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C. Le « royaume » et l'eschatologie

D. La hiérarchie constituée par le Christ.

E. L'infaillibilité de la hiérarchie enseignante.

F. Conclusion : l'Eglise et le « royaume ».

A. Le problème du « royaume de Dieu »

a) Jésus-Christ annonçait le « royaume de Dieu » (ou '( royaume des cieux »). Toute sa prédication messianique avait pour objet l'accomplissement du « royaume ». Rien de plus clair ni de plus formel dans l'Evangile. Mais il s'agit de préciser historiquement ce que Jésus-Christ entendait par le « royaume de Dieu » ; aQn de voir si la conception même que le Christ se faisait de son oeuvre et de sa mission impliquait ou excluait l'établissement d'une Eglise hiérarchique en ce monde.

Or c'est précisément sur cette question fondamentale que l'on rencontre aujourd'hui les objections les plus spécieuses contre l'institution même de l'Eglise par Jésus-Christ, La perspective que le Christ aurait eue de son œuvre messianique et l'idée qu'il aurait conçue de son propre rôle seraient manifestement inconciliables avec l'intention de grouper les ûdèles du « royaume » eu société visible, hiérarchiquement constituée dans les conditions de la vie présente. Les quelques textes de l'Evangik* qui se rapportent directement à l'Eglise ne devraient donc plus être considérés comme exprimant la vraie pensée de Jésus-Christ, mais bien comme résultant d'un travail idtérieur de la conscience chrétienne et d'une élaboration rédactionnelle de l'Evangile.

Les deux systèmes qui ont eu, à cet égard, le plus de vogue, depuis quelcjues années, sont le systèuie du royaume purement intérieur ou spirituel et le système du royaume purement eschatoîogique.

b) Le système du royaume purement intérieur ou spirituel a eu pour principaux champions Auguste Sabatiiîr {Esquisse d'une philosophie de la religion, Paris, 1897, in-S", livre II, chap. 11; De l'essence du

christianisme. Cf. pp. 188-187 et 1 91-194) et Adolphe Harxack (Das Wesen des Christentums, Leipzig, 1901, in-8°. Trad. franc, [nouvelle] : L'essence du christianisme, Paris, 1907, in-16. Cf. pp. 70-100).

D'après ces protestants libéraux, la conception caractéristique du « royaume de Dieu >; par Jésus-Christ est toute morale et spirituelle. C'est le règne de Dieu dans l'àme de chaque croyant ; c'est l'expérience ■ intime du cœur paternel de Dieu ; c'est le sentiment ûlial envers Dieu considéré comme Père. « Le « royaume de Dieu », écrit M. Harnack, « c'est la do- « mination de Dieu, — assurément ! — mais c'est la « domination du Dieu saint dans le cœur des indlvi- « dus ; c'est Dieu lui-même avec sa puissance... » Le « royaume de Dieu », lisons-nous plus loin, « est un « bien purement religieux, la communion intérieure « avec le Dieu vivant ». (Essence du Christianisme. Trad. 1907, pp. 76, 76 et 81.) Inutile d'insister sur le rôle de la paternité divine dans la philosophie religieuse d'Auguste Sabatier et de M. Harnack.

On ne peut nier, du reste, que Jésus-Christ ait tenu pour légitime, selon la tradition juive, une autorité enseignante et une législation rituelle. Jésus-Christ a conçu l'œuvre messianique avec un caractère collectif et social. C'est là un élément qui est commun à Jésus et à ses compatriotes, au christianisme et au mosaïsme. Mais, précisément pour cette raison, d'après les protestants libéraux, tout cela n'est que secondaire et accessoire dans la conception évangélique du « royaume de Dieu ». C'est l'inévitable emprunt aux conditions de temps et de milieu; c'est le vêtement qui change avec les latitudes et qui se métamorphose avec les siècles ; et ce n'est pas en cela que consiste véritablement le « royaume de Dieu » annoncé par Jésus-Christ. Le caractère propre de l'Evangile, ce qui est particulier, distinctif et toujours fécond dans le message du Christ, c'est la notion toute intérieure et spirituelle du « royaume de Dieu » ; l'expérience intime du cœur paternel de Dieu; le sentiment filial envers Dieu. Voilà donc l'essence du christianisme. (La distinction entre l'essentiel et l'accessoire dans la conception évangélique du « royaume de Dieu » est soulignée spécialement par Auguste Sabatier : Esquisse d'une philosophie de la religion, éd. cit., pp. 2o4-'^07; Les religions d'autorité et la religion de l'Esprit, Paris, 190^, in-S", pp. 4^8-46 1.)

Si telle est vraiment la conception du « royaume de Dieu » qu'aurait eue Jésus-Chi'ist lui-même, on voit combien peu primitive, combien peu conforme à la réalité historique, est l'affirmation des évangélistes, prétendant que le Christ aurait constitué une Eglise hiérarchique pour procurer, sous une forme sociale et collective, le « royaume de Dieu » en ce monde. Toute différente était la pensée de Jésus-Christ, pensée d'un royaume exclusivement intérieur et spirituel. « Le royaume de Dieu ne vient pas avec des signes « apparents. On ne dira pas : il est ici ou il est là. « Car le royaume de Dieu est au dedans de vous- « mêmes, ivrii ùaw ètti». » (L.uc. xvii, 20, ai.)

c) Passons maintenant au système du royaume purement eschatoîogique. En France, le représentant le plus écouté de cette opinion est, à coup sûr, M. Alfred Loisv (L'Evangile et l'Eglise, Paris, 1902, in-16, pp. 24-26, 67 et 68, 90-92, iio-ii3, 180- 184. — Autour d un petit livre; Paris, 1908, in-16, pp. 66-70, i58-i6a, 170-178, 175-177. — Les Evangiles synoptiques. Tome I, Ceffonds, «907, in-S", pp. 226- 253. — Simples réflexions sur le Décret « Lameniabili » et sur l'Encyclique « Pascendi», Ceffonds, 1908, in-16, pp. 75-77, 98, 107, 127. — Quelques lettres sur des questions actuelles et sur des événements récents ; Ceffonds, 1908, in-16, pp. 112 et 118, 128 et 124, i64 ' et i65, 286 et 287).

ÉGLISE (DANS L'ÉVANGILE

D'après M. Loisy, faisant écho à bon nombre de critiques d'outre-Rhin, le « royaume de Dieu » était conçu par Jésus-Christ comme essentiellement collectif et social, mais aussi comme totalement étranger aux conditions de la A'ie présente. La notion du « règne messianique « couramment admise par les Juifs de cette époque et pleinement adoptée par Jésus, aurait été purement et simplement identique à la notion du règne final et définitif du Dieu: d'où le nom de royaume « cschatologique ». Lorsque Jésus proclamait imminente la « venue du royaume », c'est, du même coup, la fin du monde qu'il déclarait imminente. Le Christ de l'histoire ne songeait donc nullement à perpétuer son œuvre ici-bas et à rien organiser dans un monde censé près de finir. L'enseignement authentique de Jésus est celui de l'universel détachement et de la joyeuse espérance en vue du triomphe prochain de la justice divine.

« Tout l'enseignement moral du Christ est conçu en ■vue de ravènemenl du règne de Dieu, avènement qui n'est pas censé devoir se faire attendre indéfiniment, on se produire par une lente transformation de l'humanité, mais qui est supposé prochain, ou plutôt imminent. » {Synoptiçues,\, ip. 236.)

« Le règne de Dieu est proprement l'ère de bonheur dans la justice, qui va être inaugurée dans une manifestation de puissance, la subite transformation des choses, Texaltation du Messie... Entre l'Evangile et le règne de Dieu, la transition devait se faire en un instant, mais cet instant était capital. Avant l'ère de gloire, c'était le moment de la justice. Autant qu'on peut le conjecturer, Jésus ne se figurait pas le jugement de Dieu comme une grande séance où le sort de l'humanité serait débattu et csù chacun recevrait, en présence de tous, la sentence qui déciderait de son sort pour l'éternité. Il concevait plutôt une sorte de sélection qui s'opérerait inopinément et en un clin d'œil sur les hommes alors existants ; les justes seraient comme ravis à Dieu, transportés au lieu de la félicité messianique, mués en êtres immortels, tandis que les autres seraient abandonnés sans doute à leur châtiment, à un état de mort qui n'excluait pas la douleur. Les justes ressusciteraient en même temps. » {Ibidem, p. 237.)

Pendant le demi-siècle qui suivit la Passion, un lent travail de la conscience chrétienne vint corriger peu à peu et « réinterpréter » les paroles de Jésus, pour les mettre en harmonie avec le développement de l'Eglise naissante. De ce travail anonyme et collectif résulte la tradition consignée dans nos Evangiles synoptiques. Voilà pourquoi la perspective eschatologique n'y apparaît plus qu'imprécise et comme estompée. Mais la critique interne permet de comprendre que la majeure partie des enseignements évangéliques ne prend sa vraie signification qu'en vue de l'imminence de la fin du monde. La critique interne parvient, de la sorte, à dégager ou à reconstituer l'Evangile historique de Jésus, l'Evangile du royaume purement escliatologique. D'ailleurs, même après le travail rédactionnel, quelques textes caractéristiques demeurent encore et témoignent de la croyance iirimitive à la toute prochaine yenue du Fils de l'Homme sur les nuées du ciel. {Matth., x, 23; XVI, 28; XXIII, 36 et 39; xxiv, 34 ; xxvi, 29 et 64 ; et les passages parallèles.)

On sait comment la théorie moderniste rattache néanmoins l'Eglise à l'Evangile. Sans doute, une E"-lise hiérarchique, établie clans les conditions de la vie présente, demeurait parfaitement étrangère à la perspective du Christ. Sans doute, les croyances et les institutions de l'Eglise chrétienne se sont plus ou moins totalement transformées elles-mêmes, selon la culture intellectuelle et le milieu social de chaque époque. Mais l'Eglise chrétienne perpétue ici-bas le mouvement religieux qui a été inauguré par Jésus-

Christ; elle émane donc vraiment d'une impulsion du Christ. Le message de détachement et d'espérance en vue du « royaume de Dieu », message que Jésus présentait à ses contemporains, c'est l'Eglise chrétienne qui n'a cessé, depuis lors, de le présenter aux générations successives. « L'Eglise, en toute vérité, « continue l'Evangile, maintenant devant les hommes '( le même idéal de justice à réaliser, pour l'accomh i>lissement du même idéal de bonheur. Elle conti- <( nue le ministère de Jésus selon les instructions « qu'il a données à ses ajxjtres; en sorte qu'elle est « fondée sur les plus claires intentions du Christ. » {Autour d'un petit livre, p. 1 69.) L'Eglise chrétienne est donc, somme toute, le résultat inattendu, mais légitime, de la prédication messianique du «royaume de Dieu ».

Nulle équivoque, du reste. Cette continuité entre l'Evangile et l'Eglise, d'après les modernistes, provient exclusivement de V impulsion première donnée à un mouvement d'évolution perpétuelle. Bien que l'Eglise trouve son point de départ dans l'Evangile du Christ, l'Eglise n'a été ni prévue ni constituée par le Christ. La notion d'une Eglise hiérarchicpie se trouve, en effet, manifestement incompatible aA'ec la notion du royaume purement cschatologique. Ecoutons encore M. Loisy : « J'ai nié que Jésus ait, à proprement « parler, fondé une Eglise, avec ses organes de gou- « vernement et ses usages de culte, parce que les « textes, interprétés selon le sens et les garanties « qu'ils offrent à l'historien, permettent d'affirmer « que le Christ n'a fait autre chose, jusqu'à la fin « de son ministère, qu'annoncer l'avènement pro- « chain du royaume des cieux. » (Quelques lettres, p. 237.)

d) Les protestants orthodoxes rejettent le système du royaume purement intérieur ou spirituel et le système du royaume purement eschatologique. Ils estiment que le « royaume de Dieu », d'après l'Evangile, est essentiellement collectif et social, et que ce « royaume » comporte une première période ici-bas, dans les conditions mêmes de la vie présente. Par suite, les protestants orthodoxes admettent que Jésus- Christ a, non seulement prévu, mais constitué la société visible et permanente des chrétiens, nommée VEglise.

Que rejettent-ils donc de la conception catholique de l'Eglise? — Ils rejettent la notion d'une hiérarchie perpétuelle établie, de droit diA'in positif, par Jésus-Christ lui-même, hiérarchie qui possède juridiction gouvernante, magistère enseignant, sacerdoce sacrificateur. Pour les protestants, Jésus-Christ n"a rien organisé de semblable; il n'a pas créé d'intermédiaires obligatoires entre la conscience et Dieu. Sur la conduite à tenir, sur la doctrine à croire, sur les moyens religieux de sanctification, le dernier mot doit appartenir an jugement privé de chaque individu, en face delajiarole de Dieu, contenue exclusivement dans la Bible.

Sans doute, l'Evangile réclame que les fidèles soient groupés en société permanente : pour prier en commun, pour lire et commenter la parole de Dieu, pour célébrer le baptême et la cène, pour pratiquer la charité fraternelle. Mais il ne s'agit pas d'obéir à une hiérarchie, en tant que dépositaire de l'autorité même du Christ et organe authentique de la vérité chrétienne.

Sans doute encore, le bien social de l'Eglise ellemême exigera une organisation hiérarchique : car nulle société humaine, visible et permanente, ne peut vivre et durer sans une autorité qui la gouverne. Mais l'organisation hiérarchique dans l'Eglise n'a pas été constituée, une fois pour toutes, par Jésus-Christ luimême, La raison d'être de cette hiérarchie est, exclu-

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sivement, une nécessité pratique du bien commun. Le caractère de la hiérarchie spirituelle dans l'Eglise ne sera pas, quant à son origine, essentiellement différent du caractère de la hiérarchie temporelle dans l'Etat. De part et d'autre, le principe fondamental pourra être de droit divin, comme répondant à l'intention manifeste du Créateur. Mais, de part et d'autre aussi, la forme extérieure, la détermination concrète, seront de droit humain; elles résulteront des conditions particulières de chaque milieu; elles varieront avec les circonstances historiques de chaque époque. Toujours enfin, et quel qu'il soit, le verdict purement humain de la société religieuse, de l'Eglise, demeurera subordonné aune règle supérieure; c'està-dire au jugement privé de chaque conscience chrétienne :

« Tout protestant est Pape, une Bible à la main. » La controverse entre catholiques et protestants orthodoxes, à propos de l'Eglise, porte donc sur l'existence d'une hiérarchie perpétuelle. Oui ou non, Jésus- Christ a-t-il confié à l'apôtre Pierre et au collège apostolique le pouvoir exclusif et perpétuellement transmissible de gouvei-ner VEglise, d'enseigner l'Eglise et enfin de célébrer, dans l'Eglise, le sacrifice de la Nouvelle Alliance? Juridiction, magistère, sacerdoce, tels sont, en effet, dans la doctrine catholique, les attributs essentiels de la hiérarchie ecclésiastique. Tous trois sont révoqués en doute par la théorie protestante.

(Le meilleur exposé de cette théorie se trouve dans l'ouvrage posthume de P.-F. Jalaguier, professeur à Montauban : De l'Eglise, Paris, 1899, in-8", pp. 28 et 24, 26-28, 48-5o, 325.)

e) Depuis la « Réforme » jusqu'à ces derniers temps, la démonstration apologétique, au sujet de l'Eglise, consistait tout entière dans cette controverse avec les protestants orthodoxes. L'unique problème était de bien déterminer la nature des prérogatives conférées par le Christ à saint Pierre et au collège apostolique.

Aujourd'hui, les maîtres de la «critique libérale », c'est-à-dire les rationalistes, les protestants libéraux, les catholiques modernistes, ont posé une « question préjudicielle » bien autrement paradoxale : Jésus- Christ a-t-il voulu créer une Eglise visible? Jésus- Christ a-t-il même pu songer à une création pareille? Jésus-Christ n'avait-il pas, de son rôle et de son œuvre, une notion et une perspective inconciliables avec l'existence de toute Eglise?

Tel est le problème du royaume de Dieu, que les uns ont cru résoudre par le système du « royaume » purement intérieur ou spirituel, et les autres par le système du « royaume » purement eschatologique.

Voilà pourt|Uoi nous ne devrons établir le caractère hiérarchique de l'Eglise, contre les protestants orthodoxes, qu'après avoir discuté au préalable sur le « royaume de Dieu » dans l'Evangile.

Contre Auguste Sabatier et M. Harnack, il s'agira du caractère social de ce « royaume ».

Contre M. Loisy et ses approbateurs, il s'agira du rapport entre le « royaume » et l'eschatologie.

B. Le caractère social du « royaume »

a) Tout n'est pas à rejeter dans la théorie de .Saba- TiER et de M. Harnack. II est hors de doute, en effet, que le « royaume de Dieu » selon l'Evangile comporte essentiellement une rénovation morale et spirituelle dans l'âme de chaque individu. Il est non moins hors de doute i\v\e cette rénovation intérieure a pouieffet caractéristique le sentiment filial envers Dieu considéré comme Père. De telles conceptions religieuses n'étaient pas étrangères, il est vrai, à l'Ancien

Testament; on peut même dire qu'elles sont la fleur de l'enseignement prophétique. Mais, dans l'Evangile, elles atteignent une pureté, une perfection, une sublimité inconnues jusqu'alors. Elles sont mises en contraste accusé avec la notion formaliste et charnelle que se faisait de la religion et du messianisme le commun des Juifs au temps du Sauveur. Ce n'est donc pas sans fondement qu'Auguste Sabatier et M. Harnack voient dans l'aspect intérieur ou spirituel du « royaume de Dieu », dans l'amour ûlial envers le Père céleste, l'élément spécifique, le caractère distinctif de l'Evangile de Jésus.

Qu'on relise, en particulier, le sermon sur la montagne, tel que le présente saint Matthieu. Dès les premiers mots du discours, Jésus afTirme la nature spirituelle du « royaume de Dieu » : car ceux-là seuls y méritent le nom de « bienheiu-eux » qui sont les plus éprouvés, les plus accablés aux yeux du monde^ {Matth., V, 3-12.) Ce sera donc par les œuvres les plus difficiles et les plus saintes que devront se faire discerner au dehors les messagers du « royaume ». {Matth., V, 13-17.) Tout le développement qui suit oppose la justice du « royaume » à la justice du judaïsme vulgaire : cette justice de la synagogue consistait principalement dans la pratique matérielle du code mosaïque, et se confondait en somme avec la casuistique des rabbins; la justice du « royaume » exige, au contraire, la plus haute et la plus intime perfection de la conscience morale : humilité, charité, chasteté, pardon des injures et autres vertus. {Matth., v, 21 ; vi, 8.) Et pourquoi de telles leçons? — « Pour que vous soj^ez vraiment les « fils de votre Père qui est aux cieux. » (Mat th., v, 45.) « Soyez donc parfaits comme votre Père céleste '( est parfait. » (Matth., v, 48.) La prière des enfants du « royaume » sera donc une prière filiale : Notre Père. (S/a t th., vi, 9.)

L'erreur d'Auguste Sabatier et de M. Harnack n'est pas d'avoir présenté le « royaume de Dieu » dans l'Evangile comme intérieur ou spirituel, mais de l'avoir présenté comme purement intérieur et spirituel, et d'avoir vu, dans le sentiment filial envers Dieu, toute l'essence du christianisme.

b) L'essence du christianisme. — D'après Auguste Sabatier et M. Harnack, la conception collective et sociale du « royaume » est l'élément que Jésus a hérité de la tradition juive, l'élément commun au judaïsme et au christianisme; tandis que la conception morale et spirituelle serait l'élcnient ajouté par Jésus, l'élément propre au christianisme. La conclusion correcte serait donc t\viel' essence totale du christianisme (ce qui constitue intrinsèquement le christianisme) comprend à la fois l'idée traditionnelle du « rojaume » collectif et social (élément générique), et l'idée relativement nouvelle de la perfection intérieure exigée dans ce même « royaume » (élément spécifique). Or, d'après Auguste Sabatier et M. Harnack, l'idée traditionnelle doit être considérée comme étrangère à l'essence du christianisme, comme chose accessoire et accidentelle dans le « royaume de Dieu » ([ue décrit l'Evangile. Mais la seule idée « nouvelle » (le la perfection intérieure, du sentiment filial envers Dieu, devrait être considérée comme formant toute a l'essence du christianisme ». C'est là une conclusion gravement sophistique et fausse, que M. Loisy n réfutée, dans l'Evangile et l'Eglise, avec une lucidité remarquable. Nous n'avons qu'à citer.

« Il y aurait oussi peu de logi<jue à prendre pour l'e^senre totale d'une religion ce qui In différencie d'avec une autre. La foi monothéiste est commune au judaïsme, au christianisme et à rislamisnic. On n'en conclura pas que l'essence de ces trois reli>,''ons doive être cherchéeen dehors de ridée monothéiste. Ni le juif, ni le chrétien, ni le

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musulman n'admettront que la foi à un seul Dieu ne soit pas le premier et principal article de leur symbole. Chacun critiquera la forme particulière que l'idée reçoit dans la croyance du voisin; mais aucun ne s'avisera de nier que le monothéisme soit un élément de sa religion, sous prétexte que le monothéisme appartient aussi à la religion des autres. C'est par leurs diîl'érences qu'on établit la distinction essentielle des religions, mais ce n'est pas uniquement par ces difîérences qu'elles sont constituées. Il est donc souverainement arbitraire de décréter que le christianisme doit être essentiellement ce que l'Evangile n"a pas emprunté au judaïsme, comme si ce que l'Evangile doit à la tradition juive était nécessairement de valeuisecondaire. M. Harnack trouve tout naturel de mettre l'essence du christianisme dans la foi au Dieu Père, parce qu'il suppose, assez gratuitement d'ailleurs, que cet élément de l'Evangile est étranger à l'Ancien Testament... Jésus n'a pas prétendu détruire la Loi, mais l'accomplir. On doit donc» attendre à trouver dans le judaïsme et dans le christianisme des éléments communs, essentiels à l'un et à l'autre, la différence des deux religions consistant dans cet accomplissement, qui est propre à l'Evangile, et qui, joint aux éléments communs, doit former l'essence totale du christianisme... « {L'Evangile et l'Eglise^ Introduction, pp. xvi-xviii. (Cf. ibidem, chap. i, pp. 12 et 13.) (I II est certain que le Christ évangélique n'a pas fait deux parts dans son enseignement, l'une comprenaiit ce qui aurait une valeur absolue, et l'autre ce qui aurait une •valeur relative, pour l'adaptation au présent. Jésus parlait pour dire ce qu'il pensait vrai, sans le moindre égard à nos catégories d'absolu et de relatif. Mais qui donc a distingué, dans la notion du royaume, l'idée du royaume intérieur, qui aurait une valeur absolue, et l'idée du Toyaume à venir, qui n'aurait eu qu'une valeur relative.' Qui donc a trouvé, dans la conscience filiale du Christ, un élément de portée universelle, la connaissance du Dieu Père et un élément juif, dont l'unique avantage était de situer Jésus dans l'histoire, et qui était l'idée du Messie.' » [Ibidem, p. 61.)

c) Jésus et la conception traditionnelle du Messianisme. — Nos adversaires ne songent même pas à contester le caractère essentiellement collectif et social du règne messianique, d'après l'Ancien Testament, d'après la littérature apocaljptique, d'après le rabbinisme, d'après la tradition unanimement reconnue en Israël (quoi qu'il en soit de la diversité des conceptions juiAes sur d'autres aspects du problème).

Or, quel est donc le message du Sauveur? — Ecoutons la réponse : « Les temps sont révolus. Voici a venir le royaume de Dieu. Faites pénitence et ï croyez à l'Evangile. » {Marc, i, i5.) En d'autres termes, Jésus vient accomplir la grande œuvre messianique prédite autrefois par les prophètes, annoncée tout récemment par Jean-Baptiste, attendue par Israël avec une inlassable espérance.

Jésus n'admet évidemment pas sans réserve la conception du « royaume », courante parmi les Juifs. II exclut l'idée de grandeur mondaine, de victoire théâtrale, qui déparait le messianisme vulgaire. Il met en relief l'universalisme à venir du « royaume ». II accentue et surélève la perfection morale et religieuse comportée par l'Evangile du « royaume de Dieu ». Mais enfin c'est bien le règne messianique, c'est bien l'attente d'Israël, qu'il entend accomplir: c'est donc un « royaume » essentiellement collectif et social.

N'insistons pas sur les nombreux passages de l'Evangile où le Christ applique franchement à son œu'VTe les prophéties du règne messianique. (Par exemple, Math., v, 17 et 18; viii, 10-12; xxi, 42-44; XXII, 4 '-45.) Rappelons seulement les déclarations pour ainsi dire officielles à cet égard qui fm-ent faites par Jésus dans la synagogue de Nazareth {Luc., iv, 16-22) et celles, plus catégoriques encore, qui suivirent l'ambassade des envoyés de Jean-Baptiste {Matth., XI, 2-1 5). En l'une et l'autre circonstance, Jésus affirme que son rôle est d'installer enûn le

règne messianique prédit par les prophètes; et il évoque spécialement les magnifiques oracles du livre d'Isaie (chap. lxi), où le voyant chante la délivrance finale du peuple Dieu et les gloires de la Jérusalem nouvelle, « épouse chérie de Jahvé ». (Cf. Condamin, Le Livre d'Isaie, Traduction critique, Paris, 1906, in-8°. pp. 354-356.)

Lorsque Jésus-Christ lui-même décrit son œuvre et son rôle avec une si parfaite netteté, comment peuton nier le caractère social, le caractère « essentiellement » collectif du « royaume de Dieu » dans l'Evangile? Comment peut-on nier que l'intention capitale du Christ fût d'accomplir et de vérifier, — tout en la perfectionnant, — la conception traditionnelle du règne messianique?

d) La description évangélique du « royaume de Dieu ». — Une observation nouvelle éclairera et corroborera la constatation précédente. Bon nombre de paraboles, dans lesquelles Jésus décrit le « royaume de Dieu », nous représentent ce « royaume » comme social et collectif. Le symbolisme lui-même de ces paraboles regarde les hommes en tant que formant une collectivité, une société visible.

Par exemple, trois paraboles concernent le mélange des bons et des mauvais ici-bas: le « royaume » est donc le champ du père de famille, où poussent à la fois l'ivraie et le bon grain {Matth., xiii, 24-3o et 36-43); c'est le filet du pêcheur, où se confondent bons et mauvais poissons {Matth., xiii, 47-5o); c'est le cortège nuptial, où marchent côte à côte les vierges sages et les vierges folles. {Matth., xxv, i-i3.)

Même remarque au sujet des paraboles où le « royaume » est comparé à un grand repas (e. g. Matth., XXII, 2-1^; Luc, xiv, 16-24): symbole naturel et classique d'union extérieure, de communauté sociale. Même remarque encore au sujet des paraboles où le « royaume » est comparé à une vigne, dans laquelle on collabore à un travail commun {Matth., XX, i-i5; xxi, 33-45 et parallèles).

D'autre part, les textes concernant l'avenir du « royaume », les textes d'ordre esckatologique {nous les rencontrerons plus loin) soulignent manifestement le caractère objectif, extérieur, social et collectif du « royaume de Dieu » dans l'Evangile. (Cf. Loisy, L'Evangile et l'Eglise ; pp. 7 et 8.)

e) Le texte de saint Luc XVII,20-21. — Nous arrivons à l'unique passage des Evangiles où l'on ait prétendu rencontrer quelque indication positive en faveur de la conception purement intérieure et spirituelle du « royaume » : Non venit regnum Dei cum ohservatione {u-ttà. r.v.py.rr.pri'nuç) • neque dicent: ecce hic aut ecce illic Ecce enim regnum Dei intra vos est.

(/; ^y.iù.tia. tc>\j 0£îû êvri; iy.ûv èsTo.)

Supposons, d'abord, que ce texte signiQe réellement : Le " royaume de Dieu » ne vient pas avec des signes apparents. On ne dira pas : il est ici ou il est là. Car le « royaume de Dieu » est au dedans de vousmêmes.

Nous ne pouvons oublier néanmoins que, partout ailleurs, l'Evangile présente le « royaume » comme extérieur et visible, comme social et collectif. Nous ne pouvons oublier que, d'après sa déclaration formelle et réitérée, le Christ prétend accomplir le règne messianique des prophéties d'Israël. Voilà un élément du problème qui demeure incontestable.

Or, quand une chose a deux aspects et quand on entend mettre vivement l'un des deux en relief, on peut raisonnablement affirmer ce point de vue en termes si exclusifs qu'il paraisse être le seul : et pourtant nulle méprise n'est alors possible, l'autre aspect demeurant connu et acquis par ailleurs. Pour exciter les fidèles à entendre le sermon avec esprit de foi, on leur dira par exemple : « la parole du pré-

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« dicaleur n'est pas celle d'un homme : elle est la « parole même de Dieu ». Semblable flgure de langage ne trompera personne : l'hyperbole est évidente. Pareillement, on comprendra ce que l'Evangile entend signifier lorsqu'il déclare que « le royaume « de Dieu ne vient pas avec des signes apparents », que a le royaume de Dieu est au dedans de nous », bien qu'il décrive par ailleurs ce même royaume comme essentiellement collectif et social. En dételles conditions, la portée de la formule sera d'accentuer l'excellence et l'importance de l'aspect intérieur et spirituel du « royaume ». On attirera énergiquement l'attention sur ce point de vue trop oublié, en disant : « Le caractère social, extérieur, collectif du royaume « n'est rien. Le caractère moral et spirituel est le « seul véi'itable. Le « royaume de Dieu » n'est pas « au dehors : il est dans les cœurs. » Chacun doit comprendre ce que signifient de telles expressions, qui n'empêchent pas l'aspect extérieur et collectif de rester incontestablement essentiel.

Mais nous ne ci-oyons jjas que la formule : regnum Dei intra cws est soit correctement traduite par cette jjhrase : Le royaume de Dieu est au dedans de vousmêmes. Jésus-Christ, en effet, d'après saint Luc, répond à une question des pharisiens. Il s'adresse donc à des incrédules, bien distincts des « disciples » (cf. verset 22). Il parle à des hommes qui restent par leur faute en dehors du « royaume de Dieu ». Par suite, on ne voit pas trop comment le Sauveur poui-ra leur dire : « Le royaume de Dieu est au dedans de « vous-mêmes », selon la théorie du royaume purement intérieur et spirituel. Car il leur déclarerait en ce cas : « Vous réalisez en vous-mêmes le royaume « de Dieu. Vous possédez les sentiments qui font « régner le Père céleste au fond de vos coeurs. » Assurément, rien ne répugne davantage au contexte. Pour trouver, malgré tout, une interprétation qui favorise M. Harnack, on est obligé de recoui-ir à des hypothèses gratuites, aux circonlocutions les moins vraisemblables et les plus compliquées. Par exemple : « Le royaume de Dieu est de telle nature qu'il doit « se réaliser au dedans de vous-mêmes, pourvu que « vous le vouliez et que vous en soyez dignes. » C'est une étrange manière, on l'avouera, de traduire la phrase : regnum Dei intra vos est!

Au contraire, le sens tout naturel du passage entier de saint Luc nous paraît être le suiAant. Dominés par une conception toute mondaine du « ro jaunie », les pharisiens attendent quelque bouleversement j)olitique, Aoire même quelque prodige céleste, pour inaugurer l'âge messianique. C'est à ce point de Aiie qu'ils interrogent le Christ : « Quand donc va venir « le royaume de Dieu?» — Et Jésus corrige leur double erreur. Le « royaume de Dieu » n'est pas un royaume de gloire mondaine, mais un royaume d'abnégation et d'humilité. Le royaume de Dieu n'est pas une chose qu'il faut attendre comme à venir; c'est une cliose qu'il faut reconnaître comme présente. Le règne messianique est inauguré par le fait même de la prédication publique de Jésus-Christ, et par le fait même du groupement des disciples de Jésus-Christ, w Le royaume de Dieu », répondra donc le Sauveur aux l)harisiens, « ne vient pas avec manifestations exté- " rieures (//srà rK/i«T/;p,7£w;). N'attendez donc ni l)ou- « leversement politique, ni prodige céleste. On ne " dira j)as : il est ici, ou : il est là! Non. Le royaume « de Dieu existe déjà au milieu de vous, (i-ri; 6y<Sv « «JTt>.) Sachez donc le reconnaître tel qu'il est. » Pareille explication ne fait aucune violence aux paroles évangéliques et s'accorde exactement avec le contexte.

Il n'est donc pas permis de recourir à la phrase : regnum Dei intra vos est, pour mettre en doute le I

caractère social, le caractère essentiellement collectif du « royaume de Dieu » dans l'Evangile.

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