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I. Définition et origines de l'esclavage

On peut (U'iinir l'esclavage : l'état d'une personne posséiiée ])ar une autre comme une chose ou un animal, et dépendant en tout de la volonté d'aulrui. C'est l'aliénalion complète de la personne humaine.

« L'origine de la servitude vient des lois d'une juste guerre, où le vainqueur ayant tout droit sur le vaincu, jusqu'à pouvoir lui ùter la vie, il la lui conserve : ce (|ui même, comme on sait, a donné naissance au mot de servi, qui, devenu odieux dans la suite, a été dans son origine un terme de bienfait et

de clémence, descendu du mot servare, conserver. « (BossuET, Cinquième avertissement sur les lettres de M. Jurieu. — Cf. Digeste, I, v, 4; x;vi, 239, § 2; Tnstitutes de Justinien, I, m, 3.)

Ces paroles de Bossuet sont lécho de la philosophie grecfiue, des philosophes et des jurisconsviltes romains et d'une partie de la philosophie scolastique. Elles n'ont, évidemment, qu'une justesse partielle. D'abord, l'étymologie sur laquelle elles s'appuient est douteuse. On en a proposé d'autres, au moins aussi acceptables et probablement plus fondées en philologie (voir Creuzer, Mém. de l'Acad. des Inscr., nouv. série, t. XIV, 1' partie, p. 5, cité par Wallon, Ilist. de TEsclavage dans l'antiquité, 2' éd., 1879, t. I, p. XVII, et James Darmesteter, Mém. de la Soc. de Linguistique, t. Il, p. 309). Ensuite, il n'est point certain cjue le vainciueur ait eu le droit absolu de faire du vaincu un esclave, puisqu'il n'est j>as certain qu'il ait toujours eu sur le vaincu droit de vie et de mort : ce droit disparaît dès qu'il n'y a plus légitime défense (Duns Scot, In IV Sent., dist. 30, q. un.; Montesqiiku, Esprit des lois, XV, 2). Cependant il est permis de voir dans l'esclavage des vaincus un adoucissement à la cruauté des anciennes guerres, et, sinon un fait constitutif du droit, au inoins un progrès sur un état primitif plus dur. C'est en ce sens qu'il peut être, selon l'expression de Bossuet, pris dans son origine pour « un terme de bienfait et de clémence ». Mais il faut remarquer que Bossuet réduit cette légitimité relative et contestable au cas « d'une juste guerre )' ; d'où il résulte que les auteurs de guerres injustes, c'est-à-dire d'un très grand nombre de guerres cpie nous présente l'histoire des anciens peuples, n'auraient eu aucun titre à réduire les vaincus en esclavage. Et il résulte encore de la définition donnée par Bossuet que seuls les vaincus proprement dits, c'est-à-dire les belligérants, auraient pu aA ec une couleur quelconque de droit être faits escla^es; mais que ce droit apparent ne se serait pas étendu aux i)opulations inotîensives concjuises par le vainqueur. Par conséquent cette origine principale de l'esclavage antique n'aurait pu que dans une proportion fort restreinte avoir une ombre de légitimité.

Les philosophes scolastiques (voir plus bas, V, 1) ont indiqué une autre origine de l'esclavage : le don de soi-même fait à autrui par une personne libre. Ce cas dut être extrêmement rare dans l'antiquité. Mais on comprend (pie les scolasti([ues ne l'aient point passé sous silence, car les dons de cette sorte se rencontrèrent au moyen âge, inspirés par le désir de s'assurer une sécurité en des temps troublés, ou par la dévotion envers des établissements religieux. Mais il ne s'agit i»as alors d esclavage i)roprement dit. I)uisque celui-ci n'existe plus au tem[)s où cciivent les scolastiques : il s'agit de servage, ce (|ui est tout dilTérent.

Une troisième origine de l'esclavage, sur laquelle insistent ces derniers philosoi»hes, est la servitude pénale, c'est-à-ilire le cas où l'esclavage a été prononcé par la loi comme peine d'un crime ou d'un délit. Mais cette servitude pénale s'éloigne aussi de l'esclavage pro]»rement dit, puisipie le condamné est, au moins le plus souvent, sous la main des pouvoirs publics et non d'un maître particulier : chez les peuples modernes, où il n'j- a plus d'esclavage, les condamnations peuvent entraîner de même une servituile temporaire ou mênie perpétuelle.

Cette seconde et cette troisième origine de l'esclavage ne sont doue rappelées ici que pour mémoire ; mais il eu est une autre (jui tient dans les faits une place luesque aussi grande que la guerre. Saint Grégoire de Xazian/e la délinit d'un mot eu disant

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que l'esclavage vient du péché {Oratio xiv, De paiiperuin amore, 25), et saint Jean Chrysostome exprime une idée analogue, mais plus précise, en lui attribuant pour cause l'avarice (In Ep. ad Ephes. vi, hoinil. xxii, 2). Cela revient, dans la pensée de l'un et de l'autre Père, à faire découler l'esclavage de l'abus coupable de la force : faibles asservis malgré eux par de plus puissants, hommes libres capturés par des brigands et vendus par eux comme esclaves.

L'histoire nous montre la guerre et la traite fournissant à la fois ou tour à tour les marchés d'esclaves, et une étymologie beaucoup plus sûre que celle qui a été critiquée plus haut leur rattache la véritable origine de l'esclavage : mancipiuin, esclave. A'ient de manu capttis {Digeste, 1, v, 4 ; Institutes, I, m, 3) : c'est la main du vainqueur et du conquérant ou la main du brigand et du pirate qui a i'ait l'esclave.

Comme la population servile se composait d'iiommes et de femmes, elle se reproduisait naturellement dans la maison des maîtres. La guerre, la traite, la naissance, A'oilà donc, semble-t-il, et abstraction faite de quelques causes secondaires, les trois éléments originaires de l'esclavage.

IL L'esclavage avant le christianisme

1° L'esclavage chez les peuples païens de l Orient. — On l'y rencontre partout et depuis les temps les plus reculés.

En Chine, dont l'histoire ancienne nous est si peu connue, sa mention n'api^ai-ait qu'au xii^ siècle av. J.-C. : il semble dans ce pays avoir été moins réj^andu et aussi moins dur cpi'ailleurs, parce que le pénible parait n'y avoir jamais perdu l'habitude du travail (voir dans Wallon, Hist. de lescL, 1. 1, p. 38-45, le résumé du mémoire d'E. Biot sur la condition des esclaves et des serviteurs gagés en Chine, Journal Asiatique, iSS^).

Sur son histoire dans les Indes, on n'a prescjue aucun renseignement. Les historiens latins et grecs semblent dire qu'il n'y existait pas, et considèrent ce fait comme extraordinaire. Dans l'île de Cej-lan, écrit Pline {.\at. Hist., VI, 24), personne n'est possesseur d'esclave, servant neniini. Diodore de Sicile prétend même qu'une loi interdit l'esclavage dans toute la péninsule indienne (fi//^/., II, Sg). Strabon {Geogr., XV) dit à peu jirès la même chose, d'après un écrivain grec du ii« siècle avant notre ère, Mégas- THÈNEs; mais il corrige cette assertion en ajoutant, d'après un autre Grec, Onésicrite, contemporain d'Alexandre, que la prohibition est restreinte à un seul district, dans lequel l'esclavage coi-porel est remplacé par un servage analogue à celui des aphamiotes en Crète et des ilotes en Laconie. L'existence de l'esclavage dans les Indes est démontrée, à défaut d'autre témoignage, par les Lois de Manou, appartenant au xi" ou x' siècle avant J.-C. Les esclaves se recrutaient dans la dernière classe, celle des Soudras et parmi les prisonniers de guerre (Lois de Manou, trad.Loiseleur-Deslonchamps, i83i-i833; cf. Wallon, t. I, p. 32-33).

Le plus ancien monument écrit de la civilisation antique, le Code d'Hammourabi (environ 2o5o ans avant J.-C), montre l'esclavage établi dans le monde assyro-babylonien (§§ i5, 19, 117, 127, i40, 227, 252, etc.). Probablement les esclaves n'y sont pas encore très nombreux, car les vainqueurs suivaient alors la coutume barbare d'immoler les vaincus. C'est seulement à partir du xii'- siècle avant notre ère que l'on commence, dans l'Asie centrale, à les réduire en servitude. Une inscription de Téglatpha- LASAR le montre, après avoir décapité d'innombrables ennemis, consentant à faire prisonniers six

mille hommes qui lui avaient « pris les genoux », c'est-à-dire qui lui avaient demandé grâce (Maspero, Histoire des anciens peuples de l Orient, éd. 1886, p. 296). L'habitude de remplacer la mort par la captivité devient générale après le viii' siècle (Menant, Babytone et la Chaldée, 1875, p. 228). Les monuments de NiniAe ont gardé limage des tristes cortèges formés par les captifs. Fréquentes sont les inscriptions d'Assyrie et de Chaldée qui font allusion soit aux prisonniers mis en Aente, soit à des populations transportées en masse. Pour nous en tenir aux seules guerres contre les Juifs, Sargon (721 avant J.-C.) envoie en Assyrie 27.280 prisonniers Israélites : deux siècles plus tard (098) Nabuchodonosor envoie en Chaldée 10.000 haljitants de Jérusalem: en 588, ce sont tous les Juifs de la ville sainte qui sont transférés à Babylone (Menant, ouvr. cité, p. 225, 228, 229). Les prisonniers ainsi transplantés n'étaient pas réduits tous à l'esclavage, mais tous vivaient en exil, tantôt dans une sécurité relative Ç/éréinie, xxix, 4-7). tantôt pressurés et maltraités {Tobie, I, 18-24 ; 11, 3-io), toujours soumis, quanta leurs biens et à leurs vies, à l'arbitraire du vainqueur. Le psaume cxxxvi, cette touchante élégie qui se termine en un cri de colère, permet de juger de leurs sentiments. Beaucoup, d'ailleurs, n'étaient pas seulement des exilés, mais des esclaves. Ce qui montre que ceux-ci étaient devenus fort nombreux en Chaldée, c'est leur prix ordinairement peu élevé. Leur condition juridique semlile avoir été assez large, car ils ont le droit d'acquérir, de contracter, de s'obliger, et quelques-uns parmi eux possèdent eux-mêmes des esclaves. Mais leur Aie n'est point protégée, puisque le meurtre d'un esclave est puni seulement, comme celui d'un animal domestique, par des dommages-intérêts envers le maître. Nombreux dans les palais des rois et des grands sont les eunuques. Quant à la pudeur de la femme esclave, elle deA^ait rester sans défense dans un pays où les femmes lil)res elles-mêmes (Hérodote, 1, 199 ; 5rt;«c/j, A'/ 42, 4^) étaient obligées de se prostituer dans les temples (voir Wallon, t. I, p. 45-5 1 ; Menant, Babylone et la Chaldée, 1875; Offert et Menant, Documents juridiques de l.issyrie et de la Chaldée, 1877; communications d'OppERT à l'Acad. des Inscriptions, 6 mai 1887, 27 mai 1887, 6 avril 1888, 3i octobre 1890, 26 octobre 1894). ,

La substitution de la domination des Perses à celle des Assyriens ne changea rien à la situation des esclaves. Les luttes Aictorieuses des nouAeaux maîtres de l'Asie centrale contre les A'illes de l'Asie Mineure, de l'Archipel, de l'Egypte, même de la Libye, en augmentèrent encore le nombre : comme autrefois, des populations entières sont emmenées en captiAÎté : souA'ent les femmes et les enfants sont Aendus, et les hommes établis dans quelque canton qui a besoin d'être repeuplé ou dans quelque domaine royal (Hérodote,!, 161 ; IV, 2o3; VI, 19-uo, ag-So, 62, 119). Si l'on en croit Hérodote, le désir dune des femmes de Darius de posséder « des serAanles lacédémoniennes, argiennes, attiques, corinthiennes » fut parmi les motifs de la guerre entreprise par ce roi contre les Grecs (111, i34). Les palais des rois et des grands étaient remplis d'eunuques (//xW., IV, 43; VIII, io4, io5; comparer la mention fréquente qui en est faite dans Esther) : ces malheureux étaient soit des captifs, soit des esclaAcs achetés sur les marchés spéciaux de Sardes et d'Ephèse (Hérodote, VI, 82; VIII, io5). Ils semblent aAoir été encore plus en faveur qu'au temps de la domination assyrienne (XÉNOPHON, Cyropédie, vn, 5). On en fait A-olontiers des soldats, et ils serA-ent dans la garde royale (ibid.). L'armée, du reste, se recrute en grande jjartie d'es-

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claves, qu'on pousse vers l'ennemi à coups de fouet (Hkrodote, VII, 96, io3; Xénophox, Cyrop., viii, 8): on dit que parmi les soixante mille cavaliers perses opposés, l'an 36 avant notre ère, à l'invasion d'Antoine il y avait seulement quatre cents hommes libres (Justin, Hist., XLI, 2). Le nombre des esclaves alla toujours croissant en Perse, s'il est vrai qu'il était défendu de les affranchir (Justin, /. c). A en croire Hkrodote (I, iS^), leur sort n'aurait pas été très dur, puisqu'une première faute demeurait h\\punie ; mais, en cas de récidive, le maître reprenait tout droit. La condition des esclaves alla probablement en s'aggravant. car. bien des siècles plus tard, Ammien Marcellix (XXXIII, 6) montre la discipline la plus cruelle pesant sur eux en Perse, peut-être à cause de leur très grand nombre. Dans le service domestique, ils sont obligés à un silence absolu: les maîtres ont sur eux droit de vie et de mort, sans aucune restriction.

En Egyi)te, le commerce, la traite et la guerre ont accumulé une immense population servile. Des trafiquants y viennent, qui ont acheté en route des esclaves, comme les marchands ismaélites auxquels a été A-endu Joseph {Genèse, xxxvii. 28; xxxix, i). Les Egyptiens vont aussi s'approvisionner directement sur les marchés, par exemple dans la ville d'Adulis, en Ethiopie, où les mancipia étaient exposés avec rivoire, les cornes de rhinocéros, les peaux d'hippopotame, les écailles de tortue et les singes (Plixe, jXaf. Hist., VII, 34). Mais cette source régulière paraît j)robablement troi) peu abondante, car « la chasse à l'homme, dans les infortunées populations noires du Soudan, s'organisait sur un pied monstrueux. Presque chaque année, de grandes razzias partaient de la province d'Ethiopie, et revenaient traînant avec elles des milliers de captifs noirs, de tout âge et de tout sexe, chargés de chaînes » (F. Lexormaxt, Histoire ancienne des peuples de l'Orient jusqu'aux guerres médiques, t. I, 1882, p. 269-271). Les guerres avec les peuples voisins fournissent aussi de nombreux prisonniers: comme les bas-reliefs assyriens, les peintures des temples de l'Egypte en ont perpétué l'image. C'est probablement par ces prisonniers, devenus esclaves publics, que furent construits les palais, les temples, les pyramides, et creusés les canaux qui répandaient les eaux du Nil (Hérodote, II, 108). Si l'on en croit DioDORE de Sicile ces travaux furent l'œuvre d'étrangers : « Ici n'a peiné aucun Egyptien », dit une inscription (Diodore, I, 56-58; voir cependant Hérodote, II, 124-128). Même des populations d'origine •étrangère, (|u'une émigration volontaire avait amenées en Egypte, furent astreintes à ce labeur forcé : on sait ce (|ue la Bible raconte des Israélites, contraints à cuire des briques pour la construction de plusieurs villes, et soumis à la plus dure et même à la plus meurtrière servitude {Kxodc, i, 8-22 ; v, 6-20). Plus d'une fois celte oppression causa des révoltes, <Ians lesquelles les Egyptiens n'eurent pas toujours le dessus : V Exode raconte le départ eu masse des Israélites; Diouore (1, .")G) parle du soulèvement victorieux d(; (^11)1115 babyloniens; Pline (.W//. Iiist., VI, -34) nouiuie une ville d'Etliiopie construite par des «esclaves écliap[)és de rEgypte. Il s'agit probablement -encore ici d'esclaves jjublics; car, si la condition de ceux-ci était très [)énil)le, celle des esclaves domestiques jiaraît avoir été relativement douce. Joseph ne fut [toint maltraité, et q\ian(l il fut inculpé d'un crime, <[\\'i en d'autres pays eût appelé sur l'Iieureun cliàtiinenl terrible, son maître se contenta de le conduire <lans la prison où étaient eu fermés des accusés de •flroit commun et des serviteurs royaux ((îeiièse, "xxxix, 20).Commedans toutes lescontrées de l'Orient, les eunuques furent noml^reux en Egypte, et l'on croit

les reconnaître dans les peintures : mais dans les textes il n'est pas toujours facile de distinguer quand ce mot désigne une honteuse servitude ou quand il signifie simplement une charge de cour : le maître de Joseph, Putiphar, cpii était marié, portait (Genèse, XXXIX, i) le titre cl' « eunuque du roi et chef des soldats » (voir encore Wallox, t. I, p. 22-32).

2° L'esclavage chez les Juifs. — Comme toutes les nations de l'antiquité, le peuple d'Israël, à l'exemple des patriarches (Genèse, xvii, 23; xxiv,6i ; xxix, 24, 29; xxxvir, 28; XXXIX, i), avaitadmis l'esclavage. Mais on l'y trouve adouci, tempéré, et fort différent de ce qu'il était ailleurs. Les articles du code d'Hammourabi relatifs aux esclaves sont tous écrits dans l'intérêt du maître (voir ci-dessus Coxdamix, article Babyloxe et la Bible, col. 363); les prescriptions de la loi mosaïque, au contraire, sont presque toutes protectrices de l'esclave. Sur ce point, au moins, on ne saurait prétendre que le législateur des Hébreux ait copié le vieux roi babylonien. Un Juif ne pouvait être l'esclave d'un autre Juif que pendant six ans {Exode, XXI, 2; Deutérononie, xv, 12; Lévitiqucuy.^', 46-42), et même alors il était défendu i< de le réduire en servitude comme un esclave; on devait le considérer comme un mercenaire ou un colon n {Lévitique, XXV, 39. 4o). La septième année, il était rendu à la liberté, à moins que, la refusant, il se condamnât volontairement à la servitude perpétuelle {Exode, XXI, b-j; Deutéronome, xv, 16-18). L'esclave étranger pouvait être conservé au delà de ce terme, mais une loi protectrice veillait sur sa personne. Le maître qui l'eût tué aurait été puni de mort; une blessure, même légère, reçue de son maître, le rendait libre. Il pouvait se marier, fonder une famille. Si une fille esclave venait à toucher le cœur du maître, ce n'était pas comme concubine, mais comme épouse, qu'elle devait entrer dans sa couche. Le septième jour de chaque semaine, l'esclave se reposait. Les jours de fête, il devait s'asseoir au banquet à côté de son maître {Exode, XIX, 16; XXI, 3, 4- 20, 26; Deutéronome, xii, 18; XVI, i4; XXI, ii-i3). L'esclave affranchi ne devait pas s'en aller les mains vides ; la loi ordonnait à son maître de lui donner des bestiaux, du blé. des fruits: « Souviens-toi, disait-elle à ce dernier, (pie tu as été toi-même esclave en Egypte et que le Seigneur t'a délivré. » Souvent la loi rappelle au maître cette servitude d'Egypte, dont le souvenir doit attendrir son cœur envers ses propres esclaves. Elle protège même l'esclave fugitif, par une prescription dont on ne trouverait l'analogue dans la législation d'aucun pays esclavagiste : « Vous ne livrerez pas à son maître l'esclave (jui s'est réfugié près de aous, mais il habitera avec vous dans le lieu qui lui aura plu, il se reposera dans une de vos villes, ne l'ainigcz pas. » {/Jeu ter., xxiii, i5, 16.) Quel contraste avec le code d'IIammourabi, punissant de mort (§ 19) tout homme qui accueille un esclave fugitif!

Sans doute, à côté de ces miséricordieuses paroles, il serait facile de montrer, dans l'ancienne loi juive, quel(|ues restes de la rigueur anticpie : plusieurs choses y sont écrites, selon l'expression de l'Evangile {Marc, X, 5), à cause de la dureté de cœur de ceux à qui s'adressait le législateur, ad duriliani cordis i'esiri .scripsit praeceptuni illud. C'est ainsi qu'après avoir dit que le maître qui a fait périr son esclave est capable d'un crime. Moïse ajoute : « Si cependant l'esclave a survécu un jour ou deux aux mauvais traitements, le maître ne sera pas puni, parce qu'il est sa propriété. " {Exode, xxi, 21.) Il semble que, dans ce cas à peu près analogue aux « coups et blessures ayant occasionné la mort sans intention de la donner «, dont parle l'article 3o9 de notre code pénal,

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Moïse ait jugé le maili-e suirisamment puni par le iloininage pécuniaire résultant de la perte de son esclave.

La loi mosaïque punissait de mort la vente des hommes libres (Exode, xxi, i6). Cependant elle autorisait l'Israélite à se vendre lui-même, et à rendre ses enfants, dans le cas de misère extrême {f.é\'itique, XXI, 39, 47; Exode, XXI, 7). Elle punissait par l'esclavaj'e le voleur cpii n'avait pu payer l'amende {Exocle, XXII, 4)- Il semble résulter d'un texte de l'Exode (xxii, 32) que le iirix moyen d'un esclave était estimé à trente sicles, environ 85 francs de notre monnaie : c'est exactement la somme que les princes des prêtres donnèrent à Judas pour prix de la livraison du Sauveur (Matthieu, xxvi, 1 5; voir la note sur ce verset dans La Sainte Bible polyglotte de ViGOtROUx, t. VII, 1908, p. 125).

Sans le dire expressément, la loi mosaïque interdit de posséder des eunuques, puisc|ue, sans doute pour inspirer au peuple l'horreur d'odieuses mutilations, elle défend de châtrer même les animaux (f.és'iliqiic, XXIV, 24 ; Deutéroiwme, xxiii, 1). Cependant l'imitation des cours étrangères avait introduit des eunuques dans le palais des rois juifs (I Bois, viii, i5; III Bois, xxii, 9; IV Bois, xxiii, 2; xxiv, 12, i5; xxv, 19; Jérémie, xxix, 2; xxxiv, 19; xli, 16; il me parait probable que dans I Paratipoiiien. , xxviii, i, ce mot signifie plutôt une charge de cour). La charité des prophètes lînit par s'étendre sur ces malheureux, car, bien que Moïse eût interdit aux eunuques d'assister aux assemblées du culte (Deutéronome, xxiu, 1), Isaïe (lvi, 4-5) leur fait entendre de touchantes paroles de fraternité religieuse.

Les prophètes, interprètes de la loi, s'étaient faits ainsi les protecteurs des esclaves. Un jour, au milieu des périls de l'invasion assyrienne, le roi Scdécias et le peuple tout entier s'engagèrent à renvoyer libres l'esclave et la servante de race juive et à ne plus les asservir (590 avant J.-C). Ils manquèrent ensuite à ces engagements. Jéréinie (xxiv, 8-22) les leur rappela, en accompagnant son avertissement de menaces terribles. Plus tard, à peine échappé de la captivité de Babylone, Israël retomba dans une faute analogue. Dans la poignée d'Israélites ({ui travaillaient à rebâtir les murailles de Jérusalem, il se trouva encore des riches pour mettre les pauvres sous le joug de l'esclavage, et des pères sans entrailles pour vendre leurs lils et leurs tilles au dehors. Alors retentit la voix de Néhémie (II Esdras, v, 6-7), pleine des mêmes menaces et des mêmes mahklictions.

Les penseurs d'un âge plus avancé du judaïsme ont fait remarquer la beauté morale de la législation mosaïque relative aux esclaves : l'historien ecclésiastique EusKBE reproduit (Praepar. evang., viii, 78) de remarquables ])assages du juif alexandrin Philon sur ce sujet. On sait que la secte juive desEsséniens, contemporaine des premiers temps du christianisme, avait absolument exclu de son sein l'esclavage (Eusèbr, Praep. ev., viii, 12; Joskpiie, Ant. jud., XVIII, i, 5). L'Évangile, tableau si vivant de la société juive, ne mentionne fjue très rarement les esclaves : il est quelquefois question, dans les paraboles de Notre- Seigneur, de coû/ii récomj»ensés ou punis, mais sans qu'il y soit fait allusion à des événements réels, et sans que ces narrations aient pour cadre un pays déterminé : l'esclave dont la guérison nous est racontée (Luc, vu, 2-10) appartient à un Romain, non à un Juif. La parabole de l'enfant prodigue emploie alternativement les mots mercenaires, y-i^Ooi, et esclaves, ôiO/c^i, pour désigner les scjviteùrs, -y.lSsi, et montre ceux-ci prenant part au repas de fête (Luc, XV, i;j, 18, 22, 23). L'Evangile met en scène des artisans de tous les métiers, et nous laisse sous l'impres-

sion d'une société où ceux-ci étaient nombreux. Une des causes de la situation meilleure faite de tout temps aux esclaves chez les Juifs, c'est que la nation juive, contrairement à presque tous les peuples de l'antiquité, a^ ait en estime le traA ail manuel, travail de l'industrie ou travail des champs. Elle ne l'acceptait pas seulement comme une peine, conformément à la parole de la Genèse (11, iG) : « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front » ; elle voyait encore en lui raccomplissement d'une loi primordiale et une source de progrès, selon cette autre parole d'un de ses livres inspirés : « Parce que tu auras mangé du fruit du travail de tes mains, tu seras heureux et tu prospéreras. « (Psaume cxxvii, 2.) De cette estime pour le travail découlent l'estime pour le travailleur, le sentiment des devoirs de justice envers lui (Deutéi:, XXIV, i5), et une plus grande équité pour l'esclave (voir Zacloc Kaiix, L'esclavage selon la Bible et le Talniud, 1867 ; Wallon, Hist. de l'escl., t. I, p. 2-20; Pavy, Affranchissement des escla\'es, iS^S, p. 34-45).

3° L'esclas'age chez les Grecs. — Il en était tout autrement non seulement dans les grandes monarchies orientales, mais encore chez les Grecs. Parlant du mépris dans lequel ceux-ci tenaient les artisans : « Je ne puis juger avec certitude, écrit IIéuodote (II, 167), si les Grecs ont reçu ces usages des Egyptiens, puisque je vois les Thraces, les Scythes, les Perses, les Lydiens et presque tous les Barbares mettre au dernier rang dans leur estime ceux des citoyens qui ont appris les arts mécaniques, ainsi que leurs descendants, et considérer comme plus nobles les hommes qui s'alfranchissent du travail manuel... Ces idées sont celles de tous les Grecs. »

On ne saurait dire si le préjugé contre le travail manuel fut chez les Grecs une des causes ou un des elTets de l'esclavage. Les poèmes homériques et le poème d'Hésiode montrent, dans la Grèce des temps licroïques, le travail manuel exercé sans déchéance par les hommes libres, et l'esclavage existant déjà, produit de la conquête et de la piraterie, sans que le nombre des esclaves soit encore très grand (Wallox, t. I, p. 62-88; GuiRAUD, Etudes économiques sur l'antiquité, 1905, p. 28-38). Ce qui est particulier à la Grèce, c'est d'avoir eu, à l'époque de son plus grand développement intellectuel, une philosophie de l'esclavage. Les Grecs sont le premier peuple qui, pratiquant l'esclavage en fait, ait essayé de le justifier en droit.

Voyons d'abord le fait, La servitude eut dans le monde grec deux formes principales : le servage rural et l'esclavage domestique. En Laconie, en Thessalie, en Argolide, en Crète, dans certaines colonies grecques de l'Illyrie et du Pont-Euxin, c'est le servage rural qui domine, ou du moins c'est sur lui que nous sommes le plus renseignés. Les serfs sont presque toujours les débris de peuples primitifs, vaincus et subjugués par des races conquérantes. Ils dépassent beaucoup leurs maîtres en nombre et en force réelle. Des statistiques faites après coup, par conséquent d'une vérité seulement approximative, comptent à Sparte environ 1 00.000 périèques, population inlVrieurc, exclue des droits politiques, mais libre, et plus de 200,000 ilotes, véritables serfs de la glèbe, cou tre3o. 000 ou 32. 000 citoyens, qui vivent dans une oisiveté obligatoire, s'occupant seulement du gouvernement et de la guerre, et nourris par les reclevances des ilotes. La condition de ceux-ci est, à première vue, supportable. Ils ne peuvent ni être condamnés à mort par leurs maitres, ni être vendus hors du pays. Leur redevance, payable en nature, est invariable, et tout ce qu'ils gagnent de surplus leur appartient : certains deviennent assez riches pour se

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racheter. Mais ils sont considérés comme des êtres méprisables. On les oblige à ^lorter un costume ignoble et ridicule. En certains jours de fête on les excite à boire avec excès, jjour que le spectacle de leur ivresse dégoûte les jeunes gens libres. Surtout on selFraie de la supériorité de leur nombre. Ils sont l'objet de la plus sévère surveillance. On leur tend même des pièges, aiin de supprimer le trop plein de leur population. On tue sous le moindre prétexte les plus vigoureux. L'institution de la crrptie, attestée par Aristote, est un massacre périodique d'ilotes, dont sont chargés tous les ans les jeunes Spartiates. Les ilotes étaient cependant employés à la guerre, comme auxiliaires et servants des guerriers libres : mais malheur à ceux qui se distinguaient trop par leur vaillance! Thucydide (Guerre du Péloponèse, IV, 80) raconte l'histoire de deux mille d'entre eux qui, en récompense de leur Ijelle conduite, furent affranchis, promenés de temple en temple couronnés de fleurs, et que l'on tua secrètement ensuite. (Sur les serfs de la glèbe, et particulièrement les ilotes, voir Wallon, t. I, p. 92-125; Fustel de Coulaxges, Le droit de propriété à Sparte, dans Journal des Sai-ants, février, mars, avril 1880; Claudio Jannet, Les institutions sociales et le droit cii'il à Sparte. 2' éd., 1880; C. LÉcRivAiN, Ilelotae, dans Dict. des ont. grecques et rom., t. II, 2' partie. 1891, p. ô^-'ji ; Castellam, // diritto internazionale prii-ato riell antica Grecia, dans Siudi e docuntenti di Storia e Diritto, 1893, p. 267.)

Nous savons peu de chose des esclaves proprement dits, dans les pays où domine le servage rural ; ils étaient relativement peu nombreux, puisque dans les cités plus ou moins organisées sur le type de Sparte n'existaient ni commerce ni industrie, l'emploi des j esclaves s'y réduisant au seul service domestique. C'était tout le contraire dans les pays démocratiques, dont l'Attique demeure le type le plus en vue, mais qui comprenaient la plus grande partie de la Grèce. A l'inverse des Spartiates, les citoyens d'Athènes exercent des professions. « Nul n'y rougissait de son métier, à moins qu'il ne fût notoirement sordide ou immoral, et ce n'était pas une humiliation j)our Cléon d'être tanneur, ni pour Démosthène d'être le fils d'un armurier. » (Guirauu, ouvr. cité, p. 53.) Mais c'est au moyen des esclaves que les Athéniens étaient négociants, industriels, agriculteurs. Non seulement on y emplojait ses propres esclaves, mais encore on en prenait à loyer de maîtres pour qui cet autre genre de commerce était une excellente spéculation. Les navires, les comi)toirs. les bouti([ues, les ateliers, les mines, étaient remplis d'esclaves, — qu'il s'agît de la grande industrie, comme la concession minière où Nicias en occupait i.ooo, de la moyenne, comme la fabrique de boucliers de Kejjhalosavec 120 esclaves, de la petite, comme la fabri(|uc d'armes exploitée par le père de Démosthène avec 22 esclaves, ou sa fabrique de meubles dans laquelle travaillaient 20 esclaves. De même pour les champs : les petits ou mojens propriétaires de l'Allique les cultivaient directement à l'aide de leurs esclaves, car le servage et même le colonat y étaient inconnus. Atuknice (VI, 272) prétend (|ue dans l'Altiipie, qui ne dépassait guère en étendue le déparlement de la Seine, et où le nombre des citoyens s'élevait à 20.000 et celui des étrangers libres à 3o.ooo, il y avait 4oo.ooo esclaves. Dùl-on (Wallon, t. I, p. 254) estimer ce chiffre exagéré de moitié, il n'en reste pas moins que l'immense majorité de la poimlalion, la presque totalité des travailleurs manuels, se conqiosait d'esclaves. La concurrence ser\ ile a\ail éliminé peu à peu les ouvriers libres, et réduisait à i)res(|uc rien le salaire de ceux qui persistaient à travailler. Aussi

l'Etat était-il obligé de recourir aux expédients pour nourrir les citoyens pauvres, les payant pour aller voter à l'agora ou pour siéger dans les tribunaux, dont le service, dans la seule ville d'Athènes, absorbait chaque année le tiers des citoyens, appelés par le sort à juger.

La situation des esclaves n'était pas très dure dans l'Attique. Leur vie était protégée, le meurtre d'un esclave par un autre que son maître étant puni à l'égal de celui d'un homme libre. Mais le maître pouvait infliger à son esclave toute espèce de châtiment : le meurtre seul était puni, et d'une peine relativement douce (voir les textes indiqués par Beauchet, art. Servi, dans le Dict. des ant., t. III, 2'partie, 1904, p. 1262). XÉNOPHON {Economiques, 2) parle d'esclaves travaillant enchaînés. L'esclave était souvent mis à la torture dans les procès, même civils, où son témoignage était requis. S'il n'était pas permis de l'injurier publiquement ou de le battre, comme à Sparte, et si on ne lui faisait pas, comme à Sparte, porter un costume qui le distinguât des hommes libres(Ps. Xénopiion, Gom-ernenient des Atliéniens, \), nulle part peut-être on ne lui montrait plus de dédain que dans l'orgueilleuse Athènes. Platon, dans sa République, blâme les maîtres qui sont durs envers leurs esclaves, k au lieu de les mépriser, comme font ceux qui ont reçu une bonne éducation ». Xénopiion (Econ., i3) s'exprime ainsi : « Les autres animaux apprennent à obéir, grâce à deux mobiles : le châtiment, fiuand- ils essaient de désobéir, et, quand ils se prêtent au service, le bon traitement. Ainsi les poulains apprennent à obéir aux dresseurs... De même les petits cliiens, qui sont inférieurs à l'homme sous le rapport de l'intelligence et du langage... Quant à l'éducation des esclaves, qui se rapproche de celle de la bête, ils sont très faciles à plier à l'obéissance. En satisfaisant les appétits de leur ventre, on se fait bien venir auprès d'eux. Il faut aussi exciter leur émulation par des distinctions, des louanges, des présents. » On a remarqué la comparaison des esclaves avec les animaux : ils étaient traités, en effet, comme tels : certaines maisons riclxes étaient conduites comme de véritables haras, et la fécondité des couples serviles subordonnée à la Aolonté et à l'intérêt du maître. « Nos esclaves, écrit Xénophon,

— qui ne craint pas de prêter à Socrate ce langage,

— ne doivent pas engendrer d'enfants à notre insu. » {Econ., 9.) Si le maître ne voulait pas élever l'enfant de l'esclave, il l'exposait. Aristote va jusqu'à permettre non seulement d'exposer les enfants, mais encore de faire avorter les femmes des esclaves {Politique, IV, XIV, 10). Comme les Spartiates, par des moyens moins cruels en apparence, mais plus immoraux (car rien ne venait limiter la fécondité des ilotes), les Athéniens arrêtaient la croissance trop rapide de la population servile. Ils ne le faisaient point par crainte, car chez eux les esclaves, très disséminés et toujours sous la nuiin du maître, se montraient rarement turbulents et dangereux comme dans les pays de servage (voir cependant Thucydide, VII, 27). Mais ils agissaient ainsi par calcul : un esclave « né dans la maison « coûtait cher à nourrir et à instruire pendant les longues années où il restait improductif, tandis (ju'en Attique une somme beaucoup moindre, 200 francs, re|)résentait le prix mojen d'un esclave tout formé. (Sur l'esclavage athénien, voir Wallon, I. I. p. II 8-333; CiUiRAUD, Etudes économiques sur Idntiquité, p. 44-(J7i i2i-i3o; Brants, Ue la condition du tra^-ail lihre dans l'industrie athénienne. liew de rinstr. publique en /ielgique, i8S3,p. iod-117; Mauri, // salario libero e la concurrenza sen-ile in Atene, Sludi e Docum. di Storia e Diritto, 1890, p. 97-1 19.)

Passons du fait à la théorie. Celle-ci n'a pas devancé

le fait, mais le suit, pour l'expliquer. Elle est, comme on le verra, outrageante pour la conscience humaine, mais elle rend en même temps à la conscience un hommage involontaire, puisqu'elle est un elïort pour mettre le fait d'accord avec cette dernière, et pour le justifier à ses yeux.

Les philosophes grecs de l'époque classique, les penseurs du v" et du iv siècle, c'est-à-dire de l'époque où l'évolution du travail était accomplie, n'ont point voulu voir l'anomalie qu'offrait l'esclavage dans une société qu'ils jugeaient fondée sur la raison. C'est que, dans les pays de démocratie non moins que dans les autres, dans Athènes aussi bien qu'à Sparte, la raison sur laquelle reposait désormais la société grecque était une raison tout aristocratique, apanage de quelques privilégiés. Ceux-ci comptaient seuls : les autres, à des degrés divers, étrangers, aifranchis, serfs, esclaves, formaient des groupes échelonnés audessous d'eux, et faits pour suj^porler ce rare échantillon de la nature luuuaine, leGrec complet, lecitojen libre, intelligent et beau, dont les préoccupations sordides n'agitent pas l'àmeet dont le travail manuel ne déforme pas le corps. Tout ce qui existe en dehors de lui lui est inférieur : les étrangers à son pays sont des Barbares, les habitants de son pays qui ne sont point membres de la cité vivent pour le servir.

Cela est vrai surtout des esclaves. « L'oisiveté, a dit Socrate (Elien, Var. hist., x, i4), est sœur de la liberté. » Ce sont les esclaves qui travaillent pour assurer aux hommes libres les moyens d'être oisifs. « Les arts appelés mécaniques sont décriés, dit ailleurs le philosophe (Xéxophon, Eeon., 4), et c'est avec raison que les gouAernements en font peu de cas. Ils ruinent le corps de ceux qui les exercent et c[ui s'y adonnent, en les forçant de demeurer assis, de vivre dans l'ombre, et parfois même de séjourner près du feu. En outre, les arts manuels ne nous laissent plus le temps de rien faire ni pour les amis ni pour l'Etat, en soi'te qu'on passe pour de mauvais amis et de lâches défenseurs de la patrie. Aussi, dans quelques républiques, principalement dans celles qui sont réputées guerrières, il est défendu à tout citoyen d'exercer une profession mécanique. ^> Socrate excepte de cette proscription la seule agriculture, et, par la plume de Xénophon, trace un charmant portrait de l'agriculteur Ischomachus : mais il montre en celui-ci un grand possessetu" d'esclaves, par conséquent un homme qui fait travailler sans se livrer lui-même au travail manuel : possesseur, du reste, équitable et débonnaire, qui « traite comme des hommes libres, enrichit et honore comme d'honnêtes gens » les serviteurs de bonne Aolonté {Econ., i4).

Que ces paroles d'un noble accent ne nous fassent pas, cependant, trop d'illusion : quand on lit avec soin les Economiques, œuvre d'un disciple qui s'applique à reproduire fidèlement la pensée du maître, on reconnaît qu'aux yeux de l'école socratique les esclaves, comme les animaux, n'ont de valeur qu'en raison de leur utilité. Par leur travail ils assurent au citoyen le loisir nécessaire pour remplir tout son devoir vis-à-vis de l'Etat. Cette douceur et cette sollicitude qu'on leur montrée; n'ont d'autre but que de les faire rester plus tranquillement dans l'esclavage » (Crropédie, viii, i). Le plus généreux des penseurs grecs, Platon, n'a pu s'élever au-dessus de cette vue étroite. Dans les premiers livres desa.Itépuhliqiie, il semble concevoir l'idée d'un Etat où il n'y aurait pas d'esclaves ; mais cela veut dire : pas d'esclaves de race grecque, enfants d'une même patrie; on ne devra réduire en esclavage que des Bai'bares {Ré p., V). Mais Platon lui-même ne se tient pas longtemps sur ce terrain un i^eu plus large que la réalité contemporaine.

Dans les Lois, il redescend vers celle-ci. Il considère l'esclavage, dans les conditions où l'esclavage existe, comme inévitable. Il en reconnaît les inconvénients, et recherche même les moyens de les atténuer; mais il accepte la société grecque telle qu'elle est, et, dans le code qu'il rêve pour elle, il marque avec soin la différence qui doit subsister entre l'homme libre et l'esclave, ce dernier n'ayant pas le droit de se défendre, jiouvant être tué impunément, et, coupable d'un délit, devant être (comme il était en effet) piini de peines plus fortes que l'homme libre : il ne suppose pas qu'un jour pourrait disparaître « cette distinction de libre et d'esclave introduite par la nécessité « {Les Lois, VI. YHI, IX, XI).

Non pas seidement par une nécessité sociale, mais par la nature, si l'on en croit Aristote. Là où Platon voit surtout et accepte le fait, l'esprit rigoureux et la logique inflexible du péripaléticien construit la théorie. Celle-ci ressort clairement de passages innombrables de sa Politique. Le travail de l'artisan et du laboureur, contraire à la beauté et au loisir, est indigne du citoyen {Polit., IV. vu. 5; VI, II, I ; VII, II, >;), c'est-à-dire du Grec parfait. Un jour peut-être les machines pourront le remplacer. Mais, en attendant ce jour, il faut cju'il y ait des êtres inférieurs, travaillant pour la partie noble de l'humanité. La nature y a pourvu. Il y a des hommes naturellement esclaves, aussi inférieurs aux autres que le corps l'est à l'àme, la brute à l'homme; instruments mis par une sorte de sélection naturelle au service de la classe supérieure. Une inégalité originelle est la source de l'esclavage (Po/^^, I, ii, i4, lô). Ainsi s'explique que certains n'aient pas de droits, parce que le droit n'existe qu'entre égaux {Pal., III, V, II); pas de volonté, le maître voulant pour eux (I, A-, 6); pas de science, excepté pour les choses utiles au maître (I, ii, 28); pas de famille, si ce n'est dans la mesure indiquée par l'intérêt du maître; pas même de vertu, puisque la vertu ne leur est nécessaire que dans les limites de la tâche assignée par le maître (I, v, g, 11). Le rapport existant entre le maître et l'esclave est celui de l'ouvrier à l'outil, de l'àme au corps (I, 11, 4; Morale à Nicomaque, VIII,. XI, 6). L'humanité se dÎAise en deux classes, les maîtres et les esclaves, ou, si l'on Aeut, les Grecs et les Barbares, les uns qui ont droit de commander, les autres qui sont faitspour obéir, et contre lesquels la guerre est toujours légitime, car elle est une espèce de chasse aux hommes qui sont nés pour servir et qui ne veulent pas se soumettre {Pal., I, m, 8). Aristote résume tout cela par une des plus dures paroles qui aient été prononcées : « L'esclave est incapable de bonheur comme de libre arbitre. » (III, v, 1 1.)

Il est inutile de critiquer cette théorie, l'effort le plus puissant qui ait été fait dans l'antiquité pour expliquer l'esclavage. Elle ne tient pas debout, puisqu'elle reçoit à tout instant un démenti des faits, et qu'à toute époque, en Grèce aussi bien qu'ailleurs, il eût été facile de rencontrer dans la classe des citoyens des hommes paraissant nés pour servir, dans celle des esclaves des hommes qui, s'ils eussent été placés par le hasard de la naissance dans une condition meilleure, eussent montré les qualités d'intelligence, de volonté et de cœur qui rendent capable de commander.

Ainsi la pensée des deux représentants les plus qualifiés de la pliilosophie grecque reste, en face de l'esclavage, comme frappée d'impuissance : l'un accepte comme nécessaire, comme légitimé par son existence même, le fait social qu'il a sous les yeux, et sacrifie des millions d'hommes pour maintenir les privilèges d'une élite ; l'autre, contrairement aux données les plus élémentaires de l'expérience.

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imagine que ce sacrifice a été fait d'avance par la natiu-e, et qu'elle a divisé l'humanité en deux races inégales.

On aperçoit cependant, si on lit avec soin ce que l'un et l'autre ont écrit sur l'esclavage, tout ce qu'il y a dliésitation à ce sujet dans la pensée de Platon, de contradiction dans celle d'Aristote : les ouvrages de ce dernier contiennent amplement de quoi réfuter ses conclusions, et les aveux qu'il laisse échapper, pressé par l'évidence ou docile à un sentiment meilleur, sont l'involontaire désaveu de son système. Mais il faut justifier à tout prix une société fondée sur l'injustice: de là l'erreur, à moitié volontaire, à moitié inconsciente, de deux grands esprits. (Sur les théories platonicienne et aristotélicienne de l'esclavage, voir Wallon, t. I, p. SôS-Sga ; .T. Denis, Hist. des théories et des idées morales dans l'antiquité, t. I, i856, p. 1 38-1 42, 219-228: S. Talamo, // concetto délia Scliiavità da Aristotele ai dottori sculastici, 1908, ]). 1-6 1.)

11 est dilTicile de savoir jusqu'à quel point leurs sj'stèmes furent acceptés des contemporains. Beaucoup, sans doute, usaient des esclaves sans se préoccuper du plus ou moins de légitimité de l'esclavage. Ils acceptaient le fait et se mettaient peu en peine de la théorie. Mais aussi, de temps en temps, quelques paroles se faisaient entendre, qui étaient en contradiction avec celle-ci. Mis en face de situations qui semljlent la réfutation anticipée des idées que Platon et surtout Arislole émettront sur l'esclavage, des poètes tels qu'EscuvLE, Sophocle, Eiripide, avaient montré dans les Hécube, les Andromaque, les Philoxène, les Cassandre, des esclavesnées pour régner, dont « jusque dans l'esclavage l'esprit est inspiré par un soidlle divin » (Eschyle, Ai^amemnon, io54), dont « l'àme est plus libre que celle des hommes libres » (Eiripide, P/iryxiis, dans le Florilegium de Stobée, LXII, 39), et qu'assurément la nature n'a pas ibrniées pour la servitude. S'inspirant des situations diverses que la vie bourgeoise, non moins peut être que la tradition héroïque, ofTrait à leur ol)servation. les auteurs de comédies, unMÉNANDRE, huPhilémon, ont parlé dans le même sens (Philémon, fr. 89: Ménandre, fr. 27g).

Mais surtout les écoles de philosophie nées à l'époque de la décadence hellénique se séparèrent de la dogmati([iie orgueilleuse qui avait trouvé en Aristote son dernier interprète. La suprématie des cités grecques a pâli : le citoyen idéal est descendu de son piédestal, et tous les mensonges d'une civilisation factice <mt apparu : de là la doctrine d'Epi- CURE, philosophie de l'apathie plus encore que de la volupté, et le stoïcisme de Zknon, noble effort pour affranchir de toutes les contingences l'iiomme intérieur, et par la vertu le rendre insensible au plaisir comme à la souffrance. Pour l'indifiérence amollie de l'un, pour l'indinVrcnce hautaine de l'autre, l'antique organisation scjciale a cessé décompter; aussi peut-on citer d Epicure des paroles pleines de mansuétude au sujet des esclaves, et Zenon, jugeant d'un regard lil)re de préjugés l'institution elle-même, a-t-il pu dire : « Il y a tel cschivage qui vient de la conquête, et tel esclavage qui vient d'un achat: à l'un et à l'autre correspond le dr()it du maître, et ce droit est mauvais. » (Diogène Lakhce, YII, i.) Mais, ces paroles prononcées, l'iiulillérence de part et d'autre reprenait ses droits : l'épicurisme était aussi incapable d'un efi'orl jiour améliorer le sort des esclaves que le stoïcisme d'un ell'ort pour combattre l'instilulion de l'esclavage.

4° L'escla\age chez les liomains. — Ce qui a été dit de l'esclavage athénien fait connaître d'avance l'escla-

vage romain. Mais ici les renseignements sont plus instructifs encore, puisqu'à Rome ce ne sont point seulement les historiens, les philosophes et les littérateurs, mais encore les jurisconsultes, qui se sont occupés des esclaves, et que nous pouvons contempler à la fois sur une plus vaste échelle et avec des détails plus précis les efi'ets de l'esclavage.

Dans un empire formé par plusieurs siècles de guerres continuelles, le nombre des esclaves atteignit des proportions énormes. La victoire en approvisionnait tous les marchés : rappelons-nous, pour citer quelques exemples seulement en tre beaucoup d'autres. Marins livrant aux enchères i^o.ooo Cimbres; dans une seule ville de Cilicic, Cicéron retirant en trois jours de la vente des prisonniers 2 millions 5oo.ooo francs; Pompée et César se vantant l'un et l'autre d'avoir vendu ou tué 3 millions d'hommes. Aussi voyons-nous, dans les maisons et les domaines riches, plusieurs centaines, quelquefois plusieurs milliers d'esclaves, toute une population pour laquelle ces opulents propriétaires doivent tenir un état civil, ériger des tribunaux domestiques (Sénèque, De tran- (juillitate animi, 9; Pétrone, Satyricon, 53). Sous Auguste, un homme d'origine obscure, que les guerres civiles avaient à moitié ruiné, laissait encore en mourant plus de 4-ooo esclaves (Pline. Nat. Hist., XXXlll, 4.7). Tous les métiers étaient exercés dans une grande maison romaine, depuis les plus grossiers jusqu'aux plusrafiinés et aux plus élégants : un riche mettait son orgueil à ne rien acheter au dehors (Pétrone. 38, 39), comme il mettait son intérêt à faire vendre par ses esclaves le surplus du produit de ces industries domestiques (Aulu Gelle, Noct . att., IX, 8; Martial, Epigr. ix, xlvi), ou à louer à de moins riches le travail des esclaves qu'il n'occupait pas dans ses maisons (Plutarque, .V. Crassiis, 2 ; Digeste, XXXII, m, 78; XXXlll, vu, 19). La conséquence économique de cette surproduction servile était non plus seulement l'avilissement dos salaires, mais l'écrasement à peu près complet de l'ouvrier libre.

Quand nous lisons dans les inscriptions des noms d'artisans libres, nous devons le plus souvent reconnaître en eux de petits patrons, qui faisaient travailler des esclaves dans leurs ateliers (cf. Digeste, XXXIII, ni, 91, §2; VII, i3, i5, 17, 25; vin, 48). Pressé de tous côtés par la concurrence du travail servile, par la grande et la petite industrie, passées ainsi aux mains des esclaves, il n'y avait pour ainsi dire plus déplace dans la société romaine pour le travail manuel des ouvriers libres. De là pour l'Etat, pour les villes, ou pour les riches désireux de capter la faveur populaire, la nécessité de nourrir par des ilistributions gratuites de deniers, ])ar ces « frumentations » qui sont devenues une institution pul)lifpie,par ces dons de tt)ute sorte que vantent les inscriptions, la multitude des prolétaires, c'est-à-dire les millions d'hommes qui, dans la société moderne, auraient vécu du travail de leurs l)ras. Le peuple romain était ainsi composé jrt'esc|ue tout entier « de gens sans industrie qui vivaient aux dépens du trésor pul)lic )> (Montesquieu, Grandeur et décadence des Bomains, xi\"). Et de là encore, en même tenq>s que la situation ainsi faite aux prolétaires des villes, la dépopulation graduelle des campagnes, sinon partout, au moins en Italie et en de nombreuses provinces. Malgré les efforts des empereurs pour y maintenir la petite et moyenne propriété (prêts sur hypothècpie de Trajan. d'Adrien, de Marc Aurèle, de Sc|>timc Sévère), le flot envahisseur de l'esclavage, l'extension et la concurrence des grands domaines exploités par des mains serviles, chassait, plus ou moins vile selon les lieux, les ' pavsans libres, «lui allaient grossir dans les villes la

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plèbe amusée et enlrelenue aux frais de l'Etat (HoRACK, II Carin., xvii, 28-28; Quixtiliex. Declain., XII, 2; XIII, II, 12; Sknkque, Ep. Lxxxix). Mais de là aussi l'arrêt de tout progrès industriel car les travailleurs esclaves n'ont pas diutôrct à inventer; de là encore la décadence de l'agriculture, dont Pline {Nat. Ilist., XYIII, ■;;) définit les causes d'un mot énergique, quand il dit que « la culture des champs par la population des ergastules est détestable ». et que « la terre se resserre avec une sorte d'indignation, quand elle se sent touchée par des pieds et des mains enciiaînés )i. Le moment approche, ou plutôt il est déjà venu dès le règne deTibère (Tacite, Aiin., III, 5^), où l'Italie ne suffira plus à nourrir la seule Aille de Rome.

Mais les conséquences économiques de l'esclavage paraissent peu de chose, quand on regarde à côté d'elles ses conséc[uences morales. Les premières victimes de l'esclavage sont les maîtres. Dans les familles riches, le pédagogue chargé de surAciller 1 éducation de l'enfant est le plus souvent un esclave, et plus d'une fois son élève a été corrompu par son immoralité ou sa faiblesse (Valère Maxime. VI, i3; Tacite, De orat., 28, 2g; Suktoxe, Nero, 6; De ill. gramm.^ 3, 5, 28; Plutarque, Cato major, 20; De ediic. puer., ■^ ; Epictète, Diss., III, 2G; Ulpiex, au Digeste, Xh,

II, i3; Plauth, Mercator, I, 11, 89-91 ; Pseuduhis, I, x, 3i; Bacchides, I, 11, 24-54; HI, m, 30-44; Térence, Phormio, I, 11, 71-79)- Mais c'est le pouvoir absolu sur tant d'existences humaines qui est le vrai corrupteur, en exaltant l'orgueil jusqu'à la démence, en insjnrant la cruauté, en flattant la moUessse, en offrant de toutes parts des occasions à la débauche (Sénèque, De bre^'. i-itae, 12; De ira, i, 4> 12, 16; 11. 5, 25; m, 21, 24, 29, 3o; De vita beata, 12, i5; De Providentia, 3; Ep. 46, 06; Coiitrov., iv, prolog. ; Aulu Gelle, Noct. ait., I, 24; PÉTRONE, Saf., 34, 45, 53, 54, 67, O9, 126; Lucien, Nigriniis, 34; Plaute, Capti\i, II, i, i33; Ovide, Amor., I, \i, 19; vu, 21; xrv, i4 ; Ars amat., I, VI, 19; II, \, 82; JuvÉNAL, Sat., VI, 122, 279. 33o, 48û- 483,490-495; XIV, i4). Quant à l'esclave, son malheur peut se résumer par le mot d'un jurisconsulte : « Une tète servile n'a pas de droits », ser^-ile capat nulhun jus liahet (Paul, au Digeste, IV, v, 3).

L'esclave n'a même pas toujours droit à la vie, puisqu'il y a des esclaves gladiateurs, dont le métier est de s'entre-tuer. 11 n'a pas de droit sur sa personne : les mots vertu, devoir, pudeur, n'ont pas de sens pour qui est au pouvoir d'autrui, pour qui, selon une grande parole de saint Thomas d'Aquin, a en autrui sa fin unique. « Les choses honteuses — dit un esclave dansunecomédiede Plaute— doivent être considérées comme honorables quand c'est le maître qui les fait. » Rien de ce qu'il ordonne — lisons-nous ailleurs — n'est dégradant. L'impudicité est un crime chez riiomme libre, une nécessité chez l'esclave, un devoir pour l'atTranchi. » (Plaute, Bacchides, 1, 11, 53-54 ; Captivi, II, I, i33; Pétrone, Sat.. yo; Sénèque, Contrat., IV.) L'esclave n'a pas de droits de famille. Il ne possède pas de nom qu'il puisse transmettre aux siens, mais seulement un prénom, qui le distingue de ses compagnons (Quintilien, Iiist. orat.. Vil, 3, § 2O). Nul pouvoir ne lui appartient sur sa compagne et sur ses enfants : Quem patrein qui serras est :{^\.\VTV.,Captivi,

III, IV, 5o8.) Son union ne porte pas le nom de mariage : la loi ne la reconnaît pas, par conséquent n'en assure pas la durée, ne la défend pas contre l'adultère, qui n'existe pas entre esclaves (Papinien, au Digeste, XLVIII, v, G ; loi de 290, au Code Justinien, IX. IX, 28). et, comme il n'y a pas non plus entre esclaAcs de parenté légale, ne la garantit pas contre l'inceste (Ulpien. Paul, au D':g.. XXIIl, viii, i, 2 ; x, 10, § 5;MoMMSEN, /user, regni Xeap., 7072: cf. Pom-

poNius, Paul, au Dig.. XXIII. 11. 8. i4). La Aie la plus intime de ce painre simulacre de famille est, comme à Athènes, soumise au bon plaisir du maître (Colu- MELLE, De re rust.. XI, 4)- Cependant les Romains, qui mettaient généralement leur orgueil ou leur intérêt à posséder l)eaucoup d'esclaves, se préoccupent moins de limiter la fécondité des couples serviles. Certains maîtres exposent les enfants qui naissent de leurs esclaAes (Clément d'Alexandrie. Paedag., III, 4), ou usent de moyens criminels pour les empêcher de naître (Ulpien, au Dig., XL. au, 3). Mais la plupart cherchent plutôt à en accroître le nombre : on achète plus cher une esclaAe féconde, s'entrem cum lilieris (Marc;ien. au Dig., XXX, i, 21), et l'on récompense parfois par l'affranchissement celle qui a mis plusieurs enfants au monde (Columelle. I, 8; Try- PHONiNus, Ulpien, au Dig., XXXIV. a-, 10).

Ainsi l'esclaAC romain, qu'il traAaille ou qu'il enfante pour le maître, est raAalé au rang d'un animal ou d'un meuble, c'est-à-dire d'un être dépouillé de tous les attributs de la personne humaine (Sénèque. Ep., xLAii). C'est « un corps », ce n'est pas ce composé d'àme et de corps qui constitue l'homme complet : cellis servilibus e.rtracta corpora (Valère Maxime, VII, a'i, i ; même expression chez les Grecs : Aoir FoucART. Inscriptions de Delphes). En conséquence, les esclaAes paient à la douane le même tarif que les cheAaux et les mules (Renier, Discript. de l'Algérie, 5'3). Il faut attendre jusqu'au second siècle de notre ère pour trouAcr un écriA ain (Plutarque, Cato major, 5) qui proteste contre ce conseil de Caton au père de famille économe : « Vendez les AÙeux boeufs, les Acaux et les agneaux seArés, la laine, les peaux, les Aieilles Aoitures, les Aieilles ferrailles, le A ieil esclaAC, l'esclaAe malade. » (De re rustica, 2.) On comprend les accès de désespoir qui prenaient soinent les esclaAes et les poussaient au suicide (Sénèque, De ira, III, 5; Apulée, Metam., VIll; Ulpien, au Dig., XXI, I, i, 17, § 5; 28, § 8); les révoltes ser- A'iles qui j)lus d'une fois menacèrent Rome (Diodore de Sicile, Fragni., •xxxia'^, 2; xxxa'i, 2-10; Florus, Epit. rer. rom., m, 9, 20; ia", 18; Appien, Debellocis:.!; Plutarque, M. Crassus, 8-10; Salluste, Catitina, 2G, 3o; CiCÉRON, Pro domo, 34, 42; Pro Caelio. 82; Pro Plancio, 30; Pro Se.rtio, 21 ; Philip., i, 2; Ad Attic, XIV, x); les attentats de toute sorte contre les maîtres (Sénèque, Ep., cvii, 5; De Cleni., I. 2O; Xat. Quaesf.. II, 89; Sidoine Apollinaire, Ep.. VIII, xi); les rigueurs auxquelles ceux-ci étaient forcés pour se ■ défendre (Cicéron, De Off'., 11. 17; Sénèque, Ep., vi; Ulpien, au Dig., XXIX, a-, i), et la terrible loi qui euA'oyait au supplice tous les esclaAes d'un maître assassiné (Cicéron, Ad fa mil., IV, xit; .Sénèque. Ep. Lxxiii; Tacite, Ann., XIV. 42-45). La Aie des esclaves eîit été absolument intolérable, si le législateur romain n'avait essayé de les protéger. Cette protection ■ futtardiA-e. Védius Pollion avant fait jeter un esclave dans le A'ivier où s'engraissaient les murènes, pour le punir d'avoir cassé un Aase de cristal, Auguste ne le punit que par le bris de tous ses cristaux (Sénèque, De ha, I, 4o; De Clem., I, 18; Pline, Xat. Hist., IX, 29; Tertullien, De Pallia, 5). Il faut attendre jusqu'au règne de Claude pour trouver une loi obligeant les maîtres à prendre soin de leurs esclaAes malades (MoDESTiN, au Dig., XL, aiii, 2).

On se tromperait beaucoup si l'on exagérait la portée de la protection depuis lors accordée auxesclaves, et surtout si l'on prêtait aux juristes et aux gouvernants romains des desseins tout à fait étrangers à leur esprit. <f La grande école de jurisconsultes sortie des Antonins — écrit Renan — est toute possédée de cette idée que l'esclavage est un abus, qu'il faut doucement supprimer. Si le mouvement qui part

des Antonins se fût continué dans la seconde moitié du m' siècle et dans le iv% la suppression de l'esclavage fût venue par mesure légale et avec rachat. » {Marc Aarèle, p. 6o5, 608.) Personne n'admire plus que nioi la grande école des jurisconsultes du n" et du iii^ siècle : ils donnèrent au droit romain cette forme achevée qui lui a permis de traverser les siècles, et en a fait vraiment la raison écrite. Plusieurs décisions favorables aux esclaves leur sont dues. Mais on ne saurait faire exclusivement honneur de ce ijrogrès à l'époque des Antonins. La plupart des mesures prises par Adrien, Antoxin le Pieux, Marc AuRÈLE, i^our protéger les esclaves contre la mort arbitraire ou l'excès des mauvais traitements, ne sont que la reproduction de mesures semblables prises, dans leurs meilleurs jours, par Néron et Domitien (comparez Spartiex, Adrianus, 18; Gaius, Ulpiex. MoDESTix, au Dig., I, vi, 1,2; XLVIII, viii, 10, 11 ; et SÉxÈQL'E, De Benef., III, 2; Slétoxe, Domit., 7; Martial, Epigr., IV, II ; IX, vu). Quant aux jurisconsultes, ils travaillèrent assurément à prévenir quelques-uns des pires abus de l'esclavage : ainsi, en matière de legs ou d'action rédhibitoire, Ulpiex déclare « cruelle » et même « impie » la séparation des esclaves unis par les liens du sang (Digeste, XXI. i, 35; XXXIII, VII, 12, §7). Cependant ils le firent sans esprit de suite ; car on rencontre des consultations de Proccleius, de PoMPOXius, de Gaius, de Vexuleius, de Paul, de Juliex, d'L'LPiEX lui-même, c|ui, dans d'autres espèces, vont à rencontre de ce principe (Digeste, XX, i, i5 ; XXXI, II, 48; XXXIII, VIII, 3; XXXV, i, i, § 8; XL, vu, 16; XLI, 1,9,10; XLII. viii. 25, § 4, 5 ; XLIV, 11, 7 ; XLVII, II. 48. § 5). D'ailleurs, en dehors des deux solutions rappelées plus haut, et des constitutions d' Adrien, d'AxToxiN, de Marc Aurèle, défendant que les esclaves soient maltraités, mutilés, exposés aux bêtes, mis à mort sans juste motif ou sans jugement, on citerait bien peu de décisions juridiques ou législatives rendues pour leur protection au temps des Antonins ou à l'époque qui le suit immédiatement. Rien n'indique, de la part des pouvoirs pubUcs, lintention de supprimer Tesdavage, de tenter la colossale opération cjui consisterait à exproprier tous les maîtres et à racheter tous les esclaves. Une telle idée a pu séduire l'esprit de Renan : elle ne fût point entrée dans celui d'Antonin le Pieux ou de Marc Aurèle.

Le contraire résulte des textes. En tète d'un rescrit d'AxTONiN, rendu au sujet d'esclaves que leur maître traitait d'une manière cruelle et infâme, se lit ce considérant: « Il faut que la puissance des maîtres sur leurs esclaves demeure intacte, et il n'est permis à personne de priver quelqu'un de son droit : mais il est aussi de l'intérêt des maîtres que soient accueillies les demandes de ceux qui implorent justement notre secours contre la cruauté, la famine ou des injures intolérables.» (Digeste, I, a'i, 2.) .\ la suite de cette déclaration de principes, Antonin commande, «dans l'intérêt des maîtres », non de libérer, mais de remettre en vente les esclaves maltraités. On voit, par cet exemple, que les meilleurs empereurs, comme les jurisconsultes les plus éclairés des ir' et m' siècles, n'envisagèrent pas l'esclavage à la façon des modernes : ils tentèrent quelquefois d'adoucir le sort des esclaves, jamais ils n'eurent la pensée qu'on pfil briser leurs fers, ou même les réhabiliter à leurs propres yeux et aux yeux du monde. C'est même sous la plume (le Gaius. de Marcien, d'Ulpien, que l'on rencontre les expressions les plus méprisantes pour les meubles aniuiés et ce bétail domestique (Digeste, II, VII, i3; VI, I. i5: VII. 1,3; IX, II, 2; XV, 11, 58; XXI, I, 4, 48; XXX, I. 21 ; XXXII, m, gS).

Comme les jurisconsultes de cette époque ajjpartiennent en général à l'oijinion stoïcienne, leur atti-

tude vis-à-vis de l'esclavage nous renseigne sur celle de la philosophie romaine. Les Romains ont trop de bon sens pour accepter sans réserve la théorie fantastique d'Aristote, possible dans un petit pays moralement isolé comme était la Grèce, où l'on tenait pour Barbare tout ce qui n'était i^as Grec, insoutenable dans un Empire qui a étendu sa ciA ilisation siu" les peuples les plus dilTérents, et dont la capitale est devenue la ville la plus cosmopolite de l'univers. Il ne saurait y avoir, aux yeux des Romains, de races inférieures, vouées jîar la nature à l'esclavage. Cependant CicÉRON, sur l'origine de la servitude, ne rejette pas tout à fait les idées d'Aristote, puisque, après avoir dit C]u'il est injuste de faire esclaves les hommes capables de se conduire eux-mêmes, il ajoute que ceux qui en sont incapables peuvent être justement réduits en esclavage (De Republica, III, 25). II se rattache également au Stagirite, comme aussi du reste à l'école socratique, par son mépris du travail et des travailleurs (De Off., I, 42; Pro Flacco, j8; Pro doino, 33). Mais il se rapproche, au contraire, de Zenon par sa doctrine de l'égalité naturelle de tous les hommes (De Rep., l, 2; De Legibiis, I, 17). En fait, il est humain pour ses propres esclaves (Ad Atticum, I, 11; Ad dii'ersns, XVI, m, iv). bien que, pai" une contradiction qui n'étonne pas ceux qui l'ont étudié, il porte intérêt aux combats meurtriers des gladiateurs possédés par son ami Atticus (Ad Atticum, IV, IV, 20). Avec SÉNÈQUE, la réaction contre la théorie d'Aristote se précise. Tous les hommes sont égaux aux yeux de l'ancien précepteur de Néron, et il le dit avec une chaleureuse éloc£uence (De Benef., III, 18, 23; Ep. XLVii). « Le libre esprit peut se trouA'er dans le chevalier romain, dans l'affranchi, dans l'esclave. Qu'est-ce que chevalier romain, affranchi, esclave? Des mots créés par l'ambition et la violence. » (Ep. XXXI. )La tyrannie de Néron, qui réduit les pkis grands mêmes à une abjecte servitude, et les contraint à trembler sans cesse devant un maître, achève en lui, par une dure expérience, cette idée d'égalité (Ep. xiv, xxiv, xLvii). Sa bonté naturelle l'incline aussi vers les esclaves, qu'il appelle « d'humbles amis », et desquels, selon lui, les maîtres ne devraient exiger « que ce dont Dieu se contente, le respect et l'amour » (Ep. xlvii). Personne n'a protesté plus énergiquement que Sénèque contre les abus de cruauté, d'immoralité, ou simplement de luxe et de mollesse, dont ils sont l'objet (De Ira, I, 12 ; III, 24, 2(), 32, 35; De Clément., I, 18; DeBrev. vitue, 12; De Vita lieata, 17; Ep. xlvii, lvi, xcv, cxxii) Il s'élève avec une grande force contre les combats de gladiateurs (De Ira, I, 11 ; II, 8; Ep. vu). Mais il ne va pas plus loin. Il partage le mépris de Cicéron pour le travail manuel (Ep. lxxxviii). Il n'a pas l'idée d'une abolition possible de l'esclavage. Il n'en conteste nulle part la légitimité, et il proteste même contre (juiconquc lui prêterait cette intention (Ep. xlvii). II admet que « tout est permis vis-à-vis de l'esclave », qiiiim in ser\'um omnia liceant, excepté d'attenter à sa vie (De Clem., l, 18). Lui qui a écrit sur les esclaves de si belles pages, il en écrit parfois d'autres, qui les contredisent, et où semble remonter à la surface tout le mépris antique : « La vie n'a rien de précieux : est-ce que les esclaves, est-ce que tous les animaux ne vivent pas? » (Ep. Lxxvii.)Et si je recherche quelle conclusion Sénèque donne à cette philosophie, dont une rhétorique souvent admirable ne cache pas l'incohérence, je ne trouve que celle-ci : aux esclaves, et aux autres opprimés, si nombreux de son temps dans tous les étages de la société, Sénèque recommande le suicide, comme seul remède à leurs maux : Tarn prope lihertas est. et senit aliquisJ (Ep. vxx, Lxxxvii, xci; De Prosid., 6; Ad Marciam, 20.)

ESCLAVAGE

A cette conclusion stérile, à ce désolant nihilisme aboutit, sur la question de l'esclavage, la doctrine de Sénèque. Epictkte est incapable de ce paradoxe meurtrier : mais, bien qu'ayant été lui-même esclave, il se montre beaucoup moins préoccupé des esclaves que le grand seigneur Sénèque. C'est qu'il est plus vrai et plus logique stoïcien. Il semble quelquefois prononcer sur l'esclavage des paroles hardies {Entretiens, I, i3; II, 8, lo; IV, i) : au moment de conclure, il se dérobe, non par timidité, mais par indifférence. Toutes les conditions sont égales à ses yeux, puisque seul compte l'homme intérieur. Comme on l'a dit d'Epictète, et avec lui de Marc Aurèle : 'c Un trop grand souci de la liberté idéale empêche les stoïciens de songer à la liberté dans le sens vulgaire du mot. » (Thamin, Un problème moral dans l'antiquité, y>. i5i.) Plus hardi encore qu'Eiiictète, le sophiste Dion ChrysosTOME ne paraît pas moins inconséquent. On le voit contester le principe de l'esclavage, avec une netteté qu'aucun ancien n'avait montrée : s'il n'y a pas d'esclaves par nature ou en vertu d'un libre consentement, et il n'y en a pas, la guerre et la piraterie n'ont pu être pour l'esclavage une origine légitime, et comme c'est d'elles que l'esclavage découle, les origines secondaires, telles que la naissance et la vente, ne peuvent constituer un droit. Mais de ces prémisses hardiment posées, lui aussi s'abstient de tirer une conclusion, et, quel que soit le droit, l'existence de l'esclavage le laisse, en fait, indifférent, parce que pour lui, comme pour tous les stoïciens, l'homme n'est vraiment esclave que de ses passions {Orat. x, xn-, xv).

Arrivons maintenant à d'autres représentants de l'idée stoïcienne, les jurisconsultes. Ceux-ci ont l'esprit trop conservateur pour chercher à ébranler l'esclavage, mais aussi l'esprit trop raisonneur et la raison trop avide de clarté pour accepter l'esclavage comme un simple fait, sans essayer de l'expliquer ou de le justifier. Ils le font par la célèbre distinction du droit naturel et du droit des gens. Selon le premier, tous les hommes naissent libres, jure naturali omnes llberi nascuntur ; mais en vertu du second, issu de la force des choses, de l'expérience des nations, de l'autorité de la coutume, s'établit et se perpétue l'esclavage, par une nécessaire dérogation au droit naturel : seryitus est constiliitio jiiris gentium, qua quis dominio alieno contra naturam subjicitur. Avec des nuances, celte explication, qui n'explique rien, même quand on la fortifie de la tliéorie du droit de la guerre et de l'étymologie de seryus-serK'atus, se rencontre au ii* et au iii'^ siède sous la plume de Gaius, d'LxpiEN, de Tryphomnus, de Florentinus, de Marcikx (Digeste. I,i, 4; v, 5; vi, i ; XII, VI, G4; XLI, r, i, 5, 7). Si faible qu'elle nous paraisse, elle a au moins le mérite de permettre de mesurer, par les efforts mêmes de ceux qui essaient de l'établir ou de l'étayer, la distance qui sépare la pensée des philosophes ou des jurisconsultes romains de celle d'Aristote.

(Sur l'esclavage romain, voir Wallox, Ilist. de VescL, le tome II tout entier, et tome III, chap. i et 11; Paul Allard, Les escla\'es chrétiens depuis les premiers temps de l Eglise jusqu'à la fui de la domination romaine en Occident, 3' éd., 1900, livre I": Vesclayage romain, p. 3-i84; Etudes d'histoire et d'archéologie, 1899, p. 28-90; J. Denis, Histoire des théories et des idées morales dans l'antiquité, t. II, p. 73-96; 205-212; A. J. Carlyle, Allistoryof mediaeyal political Theory in the West, 1908, t.I, p. 20, 45-53.)

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