L3 contenu historique des Evangiles
— Au point de vue du contenu historique, nos Evangiles n'ont également rien qui trahisse une époque postérieure au i^r siècle.
1° En ce qui regarde le quatrième Evangile. — Jadis l'Ecole de Tubingue trouvait des allusions à l'insurrection juive de Barkochba (i32), dans ces passages de l'Evangile de saint Jean, v, 43 : « Si un autre vient en son propre nom, vous l'accepterez » ; vu, 34 : «. Vous me chercherez et vous ne me trouverez plus x ; XVI, 2 : « Le temps vient où quiconque vous fera mourir croira rendre hommage à Dieu. » Aujourd'hui, c'est à peine si ces prétendues allusions sont encore signalées comme possii)les par quelques critiques. Elles sont déclai-ées par la plupart dépourvues de probabilité. Von Soden, Urchristliche JAternturgeschichte(die Schriften des A\ T.), 1906, p. 225; Loisy, Le quatr. Evang., p. 4 '6, 5i8.
D'autre part, les critiques mêmes, pour qui notre Evangile serait une composition théologique représentant la foi et les institutions de l'Eglise à l'époque de l'auteur, estiment présentement que la a ie ainsi réfléchie dans notre document est tout au plus celle de l'Eglise à la fin du 1" siècle. « Jean, dit M. Loisy, est déjà un témoignage ecclésiastique, et qui représente la foi de l'Eglise, le mouvement religieux chrétien, vers la fin du premier siècle. » Le quatr. Evang., p. 56, cf. 74, 4» 9-
S3. '2'^ En ce qui concerne les Synoptiques. — Si nous en venons aux Synoptiques, on a cru trouver certains rapports entre les données du troisième Evangile et celles de l'historien Josèphe, et l'on a supposé que notre évangéliste avait lu l'écrivain juif (vers 95).
ÉVANGILES CANONIQUES
Cette dépendance, admise parlvEiM, Hacsrath, Holtz- MANX, surtout Krexkel, Josep/iiis iind I.iikas, i8g/|, a été contestée depuis i)ar les critiques les plus en vue, ScncERER, Harxack, Zaiin.Wellhausex. Cf. V. Stantox, The Gospels as historical Documents, t. II, if)09, p. 263-2'y4 ; E. Jacquier, Hist. des livres du N. T., t. III, 1908, p. 101-108. Salomon Reinach, Orpheas, 6" éd., 1909, p. 3-25, se contente de dire : « Notre Luc atteste la connaissance des .4«//VyH/7e.s de Josèplie, publiées en yS, ou, du moins, d'une source de cet ouvrage. »
S6. Les allusions à la ruine de Jérusalem. — Le seul événement postérieur aux temps é^angéliques auquel les Synoptiques fassent véritablement allusion est la ruine de Jérusalem, accomplie en l'an '^o. Mais on peut encore se demander si la façon dont ils en parlent oblige à renvoj er leur composition après cet événement accompli, ou si elle ne peut se comprendre de leur part auparavant. L'allusion à la destruction de la ville sainte se présente, dune part, dans le grand discours eschatologicjue. prononcé, la dernière semaine, sur le mont des Oliviers, et reproduit avec des variantes par les trois Synoptiques, Matth., xxiv, 2, i5 sq. ; Marc, x»ii, 2, i4 sq. ; Luc, xxi, 6, 20 sq. ; d'autre part, dans la parabole du festin nuptial, rapportée par saint Matthieu, xxii, i-i4, où il est dit que le roi, irrité du mauvais accueil fait à ses envoyés, lance ses armées contre ceux qui les ont mis à mort, les fait périr à leur tour et livre leur ville aux flammes.
Or, de l'aveu des critiques, l'allusion contenue dans le discours eschatologique, tel que le relaient saint Marc et saint Mattliieu, revêt une forme très générale et imprécise, qui se comprend diflicilement sous la plume d'écrivains composant avec le souvenir des faits accomplis. — L'allusion est beaucoup plus netle dans la rédaction du discours faite par saint Luc, et dans le texte delà parabole reproduite par saint Matthieu; mais il s'agit d'une prédiction du Christ : la précision relative des détails ne peut-elle s'attribuer au Sauveur lui-même, et est-il impossible d'admettre que ses déclarations ait été consignées, sous cette forme autlienti([ue, avant la réalisation du fait?
S7. La description du monde palestinien. — Si l'on a égard à la description du monde palestinien faite dans les Evangiles, on peut être assuré que nos écrits ont vu le jour à une époque très rapprochée de l'an ■^o, sinon antérieure. Cette date de 70 est, en effet, capitale dans l'histoire judéochrétienne dui" siècle : elle marque la séparation entre deux mondes très distincts, entre deux ordres de choses tout à fait dilTérents.
Le monde palestinien, antérieur à 70, était un monde à part, au point de vue politique, social et religieux. La Judée, d'abord gouvernée (4 av. J.-C- 6 ap. J.-C.) par le roi Archélaiis, fils d'Hérnde le Grand, est ensuite administrée par un procurateur romain, placé sous la défiendance du légat im{)érial de Syrie, tandis (jue la Galilée obéit à Hérode Anlipas, le télrar([ue vassal de Rome, et à ses successeurs. L'administration romaine laisse une certaine autonomie aux institutions locales; le sanhédrin juif garde en partie ses attributions judiciaires. C'est une situation extrêmement complexe ([ue créent les rapports des deux pouvoirs, vassal et suzerain ; le mélange même de la civilisation étrangère avec les mœurs héréditaires de la nation juive se traduit en des détails très [>arlicularisés. Surtout, la ville de Jérusalem a une physionomie extrêmement personnelle, si l'on peut ainsi dire, avec ses nombreux monuments profanes et religieux, avec son temple magnilique, reconstruit par Hérode, avec ses grands prêtres si influents, avec ses castes si remuantes de sadducéens, phari-
siens et scribes, avec sa vie religieuse incomparablement intense autour des parvis sacrés.
Mais voilà que ce monde palestinien, si minutieusement caractérisé, disparait tout d'un coup, en 70. La Palestine est saccagée par les armées romaines; les cités populeuses sont dévastées; Jérusalem est, après un long siège, brûlée et détruite de fond en comble; de ses monuments il r.e reste que des ruines; de son temple et de sa vie liturgique, plus qu'un souvenir.
Or, il est remarquable que le monde palestinien, reflété en nos Evangiles, n'est pas celui qui succéda à la ruine de Jérusalem, mais bien celui qui précéda la catastrophe. Ce qu'on retrouve dans nos écrits, c'est la situation politique, sociale et religieuse, contemporaine du Sauveur, telle qu'elle a été reconstituée par la critique moderne. Nous y saisissons sur le vif les relations délicates du pouvoir romain et des autorités juives, le conflit des attributions judiciaires du sanhédrin avec celles du procurateur de Rome. Pharisiens, sadducéens et scribes s'agitent bien vivants autour de la personne de Jésus. Jérusalem nous y apparaît avec ses monuments encore debout, avec ses grands prêtres révérés, avec sa vie religieuse en plein exercice.
Un tel état de choses ne se comprend que dans deux hypothèses. Ou bien les rédacteurs évangéliques sont des Palestiniens qui ont connu eux-mêmes la Palestine contemporaine de Jésus; ou bien, s'ils utilisent des souvenirs, des traditions, des documents se rattachant à la première génération chrétienne, ils ont eux-mêmes composé leur œuvre très peu de temps après celte première génération, à une époque où ils pouA'aient encore avoir des renseignements extrêmement précis et décrire avec une exactitude parfaite un monde aussi compliqué et tout à coup disparu. Il faut, en effet, se souvenir que les anciens n'avaient point le sens archéologique ; les habiletés de l'art moderne leur faisaient totalement défaut pour la reconstitution dupasse. Des évangélisles postérieurs à 'yO, et sans attache étroite avec la jiériode antérieure, n'auraient jamais pu s'abstraire suflisamment des conditions de leur temps pour que leurreprésentation du monde ancien n'en fût nulle part influencée. Cela est d'autant plus significatif que le tableau évangélique du monde contemporain de Jésus n'est rien moins qu'intentionnel, mais résulte d'une multitude de traits épars, jetés sans ordre tt sans dessein, au fur et à mesure des circonstances les plus variées.
Dans l'une et l'autre hypothèses, nous devons dé^ clarer la rédaction de nos premiers Evangiles, sinon antérieure à l'an '^o, du moins de très peu postérieure à cette date. ■^■ii.^rgg-- s.,.
28. Conclusion. — L.e qualricme Evangile date des années HO-lOlK — Le témoignage interne des Evangiles s'accorde donc avec le témoignage externe de l'histoire pour reporter d'abord l'époque de la composition de nos documents avant le commencement du il' siècle.
C'est là un point que l'on peut dire reconnu aujourd'hui par l'unanimité des criti(pies, s'il s'agit des trois premiers Evangiles. — En ce qui concerne le quatrième, le plus récent, les critiques actuels s'accordent généralement à donner l'an i25 comme la limite extrême que l'on ne saurait dépasser, quand on veut fixer l'Age de cet écrit, et ils opinent volontiers pour la période 1 00-1 10 comme la plus tardive à laquelle on puisse songer. Des critiques de marque etdes plus indépendants, comme MM. IIarnack, Loisy, etc., vont encore plus loin et estiment que l'ouvrage a vu le jour entre 80 et no, plus probablement entre 90-100. C'est exactement la date que lui a toujours
ÉVANGILES CANONIQUES
assignée la tradition et que lui assignent aujourd'hui la plupart des partisans de l'authenticité johannique.
S9. Les trois premiers Evangiles datent de la période 50-70, — Peut-on préciser, plus que nous ne l'avons fait, la date de composition des Synoptiques? Les critiques rationalistes ou protestants libéraux ne font généralement jias difficulté de placer la date de saint Marc près de 'jo, mais tendent à reculer le plus possible à la (in du i'"' siècle celle de saint Matthieu et de saint Luc. A leur sens, en effet, saint Luc, dans son prologue, semble supposer un temps notable écoulé depuis la lin de la généi-ation apostolique ; d'autre part, ce que cet évangéliste et saint Matthieu nous disent de la naissance virginale du Christ, et des circonstances qui ont marqué sa résurrection, suppose une élaboration légendaire qui n'a pu se produire qu'assez longtemps après la génération des premiers témoins.
Mais ces raisons sont très fragiles. Le prologue de saint Luc n'insinue d'aucune façon que la génération apostolique appartienne à un passé lointain ; il donnerait même ])lutôt à entendre que les témoins immédiats du Clirist sont encore vivants, qu'en tout cas l'évangéliste les a connus et s'est informé auprès d'eux, tout comme ses devanciers. Quant aux prétendues légendes de nos deux Evangiles, elles n'appal'aissent telles que du point de vue du j^réjugé rationaliste, nullement recevable a priori. j
30. Rien donc n'oblige à renvoyer aucun des trois i premiers Evangiles aux dernières années du i" siècle. Par contre, leur description du monde palestinien in- I vite positivement à les rapprocher de îan ^o, et l'on peut même dire que leur manque d'allusions claires et précises aux événements de cette année ^o et à la situation qui s'ensuivit, est une raison sérieuse de placer leur rédaction avant cette époque. .
Un fait tend à le confirmer. De l'aveu de tous les critiques, le troisième Evangile est du même auteur que le livre des Actes et est antérieur à cet écrit. Or le livre des Actes se termine brusquement sur le récit de l'arrivée de saint Paul à Rome en 62, avec la simple mention que la captivité de l'apôtre dura deux ans, sans qu'un mot soit dit de sa seconde captivité j ni de sa mort. La meilleure explication de ce fait semble bien être que le livre des Actes a été écrit peu après les derniers épisodes racontés, c'est-à-dire vers 62-6^. Le troisième Evangile, étant encore plus ancien, aurait donc été écrit vers l'an 60, et les Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc auraient paru Aers la même époque, peut-être quelques années plus tôt. M. Harnack lui-même déclarait récemment que la critique devait être disposée à regarder une telle hypothèse comme plausible. Die Apostelgeschichte, 1908, p. 221. Cf. P. Batiffol, Orpheus et V Evangile, 1910, p. 182.
31. Cette hypothèse s'accorde assez bien avec le témoignage fourni à ce sujet par les anciens écrivains ecclésiastiques, en particulier par Clément d'Alexandrie et saint Irénée.
Saint Irénée (ci-dessus, n'^ S) ne précise pas la date de composition des Evangiles, mais laisse entendre qu'elle eut lieu de bonne heure rsaintMatthieu aurait composé le sien parmi les Hébreux, c'est-àdire dans la Palestine ou quekpie région voisine, tandis que Pierre et Paul allaient porter l'Evangile aux contrées étrangèreset païennes et jusqu'à Rome ; après que Pierre et Paul eurent ainsi quitté la Palestine (tel paraît être le sens de «ctk rr.-j toùtm s^oSw. si l'on a égard au contexte: l'auteur vient de dire que Matthieu a composé son Evangile chez les Hébreux ; tout à l'heure il dira que Jean a rédigé le sien à Ephèse ; il doit entendre maintenant que les Evangiles selon Pierre et selon Paul ont été rédigés après
que ces deux apôtres eurent quitté leur patrie, pour aller évangéliser Rome, laissant Matthieu aux convertis du judaïsme palestinien), Marc aurait mis par écrit l'Evangile prêché par Pierre, et Luc l'Evangile liréché par Paul.
Clément d'Alexandrie spécifie que l'Evangile de saint Marc fut, en efïet, rédigé du vivant de saint Pierre, donc avant l'an 6^ (ci-dessus, n° 3).
En somme, nous pouvons mettre en fait que nos quatre Evangiles sontde la seconde moitié du 1'='' siècle; le quatrième Evangile a dû paraître dans les années 80-100 ; les trois premiers, dans la période 60-70.
Le tableau suivant indiquera les opinions particulières des critiques à ce sujet.
32. Opinion s des critiques. — Rationalistes et protestants libéraux. — Renan, Vie de Jésus, i863; i3° édit., it^G^; Les Evangiles, 1877, faisait composer saint Marc, à peu près vers 76; saint Matthieu, vers 84; saint Luc, vers 9^ ; saint Jean, vers 100-125. — D'après H. J. Holtzmann, Einleitung in dus N. T., i885; 3*^ éd., 1892, les trois Synoptiques seraient de 70-100; Jn. de <oo-i33. — D'après A. Juelicher, Einleitung in das N. T., 189^ ; 5' éd., 1906, Me. serait de 70-100; Mt. de 81-96; Le. de 80-120; Jn. d'au delà de 100. — D'après P. W. Schmiedel, art. Gospels et John, Son of Zebedee, dans VEncrclopaedia hiblica de Cheyne, t. H, 1901, Me. aurait été composé vers 80; Mt. vers 90 ; Le. vers loo-iio; Jn. avant i4o. — D'après A. Harnack, Chronologie, t. L '897, Me. serait de 06-70 ; Mt. de 70-86 ; Le. de 78-98; Jn. de 80-110. Dans son récent ouvrage Die Apostelgeschichte, 1908, p. 221, M. Harnack laisse entendre que Le. pourrait être du commencement de la période 60-70, et Me. encore plus ancien. — D'après H. VON SoDEN, Urchristliche Literaturgeschichte (die Schriflen des A'. T.), 1906, Me. serait des environs de 70; Mt. et Le. de 80-100; Jn. d'autour de 1 10. — D'après A. LoisY, Le quatrième Evangile, 1908; Les Evangiles synoptiques, 1907-1908, Me. aurait a'u le jour vers 76; Mt. vers loo; Le. entre 90-100; Jn. entre 90-100. — D'après S. Reinach, Orpheus, 6' éd.. 1909, p. 821, Me. daterait des années 60-70 ; Mt. des environs de 70; Le. de la période 80-100; Jn. des environs de l'an 100.
Protestants conservateurs. — B. Weiss, Einleitung in das A'. T., à' éd., 1897, place la composition de Me. en 69 ; celle de Mt. en 70 ; celle de Le. en 80 ; celle de Jn. en 96. — D'après Th. Zahn, Einleitung in das N. T., t. II, 1889, Me. serait de 64 ; Mt. araméen de 62, et sa traduction grecque de 86; Le. de 76; Jn.de 90-100. — D'après V. Stanton, art. Gospels, dans le Dictionary of the Bible de Hastings, t. II, 1899; The Gospelsas historical documents, t. II, 1909, Me. serait antérieur à 70; Mt. et Le. de 70-80; Jn. antérieur à 100.
Catholiques. — Le P. Cornely, Lntroductio in utriusque Testament i libros sacros, t. III, 1886, place Me. en 62-62 ; Mt. en 4o-5o ; Le. en 5g-63 ; Jn. en 96- ' 98. — D'après Belser, Einleitung in das N. T., 1901 ; [ 2* éd., 1906, Me. serait de 44; Mt. araméen de lti-^2, et Mt. grec de 69 ou 60 ; Le. de 61-62; Jn. de 92-96. — D'après Mgr. Batiffol, Six leçons sur les Evangiles, 4' éd., 1897; Jésus et Vhistoire, 2°éd., 1904, Me. aurait été composé vers 60 ; Mt. vers 66-70 ; Le. vers 66 ; Jn. ACrs g6. — D'après E. Jac()Uier, LIistoire des livres du N. 7.. t. II, 1906; t. IV, 1908, Me. serait de 64-67 ; Mt. d'avant 70 ; Le. de 60-70 ; Jn. de 98-1 17. — D'après A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 1910, Me. serait de 60-70 ; Mt. araméen de 60-67, et Mt. grec légère-
EVANGILES CANONIQUES
ment postérieur ; Le. probablenient d'avant 62-63; Jn. de 85-95.
33. A CONSULTER. — R. GoRXELY, Iiitroductio in utriusque Testamenli libros sacros^ t. III, 1886 ; L. GoNDAL, La proi'enance des E^'angiles, 1898; E. Jacquibr, Histoire des libres du N. T., t. II (Les Evangiles synoptiques), 1905; t. IV (Les écrits johanniques), igoS; A. Brassac, Manuel biblique, t. III,