I. La tradition a la FI>f du ne SIÈCLE. — A la
lin du second siècle, toutes les Eglises tiennent le quatrième Evangile pour l'œuvre de l'apôtre Jean, le disciple bien aimé, qui l'aurait composé à Ephèse tl'Asie mineure, où il mourut, à un âge très avancé, sous le règne de Trajan,
136. i°En Occident. — TertulUen. — En Occident, en effet, Tertulliex attribvie notre Evangile, comme l'Apocalypse et la I"= Epitre johannique, à Jean, le disciple bien-aimé et apôtre du Seigneur : Adv. Praxeam, xv, xxi, xxiii, xxvi; De carne Christi, m; Adv. Marcion., IV, xxxv; cf. III, viii, xxiv; De praescript. haeret., xxii, xxvi; Liber de anima, l. Nous savons comment ce même écrivain associe Jean à Matthieu, en déclarant que la foi a pour fondements principaux leurs deux Evangiles (11° 4).
Canon de Muratori. — Le Canon de Muratori montre le quatrième Evangile lu à Rome comme Evangile « de Jean d'entre les disciples », c'est-à-dire, à n'en pas douter, de Jean l'apôtre, « témoin oculaire et auditeur direct... des merveilles du Seigneui* » (no 6).
137. 2° En Orient. — Clément d'Alexandrie. — En Orient, mômes attestations. Clément d'Alexandrie cite notre Evangile, avec l'Apocalypse et la I" Epitre johannique, sous le nom de Jean : Paedagogus, I, vi; Excerpta ex Theodoto, vi. Il s'agit incontestablement de l'apôtre : cf. Strom.,Y, xi; Excerpta ex Theodoto, xLi; Quis dives salvetur, xlii. Dans sa notice sur les Evangiles, le même auteur, nous l'avons au, déclare que « Jean, le dernier de tous.., composa un Evangile spirituel ». Hypotjp., dans Eusèbe, //. E., VI, XIV (n° 3).
Théophile d'Antioche. — Théophile d'Antioche (180-1 85) allègue les premières paroles du quatrième Evangile, en les attribuant d'une façon toute naturelle à Jean : Ad Autolycum libri très, II, xxii. La manière dont il suppose ce personnage bien connu, comparée à tout l'état de la tradition asiatique à son époque, ne permet pas de douter que, pour lui aussi, il ne s'agisse de l'apôtre de ce nom.
Actes de Jean. — Les Actes de Jean (160-180), apocryphe gnostique, mettent en scène Jean l'apôtre. Or on le voit s'identifier avec le disciple bien-aimé, dont parle le quatrième Evangile, et s'approprier la conclusion de cet Evangile, xx, 3o et xxi, 26, comme s'il n'était autre que l'évangéliste lui-même. Lipsius-Bon- NKT, Actti apostolorum aporrypha. II" partie, 1898, t. I, p. 194, 195.
138. >. Irénée. — Saint Irénée, évêque de Lyon, mais originaire d'Asie Mineure et demeuré en relations étroites avec son pays d'origine, résume, pour ainsi dire, les deux traditions orientale et occidentale. 11 cite fréquemment le quatrième Evangile, en le rapportant à « Jean, le disciple du Seigneur », qu'il api)elle aussi « l'apôtre » : Contra Ilaeres., II, 11, 5; XXII, 3; III, viii, 3; xi, i, 9; xvi, 5; IV, 11, 3; vi, 1 ; X, 1 ; V, xviu, 2. Cf. I, IX, 3; II, xxu, 4j Lettre au
ÉVANGILES CANONIQUES
pape Victor, dans Eusèbe, //. E., V, xxiv. Dans la notice consacrée aux quatre Evangiles, il précise davantage encore : « Jean, le disciple du Seigneur, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, donna, lui aussi, son EAangile, alors qu'il résidait à Ephése en Asie, » Contra Haeres., III, i, i (n" 5).
139. L'opinion des Aloges. — Une seule note discordante se fait entendre dans ce concert unanime de témoignages : c'est celle des Aloges, qui, autour de i65, par opposition aux montanistes qui prétendaient appuyer sur le quatrième Evangile leur doctrine de l'elTusion du Saint-Esprit, rejetèrent cet Evangile et l'attribuèrent à Cérintlie, hérétique contemporain de saint Jean. Iréxée, Contra Haeres., III, XI, g; Epiphane, Haeres., li, i-35; cf. Philastrius, Haeres., lx.
Appréciation de cette opinion. — Mais l'opinion des Aloges n'entame en rien la valeur de la tradition générale qui a cours de leur temps. — Pour nier, en effet, l'authenticité de l'Evangile johannique, ils ne s'appuient point sur une tradition personnelle et également autorisée. Ils s'inspirent d'une préoccupation polémique, la préoccupation d'enlever tout crédit à l'erreur propagée par les montanistes. Quant aux arguments apportes à l'appui de leur hj^pothèse, ils sont tirés exclusivement des caractères internes de l'Evangile, comme si la tradition historique leur était entièrement défavorable. — Prise en elle-même, l'opinion des Aloges est complètement discréditée par ce fait que, ne voulant pas attribuer le quatrième Evangile à saint Jean, ils ne trouvent rien de mieux que de le mettre au compte de Cérintlie, l'hérétique combattu par l'apôtre : hypothèse jugée par tous les critiques inadmissible, et même extravagante.
Conclusion. — La tradition générale, constatée au dernier quart du n" siècle, ne reçoit donc aucun préjudice de la contradiction isolée des Aloges. Répandue dans les Eglises les plus diverses, et attestée par des écrivains en relations étroites avec l'Asie Mineure, où le livre a pris naissance, elle a évidemment une très haute valeur. Mais nous pouvons en suivre les traces encore plus haut.