‹ Dictionnaire amusantChapitre 2 sur 3 · SA N ES · texte numérisé non relu

SA N ES

Nos savants académiciens ne purent connaître dans quelle langue étaient ces caractères et ce qu'ils signifiaient. Mais il arriva que le bedeau de Montmartre en donna sans difficulté l'explication , en assemblant tout simplement les lettres, qui forment ces mots français : Ici le chemin des ânes.

Il y avait là des carrières à plâtre , et c'était une indication aux plâtriers qui venaient en charger des sacs sur leurs ânes.

INSTINCT DES ANIMAUX. Les chiens surtout sont remarquables par leur instinct , et sont susceptibles d'instruction. On en voit qui montent et descendent des échelles , distinguent les couleurs , comptent , additionnent , jouent aux dominos.

— Un particulier s'est présenté à la Société des arts

de Londres avec trois essaims d'abeilles qu'il avait apportées avec lui , partie sur son visage, partie sur ses épaules et partie dans ses poches. Il fit mettre les ruches dans une salle voisine de l'assemblée , et donna un coup de sifflet : au signal , toutes les mouches le quittèrent , et chaque essaim se rendit dans sa ruche. A un autre coup de sifflet , elles vinrent reprendre leur poste sur leur maître et dans ses poches. Cet exercice fut réitéré plusieurs fois , sans qu'aucun des spectateurs reçût la moindre piqûre.

— Un individu est assassiné dans sa maison par un parent qui voulait jouir de sa succession. Dès que le meurtre fut commis , la justice se transporta au domicile du défunt , où étaient la famille et un certain nom bre de curieux. On observait le plus grand silence , et le chirurgien , nommé Martin , en visitant les plaies , dictait son procès-verbal , lorsque le chien de la victime se jette sur un homme. « Voilà le meurtrier ! » s'écrie le chirurgien. Il veut fuir, on l'arrête; il se trouble et avoue son crime.

— Il est d'usage dans les pensions d'avertir de l'heure des repas par le son d'une cloche. Le chat delà maison, qui ne trouvait son dîner au réfectoire que quand il avait entendu ce son , ne manquait pas d'y être attentif. Il arriva un jour qu'on l'avait enfermé dans une chambre, et ce fut inutilement pour lui que sonna la cloche ; quelques heures après , ayant été délivré de sa prison , son appétit le fit descendre tout de suite au réfectoire,

mais il n'y trouva rien. Un instant après , on entend sonner ; chacun voulut savoir ce que c'était : on trouva le chat qui était pendu à la cloche , et qui la secouait tant qu'il pouvait pour faire venir un second dîner.

— Un chien était dressé à faire plusieurs commissions. Lorsque son maître voulait l'envoyer chez le traiteur, il faisait certain signe que le chien connaissait, et cet animal revenait gaiement avec ce que le traiteur lui avait mis dans la gueule. Un soir, deux chiens du quartier, flattés par l'odeur des petits pâtés que ce nouveau messager portait , s'avisèrent de l'attaquer. Fidèle, c'était le nom de ce messager, pose aussitôt son panier à terre , se met devant, et se bat courageusement contre le premier qui s'avance. Mais comment faire ? Lorsqu'il se collette avec l'un, l'autre court au panier et avale les petits pâtés. Il n'y en avait bientôt plus, et Fidèle allait être la dupe de tout ceci. Que fait-il? Voyant qu'il n'est plus possible de sauver le dîner de son maître, il se jette dessus au milieu des deux champions, et, sans marchander davantage, dépêche, le plus vite qu'il peut, le reste des petits pâtés.

— Un docteur anatomisait une chienne. Lorsqu'elle souffrait les douleurs les plus aiguës, il lui présentait un de ses petits : elle se mettait à le lécher, et paraissait insensible à son mal ; mais, dès qu'on l'avait retiré, elle fixait les yeux sur lui et poussait des sons plaintifs qui

semblaient plutôt venir de la perte de son petit que du tourment qu'elle endurait.

— Une chienne, ayant trouvé ses petits noyés, les apporta, les uns après les autres, aux pieds de son maître, et, lorsqu'elle fut au dernier, elle le regarda fixement, et expira sur-le-champ.

— L'adresse industrieuse du singe est connue de tout le monde. Ceux qui vont à la chasse des singes sur les côtes de l'Afrique ne réussissent jamais à leur tendre le même piège. Ces animaux ne connaissent pas moins leurs ennemis. S'ils voient un singe de leur troupe blessé d'un coup de flèche, ils s'empressent de le secourir. La flèche est-elle barbue, ils la distinguent fort bien à la difficulté qu'ils trouvent à la tirer; et, pour donner du moins à leur compagnon la faculté de fuir, ils en brisent le bois avec les dents. Un autre est-il blessé par une balle , ils reconnaissent la plaie au sang qui coule, et mâchent des feuilles pour la panser. Lorsque les singes se sentent les plus forts, les chasseurs courent grand risque d'avoir la tête écrasée à coups de pierres , ou d'être déchirés en pièces.

— Un cheval de cavalerie, hors d'âge, très beau, et du plus grand feu , ayant tout à coup les dents usées au point de ne pouvoir plus mâcher le foin et broyer l'avoine , fut nourri pendant deux mois, et l'eût été davantage si on l'eût gardé, par les deux chevaux de droite et de gauche qui mangeaient avec lui. Les deux

chevaux tiraient du râtelier du foin qu'ils mâchaient, et le jetaient ensuite devant le vieux cheval; ils en usaient de même pour l'avoine , qu'ils broyaient bien menue , pour la mettre ensuite devant lui.

INTÉGRITÉ. Première vertu du juge. — Qualité formée de l'amour de l'ordre et du respect pour l'humanité.

— Un grand seigneur, qui avait une affaire très importante dont la décision dépendait de Thomas Morus, chancelier d'Angleterre , envoya à celui-ci, dans le but de se le rendre favorable, deux flacons d'un très grand prix. Morus les fît remplir sur-le-champ de son meilleur vin, et dit à l'envoyé, en les lui remettant : « Assurez de ma part votre maître que ma cave entière est à son service. »

— M. de la Faluère, premier président au parlement de Bretagne, n'étant encore que conseiller, avait été nommé rapporteur d'une affaire. Il en laissa l'examen à des personnes qu'il croyait d'aussi bonne foi que lui ; sur l'extrait qui lui fut remis, il rapporta le procès. Quelques mois après le jugement , il reconnaît que sa trop grande confiance a dépouillé une famille honnête et pauvre des seuls biens qui lui restaient ; il ne se dissimule point sa faute ; mais, ne pouvant faire changer l'arrêt, qui avait été signifié et exécuté, il se donne les plus grands mouvements pour retrouver les tristes victimes de sa négligence. Il réussit enfin; il ne craint

point de leur avouer ce dont il se sent coupable, et les force d'accepter de ses propres deniers la somme qu'il leur avait fait perdre involontairement.

INTRÉPIDITÉ. Sublime de la bravoure. - Sangfroid imperturbable au milieu des plus grands dangers. — Caractère particulier des héros.

— Bugeaud dictait une lettre à son secrétaire ; en ce moment une bombe, partie du camp ennemi, tombe sur la tente où il était et vient éclater près de lui ; le secrétaire s'arrête. « Qu'y a-t-il? lui dit le maréchal. — Mais, la bombe ! — Et qu'a de commun la bombe avec la lettre que je vous dicte ? Continuez. »

— Bayard étant entré seul à Milan, se croyant suivi des siens, fut pris par Cajazze. « Qui vous a conduit ici? lui demanda le duc, qui se le fit amener. — L'envie de vaincre, Monseigneur. — Et pensiez-vous prendre Milan tout seul ? — Non ; mais je me croyais suivi par mes camarades. — Eux et vous n'auriez pu exécuter ce dessein. — Enfin ils ont été plus sages que moi; ils sont libres, et me voici prisonnier. — Quelle est la force de l'armée française? — Pour nous, nous ne comptons jamais nos ennemis. Ce que je peux vous assurer, c'est que les soldats de mon maître sont gens d'élite, devant lesquels les vôtres ne tiendront pas. — Une bataille en décidera bientôt. — Plût à Dieu que ce fût demain pourvu que je fusse libre. — Vous l'êtes! J'aime votre fermeté et votre courage. »

— En 1796, Rampon, à la tête de 1,500 hommes, défendait, en Italie, une redoute contre Beaulieu, qui commandait 15,000 hommes. Rampon ne compte pas l'ennemi, mais il fait jurer à ses soldats, au milieu du feu, de mourir tous dans la redoute plutôt que de l'abandonner. Beaulieu fut contraint de se retirer avec 4,000 hommes de moins, tant tués que prisonniers.

— Un grenadier français, à la prise de Constantine, disait : « Quel diable voudrait aller là, s'il n'y avait pas des coups de fusil à gagner ? »

— Au siège de Sévastopol, un canonnier, ayant le bras droit emporté dans le moment où il allait faire feu, ramassa la mèche de la main gauche, se reporta sur son canon et dit en faisant feu : u Ces gens-là croyaient donc que je n'avais qu'un bras? »

IRONIE. Satire piquante faite avec les mêmes paroles dont le discours ordinaire fait un éloge. Raillerie dont l'habitude est un vice et l'abus une lâcheté. Humilier toujours, sans s'exposer jamais, n'est ni d'un homme probe ni d'un homme courageux.

— Un médecin, d'un caractère violent, dans une dispute qu'il eut avec quelqu'un , menaça de le tuer : « Ce n'est pas cela que je crains, répond celui-ci : car je ne t'enverrai jamais chercher quand je serai malade. »

— Un procureur normand, qui ne passait pas pour la fine fleur de la probité, voulut que, dans un repas qu'il donnait, le traiteur lui servît des canards de rivière. Ce-

lui-ci lui fit observer que la saison n'était pas assez avancée. « Comment ! dit le procureur, il n'y a pas deux jours que j'en ai vu une compagnie qui volait. — Cela se peut, Monsieur, répondit le traiteur ; mais tous ceux qui volent ne sont pas pris. »

IVROGNERIE. Vice honteux dont la vue dégoûte. Oubli causé dans l'âme par un usage immodéré des boissons alcooliques.

Sur le midi , sortant de la taverne ,

Certain ivrogne allait je ne sais où ;

Mon homme tombe , et soudain on le berne ,

Bien qu'il, jouât à se casser le cou.

Quelqu'un lui dit pourtant : « Ami Grégoire ,

Puisque le vin vous fait ainsi broncher

A chaque pas, vous avez tort de boire.

— Non , mon ami , mais j'ai tort de marcher. »

— Un soldat ivre, qui était en faction, tomba par terre et ne put se relever. Un de ses camarades lui dit que, si un officier passait, il serait puni. « Ai-je besoin, répliqua-t-il, de faire la besogne des autres ? Il est dit dans la consigne qu'on relèvera les factionnaires : ainsi, je ne bougerai pas. »

— Un musicien de Lyon se trouva un jour en face d'un marchand de vin, tandis que les garçons étaient occupés à tirer de leur cave quelque chose qui paraissait être d'un poids énorme par les efforts qu'ils fai-

saient, Le musicien, qui les connaissait, leur demanda ce qui les occupait si fort. « Eh ! lui répondirent-ils en se moquant de lui, c'est un pauvre cheval dont le vin a si fort dérangé la tête qu'il s'est laissé tomber là-dedans ; il faut bien avoir pitié des pauvres bêtes qui s'enivrent. Nous avons bien de la peine à le tirer de là. - Eh ! parbleu , reprit le musicien, tirez-le en bouteilles. »

— Un autre jour que cet homme était ivre, on lui jeta d'une fenêtre quelques immondices. Il vit qu'ils partaient du quatrième étage. Pour se venger, il casse les vitres du troisième avec des pierres. Les locataires de cet étage mettent le nez à la fenêtre et l'accablent d'injures, auxquelles il répond : « Arrangez-vous avec ceux du quatrième, je ne peux pas jeter mes pierres plus haut. »

— On écrivit sur la tombe de ce même musicien ces cinq mots : la, rot, Zo, mi, /a, qui signifient, en les lisant comme il faut, l'ami (c'est-à-dire le vin) l'a mis là (c'est-à-dire au tombeau).

— Montalivet rencontre, un vendredi saint, Romieu fortement ivre. « Comment, lui dit-il, en un pareil jour ! — Que veux-tu ? Le jour où la Divinité succombe, l'humanité peut bien chanceler. »

— Un buveur intrépide voyait sa maison qui allait être engloutie par une inondation ; il court vite à sa cave, en tire la seule pièce qui y restait. Après l'avoir fait transporter en haut. « Mes amis, s'écrie-t-il, l'inon-

dation augmente ; ne perdons point de temps : vidons cette pièce de vin , et pour nous sauver nous aurons la futaille. D

JA.NOTERIE. Transposition de mots qui rend une phrase ridicule , mais qui , au moyen d'une autre construction , cesse d'être un galimatias.

— « Il en avait de beaux", mon grand-père , des couteaux, quand il vivait, dansune gaîne, Dieu veuille avoir son âme, pendue à sa ceinture. »

C'est-à-dire :

« Quand mon grand-père vivait , Dieu veuille avoir son âme, il avait de beaux couteaux dans une gaîne pendue à sa ceinture. »

JEU. Passion effrénée qui peut conduire à tous les crimes. (Voyez Habitude.)

Inscription d'une maison de jeu.

11 est deux portes à cet antre :

L'une s'ouvre à l'espoir, l'autre au crime, à la mort; C'est par la première qu'on entre, Et par la seconde qu'on sort.

— Un individu fut surpris trichant au jeu. On le jeta par la fenêtre du premier étage. Relevé de sa chute, il alla trouver un de ses amis, pour lui demander ce qu'il avait à faire : « Je n'ai qu'un conseil à vous donner, lui répondit celui-ci : c'est de mieux choisir à l'avenir votre local, et de ne plus jouer qu'au rez-de-chaussée. »

— On proposait à un joueur que la fortune venait de favoriser de servir de second dans un duel, « Je gagnai hier 800 louis, répondit-il, je me battrais fort mal ; mais allez trouver celui à qui je les ai gagnés , il se battra comme un diable , car il n'a pas le sou. »

— Edouard Ourliac , jouant au piquet avec un chevalier d'industrie, l'avertit qu'il marquait cinquantecinq lorsqu'il n'avait que quarante-cinq, « Excusezmoi, dit le yrec, je me trompais. — Pardonnez-moi, lui répartit Ourliac , ce n'est pas vous que vous trompiez. »

— « Quoi ! Monsieur, vous reprenez dans votre écart ! dit une dame à un particulier avec lequel elle jouait au piquet. — Oui, Madame, répondit-il froidement ; est-ce que vous n'y reprenez pas? — Non , Monsieur, ce n'est pas l'usage. — Il fallait donc le dire, Madame. »

JEU DE MOTS. Allusions fondées sur la ressemblance des mots. — Conversation ordinaire de ceux qui ont

plus de paroles dans la bouche que d'idées dans la tête.

— Un individu qui avait besoin d'un cheval propose à un maquignon de lui donner 500 fr. comptant, et d'être son débiteur du reste. Marché conclu. A quelque temps de la, le maquignon va demander le reste de la somme. « Il faut, lui répond l'acheteur, nous en tenir à nos conventions. Je vous ai dit que je vous devrais le reste , et je ne vous le devrais plus si je vous le payais. »

— « Quelle différence, demandait Mlle Brohan à Horace Vernet , y a-t-il entre les femmes et les pendules ? — Les pendules marquent les heures et les femmes les font oublier », répondit le peintre.

— Victor Hugo, voyant arriver Jules Janin à une première représentation , lui dit : « Ma foi, les comédiens devraient bien vous refuser la porte un jour comme celui-ci. — Pourquoi cela? — C'est que vous vous faites un jeu d'emporter la pièce. »

— Un jeune homme, qui avait dissipé en peu de temps sa fortune, tomba malade et fut saigné. Le médecin trouva le sang un peu vert. « Il peut bien être vert, dit Edouard Ourliac, car il a mangé tout son bien en herbe. »

— M. P lisait de mauvais vers, dans une pièce

d'appartement très froide, à M. Villemain, qui gelait tout en l'écoutant. Il lui demanda ensuite son avis. « Mon ami, lui répondit M. Villemain, s'il y avait plus de feu

dans vos vers , ou plus de vos vers dans le feu , nous n'aurions pas si froid ici. »

JEUX DE L'ESPRIT. Ce serait, au point de vue de l'extravagance, un assez curieux ouvrage que l'histoire, aussi complète que possible, des jeux d'esprit créés par les hommes, à côté des occupations les plus sérieuses. Beaucoup peuvent être considérés comme folies; mais il faut dire aussi que beaucoup sont remarquables par h profonde érudition qu'y ont déployée leurs auteurs. Que de manies folles , bizarres , étranges , à enregistrer par celui qui ferait cet ouvrage ! Que d'excentricités différentes et antipathiques !

Nous n'entreprenons pas ici la nomenclature de tous les jeux de l'esprit , nous parlerons seulement d'un des principaux , de la philologie.

Une des plus étranges bizarreries de la philologie est à coup sûr l'acrostiche , du grec Kxpoerixw. L'acrostiche remonte aune époque fort reculée; les uns l'attribuent à Plaute, les autres à Priscien, grammairien du sixième siècle.

Les acrostiches français sont innombrables , mais tellement connu s "que nous croyons inutile d'en citer un exemple.

Il y a aussi l'acrostiche double , c'est-à-dire celui où le même nom se trouve également répété au commencement et à la fin des vers.

Après l'acrostiche , on remarque les vers anacy cliques, ainsi nommés parce qu'ils fournissent un sens soit qu'ils soient lus naturellement , soit qu'ils le soient à rebours. Sous Charles IX et Louis XII , on les nommait vers rétrogrades. La langue latine offre plus de facilité que la langue française à ces travaux d'Hercule.

On attribue la paternité de l'anagramme à Lycophron; il y a deux sortes d'anagrammes : celle où l'on peut détacher d'un nom assez de lettres pour composer un autre nom, telle que l'anagramme de Voltaire, où l'on trouve: balte vir; et celle qui provient de la scission des syllabes d'une phrase avec lesquelles on doit créer d'autres syllabes dont le sens est contraire à celui de la première phrase.

Viennent ensuite les vers batelés et les bouts-rimés. Dans les vers batelés , la rime doit avoir une rime correspondante à l'hémistiche du second.

Quant aux bouts-rimés, nous ne pouvons mieux citer que les improvisations de feu Eugène de Pradel. Personne n'a oublié les charmantes séances de ce célèbre artiste , qui , avec les rimes les plus hétéroclites que lui donnaient ses auditeurs , improvisait de ravissants poëmes.

On y ajoute les vers brisés, c'est-à-dire ceux qui, lus d'hémistiche en hémistiche , offrent un sens tout différent de celui qu'ils ont lorsqu'ils sont lus naturellement.

Le vers léonin est celui qui est écrit moitié en français, moitié en latin.

Qui ne se souvient de cette inscription de collège :

Aspice Pierrot pendu , Quem librum n'a pas rendu ; Si ce livre reddidisset , Pierrot pendu non fuisset.

On a fait aussi les vers lettrisés ou tauto grammes , c'està-dire ceux dont tous les mots commencent par la même lettre. Il existe plusieurs poëmes tautogrammatiques ; il est inutile de dire que c'est là un travail gigantesque.

Les vers macaroniques firent fureur pendant les quinzième, seizième et dix-septième siècles. Ils étaient composés d'un mélange de français , de latin , d'italien et d'espagnol; ils sont d'origine italienne.

On a fait aussi les vers monosyllabiques, c'est-à-dire composés de monosyllabes, tels que le fameux vers :

Le jour n'est pas pins pur que le fond de mon cœur.

Nous nommerons seulement pour mémoire les vers proies, les vers parodiés, les vers rapportés, et nous terminerons par les vers rhopaliques, dans lesquels chaque vers doit augmenter successivement en nombre de syllabes.

Nous citerons seulement comme exemple la fameuse bouteille de Panard , le sublime du genre :

Que mon Flacon Me semble bon !

Sans lui L'ennui Me nuit, Me suit; Je sens Mes sens Mourans, Pesants.

Quand je le tien, Dieux ! que je suis bien !

Que son aspect est agréable !

Que je fais cas de ses divins présents ! C'est de son sein fécond, c'est de ses heureux flancs Que coule ce nectar si doux, si délectable, Qui rend tous les esprits, tous les cœurs satisfaits. Cher objet de mes vœux, tu fais toute ma gloire; Tant que mon cœur vivra , de tes charmants bienfaits Il saura conserver la fidèle mémoire. Ma muse à te louer se consacre à jamais Tantôt dans un caveau , tantôt sous une treille , Ma lyre , de ma voix accompagnant le son, Répétera cent fois cette aimable chanson : Règne sans fin, ma charmante bouteille, Règne sans fin , mon cher flacon.

JUGE. Un mauvais payeur passa une obligation payable à sa volonté. Assigné devant le juge pour l'acquitter, il soutint que sa volonté n'était pas encore venue. « Eh bien, dit le juge, qu'on le mette en prison jusqu'à ce qu'elle vienne. » Elle arriva dans le moment.

— Un plaideur, pour prévenir un juge en sa faveur, lui dit que sa partie adverse s'était toujours montrée opposée à ses démarches. « Eh ! mon ami , reprit ce juge intègre en l'interrompant , dis seulement les maux qu'il t'a faits, car c'est ton affaire que je juge, et non la mienne. »

— Pour obtenir le suffrage de son rapporteur, un particulier qui avait un procès pour une affaire importante lui adresse quelques pièces de vin. Il va le voir ensuite et apprend qu'il a trouvé son vin médiocre. Épouvanté , il croit sa cause perdue , se procure du vin meilleur et l'envoie promptement au rapporteur. « Vous avez reçu le nouvel envoi ? — Sans doute ; celui-ci est excellent. — Permettez que je fasse sortir de votre cave les six mauvaises pièces. — Ne vous dérangez donc pas : ce sera pour ma cuisine. »

— Un émigré français, se trouvant obligé, en 1794, de passer l'hiver rigoureux dans un petit village de Westphalie , voulut acheter du bois. Un marchand lui vend 3 louis ce qui valait au plus 8 fr., et, le marché fini, il va dans un cabaret, où il déjeune , et se vante d'avoir trompé un étranger, ajoutant que, son bois étant sa propriété, il était le maître d'y mettre le prix qu'il voulait

sans qu'on y trouvât à redire. L'aubergiste, homme honnête , fut indigné de ce procédé. Le déjeuner fini , le marchand demande ce qu'il doit. « 3 louis , répond avec sang-froid l'aubergiste. — Comment ! 3 louis pour un morceau de pain, un morceau de fromage et deux verres de bière ! — Oui , c'est mon bien , c'est ma denrée , je suis libre d'y mettre le prix que je veux. Si vous n'êtes pas content , allons chez le bourgmestre. » La cause entendue , le juge prononça en faveur de l'aubergiste , qui reçut les 3 louis et alla de suite les porter au Français.

— Un paysan chargé de fagots criait dans les rues : Gare ! gare ! afin qu'on se détournât. Un petit-maître, en passant , fut accroché par les fagots , et son habit fut déchiré. Il veut en être payé , et fait conduire l'homme chez le commissaire. Le paysan ouvre la bouche sans articuler une parole. «Êtes-vous muet, mon ami? lui dit le commissaire. — Non , non , Monsieur, dit le plaignant , il fait le muet ; quand je l'ai rencontré , il criait à tue-tête : Gare ! — Ah ! cela étant , vous avez tort de vous plaindre , il a bien fait de se taire ; vous avez mieux parlé pour lui qu'il n'aurait jamais pu faire. »

— Un marchand chrétien, ayant confié à un chamelier turc un certain nombre de balles de soie pour les conduire d'Alep à Constantinople , se mit en route avec lui. Mais, tombant malade pendant le voyage, il ne put suivre la caravane. Le chamelier, au bout d'un certain temps, ne le voyant pas arriver, s'imagina qu'il était mort , vendit les soies et changea de profession. Lemar-

chand chrétien arriva enfin, le trouva et lui demanda ses marchandises. Le fourbe refusa de le reconnaître et nia avoir jamais été chamelier. Le cadi devant lequel Taflaire fut portée débouta le chrétien de sa demande , qu'il ne pouvait appuyer d'aucune preuve. Mais, pendant que les parties se retiraient, il se mit à une fenêtre, et cria assez haut : « Chamelier, un mot!)) Le Turc tourne la tête, sans songer qu'il venait denier avoir jamais exercé cette profession. Alors le cadi l'oblige à revenir sur ses pas , lui fait donner la bastonnade , le condamne à indemniser le chrétien , et de plus à payer une forte amende pour le faux serment qu'il avait prêté.

— L'aïeule de Jean Desmarets , assassiné par le seigneur de Talart, s' étant jetée aux pieds de François Ier pour lui demander justice de l'assassin de son petit-fils : « Relevez-vous , lui dit le roi , il n'est pas nécessaire de se mettre à genoux pour me demander justice, je la dois; à la bonne heure si c'étaitpour me demander une grâce.» L'assassin eut la tête tranchée aux halles de Paris.

LÂCHETÉ. La poltronnerie est une faiblesse , la lâcheté est un vice. Celle-là expose au danger malgré la crainte; celle-ci le fuit.

— Lord Rochester avait fait, dans une pièce de vers, /éloge de la poltronnerie. Il était dans un café ; arrive un homme qui avait reçu des coups de bâton sans se plaindre. Rochester, après beaucoup de compliments, lui dit : «Monsieur, si vous étiez homme à recevoir des coups de bâton si patiemment, que ne le disiez-vous? Je vous les aurais donnés , moi , pour me remettre en crédit. »

LACONISME. Fernand Cortès , à son retour du Mexique , rebuté par les ministres de Philippe II , et n'ayant pu approcher de lui , se présente à son passage et lui dit : « Je m'appelle Fernand Cortès , j'ai conquis plus de trésors à Votre Majesté qu'elle n'en a hérité de l'empereur Charles-Quint , son père , et je meurs de faim ! »

— Un gentilhomme breton , extrêmement taciturne et laconique , ne faisait jamais de questions et ne répondait que par monosyllabes à celles qu'on lui adressait. Se trouvant à dîner chez une princesse , cette dame défia un officier général, lieutenant-colonel des gardes suisses, et de beaucoup d'esprit , de le faire parler. L'officier se mit auprès du Breton , et lui fît les honneurs du dîner : « Quel potage mangez-vous? — Riz. - Quel vin préférez-vous?— Blanc. » Et dix autres questions pareilles obtinrent les mêmes réponses. «Monsieur, continua l'of" licier, vous êtes de Saint-Malo? — Oui. — Est-il vrai que cette ville est gardée par des chiens? — Oui. — Cela est bien singulier ! — Pas si singulier que de voir

le roi de France gardé par des Suisses. — Oh ! princesse, dit l'officier, vous voyez que je l'ai fait parler. »

— Un officier des plus anciens de l'armée, et que Napoléon Ier savait avoir été oublié , avait adroitement résumé sa juste demande en quatre mots. Le souverain passe au tout petit trot sur le front de bandière, et l'officier lui dit : « Quinze campagnes , légionnaire , capitaine. » L'empereur se retourne et répond : « Colonel , commandeur , baron. »

— Voici le testament que fit un rentier de l'État , en 1793 :

« Au nom du Père , du Fils et du Saint-Esprit : je n'ai rien , je dois beaucoup, je laisse le reste aux pauvres. »

— Une société savante de la Nouvelle-Orléans , qui avait proposé un prix de cent dollars au meilleur mémoire qui lui serait envoyé sur cette question : Quels sont les plus sûrs moyens pour détruire les ratsl adjugea le prix au docteur Blancastets, de Saint-Louis, qui avait fait cette réponse laconique : « Multiplier le nombre des chats. »

LAIDEUK. Un jeune homme très laid, mais qui se faisait illusion sur sa figure, se comparait un jour à un papillon ; cette audacieuse présomption lui attira ce couplet malin :

Te comparer au papillon !

Ah ! trop grande est la différence ;

J'ai beau me faire illusion ,

Rien ne prête à la ressemblance.

Où sont ses ailes , ses couleurs , Et le vif éclat dont il brille ? . . . Pour voltiger de fleurs en fleurs , Il faudrait n'être plus chenille.

— Le duc de Roquelaure n'était pas beau. 11 rencontre un jour un Auvergnat fort laid, qui avait des affaires à Versailles ; il le présente lui-même à Louis XIV, en lui disant qu'il avait les plus grandes obligations à ce gentilhomme. Le roi accorde la grâce qu'on lui demandait , et s'informe du duc quelles étaient les obligations qu'il avait à cet homme. « Ah! sire, répartit Roquelaure, sans ce magot-là, je serais l'homme le plus laid de votre royaume.»)

— Un particulier assez riche avait une fille qu'il aimait , mais si difforme , qu'il fallait être son père pour la supporter. Voulant la pourvoir, il imagina de la marier à un aveugle. Il trouva son homme, qui l'épousa sans la voir. Quelque temps après , arrive dans l'endroit un oculiste qui , disait-on , avait rendu la vue à plusieurs aveugles , et on engage le beau-père à y conduire son gendre. « Je m'en garderai bien, réponditil; s'il rendait la vue à mon gendre, celui-ci me rendrait ma fille : restons chacun comme nous sommes. »

— Me J.... F...., avocat, est d'une repoussante laideur. Plaidant dans une cause qui a eu un grand retentissement, il se permit de rire lorsque parlait l'avocat-* général : « J'entends , dit ce dernier, des rires au banc de la défense ; ce que je dis n'est pourtant pas risible. »

Alors, J.... F.... ayant proféré ceci : « La défense est maîtresse de sa figure , je suppose ? — Qu'elle la garde ! grand Dieu ! qu'elle la garde ! » s'écria-t-on dans la salle.

LIBELLE. Ecrit qui déshonore nécessairement deux personnes , quoique l'une soit presque toujours innocente.

Que dans l'Europe entière ont me montre un libelle Qui ne soit pas couvert d'une honte éternelle , Ou qu'un oubli profond ne retienne englouti Dans le fond du bourbier dont il était sorti.

Le libelliste est un homme qui change son honneur contre un morceau de pain.

Il dîne du mensonge et soupe du scandale.

. . . . . . Tout libelliste avide,

Armé de l'imposture, est un lâche homicide. Le plus vil a le prix dans un métier si bas; Mentir est le talent de ceux qui n'en ont pas ; Nuire est la liberté qui convient aux esclaves ; Pour donner aux Français de nouvelles entraves , De libelles fameux les auteurs inconnus Ont sur ce noble droit fondé leurs revenus.

LIVRE. Dépôt général des erreurs et des folies humaines, où, parmi un grand nombre de paradoxes, on

rencontre quelques vérités. — Certains livres ont introduit la peste dans des États.

— Guilbert de Pixérécourt , en sa qualité de bibliophile , ne prêtait jamais ses livres ; il les refusait impitoyablement à ses meilleurs amis. Pour s'excuser, il leur récitait ce distique de sa composition :

Tel est le triste sort de tout livre prêté, Que, s'il n'est pas perdu, toujours il est gâté.

— Quelqu'un disait que la raison pour laquelle on rend si peu de livres prêtés, c'est qu'il est plus aisé de les retenir que ce qui est dedans.

— Clarke pria un de ses camarades de lui prêter un livre. Celui-ci lui dit « qu'il ne laissait pas sortir ses livres de sa chambre , mais que, s'il voulait venir lire chez lui toute la journée, il serait le bienvenu ». Quelque temps après, ce même ami voulut emprunter un soufflet à Clarke, pour allumer son feu : « Dites à votre maître , dit Clarke, que je ne laisse pas sortir mon soufflet de ma chambre, mais que, s'il le désire, il pourra venir souffler chez moi toute la journée. »

— Un écrivain avait fait un gros livre contre un auteur qui en avait fait un petit ; un des amis de cet écrivain, entrant chez lui, trouve ces deux livres sur la table ; il dit en mettant le gros sur le petit : « Il ne s'en relèvera jamais. »

LOTERIE. Espèce de jeu où la fortune a le plus de courtisans; mais à peine en distingue-t-elle un sur mille, et encore ce favori finit-il par devenir la victime de ses caprices.

— Dans le temps où la loterie existait en France , le curé d'une pauvre paroisse prêchait un jour contre ce fatal jeu. 11 s'adressait principalement à une foule de femmes mal vêtues qui l'écoutaient : « Je ne sais que trop ce que vous faites , s'écriait-il ; s'il vous arrive de rêver du numéro cinq , du numéro vingt , du numéro soixante, vous vous hâtez de porter le petit avoir que vous avez acquis avec tant de peine , pour le placer sur ces numéros , sans songer que vous avez de la famille , sans songer que la religion vous défend de croire, etc.» Le sermon fini, le digne homme descendit de sa chaire, se félicitant d'avoir dit tout ce qu'il espérait pouvoir toucher son auditoire , quand une pauvre vieille femme s'approcha de lui : « Voulez-vous bien , Monsieur le curé , dit-elle , avoir la bonté de me redire les trois numéros que vous venez de nommer dans votre sermon ? »

— La femme d'un employé , qui n'avait jamais mis à la loterie , avait rêvé quatre numéros , sur lesquels elle croyait avoir placé dix-huit francs ; ce qui lui aurait rapporté trente mille francs. Elle tourmente son mari pour avoir dix-huit francs et faire la mise. Le mari insiste pour les refuser, lui observant que c'était de l'argent perdu ; mais à la fin il cède. Passant dans la rue, et devant la maison, le jour et à l'heure où la loterie se tire ordi-

nairement, il veut voir quels numéros sortiront. Quelle est sa surprise , lorsqu'il reconnaît les quatre numéros sur lesquels sa femme devait avoir fait la mise ! Il se trouve mal de joie et obligé de prendre une voiture pour revenir chez lui. En arrivant, il embrasse son épouse en lui disant : « Notre fortune est faite , tes numéros sont sortis. — D'après tes observations , répond la femme , j'ai acheté un chapeau avec les dix-huit francs. » Cet employé fut malade de chagrin pendant six mois.

— « Peut-être bien que je gagnerai à la loterie ! disait Calino à Boutin. — Combien de numéros as-tu? reprend celui-ci. -- Pas si bête de dépenser mon argent à ça! J'ai pas de numéros. — Alors, comment veux-tu gagner ? — Qui sait , l'hasard ! »

— Rappelons ici l'annonce d'un journal de Hollande, faite par un jeune homme qui se met en loterie : Dix mille numéros à 5 fr. Si c'est un homme qui gagne, il aura 25,000 fr.; si c'est une femme, elle aura le droit de choisir entre la main du jeune homme mis en loterie et 25,000 fr.

MAIS... Ouvrez le dictionnaire, vous trouverez : Mais, conjonction adversative qui marque contrariété, ex-

ception, différence, etc. Mais est mieux que cela; mais est un faux bonhomme de la pire espèce : c'est un mot qui peut tuer un homme, moralement et physiquement. C'est un poignard empoisonné. On ferait un volume avec les méfaits de Mais. Un homme est accusé de meurtre; on n'a aucune preuve convaincante; il est innocent peut-être : on va l'acquitter. « Comment? cet homme est innocent? Vous n'avez aucune preuve palpable , évidente, matérielle, c'est vrai ; mais veuillez remarquer, etc., etc. » Suit une plaidoirie adroite, éloquente, et l'accusé est guillotiné; tout cela pour un mais.

— « Connaissez-vous X.. . le négociant ? — Parbleu ! si je le connais ; c'est un homme fort honorable. — J'ai cent cinquante mille francs chez lui , je n'en ai rien à craindre, n'est-ce pas? — Oh ! X... est la probité môme : je le connais depuis vingt ans. Il serait désolé de vous faire perdre cent sous ; mais il paraît cependant qu'hier il a suspendu ses payements ; les mauvaises langues disent même qu'il a mis la clef sous la porte. » Il n'y a probablement rien de fondé dans ces bruits, X... fait peut-être de très brillantes affaires , et voilà que, pour un Mat», on lui redemande tout d'un coup cent cinquante mille francs déposés chez lui. S'il n'a pas la somme disponible , la calomnie prendra de la consistance ; si sa femme est malade , et qu'étant chez elle on ne le rencontre pas , on dira qu'il est parti pour l'Amérique avec un million.

— « Avez-vous vu Le Cœur <f Or? C'est une bien jolie pièce, n'est-ce pas? — Oui, ravissante; mais c'est trop long ! — Vous trouvez ? — Oui, il y a de jolis mots, de jolies scènes; mais, somme toute, c'est mal écrit et il n'y a pas d'intrigue. » Voici maître Mais qui vient de déchirer perfidement une comédie que l'on louait tout d'abord. Les coquettes aussi se servent du mais comme d'une arme fatale. « Comment trouvez-vous mademoiselle de B ? — Elle est charmante, gracieuse et jolie à croquer; mais elle a un goût détestable : elle ne sait pas s'habiller; toutes ses robes sont mal faites. Ah ! si j'étais homme, je ne voudrais pas épouser une jeune fille comme cela ! » Autre genre. « Clara est plus jolie que toi , ma chère ! — Oui, mais son nez est trop grand. — C'est possible; mais elle a des yeux admirables. — Ils ne sont pas laids, c'es vrai ; mais elle est rouge. » En voilà des mais décochés coup sur coup ! Mais sert aussi de cadenas de sûreté pour la bourse. « Dis donc, mon bon Y..., prête-moi donc deux cents francs,» — Ce serait avec bien du plaisir, cher Z..., répond Y... en posant prestement un livre sur un billet de banque oublié sur la table ; mais, en ce moment, je suis complètement à sec : je viens moi-même d'emprunter vingt francs ce matin. » Mais ne se contente pas de fermer la bourse aux Z..., il ferme aussi le cœur en s'opposarn à la charité. « Monsieur, je viens rappeler à votre souvenir l'intéressante famille dont je vous ai parlé. Au ! monsieur, quelle misère ! pas d'ouvrage pour le pè*e h

mère est malade, et ils n'ont pas de pain ! Vingt francs seraient pour eux une fortune ! — Oh ! Madame , quel horrible tableau ! cette misère fait frémir!... mais, en ce moment, je ne puis rien faire pour eux : je viens de faire des payements considérables; il n'y a pas cinquante centimes chez moi. » Et, le soir, monsieur va à l'Opéra et soupe au café Anglais. » Et cet autre encore : « Oh! vois donc, mon ami, là-bas, par terre; il risque fort d'être écrasé par quelque voiture; c'est bien un homme, n'est-ce pas ? — Oui, mais c'est un ivrogne. » Et l'on passe son chemin sans garer du danger ce pauvre homme qui n'a pas sa raison : Mais a dit que c'était un ivrogne. Mais en a fait bien d'autres encore ! Il est vrai qu'il est un peu comme les langues d'Esope : bon et mauvais à la fois. Mais fait quelquefois de bonnes actions ; pourtant nous croyons que le nombre des mauvaises l'emporte de beaucoup sur celui des bonnes. Nous nous bornons donc à constater que Mais est un mot bien pernicieux. Si on le rayait du dictionnaire?....

MARIAGE. Engagement sacré; base de la famille; union sainte; l'un des sacrements de l'Eglise.

— Un Américain avait acquis une très belle fortune ; il songeait alors à se marier et ne voulait donner sa main qu'à une femme de mérite, mais, soit malheur, soit mauvaise volonté, il ne trouva pas, dans son pays, la femme de ses rêves. Il prit donc sa plume de négociant et écrivit à un de ses correspondants de Londres, dont il

connaissait l'exactitude et la probité. Après avoir parlé de plusieurs affaires de commerce, de laine et de coton, il passa sans transition à l'article mariage. « J'ai pris la résolution de me marier, disait-il ; je ne trouve pas ici un parti qui me convienne. Ne manquez pas de m' envoyer par le premier bâtiment la femme dont je vais vous esquisser le portrait. La dot n'est point nécessaire , mais la femme doit être d'une honnête famille; entre vingt et vingt-deux ans, d'une taille moyenne et bien proportionnée ; point bossue , ni cagneuse ; d'un visage agréable, d'un caractère doux, d'une réputation sans tache, d'une bonne santé et d'une constitution forte. Il faut qu'elle supporte la traversée , le changement de climat, afin que je ne sois pas obligé d'en chercher tout de suite une autre. Si elle arrive telle que je la souhaite, avec la présente lettre , endossée par vous , ou du moins avec une copie bien attestée, je m'engage à faire honneur à ladite lettre , et à épouser la porteuse à quinze jours de vue. En foi de quoi j'ai signé.

« William R... »

Le correspondant de Londres , en recevant cette lettre, ne fut que médiocrement étonné; Anglais et Américains sont faits pour se comprendre quand il s'agit d'originalité. Après bien des recherches, l'Anglais crut avoir trouvé la femme qu'on lui demandait : c'était une pauvre fille sans fortune, mais d'une naissance et d'une conduite honnêtes , qui accepta sans hésiter la proposi-

tion qui lui fut faite. Pourvue de certificats en bonne forme, elle s'embarqua pour l'Amérique avec les ballots de marchandises destinés à William R... La lettre d'envoi faisait de la future épouse la mention suivante : « Item une tille de vingt et un ans, de qualité, forme et condition requises , ainsi que le prouvent les attestations qu'elle produira. » Tous les colis arrivèrent à bon port. William se trouvait au débarquement. Il vit une belle descendre à terre. Il se nomma ; elle lui remit la lettre du correspondant , sur le dos de laquelle on lisait : « La porteuse de la présente est l'épouse que vous m'avez donné ordre de vous expédier. » — « Mademoiselle, dit l'Américain , je n'ai jamais laissé protester mes lettres de change , et certes , depuis que je vous ai vue , je me garderais bien de commencer par celle que vous m'apportez; je me regarderai comme le plus heureux des hommes si vous me permettez]de l'acquitter.» — Dans la quinzaine, le mariage fut conclu, et William, accusant réception de l'envoi, adressa ses remerciements sincères à son correspondant de Londres.

— Il n'est pas rare , en Amérique , de voir une jeune fille recourir à la voie des annonces pour trouver, ou plutôt pour demander un mari. Voici un spécimen du genre : « Je viens d'avoir vingt ans, mais je ne me marierai pas avant d'avoir un an de plus. Je suis graduée de l'institution Marietta. Je puis faire et j'aime à faire tous les travaux de la maison , depuis la confection des

tartes jusqu'au savonnage des chemises ; je puis faire toutes sortes de travaux d'aiguille , depuis la broderie jusqu'à la couture de pantalons de tiretaine ; je puis patiner, monter à cheval» danser, chanter, jouer du piano, et faire tout ce qu'on peut raisonnablement attendre de mon sexe. Quant à l'équitation , qu'on me permette ici une plaisanterie : tout homme peut amener deux chevaux , me laisser le choix et dix pieds d'avance, et alors si, dans l'espace d'un mille, il m'atteint, je suis à lui; sinon le cheval est à moi. Prenez garde ! les petits maîtres disent que je suis belle ; ceux qui me voient froncer le sourcil m'appellent enfant du diaple; les sages et les sensés me traitent de folle et de capricieuse ; mes amies m'appellent Molly , et mon oncle m'appelle Tom. »

MÉDECIN. Selon les uns, celui qui exerce l'art de conjecturer et de faire passer ses conjectures pour des certitudes ; ou encore , brave homme que l'on paye pour conter des fariboles dans la chambre d'un malade, jusqu'à ce que la nature l'ait guéri ou que les remèdes l'aient tué ; ou encore , couvreur qui , pour remettre sur le toit d'une maison cinq ou six tuiles , en casse une centaine qu'il fait payer au propriétaire ; selon les autres , savant qui aide la nature contre le mal.

Il y a en France 1,700,843 médecins, et ilai'y a que 1,400,651 malades, d'après la statistique. D'un autre côté, il y a 1,900,403 avocats, et les rôles ne por-

tent que 998,000 causes à plaider. Si les 902,403 avocats oisifs ne tombent pas malades de chagrin, voilà nos 300,192 médecins qui vont rester les bras croisés.

— Un célèbre médecin étant à l'agonie , et environné de plusieurs de ses confrères, leur dit : « Messieurs, je laisse après moi trois grands médecins. » Et, pressé par eux de les nommer, parce qu'ils croyaient tous être un des trois , il répondit : « L'eau , V exercice et la diète. »

— Un médecin habile fut appelé auprès d'une dame , malade imaginaire ; il l'interrogea ; elle lui avoua qu'elle mangeait , buvait et dormait bien , et qu'elle avait tous les signes d'une santé parfaite. « Hé bien! lui dit le médecin en homme d'esprit, laissez-moi faire : je vous donnerai un remède qui vous ôtera tout cela. »

— Un médecin entendant le Régent discourir avec esprit de la médecine , et en parler comme d'un art conjectural, trancha de suite la conversation, en disant: « Supposons que Paris soit tout à coup couvert de ténèbres épaisses ; n'est^il pas vrai , Monseigneur, que vous préféreriez , pour vous conduire, un aveugle accoutumé à parcourir la ville avec son bâton , et qui ne vous égarerait pas , à un clairvoyant qui vous mènerait tout de travers ? »

— Le docteur A était allé se promener au bois

de Boulogne avec deux dames, ses parentes. Après avoir parcouru quelques allées , la lassitude les obligea de s'asseoir; et comme c'était dans un endroit écarté , le docteur, qui avait une assez belle voix , se mit à chan-

ter. A quelques pas de là passaient quatre jeunes gens , qui , l'ayant entendu , s'approchèrent doucement, et environnèrent le chanteur avant qu'il eût pu les apercevoir. Le docteur A ne crut pas devoir continuer son

chant devant ces nouveaux auditeurs. « Quoi, Monsieur, s'écrièrent-ils d'un ton persifleur, notre présence vous fait taire ? continuez , de grâce , vous poussez trop loin la modestie. » Leurs instances ne purent rien gagner sur lui. Piqués de son obstination, ils se mirent dans la tête de le faire chanter par force; et, sans égard pour les dames , ils assaillirent M . le docteur de mauvaises plaisanteries , auxquelles il opposait un silence invincible. Enfin , le plus imprudent des quatre tira de sa poche un pistolet, et en tournant la bouche contre la poitrine du docteur A , il le menaça de faire feu s'il ne chantait à l'instant. Forcé de céder, il chanta d'assez mauvaise grâce ; et ses auditeurs témoignèrent leur satisfaction par des applaudissements ironiques. Outré d'un pareil procédé, le docteur se sépara pour quelques instants de ses parentes , et suivit de loin les quatre incon nus , qui étaient allés rejoindre leur voiture ; il s'en approcha sans affectation , et demanda à un de leurs gens le nom , la qualité et la demeure de celui dont il avait à se plaindre. Il apprit que c'était le baron de M...., et qu'il logeait dans la rue du Bac. Le docteur rejoignit les dames , en se promettant de tirer une prompte vengeance de l'affront qu'il venait de recevoir. En effet, il se leva le lendemain de très bonne heure , et se rendit à l'hôtel

du baron, qui n'était point encore levé. 11 se fit introduire dans son appartement , en s'annonçant au valet de chambre comme ayant une affaire secrète et de la plus grande importance à communiquer à son maître. Ce domestique s'étant éloigné par discrétion, le docteur se fit connaître au baron , encore à moitié endormi , et lui présentant un revolver, il le menace de lui brûler la cervelle s'il fait le moindre bruit, et s'il n'exécute de point en point ce qu'il va lui ordonner. « Vous m'avez contraint de chanter, lui dit-il, et moi je prétends que vous dansiez tout à l'heure ; allons , dépêchez-vous ; si vous aimez la musique, j'aime encore plus la danse. » Le jeune homme eut beau protester qu'il ne s'était jamais piqué d'être un danseur, il fallut obéir. Il exécuta seul, en chemise , et tout d'une haleine , plusieurs pas de valse, une polka et même une mazurka. Le docteur permit enfin au baron de se remettre au lit ; et après lui avoir promis d'instruire le public des progrès qu'une seule leçon lui avait fait faire dans l'art de la danse , il se retira paisiblement sans que personne se doutât de l'aventure; mais elle fit du bruit le lendemain, et tout Paris s'en amusa quelques jours aux dépens du baron de M...., qui, véritablement, ne devait pas avoir les rieurs de son côté.

MÉMOIRE. Faculté très imparfaite chez les débiteurs, chez certaines gens en place, et généralement chez tous ceux qui ont reçu des bienfaits.

— Un savetier de la rue Saint-Honoré avait une mé-

moire si prodigieuse , qu'il savait précisément où toutes les personnes de sa rue demeuraient, quand il avait eu une fois affaire à elles. « Mon ami, où demeure M. Jacquelin? — Il y en a neuf dans cette rue. — Il est poëte. — C'est la 187e porte, dans l'allée , au sixième , au-dessus de l'entresol; le passage est obscur; souvenez-vous qu'il y a deux pas. — Y comprenez-vous les portes cochères?» Le savetier, tout en colère, répondit : «Eh! morbleu! si je ne les comprenais pas , il n'y aurait que 163 portes; d'ailleurs , si vous l'aimez mieux , c'est l'allée après la 95e boutique. »

— Un Breton, étant venu à Paris, alla voir un de ses amis compatriotes , auquel il demanda par occasion un écu de six francs qu'il lui avait prêté il y avait une quinzaine d'années environ. Celui-ci le quitte un instant, et va dans sa bibliothèque prendre un livre qu'il lui apporte , en lui disant : « Prenez , mon cher : c'est un prix de mémoire que j'ai remporté dans ma jeunesse; vous le méritez assurément mieux que moi. »

— En 1789, la reine Marie- Antoinette ayant fait savoir qu'elle voulait aller à la Comédie-Française et qu'elle désirait que Mlle Contât remplît un rôle qui n'était pas le sien, la jeune actrice s'y mit avec zèle et apprit sept cents vers en vingt quatre heures. Quelqu'un lui en ayant fait compliment : « J'ignorais jusqu'ici, dit-elle, où était le siège de la mémoire; je sais à présent qu'il est dans le cœur. »

— L'anecdote suivante remonte à 1806. Pagnest, le

jeune peintre qui a fait le beau portrait de Nanteuil, l'administrateur des Messageries , est fils d'un courrier de la malle à qui l'on a dernièrement enlevé ses dépêches, malgré la résistance de ce brave homme. Par suite, on l'a destitué. Des puissants qui s'intéressent à lui ont projeté de le mettre, à la chasse, sur le chemin de l'Empereur , pour tâcher d'en obtenir sa grâce : car le souverain n'a pas pu ignorer l'événement , et c'est son ordre qu'on a exécuté. Par malheur, le père n'est pas aussi éloquent que le fils est bon peintre ! Pour y suppléer , autant que pour rassurer le pétitionnaire en présence d'un personnage aussi important, sa femme a composé et lui a appris par cœur un discours aussi abrégé que possible. Cela fait, on amis le projet à exécution. Pagnest se présente. « Qui es-tu? lui dit l'Empereur. — Sire, je suis Vin fortuné courrier qu'on a si traîtreusement dévalisé sur la route de Lyon pendant la nuit du 15 du mois dernier. » A la manière dont il récitait sa leçon , l'Empereur comprit tout de suite. « Qui est-ce qui t'a appris cela ? — Sire, répond le malheureux déjà déconcerté , c'est ma femme. » Napoléon sourit ; et l'affaire en est restée là. 11 a fallu trouver une nouvelle occasion. A la vue de Pagnest : « Qu est-ce? dit l'Empereur. — Sire , je suis l'infortuné courrier qu'on a si traîtreusement dévalisé sur la route de Lyon pendant la nuit du 15 du mois dernier. — Ah ! oui , je sais. Je donnerai des ordres. » Enfin la place est rendue. 11 ne s'agit plus que d'aller remercier le souverain. Pour cela madame Pagnest ima-

gine et fourre dans la tête de son mari un compliment selon toutes les règles. Mais voilà que la peur galope de nouveau le pauvre diable à l'aspect du monarque, il oublie sa seconde version , ne se rappelle que la première , et psalmodie d'une voix lamentable : « Sire , je suis Vin fortuné courrier quon a si traîtreusement dévalisé. » Cette fois, l'Empereur n'y tient plus, et il achève du même ton : « Sur la route de Lyon pendant la nuit du 15 du mois dernier. » Et il s'échappe en récitant la phrase de manière à prouver qu'il la sait tout entière.

— M. Lombard de Langres raconte qu'après avoir quitté son emploi à l'époque du Consulat , il vivait de sollicitations et de promesses inutiles. Ennuyé de ce train de vie, il se décida à partir pour la campagne ; mais, après avoir donné cette résolution à la philosophie, il accorda à l'habitude, à l'espoir, une dernière visite aux Tuileries. Par hasard , il fut aperçu du premier consul , qui lui dit : « Voyez de ma part le ministre de l'intérieur, et rapportez-moi ce qu'il vous aura dit. » Mais toutes ses dispositions étaient prises , et il partit sans voir le ministre indiqué. Revenant au bout de six mois, et cherchant à se remettre à flot, M. Lombard retourne dans le salon du premier consul; il se case dans l'embrasure d'une fenêtre : le général, occupé au milieu d'un groupe, le quitte brusquement, et, arrivant droit à lui, lui demande : « Eh bien ! que vous a dit le ministre de l'intérieur ? »

MENTEUR. Homme qui, de propos délibéré, et sou-

vent sans aucun intérêt , a pris le parti de parler ou d'écrire contre la vérité.

— Calino entrant un jour chez Odilon Barrot , Gavarni lui cria , avant de lui avoir donné le temps d'ouvrir la bouche : « Cela n'est pas vrai ! — Mais je n'ai encore rien dit. — C'est égal, tu vas parler, et tu mentiras. »

MODESTIE. Caractère de simplicité qu'on ne peut imiter sans beaucoup d'art. — Arbre touffu qui cache sous ses feuilles les fruits qu'il produit.

— Un savant à qui on faisait compliment sur l'étendue et la profondeur de sa science disait qu'elle ne lui servait qu'à lui faire connaître l'étendue et la profondeur de son ignorance.

— Turenne étant près de livrer un bataille , chargea le jeune duc de Choiseul , fils du maréchal du Plessis- Pralin, d'aller occuper un poste qu'il lui indiqua. Mais le jeune officier négligea de s'en assurer, croyant n'avoir rien à craindre de ce côté-là. « Monsieur, Monsieur, lui dit le général , je vous en prie , faites ce que je vous dis ; c'est pour avoir négligé une semblable précaution que j'ai été battu à Rhétel par M. le maréchal votre père. »

— Un jeune officier faisait un jour une question au célèbre Duhamel sur un objet que le flambeau de la science n'a pas encore parfaitement éclairé : « Je n'en sais rien , répondit le modeste savant , comme il faisait souvent. — À quoi sert-il donc d'être de l'Académie? » dit le jeune homme. Un moment après, interrogé lui-

même, il se perdit dans des réponses vagues , qui décelaient son ignorance. « Monsieur, lui dit alors Duhamel , vous voyez à quoi il sert d'être de l'Académie : c'est d'apprendre à ne parler que de ce que l'on sait. »

— Un célèbre professeur, consulté sur une question difficile qui était de son ressort, répondit naïvement qu'il n'en savait rien. « Mais, lui dit-on , vous êtes payé pour le savoir. — Oui, sans doute, répliqua le professeur, je suis payé pour ce que je sais : car, pour ce que je ne sais pas , les trésors de la terre ne sauraient me payer. »

MORT. But de la vie. Terme où aboutissent tous les vains projets de l'homme.

— Un aubergiste des environs de Bourg tombe en léthargie. On le croit mort , et au bout de quelque temps on l'ensevelit. Sa femme, tout en pleurant le défunt, s'aperçut qu'on y avait employé un drap neuf et fin quïlui conviendrait beaucoup mieux qu'à lui. Elle avait dans sa maison un habit d'arlequin, qu'une troupe de bateleurs lui avait laissé en payement. Elle s'enferme dans la chambre du mort , découvre le cercueil , reprend son drap, habille le corps en arlequin et rétablit les choses dans le premier état. L'heure du convoi arrivée , quatre hommes emportent la bière sur leurs épaules, selon l'usage du pays. En route, le prétendu mort se réveille de sa léthargie; il s'agite, se débat. Les porteurs, effrayés, laissent tomber le cercueil , qui se brise : on vit alors paraître un arlequin.

MUSIQUE. On ne peut contester son influence sur l'esprit et le cœur; elle peut irriter ou calmer les passions.

- Un musicien , mauvais poëte , qui , sous le nom d'un rossignol, s'était plaint en vers qu'on ne l'eût point appelé dans un concert, reçut l'épigramme suivante :

Vous vous plaignez que les pinsons ,

Que les serins, que les fauvettes ,

N'ont pas admis dans leurs chansons

Un rossignol tel que vous êtes.

Ignorant en bécarre aussi bien qu'en bémol, Vous auriez par vos chants troublé leur mélodie ;

Et si vous êtes rossignol ,

C'est vrai rossignol d'Arcadie.

— Palma , musicien napolitain , surpris dans sa maison par un de ses créanciers, qui voulait absolument le faire arrêter, ne répond à ses injures et à ses menaces que par une ariette. Palma chante un air, s'accompagne d'un instrument, et, remarquant les accords qui font le plus d'impression sur son créancier, il parvient enfin à l'attendrir. 11 n'est plus question de payement; on lui prête encore une somme qu'il demande pour sortir d'un autre embarras.

— Un observateur ayant dit un jour qu'il entendait résonner le la dans sa tête en l'agitant un peu vivement de droite à gauche , plusieurs personnes se mirent à vérifier le fait sur elles-mêmes ; mais, le succès n'ayant pas

couronné leurs expériences , elles restèrent convaincues que la proposition avancée était fausse. On aurait pu cependant leur faire remarquer qu'elles n'avaient pas pris soin , avant de remuer la tête , de se débarrasser le cou de leur cravate et de leur col, et qu'elles avaient d'ailleurs expérimenté au milieu d'autres bruits qui ne leur permettaient pas de percevoir le son du la. Quoi qu'il en soit , cette théorie du diapason naturel fut reprise par un savant , qui attribue à ce phénomène une cause physiologique. Le son se produit, dit-il, dans l'oreille moyenne , et il est causé par le contact du marteau contre l'enclume ; on sait que le bras de ce marteau est attaché au centre du tympan, et qu'il est tenu en équilibre par des fibres élastiques. Or, en secouant la tête , on fait résonner le marteau sur l'os de l'enclume. Ce faible bruit qui se produit à chaque oscillation a de l'analogie avec celui d'un cuivre frappé au loin , et il est à l'unisson du la chez toutes les personnes qui l'ont entendu. Ajoutons que les personnes qui n'entendent le toque d'une oreille ne sont pas plus capables d'apprécier les sons que celles qui, ayant un œil plus faible que l'autre, ne peuvent apprécier les couleurs. Ceux dont les deux oreilles sonnent d'accord, ont la voix juste comme l'oreille. Il est évident, en effet, que, nos organes étant doubles et séparés , si une moitié manque ou n'est pas d'accord avec l'autre , nous ne pouvons apprécier les choses que d'une manière fausse ou incomplète. Castil-Blaze avait indiqué un moyen d'exercer l'oreille et d'inculquer la

gamme à toutes les nations chrétiennes : c'était de faire précéder dans les horloges la sonnerie de chaque heure de l'échelle diatonique ascendante avant midi et descendante après midi. La sonnerie de l'heure même aurait toujours été le la de l'Opéra. C'eût été pour les peuples civilisés le prélude d'un nouveau concert européen qui aurait bien eu son mérite.

MYSTIFICATION. Art de tirer parti d'un homme simple , en s'amusant de sa crédulité. Jeu cruel pour celui qui en est l'objet.

— Calino , Fontalart et Lesestre , après avoir soupe , se mirent à jouer ensemble aux dés. Calino perdit tout son argent contre les deux autres. A chaque coup qui lui était funeste , il jurait à faire dresser les cheveux sur la tête. Comme il eut le premier perdu son argent, il se retira en jurant encore. N'ayant plus de quoi jouer, il fut contraint de s'aller coucher et de laisser jouer les deux autres, qui lui dirent, en lui donnant le bonsoir, de demander pardon au ciel des offenses qu'il avait faites, pour lesquelles il devait craindre qu'il ne le punît. Calino se couche dans la chambre, laissant jouer les deux autres. Il ne fut pas longtemps dans le lit, qu'il commença à ronfler. Voyant qu'il dormait bien, Lesestre et Fontalart résolurent de le mystifier. Ils éteignirent la chandelle et le feu , en sorte qu'on ne voyait goutte dans la chambre ; feignant de disputer ensemble sur un certain coup, qu'ils disaient être douteux, ils firent un tel

bruit qu'ils réveillèrent en sursaut Calino, qui, ouvrant les yeux, et ne voyant goutte , dit : « Comment pouvezvous jouer sans lumière ? — Va , va , lui dirent- ils , tu n'es pas encore bien éveillé. » Et, feignant toujours de ne pas prendre garde à lui , ils firent semblant de recommencer leur jeu. Calino peu à peu se rendort à demi. Les autres firent une fausse dispute sur un dé, pour savoir s'il était droit ou non, et appelèrent Calino pour piger, lui disant : « Tiens, regarde, je te prie, si ce dé-là ne marque pas un cinq , et si Fontalart a raison de me le disputer. » Calino, étant réveillé, ouvre les yeux, et leur dit : « Comment voulez-vous que je vous juge si je ne vois rien? — Frotte-toi donc les yeux », lui dirent ils. Il se frotte les yeux à plusieurs reprises, et s'écrie : «Mais je n'y vois pas du tout.» Les autres feignirent d'être extrêmement étonnés, lui disant : « Tu te moques de nous? — Non, que je meure ! — Apporte la chandelle » , dit Lesestre à Fontalart , ce que celui-ci s'empressa de faire ; seulement , elle n'était pas allumée. « Comment, tu ne vois pas cette lumière? lui direntils. — Non, je proteste que je ne la vois pas. — Ah! réplique Lesestre , je me doutais bien que Dieu te punirait pour tes horribles blasphèmes: sans doute il t'a privé de la vue. — Aveugle ! aveugle ! » s'écria Calino en pleurant et se désespérant, demandant pardon à Dieu et le priant d'avoir pitié de lui. « Approche un peu plus près la lumière, ajoute Lesestre. — Voyez un peu quel dommage c'est, dit Fontalart: il a les yeux si beaux qu'il n'y pa-

raît pas! » Ils le consolèrent le mieux qu'il leur fut possible, lui conseillant de demander pardon à Dieu, et là-dessus ils se couchèrent. Calino ne fit que se plaindre et soupirer toute la nuit; il déclara même que ses yeux le faisaient horriblement souffrir. Il s'obligea à quantité de vœux et pèlerinages, et à ne jurer jamais, tant qu'à force de prier il finit par s'endormir. Le lendemain matin , en s'éveillant , il fut étonné de voir le Jour. Il crut , et ses compagnons aidèrent à lui persuader, que c'était par miracle , et que sa contrition lui avait ait obtenir cette grâce de Dieu.

— Calino avait pu d'autant mieux croire être devenu subitement aveugle qu'il avait lu, quelques jours auparavant, dans un journal, le fait suivant : «Un fonctionnaire de Berlin étant resté fort tard dans un café , et cela contre son habitude, sa femme s'était couchée sans l'attendre. Vers minuit, elle se réveilla : son mari n'était pas encore rentré. Elle se leva et se mit à la fenêtre dans l'espoir de le voir arriver. Le mari rentra, en effet, mais elle l'avait vu pour la dernière fois. La femme avait l'habitude de se lever la première ; cette fois elle dormit longtemps, et, quand son mari la réveilla , elle lui répondit qu'il faisait encore complètement nuit. Malgré les observations du mari, et bien que le soleil fût déjà très haut , elle persista dans son dire ; elle avait les yeux tout grands ouverts; mais bientôt on acquit la certitude qu'elle était devenue aveugle à la suite d'un refroidissement qu'elle avait éprouvé en se plaçant à la fenêtre ou-

verte. L'état de cette jeune femme, qui n'a que vingt et quelques années , et qui est mère de trois charmants enfans j ne laisse aucun espoir, d'après la déclaration des médecins.»

— Au commencement de l'année 1778 , un neveu du roi de Maroc vint à Paris en qualité d'ambassadeur de son oncle. On lui fit le plus bel accueil à la cour, et les plus grands seigneurs lui donnèrent des fêtes. Des plaisants s'avisèrent de faire une espièglerie à un certain marchand fort riche. On commença par lui persuader qu'il devait inviter le prince marocain à une fête dans sa maison de campagne , une des plus belles des environs de Paris. Ils l'assurèrent qu'ils avaient assez de crédit pour déterminer Son Excellence à honorer sa villa de sa présence. Ils lui firent entendre que la dépense qu'il ferait pourrait lui être de la plus grande utilité par la suite pour son commerce. Le marchand calcule les avantages qu'il peut retirer, et se décide à recevoir l'ambassadeur avec le faste et la dignité convenables. Quelques jours après, on (vint lui annoncer que Son Excellence consentait à lui faire l'honneur de venir tel jour à sa campagne , et qu'elle s'y rendrait à telle heure. Le marchand met tout en mouvement pour rendre sa maison digne de recevoir un pareil hôte; il commande un feu d'artifice ; il fait disposer les plus belles illuminations, et venir à grands frais les plus célèbres musiciens. Il invite à sa fête les personnes qu'il juge les plus propres à en faire l'ornement. Le repas répondait

à tous ces préparatifs. Enfin , le jour choisi, après s'être fait attendre quelque temps, suivant l'usage, l'ambassadeur, accompagné de toute sa cour, arrive dans un carrosse magnifique. On l'accueille le mieux possible; on lui adresse les choses les plus flatteuses, auxquelles il répond par le moyen d'un interprète; on joue, on se livre à tous les plaisirs. Le marchand, au comble de la joie , n'osait s'asseoir à la table d'un hôte aussi illustre. Une serviette sur le bras, il se tenait derrière le fauteuil de l'ambassadeur, et se faisait honneur de le servir. Chaque convive prenait part à la fête sans se douter de rien ; mais, vers les trois heures du matin , plusieurs hommes vêtus d'un habit écarlate , avec de* grands galons d'or, un bâton d'exempt à la main , arrivent. Ils viennent , au nom du roi , arrêter ie prétendu ambassadeur. Le marchand commence à s'apercevoir qu'il est la dupe d'une mystification ; il devient furieux d'avoir dépensé beaucoup d'argent et de se voir la fable et l'entretien de tout Paris. Le rôle d'ambassadeur avait été rempli par le fils d'un libraire-imprimeur de Paris, nommé Prault, qui, par l'âge, la taille et la figure, ressemblait beaucoup à l'ambassadeur marocain.

— Un plaisant de la cour de Louis XVI s'amusa beaucoup aux dépens d un provincial qu'il laut supposer bien crédule. A son admiration béate, il le reconnut bon pour être une victime du ridicule , et s'en approcha : « Monsieur ne connaît pas Versailles , à ce qu'il me paraît? — Non, Monsieur. — Ni par conséquent la cour?

— Pas davantage.... Ayez la bonté de me dire, Monsieur, quel est ce vieux seigneur qui marche encore si droit? (C'était le vieux Richelieu.) — C'est le vicomte de Turenne. — ■ Je le croyais mort. — On le croit en province. — Et ce cardinal ? — C'est le cardinal Mazarin, qu'on dit mort aussi , pour des raisons que je vous raconterai. — Et cette dame si cassée ? (C'était la vieille Bassompierre ) — Oh ! celle-là , c'est la feue reine. »

— Caron-Beaumarchais , fils d'un horloger, avait reçu une très bonne éducation, dont il avait profité. Il était parvenu, par toutes sortes de moyens, aune fortune très considérable, et par ses intrigues à se donner entrée chez les ministres et même à la cour. Dès lors, il affecta des airs de suffisance , qui n'auraient dû mériter que le mépris. Un seigneur, ennuyé du ton d'arrogance dont il était témoin , crut l'humilier en le rappelant à sa modeste origine. 111' aborde un jour au milieu de la galerie de Versailles : « Monsieur Caron, lui dit-il en présence de plusieurs personnes, vous devez vous connaître en horlogerie ? » Et, lui présentant une belle montre : « Faites-moi le plaisir de me dire pourquoi elle s'arrête souvent. » Beaumarchais sentit la mystification. Il prend la montre, et, la laissant tomber de manière qu'elle se brise, il s'écrie : « Ah ! Monsieur! mon père, que sans doute vous connaissez bien, m'a toujours dit que je ne serais qu'un maladroit. » Et il se retourne, en riant de la confusion dans laquelle il laisse le mystificateur.

— Un peintre d'un grand talent, ayant vu refuser par

par le jury d'exposition une de ses plus belles toiles, s'avï sa d'envoyer sous son nom, au salon de l'année suivante,' un Rubens d'une valeur incontestable, que le jury, pris au piège , ne crut pas devoir admettre. Les savants, non plus infaillibles que les membres du jury , commettent parfois de semblables distractions. C'est ainsi qu'en 1666, l'Université de Leipsick refusait le grade de docteur en droit à un jeune homme de vingt ans , que la femme du recteur avait trouvé trop jeune. Ce candidat fruit sec, dont la thèse restera un chef-d'œuvre de jurisprudence, c'était Leibnitz. — Ceci nous rappelle cet acteur athénien qui , hué pour avoir imité le cri du cochon , montra au peuple imbécile un petit cochon qu'il avait sous sa robe , et qu'il s'était contenté de faire crier (au lieu de l'imiter) en lui tirant l'oreille. Le peuple avait sifflé l'animal , trouvant que son cri n'était pas naturel !

— Un individu marié avait disparu de son domicile depuis six semaines; il vivait seul et à sa guise. Un homme de son âge et de sa taille se suicide ; on le retire de l'eau et on le conduit à la Morgue. « Je le connais bien, dit un officieux; c'est un tel, un fainéant, qui ne voulait plus travailler et qui s'est jeté dans le canal. » On vérifie l'affirmation. La femme J... est prévenue; elle vient considérer les traits du cadavre et elle s'écrie : « C'est bien mon homme, je le reconnais à son nez rouge et à son pantalon sale. » La terre recouvre bientôt le corps du suicidé , et voilà une veuve de plus dans ce

bas monde. Hélas! quelle déception! Le soir même de son enterrement légal , le sieur J... se promenait, bien portant , dans les rues de Nancy : il rencontre sa femme et lui adresse un coup d'oeil ironique. La malheureuse se croyait en présence d'un fantôme, et elle alla répandre la stupeur dans le bureau de police, en demandant si on était bien sûr de la probité du fossoyeur. On ne tarda pas à se convaincre qu'il y avait eu erreur de personne. Mais le décès avait été parfaitement inscrit sur les registres de l'état civil, et il faudra un jugement du tribunal pour réintégrer le sieur J... au nombre des vivants. On ignore s'il y aura un festin de joie dans le ménage.

NAÏVETÉ. Expression de la franchise, de la liberté, de la simplicité ou de l'ignorance , et souvent de tout cela à la fois. On rit d'une naïveté comme on rit d'un ridicule que l'on aperçoit dans un autre , et dont l'on se croit soi-même exempt. Quelquefois aussi la naïveté excite les rires par les équivoques qu'elle fait naître. Il est plus aisé de sentir une naïveté que de la définir; c'est une nuance du naturel; c'est le naturel de l'enfance.

— Fontenelle disait un jour devant une femme d'esprit : « Je me souviens d'avoir écrit quelque part, et je

no m'en repens pas, que le naïf n'est qu'une nuance du bas. — Vous êtes bien en droit, reprit cette dame, de ne pas croire au seul genre d'esprit qui vous manque. )>

— On conduisait un Normand et un Picard, dans une charrette, au lieu où il y avait une potence, qui devait être le nec plus ultra de leur vie. Le Picard pleurant , le Normand se mit à rire, en insultant à la lâcheté du Picard. Celui-ci lui dit : « Nous ne sommes pas mie comme vous autres Normands, qui avez accoutumé d'être pendus. »

— L'autre jour, une petite

Perrette , sur sa tête ayant un pot au lait Bien posé sur un coussinet ,

passait rue Saint-Dominique. Nous ne savons si, comme dans la fable, notre laitière

Comptait déjà dans sa pensée Tout le prix de son lait...;

toujours est-il que, distraite, Perrinelte ayant sauté, une partie de son lait est tombée; là-dessus, Perrinette,

En grand danger d'être battue ,

s'est mise à pleurer. Un voisin compatissant, croyant calmer son chagrin, lui dit : « Mon enfant, que n'allezvous à la fontaine ici près? avec un peu d eau, le mal

sera bien vite réparé. — Mais, Monsieur, répondit naïvement l'enfant, maman en a déjà mis. »

— Le capitaine P..., faisant une visite d'inspection, s'aperçoit qu'un carreau est cassé. «. Caporal, qui a cassé ce carreau ? — Ma foi, captaine, ça n'a pas l'air fait d'hier; je crois que c'est par vétusté. - Eh bien! qu'on me l'amène, ce Vétusté, que je le flanque à la salle de police ! » Depuis lors, on l'a surnommé le capitaine Vétusté.

— M. L..., écrivain fort laid, mais très sale, a publié ceci dans un livre non moins ennuyeux que désagréable : « Gomme on ne peut oblitérer la portion objective de sa vie sans se blesser dans sa vie subjective, je vous défie de me faire du mal sans vous en faire à vous-même. » Exemple : Vous me donnez un coup de bâton ; vous croyez m'avoir fait mal; erreur profonde ! c'est sur vos propres reins que vous avez frappé. Vainement m'objecterez-vous que vous n'avez rien senti : je vous défie de me faire du mal sans vous en faire à vous-même !

— Parmi les manies qui font sourire, il faut compter celle qui consiste à porter des éperons bien qu'on n'ait pas de cheval , et même qu'on ne monte jamais à cheval. Nous avons beaucoup connu le caissier d'un grand journal qui était dans ce cas. Comme on lui demandait : « Pourquoi donc portez-vous toujours des éperons ? — C'est, répondait- il, pour ne pas crotter mon pantalon. »

— Un contrebandier paraît en police correctionnelle. On lui reproche d'être coutumier du fait; il répond :

« Pardon, excuse, mon président; la preuve quej'suis pas contrebandier, c'est que j'ai déclaré tout ce que j'avais sur moi... quand on m'a eu pris. »

— Madame de R..., connue pour son vocabulaire excentrique, disait, en parlant du chevalier de S.,. « Il est insupportable, il m'accabre.»

— Le coiffeur de l'acteur L... arrive en retard. « Que fais-tu donc? lui dit-il. — Pardon, Monsieur, mais c'est la femme de mon patron qui est morte. — Qu'avait-elle donc? — Oh ! presque rien: elle avait un petit bouton à la jambe; elle Ta gratté, et la migraine s'y est mise. »

— Un sergent arrive dans une chambrée. « Ça sent mauvai-Mci, dit-il; il y a z'un miasme; ouvrez la fenêtre. » On obéit militairement ; le sergent, homme sévère, mais juste, sort gonflé. Un instant après, arrive le caporal, homme froid, mais plein d'honneur. « Qui a ouvert cette fenêtre? demande-t-il. — Moi, mon caporal. — Et pourquoi? — Par ordre du sergent, qui a dit qu'il y avait z'un miasme ici. — Eh bien ! dit le caporal d'un air capable , ferme la fenêtre, et, s'il y a z'un miasme, qu'on le trouve ! »

— Voici un autre mot d'une charmante naïveté : « Mon colonel, ma sœur se marie, et je viens vous demander un congé d'un mois. — Tu as donc une sœur? —Oui, mon colonel. Nous sommes deux enfants, une fille et un garçon. C/est moi qui sais le garçon ! . . .»

— M. Viennet, académicien, après avoir cherché Moscou sur une carte de France, s'écria en la jetant loin

de lui : « Que je suis bon de chercher sur une carte une ville qui a été brûlée ! »

— Un homme à projets, qui compte l'invention d'un aérostat au nombre de ses titres scientifiques, engageant un capitaliste à s'associer avec lui dans une entreprise dont le résultat avantageux était infaillible, lui dit naïvement : « Ah ! Monsieur , si vous aviez seulement cinquante mille francs à perdre, vous et moi nous ferions de bien bonnes affaires. »

— Un batelier, déjà absous, dit à son confesseur : « Mon père, il me revient un petit scrupule : c'est qu'étant dans mon bateau, un de mes camarades me criait toujours de virer de bord , et je ne voulais pas ; si bien que je lui donnai un coup de coude dans l'estomac qui le fit tomber à l'eau ; je ne sais point ce qu'il est devenu, mais je ne l'ai point vu depuis.»

— Un maquignon fut extrêmement surpris de ce que son palefrenier vint lui dire un matin que le cheval qu'il avait monté la veille était mort. « Quoi ! dit-il, le cheval que je devais vendre aujourd'hui à M. Lupin? — Oui, Monsieur. — Ce cheval bai qui n'avait que cinq ans et qui mangeait si bien? — Oui, Monsieur, celui-là même. — Eh! mon Dieu ! s'écria le maquignon en soupirant, qu'est-ce que c'est que de nous ! »

— M. Millaud, étant à sa maison de campagne, se promenait un jour dans son jardin pendant l'ardeur du soleil. Son jardinier, qui ne l'attendait pas si tôt, s'était endormi sous un arbre ; il va le trouver et lui crie : « Corn-

ment, coquin, tu dors au lieu de travailler! Tu n'es pas digne que le soleil t'éclaire. — C'est aussi pour cette raison , lui dit le jardinier , en se frottant les yeux , que je me suis mis à l'ombre. »

— Un père avait ses raisons pour dire à son fils : « Celui qui se marie fait bien ; mais celui qui ne se marie pas fait mieux. — Mon père , répondit le jeune homme, faisons bien , fera mieux qui pourra. »

— Un duc ayant eu quelque dispute pour le pas avec un maréchal de France: « Je ne comprends pas, dit-il, sur quoi il peut fonder sa prétention, car il ne doit point ignorer qu'au sacre du roi, qui est la plus grande de toutes les cérémonies , nos rangs sont réglés , et les maréchaux n'ont rien à disputer : il est vrai qu'ils nous commandent à l'armée ; mais aussi , — ajouta-t-il , — je ne m'y trouve jamais. »

— Une grosse fille, forte et joufflue, accusait un vieux médecin de l'avoir battue, et réclamait des dommagesintérêts considérables. « Comment, lui dit le président du tribunal , étant vigoureuse comme l'êtes , vous êtesvous laissée battre au point que vous le prétendez? N'aviez-vous pas assez de force pour vous défendre? — Ah! Monsieur, répondit-elle , j'ai de la force quand je querelle, mais je n'en ai point quand je ris. »

— Un poète , ou un pauvre diable qui se donnait pour tel , avait présenté un sonnet de sa composition au pape Clément VII. Celui-ci, en jetant les yeux dessus, aperçut au second ou au troisième vers une syllabe de moins.

Il le fit observer au poëte; mais celui-ci, sans se déconcerter , répondit aussitôt : « Que Sa Sainteté daigne continuer de le lire , elle trouvera quelque vers où il y aura une syllabe de trop ; ainsi l'une ira pour l'autre. »

— Un seigneur fort riche fit, dans son testament, des legs à tous ses officiers , excepté à son intendant : « Je ne lui donne rien, dit-il, parce qu'il me sert depuis plus de vingt ans. »

— Un pauvre honteux demandait l'aumône à un homme qui n'était pas à son aise. « Hélas ! mon ami, lui répondit celui-ci, si vous ne m'aviez prévenu , j'allais vous faire la même demande. )>

— Un négociant expédie des marchandises à un marchand et met dans sa lettre : « Vous en trouverez d'avariées ; mais ce n'est pas vrai, ça doit être la douane. »

— Un comédien disait d'un journaliste assez osé pour ne pas l'avoir trouvé bon : « Je ne lui veux point de mal, mais on ferait bien de le guillotiner. »

— Un paysan qui n'avait, auparavant , jamais été au théâtre, dit, en sortant du Gymnase : « C'est des farceurs, mais on s'ennuie ferme. »

— On disait devant M. V...., le doyen des auteurs siffles , qu'il venait de surgir un nouveau poëte , dont la pièce nouvelle faisait courir tout Paris. « Il ne peut manquer d'arriver » , dit-on. Et, comme on vit pâlir M. V... ., on lui demanda ce qu'il avait : « Les succès des autres me font mal », dit-il naïvement.

— Un de nos banquiers disait à son domestique :

« Est-il vrai, Joseph, que tu aies des parents riches? -

— Oui, Monsieur, j'ai une sœur qu'est cossue, un oncle qu'est épicier et une cousine qu'a six cents francs de rente. - Six cents francs !.. diable ! — Oui, Monsieur, mais c'est des vilaines gens. Ils ont donné un dîner de famille au jour de l'an et ne m'ont pas invité. — C'est abominable. — Aussi , allez Monsieur, si jamais je deviens riche, je donnerai un grand dîner, et je n'inviterai personne. »

Un commerçant de la rue des Lombards se présente chez un peintre renommé. « Monsieur, lui dit-il, je désire avoir mon portrait. Combien me prenez-vous?

— Cinq cents francs. — Cinq cents francs ! c'est bien cher î Tout au juste , Monsieur. — Mais , en fournissant l'huile, serait-ce moins cher? » C'était un marchand d'huile en gros qui désirait avoir son portrait.

— Mademoiselle L.... A,.», artiste, ayant assisté malgré elle et par hasard à un duel sans résultat fâcheux pour les adversaires, s'écria : « Ils m'ont fait un mal horrible. Je n'y reviendrais pas, quand je serais sûre qu'ils se tueraient tous les deux. »

— Après la mort de mademoiselle Duchesnois , quelqu'un fit rencontre d'un vieillard qu'il avait connu chez elle. Cet homme était pâle, abattu, consterné. On s'efforça de le consoler, mais en vain : « Ce n'est pas tant , disait-il , sa perte qui m'afflige , que son horrible ingratitude. Croiriez-vous , Monsieur , qu'elle est morte sans

rien me léguer dans son testament.... à moi ! à moi qui, depuis trente ans, dînais chez elle trois fois par semaine ! »

— Un auteur avait un travail important à faire. Il appelle son domestique et lui dit : « Jean , je n'y suis pour personne. » Les visiteurs vinrent en foule; ils furent tous éconduits. Le soir, Fauteur fait comparaître son valet. « Qui est venu aujourd'hui ? — Le cordonnier, le tailleur, deux dames, trois libraires et M. votre père.— Et tu ne l'as pas laissé entrer ? — Non , Monsieur m'avait dit qu'il n'y était pour personne. — Petit sot ! sache une fois pour toutes que , lors même que je n'y suis pas, j'y suis toujours pour mon père. » Le lendemain, M. X... vient de nouveau chez son fils ; ce dernier était réellement sorti. Il rencontra le laquais. « Mon fils y est-il? — Oui , Monsieur. » Il entre , va droit au cabinet, de là au salon , puis dans la chambre à coucher , visite la cuisine, les réduits les plus secrets : personne ! Il soupçonne une mystification de la part de Jean ; il court, il tempête. Le domestique, entendant du bruit, se présente : « Eh bien! petite bête, tu vois bien qu'il est sorti! — C'est vrai , Monsieur, il est sorti; mais il m'a dit que, quand même il n'y était pas, il y était toujours pour vous. Voilà pourquoi je vous ai fait entrer. »

— Un architecte traitait quelques amis. Au milieu du repas, il dit à sa domestique de descendre à sa cave chercher deux bouteilles de Bordeaux; en même temps, il lui glisse furtivement une pièce de vingt francs dans la

main. Un instant après, la bonne revient avec les deux bouteilles en criant : « Monsieur, voilà votre monnaie ! »

— Feu Calino était célèbre par sa naïveté , ses balourdises et ses mensonges. En récapitulant tout le temps qu'il disait avoir passé ici, là, et ailleurs, on trouve qu'il aurait vécu plusieurs siècles.

Le fameux Saurin , marchand de tableaux , passant dans le jardin des Tuileries , dit à son commis Calino : «Je te parie 20 fr. que tu ne traverses pas le bassin nu-pieds. » C'était en hiver, et l'eau était prise. « C'est bien malin! » dit Calino. Sur ce, il retire ses souliers et ses bas , franchit le rebord d'un bond et s'avance jusqu'au milieu, puis il revient. « C'est trop frais.» Il perd ainsi son pari, tout en ayant fait le chemin voulu pour le gagner.

— « Combien ce tableau ? demande un amateur à Calino, qui ronflait dans la boutique de Saurin, son patron.— 5,000 francs. » Et il ronfle de nouveau. « De qui est-il? — De 5,000 fr. — Quelle est votre opinion sur ce tableau? — Mon opinion , à moi, est que je n'en donnerais pas deux sous. »

— Un jour, étant en voyage, il envoie à sa femme un panier rempli de provisions , et une missive qui conte nait, en manière de post-scriptum : «Tu trouveras ma lettre au fond du panier. Si, par hasard, tu ne la trouvais pas, écris-le moi sans retard. »

— Il avait fait écrire sur sa porte , à côté de la son-

nette : « Sonnez une fois ou deux ; si je ne réponds pas, c'est que je n'y suis pas. »

— Le même rapporte un couteau de Châtellerault. 11 le montre au peintre Fontalard. «Je te remercie , dit celui-ci en le mettant dans sa poche. — Rends-le moi s'écrie Calino, ou je te le flanque dans le ventre. »

— Il passe la soirée chez Murger, rue Neuve-Bréda , au sixième. A minuit, il désire s'en aller. Victor Dupré , le peintre , lui donne une bougie allumée , pour s'éclairer en descendant l'escalier. Arrivé au bas , Calino remonte, frappe et dit : « Merci, mes amis, je vous la rapporte. »

— Couché à Fontainebleau avec ses camarades , il n'a d'autre ressource pour appuyer sa tête qu'un pot à beurre en grès, qu'il place en travers. Tous s'écrient : « Tu es fou , ce sera trop dur. — Non, non , non, j'ai mis du foin dedans. »

— Allant toucher sa petite rente au Trésor, pour éviter de faire queue et d'être un des derniers, il passe la nuit à la porte. A l'ouverture du guichet, au moment de signer, le malheureux a oublié son nom. Il sort éperdu, rencontre un de ses amis qui lui dit : « Comment vas-tu, Y Européen (son sobriquet) ? » Il court chez lui , sonne et crie à sa femme en entrant : « Mon nom? — Calino, imbécile ! — Ah ! c'est vrai 1 » Et il repart au Trésor. 11 était le dernier à la queue.

— Il se bat un jour au pistolet avec un de ses amis. « Tire le premier, dit-il bravement en offrant son corps

effacé comme une feuille de papier à lettres. Le coup part, le plomb siffle; Calino reste impassible et debout. « Moi , s'écrie-t-il , quand je me bats avec un ami , voilà comme je me venge. » Il veut tirer en l'air, mais il casse le bras à son épicier, à qui il devait beaucoup, et qui lui servait de témoin.

— « Ta chicorée est arrière, dit l'architecte Latouche, en dînant avec Calino chez Charton. «Ah! qu'elle est bonne! s'écrie Calino, je me la rappellerai.» (Il avait compris ta mère, et avait trouvé le mot drôle.) A quelque temps de là , il dit a quelqu'un chez qui il dînait : « Cette chicorée est votre mère. »

— Le même appliquait à tout propos ce proverbe : « Trop de pétulance gâte tout. » Mais , comme il l'avait mal entendu , il disait : « Trois épées qui dansent gâtent tout. »

— Roqueplan dormant dans une voiture publique , Calino le réveille. « Quoi, vous dormirez toujours? lui dit-il, nous avons fait beaucoup de chemin depuis que vous dormez. — Eh ! combien donc ? — Nous sommes à plus de deux lieues d'ici. »

— Calino disait que Dieu avait bien fait de placer la mort à la fin de la vie , pour donner le temps de s'y préparer.

— « Vous avez de la bien bonne huile, lui disait-on; d'où donc la faites-vous venir9 — D'Olive même. »

— Il marchande des pigeons. « Combien? dit-il. — 30 sous pièce. — C'est cher. — Prenez-en trois pour

3 fr. — Pas si bête ! » Et il en prend deux qu'il paye 30 sous pièce. « Imbécile ! lui dit sa femme, fallait emporter les trois. — Mais non! reprend-il : comme ça, c'est bien plus malin , j'ai choisi ! »

— On parlait devant Calino d'un centenaire qui venait de décéder. « Qu'est-ce que cela a d'étonnant? s'écrie-t-il ; si mon grand père vivait encore, il aurait cent quatorze ans.»

— Étant au régiment et voulant avoir du médecin un certificat comme quoi il avait la vue mauvaise : « Je suis si myope, lui dit-il , que je ne vois pas les galons du caporal qui est là-bas. »

— Il donne 15 sous à un commissionnaire pour aller porter une lettre , et dit à Meissonnier : « Je suis malin , moi, je vais le suivre pour voir s'il fait bien ma course.»

— Il cache 20 francs dans sa commode devant Alfred de Musset. «. Ne va pas me les prendre», lui dit-il; puis il ajoute : « Vois , je mets un mouchoir dessus pour que tu ne saches pas où ils sont. »

— Roger de Beauvoir envoie Calino lui acheter des allumettes; elles ne valent rien. « Retournez-en chercher », lui dit-il. Et quand il revient : « Sont-elles bonnes, celles-ci? — Je crois bien, s'écrie Calino, je les ai toutes essayées ! »

— Il va voir Molin à sa villa de Bellevue, et lui dit : « Tu as une maison superbe. A-t-elle été faite dans ce pays-ci ? »

— Il arrive sur la place de l'Hôtel-de-Ville de Rouen,

et regarde sa montre, qui retardait sur l'horloge. « C'est pas étonnant , dit-il en parlant de celle-ci : elle est si grande ! »

— « Je ne comprends pas comment on achète des bancs pour se marier, dit-il ; moi , j'achèterais des chaises, c'est bien plus comme il faut. »

— « Hier, dit-il un jour, j'ai rencontré dans un omnibus un monsieur qui ressemblait tellement à un de mes amis qu'il m'a rendu mon salut. »

— « Ces gens-là, demande-t-il en montrant les marchands de mètres qui se tiennent aux abords delà Bourse, ne sont-ils pas là pour mesurer la hausse et la baisse ? »

— On a de lui une lettre ainsi conçue : « Mon cher ami , j'ai oublié chez toi mon couteau ; si tu le retrouves, envoie-le moi. — Post-scriptum. Ne me l'envoie pas, je viens de le retrouver. »

— Nouvellement sorti de Paris , il admirait la largeur de la Loire : « Voilà cependant , dit-il , une belle rivière pour une rivière de province ! »

— Étant tombé du haut d'une échelle en bas sans se faire de mal , Mélingue lui dit : « Calino , Dieu vous a fait une belle grâce. — Comment , répond-il , il m'a fait une belle grâce ! il ne m'a pas fait grâce d'un échelon. »

— « Calino ? — Monsieur Saurin ? — Où as-tu mis la pelle? — Elle est avec la pioche. — Mais où as-tu mis ]a pioche? — Avec la pelle. — Imbécile ! où as-tu mis

la pelle et la pioche? — Monsieur, elles sont ensemble. »

— Calino, chargé par quelques amis, qui s'amusaient à tirer des oiseaux avec une sarbacane, d'aller chercher des pois, s'adresse à un grainetier, qui lui dit: « Nous n'avons pas de pois , mais nous avons d'excellents haricots. — Ça ne fait rien , dit Calino : des haricots , des pois, c'est toujours des céréales. »

— Calino s'est un jour, devant nous, exprimé ainsi : « Quand j'étais soldat, il m'est arrivé une chose épatante. J'étais de faction à Paris. La foudre tombe dans mon fusil. Moi, qui ne veux rien avoir au ciel, je le mets en joue , lâche mon coup , qui va tuer immédiatement à Bordeaux deux ivrognes qui buvaient tranquillement sous une treiile. »

NÈGRES. Espèce d'hommes sur lesquels se sont exercées longtemps l'avidité et la barbarie des Européens.

— Les nègres et les albinos. C'est dans la peau du nègre qu'un savant anatomiste italien , nommé Malpighi, a découvert le corps muqueux. Grâce à la matière colorante dont il est chargé, ce corps y est, en effet, bien plus apparent que chez les autres hommes. Non-seulement les cheveux du nègre sont noirs comme sa peau , mais ils sont encore crépus et laineux ; son humeur sébacée est très abondante et d'une odeur forte et repoussante. Quant à ses yeux, ils sont très foncés, et peuvent

ainsi supporter l'éclat du soleil le plus étincelant. Le nègre est presque blanc quand il vient au monde ; c'est seulement au bout de quelques semaines qu'il commence à brunir, d'abord autour des ongles, puis successivement sur toute la surface du corps. 11 n'est d'un beau noir luisant que dans l'âge de la force; il se ternit durant la vieillesse et dans l'état de maladie. Il ne diffère pas seulement des autres hommes par la couleur ; il en diffère encore par son organisation tout entière, et surtout par la conformation de sa tête. Le développement considérable de sa face relativement à celui de son crâne , le développement considérable des parties postérieures de son crâne relativement à celui des parties antérieures, annoncent un être chez lequel dominent les penchants sensuels qui caractérisent l'animalité, chez lequel les facultés intellectuelles et morales qui caractérisent l'humanité font défaut. Les nègres paraissent avoir eu pour berceau la Guinée, le Sénégal, Sierra-Lione , etc., contrées qui offrent le climat à la fois le plus chaud et le plus humide de la terre. C'est ce climat, aidé sans doute de quelques autres conditions , dont plusieurs ont peut-être disparu , qui a imprimé sur ces malheureux son funeste et profond cachet. L'albinos est , si l'on peut ainsi dire , la contre-partie du nègre : peau d'un blanc fade , laiteux , sans aucune teinte rosée ou dorée , ordinairement d'une mollesse et d'une douceur singulières , quelquefois légèrement écailleuse, toujours recouverte d'un duvet léger et délicat ; cheveux et poils tins, soyeux.

de la couleur du coton ou de l'argent ; iris d'un rose pâle, pupille d'un rouge foncé. L'albinos ne voit bien qu'à la douce clarté du crépuscule et de la lune ; mais alors il voit mieux que les autres hommes. En présence de la lumière du jour , ses paupières s'agitent d'un clignotement continuel , la pupille se resserre et se dilate tour à tour par des oscillations rapides et non interrompues ; ses larmes coulent avec abondance ; tous les muscles de la face se convulsent : aussi ne sort-il que la nuit. Il est en général petit, grêle, mal proportionné, faible d'esprit et d'âme comme de corps; il meurt jeune. C'est un être évidemment dégénéré , mais son infirmité est individuelle et accidentelle ; il ne constitue pas une race. La nature a condamné ainsi à la dégénération tous les individus qui s'éloignent notablement du type fixé par elle , soit pour la taille , comme le géant et le nain , soit pour la couleur, comme le nègre et l'albinos. Les albinos, c'est ici-bas le sort de tout ce qui est faible, sont presque partout repoussés et persécutés ; dans certains pays , cependant , on les recherche et les achète comme des objets de curiosité. Lors de la conquête du Mexique par les Espagnols , on en trouva dans les jardins du palais de Montézuma , parmi les oiseaux et autres animaux rares. Toutes les races humaines en fournissent, mais, chose singulière, d'autant plus qu'elles sont plus colorées ; la race nègre en compte plus à elle seule que toutes les autres ensemble. Dans cette dernière, on trouve des sujets qui sont à la fois nègres et albinos,

dont la peau offre un mélange de vastes plaques, les unes complètement noires, les autres complètement blanches ; on les appelle nègres-pies . Une albinos, mariée avec un nègre , met au monde des enfants tantôt albinos tantôt nègres, d'autres fois nègres-pies. L'albinisme, soit complet , soit partiel , est une de ces affections générales qu'on rencontre chez tous les êtres organisés ; il est très commun chez les animaux domestiques , ou même sauvages , et, en particulier, l'éléphant, la souris, le lapin surtout, etc. Les panachures qu'offrent les pétales et les feuilles de certains végétaux cultivés ne sont que de l'albinisme partiel. On ne connaît pas bien les causes de cette affection , mais on a tout lieu de croire qu'elles sont de nature débilitante.

NIAISERIE. La niaiserie est presque synonyme de la bêtise. Nous renvoyons à l'article Naïveté , où l'on trouvera, avec des naïvetés proprement dites, pas mal de niaiseries.

NORMANDS. De tous temps les Normands ont passé pour gens intéressés, aimant les procès, peu scrupuleux en fait de bonne foi, et surtout de serments.

— Un Normand racontait à un autre un fait absurde et réellement incroyable : « A d'autres, fit son interlocuteur, tu veux rire. — Non, parbleu! — Le parieraistu? — Oh! non, mais j'en jurerais. »

— Henri IV étant à Rouen , le président du parle-

ment, qui se présenta pour lui faire une harangue, demeura court. Un courtisan , qui était près du roi , dit : « Sire , il ne faut pas s'étonner de cela : les Normands sont sujets à manquer de parole. »

— Un Normand avait nié en justice un dépôt confié , et violé la religion du serment ; sa partie adverse , bien armée, l'attendit dans un lieu écarté, et ne se contentait pas de l'accabler de reproches. « Entre nous , lui dit le parjure, qui craignait les suites de cette rencontre, je ne nie pas le dépôt ; mais quelle nécessité que les juges soient instruits de nos affaires? »

— Un charlatan débitait au marché Certain onguent qu'il surfaisait du double : « Par la sambleu ! dit un rustre fâché ,

A nos dépens c'est pêcher en eau trouble ; L'hiver dernier, vous l'avez moins vendu.

— D'accord , moi-même en ai l'âme peinée ; Mais cet onguent est d'huile de pendu ,

Et les Normands ont manqué cette année. »

— Un Normand disait : « J'ai gagné trois procès ; je n'en ai plus qu'un , dont le succès dépend de mon serment. — Vous ie gagnerez », lui dit un compatriote.

— Un villageois de Normandie avait donné à un de ses voisins une terrinée de lait à lui garder. Quand il redemanda son lait, ce voisin, soit qu'il l'eût bu ou répandu , lui dit que les mouches l'avaient mangé ; sur quoi ce villageois le fit assigner. Etant devant le juge, et ayant

fait plaider sa cause, le juge le condamne à payer la terrince de lait; le voisin veut s'excuser, disant toujours que les mouches l'avaient mangé; à quoi le juge répondit qu'il aurait dû les tuer. « Quoi ! répond le paysan , est-il donc permis de tuer les mouches? » Le juge lui dit que oui. « En quelque lieu que je les trouve, Monsieur, je peux donc les tuer ? — Oui, dit le juge, en quelque lieu que ce soit , jeté le permets. » Au même instant le paysan, voyant une mouche sur la joue de son adversaire , s'approche de lui et lui donne un bon soufflet , en disant : « La voici la galante mouche : je gage que c'est une de celles qui ont mangé mon lait. »

NOUVELLISTE. Homme qui voudrait anticiper sur les événements pour avoir l'inappréciable jouissance d'en parler le premier à tort et à travers.

— Quelqu'un demandait, en présence de Neftzer, s'il y avait des nouvelles intéressantes. Emile de Girardin répondit: « Neftzer peut nous en instruire, car il en fait. »

— Calino débitait une nouvelle vraie, personne n'y crut. Quelqu'un l'ayant confirmée et prouvée. « Mais, répliqua M. de Lamartine , puisque cela est vrai, pourquoi Calino l'a-t-il dit? »

— Il débitait une nouvelle. « Cela ne peut pas être , lui dit quelqu'un, car j'ai une lettre du 3 1 qui dit le contraire. — Et la mienne est du 32 », reprit Calino.

— Il disait qu'il y avait une arche du Pont-Euxin de tombée. « Cela est si vrai, reprit Louis Jourdan, que le

grand-seigneur a ordonné qu'on prît les Echelles du Levant pour la rétablir. »

OPÉRA. Spectacle qui réunit tout à la fois des machines , des chœurs, du chant et de la danse.

— M. Dupin aîné, placé à l'Opéra à côté d'un monsieur qui fredonnait continuellement à ses oreilles, fit quelques gestes de dépit. « Qu'avez-vous donc , Monsieur ? vous ne paraissez pas content. — C'est, Monsieur, répondit M. Dupin, que j'enrage contre ce coquin de Duprez, qui m'empêche de vous entendre. »

Opéra en trois actes. (Paroles de M. Scribe.)

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