VI. Conclusion
A. Origine des Egyptiens
I. Las races. — Tous les hommes descendant d'un même couple, dont l'habitacle semble bien avoir été une région de l'Asie centrale, la question se pose de savoir si ce fait est dans quelque mesure confirmé ou infirmé par l'histoire des anciens Egyptiens. Quelle est, d'après les documents authentiques, l'origine de ce peuple? Vient-il de l'Asie, de la Libye, du centre de l'Afrique? Ou même, vient-il de l'clranger et n'est-il pas autochtone? Il semble, en effet, que la civilisation égyptienne, si nettement caractérisée, et restée sensiblement la même pendant plus de 4 000 ans, n'ait aucun rapport de filiation, de parenté même, avec les autres civilisations antiques de l'Orient, et soit née tout entière et de toute pièce dans la vallée du Nil. Telle on l'admire sur les monuments des derniers Pharaons, telle on la reconnaît dans ses éléments essentiels, au début de l'histoire. Le problème longtemps resté insoluble est entré, ces dernières années, dans une nouvelle [)hase. Les fouilles archéologiques accomplies sur divers j)oints de ce sol inépuisable de l'Egypte, par MM. ue Mou(;ax, Pethie, Amélineai', QiiBELL, ont fourni de nouvelles données qui permettent de tenter une solution au moins provisoire.
Ces fouilles nous apprennent qu'il faut distinguer deux peuples de race dificrente, les Egyptiens i)ropreraent dits, auteurs de la civilisation appelée égyplicnne, et un autre peuple plus ancien, picmier occupant de la vallée. Ce peui)le i>rimilif, soumis par les Egyptiens conquérants, appartenait à la race libyenne représentée aujourd'hui par les Berbères et les kabjles, il ne porte aucun trait de ressemblance aA ec les races asiatiques. D'après les monuments retrouvés
récemment, armes, poteries recouvertes de peintures grossières, c'était un peuple de pécheurs et de chasseurs, qui ne semble rien avoir demandé à la culture du sol. On ne Aoit dans leurs dessins ni bœufs, ni ânes, ni moutons, mais en revanche des animaux aujourd'hui sauvages, gazelles, antilopes, que ces aborigènes avaient apprivoisés et domestiqués. Combien de temps furent-ils les tranquilles possesseurs du pays? A quelle époque entrèrent-ils en lutte avec les étrangers envahisseurs, guerriers valeiu-eux et intrépides, qui finirent par les refouler hors de la vallée? Il est impossible de le déterminer avec quelque précision. Les nouveaux venus, groupés sous l'autorité de Menés, leur premier roi, s'établirent fortement dans la région conquise, bâtirent des villes, cultivèrent le sol qui devait les nourrir si libéralement et fondèrent ce peuple puissant qui fut les Egyptiens. D'où venaient ces conquérants? Etaientils asiatiques? Ici, tous les indices sont convergents, ressemblance de traits avec les peuples établis sur les bords de la mer Rouge, siu-tout dans l'Arabie du Sud, nez aquilin, barbe pointue, chevelure soyeuse, un pagne pour tout vêtement, tout nous parle d'une origine orientale.
On avait cru autrefois, et c'était l'opinion de Lepsrs, qu'ils avaient pénétré en Egypte par l'isthme de Suez et s'étaient avancés graduellement jusque vers la première cataracte. Les nou\elles découvertes, coiifirmées d'ailleurs par la tradition éthiopienne et égyptienne, prouvent, semble-t-il, que la civilisation, au lieu de remonter le cours du Nil, le descendit et que les vainqueurs venus d'Arabie par l'Ethiopie ou par le Ouadi Hammamat se fixèrent d'abord en Haute- Egypte d'où peu à peu ils gagnèrent le Nord et s'étendirent jusqu'à la mer. Telles sont donc les données actuelles de l'histoire, données qu'on ne saurait considérer comme définitivement acquises mais qui ont pour elles toutes les probabilités : un peuple autochtone établi à l'origine sur les bords du Nil. un autre peuple venu d'Asie le dépossédant et fondant l'enqiire égyptien.
Ces conclusions ne saui'aient faire difficulté à l'exégète. Les renseignements ethnographiques de la Bible, au chapitre x de la Genèse, sont vagues et flottants, les interprétations traditionnelles ne sont nullement d'accord, il ne restequ'unpointabsolument hors de doute, la descendance de tous les ])euples d'un seul homme. Or ce fait, garanti par la Révélation, ne peut en aucune façon être contredit par l'histoire. Entre le berceau de l'humanité et les points de déjiart historiquement constatés des différentes nations, quel est le moyen de mesurer le temps écoulé, les distances locales parcourues? Les premiers habitants de l'Egypte, à nous connus aujourd'hui, semblent plutôt africains et ne portent aucune empreinte asiatique. Soit! Mais ([ui serait à même d'assurer qu'à une époque reculée les Africains ne vinrent pas d'Asie? Est-il nécessaire pour cela qu'ils aient gardé des ressemblances évidentes avec leurs congénères restés plus près du berceau? Assurément non. Les conditions climatériiiues, le temps, les iniluenccs du milieu ont pu effacer ces ressemblances. Au reste, la ditl'érenciation des races est un problème qui attciul encore une solution. En l'aljsence de documents, les origines de Ihunuinité restent hors de l'histoire, et dans cette période obscure et ténébreuse, seule la foi projette quelque lumière.
II. Souvenirs primitifs. — Avant de ([uitter les anciens Egyptiens, demandons-leur s'ils n'auraient I)oint conservé quelque souvenir de leur origine, des scènes et des événements qui se passèrent avant la dispersion des peuples : paradis terrestre, tentalion.
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chute, perversité des premières générations, déluge, tour de Bal)el. A vi'ai dire, tous ces faits, si bien connus des annales babjlonicnnes. les dociunents égyptiens les ignorent. Ils ne font aucune mention d'une préhistoire asiatique, tout ce qu'ils racontent se passe en Egypte. Les Egyptiens, comme la plupart des peuples, mettent à leurs débuts une période de bonheur et de prospérité (cf. le mythe d'Osiris). Mais cette période d'une vie idéale, qu'ils placent sous le règne du glorieux Osiris, ne se ferma point en punition d'une désobéissance, elle finit avec la mort tragique du grand roi qui en était l'organisateur. Dans la suite, les Egyptiens avec un peu moins de félicité et quelques injustices en plus de la part de leurs gouvernants, continuèrent à remuer le sol de leur riche vallée. Leurs devanciers dans ce pays, les archers primitifs, refoulés sur les frontières, restés ennemis héréditaires, vinrent parfois troubler les jours heureux des paisibles agriculteurs, mais ceuxci saA aient aussi manier l'arc et les flèches, monter les chevaux et conduire les chars de guerre, ils furent toujours vainqueurs.
Une légende, gravée sur les tombeaux des rois de la XIX* et de la xx'" dynastie, parle d'une destruction des honmies tentée jjar les dieux. Rà régnait à Héliopolis, il apprend un jour que les hommes se pervertissent et blasphèment son nom. Il réunit aussitôt son conseil et, après délibération, il est décidé que la déesse Hathor ira venger la majesté divine en exterminant les coupables qui s'enfuient déjà sur les montagnes. La terrible guerrière ne s'acquitte que trop bien de son oflice et fait couler à flots le sang des Egyptiens. Rà effrayé en apprenant cet affreux carnage, et craignant de voir périr la race humaine, veut arrêter la déesse, il n'y parvient qu'en usant d'un stratagème. Il inonde toute la vallée, à une hauteur de quatre palmes, d'un liquide capiteux. Le matin, Hathor arrive, trouve la plaine couverte de ce liquide, elle y mire son beau visage, puis boit à satiété, s'enivre et ne voit plus les hommes. Rà en profite pour la ramener au ciel. — Un passage du livre des morts fait également allusion à une inondation qui couvrira tovite la terre. C'est le dieu Atoum d'Héliopolis qui parle : « Voici, je m'en vais défigurer ce que j'ai fait. Cette terre dcA'iendra de l'eaii par une inondation, comme elle était au commencement. C'est moi qui resterai seul avec Osiris, et je prendrai la forme d'un petit serpent qu'aucun homme ne connaît et qu'aucun dieu ne peut voir. Je vais faire du bien à Osiris, je lui donnerai le pouvoir sur le monde inférieur, son fils Horus héritera de son trône dans l'île des flammes » (cité par Naville, La religion des anciens Egyptiens, \). 187).
Ces deux légendes n'ont rien de commun avec le déluge biblique, elles appartiennent à la mythologie égyptienne, et rien n'autorise à leur attribuer une provenance asiatique. Elles germèrent, comme tant d'autres, dans les cerveaux féconds qui avaient inventé Aloum, Rà et Osiris. Cependant dans l'une et dans l'autre perce quelque analogie avec notre déluge. Dans la première, c'est la perversité des hommes et la résolution divine de les châtier et de les détruire; dans la seconde, c'est le déluge ravageant la terre entière. Au reste, si grandes sont les différences qu'on ne peut en aucune façon songer à quelque dépendance.
B. Les Hébreux en Egypte
L Abraham. — « Facta est nuteni famés in terra, descenditque Abram in Aegyptum, ut peregrinaretar ibi » {Gen., xii, 10). Le voyage d'Abraham en Egypte n'est positivement confirmé par aucun document
égyptien. A cela rien d'étonnant, les annales égyptiennes, ainsi que celles de Babjdone, ne racontent guère autre chose que des Aictoires et des campagnes glorieuses, elles ne parlent des peuples étrangers que pour relater leurs défaites et leur soumission. Le voyage d'Abraham, le séjour des Hébreux, n'étaient pas des faits propres à flatter l'orgueil des Pharaons, on n'avait aucune raison d'en parler.
Abraham, pressé par la famine, partit pour l'Egjpte peu de temps après son arrivée en Canaan. On ne peut assigner une époque à ce voyage, avant d'avoir déterminé avec quelque pi-écision la date de l'existence même d'Abraham. Or cette date est encore loin d'être certaine, bien qu'avec beaucoup de vraisemblance elle doive se placer autour du deuxième millénaire avant Jésus-Clirist (cf. Coxdamix, Etudes, 20 mai 1908, p. 485-5oi). Ce point serait-il acquis par la chronologie babylonienne, on ne pourrait dire encore avec certitude quel fut le Pharaon qui reçut Abraham. Nous savons, en effet, que la chronologie égyptienne, surtout pour ces temps reculés, est tout à fait indécise et que l'écart entre les dates proposées par les égyptologues varie de i^lusieurs centaines d'années. Peu importe d'ailleurs la dj'uastie, xi% xii' ou xiii% et le nom du Pharaon, Ousirtasen ou Aménémhat, ce qu'il convient de noter et de mettre en relief, c'est le caractère intrinsèf[ue de vérité qui brille dans le récit biblique et qui est une éclatante confirmation de sa valeur historique.
1° Abraham descend en Egypte avec toute sa famille. Ce n'était pas la première fois que les Egyptiens voyaient arriver chez eux une caravane de Sémites, ce fait les aAait tellement frappés qu'ils ont voulu en conserver le souvenir. Le tombeau d'un seigneur de la xii* dynastie, Khnoumhotep, à Beni- Hassan en Moyenne-Egypte, contient précisément dans sa décoration un tableau représentant une de ces cai'avanes arrivant dans la vallée; elle « compte, hommes, femmes, enfants, trente-sept personnes. Quand même l'inscription ne le dirait pas, on ne peut se tromper sur la race, à leurs traits, à leurs vêtements multicolores, à leurs armes. Ils ont le nez fortement aquilin, la barbe des hommes est noire et pointue, leurs armes sont l'arc, la javeline, la hache, le casse-tête et le boumerang. Si la plupart des hommes n'ont pour vêtement que le jjagne bridant sur la hanche, le chef porte un riche manteau, les femmes, de longues robes de bon goût et de belle élégance, le tout rayé, chevronné, quadrillé de dessins bleus sur fond rouge ou rouges sur fond bleu, semé de disques blancs centrés de rouge. Des ânes portent le mobilier. Un autre àne est muni d'une sorte de selle à bords relevés où sont assujettis deux enfants. C'est le grand veneur Néferhotep qui a rencontré ces Amou (xVsiatiques), le scribe royal Khéti les a aussitôt inscrits et, en les présentant à son maître, il lui transmet la requête du chef de la tribu, Abi^pa. Celui-ci demande à s'établir sur les terres du Pharaon. En signe de soumission, il ofl're les produits du désert, du kohl, un bouquetin et une gazelle. Knoumhotep le reçoit, lui et les siens, avec le cérémonial usité pour les personnages de distinction » (Camille Lagier, Die t. de la Bible, fasc. xxxi, col. ig4, 195).
2° Sara fut enlevée pour le compte du Pharaon ; c'est chose trop fréquente dans l'histoire que ces sortes d'enlèvement. Plusieurs faits analogues nous montrent le goût des Egyptiens pour les Syriennes : un fils de Ramsès II, Samentou, accepta une fille sémite dans son harem; le roi Aménophis II avait reçu trois princessesde mêmerace, dont l'une, comme suite, avait amené trois cent dix-sept compagnes; le gouverneur de Jérusalem sous la xviii' dynastie.
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Abkliiba, rappelle qu'il a envoyé vingt et une esclaves au Pharaon (cf. C. Lagier, loc. cit.).
Pharaon, châtié, rend à Abraham son épouse. La religion égyptienne était sévère sur ce point, et tout défunt, pour entrer dans l'Eden, devait pouvoir affirmer qu'il n'avait point eu de commerce avec une femme mariée (voir Religion égyptienne).
'5" Pharaon rend donc Sara à Abraham, lui fait de nombreux cadeaux et le renvoie en Asie. Détail digne de remarque, parmi ces présents, moutons, bœufs, ânes, chameaux, tous animaux représentés sur les monuments contemporains et antérieurs, ne paraît pas le cheval, qui ne fut introduit que plus tard en Egypte, sous les Hyksos, croit-on.
Ainsi le voyage d'Abraham, bien qu ignoré encore des documents anciens, se trouve en parfaite harmonie avec les mœurs, les usages, les faits connus de ce temps.
II. Joseph en Egypte. — Pour toute l'histoire de Joseph, comme pour celle d'Alji'aham, nous n'avons aucun document égyptien, en lovanche il est reconnu et admis de tous que le récit bibliqueporte toutes les marques de la vraisemblance et se distingue par une couleur nettement égyptienne.
1. La date. — Joseph étant l'arrière-petit fils j d'Abraham, la date de son arrivée en Egypte dépend de celle qu'on assigne à son aïeul. Or ni l'une ni l'autre de ces deux dates n'est encore déterminée avec quelque précision. D'aprèsune tradition que rapporte Jean d'Antiociie (Hist. graec. f'ragni., édit. Didot,
t. IV, p. 555), les Hébreux descendirent en Egypte sous les rois Pasteurs, et au rapport de Georges le Syxcelle {Chronographie, édit. Dindorf, 182g, p. 2o4), Joseph aurait été élevé à la dignité de vizir par un Pharaon nommé Apapi ou Apophis. Tous les rois de ce nom — on en connaît deux ou trois — sont des Hyksos de la dernière époque, c'est-à-dire, des Hyksos égyptianisés de la xvi-^ d} nastie. Le fait est possible, l'intervalle qui sépare la xii° ou la xiii" dynastie de la xvi* correspond à peu près à celui qui existe entre Abraham et Joseph. Il a même quelque probabilité, on comprend mieux la faveur de Joseph, de Jacob et de toute sa famille auprès d'un roi sémite, d'origine asiatique, qu'auprès d'un Pharaon indigène ; l'établissement des Hébreux dans la terre de Gessen eut certainement lieu à uneépoque de paix et de tranquillité publique, avant cette longue guerre de l'indépendance que les princes de Thèbes entreprirent contre les Hyksos et qui se termina par la défaite et l'expulsion de ces derniers, le triomphe des Egyptiens et la domination sur toute la vallée d'une dynastie indigène, la xviif. Ce n'est pas dans de pareilles conjonctures que des Asiatiques auraient été bien accueillis en Egypte. Le moment le plus favorable est bien le règne des Pasteurs (xv* ou plus prol)al)lement xvi' dynastie), ainsi que le suppose la tradition.
2. Analogies égyptiennes. — i) Joseph est sollicité au mal jjar la fennne de Putiphar, il résiste cnergiquement et, sur une fausse accusation, il est jeté en prison. Une histoire semblaljle est racontée dans le « conte des deux frères », roman coniposé plus tard sous le règne de Ménejihtah pour l'instruction du prince qui fut Séti II. En voici la substance : Il y avait une fois deux frères dont l'aîné s'ajjpelait Anoupou, et l'autre Bitiou; le premier était marié, le second ne l'était pas, il vivait avec son frère en guise de serviteur, gardant les bestiaux, travaillant aux champs. Un jour que les deux frères étaient ensemble occupés aux semailles, loin du village, les semences vinrent à manquer. Anoiq)ou dit à Biliou : Va, cours à la maison et apporte-nous des seuiences.
Bitiou partit, il trouva la femme de son frère, assise à se coiffer. Debout, dit-il, donne-moi des semences. Elle lui dit : « Va, ouAre le magasin et prends ce qui te plaira. » Bitiou coiu't au magasin, renqjlit son sac de blé et s'apprête à repartir. La femme arrive et l'arrête : « Viens! reposons ensemble, si tu m'accordes cela je te ferai de beaux vêtements. » Bitiou indigné bondit « comme une panthère du midi », reprit vertement sa belle-sœur d'une pareille proposition et partit pour les champs. L'autre ne lui pardonna jias ce refus méprisant. Le soir, quand on rentra, la maison était dans les ténèbres, point de lumière, point d'eau pour se laver les mains comme d'habitude, Anoupou trouva sa femme étendue sur le sol, déchirée, échevelée, poussant des cris : Qui donc t'a parlé, lui dit-il. — Personne autre que ton frère, répondit-elle. Cependant, Bitiou rentrait tranquillement les bestiaux. Averti d'une manière merveilleuse de ce qui se passait, il prit immédiatement la fuite et n'échappa à la poursuite de son frère que par une intervention des dieux (cf. Maspero, Les contes populaires de l'Egypte ancienne, Paris, 1889, p. 5-32. ViGOLROix, La Bible et les découvertes modernes, t. II, p. 43-57).
2) Les songes de Pharaon, les sept vaches grasses et les sept vaches maigres, les sept épis pleins et les sept épis desséchés, la convocation des magiciens, tout cela est franchement égy^itien. « La sorcellerie avait sa place dans la vie courante, aussi bien que la guerre, le commerce, la littérature, les métiers qu'on exerçait, les divertissements qu'on prenait... Le prêtre était un magicien... Pliaraon en avait toujours plusieurs à côté de lui. » (Maspero, Les contes, préface, p. xLVi.) L'élévation de Joseph, un serviteur, un étranger, à la dignité de premier ministre, avec des pouvoirs presque royaux, est certainement une faveur peu commune. Elle s'explique par les circonstances extraordinaires. Elle est la récompense de l'interprétation des songes du Pharaon, un Hyksos, un Asiatique, un étranger lui aussi, interprétation qui a eu le plus grand éclat, après l'échec de tous les magiciens du pays, et qui a pour toute l'Egypte de si grandes conséquences. Au reste, des faits analogues sont constatés sous les dynasties indigènes ellesmêmes. A la cour de Ménéphtah. un Cananéen du nom de Ben-Matana occupe un poste élevé. Deux esclaves arrivèrent à être l'un surintendant des domaines d'Amon-llà, l'autre procureur du Pharaoa (cf. L.vgier, Dict. de la Bible, fasc. xxxi, col. 199).
La famine n'est pas chose inconnue dans les annales égyptiennes. Nous en trouvons une mentionnée précisément sous un roi hyksos, Sef[enen-Uà III. un contemporain de Joseph, peut-être. Un des officiers de ce roi, Bebj', après avoir énuméré ses qualités et ses serA'ices, parle ainsi : « Ami du dieu des moissons, vigilant au temps des semailles, je recueillais la moisson et lorsque s'élevait une famine durant plusieurs années, je distribuais le blé dans la cité à quicon(iue avait faim. » (Garrow Dincan. The exploration of Egypt and tite Old Testament, p. 76.)
3) Lorsque Joseph a été reconnu par ses frères, Jacob descend en Egypte avec toute sa famille, et Pharaon leur donne la terre de Gessen. Ce pays est nommé dans les textes égyptiens conlcmporains et même antérieurs, au temps des Hyksos il était probablement cultivé et canalisé (cf. Liebleix, L'Exode des Hébreux, dans Proceedings of tlie Soc. of bibl. Archaeology. 1899, vol. xxi, p. 53-5^). C'est la région actuelle de la Basse-Egypte, appelée Ouadi Toumilàt, couq)rise entre Zagazig et Ismailia, vallée fertile «piand elle est bien arrosée, où se voient Tell-el-kebir, Tell-Uolàb, Tell-cl-Maskhoula l'ancienne Pilum (Plii- Ihom), le centre du pays de Tliukut (Socoth). Plus
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tai'd, sous Ménéphtah, quand les Israélites furent partis, celte même région fut concédée à une tribu asiaticiue pour y faire paître ses troupeaux (Papyrus Anastasi VI, pi. iv. Cf. Lieblein, loc. cit., p. 67).
III. Moïse et les plaies d'Egypte. — Un nouveau roi monta sur le trône, qui ne connaissait pas Joseph et qui commença à persécuter les Hébreux. Pour arrêter leur accroissement déjà inquiétant, il ordonna de mettre à mort les enfants mâles, puis il les soumit tous, hommes et femmes, à la corvée, fabrication des briques, construction des magasins de Ramessés et de Phithom, et, dit la Bible {Ex., i, i4), toute sorte de travaux agricoles. C'était l'oppression, la servitude, la misère. Quand la mesure a atteint le comble, Dieu, qui a ainsi détaché son peuple des charmes de l'Egj'pte, lui envoie Moïse pour l'arracher à l'esclavage, le ramener au pays de ses pères et lui donner l'autonomie et l'indépendance. Mais Pharaon ne l'entend pas ainsi, il a besoin d'ouvriers pour ses grandes constructions, il refuse obstinément et, pour obtenir son consentement, il faut toute une série de merveilles et de fléaux.
Ce n"est pas le lieu ici de faire une étude complète des plaies d'Egypte. Il sulTu-a à notre but d'en faire ressortir le caractère intrinsèque de vraisemblance et le côté merveilleux,
1. L'eau du Nil est changée en sang, fléau terrible pour l'Egypte où tout vit du Nil, où toute eau potable Aient du fleuve directement ou par infiltration, fléau meurtrier pour les poissons, les plantes, les animaux, les hommes, qu'on admette un changement en sang véritable, à la suite d'Origène et de S. Cyrille d'Alexandrie, ou qu'on se contente de surabondance de limon rougeàtre qui rendit nauséabondes et délétères les eaux non filtrées, et cela au moment de la crue, quand le fleuve engraissé des éléments terreux qu'il charrie est naturellement coloré en rouge, soit à une autre époque, ce qui accentuerait encore le caractère surnaturel du fléau.
2. Les grenouilles foisonnent pendant l'inondation ; pour en faire une plaie, il suflit de les multiplier dans une grande proportion.
3. Les moustiques ne sont que trop conDiis des habitants de l'Egypte. De nos jours encore, à certaines époques de l'année, ils sont un vrai tourment dont on a de la peine à se garantir; multipliés, ils feraient de la vie un supplice.
tj. Les mouches sont également une cause de souffrance pour tous, mais spécialement pour les enfants qui ne peuvent en protéger leurs yeux, toujours attaqués, fréquemment perdus.
5. 6. La peste des animaux et des hommes n'est pas inconnue dans le pays.
7. La grêle est rare, elle tombe quelquefois pourtant et alors elle est redoutable pour les plantes, l'orge, le lin, le blé.
8. Les sauterelles et leurs nuées épaisses, s'abattant sur les moissons, les prés, les jardins, les arbres et ravageant tout sur leur passage, c'est de l'histoire de tous les temps, dans toute l'Afrique du Nord.
9. Les ténèbres furent sans doute produites par un khamsin, vent brûlant qui passe sur les déserts, enlève dans les airs des tourljillons de sal)lc et vient éclater comme un orage dans toute la vallée.
10. La dixième plaie, la mort des premier-nés, n'a aucun rappoi't spécial avec l'Egypte, elle fut la plus sensible au cœur du Pharaon endurci qui vit ainsi périr son propre fils, 1 héritier de son trône, elle amena le dénouement et arracha enfin l'autorisation si longtemps refusée, si chèrement vendue.
Tous ces fléaux ont donc une couleur nettement indigène, et cela même les prémunit contre toute
accusation de fiction. Ils sont naturels en eux-mêmes et dans leurs elFets ; ce qui dépasse les forces de la nature, c'est le ?node instantané dont ils sont produits et l'extraordinaire intensité qu'ils revêtent. Qu'ils soient, dans l'ensemble, de vrais miracles, cela ressort du récit lui-même, consternation du peuple et du Pharaon, impuissance des magiciens à imiter le plus grand nombre et surtout à endiguer le mal, cela ressort du but que Dieu se proposait, frapper les Egyptiens d'étonnement et leur inspirer une grande idée du peuple qu'ils avaient méprisé, relever le courage des Hébreux, les détourner du culte des idoles et implanter en eux la foi en sa toute-puissance.
Les sages égyptiens imitèrent trois des actions de Moïse, baguette transformée en serpent, eau changée en sang, multiplication des grenouilles. Ce fait, quelle que soit la manière dont on l'explique (voir Vigou- Rorx, La Bible et les décoin-ertes modernes, t. II, p. 819-324), ne porte aucune atteinte au caractère miraculeux de l'ensemble des fléaux; au contraire, c'est pour le mettre plus en relief, semble-t-il, que Dieu le permit. L'ombre fait ressortir la lumière; combien pâlit la puissance pourtant si grande des magiciens devant celle qui éclate entre les mains de Moïse !
IV. Le passage de la mer Rouge. — Avant de partir, les Hébreux, sur l'ordie de Moïse, demandèrent à leurs voisins égyptiens des objets d'or et d'argent et en reçurent, d'après le texte sacré, une bonne quantité. Dire qu'en les emportant avec eux ils commirent un vol, c'est juger d'un fait sans en connaître les circonstances, c'est surtout oublier les nombreuses journées de travail forcé fournies par les Hébreux pour la fabrication des briques et la construction des magasins. N'avaienl-ils pas droit à une compensation !
Les Israélites partirent donc ensemble de la terre de Gessen, ils se dirigèrent d'abord vers l'Orient jusqu'à Etham sur le bord du désert ; là, au lieu de poursuivre en ligne droite, sur l'ordre de Dieu ils infléchirent vers le sud et vini-ent camper sur le bord occidental de la mer Rouge.
Il est impossible d'expliquer cette marche par des raisons d'ordre natiu-el. Une multitude si considérable, voulant gagner la Syrie, devait suivre la route ordinaire par le désert et ne pouvait sans périr s'engager dans des voies inconnues, en tout cas elle ne pouvait espérer sortir d'Eg3'pte en mettant la mer Rouge entre elle-même et le pays à atteindre. Au reste, dans toutes les hypothèses, l'exode n'était possible que par une intervention spéciale de Dieu. Pharaon, averti que les Hébreux avaient d'avUres intentions que celle de sacrifier dans le désert, lancerait son armée à leur poursuite, et Dieu seul poiu-rait arrêter, détourner ou anéantir les ennemis de son peuple. C'était donc Dieu qui dirigeait les Hébreux, et malgré eux, malgré leurs murmures, il allait marquer d'un prodige éclatant et à jamais mémorable le terme de leur exil et l'inauguration de leur nouvelle vie de liberté et d'indépendance. Ils étaient campés sur le bord de la mer, quand, au soir, levant les yeux du côté de l'Occident, ils virent au loin l'armée égyptienne s'apprêtant à fondre sur eiTX, et ils commencèrent à récriminer contre Moïse. L'heure était trop avancée pour engager le combat, les fugitifs d'ailleurs ne pouvaient échapper, la nuit noire se lit entre les deux camps. Le passage eut lieu par la pointe eirilce de la mer, à un endroit qii'il est impossible aujourd'hui d'identifier avec certitude, ce qui importe peu d'aillem-s. Quel que soit le théâtre du miracle, le fait reste le même. La nuit tombée, Moïse sur l'ordre de Dieu, étend la main au-dessus de la mer, un vent violent et chaud s'élève, qui divise les eaux et met la mer à sec, les Fils d'Israël s'y engagent et marchent vers
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lautre bord entre les deux murailles liquides, les Egyptiens avertis du mouvement poursuivent les Hé- Jireux au milieu de la mer, avant l'aurore les roues de leurs chars commencent à s'enfoncer, la mai-che devient impossible, les Egyptiens reconnaissent l'intervention de Jahvé et veulent revenir sur leurs pas. Dieu ordonne à Moïse d'étendre la main sur la mer ; tous les Hébreux sont sortis, les eaux reviennent dans leur lit, enveloppent les Egyptiens et les engloutissent, Israël est sauvé.
Le passage de la mer Rouge est un fait historique, son caractère surnaturel et strictement miraculeux est garanti par des autorités irrécusables : le récit luimême, simple, tranquille, déjJOuiUé de tout artilice poétique, de toute mise en scène ; la tradition biblique et juive qui, sans cesse, rappelle le fait et le considère comme un miracle de premier ordre ÇYiim., XXXIII, 8; Deut., xr, 4; Jos., ii, lo; iv, 2^ ; xxiv, r : Is., xLiii, i6; Li, 10 ; lxiii, ii ; Ps., lxv, 6; lxxvii, l'ô; cv, g; cxiii, 3; Judith., v, 12; II Esdr., ix, 11 ; Sap., X, 18; xix, 7; I Macch., iv, 9; Acl., vu, 36; I Cor., x, i ; Ilebr., xi, 29) ; la tradition clirétienne tout entière qui l'a toujours regardé comme un des points fondamentaux de riiistoire du peuple élu, comme un moyen efficace dont Dieu se servit pour arracher définitivement ce peuple à ses oppresseurs, le détourner du polythéisme et de l'idolâtrie, alTermir en lui la foi à sa toute-puissance, à son attribut essentiel de Dieu unique. Il ne peut y avoir de raison de nier ce miracle, que le parti pris de les nier tous; en dehors des témoignages positifs qu'on ne pourrait rejeter sans renverser l'autorité de la Bible, il revêt tous les caractères de la vraisemblance, ce n'est pas une meiveille séparée, sans connexion avec le reste de l'histoire, un point lumineuxcréépar l'auteur pour embellir sou récit, c'est la seule explication possible de l'exode. Nous l'avons déjà dit, sans une intervention spéciale de Dieu, les Hébreux ne pouvaient échapper aux Egj'ptiens; d'engagement, de combat, il ne reste aucun souvenir, les Fils d'Israël ne tirèrent pas l'épée, ils n'eurent qu'à obéir à Moïse et à Dieu. Sans doute, rintervention divine aurait pu se produire de beaucoup d'autres manières, mais de quel droit rejetteraiton la seule que connaisse la Bible et la Tradition? Le miracle lui-même doit s'expliquer comme les autres de même ordre, comme le passage du Jourdain, lu chute des murs de Jéricho, la marche de Jésus-Clirist sur les eaux. Les circonstances, les détails nous sont inconnus; les causes secondes, vent impétueux et chaud, mouvement naturel de la mer, ne sont pas exclues, mais elles ne suffisent pas à expliquer le fait, il faut recourir à une force qui dépasse de beaucoup celles de la nature.