MADRID, C. BAILLY-BAILLIERE, PLAZA DEL PRINCIPE ALFONSO
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INTRODUCTION
L'année 1866 a-t-elle donné une abondante moisson de science et d'applications pratiques? C'est ce que ce présent volume du Dictionnaire a la mission d'indiquer à ses lecteurs. Je viens d'en parcourir les feuilles, et j'ose assurer que M. Garnier a colligé et résumé avec autant d'exactitude que d'intelligence tout ce qui a été publié, dans le monde médical, qui soit digne d'être retenu. J'éprouve et je voudrais faire partager un sentiment de gratitude pour le confrère laborieux et modeste qui, glanant ainsi dans le vaste champ de la science et de l'art, nous apporte tous les ans une gerbe composée avec goût et discernement, avec un sens parfait des besoins divers et des intérêts multiples dn corps médical. Les encouragements de plus en plus accentués que cette œuvre reçoit du public sont parfaitement mérités; aussi l'auteur, loin de s'endormir sur le succès, fait tous ses efforts pour le mériter de plus en plus en perfectionnant d'année en année cette publication intéressante. Le lecteur apercevra facilement les améliorations contenues dans ce volume : analyses plus concentrées, ce qui, en donnant plus d'espace, permet de multiplier les sujets, appréciations plus fréquentes, critique moins rare , réflexions toujours judicieuses mais un peu moins timides, bibliographie plus étendue, excursions moins réservées dans le domaine purement professionnel, indications plus riches de tous les faits de la jurisprudence médicale,
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voilà quelques-uns des perfectionnements que je dois signaler dans ce volume et qui le rendent plus digne encore que ses aînés de la faveur publique. En s'augmentant, cette collection devient de plus en plus précieuse ; c'est bien , comme son titre l'indique, l'histoire annuelle des progrès des sciences et des institutions médicales.
Si cette moisson annuelle, sous les rapports scientifique et pratique, laisse quelque chose à désirer pour l'abondance, l'intérêt et la nouveauté, — ce qui, au demeurant, n'est pas la faute du moissonneur, — il n'en est pas de même des questions qui touchent à nos institutions médicales, à l'enseignement, à la profession et aux intérêts divers que ces questions soulèvent. Sous ce point de vue, l'année 1866 a été très-agitée, remplie d'émotions, et elle a vu surgir des événements et des changements qui ont vivement occupé et qui préoccupent encore l'attention publique. Tout cela est indiqué dans le Dictionnaire, mais nécessairement avec concision et dans la mesure que comporte un ouvrage de ce genre. Il appartient peut-être à cette introduction de reprendre ces sujets et de leur donner un peu plus de développement que M. Garnier n'a pu le faire. Il me semble d'ailleurs que quelques réflexions sur des actes de cette importance pourront offrir plus d'intérêt qu'une longue et aride énumération des principaux articles contenus dans ce dictionnaire. Enfin, et s'il était besoin d'une justification, je pourrais dire que la plupart des questions agitées dans le courant de l'année 1866 ont été soulevées par l'auteur même de celte introduction, dans le journal qu'il dirige et qu'en y revenant ici, il ne fait que compléter l'histoire médicale de l'année qui vient de s'écouler.
C'est une de mes plus anciennes et de mes plus fermes convictions, que dans la grande question de l'organisation médicale tout se lient, tout s'enchaîne, et qu'il est impossible
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d'en isoler un des éléments sans tomber dans l'incohérence et l'illogisme. L'organisation médicale peut être comparée à "organisme humain où toutes les parties concourent à un fonctionnement harmonique, où tous les éléments convergent vers un consensus général, d'où la plus petite fibrille ébranlée produit un retentissement sympathique ou réflexe sur l'économie tout entière. Les événements récents ont jmis cette vérité hors de toute contestation. Une simple question d'enseignement, nous disons trop, une simple question de professeurs a éveillé tous les problèmes de cet ensemble de questions que l'on peut désigner sous le nom d' Économie médicale. A propos du remplacement de quelques vieux maîtres dans leurs chaires professorales, on a vu s'agiter les questions les plus graves de l'enseignement et de l'exercice de la médecine, les principes mêmes de la science ont été soulevés, il s'est agi de philosophie et de méthode, de l'autonomie de la médecine et de sa suzeraineté, du système protecteur de la profession médicale et de la liberté absolue. Malheureusement toutes ces alîérenccs n'ont été ni senties, ni surtout suffisamment étudiées, de sorte que, lorsque surgit ou une question d'enseignement ou une question d'exercice, les solutions presque toujours partielles manquent d'ensemble et d'harmonie.
On l'a vu récemment par les discussions qui viennent d'agiter les esprits. La scène s'est ouverte par un exposé, critique sans doute, mais surtout affligé de l'état de l'enseignement dans la Faculté de médecine de Paris. Il serait peu généreux d'insister sur ce tableau, la ressemblance en a été si peu contestée que, quelques jours après, un arrêté de M. le ministre de l'Instruction publique acceptait — euphémisme administratif d'une grâce parfaite — la démission de cinq professeurs de noire Faculté et les admettait à faire valoir leurs droits à la retraite.
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En présence de ces cinq vacances — qui par la mort prématurée et regrettable de M. le professeur Nalalis Guillot se sont élevées à six — dans le premier corps enseignant de l'Empire, l'attention s'est très-naturellement portée vers le mode suivi pour la nomination des professeurs. Le mode actuel, la présentation par les Facultés et par le Conseil académique, semble avoir beaucoup perdu même dans l'esprit de ceux qui s'étaient montrés les plus vifs et les plus persévérants adversaires du concours. Il faut dire d'ailleurs que l'opposition à ce dernier mode de recrutement des professeurs s'est toujours fondée moins sur le principe de l'institution, que sur son fonctionnement, son mécanisme et ses applications. Un système d'organisation des concours qui dégagerait l'institution des épreuves inutiles et puériles dont on l'avait entourée, en ne donnant place qu'à des preuves sérieuses et véritablement significatives, un tel système aurait aujourd'hui les plus grandes chances de rallier l'opinion encore indécise et de sauver uu principe dont personne ne conteste la vérité.
Un système de ce genre a été proposé — ou plutôt rappelé dans le journal que je dirige, car il y a seize ans qu'il avait été produit, et la réflexion, le temps et l'expérience de la présentation directe, n'ont fait que corroborer mes convictions sur ce sujet.
Je ne peux tn'empècher d'exprimer le regret que, dans les circonstances très-exceptionnelles que nous venons de traverser et qui ne se présenteront peut-être plus jamais, la presse médicale tout entière n'ait pas uni ses efforts à mes faibles efforts pour obtenir le rétablissement du concours, sous telle forme dont on aurait voulu en faire au moins l'expérience. Les conditions — nous le savons — élaieut favorables et peut-être que si , au lieu de rester hésitante ou muette, la presse médicale se fût montrée unanime dans ses
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aspirations vers la restauration du concours, elle aurait liàlé le moment de cette grande conquête qui me paraît d'ailleurs inévitable.
Mais d'autres questions d'un intérêt encore plus élevé oui surgi des événements accomplis, ou qui vont s'accomplir, dans le sein de notre Faculté parisienne. Les noms qui sont sortis vainqueurs de l'urne du scrutin ont témoigné, dans la majorité des professeurs, de tendances et d'une direction d'idées qui ont suscité des observations et des réflexions de nature diverse. Tout ce qui a été publié sur ce point n'a pas toujours été apprécié avec justesse et justice, et à ceux qui ont eu la franchise de leur opinion sur les choix de la Faculté, on a prêté des intentions bien éloignées de leurs pensées.
Cependant, en présence de l'extension considérable que prennent de jour en jour dans la science biologique les applications de la physique et de la chimie, il est très-légitime de se demander, à propos d'une question d'enseignement, ce que doit être l'enseignement de la médecine dans une faculté de médecine, si nos écoles sont des écoles scientifiques ou des écoles professionnelles, si elles peuvent être à la fois les unes et les autres, enfin, si nos écoles sont instituées pour faire des savants ou pour faire des praticiens. Ces questions fort opportunes ont été néanmoins trouvées indiscrètes, elles ont irrité certaines personnes qui les ont considérées comme attentatoires au progrès et comme inspirées par un esprit rétrograde ou attardé.
Pour ne pas s'égarer dans de vaines et de stériles discussions, il convient de prendre nos institutions médicales telles qu'elles existent et sans grand espoir d'y voir apporter les améliorations que l'on peut rêver ou désirer. Or, notre organisation part de ce principe, que l'exercice de la médecine est une profession reconnue, protégée par la loi qui en a fait un monopole dont seuls peuvent jouir ceux qui, par un temps
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de scolarité . déterminé et par dos épreuves subies dans nos écoles, ont conquis les grades que le gouvernement leur donne. Ce monopole n'est pas une faveur accordée aux médecins, c'est une garantie que la société a voulu se donner à elle-même et la protection dont elle a entouré l'exercice de la médecine, c'est pour elle et à son bénéfice.
Il s'ensuit que la profession médicale est au premier chef une profession sociale, profession dont le but, la nature et la mission sont la surveillance de la santé des hommes, la connaissance des moyens de porter remède aux atteintes qu'elle peut subir, et la conservation des individus et de la race par l'hygiène privée et publique.
La science qu'il faut posséder pour réaliser ce beau programme est immense, infinie ; elle présente les afférences les plus étroites avec toutes les sciences physiques et naturelles et leur emprunte des méthodes d'étude et des moyens d'application qui la rendent de plus en plus utile et féconde.
Et cependant, au milieu de toutes ces afférences de la médecine avec les sciences, il y a une science médicale proprement dite qui n'est ni la physique, ni la chimie, qui est elle-même, qui a eu ses évolutions , qui a sa tradition et son histoire, qui est basée sur des principes dont on trouve le retentissement dans tous les âges, qui depuis Hippocrate jusqu'à nos jours n'a cessé de s'enrichir de son propre fonds, qui est l'observation, l'expérience et l'analyse ; une science de l'organisme malade, une science des maladies, la clinique, en un mot, dont les éléments principaux sont la diagnose, la prognose et la thérapeutique; une science qui apprend la marche, la durée et la terminaison des maladies; une science qui enseigne les indications et les contre-indications de l'emploi des moyens dont l'art dispose ; et toutes ces choses, si elles reçoivent quelques secours, quelques lumières de la physique et de la chimie, l'élève ne les apprendra ja-
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mais dans les laboratoires de chimie ou de physique, mais seulement auprès des malades et guidé par des maîtres expé rimentés.
Quelqu'un, aujourd'hui, oserait-il proposer, je ne dis pas de supprimer, mais d'amoindrir ou de restreindre l'enseignement clinique ?
Eh bien! toute la question se réduit à ces termes : •l'enseignement clinique étant la base de l'enseignement médical, dans quelle mesure l'enseignement des sciences physico-chimiques doit-il être dispensé dans nos écoles médicales?
Et qu'on ne s'y trompe pas! et que l'on aperçoive b ien par cet exemple que tout s'enchaîne dans l'organisation médicale, comme nous nous efforçons de le prouver depuis le mémorable congrès médical de 18U5 ; — ce n'est pas là seulement une question d'enseignement, c'est au premier chef, une question de profession, car selon la solution qui sera adoptée, on arrêtera ou l'on précipitera la décroissance signalée de toutes parts dans le recrutement médical.
Il est bien certain, — et ici je demande pardon d'avoir recours à un argument direct et personnel que je n'aime guère, en général, mais je ne vois pas que celui-ci présente rien de blessant pour qui que ce soit, — il est bien certain, dis- je, que si une école voulait exiger des élèves qu'ils soient histologistes comme M. Robin, physiologistes comme M. Claude Bernard, chimistes comme M. Wurtz, physiciens comme M. Gavarret, botanistes comme M. Bâillon, pharmacologistes comme M. Régna ult, tous savants éminents et de premier ordre, mais qui sont trop sensés et trop modestes pour ne pas décliner leur compétence en matière de médecine pratique et de clinique; si, ajouterai-je, les professeurs de pathologie et de clinique ayant de leur côté des exigences plus légitimes encore, veulent très-rationnellement que les élèves connaissent la médecine comme MM. Bouillaudet Trousseau,
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la chirurgie comme MM. Velpeau et Nélaton; si enfin, ces malheureux élèves ont à compter — et c'est encore bien légitime — avec les professeurs cl 'anatomie descriptive et chirurgicale, d'anatomie pathologique, de médecine opératoire, de médecine légale, d'accouchements, d'hygiène, de thérapeutique et de matière médicale; si, en outre, ces élèves, malgré 'cet effrayant programme, sentent encore le besoin de compléter leur éducation médicale aux cliniques officieuses et libres des maladies syphilitiques, de la peau, des yeux, de l'aliénation mentale, etc., etc; est-il un esprit raisonnable qui puisse admettre que ce soit en quatre ans, en six ans que les élèves puissent parcourir ce cycle scolaire ? Et si forcément on prolonge la durée de la scolarité, où trouvera-l-on des jeunes gens qui veuillent la subir et des familles qui puissent s'imposer de pareils sacrifices?
Ces longues et difficiles études, ces lourds sacrifices de temps et d'argent, tout cela conduit-il enfin à une carrière fructueuse, à une profession suffisamment rémunératoire ? Nouvelle preuve de l'étroite solidarité qui unit toutes les questions de l'économie médicale : toutes ces questions déjà si complexes d'enseignement, viennent encore se compliquer de la question tout aussi grave du degré de protection dû à la profession médicale. Il faut être placé, comme je le suis, dans le milieu où viennent aboutir toutes les doléances, où viennent retentir toutes les plaintes, où viennent frapper toutes les infortunes, pour oser dire ce que je dis ici avec une conviction bien affligée : la profession médicale se meurl ! Elle se meurt par deux causes également nocives
D'une part, les difficultés de plus en plus grandes des études ;
D'autre part, le défaut de protection pour la profession. Après avoir exigé d'elle — comme je l'ai dit ailleurs — et les pins grands sacrifices d'études, de temps et d'argent qui
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aient jamais été demandés à une profession libérale, on l'a livrée sans défense suffisante et sans protection efficace, à tous les parasitismes et à toutes les usurpations.
Il me serait bien agréable que ces quelques réflexions eussent pour résultat de convaincre mes contradicteurs dans la presse périodique, qu'ils se sont étrangement trompés en m 'accusant d'opposition systématique à nos écoles ou de vouloir opposer une barrière au progrès scientifique. Je leur demande seulement qu'ils veuillent interroger leur conscience avec ce sentiment du bien public qui nous anime tous, et se demander si le temps serait bien choisi pour ajouter encore quelque, difficulté nouvelle à tous les empêchements qui éloignent la jeunesse et les familles de la profession médicale.
A ces maux trop réels, quels remèdes opposer? Plusieurs ont été proposés , ce n'est pas ici le lieu de les indiquer. Ceux qui ont été sigualés dans l'année courante sont cités dans ce dictionnaire. Celui qui me satisfait le plus, celui qui me semble le plus propre à maintenir, à favoriser même les aspirations vers tous les progrès des sciences, en même temps qu'à protéger et à étendre les éludes proprement médicales, c'est le projet déjà plusieurs fois émis et dans ces derniers temps repris par M. le professeur Jeannel de Bordeaux, et qui consiste dans la création de Facultés provinciales, donnant le grade de licencié en médecine emportant le droit d'exercice, et de transformer la Faculté de Paris en École supérieure, décernant seule le grade de docteur, lequel grade ne serait exigible que pour les fonctions de l'enseignement, les licenciés restant libres d'ailleurs de le conquérir. Danscesvsteme disparaîtrait, bien entendu, par extinction et en respectant les droits acquis, le litre d'officier de santé.
Mais comment satisfaire toutes les prétentions locales relativement au siège des Facultés nouvelles? Ce ne sera pas facile et chacun prêchera pour son clocher. Le plus simple
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serait de dire que, partout où l'organisation hospitalière fournira des ressources suffisantes pour les études anatomiques et cliniques, si le département et la municipalité veulent fournir les bâtiments et les subsides nécessaires à la fondation et au fonctionnement durable d'une faculté de médecine, il faudra laisser faire les ambitions locales. Des Facultés nouvelles dans les villes assez riches pour payer leur gloire, voilà quel serait peut-être le moyen de se tirer d'embarras.
Toutes ces questions d'enseignement et d'exercice de la médecine en soulèvent et en ont éveillé d'autres et d'un ordre différent, qui agitent encore, à cette heure, la presse scientifique et sur lesquelles les opinions sont encore bien loin de se mettre d'accord. La science médicale, fille du temps, de l'observation et de l'expérience, est-elle en possession d'un principe qui soit compatible avec tous les progrès, d'un fait général qui puisse embrasser tous les faits particuliers, d'une doctrine qui puisse accepter toutes les conquêtes des sciences auxiliaires ? Il a été répondu affirmativement à ces questions et, si ce n'est par quelques affirmations sans valeur et par quelques déclamations sans portée, il n'a été rien objecté contre cette opinion qui a été, qui est encore celle des esprits éminents de notre science, opinion qui a pu avoir ses défaillances et ses éclipses, de laquelle on ne s'éloigne que par oubli de la véritable philosophie scientifique, mais à laquelle on est sans cesse ramené ou par la stérilité du seplicisme, ou par les excès et les exorbitantes prétentions des théories et des systèmes qu'on lui a de tout temps vainement opposés.
Il serait ici tout à fait déplacé d'entrer dans l'examen ou l'exposition de cette grande question de philosophie médicale que je n'indique ici que pour ne rien omettre des sujets qui ont préoccupé l'attention médicale dans l'année qui vient de s'écouler.
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Passons maintenant à l'indication succincte des principaux faits scientifiques et pratiques que ce Dictionnaire a pour but de colliger.
L'année n'a pas été très-riche. La nouvelle explosion du choléra en France et en Europe a concentré de nouveau l'attention médicale sur cette terrible énigme pathologique que n'éclaircissent pas, malheureusement, ses apparitions successives et de plus en plus rapprochées. Une année nous séparait à peine de sa visite de 1865, lorsqu'il s'est montré de nouveau en 1866 ; et ce qui distingue cette manifestation nouvelle des précédentes, c'est la simultanéité de son apparition dans un grand nombre de localités, non-seulement en France, mais en Europe et même en Amérique.
Le mystère dont s'enveloppe cette maladie ne fait qu'exciter l'ardeur des travailleurs. La question de sa transmissibilité se réveille toujours avec un nouvel intérêt à chaque apparition nouvelle, et il faut bien le dire, sans entraîner irrésistiblement l'opinion. L'auteur de ce Dictionnaire adopte la contagion du choléra, sans prétendre expliquer toutes les conditions dans lesquelles elle se produit. Ce qui est plus important, c'est que M. Garnier expose avec les détails nécessaires toutes les recherches auxquelles cette dernière apparition a donné lieu, soit dans l'analyse et l'examen microscopique des excréta, soit pour les tentatives faites dans la thérapeutique, comme l'application de l'hydrothérapie, les injections dans les veines, l'emploi de l'arsenic, etc. , etc.
D'ailleurs, cette dernière épidémie cholérique a tellement absorbé l'attention médicale; toute la presse médicale, étrangère et française, a été tellement encombrée de communications afférentes au choléra, que les autres parties de la science et de l'art en ont un peu souffert; ce qui explique la pénurie relative de ce volume du Dictionnaire. Voici cependant l'indication des meilleurs fruits de cette moisson annuelle.
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En Angleterre, il faut citer la résection sous-périostée dans les abcès sôus-périostiques des os, et notamment du tibia, pratiquée avec succès pour la première fois par Holmes. L'os s'est reproduit. Ce fait, application nouvelle de la doctrine française de la reproduction exclusive des os par le périoste, vient confirmer les travaux et les recherches de Duhamel, de Flourens et d'OHier, si persévéramment combattus par M. Sédillot.
h'anesthésie localisée, qui avait été primitivement appliquée en France par 31. Guérard, a reçu un tel perfectionnement du docteur Richardson, qu'elle constitue une nouvelle et précieuse conquête pour la chirurgie. L'instrument si simple, d'un usage facile et sans danger qu'il a inventé, a été appliqué avec succès à plusieurs opérations graves, telles que l'ovariotomie, l'opération césarienne, la hernie étranglée. Aussi ses succès ont inspiré en France l'idée de perfectionnements ingénieux, tels que ceux de MM. Demarquay, Sales Girons, etc.
L'aneslhésie, d'ailleurs, a pris une très-grande place dans les préoccupations des chirurgiens et des expérimentateurs. Plusieurs modifications et des agents nouveaux ont été introduits dans la pratique sur les résultats desquels le Dictionnaire informe avec soin ses lecteurs : tels sont le chlorocarbone, le sulfure de carbone, la rhigolène, le protoxyde d'azote ou gaz hilariant. C'est un des meilleurs et des plus complets articles de ce nouveau volume.
Il faut citer aussi les succès nombreux et constants obtenus par M. Marion Sims, à Londres, dans une affection peu connue jusqu'ici ou confondue avec l'atrésie vaginale : le vagi ■ nisme; affection douloureuse guérie par la section du sphincter vaginal. La constance des succès obtenus par cet opérateur fait vivement désirer que les autres chirurgiens viennent sanctionner les bons résultats de cette opération.
Quelques résultats plus importants par les espérances qu'ils
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font concevoir pour la guérison du cancer ont aussi été obtenus au moyen de l'acide acétique. Son pouvoir dissolvant de la cellule spécifique sous le champ du microscope l'ayant fait employer sur le vivant par M. Broadbent, il a été suivi de succès dans plusieurs essais tentés dans les hôpitaux. L'expérimentation est d'ailleurs toute nouvelle, et sa généralisation permettra sans doute de savoir bientôt à quoi s'en tenir à cet égard.
Il y a encore les observations confirmatives de la découverte toute française du nouveau signe de l'hémiplégie : la déviation des yeux. On peut juger par là que M. Garnier scrute avec autant de soin la littérature anglaise que celle de notre pays.
La littérature médicale allemande, très à la mode parmi nous, en ce moment, et riche d'innovations acceptées peutêtre avec trop d'empressement, sans doute par l'effet d'une réaction inévitable et pour venger la science française du reproche de se confiner chez elle, et de rester étrangère au mouvement scientifique de l'étranger; — cette littérature, disons-nous, a fourni un contingent important à ce nouveau volume du Dictionnaire. Ainsi, M. Garnier analyse avec soin le second volume de Pathologie externe et de thérapeutique de Niemeyer et le premier fascicule de l'ouvrage magistral de Virchow sur les tumeurs.
Lu transition entre la littérature allemande et la littérature médicale française nous est fournie naturellement par l'analyse et l'appréciation faites par M. Garnier de l'ouvrage remarquable récemment publié sur la phthisie, par MM. Hérard el Cornil, ouvrage dans lequel les auteurs, en s'inspirant des recherches et des doctrines de l'Allemagne, ont conserve à leur œuvre ces belles formes de l'exposition française qui, seules, peuvent vulgariser et populariser les idées.
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D'ailleurs, je trouve ici l'occasion et je la saisis, de remercier l'intelligent éditeur, M. Germer-Baillière qui, avec un zèle méritoire, dote notre littérature de traductions et d'ouvrages originaux, qui nous mettent en position de mieux connaître et de pouvoir mieux apprécier cette science de l'Allemagne, vers laquelle tant d'esprits se tournent aujourd'hui.
La Belgique, toujours si laborieuse et si féconde, a été tristement préoccupée , cette année , par l'envahissement général du choléra, qui a beaucoup nui au culte de la science et de l'art. Cependant elle a fourni une application intéressante pour l'art et une question neuve pour la pathologie. M. van "Wetter à appliqué avec succès les propriétés dilatantes de la Laminaria digitata à deux cas d'accouchement provoqué.
L'intoxication par le brome ou le bromisme serait une maladie nouvelle décrite par M. Marcqet constituerait l'analogue de l'iodisme décrit par Rillet. L'existence de l'iodisme ayant été déjà contestée, il est prudent d'attendre de nouvelles observations pour admettre celle du bromisme. D'ailleurs, s'il est vrai que l'iode soit l'antagonisme du brome, et vice versa, rien ne semblerait plus facile que d'empêcher l'une ou l'autre de ces intoxications, en neutralisant l'un de ces agents par l'autre. Mais alors que se produirait-il?...
Une nouvelle interprétation pathogénique du glycogène par le célèbre physiologiste Schiff, constitue la contribution la plus importante de l'Italie dans le mouvement scientifique de l'année. M. Garnier l'a résumée très-attentivement, à cause de son rôle important dans la production du diabète.
C'est d'Amérique que nous sont venues de nouvelles investigations sur l'étiologie des fièvres palustres, dont une simple
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algue constituerait l'agent de production, suivant M. Salisbury.
Le Dictionnaire fait aussi connaître une affection endémique au Brésil, de même qu'elle a été observée pendant longtemps en Egypte, au point d'atteindre un quart de la population. Elle était appelée chlorose égyptienne ou cachexie africaine; au Brésil, elle est appelée Cançaço (faiblesse, débilité). En montrant qu'elle consiste dans la présence d'un helminthe (YAnchylostomum) dans le duodénum, M. Griesinger en Egypte et M. Wucherer au Brésil, ont fait disparaître tout le mystère de cette singulière maladie.
Notre expédition du Mexique n'aura pas été complètement infructueuse, au moins au point de vue de la science médicale. Des accidents mortels ont été observés par nos chirurgiens français, par la présence d'une grande quantité de larves dans le nez sur plusieurs de nos soldats. Faut-il en attribuer la prolifération à la Lucilia homini vorax, comme le veut M. le docteur Coquerel, ou à la Masca carnaria, comme le croient les chirurgiens français au Mexique? L'important, c'est que le vermicide infaillible en est connu : ce sont des injections ou des aspirations de chloroforme. C'est là une sûre conquête de cette campagne.
Si la politesse et l'hospitalité françaises nous faisaient un devoir de commencer par l'indication des principaux travaux de nos confrères étrangers, nous ne devons pas pousser l'abnégation jusqu'à laisser dans l'ombre et le silence ceux de nos compatriotes, ni le mouvement médical dans notre pays pendant l'année qui vient de finir. Le Dictionnaire les rappelle, les analyse et les apprécie dans leur ensemble, comme dans leurs détails. Glanons après lui quelques épis.
Nos Sociétés savantes ont fructueusement employé leurs séances toujours de plus en plus suivies. A l'Académie de médecine, la longue discussion sur le traitement des plaies,
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soulevée par M. J. Guérin, la discussion encore pendante sur la mortalité des nourrissons, celle très-afférente de la Société de chirurgie sur les maternités, celle plus pathologique et qui n'est pas encore terminée à la Société médicale des hôpitaux de Paris, sur le rhumatisme blennorrhagique, à la Société de médecine de Bordeaux, celle sur le traitement de V anthrax, sont les plus importantes de celles dont le Dictionnaire résume les phases et relate les principaux traits dans tout ce qu'ils ont de neuf et d'original.
Dans les diverses parties de la science, il faut signaler notamment :
Les recherches de M. Sappey, sur les vaisseaux et lesnerfs dans les fibro-cartilages, celles de M. Belaieff, sur les lymphatiques du gland, et celles sur les muscles, par M. Rouget, (de Montpellier), dont l'Académie de médecine a récompensé les travaux en se l'associant à titre de correspondant ;
Les nouvelles expériences par M. Voisin, sur le traitement de Yépilepsie, par le bromure de potassium à haute dose ;
L'opération délicate pratiquée par M. Dolbeau, dans un cas d'aménorrhée par absence du vagin, pour ouvrir une voie artificielle à l'écoulement des règles ;
Les intéressants travaux de séméiologie de M. Parrot, suites bruits du cœur, fournissant une nouvelle interprétation des bruits anémiques qui en change tout à fait la signification, comme ceux non moins intéressants de M. Potain sur les bruits du cœur dédoublés ; nouveaux efforts d'observation clinique qui tendent tous les jours à mieux préciser la pathologie de l'organe central de la circulation, en même temps que le sphygmographe en fait mieux connaître la physiologie. C'est à l'aide de cet instrument ingénieux qu'a pu être faite la découverte d'une nouvelle espèce de déplacement du cœur par un médecin portugais, le docteur Alvarenga, qui a conquis dans cette spécialité d'étude une place distinguée.
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Le Dictionnaire devait rappeler, et il rappelle les persévérantes études de M. Woillez, sur la congestion pulmonaire, comme celles de M. Empis sur la granulie, qui ont trouvé, ces dernières, une redoutable opposition dans le remarquable ouvrage de MM. Hérard et Corni 1, sur la phthisie, au point de vue de l'interprétation pathogénique. Il n'en est pas de même des expériences sur l'inoculation du tubercule, commencées par M. Villemin, continuées par lui avec persévérance, et qui répétées en plusieurs pays ont donné partout des résultats confirmatifs. C'est là un des faits les plus saisissants des recherches récentes sur la phthisie pulmonaire et la tuberculose en général, et destiné à apporter de profondes modifications dans la nosolog'e de ces maladies. De ces expériences répétées sur les poumons semble être née la nouvelle doctrine de V emphysème pulmonaire, par M. Villemin, que le Dictionnaire fait connaître.
Le travail intéressant de M. Morel sur une variété de délire, qu'il a désigné sous le nom de délire émotif, est aussi analysé d'une manière concise mais exacte.
D'après une belle observation publiée par un de uos plus méritants confrères des déparlements, ancien interne de Dupuytren, cette affection rare, peu connue, confondue pendant longtemps avec les abcès des os, et que M. Nélaton a désignée sous le nom ^affection douloureuse du tibia, — dénomination qui ne préjuge rien sur sa nature, — serait un étranglement médullaire. Afin d'élucider cette interprétation, M. Garnier produit deux nouveaux faits observés au Brésil.
Le Dictionnaire signale la nouvelle méthode de réduction des luxations avec le caoutchouc, proposée par M. Anger, et qu'il a employée avec succès dans une luxation de l'humérus.
Ayant pour mission d'enregistrer toutes les innovations,
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tous les progrès, loutes les applications utiles et nouvelles, le Dictionnaire a consacré des articles à Vophthalmothérapie ou l'application de la pulvérisation des liquides aux maladies des yeux, de même qu'à la thérapeutique respiratoire, qui toutes les deux relèvent directement des travaux de notre ingénieux collègue, M. Sales-Girons.
M. Garnier a compris également l'importance des études pathologiques sur la température, étude de thermométrie clinique d'un haut intérêt et dont les applications, grâce aux persévérants efforts de notre savant confrère, M. de Robert de Latour, prennent dans la séméiologie l'intérêt et l'attention qu'elles méritent.
Il n'est pas jusqu'aux nouveaux instruments, aux perfectionnements d'appareils réalisés dans l'année, en France comme à l'étranger, qui n'aient reçu une mention proportionnée à leur importance. Tels sont entre autres le stomatoscope, Y ophthalmo fantôme, le lithocrate, le trocart à double courant, la goudronnière et tant d'autres.
C'est ainsi que ce Dictionnaire, dont on me pardonnera de ne pas oublier que je suis le parrain, et dont j'ai été l'introducteur dans la littérature médicale, accorde une place égale à la théorie comme à la pratique, à la science comme à la profession, à ses intérêts moraux comme à ses intérêts professionnels.
Amédée Latour.