? Ne te fais pas pendre avec tes beaux habits du dimanche; fais-m'en cadeau. Je t'assure que, pour être pendu, ta veste rouge de tous les jours est très co?ifortable. » Excellente sœur !

PÉRIPHRASE. « Daignez insérer l'extrémité longitudinale de vos doigts délicats dans la concavité orbiculaire de mon grenier tabagique, qui contient une poudre nasicale propre à dissiper les vapeurs d'un cerveau humide et marécageux. » Ce qui veut dire : « Prenez une prise de tabac pour vous dégager le cerveau. »

PHILOSOPHE. « Qu'est-ce qu'un philosophe ? demandait-on à la nourrice de d'Alembert. — C'est un fou qui se tourmente pendant sa vie pour qu'on parle de lui | après sa mort. »

— Le mot philosophie n'est pas du tout synonyme d'à-

mour de la sagesse. — « Au lieu d'être un principe d'amour, a dit Lamennais, la philosophie est une cause énergique de haine, parce que, ne parlant jamais à l'homme que de son intérêt particulier, et l'homme trouvant son intérêt en opposition avec celui des autres , il les hait nécessairement comme un obstacle à son bien-être. »

— De son côté, Cicéron s'exprime ainsi : « 11 ne s'est jamais manifesté de folie assez grande pour qu'il ne se soit trouvé un sage pour la professer. » Et Varron ajoute : « Je défie un malade d'inventer, en rêvant, quelque chose d'assez monstrueux pour qu'il n'y ait pas quelque part quelque philosophe prêt à le soutenir. »

— Les rationalistes ont plus de foi qu'ils n'affectent de le faire croire. Seulement, ils l'appliquent mal. Ainsi, les philosophes du dix-huitième siècle , qui déclaraient ne pas croire en Dieu, croyaient à Mesmer; les philosophes modernes , qui rejettent les vérités révélées , croient à une foule de choses. Ils croient à la liberté sans l'ordre; ils croient énormément à leur propre génie; ils croient non-seulement être possibles , mais indispensables au monde. Ils croient à la tabatière de Frédéric , à la canne de J.-J. Rousseau, à la plume de Voltaire, à la culotte de peau humaine de ce bon M. de Robespierre, au bâton de pommier sauvage de Franklin, aux tables tournantes, etc. On ferait un gros livre des niaiseries et des infamies auxquelles croient les rationalistes.

— Le baron d'Holbach était un gaillard qui croyait à tout , excepté à Dieu. L'anecdote suivante prouve qu'il

était môme d'une crédulité passablement niaise en tout ce qui n'était pas de l'ordre surnaturel et divin. Le baron d'Holbach voulait absolument passer pour connaisseur en toutes sortes d'arts, en toutes espèces de sciences ; il lui fut aisé d'acquérir ou d'usurper cette réputation , soit par le soin qu'il eut d'attirer chez lui une foule de gens à talents , soit par les présents dont il les combla. 11 reçut d'un port de mer de l'Amérique une lettre d'un de ses amis, qui lui mandait : « J'ai fait la traversée fort heureusement, et sans autre événement que celuici, qui me paraît digne fixer de votre attention. Un mousse est tombé du mât sur le pont et s'est cassé une jambe. On la lui a liée fortement avec une ficelle enduite de résine et d'eau-de-vie, et le moment d'après il put s'en servir comme avant l'accident. Tout l'équipage a été témoin de cette opération , et l'on ne sait ce que l'on doit admirer le plus, de l'adresse de celui qui l'a faite ou de son entier succès. »

Le baron ne manqua pas de communiquer cette nouvelle à l'Académie de chirurgie, en certifiant la véracité de son correspondant, et les suppôts de Saint-Côme s'escrimèrent à chercher les causes et les moyens d'une cure aussi merveilleuse. On assure même que l'un d'eux allait faire imprimer une savante dissertation pour établir et prouver, par des raisonnements physiques, la manière dont elle avait dû s'opérer, lorsque le baron reçut une seconde lettre de son ami, où était la phrase suivante : « J'ai oublié une petite circonstance dans le ré-

cit de l'événement dont je vous ai fait part dernièrement : la jambe que le mousse en question s'est cassée était de bois. »

— Un philosophe , connu pour quelques écrits , était d'un caractère insouciant, vivant aujourd'hui dans la compagnie la plus choisie , et se trouvant demain dans la plus mauvaise. M. de K..., qui voulait le corriger de cet humiliant abandon , prit sur lui de lui dire un jour: « J'ai le plus grand plaisir à vous recevoir, mais quelquefois je suis fâché de ne pouvoir vous saluer quand je vous rencontre.— Que voulez-vous? répondit naïvement le philosophe , j'allume mon flambeau au soleil et je réteins dans la boue. »

— Aristote a été surnommé le prince des philosophes ; né à Stagyre, en Macédoine (384 avant Jésus-Christ), il fut le précepteur d'Alexandre le Grand. Il professa ensuite à Athènes avec éclat et a laissé des œuvres qui ont fait grand bruit. Il fonda la secte des péripatéticiens , ainsi nommée parce qu'il donnait ses leçons en marchant. Mais il ne fut pas au-dessus des passions humaines. Par exemple , il conçut pour la courtisane Pythaïas un attachement si vif qu'il F érigea en divinité. Les Egyptiens adoraient bien des légumes , des animaux , des vases et surtout des cruches; ce qui a fait donner le nom de cruche sacrée à tous les fétiches devant lesquels se prosternent les hommes : telle que la canne du grand Frédéric , le bâton de Franklin , la tabatière de Voltaire , cruches sacrées dont les spéculateurs ont donné tant d'édi-

tions. Pour ma part , je connais un pourvoyeur des musées , qui a vendu jusqu'à vingt-neuf fois le boulet qui a tué Moreau. On exhibe à la fois à Londres , à New- York, à la Nouvelle-Orléans et à Boston, la guillotine, qui a tranché la tête du vertueux Louis XVI. Pour en revenir à Aristote , on raconte de lui qu'ayant fait quitter une courtisane indienne à son royal disciple , celleci alla trouver le philosophe , qui , protégé contre ses coquetteries par sa seule philosophie, se laissa bientôt séduire par elle. Quand elle eut tourné l'esprit du vieillard , elle exigea , pour prix de ses complaisances , qu'il consentît à la laisser monter à cheval sur son dos, — fantaisie qu'elle avait toujours eue. Le philosophe, chauve et ridé , mais néanmoins sans sagesse , céda à ce caprice , La fille indienne alla alors chercher une selle et une bride , qu'elle plaça sur le dos et dans la bouche du philosophe, après quoi elle monta dessus. Mais tout à coup entra Alexandre , qui avait été prévenu , et il put adresser à son maître les mêmes leçons que ce dernier lui donnait peu de jours auparavant. Spranger, peintre de l'empereur Rodophe II , en a fait un tableau au commencement du XVIIe siècle. Le vieux philosophe est représenté marchant à quatre pattes , avec le mors en bouche , et portant sur son dos la demoiselle , qui d'une main tient la bride, et de l'autre le fouet.

— Un jour, à table, un philosophe incrédule disait devant le R. P. Lacordaire qu'il ne croyait point en Dieu, parce qu'il ne croyait qu'à ce qu'il comprenait. « Vous

ne comprenez pas , lui dit le célèbre dominicain , comment le feu fait fondre le beurre et durcir les œufs , ce qui ne nous empêche pas de croire aux omelettes. »

PLACE T. Pétition adressée à un souverain ou à ses ministres.

— Louis XIV, en revenant de la messe, jetait toujours les yeux de côté et d'autre , et , par son air et ses regards, invitait à l'approcher. Un jour, un suisse, quoique le passage fût assez large, criait de faire place, et repoussait plusieurs personnes : « Ne voyez-vous pas , lui dit le monarque d'un ton sévère, que voilà une femme qui a un placetà me présenter? » Il renfermait les placets qu'on lui présentait dans une cassette dont lui seul avait la clef»

PLAIDEUR. Individu dont la manie est de chercher les moyens d'enrichir les gens de justice en s'appauvrissant.

— Un pauvre et maigre accord vaut encore mieux qu'un riche et gras procès. Avant la révolution, un certain marquis dépensa 40,000 fr. à la poursuite d'un procès qu'il avait entrepris pour une paire de poulets qu'il prétendait devoir lui être payée tous les ans, en nature ou en argent, par les paysans de son voisinage.

— Ferdinand le Catholique, envoyant des colonies aux Indes, prit la sage précaution d'empêcher qu'on y menât aucune personne qui eût étudié la jurisprudence,

de crainte que les procès ne s'introduisissent dans le Nouveau-Monde.

— Deux hommes, étant arrivés à Tours dans une hôtellerie, donnèrent en garde à l'hôtesse, qui était veuve, un sac d'argent , sous l'obligation de ne le remettre à aucun d'eux en particulier, mais seulement lorsqu'ils l'exigeraient conjointement. Quelque temps après, l'un d'eux vint le redemander, disant qu'il était pressé de faire un payement. La veuve, sans songer à l'obligation qui lui était imposée , donna le sac. Mais celui-ci ne l'eût pas plus tôt entre les mains qu'il s'évada. Quelques jours après, l'autre vint aussi le demander; et, comme cette femme lui dit qu'elle l'avait donné à son camarade, il la fit assigner pour lui faire rendre son dépôt. Saint- Yves, ayant appris l'embarras de la veuve, lui conseilla de dire qu'elle avait retrouvé le sac , et qu'elle était prête aie représenter; mais, qu'aux termes de la propre reconnaissance du demandeur, il était obligé de faire comparaître son compagnon , afin qu'elle pût le rendre à tous deux. Sa défense parut juste , et elle fut tirée d'embarras. Cette historiette paraît être empruntée de celle que rapporte Valère- Maxime, de Démosthène, qui donna un semblable conseil à une hôtesse , qui s'en tira de même.

— Un paysan, qui avait un procès au parlement de Bordeaux , était venu chez le premier président pour lui présenter un placet. Ce paysan était dans une antichambre, et attendait depuis trois heures. Enfin le premier

président vint à passer, et trouva ce paysan fort attentif à considérer un portrait où il y avait quatre P au bas, qui signifiaient Pierre Pontac, premier président. « Eh bien ! mon ami , lui dit ce magistrat, que penses-tu que désignent ces quatre lettres? — Monseigneur, lui répondit le paysan, il n'est pas difficile , au bout de trois heures , d'en deviner l'explication ; elles signifient : Pauvre plaideur, prends patience. »

PLAISANTERIE. Espèce de bon mot qui provoque le sourire , et qui tient quelquefois de la raillerie , de la moquerie ou même du sarcasme.

— Un ambassadeur d'Espagne , qui avait passé six mois à Londres, où le ciel est presque toujours caché par d'épais brouillards, et où l'on voit rarement le soleil, dit à des seigneurs qui venaient lui faire leurs adieux : « Je vous prie d'assurer le roi de mes très humbles respects, et de saluer le soleil de ma part quand vous le verrez. »

— On jouait dans une ville départementale une tragi-comédie. L'ouvrage était détestable, et le parterre en disait si bruyamment son avis que le commissaire de police, s'avançant sur la scène , dit très haut : « Je voudrais bien savoir qui cause tant de bruit ? — C'est monsieur», lui répondit aussitôt un plaisant, en montrant du doigt la loge où se trouvait l'auteur.

— Le duc de Pembrock nourrissait un nombre considérable de porcs à sa terre de Wiltskire. Un jour qu'il

traversait sa basse-cour, il fut surpris de les voir rassemblés autour d'une auge , et faisant un bruit affreux. La curiosité le porte à examiner quelle peut en être la cause ; il s'approche de l'auge , et aperçoit une cuillère d'argent. Dans ce moment arrive la cuisinière fort étonnée de tout ce bruit. « Sotte que vous êtes , lui dit Sa Seigneurie , ils ont raison de grogner, ces pauvres animaux, vous ne leur avez donné qu'une cuillère pour eux tous. »

— M. de Galonné crut qu'il y avait un voleur dans sa chambre ; il appela ses gens. Après bien des recherches , un d'eux lui dit : « Monseigneur, je vous assure qu'il n'y a que vous. »

— Molière gardait le lit depuis plusieurs jours; quelqu'un lui envoya un médecin. Son domestique vint lui dire que le médecin venait pour le voir. « Dites-lui, répondit Molière , que je suis malade et que je ne reçois personne. »

— Un chasseur disait qu'il voudrait bien connaître un moyen pour distinguer les lièvres de leurs femelles. « Il n'y a rien de si aisé, lui répondit Alexandre Dumas père : lorsque c'est un mâle, il court; et lorsque c'est une femelle , elle court. »

— H. de Balzac écrivit à un homme qui le persécutait par ses lettres : « Je suis mort, Monsieur ; ainsi je ne pourrai désormais avoir l'honneur de vous répondre. » — Cet homme lui répondit : « A. M. de Balzac, dans l'autre monde. »

— Marivaux, voyant un homme qui demandait l'aumône , et qui paraissait jouir d'une santé brillante , lui en fit l'observation : « Pourquoi ne travaillez-vous pas ? vous avez l'air frais et vigoureux. — Ah ! Monsieur, répondit le mendiant , si vous saviez comme je suis paresseux ! » Marivaux lui donna six francs. « C'est pour ta franchise », lui dit-il.

— Un gueux des environs de Madrid demandait noblement l'aumône. Un passant lui dit : « N'êtes-vous pas honteux de faire ce métier infâme , quand vous pouvez travailler ? — Monsieur, répondit le mendiant, je vous demandeède l'argent, et non pas des conseils. » Puis, il lui tourna le dos , en conservant toute la fierté castillane.

POINTE. Ménage, rencontrant un jour Varillas , qui venait de donner une Histoire des Hérésies, pleine de fautes et de faits douteux, lui dit : « Vous venez défaire un livre plein d'hérésies. »

— Un écrivain médiocre était occupé à la réfutation d'un nouvel ouvrage. Quelqu'un qui vint le voir lui ayant demandé ce qu'il faisait : « Il faut bien , dit-il, que je réponde à cet ouvrage ; ne voilà- t-il pas que cela forme déjà un bon volume ? — Oui , lui répondit-il ; mais , quand ce volume sera battu , il sera bien plat. »

— « Si Adam avait acheté une charge de secrétaire du roi , disait Arlequin, nous serions tous nobles. »

POLTRONNERIE. Voyez Lxcuïlté.

PREDICATIONS. Un méchant homme disait à un célèbre prédicateur : « Votre sermon a fait rire bien du monde. — Pas tant que vous en avez fait pleurer », répondit l'homme de Dieu.

— a Pourquoi donc n'avez-vous pas tonné en chaire contre vos ennemis? demandait -on au fameux abbé Maury. — Vous oubliez , répondit-il , que je prêchais sur la charité. »

— Le père Bridaine , célèbre prédicateur, était fort suivi dans ses sermons, qui étaient toujours improvisés. Il prêchait selon les lieux et l'auditoire. En 1 728, le curé de Saint-Sulpice , à Paris , l'ayant invité à prêcher dans son église , toute la cour désira entendre ce missionnaire, dont on disait tant de merveilles. L'apôtre du Christ, s'étant arrêté en chemin pour pratiquer la charité , avait fait attendre un auditoire composé du monde le plus riche et le plus élégant. Et, comme on murmurait dans l'auditoire, comme pour lui reprocher l'attente qu'il avait fait subir, il essuya avec la manche de sa soutane la sueur qui couvrait son front , et prononça ce verset du psalmiste :

« Esurientes implevit bonis, et divites dimisitinanes. »

« Il a comblé de bienfaits les pauvres, et il a chassé les riches qu'il a laissés mourir de faim. »

Après quoi il commença l'exorde suivant, qui est de-

venu fameux , et qui , énergique protestation contre les calomnies des socialistes , prouve une fois de plus que les prêtres catholiques ont toujours prêché la fraternité vraie , la sainte charité :

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi , il semble, mes frères , que je ne devrais ouvrir la bouche que pour demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire, dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de voire salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent, et, si je suis humilié, gardez-vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité, comme si j'étais habitué à me prêcher moi-même. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous ! Car, qui que vous soyez , vous n'êtes tous , comme moi , que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé, dans ce moment, de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent, j'ai publié les justices du Très-Haut dans des temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion ; j'ai contristé les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler. C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands , sur des riches , sur des oppresseurs de l'humanité souffrante , ou sur des pé*

cheurs audacieux et endurcis ; ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre , et placer avec moi dans cette chaire , d'un côté , la mort qui vous menace , de l'autre , mon grand Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main , hommes superbes et dédaigneux qui m' écoutez. La nécessité du salut, la certitude -de la mort , l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous, l'impénitence finale , le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer ! et par-dessus tout l'éternité. . . . L'éternité !... Voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû, sans doute, réserver pour vous seuls. Eh ! qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver! Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera : car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. Alors, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras, en versant des larmes de componction et de repentir, et, à force de remords, vous me trouverez assez éloquent. »

On ne saurait peindre l'impression profonde que produisirent les paroles du père Bridaine sur l'auditoire , naguère si mal disposé , et qui maintenant l'écoutait en silence dans une religieuse admiration.

Après quelques instants de repos, il reprit : « Mais , dites-vous , c'est le pain de la parole de Dieu que nous attendons avec impatience ! Pourquoi avoir mis notre empressement à répreuve? Eh bien , Dieu a

mis sur mon passage toute une famille qui attendait , elle , le pain de la charité. C'était un enfant qui mourait de misère auprès de son père à l'agonie; c'était une mère si malheureuse qu'elle allait douter de la providence de Dieu. Et , par un vain respect du monde , il m'aurait fallu me détourner de tant de souffrances et ne pas donner à manger à ceux qui avaient faim, ne pas consoler les affligés ; et il aurait fallu tout cela pour ménager votre impatience et votre orgueil!... A genoux tous , et demandez pardon à Dieu , ou plutôt , riches coupables , riches que Dieu dans sa colère , à l'heure du dernier jugement, renverra peut-être affamés de la table du salut , faites tomber sur Lazare les miettes de votre banquet, afin qu'une voix s'élève en votre faveur quand les trompettes de l'ange vengeur jetteront dans l'immensité de l'univers ce cri terrible, qui réveillera les morts et glacera les coupables d'épouvante : « Le jugement « dernier ! » Et qui de vous osera lever les yeux sur le Père et sur le Fils , qui s'assiéra à la droite du Père ? Qui de vous répondra , lorsqu'une voix inexorable demandera : « Où est le bien que vous avez fait ? » Alors les plaintes que vous n'avez point apaisées, les douleurs que vous n'avez point soulagées, quand il ne fallait pour cela que votre superflu , s'élèveront au-dessus de vous et crieront : « Anathème ! anathème ! » Ces cris vous suivront dans l'enfer, où gémit le mauvais riche; ils seront votre supplice pour jamais... Hâtez-vous donc de sauver vos âmes , pendant qu'il en est temps encore ;

faites-vous des intercesseurs pour le jour delà vengeance et de la colère ; vous n'avez qu'un moyen d'apaiser le juge qui tiendra votre sort entre ses mains : c'est la charité.

« Eh ! qu'ai-je besoin d'ajouter d'autres paroles ? Qu'ai-je besoin de vous annoncer la loi du Dieu dont vous implorez la pitié, si vous êtes sans pitié vousmêmes ? Soyez donc charitables, puisque la charité peut seule vous sauver... Mais hâtez-vous, car il ne vous reste pas même , peut-être , les quarante jours que le prophète laissait à Ninive ! C'est demain , c'est aujourd'hui , c'est à l'instant peut-être que l'haleine de la mort va souffler sur vous. Il n'y a peut-être plus une seconde entre la bonne pensée et la mort , entre le salut et l'eni'er, entre cette vie éphémère et l'éternité.... Entendezvous bien , l'éternité ! »

Puis le ministre de Jésus-Christ tomba à genoux dans la chaire, se couvrit le visage de ses mains, et demeura plongé dans la méditation des paroles si terribles qu'il venait de prononcer au nom de la fraternité catholique. — Quand il releva la tête, il se vit entouré de personnes qui lui apportaient d'abondantes aumônes pour les pauvres.

PRÉROGATIVE. Privilège, avantage attaché à certaines fonctions , à certaines dignités, etc.

— Les députés de la ville d'Orléans avaient joui de temps immémorial , par une prérogative très ancienne ,

du droit de ne boire qu'assis , à quelques fêtes qu'ils se trouvassent, fût-ce même devant le roi. Henri IV, informé de ce privilège , qui lui paraissait ridicule v imagina , pour le faire cesser, de faire ôter tous les sièges de la salle d'audience où il devait recevoir ces députés , et qu'il fit appeler ensuite : ils le haranguèrent fort longtemps, et, s'interrompant par intervalles, regardaient de tous côtés. Le roi n'ignorait point la cause de leur étonnement; il ordonna, suivant l'usage, qu'on leur versât à boire. Les députés, scandalisés de l'infraction, voulurent refuser; le roi leur dit qu'il prétendait être obéi. Les députés s'assirent alors à terre, et burent. « Ventresaint-gris ! dit Henri IV, ils sont plus fins que moi. Répondez à ma bonne ville d'Orléans que je n'entends point enfreindre le privilège de ses députés; aussi bien n'est-il pas en ma puissance de faire ôter ces siéges-là. »

— Un médecin a sauvé la vie au fils du Grand Mogol ; celui-ci, en récompense, lui a conféré le droit de le regarder et de lui adresser La parole partout où il le rencontrerait. On n'est pas plus gracieux.

— Ceci nous rappelle ce seigneur à qui l'on demandait s'il ne songeait pas à faire quelque chose pour un homme de mérite qui avait tout sacrifié pour lui. « Comment donc ! répondit-il , je le vois tous les jours et je lui fais accueil ! »

PRÉSENCE D'ESPRIT. Aptitude à profiter des oc-

sions pour parler, ou pour agir, et surtout pour réparer une sottise.

— Un officier gascon étant à l'armée, en quittant un de ses camarades, lui dit assez haut et d'un ton important : « Je vais dîner chez Villars. » Le maréchal de Villars, qui se trouvait derrière cet officier, lui dit avec bonté : « A cause de mon rang de général, et non à cause de mon mérite, dites monsieur de Villars. » Le Gascon lui répondit, sans paraître étonné : « Cadédis, on ne dit pas monsieur César. »

— Napoléon Ier voulant embarrasser un préfet, qui passait pour un homme hors ligne, lui dit : « Combien d'habitants, M. le préfet? — Tant, Sire. — Combien d'impôts? — Tant, Sire. — Combien de soldats? — Tant, Sire. — La récolte de combien ? — De tant, Sire.» L'Empereur voyant qu'il ne pouvait le prendre lui demande : « Combien d'oiseaux de passage, aujourd'hui? — Un seul , Sire, un aigle ! »

PROCÈS. Voyez Plaideur.

QUIPROQUO. Espèce de malentendu ou de malcompris, qui donne quelquefois lieu à des scènes très plaisantes.

— Pont de Veyle était fort malade de la maladie dont il est mort ; madame de Beausset , supposant que madame du Deffant était tout occupée de lui , va la voir e% lui demande : « Eh bien! comment va-t-il? — Beaucoup moins mal. — Ah! tant mieux! Mais en êtesvous bien sûre ? — Oh ! oui ; une de mes femmes a été le voir : il Fa reconnue , et tout de suite a remué la patte. — Bondieu ! Madame , que signifie ceci ? Je vous parle de M. Pont de Veyle. — Ah! vous parlez de Pont de Veyle? Il est toujours fort mal. Je croyais qu'il s'agissait de mon petit chien, qui est malade. »

QUOLIBET. Saillie d'un mauvais plaisant.

— Le grand Condé retourne à Chantilly, après une longue absence occasionnée par son exil; le pâtissier du pays fut chargé de le haranguer, ce qu'il fit en ces termes : « Monseigneur, dans le temps où nous avons été privés du bonheur de voir Votre Altesse , vous pâtissiez, nous pâtissions, je pâtissais, etc. »

— Un soldat, qui avait été barbier, partant pour aller au siège d'une ville , on lui dit : « Si l'on rase cette ville, vous pourrez y avoir de l'emploi. »

— Un camus ayant perdu un procès , on lui dit , en sortant de l'audience : « Consolez-vous , vous avez gagné en perdant, puisque vous êtes entré ici fort camus, et que vous en sortez avec un pied de nez. »

RECONNAISSANCE. Mémoire du cœur, plus fidèle que celle de l'esprit.

— Dans le temps de la Ligue , le maréchal d'Aumont assiégeait une place gardée par les Espagnols unis aux ligueurs. Les assiégés se défendirent de tout leur pouvoir et opposèrent la plus forte résistance. La place fut prise malgré leurs efforts, et il fut défendu, sous peine de mort, d'épargner qui que ce fût dans le sac de la ville. Un seul homme échappa cependant et dut son salut à la générosité d'un soldat, anglais de nation. Le libérateur fut traduit au conseil de guerre , comme convaincu de désobéissance. 11 paraît avec calme devant ses juges, avoue le fait, et déclare qu'il souffrira la mort avec satisfaction , pourvu qu'on respecte les jours de celui qu'il a sauvé. « Quel intérêt prends-tu donc à la conservation de cet homme ? dit le commandant. — Dans une pareille occasion, général , il m'a sauvé la vie. » Touché de cette respective générosité , le tribunal fit grâce à tous les deux.

— Mme C . . . a donné un chien qui , par reconnaissance pour ses bontés , revient toujours chez elle , ce qui lui a fait dire ce mot profond : « Il y a bien des hom-

mes qui n'ont pas l'honneur d'être aussi chiens que celui-là. »

RÉPARATION. Satisfaction d'une injure ou d'une offense.

— Deux fripons ayant eu ensemble une dispute, l'un d'eux chargea un tiers de demander à son adversaire réparation d'honneur. « Dites-lui donc, répondit celuici , qu'il demande plutôt un honneur tout neuf, car ce qui lui en reste ne vaut pas la peine d'être réparé. »

RÉPARTIE. Saillie fine et vive, lancée à propos.

— - Le grand Condé faisait voir à Boileau son armée, qui était toute composée de jeunes gens. « Eh bien ! lui dit ce prince, qu'en pensez-vous? — Monseigneur, je crois qu'elle sera bonne quand elle sera majeure. »

— Dans une auberge où se trouvaient un officier français et un officier étranger, celui-ci dit à celui-là : « Vous autres, vous ne vous battez que pour de l'argent, et nous , qui ne sommes pas payés , nous nous battons pour l'honneur. — Eh bien ! répondit l'officier français, chacun se bat pour ce qu'il n'a pas. »

— Un grenadier de l'armée du maréchal de Saxe, ayant été pris en maraude, fut condamné à être pendu. Ce qu'il avait volé pouvait valoir environ six francs. Le maréchal , le voyant conduire au supplice , lui dit qu'il fallait qu'il fût bien misérable pour risquer sa vie pour six francs. « Parbleu , mon général , répondit le gre-

nadier, je la risque bien tous les jours pour cinq sous. » Cette répartie lui valut sa grâce.

— Le cardinal de Richelieu, ayant augmenté la pension de Vaugelas , lui dit : « Vous n'oublierez pas le mot pension dans votre dictionnaire. — Non, Monseigneur, lui répondit Vaugelas ; mais j'oublierai encore moins le mot reconnaissance. »

RIDICULE. Caractère des sots.

— Un médecin écossais était si passionné pour Horace que ce poëte , multiplié dans près de quatre cents éditions de tout âge et de tout pays , composait sa bibliothèque.

— L'abbé Arnaud raconte dans ses Mémoires, à propos d'un seigneur, cette singularité : « Je l'ai vu , dit-il, se promener au milieu de deux grands thermomètres , sur lesquels il avait les yeux continuellement attachés , et s'ôteret se remettre des calottes, dont il avait toujours cinq ou six à la main , selon les degrés de froid ou de chaud que ces machines lui marquaient. C'était une chose assez plaisante à voir; il n'y a point de joueur de gobelets qui soit plus adroit à les manier que ce prince l'était à changer ses calottes. »

— X..., auteur dramatique, a lu son nouveau drame chez Mme ***. La chaleur était étouffante. Après le premier acte , qui se passe dans un cimetière , il a ôté ses gants ; après le second , qui se passe à la Morgue , il a ôté sa cravate; après le troisième, qui se passe au Mont-

de-Piété , il s'est dépouillé de son habit ; après le quatrième, qui se passe au bagne , il a ôté son gilet; après le cinquième acte , qui se passe à l'amphithéâtre de dissection, il s'est débarrassé de sa perruque. Les assistants se sont mutuellement félicités de ce que, trop pudique pour l'oser, X. . . n'avait pas mis sa pièce en six actes.

ROUET. Dans mon enfance, les bonnes femmes du Nord racontaient à la veillée qu'un soir, une veuve , les yeux rougis par les larmes et fatigués par le travail , filait solitairement dans sa chaumière. Toute la journée elle avait sarclé en plein champ ; la nuit venue , elle maniait la quenouille, et son pied, qu'engourdissait le froid, manœuvrait la pédale du rouet. Il ventait et il pleuvait ; au dehors on entendait l'eau tomber par torrents et briser le toit ; la bise pénétrait à travers la porte mal close , tourmentait la flamme vacillante de la lampe et s'engouffrait dans la cheminée, où achevait de se consumer une botte de ces tiges d'oeillettes qui reçoivent dans le pays le nom d'éticulée. La veuve , au murmure de son rouet, rêvait à son bonheur perdu. Elle se remémorait le bon temps d'autrefois, où son mari travaillait pour elle et veillait le soir à ses côtés. Dieu le lui avait donné, Dieu le lui a repris ! Que sa volonté soit faite ! La sainte Vierge aidant, elle retrouvera dans le ciel cette âme angélique , trop parfaite pour vivre ici-bas. Voilà quelles pensées chrétiennes elle avait ; et cependant, je vous l'ai dit , des larmes emplissaient ses yeux et cou-

laient sur ses joues. Tout à coup elle tressaillit. Une voix gémissait au dehors et demandait l'hospitalité : la veuve essuya ses yeux et alla promptement ouvrir, car il ne faisait pas bon à laisser, par ce mauvais temps , un chrétien dehors. L'huis pesant tourna donc sur ses gonds, et la veuve trouva au seuil de la porte une femme appuyée sur un bâton, trempée de pluie et grelottant de froid. La veuve la prit par la main, l'amena devant l'âtre, dont elle raviva la flamme, lui donna une jatte de lait et un morceau de pain , et ôta de dessus les épaules de son hôtesse un manteau mouillé qu'elle fit sécher, tandis que la voyageuse se réconfortait de grand appétit. Cependant la pluie avait cessé comme par enchantement: le vent ne soufflait plus , la lampe brûlait paisiblement, et la lune, en tout son plein, jetait une telle lumière dans la chaumière qu'on y voyait aussi clair qu'en pleine vesprée. L'étrangère se leva , reprit son manteau , s'en revêtit, et chercha son bâton pour se remettre en route. « Eh quoi ! lui demanda la veuve , vous trouvez-vous si mal en ce logis, que vous veuillez déjà vous en aller? Que n'y passez-vous la nuit ? Demain, au point du jour, vous continuerez votre voyage. — Mon voyage n'est point de ceux qu'on remet, reprit l'étrangère en souriant. Adieu ! que Notre Seigneur et la sainte Vierge vous bénissent pour votre charité envers les pauvres ! » Pendant que la voyageuse parlait ainsi , la veuve cherchait en son esprit quelle aumône elle pourrait donner à cette femme courageuse, que la fatigue et la nuit n'arrê-

taient pas. De l'argent ? Il ne se trouvait pas un double au logis. Des provisions? Il n'y en avait guère plus. Elle détacha de son rouet la bobine qu'elle était en train de garnir, et qui , déjà rondelette , valait bien quinze sous : car personne n'eût pu , à dix lieues à la ronde , faire un fil aussi fin, aussi régulier. Elle enveloppa donc de son mieux cette bobine à l'aide d'un chiffon , et la glissa discrètement et prestement dans la besace de l'inconnue. Alors celle-ci se retourna. Son visage resplendissait d'une jeunesse et d'une beauté qui n'étaient pas de ce monde. «Mon enfant, dit-elle à la veuve, Notre Seigneur a souri à votre aumône , comme il a souri , au temps de l'Evangile, au denier de la veuve. Je suis sainte Olle, patronne de ce village , ou seule vous m'avez accueillie quand j'errais en mendiant de porte en porte. Votre récompense vous attend près de votre mari , près de moi , aux pieds de Jésus, dans le ciel où je remonte. Mais, en attendant la fin de vos épreuves terrestres, reprenez votre bobine, et replacez-la sur votre rouet. Rouet et bobine fileront nuit et jour, sans que vous y mettiez la main, sans s'arrêter, et tant que vous le voudrez. Ils fileront du fil aussi beau que le vôtre; je ne dis pas plus beau , car les anges eux-mêmes n'en sauraient faire. » En achevant ces paroles, qui comblèrent de joie et qui ne laissèrent point que de flatter doucement l'habile fileuse, sainte Olle, la tête ceinte d'une couronne lumineuse et enveloppée d'un manteau d'azur constellé d'étoiles, remonta doucement au ciel. Déjà le rouet, qui

ne devait plus s'arrêter, tournait et filait tout seul. La veuve devint riche, grâce à ce rouet miraculeux . Elle fonda deux églises, un couvent et quatre hôpitaux. Dieu et les pauvres eurent leur ample part de la prospérité et de l'immense fortune de la sainte veuve. Quand elle alla chercher dans le ciel la récompense de ses vertus . le rouet disparut sans que personne pût savoir ce qu'il était devenu. Lorsque j'écoutais de toutes mes oreilles d'enfant cette merveilleuse histoire, ni la conteuse, ni l'auditoire, ni moi, ne pensions qu'un jour le miracle de sainte Olle se renouvellerait en plein dix-neuvième siècle, dans les lieux mêmes où une vieille femme en racontait autrefois la légende. En effet, le rouet de sainte 01!e se retrouve en Flandre , car nulle part plus que dans le nord de la France on ne compte un aussi grand nombre de filatures de lin Ce fut un problème longtemps cherché que la filature et le tissage du lin à la mécanique. Tandis que son rival , l'exotique coton , se prêtait de bonne grâce à ces deux opérations, le lin indigène, avec la ténacité de la routine, résistait à tous les essais et déconcertait toutes les tentatives. Depuis un petit nombre d'années cependant il a cédé , et le vieux gaulois égale maintenant en obéissance le doux et facile indien. À qui doit-on le renouvellement du miracle de sainte Olle ? Qui a retrouvé ou reconstruit ce rouet qui file toujours et tout seul ? Philippe de Girard.

RUSE. Habileté détournée.

— Un homme nerveux, logé à New-York entre deux forgerons, se résolut à un sacrifice pécuniaire assez considérable pour se débarrasser de leur bruyant voisinage ; en conséquence , il paya à chacun une somme stipulée pour leur déménagement. Le lendemain , le tapage recommence de plus belle : « N'étiez-vous pas convenus de déménager, et n'avez-vous pas reçu de l'argent à cet effet? — Ainsi avons-nous fait, répondit Smith : Jones a pris ma boutique, et moi la sienne. »

— On ne ruse pas avec Dieu , dit un proverbe ; voici pourtant une histoire qui prouve qu'il est encore des gens assez simples pour l'oser. Un usurier prêtait à 9 p. 100; comme on lui en faisait reproche : a J'espère, dit-il , que de là-haut le bon Dieu prendra mes 9 pour des 6. » — Ceci nous rappelle une autre anecdote. Dans la baie des Trépassés , le capitaine d'un navire breton , brisé par la tempête , s'efforçait , avec un Parisien , seul matelot qui restât de l'équipage , de gagner le rivage; tous deux accrochés à une même planche, ils étaient tous deux exposés aux mêmes dangers. Ils invoquèrent la bonne Vierge , patronne des marins , et promirent d'aller à pied à Notre-Dame-d'Auray, et de mettre des pois dans leurs souliers pour rendre leur voyage plus pénible. Ils atteignirent le bord et se mirent en devoir de remplir leur vœu. Ils achetèrent une mesure de pois et se couchèrent. Le lendemain, on partit pour Auray. On n'avait pas fait une lieue, que le capitaine se laissa tomber sur le bord de la route : ses pieds meur-

tris le faisaient cruellement souffrir. « Je ne puis aller plus loin, dit-il; ce vœu est impossible à remplir. — Pourquoi? dit le Parisien. — Oh ! ces pois me font un mal affreux ; comment faites-vous pour les supporter? — Moi ! je les ai fait cuire ! »

RUSES DE GUERRE. Voyez Stratagèmes.

SAILLIE. Passage brusque d'une idée à une autre dont le rapport trop éloigné n'était pas toujours aperçu.

— Un garçon, bossu par devant et par derrière, entendant dire qu'on allait faire abattre les saillies et les auvents de devant les portes et boutiques de Paris , dit plaisamment qu'il s'en allait vite à son pays, de peur que l'on ne l'obligeât à faire abattre les siennes.

— Pierre Leroux demandait à un Allemand si les traductions de ses livres publiés en Allemagne étaient exactes. « Je suis d'autant plus persuadé de leur fidélité, répondit celui-ci , que, dans les endroits où l'on ne vous comprend pas, on ne comprend pas davantage votre traducteur. »

~ Un auditeur, fort mécontent d'un discours qu'il venait d'entendre, dit en sortant : « Cet orateur fit mieux l'an passé. — Mais il ne parla point , dit quelqu'un. — C'est précisément pour cette raison qu'il fît mieux », répartit le premier.

— « Tu m'as fait la mine, disait Galino à Molin. — Non , répondit celui-ci, si je te l'avais faite, tu l'aurais meilleure. »

— Un homme dont le nez était fort camard étant venu a étemuer en présence de Charles de Bernard, celui-ci le salua, et ajouta : « Dieu vous conserve la vue » Celui qui venait d'éternuer, surpris du vœu, lui demanda pourquoi il le faisait. « Parce que, répondit Charles de Bernard, votre nez n'est pas propre à porter des lunettes. »

— Un petit-maître, fatigant par sa fatuité, se plaignait d'un grand mal de tête et ajoutait , d'un air charmant, que c'était la maladie des beaux esprits. Une dame lui dit : « Vous avez donc la maladie des autres ? »

— Un officier, demandant une grâce à M. de Louvois, lui observait qu'on l'avait accordée à d'autres qui n'avaient pas tant de service que lui : « Que voulez-vous, lui dit le ministre : il n'y a qu'heur et malheur dans ce monde-ci. — Je ne croyais pas, repartit l'officier, que servir le roi , c'était jouer au lansquenet. »

SARCASME. Trait de raillerie.

— Lablache, comme chacun sait, était fort gros. Un jour, dans une voiture publique, quelqu'un incommodé de son voisinage dit tout haut : « Quand on est fait d'une certaine manière, on ne devrait pas venir ici. — Monsieur, lui répondit doucement le célèbre chanteur, il n'est pas permis à tout le monde d'être plat. »

— On parlait, dans une compagnie, de la métempsycose. Quelqu'un, qui comptait faire une bonne plaisanterie, répondit qu'effectivement il se souvenait d'avoir été le veau d'or. « Vous n'en avez perdu que la dorure», lui répartit Paul de Kock.

SECRET. Chose la plus difficile à garder et qu'on ne doit confier à personne.

— Un général étant en marche pour une expédition, un officier lui demanda quel était son dessein. « Si je vous l'apprends, vous ne le direz à personne? — Assurément non. — Eh bien, j'ai aussi bien que vous le talent de garder mon secret. »

— Ceux qui ont fait aux femmes l'injustice de croire qu'elles étaient incapables de garder un secret peuvent se rappeler cette anecdote de l'histoire d'Athènes. Plusieurs Athéniens méditaient en secret de délivrer leur patrie du joug de la tyrannie. Une femme, nommée Lionne, était du nombre des conjurés. Le tyran en est instruit ; il la livre aux tortures pour connaître ses complices. Cette femme supporte les tourments les plus cruels, et, commençante se défier de ses propres forces, se coupe elle-même la langue, de peur que son secret ne lui échappe.

SECRÉTAIRE. Esprit assez mal payé, qui donne parfois du talent à ceux qui l'emploient.

— Un orateur dit un jour à son secrétaire : « Monsieur, L'autre jour on m'a trouvé trop court; faites-moi parler plus longtemps demain; donnez -m'en pour deux heures. »

SERMENT. Formalité pour un plaideur. — Engagement sacré pour la probité. — Monnaie dont un fripon paye la bonne foi qui contracte avec lui.

— Un ami de La Motte donna, en présence de ce poëte , des coups de canne à un particulier. Il survint un procès, et La Motte fut assigné. Il affirma par serment qu'il n'avait pas vu donner les coups de bâton, « J'ai la vue basse , disait-il pour s'excuser, je n'ai fait que les entendre. »

— Un homme qui avait la manie d'être un grand jureur avait été repris et réprimandé plusieurs fois par son confesseur, qui lui donna enfin pour pénitence d'arracher un bouton de son habit à chaque serment qu'il ferait, et de n'en point remettre d'autre. Au bout de vingt-quatre heures , notre homme n'avait pas un seul bouton à son habit.

SOLDAT. Homme tiré du milieu des citoyens pour les défendre et pour faire respecter les lois. Un des puissants auxiliaires de l'autorité.

— Un conscrit étant en faction près des lignes ennemies , un grognard lui dit : « Eh bien ! dans une heure

nous allons attaquer, n'auras-tu pas peur?» Le conscrit répondit : « Si je recule, tuez-moi; mais si vous reculez, je vous tue. »

— Charles XII , roi. de Suède , ordonne qu'on lui amène un grenadier accusé par un paysan de lui avoir enlevé son dîner. Le soldat paraît devant le roi avec un Iront serein. Charles lui reproche son larcin. Le grenadier lui répond hardiment : « Sire , vous avez bien ôté un royaume à l'électeur de Saxe, pourquoi ne pourraisje-pas enlever aujourd'hui un dîner à ce paysan? » Ce mot plut au roi, qui fit grâce.

— « Salut, bon vieillard ! Vous fumez une pipe ? — A votre service. — Comment, un pot de fleurs d'une belle terre rouge , orné de cercles d'or ! Combien eu voulez-vous? — Oh! Monsieur, elle n'est point à vendre; elle vient du plus brave des hommes, qui l'avait gagnée, Dieu sait comment! au pacha de Belgrade.... C'est là qu'il y avait un fier butin ! Vive le prince Eugène ! Les bras et les jambes des Turcs tombaient sous le fer de nos braves comme les épis sous la faucille. — Faites-nous grâce de vos exploits. Tenez, mon vieux , point d'enfantillage ; prenez ce double ducat et donnezmoi la pipe. — Je ne suis qu'un pauvre diable, et je vis de ma pension de retraite , et pourtant je ne donnerais pas cette pipe pour tout l'or du monde. Écoutez et jugez-en. Nous autres hussards, nous chassions l'ennemi , que c'était un plaisir ! lorsqu'un chien de janissaire atteignit mon capitaine d'un coup de feu dans la poitrine.

Sur-le-champ je le pris sur mon cheval (le brave homme en eût fait autant pour moi), et je le transportai de la mêlée dans la maison d'un gentilhomme. Je lui donnai tous mes soins avant sa dernière heure ; il me remit son argent avec cette pipe , me serra la main , et finit comme il avait vécu, en chrétien et en héros. Depuis ce temps , dans toutes mes courses , vainqueur ou vaincu, je l'ai gardée comme une relique, dans ma botte. A ma dernière campagne, j'ai eu la jambe cassée d'un coup de mousquet. Mon premier mouvement a été pour ma pipe; ma seconde pensée a été pour ma jambe. — Ami, ton récit m'a touché jusqu'aux larmes; mais dis-moi le nom de ton capitaine, afin que je l'honore et lui porte envie dans le fond de mon cœur. — On ne l'appelait que le brave Walter. Ses biens sont là le long du Rhin. — Ami, c'était mon père ! et son bien est devenu le mien... Viens , ami, vivre auprès de moi ; tu ne dois plus sentir le besoin! Viens avec moi boire le vin et manger le pain de Walter. — Tope ! tu es son digne héritier. Je reviens demain matin pour ne te plus quitter. Et, pour te récompenser, la pipe est à toi après ma mort. »

— Le grand Condé , étant devant une place où il y avait une palissade à brûler, fit promettre cinquante louis à qui serait assez brave pour réussir. Le péril était si apparent que personne ne se présentait. Un soldat , plus résolu que tous les autres , lui dit : « Si Votre Altesse veut me faire sergent dans ma compagnie , je la

tiens quitte des cinquante louis. » Le prince, trouvant de la générosité dans ce soldat de préférer l'honneur à l'argent, lui promit l'un et l'autre. Animé par le prix qui l'attendait à son retour, il résolut d'affronter une mort si glorieuse. Il prend des flambeaux , descend dans le fossé , va à la palissade et la brûle malgré une grêle de balles dont il ne fut que légèrement blessé. Toute l'armée , témoin de cette action d'éclat , le comblait de louanges à son retour, lorsqu'il s'aperçut qu'il lui manquait un de ses pistolets. On lui en promit d'autres. « Non , dit-il , ces marauds-là ne profiteront pas de mon pistolet. >i II retourne sur ses pas , essuie encore des coups de fusil, prend son pistolet et le rapporte.

— Le maréchal de Luxembourg ayant demandé à un officier quelqu'un qui pût lui rendre un compte exact de la situation des ennemis , celui-ci lui amena un soldat de fort mauvaise mine. Le maréchal le rebute et en demande un autre ; l'officier en amène successivement d'autres de fort bonne mine, qui furent acceptés, et qui s'acquittèrent fort mal de leur commission. On recourut au premier, qui rendit un compte si exact que le prince s'engagea de lui accorder la première grâce qu'il demanderait. Le soldat lui demande aussitôt son congé. Le maréchal étonné lui offre de le faire capitaine. « Monseigneur, lui répondit le soldat , vous m'avez méprisé , je ne sers plus. » Esclave de sa parole , le maréchal satisfit à la demande du soldat , en témoignant à tout le monde le regret qu'il avait de le perdre.

— Frédéric II avait coutume, toutesles fois qu'un nouveau soldat paraissait au nombre de ses gardes , de lui faire ces trois questions : « Quel âge avez- vous ? Depuis combien de temps êtes-vous à mon service ? Recevezvous votre paye et votre habillement comme vous le désirez ? » Un jeune Français désira entrer dans la compagnie des gardes. Sa figure le fit accepter sur-le-champ; mais il n'entendait pas l'allemand. Son capitaine le prévint que le roi le questionnerait dès qu'il le verrait , et lui recommanda d'apprendre par cœur, dans cette langue , les trois réponses qu'il aurait à faire. Il les sut bientôt, et le lendemain Frédéric vint à lui pour l'interroger; mais il commença par la seconde question, et lui demanda : « Combien y a-t-il que vous êtes à mon service?—Vingt et un ans », répondit le soldat. Le roi, frappé de sa jeunesse, qui ne laissait pas présumer qu'il eût porté le mousquet si longtemps , lui dit d'un air de surprise : « Quel âge avez-vous donc ? — Six mois, sous le bon plaisir de Votre Majesté. » Frédéric, encore plus étonné, s'écria : « Vous ou moi avons perdu l'esprit ! » Le soldat , qui prit ces mots pour la troisième question, répliqua avec fermeté : « L'un et l'autre, n'en déplaise à Votre Majesté. — Voilà, dit Frédéric, la première fois que je me suis vu traiter de fou à la tête de mon armée. » Le soldat, qui avait épuisé sa provision d'allemand, garda pour lors le silence; et quand le roi , se retournant vers lui , le questionna de nouveau afin de pénétrer ce mystère , il lui dit en français qu'il ne compre-

nait pas un mot d'allemand. Frédéric, s'étant mis à rire, lui conseilla d'apprendre la langue qu'on parlait dans ses États, et l'exhorta à bien faire son devoir.

— Dans une revue d'inspection des corps de la cavalerie, le général Marco de Saint-Hilaire eut avec un des soldats le dialogue suivant : « Quel est le meilleur cheval de l'escadron? — Le cheval IN., mon général. — Et quelles qualités a-t-il pour qu'il soit le meilleur? — Il court et saute bien, n'a pas de défauts de santé ni de conformation, conserve son embonpoint, tient la tête haute, a bon sang et l'âge dans la bouche. — Et quel est le meilleur soldat de l'escadron ? — Le meilleur soldat, c'est F. de T... — Et pourquoi est-il le meilleur soldat? — Parce que c'est un homme honorable, subordonné, "propre, qui a bien soin de son équipement, de ses armes et de son cheval, et qu'il est exact dans l'accomplissement de ses devoirs. — Et où est ce cheval? — C'est le mien, mon général. — Et le cavalier? — Le serviteur de Votre Excellence. » Le général remit en souriant une gratification au soldat, qui la reçut avec un sérieux imperturbable.

— Savez-vous, Monsieur, dit le général R... au journaliste B..., que j'ai traversé l'Europe l'épée à la main ! Qu'en pensez-vous? — Je pense, reprit B..., que vous devez avoir le poignet bien fatigué. »

— « On peut tout faire avec des baïonnettes, dit un officier au prince de Schwartzemberg. — Tout, reprit celui-ci, excepté s'asseoir dessus. »

— « Comment, colonel, pas encore général? demande l'empereur Alexandre. —Non, Sire, mais je suis du bois dont on les fait. — Eh bien, colonel, quand je ferai des généraux de bois je penserai à vous. »

— Un brave soldat avait eu les deux bras emportés dans une affaire ; son colonel lui offrit un écu : « Vous croyez, sans doute, lui répartit vivement le soldat, que je n'ai perdu qu'une paire de gants? »

— A l'entrevue des deux empereurs sur le Niémen, Napoléon Ier dit à Alexandre, en montrant un de ses vieux grognards dont la figure était sillonnée de coups de sabre : « Que pensez -vous, Sire, de gens qui reçoivent de pareils coups de sabre? — Et vous, Sire, répond Alexandre, que pensez-vous de ceux qui les donnent. — Ceux-là sont morts ! » dit le grognard balafré en présentant les armes.

— Un caporal de zouaves place un jour un conscrit en sentinelle avancée au bord d'une rivière de la Kabylie. Pénétré de son devoir, il cherche par le geste à faire comprendre sa pensée à ladite sentinelle : « Tiens, lui dit-il en armant son fusil, attends-te, et, quand tu le tiendras à dix pas, envoie-moi ta prune en pleine poitrine. » Le caporal fut bien surpris, quand il revint au bout de deux heures relever le conscrit, de le retrouver dans l'attitude commandée. « Eh bien ! quoi ? — Caporal il n'est pas venu ! »

— « Que faisais-tu en Afrique ? demandait-on à un soldat. — Dame, je tuais, on me tuait. »

— Le tambour-major du 45e jeta un jour sa canne au milieu d'un régiment ennemi et entraîna ses camarades, qui , peu après , revinrent, l'ayant encore à leur tête , et rapportant cette canne sublime , qui joua , en cette occurrence admirable, le rôle du bâton de maréchal du grand Condé.

— Un capitaine marseillais disait , en parlant de sa montre, qui avançait beaucoup : « Voilà une brave montre: en 45 minutes elle flanque son heure par terre.»

SONGES. Images de la vie. — Illusions qui souvent consolent. Beaucoup de gens ajoutent foi aux songes, et on cite en leur faveur plusieurs rêves qui ont reçu leur accomplissement: cela ne doit point paraître étonnant, vu le grand nombre de ceux qui rêvent. C'est précisément le terne qui sort de la roue de la fortune de la loterie.

— André Pujon , de la haute Auvergne , en allant à Paris , passa par Riom. Il y rêva la nuit que l'anagramme de son nom était pendu à Riom. En effet, le lende main , il s'élève une querelle entre un homme de son auberge et lui , et il tue son ennemi : ce qui le fit pendre huit jours après dans Riom.

— Un individu qui ne savait pas un mot de grec vint voir M. Burnouf , et lui montra certains mots qu'il avait entendus la nuit en rêvant et qu'il avait écrits en caractères français à son réveil , et lui demanda s'il ne savait pas ce qu'ils voulaient dire. M. Burnouf lui répondit

que cela signifiait : « Va-t'en : ne vois-tu pas la mort qui te menace ? » Cet homme quitte aussitôt sa maison , et elle tombe la nuit suivante.

SOT. Un sot se vantait devant Rivarol de savoir quatre langues. « Je vous en félicite , lui dit-il : vous avez quatre mots contre une idée. »

— Lorsque mademoiselle Arnouid alla rendre visite à Voltaire, il lui dit : « Ah ! Mademoiselle , j'ai 84 ans et j'ai fait 84 sottises. — Belle bagatelle! répondit l'actrice; moi, qui n'en ai que 40 , j'en ai fait plus de 1000. »

STRATAGÈMES DE GUERRE. Si l'on n'est pas le plus fort à la guerre, il est reçu d'employer la ruse. Il en a été ainsi de tout temps. On sait que Frontain, capitaine romain , qui vivait sous Vespasien, nous a laissé quatre livres de stratagèmes de guerre des anciens. Mais ils ne peuvent guère servir aux modernes.

— Durant la ligue de Cambrai, les impériaux s'étant emparés de Vérone en 1510, les habitants appelèrent les Vénitiens, leurs anciens maîtres, pour chasser les nouveaux dont ils étaient mécontents. Les mesures furent mal prises: on découvrit laconspiration, et on la dissipa. Quelques jours après, la garnison s'avisa d'un stratagème pour connaître ceux d'entre les habitants qui étaient les plus dévoués à la république, afin de les punir comme coupables du complot, dont on ne pouvait découvrir les auteurs. Une troupe de la garnison courut en tumulte

par la ville, sur le milieu de la nuit , ballant la marche à l'italienne, et criant : Vive saint Marc ! Plusieurs habitants, trompés par ces apparences, leur répondent par des cris de joie en chargeant les Allemands d'imprécations. Dans la crainte d'un désordre, on se contenta de marquer les maisons de ces imprudents ; mais, aussitôt que le jour fut venu, elles lurent saccagées, et les maîtres rançonnés, comme des gens pris au service de l'ennemi.

— Lors du siège de Metz, en 1552, par Charles- Quint, le gouverneur, se trouvant pressé, fit adroitement tomber entre les mains des Espagnols une lettre écrite au roi son maître. Il faisait dans cette lettre de fausses confidences de situation, et marquait qu'il n'avait plus d'inquiétudes depuis que l'ennemi avait pris le parti d'attaquer du côté où les fortifications étaient le plus considérables , et où on avait eu le temps d'achever une bonne coupure. Cet artifice trompa les assiégeants, qui dirigèrent aussitôt leurs batteries contre un front d'une meilleure défense. Ces variations, ayant fait languir le siège, donnèrent au gouverneur le temps qu'il désirait pour ses opérations. Charles-Quint voulut, l'année suivante, prendre sa revanche. Les cordeliers de Metz venaient d'y convoquer une assemblée générale , où devaient se rendre des religieux de plusieurs nations. 11 fallait, pour la subsistance de ces religieux, des provisions considérables, et on en transportait tous les jours de la campagne. Parmi les tonneaux remplis de bière

ou de vin , l'ennemi en fit passer plusieurs qui étaient pleins d'armes ; et un assez grand nombre de soldats allemands et espagnols s'introduisirent dans la ville sous l'habit de cordelier. Il était dit que la garnison de Thionville, qui était nombreuse, paraîtrait, au jour marqué, à la vue de Metz. On comptait bien que les Français ne manqueraient pas de sortir sur elle. Le projet était de faire attaquer, dans l'instant, ce qui serait resté dans la place par les soldats déguisés en cordeliers, et par un assez grand nombre d'habitants qui étaient du complot. On devait se saisir des portes, et les remettre aux troupes que l'empereur tenait toutes prêtes. Mais l'homme actif et vigilant qui commandait dans la place, Vieilleville, ayant soupçonné la conspiration, parvint à en avoir secrètement les détails et la preuve. Il fit aussitôt donner les signaux convenus avec les Allemands, qui s'avancèrent au nombre de quatre mille, et qui donnèrent dans l'embuscade qui leur avait été dressée. Tout ce corps fut pris, tué ou dispersé.

— Jean Sigismond, qui s'était mis sous la protection des Turcs, se servit, en 1564, de cette ruse singulière pour surprendre Zatmar, ville de Hongrie. Il fit marcher de nombreux troupeaux qui, en passant sous les murs de la place avec leurs bergers, firent lever une poussière si épaisse que la garnison ne put rien voir. Melchior Balazzo, auquel la forteresse appartenait, voulut savoir la raison de cette espèce de nuage. Comme ceux qu'il envoya lui rapportèrent qu'ils n'avaient vu

que des bestiaux, il les crut, et sa garnison resta, comme lui, en repos et dans une grande sécurité. Mais, les troupeaux passés, des troupes qui les suivent s'approchent, encore à la faveur de la poussière dont l'air est obscurci; avant qu'on les ait aperçues, elles attaquent la ville de tous côtés. La terreur, qui est presque inséparable de la surprise, est générale. Les assaillants se rendent sans peine maîtres de la place.

— Les Espagnols, chassés de Maëstrich, en 1576, par les habitants, étaient restés les maîtres de Wich, faible partie de la place, séparée de l'autre par la Meuse. Les vaincus, humiliés d'un affront qu'ils ne pouvaient attribuer qu'à leur négligence, cherchèrent à le réparer sur-le-champ. Il n'y avait d'autre obstacle que quelques canons placés sur le pont qui joignait les deux villes. Ils s'avisent, pour éviter le danger, de mettre devant eux les femmes de Wich. Avec ce rempart, ils entrent sur le pont, et, couverts de ces étranges boucliers, ils font feu sur les citoyens, qui, ne pouvant se défendre sans tirer sur leurs parentes, ou du moins sur des femmes de leur parti, quittent leurs postes, se réfugient dans leurs maisons, et abandonnent le champ de bataille aux Espagnols. Ceux-ci se trouvèrent maîtres de la ville sans avoir essuyé aucun risque.

— Pendant les guerres de la Ligue , Porto-Carrero , général de l'armée espagnole au secours des Ligueurs, forma le projet, en 1657, de surprendre Amiens, place

française de son voisinage , où il savait que le service se faisait très négligemment. Il place pour cet effet , pendant une nuit obscure , des sentinelles qui doivent arrêter tous ceux qui iront du côté d'Amiens. Il s'en approche lui-même avec cinq cents hommes choisis, qu'il fait cacher dans des haies et dans des masures fort près de la place. Trente autres Espagnols, habillés en paysans et paysannes , les uns avec des hottes , les autres avec des paniers, s'avancent jusqu'à l'entrée. Ils conduisent trois chariots , dont l'un doit s'arrêter sous la porte , à l'endroit qui répond à la herse, pour la soutenir lorsqu'on l'abattra. Aussitôt que la porte est ouverte, deux chariots entrent. Les soldats qui conduisent le troisième, chargé de sacs de noix, s'arrêtent à l'endroit marqué. Un d'entre eux ouvre à dessein un des sacs , et les noix se répandent devant le corps de garde. Tandis que les bourgeois qui composaient le corps de garde se font un amusement de les ramasser, ils sont tués ou mis en fuite par les soldats déguisés. Les cinq cents hommes cachés dans le voisinage accourent aussitôt, et entrent sans opposition par la porte , que la charrette a empêché de fermer. Ils se rendent maîtres, sans combat, des rues, des remparts, et enfin de la place entière.

— En 1643, Saint-Preuil , gouverneur d'Amiens, qui comptait beaucoup sur une ruse qu'il avait imaginée pour s'emparer d'Arras, voulait engager un nommé Courcelles à l'exécuter. « J'ai fait choix de vous , lui dit-il un

jour, comme du plus sage soldat que je connaisse, pour un coup qui fera votre fortune. Il s'agit de surprendre Arras, et voici comme je l'ai conçu. Vous vous déguiserez en paysan, et vous irez vendre des fruits sur la place. Après que vous y aurez été quelque temps , vous prendrez querelle avec quelqu'un que vous tuerez d'un coup de poignard. Vous vous laisserez prendre; on vous fera votre procès sur-le-champ , et on vous condamnera à être pendu. Vous savez que la coutume d' Arras est de faire les exécutions hors de la ville : c'est là-dessus que roule mon dessein. Je disposerai une embuscade auprès de la porte par laquelle on vous fera sortir. Mes gens s'en rendront les maîtres, dès qu'ils verront qu'on sera attaché au spectacle. Je marcherai dans l'instant pour les soutenir, et m'assurer en même temps de la place, après quoi je suis à vous et vous délivre. Voilà mon dessein : qu'en dites-vous? — Il est beau, répliqua Courcelles; mais la chose mérite bien quelques réflexions. — Et bien, songez-y, dit Saint-Preuil , et je saurai demain votre résolution. » Le lendemain, Courcelles alla >e trouver et lui dit : « Votre dessein me paraît admirable; mais je vous prie de trouver bon que je commande l'embuscade, et que vous soyez le patient. »

SUISSE. Un des meilleurs soldats pour suivre imperturbablement sa consigne.

— Quelqu'un demandant au cardinal Mazarin un

riche bénéfice, celui-ci, impatienté un jour par ses importunités réitérées , ouvrit une des fenêtres de ses appartements , et s'écria avec l'accent italien qu'il n'avait pu perdre : « Souisse, prends ton arquebouse, et va touer le premier abbé que tou rencontreras, pour que je pouisse contenter cet homme. — la, Monseigneur le cardinal. » Le hasard voulut que peu d'instants après un riche bénéficier vînt chez Mazarin. Le Suisse le coucha en joue, et Veut tué sans l'intervention de Mazarin , qui eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que l'ordre qu'il lui avait donné n'était qu'une plaisanterie.

— Un capitaine suisse avait reçu l'ordre de faire enterrer pêle-mêle sur le champ de bataille les morts et les mourants. On lui représentait que quelques-uns des enterrés respiraient encore et ne demandaient qu'à vivre. « Bon , dit-il , si on voulait les écouter, il [n'y en aurait pas un de mort. »

— Paris , dit Scarron dans son Roman comique, a un rieur d'office dans chacun de ses quartiers. Dans les troupes, chaque compagnie a ordinairement le sien ; c'est une espèce de bel esprit qui fait des chansons d'armée, et qui divertit ses camarades. Les Suisses ont aussi de ces plaisants, qu'ils nomment loustics; mais, comme ils ne sont point en état de faire beaucoup de dépense en esprit, ils n'en ont qu'un par régiment. Sa charge n'est pas fort difficile à remplir, car il suffit qu'il ouvre la bouche pour

que l'on croie qu'il a dit quelques plaisanteries. Un jour que tout le régiment des Gardes-Suisses allait à Versailles pour une revue, le loustic était dans les premiers rangs; il ouvrit la bouche, et, ses camarades qui étaient à ses côtés ayant ri , le ris courut de rang en rang jusqu'aux derniers du régiment. Quelqu'un demanda à un de ceux qui étaient à la queue ce qu'ils avaient tous à rire, et le soldat lui répondit ingénument : « Le loustic Vêlre là haut qui Vhaver dit quel chose qui être trôle. »

— Un Suisse avait un fusil en si mauvais état que dans un exercice ce ne fut qu'à la septième charge que le feu prit. La violence du coup fut telle qu'elle le renversa d'un côté et son arme de l'autre. Le sergent va pour ramasser le fusil : « Ah ! mon sergent, n'y touchez pas, dit aussitôt le Suisse, il a encore six coups à tirer, »

TABAC. Plante dont l'usage est maintenant universel sur tout le globe connu. On le fume, on le mâche, on le réduit en poudre pour en gorger continuellement son nez. On l'employait jadis en médecine, mais cette mode est passée.

Le premier qui l'apporta en Europe fut le chevalier anglais Raghliiï, sous Jacques 1er. Mais le parlement de ce temps-là, composé des ennemis de ce gentilhomme, le condamna à mort , sous prétexte de divers crimes, entre lesquels fut compris celui d'avoir introduit en Angleterre le tabac , dont les délices pourraient amuser le peuple jusqu'à lui faire négliger le travail et ses occupations.

Tout le monde sait que ce fut un nommé Nicot qui l'introduisit en France.

— « Le tabac sera pour l'Occident ce que l'opium est pour l'Orient : le poison de l'intelligence », a dit Orfila.

— Voici un curieux calcul de statistique, qui, s'il tombe sous les yeux de quelque priseur, n'aura probablement pas le pouvoir de lui faire perdre cette funeste habitude : Un priseur ordinaire a recours à une prise de tabac toutes les dix minutes. Chaque prise avec ses accessoires exige une minute et demie de temps. Or, une minute et demie sur dix font, dans une journée de seize heures, deux heures vingt-quatre minutes , et, par conséquent , un jour sur dix , ce qui ôte de l'année trente-six jours et demi. Si donc on suppose l'habitude du tabac à priser durant quarante ans, il en résulte que le nez absorbe , chez un priseur, l'occupation de quatre années entières.

THÉÂTRE. Lieu où l'on se rassemble pour s'atten-

drir sur les malheurs de l'éternelle famille d'Agameranon , ou pour rire des vices ou des ridicules de ses voisins , auxquels on s'empresse d'appliquer les plaisanteries qui s'y débitent. Ecole des mœurs selon les uns, corruption des mœurs selon les autres. On y va, en somme, pour s'amuser; on n'est pas meilleur au sortir du spectacle qu'on ne l'était en y entrant; c'est plutôt le contraire qui arrive.

— Berchoux , dans une élégie , après s'être déchaîné contre les Grecs et les Romains, qui avaient fait le malheur de ses premières années, poursuit ainsi :

Ce fut bien pis encor quand je fus au théâtre : Je n'entendis toujours que Phèdre , Cléopâtre , Ariane , Didon , leurs amants , leurs époux , Tous princes enragés , hurlant comme des loups , Rodogune , Jocaste , et puis les Pélopides , Et tant d'autres héros noblement parricides...

— Mmc de B..., une jeune et jolie Parisienne qui aime beaucoup les fêtes et le théâtre , demandait à son curé : « Monsieur le curé, y a-t-il donc du mal à aller au théâtre? — Madame, répondit finement l'ecclésiastique, c'est à vous de me le dire. »

— Dernièrement, M. B ... se trouva dans un café du boulevard du Temple, à côté d'un garçon très gai, très bien rasé , qui buvait l'absinthe à merveille et contait la chronique scandaleuse d'un théâtre voisin en homme du mé-

tier et en témoin oculaire. M. B. .. était tout oreilles; il considérait avec admiration cet heureux mortel , à qui il était donné devoir de près et d'entretenir familièrement des ingénues et des sauteuses. Enfin, rassemblant tout son courage , il osa adresser la parole à cet aimable inconnu : <( Pardon , Monsieur, n'aurais-je pas l'honneur de parler à un acteur? — Monsieur, je joue les traîtres au théâtre de .... — Vraiment, Monsieur? Que je bénis le hasard qui me met en relations avec vous ! — Vous êtes bien bon. — Mon Dieu ! Monsieur, puisqu'aussi bien vous me permettez de lier la conversation avec vous , il faut que je vous fasse une confidence. — Parlez, Monsieur, dit le comédien en allumant une quinzième pipe. Je vous écoute avec recueillement. — C'est drôle... j'hésite maintenant. J'ai peur que vous ne vous moquiez de moi. — Par exemple, je n'en ai pas la pensée. Veuillez poursuivre ce récit qui m'intéresse, — Allons, Monsieur, votre bienveillance m'encourage. Tel que vous me voyez, j'ai soixante ans, une belle aisance, une femme excellente, des enfants établis; j'ai l'air d'un homme heureux, n'est-il pas vrai? Eh bien! non, je ne le suis pas; j'ai une envie, un caprice, une manie, qui me tourmente depuis bientôt quarante ans. J'aime les arts, Monsieur; j'aime les artistes, et tout ce qui touche au théâtre , en particulier, exerce sur moi une séduction étrange. Je recherche la compagnie des gens intelligents comme vous ; je voudrais vivre avec vos pareils,

connaître les menus détails de votre poétique existence, être initié à vos petits mystères... Que vous devez avoir d'aventures piquantes, de charmants secrets ! Ah ! tenez, je donnerais je ne sais quoi pour être conduit dans les coulisses. — Je ne sais quoi, ce n'est pas assez ; joignezy seulement une demi-tasse et trois canettes , et je vous fais entrer dans les coulisses de mon théâtre. — Vraiment! — Foi de gentilhomme ! — Topez là! — Marché conclu , et vous verrez d'aussi près que je vous vois des femmes incomparables, des petites tilles à croquer,vieux scélérat! » M. B..., charmé de cette familiarité charmante, serra la main de l'acteur et se retira. Le soir, il trouva son cicérone au rendez-vous; il entra par une affreuse porte dans un horrible escalier, qui le mena dans un hideux couloir; il prit position, ouvrit les yeux et les oreilles; il n'entendit que des propos assez vulgaires, le sifflet du machiniste , les trois coups du régisseur, et la respiration bruyante des danseuses essoufflées; il vit des gens en blouse, des pompiers, des allumeurs de quinquets, de vieilles femmes, des trucs, des planches, des toiles, du papier peint, les oripeaux des comparses et les joues fardées des actrices ; il fut bousculé par les uns , berné par les autres ; il faillit trois ou quatre fois être écrasé par un décor. Mais il était au comble du bonheur : il passa quatre heures délicieuses. Enfin, comme il allait se retirer, il aperçut son introducteur, s'élança vers lui pour lui serrer la main, n'aperçut pas une large

ouverture pratiquée entre deux planches pour le passage du spectre , et tomba dans le troisième dessous. Du fond de l'abîme sa voix suppliante se fait entendre ; on vient à son secours. Deux pompiers le hissent sur la scène ; il a le poignet foulé, les deux jambes écorchées et la figure ensanglantée. On le rapporta chez lui ; chemin faisant il se disait : « Jamais je n'oserai dire à ma femme où j'ai attrapé ces horions-là. »

— Au théâtre , la comédie est souvent dans la salle , témoin cette scène plaisante qui s'est passée au parterre du Théâtre-Français. Deux amis discutaient touchant la physionomie ; l'un d'eux prétendait lire dans l'angle facial jusqu'à la profession du propriétaire de chaque figure. « Un exemple, dit-il à l'autre ; ce monsieur qui dort sur la rampe de l'orchestre... — Eh bien? — Eh bien! c'est un portier. — Je gage que non. — Un déjeuner! — Soit. » Et là-dessus, l'un des parieurs s'approche du sujet en litige et d'une voix de stentor lui crie à l'oreille : « Le cordon, s" il vous plaît ! » Le dormeur bondit sur son banc, sa main inquiète tâtonne, cherche, et finit par trouver la queue d'un vieil habitué de l'orchestre , qu'il tire avec précaution. « Ne faites pas attention , dit le gagnant au vieillard décoiffé de sa perruque, c'est une expérience physionomique qui, du reste, grâce à vous, a parfaitement réussi. »

UGOLIN. Bonhomme célèbre, qui mangeait ses enfants pour leur conserver leur père.

USURE. Convention entre le besoin et l'avarice. — Fléau des Etats, qui détruit sourdement l'agriculture et l'industrie.

— Un usurier, à l'article de la mort, avait près de lui son confesseur, qui l'exhortait à la résignation en lui montrant un crucifix. Le confesseur, qui le croit touché, lui présente le crucifix, qui était d'argent. Le malade le soulève et lui dit : « En conscience, je ne puis pas prêter grand'chose là-dessus. »

— Un usurier, sortant d'un sermon dans lequel le prédicateur s'était élevé contre l'usure , l'aborda au sortir de l'église et le félicita sur la manière dont il avait prêché contre ce vice. Le prédicateur, qui le connaissait, crut l'avoir converti, et devoir lui faire son compliment sur ce que la grâce opérait dans son cœur. «Vous n'y êtes pas, lui répondit tranquillement l'usurier ; je vous félicite de votre sermon parce que je crois qu'il aura tellement frappé tous ceux qui se mêlent d'usure que je serai dorénavant seul à faire le métier. »

VALET. Drôle souvent insolent, fainéant et corrompu.

— Un financier étant venu voir Victor Adam , qui n'était alors ni riche ni célèbre , celui-ci , en l'éclairant, le conduisit jusqu'à sa voiture. « Je vous plains beaucoup , avec votre talent , lui dit le financier, de n'avoir pas seulement un valet pour vous servir. — Et moi , Monsieur, répondit Victor Adam , je vous plains bien davantage d'en avoir un si grand nombre. »

— Le peintre Gaboulard , ayant fait un héritage , loue immédiatement un appartement superbe , et juge convenable de prendre un domestique , auquel il dit : « Tu saurasque, chez moi, on ne doitrien voir et rien entendre.

■ — Monsieur peut être tranquille » , jure le valet. Le soir même , Gaboulard , attardé en soirée chez Népomucène Lemercier, rentre passé minuit. Arrivé à sa porte, il sonne , rien ; — il sonne de nouveau : rien encore. Affreux carillon -, les voisins se réveillent : de tous côtés les portes et les fenêtres s'entre-bâilk'nt , laissant passer des têtes irritées qui réclament impérieusement le silence. De guerre lasse, Gaboulard va coucher à l'hôtel. Le lendemain, il rentre furieux. 4 Qu'est-ce à dire? criet- il à son valet, tu n'étais donc pas là cette nuit? —

Pardon , Monsieur. . . — Comment , misérable , et tu n'es pas venu voir. — Oh! Monsieur veut m'éprouver sans doute , mais je sais très bien qu'ici l'on ne doit rien voir et rien entendre. » Gaboulard n'a pas renvoyé ce valet trop ponctuel : il le trouve bête , mais excessivement précieux.

VALEUR, voyez BRAVOURE.

VANITEUX. Les vaniteux ressemblent pour la plupart à ce bedeau qui, entendant louer un sermon , dit : « Monsieur, c'est moi qui l'ai sonné » ; et à ce souffleur qui dit à ceux qui louaient un organiste sur l'exécution d'un Te Deum : « Monsieur, c'est moi qui l'ai soufflé. »

VIN. Le plus grand ennemi de l'homme, quand il en prend avec excès. C'est le pur sang de la terre; il n'en faut point abuser. Il donne la vie à ceux qui le vendent et la mort à ceux qui en font une trop grande consommation. — Les vins de liqueurs sont des poisons sucrés qui tuent à coup sûr. (Voyez Ivrognerie.)

— Le peintre Morand arrive à deux heures du matin chez le peintre Molin , après de copieuses libations; il saisit en entrant une bouteille de vin qui se trouvait sur la commode et l'avale d'un trait. Le lendemain, Molin écrivait à Fontalard : « Il m'est arrivé cette nuit une feuillette de vin que j'ai été obligé de remplir avec une bouteille. »

— Bouffé , l'ex-directeur du Vaudeville , avait une sorte de factotum, moitié cuisinier, moitié valet de chambre , qui aimait le vin bleu tout autant que son maître aimait le Champagne. Un soir, Bouffé lui dit : « Joseph, tu es un brave garçon ; je suis très content de toi, mais je te chasse. — Diable! et le motif? murmure le factotum. — Tu te grises les mêmes jours que moi. — Ah! pour le coup , Monsieur, ce n'est pas ma faute , répondit Joseph : vous vous grisez tous les jours. »

VOLEUR. Homme qui possède l'art de déranger à son profit les objets appartenant au prochain. Individu que la misère ou la débauche a déterminé à arracher par la violence ou la ruse ce qu'on lui refuserait de bonne volonté; mais

Tel qui , dans son besoin , n'a volé qu'un écu ,

Sert d'exemple à toute une ville ; Et l'on vit en repos lorsqu'on est convaincu

D'en avoir volé deux cent mille.

Cependant, il ne faut pas trop s'y fier; nous ne sommes plus au temps où les grands voleurs étaient à peu près sûrs de l'impunité, si tant est môme que ce temps ait existé jamais.

— Un voleur de grands chemins et un ramoneur, convaincus d'un vol domestique, furent condamnés à mort en même temps. Le voleur public, richement habillé,

monta le premier sur l'échafaud, et parut apporter la plus grande attention aux exhortations du confesseur; le ramoneur s'approcha de lui pour en profiter. « Retiretoi, lui dit le voleur de grands chemins, et apprends à te connaître. — Je ne veux pas, dit l'autre en avançant plus près : j'ai autant de droits que toi d'ê(re ici peutêtre. »

— Un gentilhomme, allant à cheval d'Oxford à Londres, fut attaqué par un homme masqué qui lui demanda la bourse ou la vie, en lui présentant la gueule d'un pistolet. Le gentilhomme, faisant semblant de chercher sa bourse, prit un pistolet de poche et le tira sur le voleur; mais le coup fut mal ajusté et ne perça que le chapeau de cet homme, qui fit un mouvement pour décharger aussi son pistolet; mais il s'arrêta, et demanda une seconde fois la bourse au voyageur, qui la lui remit; elle contenait plus de 60 guinées. Le voleur en prit 12, rendit le reste au voyageur, en lui disant qu'il entendrait parler de lui avant trois mois, et disparut. Quelque temps après, le gentilhomme reçut un paquet dans lequel était une belle boîte d'or, avec ce billet : « Un honnête voleur qui vous a pris douze guinées, il y a trois mois, sur le chemin de Londres, vous prie de recevoir cette boîte à la place. Vous l'avez voulu tuer, vous lui auriez épargné un crime et bien des remords, dépendant il ne méritait pas de périr, ni par la main d'un honnête homme, ni par celle du bourreau, et c'était

pour faire une action bien généreuse qu'il en faisait une aussi infâme. »

— Le fameux voleur Cartouche entra un jour dans une auberge des environs de Paris pour s'y rafraîchir. Il trouva le maître et la femme très affligés ; il leur en demanda le sujet. Ils lui dirent que, ne pouvant payer leur propriétaire, on devait tout saisir chez eux, les faire vendre et les mettre dehors, et qu'ils n'avaient aucun moyen de parer à ce malheur. Cartouche leur demanda quelle était la somme qu'ils devaient; ils lui répondirent qu'elle montait à près de 3,000 francs. Après avoir réfléchi quelques instants, Cartouche leur dit : « Vous avez l'air d'honnêtes gens, je veux vous tirer de ce mauvais pas ; je vous prêterai cette somme , vous me la rendrez quand vous pourrez ; avertissez votre propriétaire qu'il vienne tel jour, à telle heure, chercher son argent, que quelqu'un a bien voulu vous obliger en vous le prêtant, et tirez-en une quittance pour solde. » Le propriétaire prévenu arrive au jour et à l'heure indiqués, reçoit son argent, en donne quittance et se retire. Pour rentrer à Paris, il fallait traverser un bois, dans lequel le propriétaire se trouva arrêté et volé par Cartouche lui-même avec un de ses gens. Ceux-ci trouvèrent sur lui plus de 4,000 francs.

— Des voleurs arrêtèrent la nuit , aux environs de Paris, le maréchal de Turenne; ils lui prirent sa montre, ses bijoux, son argent; il réclama une bague à laquelle

il tenait beaucoup. Il offrit 100 louis aux voleurs si le lendemain on voulait la lui rapporter. Il donna son nom, son adresse, son heure. A l'heure indiquée, la bague est rapportée et la somme est comptée.

— Près de Pantin, village des environs de Paris, un voleur salue le maréchal de Saxe, monte à la portière de sa voiture, le chapeau à la main, tenant dessous un pistolet. Il lui dit : « Il me faut 200 louis, et surtout que vos gens ne s'aperçoivent de rien. » Le maréchal répondit : v Je ne les ai pas sur moi. — À quelle heure voulez-vous que je passe à votre hôtel? — Demain à dix heures. — Cela suffit. » Le lendemain, on annonce la personne qui a parlé sur la route au maréchal : « Faites entrer. » Le valet se retire. « Vous n'avez donc pas craint que je vous fisse arrêter ? — Non : lorsque le maréchal de Saxe donne une parole d'honneur, on doit y compter. » Le maréchal lui donna les 200 louis, et de plus 100 autres pour son audace.

— Un cultivateur établi près du bois de Meudon, rentrant un jour du marché, est arrêté par un voleur qui, en lui présentant le bout d'un pistolet, lui demande la bourse ou la vie. Le brave homme lui fait des représentation inutiles; l'autre insiste, lui fait vider ses poches; bref, il lui prend 38 francs. L'autre lui dit : « Vous me paraissez mettre beaucoup d'humanité dans votre procédé, rendez-moi un service; je vais rentrer chez ma femme, j'aurai besoin de justifier que j'ai été volé, ou je cours risque d'être fort ennuyé; fournissez -moi

quelque excuse. — Que faut-il faire? — Tirez-moi votre pistolet dans quelque endroit de mes habits, que je puisse prouver avoir fait quelque défense. — Volontiers, étendez votre manteau. » Le voleur tire. Le cultivateur regarde : « Mais il n'y paraît presque pas. — C'est que mon pistolet n'était chargé qu'à poudre ; je voulais vous faire plus de peur que de mal. — Mais vous n'avez pas d'autre arme sur vous? — Non. » A ce mot, le cultivateur lui saute au collet. « Coquin ! nous sommes donc à armes égales. » Le cultivateur était grand, fort, vigoureux; il terrasse le voleur, le bat de de façon à le laisser pour mort sur la place, lui reprend ses 38 francs, et 24 autres en outre, et revient triomphant chez lui.

— Après la mort du cardinal Louis Simonetta, un voleur, dont la figure et la taille avaient beaucoup de rapport avec celles du cardinal, eut la hardiesse de prendre son nom, ses habits, son équipage, et trompa par ce déguisement un grand nombre de personnes. 11 parcourut plusieurs villes d'Italie, exerçant les fonctions d'un véritable légat, et, par ce moyen, il ramassa de fortes sommes. Il était suivi de plusieurs autres voleurs qui le traitaient d'Eminence et lai rendaient extérieurement les plus grands honneurs. On découvrit enfin l'imposture, et le faux cardinal fut arrêté. Son procès fut bientôt fait ; on le pendit avec une corde d'or filé. S. S. le pape Pie V ordonna qu'on lui attachât au cou une bourse vide avec cette inscription : Sine moneta, pour marquer

que ce fourbe n'était pas le cardinal Sîmonetta, mais un misérable sine moneta, sans argent.

— Un membre du parlement anglais revenait de la campagne dans sa voiture à quatre chevaux, conduite par deux jockeys et suivie de deux laquais à cheval ; il traversait un petit bois touffu , quand un homme d'assez mauvaise mine, armé d'un fusil à deux coups, paraît subitement, en criant aux jockeys d'arrêter. A celte brusque invitation, les deux enfants font halte, et les laquais épouvantés s'enfuient au grand galop. L'homme au fusil s'approche de la voiture en saluant milord avec un profond respect , mais en dirigeant vers Sa Seigneurie le double tube de son arme. Milord était sans défense ; pas de moyens d'échapper. « Je demande mille pardons à Votre Honneur si je me permets d'arrêter sa marche, mais le besoin le plus pressant... — Achevez, Monsieur, les lâches m'ont abandonné , je suis à votre merci . ~ Dieu me garde de vouloir faire aucun mal à Votre Excellence ; je fais un commerce honnête... — Oh ! très honnête assurément.— Je suis armurier, et, ayant grand besoin d'argent, je vendrai ce fusil à Son Honneur, si Son Honneur veut bien Tacheter? » En disant ces mots, le commerçant de nouvelle fabrique armait les deux batteries et présentait le fusil autrement que par la crosse. a Finissons, s'écrie le baronnet; combien vous faut-il?

— Milord, ce fusil n'est pas bon marché , mais il est excellent. — Enfin? — Il me faut quatre cents guinées.

— Je n'en ai que cent dans ma voiture.— Un petit mot

pour le banqiuer de Milord me suffira pour le reste. — dominent écrire? — Voici du papier, une plume et de l'encre. — Monsieur est homme de précaution. — Je ne voyage jamais sur les grandes routes sans en prendre beaucoup. — Je m'en doute. » Le billet fait, les cent guinées payées comptant, l'armurier remet le fusil à Milord, et, le saluant jusqu'à terre, lui souhaite un bon et heureux voyage. Notre homme se retirait paisiblement ; il vient une idée à Milord : « Ce voleur est maintenant désarmé, je puis le forcer à me rendre mon argent. » Soudain le baronnet réarme le fusil, et, s'allongeant par la portière, il met enjoué le piéton. « Malheureux ! si tu fais un pas de plus, je te brûle... Rendsmoi mon or et va te faire pendre ailleurs. — Mais, Milord... — Rends-le, te dis-je, ou tu es mort! «L'étrange marchand revient avec calme vers la voiture sans chercher à écarter l'arme qui le menace : « Notre marché est consommé , Milord , ma marchandise livrée, l'argent reçu ; j'avoue que le fusil est un peu cher, mais j'y attache un grand prix, et Milord était libre de ne pas l'acheter. — Misérable, c'en est trop, je fais feu! —Tirez, Milord: il n'est pas chargé.» Le baronnet reste confondu ; le voleur se retire en riant et se perd dans l'épaisseur du bois. Le lendemain, le drôle effronté se présente à Londres chez le banquier pour y toucher le montant du bon ; le banquier était prévenu , on arrête le coupable, il est emprisonné, jugé. Le jury déclare à l'unanimité qu'il n'existe point de loi dans le Code cri-

minel anglais qui défende de vendre des armes sur le grand chemin, et, d'après cette décision, le voleur est absous, et.Milord condamné à payer le prix convenu.

— On cite une plaisante aventure arrivée à M. Dupin, alors que, pour la première fois, il se portait candidat à des fonctions publiques. Il visitait un département où il n'était connu que de réputation. 11 «apprend qu'on va juger un individu accusé d'avoir volé une tabatière d'or, et Tidée lui vient de se charger d'office de la défense du prévenu. Au jour de l'audience, il plaide l'affaire avec une grande habileté, embarrasse et confond les témoins, et, à force d'argumentations heureuses, il fait acquitter son client ébahi : il n'avait pas volé la tabatière. L'avocat reçoit les applaudissements et les félicitations de l'auditoire. Le client innocent s'approche à son tour de son défenseur et le prend à part : « Mon cher Monsieur, vous m'avez sauvé, et je vous suis bien reconnaissant. Je n'ai pas d'argent, je ne sais quand j'en aurai, ni si je ne vous reverrai jamais ; mais, pour vous témoigner ma gratitude, je vous prie d'accepter la tabatière. » Ce disant, il sort effectivement de sa poche et présente à l'avocat stupéfait la tabatière que son défenseur venait de prouver n'avoir jamais été volée par lui, ni même en sa possession.

— Un voleur, accusé d'avoir dérobé une montre, est acquitté, sur la plaidoirie de Me Lachaud. En sortant du tribunal, il dit à son défenseur : « Je vous remercie bien... et vous demande un conseil. — Le-

quel?— Puis-jela porter? — Quoi ? — La montre, parbleu! — Comment... vous l'aviez prise? — Certainement! sans cela, où serait le mérite ? »

— Un général russe étant allé visiter la prison de Saint-Lazare , à Paris , une voleuse tomba en syncope après lui avoir vu prendre du tabac. Comme on lui en demandait la cause, après l'avoir secourue : « C'est qu'il est affreux, répondi(-elle, de voir une tabatière d'or et de ne pas pouvoir la prendre ! »

— Un voleur, traduit devant la police correctionnelle, niait énergiquement le vol commis. « Mais , dit le président, voilà six témoins qui vous ont vu prendre un porte-monnaie dans la poche de votre voisin. — Six témoins ! la belle affaire! Gageons, Monsieur le président, que je vous en amène six cent mille qui ne m'ont pas vu! »

— La veuve Papillon a deux choses de- trop : l'une sur le menton , l'autre sur la conscience ; la première est une barbe de sapeur, la seconde est une action de cosaque , le vol d'une montre au préjudice d'un vieillard , son voisin. Elle déclare en minaudant que le susdit vieillard lui a donné la montre en lui promettant de l'épouser. « 0 ciel! s'écrie le bonhomme, l'épouser! je l'ai toujours prise pour un homme ! » Six mois de prison furent appliqués à la veuve Papillon.

— Un infâme scélérat est convaincu d'avoir assassiné son père et sa mère. Avant de clore les débats, le président de la Cour d'assises lui demande , selon l'usage ,

s'il a quelque chose à ajouter pour sa défense. « J'espère, dit-il, que vous aurez des égards pour un pauvre orphelin. »

— « La bourse ou la vie ! » crie-t-on un soir à M. Crémieux. «Mon ami, répond-il, la Bourse, troisième à droite, deuxième à gauche; quant à ['avis, le meilleur que je puisse vous donner est de ne pas continuer ce métier-là, car il vous ferait pendre. »

— Deux célèbres voleurs à la tire se promenaient sur le boulevard des Italiens. « Sais-tu, dit l'un, qu'il est temps de se remettre aux affaires ; mes poches sont vicies, j'ai grande envie d'aller dîner chez Véfour et ce soir au bal de l'Opéra , où doit se trouver l'élite de la société. — Ma position financière est exactement pareLie à la tienne ; quant à ton projet, il me sourit assez, mais... — Parbleu! c'est le ciel qui l'envoie. — Qui ? — Vois ! le juif des rois, le banquier X... , là, devant nous... attends... - C'est juste ; tu l'as aperçu ie premier, cette opération te revient de droit. » Mais déjà son compagnon ne l'écoutait plus; sautant au cou du banquier et le pressant sur son cœur : « Cher Gustave! est-ce bien toi? Après six mois d'absence , tu nous es donc rendu ! Ta santé ? ta femme? tes enfants?... As-tu toujours ton nègre?... — Mais, Monsieur, Monsieur, vous faites erreur... lâchezmoi!... — Oh! pardon, Monsieur, mille pardons, reprend le voleur, rouge de confusion ; je vous prenais pour un de mes amis intimes... En vérité... — C'est ^ien, c'est bien, il n'y a pas de mal. » Le voleur rejoint

son camarade , qui lui Jdit : « Est-ce le portefeuille ? — Non, le porte-monnaie... » Audétour d'une rue, nos deux larrons s'empressent de l'ouvrir. Qu'y trouvent-ils? Six sous. « Ah ! s'écrie en riant celui qui avait vu faire le coup , pauvre ami ! — C'est vrai ! reprend celui-ci avec amertume; à qui se fier?... »

VOYAGES. Matière à mensonges. Les uns disent que les voyages forment la jeunesse, les autres qu'ils la déforment. Ils perfectionnent celui qui en sait tirer les avantages qu'ils peuvent procurer, et se préserver des inconvénients qui en peuvent résulter. Il faut qu'un voyageur soit pourvu de quatre poches : une pour y garder la santé, l'autre pour l'argent, la troisième pour un bon compagnon , et la quatrième pour la patience. L'utilité des voyages consiste principalement à observer les coutumes et les usages des pays où l'on passe , le caractère des princes qui y régnent , les qualités et les talents de leurs ministres , les lois du pays, l'état de la religion, la forme du gouvernement, l'étendue de l'obéissance des sujets, les relations de l'État avec ses voisins, ses forces sur terre et sur mer, quelles sont les vices du gouvernement, et quels remèdes il serait à propos d'y apporter, le commerce et l'industrie de chaque pays, les objets que l'on est obligé de tirer de l'étranger, les revenus ordinaires de chaque couronne , la manière de prélever les impôts. Quant aux sciences, à la littérature et aux arts, cela dépend entièrement de l'aptitude, de

l'esprit et du caractère du voyageur, ainsi que de la manière d'observer les [antiquités, les églises et les palais des pays qu'il parcourt ; il doit se garder principalement de juger de tout sur les apparences, d'ajouter foi à tout ce qu'on lui dit, de dire tout ce qu'il pense et de dépenser tout ce qu'il a. S'il voyage sans ces précautions, il peut s'attendre à l'application des vers suivants :

Déjà nous avons vu le Danube inconstant, Qui , bientôt catholique et bientôt protestant ,

Sert Rome et Luther de son onde ,

Et qui , comptant enfin pour rien

Le Romain et le Luthérien ,

Finit sa course vagabonde

Par n'être pas même chrétien.

Rarement à courir le monde

On devient plus homme de bien.

— Un poëte s'exprime ainsi sur le voyageur qui, pour échapper à l'ennui et se fuir lui-même, court de ville en ville sans atteindre le but qu'il s'est proposé.

Qu'est-ce qu'un voyageur? N'est-ce point, par hasard , Un mortel ennuyé qui n'est bien nulle part ; Qui sort de son pays pour voir d'autres visages , Et de nouveaux travers que l'on appelle usages ; Qui rencontre en tous lieux nouveaux sujets d'ennui , Et, mécontent de tout, revient bâiller chez lui ?

— Un voyageur disait avoir parcouru les quatre par-

ties du monde, et, parmi les curiosités qu'il avait observées, il en était une dont aucun , ajoutait-il , ne faisait mention. Cette merveille, selon lui, était un chou si grand, si élevé, que, sous chacune de ses feuilles, cinquante cavaliers armés pouvaient se ranger en bataille et faire l'exercice militaire sans se nuire l'un à l'autre. Quelqu'un, qui l'écoutait, ne s'amusa point à réfuter cette rêverie , mais il lui dit d'un grand sang-froid qu'il avait aussi voyagé, et qu'il avait été jusqu'au Japon, où il avait été surpris de voir plus de trois cents ouvriers qui travaillaient à fabriquer un chaudron , et cent cinquante hommes occupés dedans à le polir : « A quoi pouvait servir cet énorme vase? dit le voyageur. - C'était sans doute, lui répondit-il aussitôt , pour faire cuire le chou dont vous venez de nous parler. »

— Un de nos amis , écrivain de beaucoup d'esprit , alla un jour chez son éditeur ; il le trouva vêtu en Turc et couché sur un divan très bas , où il s'occupait activement de fumer dans une grande pipe turque , tout en songeant au moyen à prendre pour publier la seconde édition d'un livre avant la première. L'écrivain, à la vue d'un Turc aussi magnifique que son éditeur, eut honte de son maigre costume européen ; il prit néanmoins une pipe et s'étendit sur le divan, en se drapant dans son paletot d'une façon tout orientale. Ils échangèrent quelques bouffées de fumée , après quoi : « Qu'y a-t-il, dit le Turc ? — Il y a , répondit l'Européen , que je désire obtenir un instant d'audience de la part de Votre Hautesse.

— Parlez, fit gracieusement le Musulman. — J'ai envie d'écrire deux nouveaux volumes* dit l'homme de lettres, et je ne sais trop quel sujet choisir. Quel genre est le plus à la mode? — Faites-moi un voyage, répondit l'éditeur. Depuis que M. A. Dumas a inventé les biftecks d'ours et les torrents de vingt-cinq pieds qu'il franchit avec la délicatesse d'un isard, le public adore les voyages. Je vous ferai un voyage en Orient. — L'Orient est un peu usé », dit l'éditeur. Puis, il ajoute en souriant aussi gracieusement que cela lui fut possible : «Mais une plume de talent a le moyen de tout rajeunir. » L'auteur s'inclina : « J'y ajouterai, fit-il, une relâche à Alger et dans nos possessions d'Afrique. Ce sera palpitant d'intérêt et d'actualité. » Quelques jours après cette conversation, étant allé chez cet ami , je le trouvai en train de terminer une page de son livre , au haut de laquelle je lus ce qui suit :

Un An de voyages dans l'Asie Mineure, laPalestine et l'Arabie , avec une relâche dans nos possessions d'Afrique.

La mer était toujours aussi courroucée , et les vagues

menaçaient à chaque instant de nous engloutir. Dans cette extrémité, je dois le déclarer pour l'honneur de la vérité, aucune pensée de crainte ne parvint à se faire jour dans mon âme, qui n'était frappée que par le spectacle sublime qui s'offrait à nos yeux.

Je fis alors observer, quoique humblement, à l'auteur :

1° qu'il n'avait jamais été en Orient; 2° que, n'ayant jamais fait aucun voyage , il lui serait assez difficile de donner au sien une couleur locale quelconque. A cela il répondit : 1° que, s'il n'avait point été en Orient, il avait une pipe qui en venait, et qu'il n'avait jamais fumé que du tabac du Levant. Quant au deuxième point, il se laissa ébranler par mes raisons, et il répondit qu'il aviserait au moyen de voyager. En effet, il monta le lendemain dans un omnibus , qui le fit voyager jusqu'à Meudon. A son retour, il termina son livre, qui eut un grand succès. Il y eut un chapitre sur la politique extérieure des Orientaux qui mit toute la diplomatie en émoi, et un autre intitulé : Une vente d'esclaves à Smyrne, au sujet duquel les philanthropes de Paris se mirentsur les dents.

WALSE. Danse allemande , la moins décente de toutes; introduite en France depuis le commencement du XIXe siècle.

Y. 24e lettre de l'alphabet, confondue aujourd'hui

avec 1*1 , ce qui a porté un coup funeste à l'étymologie : non pas à cette science conjecturale et obscure, qui veut remonter à l'origine des sons, mais à cette partie de l'étymologie nécessaire à l'homme instruit, parce qu'elle lui apprend sans autre explication, sans périphrase, le sens des mots , principalement de ceux employés dans les sciences physiques ou mathématiques, et dans les connaissances relatives à toutes les parties de l'érudition.

YEUX. Miroir de l'âme , qui souvent ne rend pas juste. Les yeux voient tout, sauf eux-mêmes , — semblables en cela aux ignorants, qui voient tout ce qui se fait dans la maison des autres et n'aperçoivent rien de ce qui se passe chez eux .

ZÈLE. Vif empressement à faire ou à entreprendre une chose. — Partage ordinaire de ceux qui ont plus de bonne volonté que de moyens. — Le zèle est louable, pourvu qu'il ne soit pas indiscret : car alors il fait tomber dans des fautes souvent irréparables. La fable de l'ours qui écrase la tête de son maître pour le débarrasser d'une mouche peut servir de leçon à ce sujet.

ZÉllO. On disait d'un académicien qui ne passait pas

pour un aigle : « Je ne m'étonne pas qu'il siège à l'Académie : il faut un zéro pour faire 40. »

ZOILE. Être paradoxal et jaloux, qui ne trouve aucune œuvre bonne. Le beau et le bien le désespèrent , tandis que le vice et le mal le réjouissent.

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