‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 146 sur 214 · I. — Institution de l'Eucharistie · texte numérisé non relu

I. — Institution de l'Eucharistie

A. — Description des documents

Avant de commencer la discussion, il est bon de rappeler brièvement les documents principaux sur lesquels elle porte. Les textes eucharistiques du Nouveau Testament peuvent se répartir en deux séries : les uns se réfèrent à la vie du Christ, les autres à l'histoire de l'Eglise primitive. Ces textes se trouvent commodément réunis dans W. B. Fraxkland, The early Eucharist (London, 1902), p. 3-ii. A la première catégorie appartiennent le discours eucharistique rapporté au chapitre vi de 5. Jean, et les récits de l'institution (.l/rt^//(., XXVI ; Marc, thv ; Luc, xxu;

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I Cov., xi). La seconde série comprend certainement Ad., XX, I Cor., xet Ilebr., xiu, et très probablement Act., II.

Si l'on considère ces textes, ainsi qu'un théologien a le droit de le faire, comme inspirés et infaillibles, la discussion est tranchée : le récit de l'institution est trop formel pour qu'on puisse en éluder la force; mais les adversaires qui attaquent ce dogme n'admettent pas l'inspiration de l'Ecriture; pour discuter avec eux, l'apologiste doit donc, considérer simplement ces textes scripturaires comme des documents historiques. Les premières conclusions qu'il en tirera, c'est que, quand fut écrite la P" épitre aux Corinthiens, vers l'an h~j, on célébrait dans l'Eglise l'Eucharistie comme un mémorial de la mort du Christ et que, en le faisant, ou obéissait à un précepte du Seigneur, que saint Paul avait transmis à ses tidèles comme ill'avait reçu lui-même; cette institution était racontée dans des termes déjà consacrés qu'on retrouve, substantiellement identiques, chez l'apôtre et chez les trois synoptiques (les dilTérences de détail seront notées plus bas).

Ces constatations sommaires sont loin d'épuiser tout le contenu historique des documents, elles seront précisées et complétées ci-dèssous. Elles suffisent en ce moment à fixer le terrain de la discussion.

B. — La controK'crse

L'institution de l'Eucharistie par Notre-Seigneur n'a guère été niée avant le xix'' siècle; même au début du siècle, plusieurs des critiques les plus radicaux la maintiennent encore : niée par A. Gi'roerer (Gescinchte des Urchristentliiiins, Ul(Slnl[gAvl, i838), p. 2o4-ao6),([ui fait ^"aloir surtout le silence de S. Jean, elle est défendue par 1). Stracss {f.ebeii Jesii, ii- (Tiii)ingen, 1887), § 128. surtout p. 442), qui s'appuie principalement sur le témoignage de S. Paul. Cf. la seconde Vie de Jésus (Leipzig, i8-;4). S 85, p. 54o ; Grimm, liistitutio tlieol. dogrn. evangel. (lena, iSôg), p. 443, n. 4.

Depuis quinze ou vingt ans, au contraire, cette négation est devenue presque universelle chez les critiques libéraux. On peut mentionner, entre autres, A. JuELiciiER, Ziir Geschicltte der Ahetidma/ilsfeier in der dltesten Kirche dans Tlieulog. Abliandlungen C. von Weizsdcker gewidinet (Freiburg i. B., 1892), p. 2i5-25o, surtout p. 2S8 ; SriTTA, /)/e//rt7/r/s//. Traditionen iiher Ursprung und Sinn des Abendmahls dans Zur Ceschichte und Literatur des Urchristen- /«ms, I (Gottingen, i8(j3), p. 205-33^, surtout 228; P. Gardner, The origin ofthe Lord'ssupper (London, 1898), p. i4, cf. du même E.rploratio evangelicit- (London 190';), p. 453; J. Hoi-i-mann, I)(ts Abendinalil lin l'rcliristentum (Berlin, 1908), p. 28 sqcj. ; A. Andersex, Dus Abendmuld in den zwei ersten Jahrliunderten nacli Christus'^ (Giessen, 1906), p. 52; J. Rkville, Les origines de V Eucharistie (Paris, 1908). p. i48s<(q.; A. Loisv, Zes Evangiles synoptiques, H, p. 53/|-5'ti; M. GoGiEi-, L' Eucharistie, des origines à Justin martyr (Paris, 1910), p. 82, 101 sq. Dans la 3' édition (1894) de son I/istoire des dogmes, l, p. 64, n. I, Har\ack se montrait très séduit par la théorie de Spitla, mais hésitait à s'y ranger, contre le témoignage si formel de saint Paul ; dans sa 4" édition (1909), 1, p. yô, n. o, il est plus ébranlé et conclut : (( non liquet ».

Les méthodes d'attaque des adversaires sont très variées, de môme que leurs essais de reconstruction; on en trouverait un exposé sommaire dans les ouvrages catholiques de W. Bernixg, Die Einsetzung der heiligen Eucharistie {Mïmstew 1901), p. 1-21; de P. Bathm-ol, Etudes d'histoire et de théologie y^OAt-

<H'e, 2' série 3 (Paris, 1906), p. 53-;7; de G. Rauscurx, L'Eucharistie et la Pénitence (Pa.ris, 1910), p. 5o-6o; ou dans les ouvrages protestants ou rationalistes de K. G. Goetz, Bie Abendniahlsfrage (Leipzig, 1904), p. ioi-3o5, de A. Loisy, l. L, II, p. 535-538, et de M. GoGiEL, /. /., p. i-i5. Il est impossible d'en suivre ici tout le détail; il sutlira d'exposer les principaux arguments et les principaux systèmes.

Si l'on considère d'ensemble le courant d'opinion qui, depuis quinze ou Aingt ans, entraine un si grand nombre de critiques, on constate qu'il n'est pas déterminé principalement par des considérations historiques et critiques qui soient spéciales à la question de l'Eucharistie, mais J)ien par des conceptions générales sur le rôle de Jésus-Christ comme fondateur de l'Eglise et de ses institutions. Les documents sont aujourd'hui ce qu'ils étaient il y a trente ans, et même leur valeur historique est plus généralement reconnue qu'elle ne l'était alors; si maintenant on attache, sur ce point, une moindre créance à leur témoignage, c'est surtout parce qu'on ne reconnaît plus au Christ le rôle de fondateur qu'ils lui donnent. C'est ainsi, par exemple, que M. Goguel fait valoir cette considération, sans lui prêter, d'ailleurs, une valeur décisive (/./., p. 102) : « Il faut... considérer « comme fort improbable que Jésus ait songé à une .( reproduction de l'acte qu'il accomplissait. Jamais « il ne parait s'être préoccupé de ce que serait la Aie « de ses disciples après sa mort. La pensée d'une « cène que les disciples dcAraient répéter constitue- « rait à ce point de Aue une exception. » Cf. Juelicher, /. /., I). 244-245. Cette objection générale a été longuement réfutée ci-dessus, dans l'article Eglise (col. 1221-1248); on n'y rcAiendra pas ici. On remarquera seulement que l'iinpossiljilité, que nous constaterons plus bas, d'expii<[uer l'Eucharistie en dehors de l'institution par le Christ, conlirme ce qui a été prouAc antérieurement du rôle du Christ comme fondateur de l'Eglise.

En dehors de cet argument, les exégètes critiques font valoir deux séries de considérations pour écai'ter la réalité historique de l'institution de l'Eucharistie par Jésus-Christ : a) ils cherchent à montrer que les textes ne la supposent pas ou lui sont contraires; b) ils s'elTorcent d'expliquer sans elle la célébration de l'Eucharistie dans l'Eglise primitive.

a) A propos des textes, on fait A'aloir surtout les considérations suivantes :

«) Les quatre récits de la cène se réi)artissent en deux groupes : Marc-Matthieu; Paul- Luc.

Le second seul mentionne exi)licitement l'ordre donné par Jésus de réitérer ce rite ; on en conclut que cet ordre n'est pas authentitiue :

« Il n'est pas douteux que cet ordre ait été iiilroiluit sous rinnuence delà conviction que c'était pour obcirauChrist (ju'ou célébi'ait la cène. S'il est facile, en effet, do coniproiidre comment rot ordre a pu être introduit dans un texte qui ne le contenait j>as primitivement, on no ])(Mirrait pas s expliquer, s il avait fait partie de la tradition originale, comment il aurait pu disparaître dans les textes de Matthieu et de -Marc. » (Goguiîl, /. /., p. 8'2.)

On ajoute que des deux textes où sont rapportées les paroles de l'institution, l'un, celui de S. Luc(xxii, 19'') est d'une authenticité très suspecte (v. infra. col. i553); l'autre, celui de S. Paul, rapporte non une tradition historique, mais une révélation personnelle de l'apotre (l Cor., xi, 2'S).

fi) Des récits de la cène ainsi corrigés, la plupart des critiques élaguent encore certains traits qui leur semblent des insertions tardives. O. Pilkideuer (Dus UrcUristenlum, I, p. G82) regarde comme i)rimitif le récit de S. Luc, en en retranchant les versets i9''-2o;

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M. GoGUEL (p. 87) arrive substantiellement au même résultat : « Les cléments constitutifs du dernier « repas de Jésus sont la distribution du pain, accom- « pagnée de la parole « Ceci est mon corps », et la « distribution de la coupe cscbatologique. »

D'autres suppriment non seulement la consécration du vin, mais aussi celle du pain, et lui substituent une sentence cscbatologique; c'est la conclusion de A. LoiSY, qui restitue ainsi cette sentence : « Je vous dis en vérité que je ne mangerai plus de « pain, jvisqu'à ce que je le mange nouveau dans le « royaume de Dieu v (p. 53g); cette restitution avait déjàétéproposéepar A. Andersen (/. /., p. 35); le même critique a essayé de prouver dans un article (Zeitscltrift fiir die Neiitestamentliche H'issenschaft, YI (igo6), p. S'y sqq. et surtout 90) que les récits que nous lisons actuellement dans les synoptiques ne sont pas antérieurs à l'an i65.

y) On remarque enûn que « le quatrième évangile ne veut rien savoir de cette institution » (Loisy, p. 541).

h) Le fait de l'institution étant ainsi écarté, on chercbe à expliquer en debors de lui la célébration de l'Eucliaristie dans l'Eglise primitive.

Il est un point qu'on ne peut refuser de reconnaître : pour saint Paul déjà (I Cor., xi, 24), l'Eucbaristie est un mémorial de la Passion du Seigneur et elle est célébrée pour obéir à son précepte.

Aussi la plupart des critiques condamnent les hypotbèses fantaisistes qui prétendent expliquer l'origine de l'Eucbaristie par une imitation des rites de communion qu'on trouve dans d'autres religions; S. Reinach a voulu voir dans l'histoire de la Passion et de la cène « la traduction antbropomorphique du sacrifice périodique du totem » {Orpfieus, p. 334 sq.); cette fantaisie a été réfutée par Gogukl. /. /., p, i4 sqq. Semblablement P. Gardner avait imaginé (77/t' crigin of tlie Lord' s siipper, p. 18) que saint Paul avait emprunté aux mj^stères d'Eleusis l'idée de l'Eucbaristie; dans un livre plus récent (^KxpJoratio e\'angeUc(i-, p. 455) il juge lui-même cette bypotbèse « intenable )i. Cf. C. Clemen, Religionsgescliiclttliche ErJ;l(iriing des A'eiien Testaments (Giessen, 1901}), p. 185-207.

Cette constatation faite, deux bypotbèses sont possibles et ont été en effet, l'une et l'autre, défendues par des critiques : a) saint Paul a inconsciemment innové: /S) saint Paul a reproduit une tradition qui s'était formée à Jérusalem.

k) La première bypotbèse est ainsi défendue par LoisY :

« Saint Paul n'a fait qu'interpréter le souvenir apostolique selon sa propre conception du Christ et du salut, de façon à voir dans le repas eucharistique, symbole effectif de l'union des fidèles dans le Christ toujours vivant, le mémorial du Crucifié, de celui qui a'vait livré son corps, versé son sang pour le salut du monde. Ce doit être lui qui, le premier, a conçu et présenta la coutume chrétienne comme une institution fondée sur une volonté que Jésus aurait exprimée et figurée dans la dernière cène. »

Il est vrai que l'apôtre déclare avoir reçu sur ce point un enseignement qu'il ne fait que transmettre; mais M. Loisy l'interprète d'une « autosuggestion « équivalente à une vision » :

« Paul n'a pas pris pour traditionnel un récit où il avait mêlé sa propre doctrine; le mélange s'est fait de luimême, dans la région subconsciente de l'àme où se préjiarent les visions et les songes, et 1 Apôtre a présenté sa vision comme une réalité, sans s'arrêter à ce que les témoins du dernier repas n'avaient jioint attribué à Jésus les paroles que lui-même lui prêtait « (p. 532, n. 1).

fi) D'autres critiques estiment que saint Paul «

avait

« déjà reçu de la tradition un récit du dernier repas « de Jésus dans lequel il était expressément parlé « d'une institution m (Goguel, p. i 86), et s'efforcent d'expliquer sous quelle influence a pu si rapidement se créer cette illusion.

M. Jlelicher l'entend ainsi (p. 235-247) • Jésus n'a pas pensé à instituer un rite, mais, dans le repas d'adieu, il a signifié, par une i)aral)ole en action, comment sa mort serait une source de bénédiction. Cette scène fît sur ses disciples une si profonde impression qu'ils la répétèrent, et en vinrent à regarder cette répétition comme prescrite par le Cbrist : « C'eût été un miracle, qu'on n'eût pas très vite « inséré dans le récit de la première cène les mots : « Faites ceci en mémoire de moi », ou d'autres mots '( seml)lables » (p. 248).

D'autres critiques supposent une évolution plus compliquée : pour M. Gogvel (p. i3i), « la fraction « du pain a dû être à l'origine un simple phénomène « social en rapjiort avec le genre de vie que menaient « les premiers chrétiens »; M. Hoffmann estime de même que c'étaient seulement des « religiôse Pick- « nicks » (p. 108). Voici comment on explique les transformations de cette institution :

i< Peu à peu, au moment où l'on commença à méditer sur la mort du Christ et à se renn'morer sajîassion, et peutêtre sous l'influence d'apparitions du Ressuscité qui s'étaient produites quand les fidèles étaient à table, on se mit à considérer le repas qui assemblait les croyants comme une suite ou comme une reproduction des repas de Jésus, du dernier en particulier. De là à penser que Jésus était mystérieusement présent au milieu de ses disciples et que ce repas était un moyen de s'unir à lui, il n'y avait qu'un pas. » (Goguel, p. 133.)

La transformation décisive est opérée par saint Paul ; Aoici comment M. Goguel la décrit et l'explique :

« Les chrétiens (d'après saint Paul) ne mangent pas du même pain parce qu'ils forment un même corps, ils forment un même corps parce qu'ils mangent le même pain. Ici apparaît la notion sacranientaire. Elle se trouve plus nettement encore dans l'idée que le pain et le vin sont le corps et le sang du Seigneur et mettent le fidèle en communion avec le Christ mourant. Sur ce point, l'euchnristie primitive a subi une transformation radicale. Entre le repas de l'église de Jérusalem et la cène corinthienne, une révolution s'est produite, le mot n'est pas trop fort. Il est très probable que la transformation est due à l'action de l'apôtre Paul, action inconsciente certainement, car en matière eucharistique, Paul n'a jias eu le sentiment d'innover » (p. 187).

G. — Le fait de l'institution

Il nous semble que l'exposé qui précède constitue déjà une preuve de ce fait : si des critiques qui ne manquent ni de science ni de talent ont dû se contenter des solutions que nous avons reproduites, c'est que, sans doute, ils avaient rendu le problème insoluble en en faussant les données. 11 sullira, pour en déterminer les termes véritables, de discuter ra^jidement les hypothèses et les ai-guments que nous venons d'exposer.

a) Le témoignage de saint Paul et la pratique de l'Eglise primitive.

Le témoignage de saint Paul garantit d'abord avec évidence non seulement la célébration de l'Eucharistie dans l'église de Corintbe vers l'an 5^, mais encore ce fait que l'Eucbaristie y était célébrée comme un mémorial de la mort du Seigneur, et pour se conformer à une institution établie par lui.

Il nous force à remoiiter plus haut : saint Paul en effet s'autoi'ise d'une tradition qu'il a reçue et qu'il a transmise à son tour. Il est vrai (^u'il dit l'avoir reçue

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du Seigneur (j:y.rii'jy.Zo\> y-ô tîv z^kî./); d'où M. Loisy, comme nous l'avons vu, conclut que cette tradition prétendue n'a d'autre source qu'une vision, c'està-dire, d'après lui, une autosuggestion. Certains historiens répondent que saint Paul n'entend pas signifier par là qu'il ait connu les i:)aroles delà cène par révélation immédiate, mai^^eulement que ces paroles, qu'il a connues par la tradition, viennent en elTet du Seigneur; ils ajoutent que, s'il dit «-î et non -v.r.y., c'est sans doute pour exi)riiner une nuance d'éloignement et indiquer un intermédiaire (Batiffol, p. 6-~ ; G. Van Crombrugghe, I)e soteriologiae fhutihus, l^. i5i-i55). Cette interprétation ne semble pas la plus probable : la langue bellcnistique n'établit pas entre àrs et -ry.py. la distinction si nette que l'on suppose (cf. J. MouLTOx, Grammar of N. T. Greek, I, p. 287 et 2^6; E.Brohse, Theol. Stud. und Krit., 1898, p. 35i-3Go), et l'allirmation emphatique de l'Apôtre (i/6j-/ko r.y.pi'j'y.^o-j) semble bien impliquer une révélation qu'il a reçue personnellement. C'est ainsi que, dans Gai., I, 12, saint Paul rapporte à une révélation l'origine de « son évangile »; d'ailleurs cet autre texte nous aide à comprendre quel est l'objet propre de la révélation de l'apùtre : ce ne sont pas les faits historiques, qui font partie de la catéchèse commune, c'est leur signification intime; ces faits cependant ont été reçus par l'apôtre et transmis par lui, comme appartenant à son évangile (I Cor., xv, i sqq.). Ainsi en est-il du récit de la cène : il contient des récits, il rapporte des paroles qu'on retrouve presque textuellenuMit chez les sj-noptiques; tout cela dérive d'une traditioncolleclive, non d'une révélation personnelle; mais le sens intime de ces faits, leur portée mystérieuse ont été révélés par le Seigneur à saint Paul. Cf. Berxixg, /. /., p. 52-G4.

Il faut donc admettre que, antérieurement à saint Paul, la célébration de l'Eucharistie est rattachée à une institution du Seigneur, et ceci s'entend sans peine, si l'on veut bien ajouter foi aux récits de saint Paul et des évangélistes. Au contraire, si l'on repousse leur témoignage, on se crée à plaisir des dillicultés insolubles : pour accepter le système de M. Jiilicher, il faut supposer sans aucune preuve, ou plutôt contre tous les textes : que l'action du Christ à la Cène n'était qu'une parabole; que les disciples l'ont instinctivement répétée; qu'ils ont instinctivement attribué cette répétition à un préceiîte du Christ. Si l'on suit MM. Hoilmann et Goguel, la dilVuultè est plus grande encore : on ne peut comprendre comment un repas de corps s'est transformé si rapidement en une commémoraison de la cène du Seigneur, et comment cette commémoraison a été censée voulue et instituée par le Christ.

h) I.ea textes des synoptiques.

Il est éviilcnt que le texte do saint Luc, tel que nous le lisons anjoiU'd hui, corrobore le témoignage de saint Paul, mais on met en question l'aiithenlicité des versets 19''-20, où on lit les paroles de l'institution : ces versets sont omis pa;- le cude.r liezae { D) et (|ucl<jiies manuscrits de l'ancienne version latine (n d //- il); les versions syriaques du Sinaï, de Curoton et la Peshilto ont toutes trois diverses lacunes on trans])Osi lions (v. Go(;ukl, p. 110, 111). En conséquence, Wi;sTcoTT-HoKT et, après eux, la plupart des édilouis anglais regardent l".t''-"20 comme interpolés. Celte condamnation semble injustifiée : l'omission de ces deux versets est proj)re au te:;tc dit occitlental ; elle s'explique assez aisément par le désir di- supprimer la didiculti- apparente que crée la doublr- mention de la coupe (17-18 et 20). Au contraire, ces deux versets se trouvent dans tons les giands manusci-its grecs (sauf I), ijui est bilingue): ils sont exigés ))ar le parallélisme du récit |20 répond à l'.l, comme 17-18 à 15-l(ii: enfin on no saurait expliipicr leur insertion dans ce passage : s'ils ont été, comme on le jirétend, empruntés à S. Paul, d'où vient l'addition de ~i ■J-'ip \jit.wi

£/;^-j>yo'/;v5> ? d'où vient l'omission du second ordre de répétition (tîvtî t:o(S(tî)? Ils sont maintenus par Tische.ndcIkf et Nestlé; pour une discussion plus complète de leur authenticité, v. Berxing, p. 25-47; Batiffol, p. 22-28: J. Réville, p. 98-102; Gogue'l, p. 108-117.

L'authenticité intégrale du texte de S. Luc, ainsi établie, contirme ce qui a été dit plus haut de la valeur du témoignage de S. Paul : on s'accorde en eiî'et unanimement à reconnaître que l'évangile de S. Luc est indépendant des épitres de S. Paul; son récit s'appuie donc sur une tradition antérieure, celle-là même dont saint Paul aussi dépend.

A cette tradition, qui mentionne explicitement l'institution de l'Eucharistie par Jésus, on oppose les textes de S. Marc et de S. Matthieu. Cette opjjosition est gratuite: rien chez ces deux évangélistes ne contredit le fait de l'institution; Mgr BatilTol remarque justement (/. /.,p. 69): « Nous ne pouvons vraiment 0 pas ne pas souligner ce qu'a d'arbitraire le ])rocédé « par lequel on fait taire les témoins qui atlirment, « pour n'écouter que ceux qui ne disent rien. »

11 faut aller plus loin : le rapprochement cjui est fait par S. Marc et S. Matthieu entre le repas pascal et la Cène du Seigneur montre assez que Jésus a voulu instituer une Pàque nouvelle et pas seulement prendi-e avec ses disciples un repas d'adieu; la remarque est d'un protestant libéral : «■ Le fait décisif, cjui tranche « la question (de l'institution) dans le sens affîrma- « tif, est moins la formule de Paul et de Luc que « l'attitude générale de Jésus, qui voulut évidemment '( maintenir la Pàque, mais en en renouvelant le sens. » (LoBSTEix, La doctrine de la Sainte Cè«e(Strasl)ourg. 1889), p. 80.) Cf. G. B. Stevens, The Theology of tlic N. T. (Edinburgh, 1901), p. I25.

c) L omission du récit de la cène par S. Jean.

L'objection qu'on tire de cette omission est extrêmement fragile; au temps de Gfrorer, on y attachait beaucoup d'importance; aujourd'hui les critiques la mentionnent à jieine. En elfet il est hors de doute que, quand S. Jean écrivit son évangile, l'Eucharistie était regardée depuis longtemps comme instituée par le Christ, et le récit de cette institution était familier à tous. Dès lors on conçoit sans peine que S. Jean ne l'ait pas reproduit (cf. Calmes, L'évangile selon Saint Jean (Paris, igo^), p. 370). D'autre part, le fait de l'institution est certainement supposé par le discours eucharistique rapporté au ch. vi : les menaces et les promesses du Christ visent, par delà ses auditeurs de Capharnaiim, tous ses futurs disciples et elles supposent que, pour eux tous, l'Eucharistie, qui sera instituée par Jésus, sera la source indispensable de la vie.

Conclusion. — Les textes évangéliques, même si on les supposait isolés, seraient déjà de nature à produire la conviction; mais si on considère leur coliésion étroite, non seulement avec le témoignage de S. Paul, mais avec la pratique de l'Eglise primitive, ils acquièrent une force irrésistible : suj^primer le fait de l'institut ion de l'Eucharistie par Jésus-Christ, ce n'est pas seulement faire violence aux textes, mais c'est introduire gratuitement dans les faits des contradictions insolubles.

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