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II. Les dieux et les cosmogonies

I. Doctrine d'Héliopolis. — Toute la théologie de l'ancienne Egjpte est dominée et gouvernée par celle d'Héliopolis. Les doctrines professées dans cette ville, sous l'ancien Empire, nous sont connues par des documents bien authentiques, les textes des pyramides de la v= dynastie. Il est à remarquer que les grandes pjraniides, celles de la iv° dynastie, n'ont absolument aucune inscription.

Héliopolis était probablement la capitale du peuple qui occupait l'Egypte avant Menés. Après la fondation de Memphis, elle resta la capitale religieuse du pajs. Elle avait un collège de prêtres qui tenait école et enseignait toutes les sciences religieuses, y compris la médecine. Ce collège se maintint jusqu'à l'époque romaine.

D'après la doclrine d'Héliopolis, à l'origine existait l'océan ténébreux, l'eau primordiale, le chaos, le Non ou M'oiini. Là résidait seul Atoum, le premier dieu qui va créer et organiser le monde; de là il sortit, disent les textes, alors qu'il n'y avait pas encore de ciel, qu'encore n'avaient été créés ni vermisseaux, ni reptiles. Il sortit sous fornie de soleil. Les mêmes textes l'appellent encore Rû (soleil) ou à la fois Atoum Râ, Bà Atoum. Plus lard le nom de lia prévalut, il désigna le soleil en plein jour, dans tout l'éclat de sa splendeur, dans toute la majesté de son triomphe sur les éléments et le monde. Du même coup, Rà fut le maître suprême de tous les dieux, Atoum resta plutôt le soleil couchant, le soleil disparu, caché, qui préexiste au jour, image de la divinité éternelle qui vit d'elle-même et par elle-même, alors quetout est ténèbres ou néant, qui se manifeste et donne la vie au monde quand il lui plaît. C'est dire qu'Atoum conserva toujours son rôle de principe premier dont tout est sorti et dont tout dépend.

A son lever, lorsqu'il brille à l'horizon, il a un nom particulier, il s'appelle Bâ Khopri, c'est-à-dire Rà Scarabée, pour indiquer qu'il sort de sa propre substance, qu'il naît de lui-même. Pour les Egyptiens de tous les temps, le scarabée est symbole de renaissance, de vie nouvelle, soit parce que le nom e'gyptien de cet animal, khoprir^ au moyen d'un léger changement signiliait devenir, kliopir, soit parce que le scarabée vivant dans les sables du désert et se perpétuant à l'insu des hommes semblait toujours renaître de lui-même. Lorsque le soleil navigue sur les eaux du fleuve noctm-ne et qu'il est sur le point de revenir à l'horizon, il est représenté dans sa barque avec un corps humain ayant un scaraliée en guise de tête.

Atoum Rà sort du chaos, il ne le crée pas. Les Egyptiens, non plus que les autres peuples de l'antiquité, ne semblent pas avoir eu l'idée d'une création ex nihilo. Ils ont des expressions très fortes, ils ne craignent pas de dire à leur grand dieu, à Atoum Rà, ou à Amon : O toi qui as fait tous les dieux, tous les hommes et toutes les choses: mais cette création de tout suppose dans leur esprit une matière préexistante, le jVo«. C'est plutôt une organisation.

Dans la doctrine d'Héliopolis, cette organisation est racontée d'une manière symboliqiie, presque énigmatique. Atoum Pià le premier dieu, qui vit de lui-même, qui est fécond de lui-même, a huit descendants, quatre mâles et quatre femelles, accouplés deux à deux et nommés dans l'ordre suivant: .Shou Tafnout {'J'efnet); Qeb (ou Seb, Sibou) IS'out ; Osiris Isis ; Set {Sit) yephthys. Les quatre derniers ne sont que les petits-iils d'Atoum Rà, ils sont fils de Qeb et de Nout. Pour Qeb et Nout eux-mêmes, l'ensendjle des textes laisse indécise la question de savoir s'ils sont enfants immédiats de Shou et de Tafnout ou bien d'Atoiun Rà. En tout cas, celui-ci est toujours premier et unique principe.

Cette liste de neuf dieux n'est pas invariable dans les textes. Comme toutes les données un peu précises de la religion égyptienne, elle présente des variantes assez considérables. Les dieux sont quelquefois dix, onze, douze même, parce que les rôles ont été dédoublés. Set est fréquemment remplacé par Horus et Nephthys par Hathor. Cependant, c'est sous forme d'Ennéade que sont décrits le plus souvent les dieux d'Héliopolis et c'est sous cette forme que nous allons essayer d'en saisii" la signification.

Le premier couple issu d'Atoum est Shou et Tafnout. Shou est un dieu à forme humaine, il s'apiielle le fils premier-né de Pià. Il a pour rôle, dans la formation du monde, de se glisser entre les deux autres descendants d'Atoum, Qeb et Nout, de les séparer, de soulever, par le milieu du corps, Xout, figure du ciel, et de la tenir en haut, arquée comme une voûte, touchant encore Qeb, la terre, du bout des pieds à l'Orient, et du bout des mains à l'Occident. Shou est donc l'air, l'atmosphère qui supporte le firmament. Dans les nombreuses statues qui nous en restent, il est représenté un genou en terre et l'autre droit, étendant les bras et élevant les mains à la hauteur de la tête, comme pour soutenir un fardeau. Cette opération n'a t-elle pas quelque analogie avec celle que décrit la Genèse, î, 6 : Dixit quoque Deus : Fiat firmamenlum in medio aquaruni, et dividat aquas ab aquis ?

La sœur de Shou est Tafnout. Le rôle de cette déesse est assez obscur. Son nom se rattache à un radical qui signifie cracher, elle serait donc la cracheuse, c'est-à-dire l'eau du ciel, la pluie. Elle peut avoir encore une autre signification. Ses statues la représentent avec une tète de lionne. Or la tête de lionne était symbole d'ardeur et de flamme, Tafnout pourrait ainsi être la chaleur de l'atmosphère, le feu, la lumière.

Le second couple, Qeb Xout, remplit un rôle bien déterminé, Qeb est la terre, le monde inférieur, Nout est le ciel, le monde supérieur. Ces deux époux, primitivement unis puis séparés par Shou, sont les auteurs de tous les autres êtres qui vont suivre. Qeb est le premier père et Nout la première mère, car Atoum Rà n'est ni père, ni mère, il a produit tout seul. Qeb est un dieu à forme humaine, il est représenté étendu à terre dans les nombreux tableaux où l'on voit Shou le séparer de Nout et tenir celle-ci voûtée au-dessus de sa tète. Nout, en sa qualité de firmament, est la mère des étoiles, elle symbolise ro:-éan céleste sur lequel navigue la barque solaire.

Osiris et Isis, les deux premiers-nés de Qeb et de Noul, sont des plus connus et des plus célèbres parmi les dieux égyptiens. Ils doivent celte célébrité à une fortune postérieure, non au rôle qu'ils jouent comme éléments cosnaiques dans la création héliopolitaine. Ce rôle lui-même est assez complexe et ne manque pas d'imprécision; il semble bien qu'il soit double. Et d'abord, d'après tous les égyptologues, Osiris est certainement l'élément humide, l'eau fécondante.

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l'eau du Nil, le Nil lui-même, et Isis, la terre végétale, le sol fertile. Ces deux éléments unis sont le principe de la germination et de la végétation, la source de la richesse et de la prospérité égyptienne. Mais, en outre, il semble hors de doute qu'Osiris figure le premier homme et Isis la première femme.

Le dernier couple. Set et Nephthys, apparaît dès l'origine en guerre a^ec le précédent dans toutes ses fonctions. Il ligure d'abord la partie stérile de l'Egypte, le désert, le sable qui sans cesse menace la A allée verdoyante, Osiris et Isis; il personnifie, en outre, le règne animal, surtout les animaux du désert, les animaux féroces, ennemis de l'homme. Set en effet, est représenté sous la forme d'un animal étrange qu'on appelle animal typhonien mais qu'on n'a pas encore identifié. Quant à Nephthys, elle ne semble être là que pour le parallélisme ; dans les tableaux et les statues, c'est une déesse à tète humaine vêtue d'une longue tunique et portant sur la tête lliiéroglyphe qui sert à écrire son nom.

Tel est le mythe héliopolitain. ennéade composée d'un dieu créateur, Atoum Rà, et de sa descendance divine. Cette descendance joue un double rôle, elle est la personnification ou mieux la déification des êtres créés par Atoum. et elle lui sert d'intermédiaire pour l'organisation du monde. Ce système est une énigme, comme toute la littérature primitive. Plus tard on trouve quelques idées un peu plus claires. Ainsi on dit que Rà a tout créé par sa parole toute-puissante. Voici un récit de la création qui ne manque pas de beauté, il est mis dans la bouche de Rà lui-même : « C'est moi qui ai fait le ciel et la terre, qui ai soulevé les montagnes et qui ai créé tout ce qui est dessus. C'est moi qui ai fait l'eau et qui ai créé le grand abîme. C'est moi qui ai créé le ciel et qui en ai couvert les deux horizons, et j'ai placé dedans les âmes des dieux. Je suis celui qui, s'il ouvre les yeux, produit la lumière et qui, s'il les ferme, produit les ténèbres, qui fait monter l'eau du Nil, lorsqu'il l'ordonne, celui dont les dieux ne connaissent point le nom. Je suis celui qui fait les heures et qui donne naissance aux jours; c'est moi qui envoie les fêtes de l'année et qui crée les inondations. C'est moi qui fais surgir la fiamme de vie afin de permettre les travaux de la campagne. Je suis Khopri au malin, Rà à son midi, Atoum le soir «.

D'après Ed. Naville, T.a religion des anciens Egyptiens, p. 19/1, les dieux d'Héliopolis ne furent pas confinés dans une ville, ou même dans un nome ; ils devinrent déjà sous l'Ancien Empire et restèrent toujours des dieux nationaux, reconnus de l'Egypte entière. Ils eurent des statues un i>eu paitoiit : à plusieurs furent dédiés des temples en liiirérentes localités. Avec les dieux, se ré|)andircnt aussi les idées; la cosmogonie héliopolitaine est la plus ancienne et la plus importante des cosmogonies égyptiennes.

2. Doctrine de Memphis,d'Hermopolis. de Tbèbes. — (domine il a d< jà ctc- dit. dés les tenqis les plus anciens, on trr)uve dans les princij)ales localités de l'Egypte des dieux ([ui sont indépendants les uns tics autres et dont l'origine échappe à toute investigation. Plus tard, dans l'esprit des tiiéologiens et du peuple, des relations s'établirent entre ces diverses diAinités, il se forma des groupements, «les unions, des familles, toute une société vi\ant dans un moufle supérieur, société confuse d'abord, puis organisée, hiérarchisée, érigée eu monarchie plus ou moins absolue, plus ou moins tempérée selon les lieux et les tenq>s. Il serait hors de propos de décrire en détail tous ces jiroduits de l'imagiualion égyptienne; nous nous arrêterons aux types principaux et caractéristiques, à ceux qui présentent un intérêt général.

Mythes memphites. — Memphis, une des premières capitales de l'Egypte, adora dès l'origine un dieu mystérieux appelé Phtah. Les statues représentent ce dieu sous forme humaine, la tête rasée, debout, enveloppé comme une momie dans une gaine d'où émergent seulement les deux mains qui tiennent le sceptre serré contre sa poitrine. Cette pose est symbolique. Phtah remplit à Memphis les fonctions d'Atoum Rà à Héliopolis ; c'est le créateur des dieux et des hommes, Torganisateur du monde, le seigneur de la justice; mais il reste lui-même caché, iuAisibîe, il ne se dégage pas des ténèbres pour briller dans le disque solaire. Il joue encore un double rôle : sous une forme qui rappelle celle de l'embryon, portant le scarabée en tète, il figure la création elle-même dans son état primitif; avec un corps d'adulte, généralement assis, c'est un dieu infernal qui porte le nom de Plitali-Sokar-Osiris, ou tout court Sokaris. Au culte de Phtah est rattaché le culte du bœuf Apis, Celui-ci était appelé « nouvelle vie de Phtah », parce qu'en lui était censée résider l'àiue du grand dieu. Quand un taureau venait à mourir, l'àmc passait dans un autre, et Apis revivait.

Mythe d'Herniopolis. — A Hermopolis, Aschmounéin, en Moyenne-Egypte, le dieu suprême et créateur était Thoth, à tête d'ibis. Ce dieu passa Aite au second rang et dut se contenter de paraître sOus les traits de la lune, d'être le remplaçant de Rà, le taureau parmi les étoiles. Plus tard il devint le scribe des dieux, le juge dans le ciel, l'inventevir des paroles diAines, c'est-à-dire des hiéroglyphes, il apprit aux hommes la langue et l'écriture, le calcul, la médecine, toute science et toute sage->e. Celte fonction lui A int peut-être de ce que la lui.e servait alors par ses phases aux notations du temps. Thoth n'était pas resté seul, il aAait produit de sa bouche quatre dieux qui s'adjoignirent plus tard quatre déesses. On eut ainsi une ennéade hermopolilaine à l'exemple de celle d'Héliopolis. Mais les huit dieux secondaires n'eurent jamais un caractère iudiAiduel saillant et tranché. On saAait à peine leurs noms et on les appelait simplement les Huit, de sorte qu'Hermopolis (la Aille d'Hermès, c'est-à-dire de Thoth) fut à cause d'eux la ville des Huit, Shmoun, a'où l'arabe Aschmounéin.

Mythe de Tht^hes. — A Thèbes, en Havite-Egypte, capitale du Moyen et du NouacI Empire, trône le célèbre Aman. La doctrine de Thèbes est au fond seml)lable à celle d Héliopolis, mais comme elle est beaucoup plus récente et qu'elle est connue par un grand nombre de docximents, elle s'ollre à nous pins (lévelopp('e et plus élcAéc. Amon, comme Atoum, est le dieu primordial qui a tout créé et tout organisé, il est le roi îles dieux, le maître suprême des hommes, il se confond avec le soleil et s'appelle Amon Rà. Divci's groupements se formèrent autour de lui, le plus inqxutant est une triade composée d'Anton, de la déesse Mont et leur enfant Chons, dieu lunaire. A cette triade considérée comme un seul tout, on essaya de rattacher les huit dieux liéliopolitains issus d'.Vtoum, de manière à former une ennéade. Celle-ci elle-même s'augmenta de nouvelles divinités, et finit par s'incorporer tous les grands dieux d'Egypte, associés entre eux et distribués en neuf groupes.

Amon Rà suivit le sort de Thèbes et des grandes dynasties, il est certainement le dieu égyptien qui reçut le plus d'honneurs. C'est à lui qu'était dédié ce tenqile gigantesque de Karnak auqu( 1 travaillèrent toutes les générations égyptiennes «-t qui était digne (le figurer parmi les sept merveilles «lu monde. C'est à son sujet, connue nous le Acrrons. que s'éleva le plus haut la pensée religieuse des anciens Egyptiens. Sous les grandes dynasties, afin de donner plus de

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prestige au PLaraon, on imagina une tliéogonie consistant dans l'union d'Amon avec la reine pour donner naissance au souAcrain. Amon entrait ainsi dans la vie de la société et prenait une part considérable dans la direction des affaires humaines.

Le culte de ce dieu subit une sérieuse éclipse sous le règne du Pharaon Aménophis IV, de la xviii' dynastie. Pour des raisons uniquement politiques, en particulier pour se soustraire à l'influence des prêtres d'Amon et établir une j)lus grande unité dans toute l'Egypte, ce roi entreprit une immense réforme religieuse : il décida la snjipression pure et simple de l'ancien culte et la création d'un culte noineau qui aurait pour objet unique le disque solaire. Plus (Vennéade, ni de triade, il n'y aura qu"un seul dieu, le soleil. Le puissant monarque ne s'en tint pas aux paroles, il mit la main à l'œuvre. Il lit marteler le nom d'Amon sur tous les monuments publics, changea son nom personnel d'Aménophis (offrande d'Amon) en celui de Khouniaton (génie du soleil), (t, pour être plus sur de réussir, il transféra la capitale de Thèbes à l'endroit appelé aujourd'hui Tell-el- Amarna. Ce n'était qu'une bourrasque. Les Egyptiens restaient attachés aux dieux de leurs pères. A la mort d'Aménophis IV, une puissante réaction ramena la cour à Thèbes et rétablit le culte d'Amon.

Parmi les autres dieux, il faut encore citer Horus d'Edfou, dieu solaire dont l'emblème est le disque ailé représentant l'astre au moment où, vainqueur de ses ennemis, il s'élance dans les airs; À/iHowm d'Eléphantine,que les gens du pays, dont la grande industrie était la poterie, aimaient à se figurer sous les traits d'un potier moulant le monde et les hommes sur son tour. Dans un inscription grecque, datée du règne de Claude, Khnoum (appelé alors Khnoub) est identifié à Amon, le dieu suprême de Thèbes. (^Revue Bihlique, 1908, p. 264.)

Les déesses principales sont, outre celles qui ont déjà été nommées, Hatlior, ?ieith, Bastit, Sochmit, Maât. Hathor n'est au fond qu'une autre forme de Nout, déesse du ciel, forme plus connue et plus populaire, qui éleva cette déesse au premier rang parmi ses comparses et en fit la représentante divine des femmes. Son emblème à l'origine était Tinc vache qu'on dessinait soutenue par Shou, constellée comme le firmament et portant la barque solaire. Ilathor était aussi l'oeil de Rà et la déesse de l'Ouest, debout sur la montagne escarpée de l'Occident où elle rece- Aait le soleil à son coucher.

Neith est la plus grande déesse de la Basse-Egypte, elle était honorée surtout à Sais. D'après une de ses statues, qui est au Vatican, elle est k la mère qui enfante le soleil et qui enfanta la première avant qu'il n'y eût d'enfantement ». L'arc et les flèches tp.i'elle lient en main lui donnent un caractère guerrier.

Bastit et Sochmit sont fréquempjent associées; la X>remière, avec sa tète de chatte, le sistre en main, un panier au l>ras. préside à la danse, à la musique, aux jeux ; la seconde, la puissante, avec sa tète de lionne surmontée du disque, se plaît dans les combats et les guerres. Enfin Maàt n'est autre chose que la déification de la vérité et de la justice.

3. Idées des Egyptiens sur la nature des dieux. — Pas de zoohitrie pure. — Longtemps on n'a su des Egyptiens que ce qu'en racontaient les auteurs grecs ; volontiers on faisait d'eux de grands adorateurs d'animaux. Ils élevaient avec grand soin, pensait-on, des crocodiles, des cynocéphales, des chats, et ils leur rendaient tous les liomniages de la divinité. Il faut ici distinguer les temps. A la dernière époque, c'est-à-dire à partir du vu'' siècle, il y

eut en effet un certain culte des animaux, et nous eîi dirons un mot plus loin; mais on ne voit rien de pareil aux époques précédentes, dans les plus beaux jours de l'Egypte, dans les plus amples manifestations de l'esprit religieux. On ne peut signaler que le culte du ])œuf Jpis à Memphis et d'un autre taureau appelé jMriéi'is à Héliopolis ; ces animaux n'étaient d'ailleurs honorés qu'à cause des relations intimes qu'on leur attribuait avec une divinité invisible distincte d'eux-mêmes.

Cependant, à toutes les époques, on trouve, dans le panthéon égyptien, des animaux, des dieux à tète d'animaux, ce qui choquait particulièrement le sens esthétique des Grecs. Thoth a une tête d'ibis, Amon une tête de bélier, Horus une tète de faucon, Khnoum une tête de bélier, Anubis, le dieu introducteur des morts, une tète de chacal, Sobk, le dieu des eaux, le dieu d'Ombos et surtout du Fayoum, une tête de crocodile; la plupart des déesses ont une tête de lionne.

Quelle était la raison de cet affreux hybridisme ? Les égyptologues n'en donnent pas tous la même explication. Voici la plus vraisemblable. A l'origine, chacune des tribus errantes qui vinrent s'établir dans la vallée du Xil, avait sa religion et son culte, le culte d'un animal spécial dont on portait l'image sur une perche; c était l'enseigne, le signe de ralliement de toute la tribu. En outre chacune de ses tribus avait son dieu. Il y avait la tribu du faucon, qui adorait Horus, la tribu de l'ibis, c]ui adorait Thoth, la tribu du bélier, qui adorait Amon. Quels rapports reliaient l'animal au dieu, et comment les deux en vinrent-ils à s'amalgamer et à ne former qu'un seul tout? Ce n'est pas clair. Probablement, lorsque les tribus se furent fixées et eurent construit des villes, lorsque, unifiées et incorporées dans un seul royaume, sous un seul chef, elles construisirent des temples et voulurent représenter leur dieu sous une forme sensible, elles choisirent .comme emblème l'animal plus ou moins sacré qui les avait guidées dans leur marche. C'était à la fois conserver sa religion et un semblant d'indépendance politique. L'animal, cessant d'être signe de ralliement, devint un signe religieux. Le faucon descendit de sa perche, où il ne servait plus à rien, et sa tête fut installée sur les épaules d'Horus. Le dieu ainsi bâti résumait en lui toute la vie du clan. On conserva d'autant plus volontiers aux dieux ces traits personnels que c'était pratiquement le seul moyen possible de les distinguer.

Polythéisme. — Jusqu'à quel degré les Egyptiens se sont-ils élevés dans la connaissance de la divinité'? Notons d'abord que durant une si longue période, plus de quatre mille ans, les idées ont dû nécessairement changer, se modifier, évoluer, qu'elles n'étaient pas invariablement les mêmes pour les plusieurs millions d'hommes qui peuplaient la vallée du Nil. Il est bien évident que prise dans son ensemble, à toutes les époques connues, la religion égyptienne est un pur polythéisme, qu'elle a même une tendance très marqiu'^e à l'idolâtrie, je veux dire, à s'arrêter aux éléments matériels, aux phénomènes sensibles. La pluralité des dieux est un fait, elle est partout, sur tous les monuments, dans tous les textes, elle couvre la surface de l'Egypte, elle s'étale dans tous les temples et sur tous les tableaux. Le peuple la professe et les prêtres l'enseignent ouvertement. On ne trouverait pas une expression qui la blâme, la rejette, la condamne, qui affirme clairement l'obligation de croire en un seul dieu, qui donne le moindre encouragement, le moindre éloge à ceux qui y croient, qui énonce la plus légère désapprobation de ceux qui proclament la pku-alité. Le polythéisme a

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régne sur l'Egypte ancienne comme sur la Cb aidée et sur l'Assyrie.

Ce polythéisme n'était certainement pas l'idolâtrie grossière qui s'arrête aux statues de bois et de pierre, il s'adresse babituellement à des dieux suprasensibles supposés intelligents et puissants, mais ])ien souvent aussi il s'attache aux éléments visibles et en premier lieu au soleil. N était-ce pas le culte du soleil matériel qu'AméTiophisIV avait voulu imposer à tousses sujets? Sans doute, on donne à l'astre des attributs supérieurs, divins, la vie. l'intelligence, l'omniscience, la toute-puissance, on en fait le créateur et le maître de toutes choses, mais ces attributs, on ne parvient pas toujours à les dégager de la matière, et on les conçoit diiricilement réabsés ailleurs que dans cet astre, si beau, si brillant, si bienfaisant, cet astre qui, pour l'Egyptien, est la merveille du monde visible, et qui semble ne rien avoir au-dessus de lui. L'idolâtrie, sans caractériser la religion égyptienne, en est pourtant un des traits secondaires.

Lueurs monothéistes. — Ces deux points importants, ces deux empreintes de l'erreur étant hors de doute, recherchons si dans toute cette religion, que vécurent plusieurs millions d'hommes, ne jaillit jamais l'étincelle de vérité, si dans ces ténèbres épaisses ne brilla jamais l'éclair qui découvre le vrai Dieu, recherchons si les théologiens ne s'élevèrent pas à la conception d'un Dieu unique, infini, immatériel, s'ils n'énoncèrent pas des principes qui logiquement menaient au monothéisme. Pour qui lit les textes sans parti pris, il ne peut y avoir aucun doute dans l'afTirmative. Voici un extrait d'un hymne à Amon :

Le dieu auguste, le maître de tous les dieux, Amoii Râ, l'àme auguste qui fut au commencement, le grand dieu qui vit de vérité, le dieu du premier cycle qui a enfanté les dieux des autres cycles et par qui sont tous les dieux, le un uni(|uo qui a fait tout ce qui exisle quand la terre a couimencé d'être à la création, aux enfantements mystérieux, aux formes innombrables, et dont on ne peut savoir l'accroissemeut... maiire souverain de 1 être, tout ce qui est exi.«te jiarce f[u il est, et quand il a commencé d'être, rien n'éloit que lui; dès la première aube de la création, il était di'-jà le disque solaire, prince des splendeurs et des radiaiicos, celui dont rap[)arition donne vie à tous les hommes. (D'a[)rès Navii.le, op. lauei.j p. \'23.)

On dit aussi d'Amon Kà :

11 ordonna, et les dieux naquii'ent. Les hommes sortirent de ses yeux et les dieux sortii-ent de sa bouche. Il est celui qui fit l'herbe pour les troupeaux et l'arbre fruitier pour les hommes; celui qui croc ce dont vivent les poissons dans le fleuve et les oiseaux sous le ciel, celui qui met le soutlle flans l'œuf, nourrit le fils du ver, et produit la substance des moucherons ainsi que des vers et des

f)uces ; celui qui fait ce qui est nécessaire aux souris dans eurs trous et (pii nourrit les oiseaux sur tous les arbres. C'est par am.our pour lui que vient le Nil, lui, le doux, le' bien-aimé, et à son leior les hommes vivent. El ce chef de tous les dieux a cependant le ca-ur ouvei-t à celui «pii l'invoque. Il protège le crainti f contre l'audacieux, .\ussi est-il aimé et vénéré de tout ce qui existe, si liant soit le ciel, si vaste la terre, si profonde la mer. Les dieux s'inclinent devant ta majesté et exultent leur créateur'. Ils sont en allégresse à 1 approche de celui qui les a engendrés : sois loué, disent les fauves, sois huié, dit le désert. Ta ))eauté conipiiert les ccrui's. (D'après Adolf Eh.m.vn, La religion égij[)ticnne, traduction ^'idal, p. 87, 88.)

Malgré beaucoup d'incohérences, est-ce qu'il ne ressort pas de ce tablca>i la ligme d'nn Etre suprême qui a tout créé, toutes les choses et tous les dieux, d'un Etre «(ue tout adore, même les dieux? N'en fallait-il pas conclure que lui seul méritait les adorations des hommes? Nomhreux sont les hymnes qui répètent les mêmes idées, sous les mêmes formes. Nulle part, certes, on ne dit (pi'il n'y a qu'un seul vrai

Dieu et que tous les autres sont faux, mais ces autres sont rœu% re d'un premier, et ce premier est seitl, seul non seulement dans chaque ville en particulier, à Memphis, à Thèbes, mais seul sur toute la surface de l'Egypte, seul au ciel. C'est le même qui est partout sous dilTérents noms. « Il est l'Amon qui réside en toutes choses, ce dieu vénéré cjui était dès le commencement. C'est d'après ses desseins qu'existe la terre. Il est Phlah, le plus grand des dieux, celui qui devient un vieillard et qui se rajeunit comme un enfant, dans une durée éternelle. » (D'après Naville, op. laud., p. 125.) Ailleurs le même dieu est identifié avec Atoum d'Héliopolis. avec Thoth d'Hermopolis.

Voici une profession de foi. curieuse et significative, inscrite sur un cercueil de la xxii= dynastie et mise dans la bouche d'un défunt nommé Pétamon : « Je suis un qui devient deux, je suis deux qui devient quatre, je suis cjuatre qui devient huit, je suis un après celui-là, je suis Khoprl dans Hait-berhorou, je suis Osiris dans Khouit, je suis Hàpi engendré de Phtah, je suis ce créateur Rà père de Shou! » (G. Mas- PERO, Recueil de Tvasaux, vol. XXIII, igoi,p. 196.) Malgré celte haute conception de la divinité, les Egyptiens restèrent pratiquement polythéistes, ils conservèrent dans leur olympe toute une armée de dieux auxquels ils élevèrent des temples, dressèrent des statues, offrirent des sacrifices. Comme les autres pa'iens de l'antiquité ils ont mérité les reproches de l'Apôtre. {Rom., 11, 21.)

Quant à leurs sentiments religieux, la fermeté de leurs convictions, leur respect de la divinité, leur confiance en elle, la spontanéité de leurs hommages, l'empressement à faire leurs otïrandes, leur fidélité aux cérémonies sacrées, aux pratiques cultuelles, en un mot l'observation effective de la religion, tout cela nous seml)le animé de la plus grande loyauté et de la plus profonde sincérité. C'est le ton général de toute leur littérature religieuse; à peine peut-on y relever un ou deux textes qui trahissent le doute et l'indifférence et qui invitent à jouir de la vie présente et de ses plaisirs sans s'occuper de l'avenir.

4. Légende disis et d'Osiris. — Parmi les nombreuses légendes qui germèrent autour des dieux, aucune n'eut plus de succès que celle d'Osiris et d'Isis. Nous ne pouvons l'omettre ici, car elle remplit la religion égyptienne et elle est le fondement des croyances sur la vie future. Celle légende est racontée par Plutauque dans son De Iside et Osiride mais elle se trouve en détail sur les monuments égyptiens les plus anciens.

Osiris, fils d'Aloum lia, avait pour femme Isis. Il gouverna autrefois la terre, après Rà, son père, et enseigna aux honnnes la doctrine du bien et la pratique de la Acrlu. C'était le meilleur de tous les rois; il rendit son peuple heureux, lui procura tous les biens de la terre el fil régner partout la paix et la justice. Or, Sel. frère d'Osiris, poussé par la jalousie ou par un autre motif (|ue la légende ne dit pas, résolut de le renverser el de le mettre à mort. La fidèle Isis, au courant de ce projet criminel, réussit pour un lenii>s à déjouer les trames de Sel; mais le rusé compétiteur finit i)ar triompher, il s'enij)ara d'Osiris, le mit en pièces et jeta ses débris à la mer ou aux quatre vents duciel. Isis, dépouillée delous ses droits, humiliée, éplorée, se mil, la douleur dans l'àme, à rechercher les restes d'Osiris, et elle n'eut de repos (pu' lors(pi'elle les eut trouvés. Alois s'agenouillant avec sa sœur Nephth} s, elle exhala sa plainte : « Viens à ta demeure, viens à ta demeure, ô dieu On ! viens à ta demeiue, toi qui n'asi)as d'ennemis. O beladolesccnl, viens à ta demeure où tu me verras! Je suis ta sanir (|ue tu aimes, lu ne dois pas l'écarter de moi.

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O beau jeune garçon, viens à ta demeure... Je ne te vois pas, et, cependant, mon cœur plein d'angoisse va vers toi etmes jeux souhaitent ardemment te voir... AÙens à celle qui t'aime, qui t'aime, toi, Oiinofré, le bienheureux ! Viens à ta sœur, Aiens à ta femme ; viens à ta femme, toi dont le cœur a cessé de battre! Viens à la maîtresse de ta maison. Je suis ta sœur de la même mère, ne reste pas loin de moi. Les dieux et les hommes ont leurs visages tournés vers toi et tous ensemble te pleurent... Je t'appelle et je pleure, et mes cris et mes pleurs montent jusqu'au ciel, mais tu n'entends pas ma voix et je suis cependant ta sœur que tu aimais sur la terre ; hors moi, tu n'aimais aucune autre, mon frère, mon frère ! » (D'après Erman, op. laud., p. 49.)

Et le plus grand des dieux eut pitié d'Isis,il envoya un de ses enfants, Anubis, qui embauma et inhuma Osiris. Alors Osiris commença de revivre, non pas sur cette terre, niais dans l'autre monde où il devint dieu, roi et juge de morts. Cependant sur terre il eut un vengeur dans la personne de son iils posthume, Horus. Horus, élcA é au milieu de mille dangers par sa mère Isis, ol)ligé de demander asile au désert pour échapper aux poursuites de l'implacable Set, Horus grandi détrôna le tyran et ceignit la couronne d'Egjpte.

Ce qui flt le succès de cette légende, c'est le fond humain ([ui la constitue : amour de la justice chez Osiris, fidélité conjugale et tendresse maternelle chez Isis, piété flliale chez Horus, et plus haut encore, récompense du juste dansunmonde meilleur, triomphe iinal de la justice sur liniquité, de la vie sur la mort.

HI. L'homme et ses destinées

I. Immortalité de l'àme. — Pour les Egyptiens, l'homme était composé d'un corps, d'une ànie et d'un autre élément qu'ils appelaient ka et qu'on a bien nommé en français le double. Dans les tableaux, en effet, ilest souventreprésenté en arrière de l'individu sous des traits identiques qui semblent en faire une réplique atténuée. La natm-e, le rôle de cet élément est ce qu'il y a de plus obsciu". On le concevait comme une sorte de génie invisible ou d'ombre qui accompagne chaque personne, ou peut-être réside en elle, qui naît avec elle, mais qui lui survit et qui, après la mort, continue à s'intéresser au corps et à l'âme. Quoi qu'il en soit du ka, qu'on le regarde comme distinct de l'àme, ce qui est l'opinion commune des égyptologues, ou comme identique, ce qui est très dillicile, il est absolument certain et admis de tous que les Egyptiens avaient la croyance la plus ferme à l'existence d'une autre vie, par suite à la survivance d'une partie essentielle de l'homme. Cette croyance est ce qu'il y a de plus saillant, de plus vigoureusement en relief dans l'àme égyptienne. Pour s'en convaincre, il sutlit de jeter un coup d'œil sur les monuments et la littérature funéraires, La Chaidée, l'Assyrie, la Grèce se glorifient de leurs temples, mais s'il y a quelque chose d'unique au monde, de spécial à la vallée du Nil, c'est bien ces tombeaux gigantesques que sont les pyramides, ces hypogées creusés verticalement dans le roc à 20 et 26 mètres de profondeur, comme à Saqqarah, ou taillés dans la montagne à 200 mètres de pénétration, comme à ïhèbes; c'est encore ces momies si bien préparées qu'elles ont traAcrsé ^.000 ans et sont aussi bien conservées aujourd'hui que lorsqu'elles sortirent des mains des embaumeurs. Pourquoi tous ces travaux, tous ces soins, toutes ces précautions, si rien de l'homme ne survivait pour en jouir, pour en recueillir les fruits dans une durée auprès de laquelle les jours mortels ne comptaient pas? En trouvera-t-on une raison suffi-

sante dans l'orgueil, la vanité goûtée à l'avance, d'avoir un tombeau imijérissable, une chair incorruptible ? Quelle qu'ait été l'influence de ce sentiment, quelle qu'ait été la part de l'habitude acquise, là n'est certainement pas la source du principe lui-même, de ce principe impérieux qui domine la sépulture égyptienne, il faut à tout prix préserver le corps de la corrui^tion, lui conserver l'intégrité de ses membres. Ce principe ne pouvait naître que de la croyance à une vie d'outre-tombe, quelles que fussent les conditions de cette Aie.

Au reste, les documents écrits sont explicites et ne laissent subsister aucun doute. Le plus important de ces documents est le Li\re des morts. C'est un des textes les plus anciens qu'on connaisse, il remonte jusqu'aux premières djnasties et on le trouAC graAe sur les tondjeauxde la dernière époque. Il était si populaire et si vitile dans l'autre Aie que chacun aoulait l'emporter aAcc soi dans la tombe. Donner à un défunt un exemplaire complet du liAre, au moins la copie des parties essentielles, c'était lui rendre un des services les plus signalés. Or, non seulement ce liAre affirme expressément l'immortalité de l'àme, par exemple au chapitre /J4 où il est dit : « Je ne meurs pas une seconde fois dans le monde inférieur n (Le Page RexocjF, The egyptian Book ofthe deiid, London, 1904, p. 101), mais par sa nature, par son but même, il la suppose, il l'exige, au point que, sans cette croyance, il n'aurait aucune signification, aucune raison d'être. En efiet, c'est un recueil de diAers morceaux destinés à instruire l'àme de tout ce qu'elle doit accomplir dans l'autre monde, incantations à faire, prières à réciter, formules à prononcer dcAant les dieux et les génies gardiens des demeures souterraines, canaux à franchir et moyens d'aAoir une barque, sentiers à suiA^re pour arriAer aux champs du bonheur, aAec le plan des endroits les plus dilficiles, le portrait des ennemis les plus redoutables, bref un Arai guide, un guide illustré du monde inférieur. Quel que soit le nom qu'on donne à cette partie de l'homme qui continue à A'iAre, ou plutôt qui Ait d'une A'ie nouAelle, il est certain que c'est une continuation, une prolongation de la personne ; c'est le même indiA-idu qui existait sur terre, qui existe encore et prononce des paroles comme celles-ci maintes fois répétées : « c'est uioi, un tel, je suis debout, je aIs, j'ai tous mes membres, je me recommence «.

La croyance à une autre Aie est donc un des points les mieux établis de la religion égyptienne. SuiA'ons le défunt dans cette phase nouA'elle.

2. Le jugement. — Immédiatement après la mort, le défunt subit un jugement dcAant Osiris et quarante-deux autres juges assesseurs. Celte scène du jugement est célèbre, elle est reproduite sur presque tous les papyrus funéraires, conserAésen grand nombre et qui ne sont autre chose que des copies plus ou moins étendues du « LiAre des morts ». Osiris, le dieu des morts, est assis sur son trône; à ses côtés se tiennent, sceptre en main, les quarante-deux juges; dcAant lui est posée une balance; dans un plateau est une feuille droite symbole de la justice; dans l'autre, le cœur du défunt; Anubis, le dieu qui aA^ait inhumé Osiris, fait la pesée du cœur; Thot, le secrétaire des dieux, inscrit le résultat; dans un coin, un cerbère pour faire exécuter la sentence. En aAant, le défunt assiste à la scène. Il n'y assiste pas impassible, il parle, il proclame son innocence, et c'est alors qu'a lieu ce qu'on appelle la coufession négatis'e. Transporté à ce mouient suprême où A-a se décider son sort éternel, l'Egyptien perçoit aAec distinction tous les cris de sa conscience, il distingue aA'ec clarté toutes les obligations de cette loi morale qui est écrite au

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fond de son être, ces obligations il ne les met pas en doute, il en sent vivement toute la gravité, il comprend qu'à les enfreindre on mérite un châtiment, qu'à les observer on mérite une récompense, et qu'il n'y a qu'un seul moyen de salut, c'est d'être juste et innocent. Aussi lui fait-on proclamer alors sa parfaite innocence. La confession négative nous donne la mesure de la morale ég-yptienne :

Hommage à toi, grand dieu, seigneur de justice!

Je suis venu à toi, ô mon maître,

j'arrive pour voir ta beauté.

Je te connais,

je connais le nom des quarante-deux dieux

qui sont avec toi dans la salle de justice,

qui vivent des artisans du mal,

qui dévorent leur sang,

au jour du règlement devant Ouniiofer (Osiris).

Me voici, j'arrive a toi.

Je t'apporte la justice,

j'ai écarté toute faute.

Je n'ai pas commiis d'iniquité envers les hommes,

je n'ai pas tué ma parenté.

Je n'ai pas dit le mensonge au lieu de la vérité,

je n'ai conscience d'aucune trahison,

je n'ai rien fait de mal,

je n'ai pas exigé, comme prémices de chaque jour,

plus de travail qu'il en était fait pour moi.

Mon nom n'est pas venu dans la barque du dieu

qui est au gouvernail,

je ne suis pas transgiesseur des volontés divines,

je ne suis pas un rapporteur,

je ne suis pas un détracteur,

je n'ai pas fait ce que détestent les dieux,

je n'ai indisposé personne contre son supérieur,

je n'ai fait souffrir personne de la faim,

je n'ai pas fait verser de larmes,

je n'ai pas tue,

je n'ai pas ordonné de tuer,

je n'ai cause de souflVance à personne,

je n'ai pas volé les offrandes des tem|)les,

je n'ai pas diminué les pains des dieux,

je n'ai pas ravi les dons des morts,

je ne suis pas adultère,

je n'ai rien fait d impur dans le sanctuaire du dieu local,

je n'ai pas augmenté ni amoindri le boisseau de blé,

je n'ai pas faussé la mesure de la coudée,

je n'ai pas raccourci la mesure des champs,

je n'ai pas pesé sur le fléau de la balance,

je n'ai pas faussé l'aiguille de la balance,

je n'ai pas enlevé le lait de la bouclie de l'enfant,

je n'ai pas chassé le bétail de son herbage,

je n'ai pas pris au filet les oiseaux des dieux,

je n'ai pas péché les i)oissons dans les étangs dos dieux,

je n'ai pas détourné l'eau en son temps,

je n'ai pas empêché le courant de passer,

je n'ai pas éteint le feu en son temps,

je n'ai pas frustré le Cercle divin de ses offrandes,

je n'ai pas éloigné les bestiaux des priq)riétés divines,

je n'ai pas arrêté un dieu quand il sort,

je suis pur, je suis pur. je suis i>ur, je suis pur. (Lf. Page Re^olf, T/ie Es^yptian Douk of tlic £/e«(/, cliap. 125. London, 1904, p. 212-214.)

Le défunt s'adresse ensuite aux juges assesseurs, invoque chacun en particulier, déclare de nouveau son innocence, reprend en partie sa confession négative, allirme qu'il a accompli tous les actes d'un bon Egyptien :

Vous, dieux, soyez loués; je vous connais et je sais vos noms; que je ne tombe passcms votre glaive: ne dites à ce dieu, vous qui êtes de sa suite, rien de mauvais coiiti'c moi; dites la Vf'rilé sur moi un seigneur de tout ce qui est, car j'ai fait en Egypte ce qui est juste, je n'ai pas injurié le dieu, et le roi actuel n'eut pas à s'occuper de moi.

Soyez loués, ô dieux, q\ii êtes dans la salle des deux vérités, dont le corps ne contient aucun mensonge et qui vivez (le vérité... Sauvez-mni de liebon (pii vit des entrailles des grands, au jour du grand règlement des comptes, voyez, je viens à vous sans taclic de mal, sans péché... je

vis do vérité et je me nourris de la vérité de mon cœur. J ai fait ce que les hommes disent et qui satisfait les dieux, j'ai contenté les dieux avec ce qui leur agrée, j'ai donné du pain à ralVamé. de l'eau à celui qui avait soif, des vêtements à qui étaitnu et un bacàqui n'avait pas de bateau, j'ai fait des offrandes aux dieux et des largesses funéraires aux glorifiés (les morts). (^D'après Erman oper. laud., p. 147, 148.)

Ainsi les Egyptiens tenaient pour certain que toutes les actions humaines reçoivent une sanction dans l'autre vie. C'est là un fait qu'il est impossible de contester et que personne ne conteste en effet. Cette croyance est nettement atiirmée sous le Nouvel Empire et même sous le Moyen Empire, ce qui nous mène près du troisième millénaire avant Jésus-Christ. Avant ces derniers temps on n'en avait pas de traces claires dans les documents antérieurs au Moyen Empire, et plusieurs égyptologues avaient émis l'hypothèse que l'idée de la sanction était inconnue des Egyptiens primitifs. Or, on a découvert, il y a quelques années, un mastaba de la sixième dynastie portant des inscriptions qui donnent des fragments de la confession négative et parlent explicitement du jugement : « Je serai jugé par le dieu grand, maître de l'Occident, dans l'endroit où se trouve le vrai >•; ou d'après des variantes, « dans le lieu où l'on juge ». En conséquence, le défunt fait son panégyrique : « Je n'ai point dit de mensonges devant le jury, je n'ai point fait de faux serments. » (Jean Capart, Clianihre funéraire de ta vi' dynastie, 1906, p. 20 et pi. III.)

L'idée de la sanction se trouve donc sous l'Ancien Empire, elle semble être une idée primitive des Egyptiens.

3, La rétribution

Le sort du méchant. — Le jugement achevé, Osiris prononçait la sentence. Cette sentence n'était pas la même pour tous, elle décernait le bonheur aux justes et condamnait le pécheur à d'affreux tourments. Sur le sort des méchants, les textes disent fort peu de chose, c'était un objet trop lugubre pour attirer l'imagination des Egyptiens.

Pour les fautes légères, on imagina, au moins à un certain temps, une sorte de purification par le feu, après laquelle le défunt était admis i)armi les bienheureux C'est ce qui ressort clairement de quelques cxemi)laires du « Livre des morts », conserves au Musée du Louvre. La scène qui représente le pèsemcnt de l'âme « est suivie de la vignette du bassin do feu, gardé par quatre cynocéphales : c'étaient les génies chargés d'effacer la souillure des iniquités qui auraient pu échapper à l'âme juste et de compléter sa [)urilicalion ». (Emmanuel nE RoiGii, Description sdiiimaire des salles du Musée Egyptien, nouvelle édition refondue par P. Pierret, Paris, 1873, p. 102.)

Le défunt soumis à cette épreuve était juste, à proprement parler, et il était compté parmi les justes, mais le pécheur, le vrai pécheur avait à souffrir des tournuMîts autrement horribles. Parfois il était condamné à devenir la proie vivante de monstres affreux fpii lui suçaient le sang, lui déchiraient les chairs et lui dévoraient les entrailles; parfois aussi il était contraint d'entrer dans le corps d'un porc, de revenir sur terre et d'y vivre misérablement.

f.e sort des justes. — Ici encore, nuilgré une grande abondance de textes, la pensée égyptumne reste très vague et très flottante. C'est toujours pour l'homme pur et innocent un immense bonheur dont il jouit dans une parfaite sécurité en compagnie des autres bienheureux sous les regards des dieux, mais ce bonheur a été conçu de bien des façons. Il serait

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hors de propos ici d'étudier en détail l'éden égyptien dans son origine, son développement et ses diverses phases. Il suiTira d'en indiquer les traits généraux. On peut ramener à deux types d'édens les descriptions que fournissent les documents. Le premier, le plus ancien, celui qui semble avoir dominé jusqu'au Nouvel Empire, est simplement iin décalque de la Aie terrestre dans un monde qu'on plaçait sous terre, ou bien derrière la montagne d'Occident où disparaissait le soleil, ou bien dans des îles Fortunées de la Méditerranée. C'est une vie humaine, mais avec l'immortalité, sans peines ni douleurs, une vie idéale telle que la rêvait toutEgyptien : de grandes propriétés, de riches moissons, d'immenses troupeaux, de nombreux serviteurs, une rivière poissonneuse, des parties de pêche et de chasse, bref toutes les distractions et tous les plaisirs honnêtes du corps. Le second, plus élevé, est, dans son essence, la vie avec les dieux, surtout auprès du dieu suprême, auprès de Rà, le dieu soleil. Le défunt pur et juste comme Osiris, s'appelant lui-même du nom d'Osiris, est admis dans la société divine, il y reçoit une vie nouvelle, supérieure à la vie terrestre. Le lieu même où se trouvait cet éden varie suivant les époques. Des textes indiquent d'abord la barque du soleil. Là est Rà ou Amon Rà avec toute sa cour. A l'origine, seuls les rois étaient, semble-t-il, admis dans le cortège divin, les simples mortels devaient se contenter du premier éden. Plus tard tous les justes purent aspirer au même l)onheur. Les textes parlent surtout dune Aague région souterraine qui est le vrai royaume des morts, les Cliamps Elysées des Grecs. C'est un mélange de l'éden sensuel et de l'éden contemplatif. Le juste est admis auprès des dieux, il peut les contempler, leur parler même familièrement, mais il reste libre de ses mouvements, il sort et il rentre quand il veut, il Aa se promener sur terre, il cultiAc ses champs, il fait des parties de barque, il jouit de voir passer le soleil dans sa course nocturne, en un mot il a tout ce qu'il peut désirer.

Il est curieux de noter que ce bonlieur suprême n'est pas donné au juste innnédiatement après le jugement. Avant d'y arriver il doit passer j)ar une longue série d'épreuves, triompher de nombreux ennemis qui lui l>arrent la route, traverser un labyrinthe de salles obscures gardées par des monstres horribles. Tout cela est décrit en détail dans le « Livre des morts », et c'est pour cette raison qu'il était si important d'avoir en main un exemplaire de ce livre.

Résurrection. — Les Egyptiens croyaient-ils que le corps serait un jour rendu à la Aie? Si l'on cherche une explication à cette coutume si générale de la momification, à ces mille précautions prises pour préserAer le corps de la corruption et le conserA'cr intact aussi longtemps que possil)le, il faut nécessairement admettre que dans la pensée égyptienne il était d'une certaine utilité au défunt de sauvegarder l'intégrité de ses membres physiques. Mais quelle était la nature exacte de cette utilité, c'est ce que les textes ne disent pas clairement. Pensait-on que l'àme dcAait se réunir à son corps et que seuls les corps momiliés auraient un jour cette faAeur? Croyait-on que la corruption détruisait tout espoir d'une nouvelle Aie? Voici à ce sujet le texte le plus clair du « Livre des morts ». C'est le chapitre 8g, intitulé : « Chapitre que l'àme est unie au corps » :

O toi qui portos! 0 toi, coureur, qui résides dans ton donjon, toi grand dieul Accorde que mon àme puisse venir à moi de quelque endroit qu'elle habile!

Mais s'il y a un délai à m'apporler mon âme, tu trouveras lœil d'Horus se dressant ferme contre toi, comme ces gardiens toujours vigilants qui résident dans .\nnou, cette terre où il y a des milliers de réunions.

Que mon âme soit prise, ainsi que le Klioii qui est avec elle, eu quelque endroit qu'elle habite. Dépiste cette âme qui est à moi, parmi les choses au ciel et sur la terre, partout où elle habite.

Mais s'il y a un délai h me faire voir mon àîiie et mon ombre, lu trouveras l'œil d'Horus se dressant fort contre toi. (Le P.<ge Renouf, p. 157, 158.)

La Aignette qui accompagne ce chapitre représente la momie étendue sur son lit, et au-dessus d'elle l'àme sous forme d'oiseau à tète humaine, la regardant et déployant ses ailes. Sans se tromper beaucoup, on peut dire que les Egyptiens ont eu idée que le corps pouAait ressusciter dans certaines conditions, mais que cette idée est restée A'ague et n'est jamais devenue une croyance ferme à une résurrection universelle.

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