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IV. Les auteurs de nos Évangiles

Après avoir déterminé l'époque de composition de nos quatre Evangiles, l'authenticité des textes actuels, le rapport des trois Synoptiques entre eux, nous pouvons maintenant aborder la question importante des auteiu-s auxquels nous devons nos documents sacrés.

Pour plus de commodité, nous examinerons la question, en premier lieu, pour les Evangiles attribués à des disciples : saint Marc et saint Luc; ensuite pour les Evangiles attribués à des apôtres : saint Matthieu et saint Jean.

1. — L'auteur du 11^ Evangile, saint Marc 1 . D'après la critique externe

I. Etat du témoignage traditionnel. — A la fin du II* siècle, la croyance est établie dans l'Eglise que notre second Evangile a été composé par saint Marc, disciple de saint Pierre, à Rome.

71. TertuUien. — C'est ce qu'atteste Tkbtullien, à Cartilage : « D'entre les aiiôtres, dit-il en s'adressant à l'hérétique Marcion, Jean et Matthieu nous donnent la foi; d'entre les disciples, Luc et Marc nous la renouvellent. » Adv. Marcion., IV, 11 (ci-dessus, n" 4).

Clément d'Alexandrie. — Clément d'Alexandrie cite également notre second Evangile sous le nom de Marc, Liher Quis dives salvetur:' y; Aduml/rationes ; et r.iconte dans quelles circonstances le discijjle de saint Pierre entreprit de mellre par écrit, pour les fidèles de Rome, la prédication de son maître (cidessus, n° 3).

ÉVANGILES CANONIQUES

S. Irénée. — A Lyon, saint Irknke attribue, lui aussi, notre Évangile à Marc, interprète et compagnon dePierre. Contra Ilaeres. ,111, x,6;V, vni. C'est ce qu'il déclare, en particulier, nous l'avons vu (cidessus, n"* 5 et 31), dans la notice qu'il consacre aux quatre A^vangiles.

Canon de Muratori, Taiien. — Il est tout à fait à croire qu'à la même époque, le Canon de Muratori (a° 6), qui reconnaissait seulement quatre Evangiles, dontceux desaintLuc etde saint Jean, pour la lecture publique des Eglises, et le Diatessaron de Tatien (n° S), composé à l'aide de nos quatre nAangiles canoniques, tenaient également le second Evangile iiour l'œuvre de saint Marc.

Papias. — Enfin, la tradition, ainsi constatée à la (in du 11° siècle, se trouve attestée jusque dans la première moitié de ce u' siècle, chez Papias, héritier de la tradition des anciens (n" 10 ).

II. Valeur de ce témoignage. — Les principaux témoins du ii' siècle attribuent donc formellement notre second Evangile à saint Marc, disciple de saint Pierre, sans que l'on trouve aucune contradiction à leur témoignage. Quelle est la valeur d'une telle tradition ?

7S. 1° On ne peut faire valoir contre la tradition aucune difficulté qui s'impose a priori. — On objecte sans doute que notre Evangile est une oeuvre de seconde main, basée sur des documents antérieurs; d'autre part, que les souvenirs historiques s'y trouvent transformés, parfois reuîplacés par des interprétations, des corrections, des compléments, dus au travail de la pensée cluétienne, et en particulier à l'influence des spéculations théologiques de saint Paul. LoisY, Les Evang. syn., t. I, p. 82, 84, 112. — Mais ces objections n'ont pas la portée qu'on leur suppose.

Bien que les anciens témoins se contentenle de dire notre Evangile composé d'après la prédication de saint Pierre, leur témoignage s'accommode sans peine de l'hypothèse d'après laquelle l'évangéliste aurait néanmoins utilisé des documents antérieurs. On peut parfaitement concevoir, en effet, que saint Marc ait exploité pour son travail des sources écrites, déjà consacrées en quelque sorte par l'usage ecclésiastique, et les ait complétées, arrangées, adaptées à son but, d'après les enseignements recueillis de la bouche du prince des apôtres. Peut-être même la source principale exploitée par lui et par les deux autres Synoptiques (n° 69) était-elle déjà la catéchèse de saint Pierre, circulant dans l'Eglise en diverses recensions : il a pu l'avoir sous une forme plus développée, ou la compléter et préciser lui-même à l'aide de la prédication orale de son maître.

73. Le paulinisnie de notre Evangile, si paulinisme il y a, s'expliquerait, de son côté, fort bien, dans l'hypothèse hautement probable que saint Marc, disciple de saint Pierre, I Petr., v, i3, a été également disciple et compagnon de saint Paul, n'étant autre que ce Jean Marc, qui flgure, au liAre des Actes, comme cousin de Barnabe, associé à celui-ci et à l'Apôtre dans leur voyage à Chj'pre, Act., xii, 12, 26; XIII, i3; XV, 3^-89, identique enfin à ce Marc que saint Paul lui-même pésente comme son auxiliaire au moment où il écrit plusieurs de ses Epîtres, Col., IV, 10; Pliilem., 24 ; II Tim., iv, 11. — Ces traces de théologie paulinienne sont d'ailleurs très douteuses, ce que l'on appelle de ce nom étant le plus souvent, en réalité, une tendance commune aux prédicateurs chrétiens de la génération apostolique, et se rattachant à l'enseignement authentique du Sauveur Jésus lui-même.

Quant au départ que l'on prétend établir entre les souvenirs historiques et les transformations apportées par le travail progressif de la foi, il dépend à peu près entièrement de l'idée qu'on se fait, à l'avance, de l'histoire évangélique, et, en particulier, du préjugé que l'on a à l'égard de son contenu surnaturel (n" S18). On ne peut l'opposer en principe à la thèse de la composition de l'Evangile par un disciple direct de saint Pierre.

2° Examinée en elle-même, et sans idée préconçue, l'attribution duII'EvangileâsaintMarc par la tradition du II" siècle, présente, au contraire, une valeur de premier ordre.

74. i*" La qualité du personnage choisi. — La qualité du personnage choisi est, à elle seule, une garantie de vérité,

J.^ attribution à saint Marc suppose un rapport réel entre ce personnage et la composition de l'Evangile. — La tradition, en effet, regarde l'Evangile comme ayant été rédigé à l'intention des fidèles de Rome, et contenant les souvenirs du chef des apôtres. Pourquoi l'a-t-on attribué à un personnage aussi obscur que Mai'c, un simple disciple, et qui ne figure même comme tel que dans une brève mention de lai" Epître de saint Pierre, v, i3 ? Pourquoi n'en avoir pas fait honneur à Pierre lui-même? On devait s'y sentir fortement incliné, si l'on en juge par la tendance des apocryphes les plus anciens, du pseudo-Evangile de Pierre, en particulier. Voir art. Apocryphes (Evangiles) ci-dessus, col. 179-180. Seule, semble-t-il, la vérité de l'histoire a pu motiver l'attribution au disciple obscur plutôt qu'au maître glorieux. La parole de Renan, Les Evangiles, 2° éd., p. II 4, n. I, demeure tout à fait juste : « Marc n'eut pas assez d'importance pour qu'on ait cru relever un écrit en le lui attribuant. »

La mise du 11* Evangile au nom de Marc paraît donc supposer de toute nécessité un rapport réel entre ce disciple de saint Pierre et la composition de notre document.

75. Ce rapport doit être celui d'une composition intégrale de l'Evangile par saint Marc. — A en croire A. LoiSY, ce rapport ne serait pas celui d'une composition intégrale et définitive ; Marc aurait seulement rédigé vin premier document, qui plus tard aurait servi de source au rédacteur final (n° 6S). « Si un disciple de Pierre, dit-il, a eu part à la composition du second Evangile, ce ne peut être le dernier rédacteur, c'est-à-dire le véritable auteur de ce livre, mais l'auteur de la notice concernant la prédication et la mort de Jésus, c'est-à-dire l'auteur du document exploité par l'évangéliste, et où l'on peut reconnaître un écho du témoignage apostolique, spécialement des souvenirs de Pierre. » Les Evang. syn., t. I, p. 1 13. « S'il y a au fond du second Evangile une relation qui représente la tradition de Pierre, et si cette relation a été écrite par un disciple de l'apôtre, qui avait nom Marc, ce sont deux hypothèses qui pourraient aider à concevoir le travail légendaire d'où est sortie la notice qu'Eusèbe a trouvée dans Papias. » Itnd., p. 27. Cf. VON SoDEN, L'rchristliche Literaturgeschichte, 1906. p. 71 sq., 77 sq.

Cette conjecture ne peut guère se soutenir. On ne voit pas bien, en effet, que, dans l'Eglise même de Rome, où l'Evangile a été publié, la tradition ait pu laisser immédiatement dans l'ombre le rédacteur proprement dit de l'Evangile, pour mettre en évidence l'auteur d'un simple document partiel ayant servi à sa composition. N'est-ce pas à l'auteur définitif qu'on devait surtout s'intéresser? Et n'est ce pas ce rédacteur final qu'il était leplusfacile d'identiQer? Si l'on avait songé àl'auteur responsable d'une som-ce

EVANGILES CANONIQUES

antérieure, ne serait-on pas allé jusqu'à saint Pierre lui-même? Aussi bien conçoit-on dillicilcment un Evangile, publié à Rome fort peu de temps après la mort du chef des apôtres, sinon auparavant, et qui n'aurait pas été rédigé par un héritier immédiat et autorisé de sa tradition, mais aurait seulement été basé siu" le travail d'un de ses disciples.

76. M. Loisy se rend compte de l'invraisemblance de l'hypothèse, et il en vient à insinuer une explication toute dilférente. « Ce peut être, dit-il,... à sa qualité d'ancien évangile romain, plutôt qu'à l'origine d'une de ses sources, que le livre doit son attribution à un disciple du prince des apôtres. » Ibid., p. 119. Le criticjue laisse même entendre que l'on aurait imaginé tout exprès à cette intention le rapport de Marc avec saint Pierre. « Au livre se rattachait, dit-il, le nom de Marc, et ce Marc, qui était censé avoir été compagnon de Paul, on tenait surtout à ce qu'il fût regardé comme compagnon de Pierre. » Ibid .. p. 27. Et ainsi s'expliquerait la notice transmise par Papias (n" 10). De son côté, « la mention de Marc clans l'Epitre de Pierre n'est peut-être pas sans rapport avec l'attribution du second Evangile à un disciple du prince des apôtres : ce serait une mention intéressée, comme le dii'e de Jean l'Ancien ». Ibid., p. ii3.

Mais ces suppositions ne sont pas plus soutenables que la précédente. On ne comprendrait vraiment pas qu'on eût songé, pour le patronage de l'Evangile romain, à un disciple de Paul qu'il aurait fallu prendre la peine de transformer en disciple de Pierre : est-ce que Pierre n'avait pas laissé des disciples très authentiques à qui on pût rapporter aisément cet écrit? Et, si l'on agissait si librement à l'égard des faits, que n'a-t-on, encore une fois, publié l'ouvrage sous le couvert de l'apôtre lui-même?

La tradition du 11' siècle, prise dans son ensemble, requiert donc une réelle participation d'un disciple de saint Pierre, nommé Marc, à la composition du II' Evangile, et cette participation n'a pu être que la rédaction proprement dite et définitive de notre Evangile actuel.

77. 1° Le témoignage de Papias. — C'est ce que nous garantit tout particulièrement le témoignage de Papias (n° 10).

Le renseignement de Papias lui a été fourni par « le Presbytre ». — L"é\êque d'Hiérapolis déclare tenir son renseignement, touchant l'origine du 11' Evangile, d'un personnage qu'il appelle « le Presbytre » ou « l'Ancien ». Qu'élait-ce ce personnage?

Le Presbytre de Papias est le presbytre Jean d'Ephèse. — A en juger par le titre même que Papias lui donne, de Presbjtre par excellence, ce devait être un homme considérable, un représentant très autorisé de l'antique tradition.

D'après Euskbe, qui a eu son ouvrage entre les mains, le personnage que Pai)ias qualiliait de la sorte dans son livre et dont il reproduisait fréquemment le témoignage, s'appelait Jean, a II se donne luimême, dit-il, en parlant de l'évêque d'Hiérapolis, //. E., m, XXXIX, pour auditeur d'Aristion et du Presbytre Jean; du moins il insère leurs traditions dans ses commentaires, en les mentionnant souvent par leur nom. »

Or, ce presbytre Jean, s'il était une des principales

autorités de Papias, a dû vivre non loin d'Hiérapolis,

en Asie Mineure. Ce ne [teut être que le fameux Jean,

I fpii vécut à Ephèse à la (indu i" siècle et impressionna

I si fort toute la tradition asiati(|ue du 11' (n°149s(j.). le Jean sous le patronage duquel se [)lace l'Apocalypse, ouvrage d'Asie Mineure, celui dont se réchinuiit Polycarpe, à l'époque où il avait pour auditeurs Irénéc et Florinus (n" ISO), celui enfin dont Polycrate

affirme qu'il a son tombeau à Ephèse et qu'il garantit l'usage particulier des Eglises d'Asie concernant le jour de la célébration de la Pàque (n" 149). Mais c|ui est ce Jean le Presbytre d'Ephèse?

78. Le piesbytre Jean d'Ephèse est i apôtre saint Jean. — A la lin du 11' siècle, Tkrtulliex (n" 148) et Clément d'Alexandrie (ibid.) Aoient en lui l'apôtre Jean, iils de Zébédée. Polycrate (n° 149), évêque même d'Ephèse, vers igo, l'identifie au disciple qui reposa sur la poitrine de Jésus, c'est-à-dire à l'apôtre saint Jean. Saint Irémîe (n° ISO), dont les relations avec l'Asie Mineure sont connues, a la même attitude, et il croit que tel était le témoignage de son maître Polycarpe, disciple immédiat de ce Jean. A l'époque de saint Polycarpe, saint Justin (n" ISS), converti à Ephèse, identitie le même Jean d'Asie Mineure, auteur de l'Apocalypse, à « Jean, l'un des douze apôtres du Christ ». En résumé, un ensemble de témoignages on ne peut plus imposants nous amène à voir dans le fameux Jean d'Ephèse l'apôtre saint Jean (n° 147 sq.).

C'est donc l'apôtre saint Jean que devait viser Papias par « le Presbytre ». De fait, saint Irénée, qui avait son ouvrage entre les mains et était en mesure de le bien interpréter, appelle Papias u compagnon de Polycarpe » et « auditeur de Jean », savoir de Jean « le disciple du Seigneur », celui qui reposa sur la poitrine de Jésus à la dernière Cène. Contra Haeres., V, xxxiii, 3, 4; IH, i, I.

79. Témoignage contradictoire d'Eusèbe, et objection tirée d un passage de Papias. — Ensèbe, il est vrai, s'inscrit en faux contre cette assertion. Après avoir rapporté le témoignage de lévêque de Lyon, il ajoute, //. E., III. xxxix : « Voilà ce que dit Irénée. Mais Papias, dans le prologue de ses Logia, ne se présente pas comme ayant vu et entendu les saints apôtres; il atteste simplement avoir reçu de leurs disciples les choses qui ont rapport à la foi. » En particulier, Ensèbe donne à entendre que le presbytre Jean, dont Papias se déclare l'auditeur direct et dont il se plaît à insérer les traditions dans ses commentaires, est un i)resbytre différent de l'apôtre de ce nom.

Pour l'établir, Eusèbe cite un morceau du prologue de Papias, dont voici le passage essentiel : « S'il survenait quelqu'un qui eût fréquenté les presbytres, je consultais les dires des presbytres (-5v; Tôiv TzpesC-jriprjiv àvéxocjov )d-/oit:) : qu'ont dit (t<'... ùzi-j) André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu, ou quelque autre des disciples du Seigneur? et ce que disent (â Ts...)éyoji7rj) Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. » Dans ce j)assage, fait remarquer Eusèbe, on trouve cité à deux reprises le nom de Jean : une première fois avec Pierre, Jacqiies, Matthieu et les autres apôtres : c'est évidemment le Iils de Zébédée; une seconde fois, en compagnie d'Aristion, et avec les simples titres de disciple du Seigneur et de presbytre : ce doit être un personnage différent. « Ainsi, ajoute-t-il, apparaît vraie la relation de ceux qui ont alTirmé que deux personnages du même nom ont vécu en Asie, et qu'à Ephèse se trouvent deux tombeaux qui, maintenant encore, sont ajjpelés l'un et l'autre : tomiteau de Jean. A quoi il est nécessaire de prêter attention, car il est vraisemblable que l'Apocalypse, inscrite sous le nom de Jean, a été révélée au second, si l'on ne veut pas du i)reniier. »

80. Critique de l'argumentation d'Eusèbe. — Maisil semble impossible que cette opinion tardive <l'Eusèbe puisse ]>révaloir contre l'affirmation primitive de saint Irénée. — Tout d'abord, il faut convenir qu'elle est ins[)irée par un préjugé. Eusèbe a quelque difficulté à reconnaître la pleine canonicité de l'Apoca-

lypse. dont les millénaristes abusent, et il la refuserait assez volontiers à l'apôtre saint Jean. H. E., III, xxiv, XXV. C'était déjà, au m* siècle, et pour le même motif, Tattitude de Denys d'Alexandrie. Aussi, venant à parler de ce Père, Eusèbe s'étend-il longuement à dire comment il avait conjecturé que l'Apocaljpse pourrait être d'un Jean, autre que l'apôtre, sans doute un de ses homonymes, ayant vécu aussi en Asie, peut-être même à Ephèse, car « on dit qu'à Eplièse il y a deux tombeaux, qui tous deux sont appelés : tombeau de Jean ». H. E., VII, xxv. C'est à cette opinion de Denys qu'Eusèbe fait manifestement allusion, à la suite de son interprétation personnelle du passage de Papias. Il est Aisible que la distinction entre le Presbytre et l'Apôtre, dans ce passage, l'intéresse surtout parce qu elle fournit une conlirmation et une précision à la conjecture générale de Denys touchant un second Jean, auteur possible de l'Apocalypse.

D'autre part, on ne peut pas ne pas être frappé de la faiblesse de largumentation d'Eusèbe. Il tenait à trouver dans l'histoire la mention concrète de l'individu que Denys s'était borné à conjecturer, et que l'on pourrait substituer à Jean l'apôtre dans la composition de l'Apocalypse. Or, si l'on excepte le vague « on dit », relatif aux deux tombeaux de Jean, qu'Eusèbe emprunte à Denys et qui est sans portée appréciable, l'évêque de Césarée n'invoque, en faveur de l'existence d'un second Jean, que le passage de Papias, dont il est contraint de faire l'exégèse. On peut en inférer avec certitude que, dans les nombreux documents du iii« et du ii<= siècle qu'il avait eus entre les mains, Eusèbe n'avait rencontré aucun témoignage capable de corroborer ou d'éclairer celui-ci. Bien plus, on peut être assuré qu'il n'a trouvé, dans le reste de l'œuvre de Papias, aucune indication qui pût établir plus clairement que le presbytre, dont se réclamait î'évéqued'Hiérapolis, était un autre que l'apôtre Jean.

En résumé, c'est du seul passage cité de Papias, interprété uniquement d'après son texte, sans lumière complémentaire venue du reste de l'ouvrage ni de la tradition, qu'Eusèbe a tiré l'existence d'un presbytre Jean, distinct de l'apôtre de ce nom.

81. Explication du passage de Papias. — Nous avons donc le droit de reprendre pour notre compte l'examen du texte de Papias : nous sommes à son égard exactement dans l'état d'information où se trouvait Eusèbe; nous avons, pour l'interpréter, les mêmes ressources et les mêmes moyens, sans avoir le même préjugé. Or, il n'est pas du tout évident que, dans ce texte, Papias entende mentionner deux personnages différents sous le nom de Jean; on a même les plus sérieuses raisons de penser qu'il mentionne en réalité à deux reprises un seul et même personnage.

Le second Jean, en effet, reçoit le qualificatif de « presbytre >; et, conjointement avec Aristion, de « disciple du Seigneur ». Or, dans les lignes immédiatement-précédentes, on Aoit Papias appeler « presbytres » et « disciples du Seigneur » les apôtres, donc en particulier l'apôtre Jean. Il serait bien singulier qu'à si peu de distance il entendit présenter un homonyme de l'apôtre, sans prendre la peine de l'en distinguer d'une façon expresse, bien plus en le désignant par des qualificatifs exactement semblables. D'autant que, à en juger par la teneur de notre passage et par le contexte du début du prologue, Papias entend, par les personnages qu'il nomme, les dépositaires premiers de la tradition, les témoins immédiats de Jésus : le presbytre Jean serait donc un disciple direct, au même titre que l'apôtre: mais, encore une fois, il serait bien étrange que, ni en cet endroit ni ailleurs, Papias n'eût distingué nettement entre deux homonymes si parfaitement semblables.

Au contraire, on s'explique bien la double mention du nom de Jean, si, de part et d'autre, il s'agit du même personnage. Papias examine et compare — c'est le sens précis de KJé/.pi-jo-j, employé avec de simples comjjléments directs : rij; /sysj; et v. te )iyoj7cj, ainsi que l'ont compris saint Jérôme et l'auteur de la version syriaque — deux catégories d'informations : celles qu'il a recueillies par l'intermédiaire de visiteurs ayant entendu les disciples immédiats de Jésus, et celles qu'il tient personnellement de ces disciples eux-mêmes : on comprend qu'il mentionne le nom de Jean l'apôtre dans la première série, avec les autres apôtres, si l'un ou l'autre de ses visiteurs avait prétendu reproduire son témoignage, et l'on comprend encore qu'il le cite de nouveau, en compagnie d' Aristion, si, avec ce dernier, il avait été ouï directement par lui-même, ainsi qu'il le fait entendre dans le reste de son livre, au témoignage d'Eusèbe.

On est donc sérieusement fondé à croire que le presbytre Jean, mentionné par Papias, ne se distingue pas de l'apôtre Jean. Son titre de « presbytre », loin de le différencier des apôtres, tend plutôt à l'en rapprocher, puisque ce titre paraît synonyme de témoin immédiat. La manière toute spéciale, et l'on peut dire éminente, dont ce titre lui convient, fait entendre qu'il a été regardé dans la région, et par Papias lui-même, comme « l'Ancien » par excellence : sans doute aura-t-il surAécu aux autres membres de la génération apostolique, et aura-t-il été, à une époque, le dernier représentant de la première tradition. Or, ce personnage ne peut, semble-t-il, être que l'apô- I tre Jean, dont parle tout le reste de la tradition asiaj tique au ii* siècle, et dont Eusèbe lui-même ne conteste aucunement le séjour authentique à Ephèse.

8S. Conclusion. — Dans ces conditions, le témoignage d'Eusèbe doit être laissé hors de considération, et il faut s'en tenir à celui de saint Irénée, d'ailleurs beaucoup plus rapproché de Papias et mieux à même d'interpréter ses informations sur ce point. Le presbytre Jean, auquel se réfère l'évêque d'Hiérapolis, est en réalité l'apôtre Jean, iils de Zébédée.

C'est donc de Jean l'apôtre que Papias tiendrait son renseignement au sujet de l'Evangile de saint Marc. En fait, la teneur de la déclaration, qui est une appréciation motivée touchant l'exactitude du second évangéliste, paraît bien dénoter un juge particulièrement autorisé, comme pouvait l'être l'apôtre Jean, témoin oculaire. Bien plus, le jugement du Presbytre sui- Marc se comprend au mieux, s'il est ' prononcé du point de vue de l'Evangile johannique, où l'on trouve effectivement une disposition plus régulière et une chronologie plus précise. Cela s'explique bien, si le presbytre ne se distingue pas du quatrième évangéliste lui-même. Renax, EEglise chrétienne, p. ^g; Harxack, Chronologie, 1. 1, p. 691 ; BoussET, Offenbarung, 1896, p. !\'j, note 2. Et nous verrons que cet évangéliste est précisément à identiiier avec l'apôtre saint Jean (n° 166).

Importance du témoignage de Papias. — On saisit dès lors la valeur exceptionnelle du renseignement foui'ni par Papias. Comme le reconnaît hypothétiquement M. Loisy, Les E\ang. srn., t. I, p. 24 : « Si Jean l'Ancien était l'apôtre Jean, Ois de Zébédée, le compagnon de Pierre et de Matthieu, il pouvait être et il était bien instruit touchant les actes et l'enseignement de Jésus, les rapports de Marc avec Pierre, la valeur du second Evangile, l'œuvre littéraire de Matthieu; et les renseignements que Papias tient de lui sont de tout premier ordre : il n'y a qu'à les contrôler par l'examen de nos Evangiles, pour être assuré que ceux-ci correspondent bien à l'idée qu'en avait le dernier surviAant du collège apostolique. »

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