IV. Fausses théories de l'Etat
f.'Etat païen. — La philosophie greccpie considère l'Etat comme un tout, dont les citoyens sont les parties constitutives. Mais comme la partie existe pour le tout, et non le tout pour la partie, l'Etat n'existe pas pour les citoyens ; ce sont au contraire les citoyens qui existent pour l'Etat. Les meniltres de la société n'ont de valeur et de raison d'être que par la onction qu'ils remplissent dans l'Etat ; comme hommes, ils ne comptent pas, ou plutôt ils sont absorbés par l'Etat.
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Dans la théorie de l'Etat païen, la fin particulière (les individus ne joue aucun rùle, elle n'existe pas, ou plutôt elle se fond dans l'activité collective de l'Etat. Il s'ensuit que l'Etat domine et embrasse tovite la vie des citoyens, que rien n'échappe à son action et à sa compétence, que devant lui disparaissent les droits individuels innés ou acquis. C'est le despotisme le plus absolu et le plus radical.
Sans doute, assagi par l'expérience de la vie, Pla- Tox distingue l'individu de l'Etat. Son ouvrage des Lois tient compte des inclinations de la nature humaine; mais lorsque, dans la i?é/;;</;//(/«e, il décrivait l'organisation de la cité, Platon éliminait tous les droits naturels. La famille peut détourner le citoyen des devoirs envers sapatrie, il supprimait la famille; la propriété individuelle abaisse à des soucis A'ulgaires, il décrétait le communisme. Sous prétexte que la vie privée, pour être saine et féconde, a besoin de discipline, le législateur pénétrera dans les maisons, y réglera jusqu'aux moindres détails domestiques et exercera partout une inquisition minutieuse et oppressive. Alors le citoyen, dirigé par les sages qui sont les pliiloso[)hes et dégagé de toute sujétion terrestre, entrera dans la cité idéale, asile de perfection morale et de bonheur parfait !
A la méthode intuitive qui avait conduit Platon à la pure utopie, Aristote substitue l'observation et l'analyse. Pour le Stagirite, l'Etat est encore à luimême sa propre lin, les individus n'existent que pour lui, leurs droits sont entièrement à la discrétion du Pouvoir. S'il laisse subsister la famille et la propriété, c'est qu'il trouve dans ces institutions des moyens favorables à la fin de l'Etat. Par suite, le mariage, l'éducation des enfants, le travail manuel deviennent l'objet du gouvernement direct et absolu de l'Etat. Aussi, dès le commencement de la Politique, Aristote établit la nécessité sociale de l'esclavage. On le voit, l'organisation de la cité par le Philosophe grec .il)outit à l'absolutisme de l'Etat, et il importe assez peu que cet absolutisme soit plus habilement dissimulé et moins repoussant que celui du divin Platon.
Système de Locke. — Ce philosophe écossais écrivit en i6f)o un Essai sur le goin'er/iement civil où le sensualisme et la méthode enqjirique se concilient avec certaines idées de détail très élevées et une foule d'aperçus qui dénotent un rare talent d'oljservation. Le principe fondamental de sa politique est que les hommes naissent égaux, libres et indépendants les uns des autres. De là la nécessité d'un contrat social qui soumet toutes ces libertés à une loi d'ordre général pour réprimer et éviter les conflits. Naturellement, les hommes ne veulent faire au pouvoir pul)lic, dans lefjuel s'incarne ce principe d'ordre, que les sacrifices strictement nécessaires. Or, comme Locke est optimiste, il réduit ces sacrifices et les droits de l'autorité à peu de chose : la répression des délits et des abus. Ce systènu', par son <)]»timismc et son recours au contrat social comme fondement cl mesure des droits de l'autorité, constitue une théorie du libéralisnu' i)()litique, qui a iciicontré grande fa^ cur en Angleterre.
Théorie de J.-J. lloussr.AU. — L'auteur de V Emile > est inspiré Aisiblement d(^ Locke, tout en poussant ■><in système social et politi((uc dans une a oie dilFéiinte. Laissant de côté ce (pii concerne le contrat sorial et hi souveraineté du peuple (voir l'article 1'ouvoiii|Ori{;ink di|), nous nous borncronsà la théorie de l'Etat.
D'après le philosophe de Genève, l'Etat c'est « la volonté générale », source de t<jus les droits, et à laquelle tous les citoyens doivent pleine obéissance. Malgré certains aveux très rares, où il semble admel- Ire ([ue le jugement du peuple est sujet à se tronqier
et que « si on veut toujours son bien, on ne le voit pas toujours », Rousseau regarde cette volonté générale comme infaillible ou impeccable. Il n'accorde aux supériorités naturelles et sociales que des devoirs, sans droits ni privilèges. Déjà, dans sa préface de Xarcisse (où l'on pressent l'auteur du Discours sur l inégalité), il disait que « dans un Etat bien constitué tous les hommes sont si bien égaux que nul ne peut être préféré aux autres, comme le plus savant, ni même le plus habile, mais tout au plus comme le meilleur : encore cette dernière distinction est-elle souvent dangereuse, car elle fait des fourbes et des hypocrites ». Il condamne d'une façon absolue la concurrence, dont il fait le plus sond^re tableau, et ne permet la propriété qu'en vertu d'une loi d'Etat; mais pour en rendre les applications moins inégales, il fait appel à l'impôt progressif.
Son despotisme politique le lîorte, lui qui affecte la tolérance en philosophie, à mettre la religion entre les mains de l'Etat. Il oblige tous les citoj'ens à atlmettre une religion publique, dont il énumère les principaux dogmes : l'existence de la Divinité puissante, intelligente, prévoyante et ijourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social. Il menace de l'exil quiconque refuse de prêter serment à ces dogmes. '( Que si quelqu'un, ajoute-t-il. ayant admis cette profession de foi, se conduit après comme n'y croyant pas, qu'il soit puni de mort, il a commis le plus grand des eiùmes, il a menti devant les lois. » C'est cette idéologie féroce qui a pénétré l'école jacobine de la llé\'olution française, dont Rousseau a été l'un des principaux inspirateurs.
L'Etat kantien. — Kaxt sépare la loi morale — subjective et indépendante — du droit. La morale ou l'éthique embrasse à la fois les actes intérieurs et les actes extérieurs, car le motif du devoir peut nous déterminer à accomplir les uns et les autres. Au contraire, le droit ne s'applique qu'aux actions extérieures, parce que seules elles peuvent être l'objet de la contrainte.
La condition du droit est la liberté, le but du droit est l'accord de deux libertés dans l'ordre. « Est conforme au droit toute action qui permet à la liberté de chacun de s'accorder suivant une loi générale aA ec la liberté de tous. » La notion du droit est donc limitée aux relations extérieures des hommes; tout acte interne y échappe, et par conséquent une action, tout immorale qu'elle soit, doit être tenue pour juste — c'est-à-dire conforme au droit, — pourvu qu'elle n'empiète pas sur le domaine de la liberté d'autrui. De cette notion du droit, résulte immédiatement la notion de contrainte. Car si c'est un principe de la raison tpie la liberté de chacun doit s'accorder avec la liberté de tous, toute action qui s'oppose à une liberté est contraire au droit, c'est un acte injuste. Aussi, la contrainte employée pour l'écarter est conforme à la loi générale des libertés, donc cette contrainte est juste. « Le droit, dit Kant, et le pouvoir <le contraindre signifient une seule et même chose ; cette contrainte est tout extérieure et en général n'est possible (pie dans l'Etat. » {OEuvres. édit. von Ilartenstein, t. V, \^. 82.)
Ceci posé, voici comment le philosophe allemand l)asse de la théorie du droit à celle de l'Etat. « Les rapports juridiques privés, dit-il. peuvent exister entre des personnes privées, mais d'une manière provisoire et précaire. Une sécurité générale, telle ipie chacun respecte d'une manière convenable la liiierlé des autres, ne peut exister (pic si, au-dessus des individus, existe une jinissance plus élevée, qui ait le pouvoir de juger des contestations et de faire exécuter par la coercition les décisions rendues.
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Dans l'état de nature, il n'existe aucun droit et personne n'est iraranti contre les atteintes portées à la liberté. De là il suit que c'est une exigence absolue de la nature, qui pousse les hommes à se soumettre à une contrainte publique et légale, en d'autres termes à former la société civile. » {Op. cit., t. V. p. i44-) Comme il le dit en plusieurs endroits de ses écrits. Kant s'est inspiré pour sa conception sociale de Rousseau, auquel il emprunte la théorie de la souveraineté du peuple et le contrat primitif.
De ce principe que « le droit consiste dans la possibilité de l'accord d'une contrainte générale et réciproque avec la liberté de chacun )i, Kant est amené logiquement à réduire le plus possible le rôle de l'intervention de l'Etat au prolit de la liberté. Le minimum d'autorité et le maximum de lilierté est sa devise; ou plutôt, comme cette formule est assez vague, puisqu'elle ne détermine pas la proportion de ces deux facteurs, il limite le rôle de l'autorité au simple ordre extérieur et aux conflits dans l'exercice extérieur des libertés humaines.
Dans la théorie kantienne, ce principe lui-même a une double raison d'être. La première est la dignité suprême de la liberté humaine, qu'il faut abandonner à elle-même, sauf le recours à la contrainte pour éviter un désordre préjudiciable à tous. La seconde est l'exigence de la moralité, qui n'admet pas le mobile de la contrainte pour déterminer un acte libre. La moralité est régie uniquement par l'impératif catégorique, loi tout intérieure que la contrainte tend à alFaiblir. La mission de l'autorité civile devient ainsi plutôt négative que positive. Son exercice est un pis-aller, qui doit se justilier par une raison de nécessité. C'est la théorie de l'Etat-gendarmel
Autonomie absolue de la raison dans Tordre moral, séparation du droit et de la morale, indépendance de l'individu, du pouAoir et de la société par rapport à Dieu, telles sont les erreurs fondamentales sur lesquelles est construite la théorie de l'Etat du philosophe de Kœnigsberg.
L'Etat hégélien. — Hegel a appliqué aux sciences politiques sa théorie du progrès indéfini, par laquelle il s'efforce d'expliquer l'évolution de l'être selon la loi d'un triple moment, ou d'une triple i)hase : la thèse, l'antithèse et la synthèse. Par exemple : l'autorité, la liberté et la compénétration des deux forces contradictoires dans un état supérieur. Hegel considère l'Etat comme une substance générale dont les individus ne sont que des accidents ou des modes passagers. L'Etat, c'est encore l'absolu. Dieu lui-même parvenu à un certain degré de son évolution, de son devenir.
D'après Schellixg, l'Etat est la « réalité de l'idée morale », — « l'être intelligent en soi et par soi », — la « fin absolue et immobile ». (Grundlinien der Philosophie des Rechts, % 208.) L'individu se doit donc tout entier à la société, puisqu'il n'est rien sans elle. La société est pour les individus, non un moyen, mais une fin. Malgré une foule d'aperçus marqués au coin d'une profonde originalité, le système de Hegel ne nous offre qu'une idéologie a priori sans valeur objective. Cette idéologie tourne à l'apothéose du despotisme politique, du succès et des pires abus de la force. Elle a puissamment contribué à développer en Allemagne la statolàtrie et le pangermanisme.
Plusieurs philosophes allemands, sans professer les théories panthéistes de Hegel, sont d'accord avec lui pour admettre que l'Etat est à lui-même sa propre fin absolue. Citons Stahl, Ahrexs, Bluntschli, Krause
Théories positi\-istes. — Par réaction contre les abus des idées ou des principes absolus dans les sciences sociales et politiques, des écoles se sont
formées au xix"" siècle pour sul)stituer aux notions qu'elles estimaient trop absolues et à une méthode qu'elles jugeaient trop déductive, des notions de relativité et une méthode presque uni(iuenient inductive, méthode fondée sur l'observation des laits — malheiu-eusement isolée des princiiies qui doivent les éclairer et les expliquer.
Généralement ces nouvelles théories, que l'on nomme positivisme, historicisme. organicisme, s'accordent pour exagérer la mission de l'Etat, la puissance de la loi et du droit positif, et pour rejeter les principes absolus du droit et tie la morale.
Le positivisme a pour père Auguste Comte, l'inventeur de la sociologie, c'est-à-dire la science des sociétés fondée uniquement sur l'observation. Le vice capital du système de Comte, c'est d'avoir outré la méthode positive jusqu'à méconnaître les lois fondamentales de l'ordre moral et les propriétés essentielles de la nature humaine. Dans son dédain de la métaphysique, il ne reconnaît aux faits qu'un caractère relatif et prétend n'en avoir la certitude que par le moyen de l'observation et de l'induction qui en est le prolongement. Tout en niant l'absolu, il est déterministe, et lorsqu'il ^eut interpréter les faits économiques et sociaux, sans faire appel à la liberté, à la conscience et aux lois absolues de l'ordre juridique et moral, il se condamne à d'inévitables contradictions. La doctrine positiviste, comme la théorie opposée de Hegel, conduit à la méconnaissance des droits de la personne humaine et de l'autorité sociale, le fait accompli se justifie par lui-même, et toute loi, pourvu qii'elle imprime une direction unitaire au mouvement des libertés individuelles, doit être regardée comme une loi bonne.
h historicisme, qui est né en Allemagne comme l'école positiAiste en France, semble être une réaction autant contre l'idéologie de Kant et de Hegel, que contre les excès du libéralisme classique, trop absolu dans ses aflirmations sur la constance et l'universalité des lois sociales et économiques. « Le droit, écrivait S.a.vigny, n'est pas une règle absolue comme la morale ; c'est une des forces du corps social, avec lecjuel il change et se développe d'après des lois qui sont au-dessus des caprices du jour. C'est par une action lente et un développement organique que se produit le droit. Il se crée spontanément par la coutume, par la jurispiudence, par les actes particu-^ liers de l'autorité, sous l'empire d'une raison plus haute que la raison humaine, et que celle-ci tenterait A ainement de plier à ses opinions du moment. » (De la vocation de notre temps pour la législation et la science du droit.)
Assurément, les conditions variables de la société amènent des applications juridiques nouvelles, mais ces applications doivent s'appuyer sur des principes absolus et immuables, comme la loi naturelle dont ils émanent.
HiLDEBRANP. Kmes. Roscher, Schmoller Ont employé la méthode historique dans les sciences sociales. L'ordre social et économique ne repose pas sur des principes absolus, mais il n'est qu'une phase d'une évolution historique continue. Il n'y a pas de lois sociales absolues et universelles, il n'y a que des moments variables et contingents dans les rapports des hommes entre eux et avec le monde extérieur. On le voit, ces systèmes bâtis sur le sable mouvant de la « relativité » méconnaissent les lois fondamentales et essentielles de la nature humaine.
L'organicisme. — Comte s'était plu à nommer la société « le plus vivant des êtres connus ». Les défenseurs de l'organicisme, développant cette pensée par la méthode de l'évolution, considèrent la société comme un organisme formé suivant le même principe
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qu'un organisme individuel. Schaefle, Lilienfeld, etc.,affiriuent que la condition sine qita non pour que la sociologie puisse être élevée au rang- d'une science positive, c'est que la société humaine soit considérée comme un organisme vivant réel, composé de cellules, à régal des organismes individuels de la nature. Dans la Cifé moderne, M. Jean Izoclet, professeur au Collège de France, exalte et dccvitV/iyperzoaire, être social qui résulte de notre association comme Lomnies. C'est l'hyperzoaire qui donne l'àme et la vie, c'est lui qui nous fait une raison et une justice, et il est à chacun de nous ce que chacun de nous, pauA re jietit métazoaiie, est aux innombrables protozoaires ou cellules primordiales dont notre être est composé et dont notre cerveau pensant est la résultante.
31. Tarde, bien qu'admirateur et disciple de Comte, fait bonne justice de ces fantaisies creuses. « Le reproche que je fais à la thèse de l'organisme social, écritil, dans ses Etudes de psychologie sociale, c'est d'être le déguisement positiviste de l'esprit de chimère. Stérile en vérité — car elle ne nous découvre rien que nous ne savions déjà ; et ce qu'elle prétend découvrir, elle ne fait que nous le traduire en langage obscvu- — elle est remarquablement féconde en illusions, en discours chimériques, apocalyptiques parfois, et aussi en aveuglements systématiques. »
L'Etat socialiste. — D'une manière générale, les doctrines socialistes sont caractérisées par les attributions excessives qu'elles confèrent au pouvoir de l'Etat, attributions qui amoindrissent la légitime liberté des individus. Le socialisme admet que l'Etat a pour but de procurer directement et immédiatement le bien-être particulier et individuel des citoyens. En envahissant la sphère d'action des intérêts purement individuels, l'Etat méconnaît les droits innés de l'homme, tels que le droit de l'indépendance, de la liberté individuelle, le droit de propriété. Aussi le socialisme réalisé serait le tombeau de la liberté. l'Etat socialiste établirait le despotisme absolu en haut, l'esclavage sans espoir en bas.
L'Etat syndicaliste. — Dans la nouvelle conception sociale qui s'appelle le syndicalisme, les syndicats sont présentés comme les cadres de la société future, comme les organes d'un « fédéralisme économique » qui couvrira le monde d'un vaste réseau. Alors chaque association professionnelle aura l'absolue souveraineté de la profession. Les grands services de l'Etat actuel : les postes et télégraphes, l'instruction publique, l'administration de la guerre, de la marine, des travaux publics, etc., seront transformés en syndicats autonomes et maîtres absolus de leur organisation intérieure. Ainsi l'Etat sera transformé par le syndicalisme en une « Confédération générale du travail » agrandie. Conception par trop simpliste!
On oublie la rivalité des intérêts, la question de frontières entre certaines professions, on oublie la légitime intervention, entre employeurs et employés, d'un tiers intéressé qui est le reste de la nation, la masse des consommateurs. Politi(piement, l'intérêt général i)eut être en contradiction avec les intérêts spéciaux des groupes, et il peut souffrir de leurs querelles ou de leurs prétentions exagérées.
Voilà pourquoi IKlal, la grande association territoriale, au sein de laquelle évoluent toutes les autres, garde sur elles l'hégémonie et demeure le grand juge des conflits particuliers.
L'Etat libéral, né des principes de la Révolution française, a pour caractéristique : la souveraineté populaire, s'exerçant par le suffrage électoral, dans laliberté de droit commun, dans l'égalité de chaque citoyen devant la loi, sans distinction ou privilège de classe, de naissance, de profession ou de culte.
L'égalité des cultes, notamment, est d'autant plus hautement proclamée et réclamée par les pouvQÎrs et par l'opinion publique, qu'ils veillent tous jalousement au maintien du caractère « laïque » de l'Etat, à son indépendance absolue vis-à-vis de toute Eglise, autorité ou profession de foi religieuses.
D'après la conception libérale, l'Etat, c'est la force collective qui protège le libre développement des facultés de chacun et qui veille à ce que personne n'usurpe le droit de personne. Dtms la cité antique, ou le regardait comme pouvant et devant tout pour le bonheur de l'homme, il avait charge d'âmes: dans la société moderne, la formule est renversée : l'individu pris en lui-même n'a rien à attendre que de ses propres efforts, l'Etat se contente d'assurer l'ordre extérieur. La loi, cette arme puissante mise aux mains de l'Etat, est uniquement l'organisation du droit individuel préexistant de légitime défense; elle a pour objet de réaliser l'accord et l'équilibre des libertés, elle est la juste limite imposée à l'exercice extérieur de la liberté humaine à raison de la coexistence des hommes.
Tel est le droit nouveau, l'Etat libéral, l'Etat moderne dont l'origine et les désastreuses conséquences ont été décrites par Léon XIII en ces termes : « Le pernicieux et lamentable désir de nouAcautés qui se manifesta au xvi^ siècle dans les questions religieuses, pénétra bientôt par une pente naturelle dans le domaine de la philosophie, et de la philosophie dans l'ordre social et politique. C'est à cette cause qu'il faut faire remonter ces principes modernes de liberté effrénée, i-évés et promulgués parmi les grandes perturbations du siècle dernier, comme les principes et les fondements d'un droit nouveau, inconnu jusqu'alors, et sur plus d'un point en désaccord non seulement avec le droit chrétien, mais encore avec le droit naturel.
« Voici le premier de tous ces principes : tous les hommes, dès lors qu'ils sont de même race et de même nature, sont égaux entre eux dans la pratique de la vie, chacun relève si bien de lui seul qu'il n'est en aucune façon soumis à l'autorité d'autrui; il peut en toute liberté penser sur toutes choses ce qu'il veut, faire ce qui lui plaît ; personne n'a le droit de commander aux autres. Dans une société fondée siuces principes, l'autorité publique n'est que la volonté du peuple, lequel, ne dépendant que de lui-même, est ainsi le seul à se commander. Il choisit ses mandataires, mais de telle sorte qu'il leur délègue moins le droit que la fonction du pouvoir, pour l'exercer en son nom. La souveraineté de Dieu est passée sous silence, exactement comme si Dieu n'existait pas, ou ne s'occupait en rien delà société du genre humain, ou bien comme si les hommes, soit en particulier, soit en société, ne devaient rien à Dieu, ou si l'on pouvait imaginer une puissance quelconque dont la cause, la force et l'autorité ne résidassent pas tout entières en Dieu même.
« De cette sorte, on le voit, l'Etat n'est autre chose que la multitude maîtresse et se gouvernant ellemême, et dès lors que le peuple est censé la source de tout droit et de tout pouvoir, il s'ensuit que l'Etat ne se croit lié à aucune obligation envers Dieu, ne professe aucune religion, n'est pas tenu de rechercher quelle est la seule vraie entre toutes, ni d'en préférer une aux autres, ni d'en favoriser une principalement, mais qu'il doit leur attribuer à toutes l'égalité en droit, à celte fin seulement de les empcclier de troubler l'ordre public. » (Encycl. Immortale Dei, § Sed pcrniciosa.)
La réfutation complète de ces erreurs, qui constituent le libéralisme, sera donnée à l'article Libéralisme.