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Il La TUADITION VERS LE MILIEU DU 11* SIÈCLE

— 1° Dans les sectes hérétiques. — Les montanistes. — La conduite des Aloges, qui attribuent le quatrième Evangile à Cérinthe, pour réfuter plus efficacement les montanistes, paraît bien attester que ces derniers hérétiques s'appuyaient sur notre Evangile comme sur l'œuvre de l'apôtre saint Jean. Or le mouvement montaniste a ses origines autour des années 1 56- 157.

Les gnostiques. — A la même époque, les gnostiques, disciples de Basilide et de Yalentin, exploitaient le quatrième Evangile comme une source apostolique autorisée et le tenaient pour l'œuvre de saint Jean.

— Ainsi Ptolémée, dans un fragment de commentaire du prologue johannique, cité par saint Irénée, se réfère nettement à « Jean, le disciple du Seigneur ». Contra Haeres., l, vni, 5; cf. ix, 3. Dans sa Lettre à Flora, conservée par saint Epiphane, Haeres., xxxiu, 3 sq., le même Ptolémée cite le début de notre Evangile comme assertion de « l'apôtre », — Un autre disciple de Valentin, HÉRACLÉo>f, avait composé un commentaire du quatrième Evangile, dont Origèxe reproduit quelques fragments; pour lui, le verset i8 du prologue johannique est parole « non du Baptiste, mais du Disciple ». Origène, In Joan., t. VI, 2. — On sait que d'autres gnostiques, un peu postérieurs, comme le ValentinienTHÉODOTE, citaient le quatrième Evangile sous le nom de Jean l'apôtre. Clément d'Alex., Excerpta ex Theodoto, vi, xl; cf. xxxv.

Mais si les disciples de Yalentin et de Basilide

s'accordaient ainsi à reconnaître notre Evangile comme œuvre de saint Jean, n'est-il pas à croirequ'ils suivaient en cela l'exemple donné par leurs maîtres? C'est l'opinion de J. Réville, Le quatrième Evangile, 2' éd., 1902, p. y4- A ce compte, l'origine johannique de notre document aurait été adnùse dès les années i25-i4o, où dogmatisaient les grands chefs du gnoslicisme.

141. 2° Dans la grande Eglise. — La croyance que nous constatons dans les sectes hérétiques leur était-elle particulière? Ce n'est pas vraisemblable. Les montanistes n'ont dû prendre le quatrième Evangile comme appui autorisé de leur hérésie que parce que déjà il avait cours dans l'Eglise et était tenu pour œuvre apostolique. Loisv, Le quatrième Evangile, 1903, p. 18, 63. Leur attitude irait donc jusqu'à attester la croyance même de l'Eglise contemporaine en l'apostolicité de notre document.

La conduite des gnostiques doit avoir une signiûcation semblable : il est impossible de penser que l'Eglise orthodoxe ait accueilli avec tant de faveur un Evangile nouveau, qui aurait d'abord circulé dans les milieux gnostiques, et qu'elle ait emprunté à ces gnostiques mêmes sa croyance en la composition de l'ouvrage par saint Jean.

14â. "S. Justin. — De fait, nous avons des indices que l'origine johannique de notre écrit était déjà admise dans la grande Eglise, au milieu du 11'' siècle. — Saint Justin y puisait la doctrine christologique qu'il mêlait à l'histoire tirée des autres Evangiles (n° 9) : l'ouvrage avait donc à ses yeux une égale valeur; il y a tout lieu de penser qu'il y voyait, comme dans l'Apocalypse, l'œuvre de Jean l'apôtre. Harnack, Chronologie, t. I, p. ù-jlf, 683.

Papias. — Nous avons Aii(n°*10, 8S) comment le Presbytre, dont Papias rapporte la notice sur Marc, parle des faits évangéliques avec compétence, en se plaçant au point de vue du quatrième Evangile, qui semble être son œuvre propre ; comment, d'autre part, ce Presbytre est à identifler avec Jean l'Apôtre (n"^ 77- 8S). Cela fait préjuger quelle devait être l'opinion de Papias lui-même sur l'auteur de notre document.

5. Polrcarpe. — Telle devait être aussi la croyance de saint Polycarpe, si l'on en juge par le témoignage de saint Irénée, son discij)le, et par ce que celui-ci rapporte dans sa Lettre à Florinus. Saint Irénée rappelle à son compagnon d'enfance comment Poljcarpe exposait jadis devant eux les traditions qu'il tenait des a témoins oculaires de la Aie du Verbe », en particulier de « Jean », « le tout conforme aux Ecritures » (n* 150) : ces expressions semblent bien employées par allusion au quatrième Evangile, peutêtre aussi à la P^ Epître johannique, considérés comme œuvres de l'apôtre Jean; elles doivent correspondre à une habitude de Polycarpe de présenter sous le nom de saint Jean les écrits johanniques.

III. Le témoignage de l'appendice de l'Evangile. — Enfin, nous pouvons remonter à la publication même du quatrième Evangile. Le dernier chapitre du liA-re, considéré comme un appendice, ajouté après coup par ses éditeurs, — nous l'envisagerons plus tard comme partie intégrante de l'Evangile, ce qu'il est en réalité, — contient la preuve que l'ouvrage a été publié dans les Eglises et reçu immédiatement, c'est-à-dire dès le début du 11' siècle, comme œinre de l'apôtre saint Jean.

143. Hattestation du chapitre xxi, 24. — En effet, le A-. 2^ de ce chapitre xxi est ainsi conçu : « C'est ce disciple » — savoir le disciple bien-aimé, dont il Aient d'être question, celui qui a reposé à la Cène sur la poitrine du Seigneur — « qui rend témoignage de

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ces choses et qui les a écrites. Et nous savons que son témoignage est vrai. » — Quelles sont d'abord les choses qui sont censées attestées et écrites par ce disciple ?

144. 1° Le disciple bien-aimé est déclaré fauteur de tout l'Evangile. — Il est difRcile de supposer avec le P. Calmes, L'Evangile selon saint Jean, p. 34, ^72, que ce soient seulement les récits contenus dans ce chapitre final. — A son avis, les disciples de l'apôtre Jean auraient, après sa mort, trouvé écrit de sa main ce qui fait le fond de notre chapitre xxi, les versets 2-i3 et i5-23, et ils l'auraient ajouté en supplément à son œuvre, moyennant l'addition de quelques versets, destinés à la soudure littéraire, et d'une nouvelle conclusion, vv. 24-25, où ils attesteraient que luimême avait mis par écrit les deux récits qui précèdent, et où ils se porteraient garants de la vérité de son témoignage. — Mais la plupart des critiques estiment, avec raison, peu vraisemblable que les presbytres éphésiens, s'ils ont ajouté l'appendice, aient entendu restreindre à ce seul appendice le certificat d'origine johannique; peu vraisemblable aussi qu'ils aient trouvé parmi les papiers de l'apôtre les récits dont ce chapitre est composé. D'ailleurs, à se placer dans cette dernière hypothèse, la garantie d'authenticité, fournie par les éditeurs, tout en visant directement le chapitre final, se rapporterait indirectement à l'Evangile entier, puisqu'ils le regardent comme étant du même auteur.

Au jugement de la généralité des critiques, le a*. 2^ est une certification directe de tout l'écrit, présenté comme œuvre du disciple que Jésus aimait. Weiz- SAECKER, Das Apostolische Zeitalter der cJiristlichen Kirche, 1902, p. 5i6; Rexax, Vie de Jésus, i3' éd., 1867, p. 537; L'Eglise chrétienne, 187g, p. 62; H. È-OLTzyixys, Einleitung in das A'. T., p. 455; Har- NACK, Chronologie, t. I, p. 679; J. Réville, Le quatr. Evang., p. 3o6, n. a; Loisy, Le quatr. Evang., p. 124, i32, gSo.

Quel est maintenant le disciple qui est ainsi présenté comme auteur de l'Evangile?

14S. 2" Ce disciple est identifié à Jean d'Ephèse, c'est-à-dire à l'apôtre Jean. — Les rédacteurs de l'appendice le supposent Inen connu dans le milieu où se publie l'ouvrage : là, on se demande s'il ne doit pas vivre jusqu'à la venue du Seigneur, \. 23. Or, de l'aveu général des critiques, l'Evangile a été publié en Asie Mineure — c'est la pensée de la tradition à la fin du 11° siècle; ses plus anciens témoins, saint Justin, les montanistes, saint Polycarpe, Papias et ses presbytres, saint Ignace, appartiennent à cette contrée ou sont en relations étroites avec elle ; l'Apocalypse, que l'on reconnaît être au moins du même cercle littéraire, sinon du même auteur, se présente comme l'œuvre d'un Asiate et s'adresse à des Asiates, I, I, 4î 9; ii> !"• — '^ès lors, on ne peut douter qu'il ne s'agisse du fameux personnage d'Ephèse, connu de toute la tradition asiate du 11' siècle comme ayant été, à la fin du i", le dernier représentant de la génération aposloli((ue, sous le nom de Jean.

On rapporte une i)arole que le Sauveur aurait dite au sujet de sa longue vie : il passe donc pour un contemporain et un disciple direct de Jésus, Bien plus, les rédacteurs l'identifient au « disciple que Jésus aimait » ; or, ce disciple, à prendre l'Evangile dans son sens obvie, ne peut être qu'un apôtre et un des principaux apôtres : il assiste à la dernière Cène, il a le privilège de reposer à côté de Jésus, partout on le voit en relations intimes avec Simon Pierre. Dans l'intention des éditeurs, le Jean d'Ephèse, présenté comme auteur de l'Evangile, doit donc être identitié par les lecteurs à l'apôtre saint Jean. A. Jublichkr, Einleitung in das N. T., 1906, p. 370 sq. ; Schmiedel,

avi.John, à&n^VEncrcl. biblica, t. II, col. 2552; Loisy, Le quatr. Evang., p. 124, i32, 926.

Ce fait, incontestable, éclaire singulièrement toute la tradition du 11* siècle. Les critiques reconnaissent que le quatrième Evangile ne s'est répandu dans l'Eglise que muni de son dernier chapitre ; il en était pourvu dès le moment de sa publication, donc au début du 11° siècle, et même à la fin du i". Or, l'attribution de l'œuvre au disciple aimé de Jésus, et l'identification de celui-ci, d'un côté avec Jean d'Ephèse, de l'autre avec Jean l'apôtre, y apparaissaient d'une façon si claire, que ses jjremiers lecteurs durent immédiatement le recevoir et, à leur tour, le communiquer, comme Evangile de l'apôtre saint Jean. Ainsi s'expliquent l'ancienneté et la fermeté de la tradition constatée sur ce point, et ce fait étonnant qu'un Evangile, venu assez longtemps après les autres et notablement divergent à l'égard des autres, ait pu néanmoins d'aussi bonne heure, et sans que l'on voie d'abord trace d'opposition, prendre sa place à côté des Synoptiques, pour constituer avec eux le tétramorphe sacré.

146. 3° Cette identification ne peut être suspectée. — C'est donc le témoignage du dernier chapitre de l'Evangile qui a dû infiucncer toute la tradition postérieure. Peut-on suspecter un tel témoignage?

Dans l'hypothèse où nous nous sommes placés, le témoignage en question serait fourni par les presbytres qui ont publié notre Evangile, à Ephèse, à la fin du 1" siècle. Il ne pourrait donc être récusé qu'en portant contre les éditeurs du livre l'accusation de fiction littéraire ou de faux : pour assurer le succès du livre, les presbytres éphésiens l'auraient fait passer indûment pour une œuvre apostolique. Loisy, J.e quatr. Evang., p. i32. — Mais comment croire qu'à Ephèse même, aussitôt après la mort du fameux Jean, sinon de son vivant, on ait prétendu, d'une façon aussi ouverte, lui attribuer faussement la rédaction du quatrième Evangile, alors qu'il était si aisé de savoir si, oui ou non, il avait été disciple de Jésus, s'il avait eu des renseignements personnels sur sa vie, s'il était pour quelque chose dans la composition de l'ouvrage publié dans ce milieu ? Et comment croire, dans l'hypothèse où cette prétention aurait été contraire à la vérité, que la fraude, si facile à reconnaître et à confondre, ait, au contraire, si pleinement réussi, qu'elle aurait influencé immédiatement et unanimement la tradition locale? — De telles suppositions ne peuvent se soutenir sérieusement.

Le témoignage de l'appendice, même mis au compte des éditeurs du livre, offre donc, à raison du temps et du lieu où l'Evangile a été édité, et en le rapprochant de l'ensemble de la tradition asiate, les plus fortes garanties de vérité.

Ce témoignage peut d'ailleurs être contrôlé, non seulement par la critique interne de l'Evangile, comme nous le verrons bientôt, mais encore par l'examen d'un point d'histoire important et gros de conséquences pour l'authenticité de notre document. Il s'agit de la question du séjour de l'apôtre saint Jean à Ephèse.

Confirmation historique du témoignage de la tradition : l'apôtre Jean résidait â Ephèse à la fin du I ' siècle.

147. Importance de la question. — Le quatrième Evangile a été publié à Ephèse, à la fin du i" siècle, et il est attribué à l'apôtre saint Jean : est-ce que l'apôtre Jean, palestinien d'origine, est venu effectivement en Asie Mineure, et résidait à Ephèse, à l'époque où l'ouvrage qu'on lui attribue a vu le jour?

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On comprend l'importance exceptionnelle de cette question. Si saint Jean n'est jamais venu en Asie Mineure, c'en est fait de la tradition qui lui rapporte la composition du livre. Mais si, au contraire, il y a passé les derniers temps de sa vie, c'est une présomption des plus solides en faveur du bien-fondé du témoignage qui, à Ephèse même et de si bonne heure, le présente comme l'auteur de notre document. — Or, c'est ce qui peut être établi avec une véritable certitude.

I. La tradition a la fin du ii* siècle. — Que l'apôtre saint Jean soit venu et soit mort à Ephèse, c'est une crojance générale de l'Eglise au dernier quart du n' siècle, c'est-à-dire moins de cent ans après le fait en question. Et cette croyance n'existe pas seulement loin de la contrée où l'apôtre est censé avoir résidé, mais on la trouve fermement établie en Asie Mineure et dans la ville même d'Ephèse.

148. 1° Hors de l'Asie Mineure. — Hors de l'Asie Mineure, la tradition est attestée par Tbrtul- LiKX de Cartilage, Clément d'Alexandrie, et les Actes de Jean, dont le lieu d'origine est incertain.

TertuUien. — Tertullien, dissertant contre les hérétiques, en appelle au témoignage des Eglises fondées par les apôtres. Or, parmi elles, il mentionne spécialement l'Eglise d'Ephèse et celle de Smyrne, comme se réclamant de l'apôtre saint Jean. « Parcourez, dit-il, les Eglises apostoliques, où l'on voit encore à leur place d'honneur les chaires des apôtres... Pouvez-vous gagner l'Asie, aous avez Ephèse. » De praescript. haeret., xxxvi. « Voulons-nous connaître la tradition des apôtres ? II sullit de constater ce qui est regardé comme sacré dans les Eglises qui remontent aux apôtres... Or, nous avons toujours les Eglises filles de Jean; car... c'est à Jean que, dans ces Eglises, aboutit la série des évèques remontée jusqu'à l'origine. » Adv. Marcion.^ IV, v. Que les hérétiques « produisent les origines de leurs Eglises ; qu'ils déroulent la série de leurs évèques, et montrent, par leur succession ininterrompue, si le premier d'entre eux a eu pour garant et pour prédécesseur l'un des apôtres, ou un homme apostolique en relation avec les apôtres. C'est de cette sorte, en effet, que les Eglises apostoliques présentent leurs titres ; c'est ainsi que l'Eglise de Smyrne revendique Poljcarpe comme établi par Jean ». Be praescript., xxxii.

Clément d'Alexandrie. — Clément voit, lui aussi, en Jean l'apôtre le fondateur des Eglises d'Asie et il le représente résidant dans la région éphésienne jusqu'à la plus extrême vieillesse. A son sujet, il raconte une histoire bien connue : l'apôtre Jean, rcAcnu de l'ile de Patmos à Ephèse, après la mort de Domitien, visitait les Eglises voisines; dans l'une d'elles, un jeune homme lui plut par sa figure avenante et la pureté de son regard; il le recommanda à l'évèque du lieu. Mais le jeune homme, d'abord instruit et fait chrétien, se laissa séduire et devint chef de A^oleurs. Saint Jean, « rentré à Ephèse », ne l'eut pas plus tôt appris qu'il se rendit au repaire des brigands. En l'apercevant, le jeune homme cherche à s'enfuir ; mais Jean, « oubliant son grand âge », court de toutes ses forces après l'enfant prodigue et finit par le ramener au Seigneur. Liber Quis dives salvetur, xlii.

Actes de Jean. — Les Actes de Jean (n'^ 137) supposent expressément le séjour du fils de Zébédée à Ephèse. C'est à Ephèse qu'on voit l'apôtre saisi par les soldats de Domitien; à Ephèse qu'il rcAient après l'exil de Patmos; à Ephèse qu'il accomplit les miracles et prononce les discours qui remplissent la plus grande partie du livre. Lipsius-Bo.nnet, Acta apos- 1 tolorum apocrypha, II« part., t. I, p. i53-i55. '

149. 2° En Asie Mineure. — La tradition, ainsi constatée hors d'Asie Mineure, mérite déjà la plus sérieuse considération, à raison de son ancienneté et à raison des rapports intimes entretenus par les témoins qui la représentent avec les Eglises d'Asie. Mais c'est une tradition beaucoup plus précieuse encore, une tradition locale, que nous trouA'ons en Asie Mineure, à la même époque, et sans aucune contradiction.

Polycrate, évêque de la ville d'Ephèse, et saint Irénée, originaire d'Asie Mineure et demeuré en relations très particulières avec son pays d'origine, nous fournissent à ce sujet des témoignages formels.

Polycrate. — Polycrate, évêque d'Ephèse, écrit au pape Victor, Acrs igo, au nom des évèques d'Asie,, une lettre destinée à défendre l'usage qu'ont les Eglises asiates de célébrer la Pàque au i4' jour du premier naois lunaire, comme les Juifs, au lieu de la renvoyer au dimanche suivant, comme les chrétiens de Rome. A l'appui de cet usage quartodéciman, Polycrate fait valoir au pontife qu'on le tient de haute tradition, car l'Asie se réclame des personnages les plus recommandables. « C'est, dit-il, Philippe d'entre les douze apôtres, qui s'est endormi à Hiérapolis, avec deux de ses filles, qui ont vieilli dans la virginité; son autre fille, qui a vécu selon l'Esprit- Saint, dort à Ephèse. C'est encore Jean, celui qui reposa sur la poitrine du Seigneur, qui fut prêtre, portant la lame d'or, martyr et docteur ; lui aussi repose à Ephèse. » Dans Eusèbe, H. E,, V, xxiv.

150. S. Irénée. — Saint Irénée, dans sa controverse avec les hérétiques, en appelle, de son côté, à la tradition des apôtres : elle est facile à constater,, dit-il, dans les Eglises dont les listes épiscopales se rattachent manifestement aux apôtres. Telle est, en premier lieu, l'Eglise de Rome, fondée par saint Pierre et saint Paul. Telle est aussi « l'Eglise d'Ephèse^ fondée à la vérité par Paul, mais où Jean est demeuré jusqu'à l'époque de Trajan ». Contra Ilaeres., III, iix^ 4. C'est là que « Jean, le disciple du Seigneur, celui qui reposa sur sa poitrine, publia son Evangile »., m, I, i.

Les garants de S. Irénée : Polycarpe et ses autres auditeurs. — En parlant ainsi, saint Irénée ne prétend pas seulement faire écho à la tradition générale : il déclare avoir entendu jiersonnellement saint Polycarpe, évêque de Smyrne, se réclamer de Jean et des autres qui avaient vu le Seigneur. C'est ce qu'il rappelle à un compagnon d'enfance, nommé Flori- Nus, comme lui auditeur de Polj'carpe, et qui s'est laissé gagner à l'hérésie. « Ces opinions, lui écrit-il^ ne sont pas celles que te transmirent les anciens qui nous ont précédés et qui avaient connu les apôtres. Je me souviens mieux des choses d'alors que de ce qui est arrivé depuis, car ce que nous avons appris dans l'enfance croît avec l'àme et s'identifie avec elle ; si bien que je pourrais dire l'endroit où le bienheureux Polycarpe s'asseyait pour causer, sa démarche, ses habitudes, sa façon de vivre, les traits de son corps, sa manière d'entretenir l'assistance, comment il racontait la familiarité qu'il avait eue avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur. Et ce qu'il leur avait entendu dire sur le Seigneur, sur ses miracles et sur sa doctrine, Poljcarpe le rapportait, comme l'ayant reçu des témoins oculaires de la vie du Verbe, le tout conforme aux Ecritures. Ces choses, par la bonté de Dieu, je les écoutais dès lors a^ec application, les consignant, non sur le papier, mais dans mon cœur, et toujovu-s, grâce à Dieu, je me les remémore fidèlement. Or, je peux attester, en présence de Dieu, que si ce bien-heureux et apostolique vieillard avait entendu quelque chose de semblable à tes doctrines, il se fût.

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bouché les oreilles et se serait écrié selon sa continue : « O Dieu bon, à quel temps m'a^ez-vous « réservé, pour que je doive supporter de tels dis- « cours! » Et il eût pris la fuite de l'endroit où il les aurait ouïs, v Dans Eusèbe, //. E., V, xx.

ISl. En dehors de Florinus, l'évêque de Lyon connaissait d'autres auditeurs de Polycarpe dont le témoignage concordait avec le sien. « Il en est, dit-il, qui ont entendu raconter à Polycarpe comment Jean, le disciple du Seigneur, étant venu aux bains à Ephèse, et ayant aperçu Cérinthe à l'intérieur, sortit aussitôt sans s'être baigné, disant : Fuyons, de peur que la maison ne s'écroule, pour abriter ainsi Cérinthe, l'ennemi de la vérité. » Contra Haeres., III, m, 4-

L'illustre docteur en appelle, en particulier, aux souvenirs de ceux qui ont entendu Polycarpe, à Rome, se réclamer auprès du pape Anicet, de ses relations avec l'apôtre Jean. Ainsi fait-il dans sa lettre au pape Victor, écrite, en même temps que celle de Polycrate d'Ephèse, à l'occasion de la querelle des Quartodécimans. « Comme le bienheureux Polycarpe se trouvait à Rome sous Anicet, il s'éleva entre eux sur divers sujets quelque controverse ; mais ils firent aussitôt la paix, sans s'être beaucoup mis en peine de cette question de la Pàque. Car, ni Anicet ne put amener Polycarpe à abandonner une coutume qu'il avait toujours oljservée avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et les autres apôtres ; ni Polycarpe ne put la faire accei)ter d'Anicet, qui estimait devoir retenir l'usage reçu des anciens qui l'avaient précédé. Les choses étant ainsi, ils entrèrent en communion; Anicet céda à Polycarpe l'honneur d'offrir l'Eucharistie dans l'Eglise et ils se séparèrent en paix, lacomnumion de l'Eglise universelle demeurant assurée et à ceux qui observaient la coutume et à ceux qui ne l'observaient pas. » Dans EUSÙBE, //. E., V, xxiv.

15S. 3'^ Valeur de cette tradition. — Chose très digne d'attention, aucune voix discordante ne contredit ces nombreux témoignages. Les chrétiens d'Asie Mineure appuyaient leur pratique quartodéciniane sur l'exemple laissé par saint Jean : or, on ne ■soit pas qu'aucun de leurs nombreux contradicteurs ait essayé de les combattre sur ce terrain. Les Aloges eux-mêmes, si prompts à enlever aux montanistes l'appui des écrits johanniques, ne trouvèrent rien de mieux que d'attribuer ces écrits à Cérinthe, l'adversaire bien connu de saint Jean à Ephèse : ils ne songeaient donc pas à contester que l'apôtre fût venu eu Asie (n° 139).

Une tradition qui se présente dans des conditions telles, semble impossible à mettre en doute. Elle porte sur un fait public, durable, qui a eu de nombreux témoins et a dû faire dans toute la région une impression ineffaçable, savoir, le séjour de l'apôtre Jean à Ephèse. D'autre part, elle est attestée par des témoins de première valeur, indépendants les uns des autres, plusieurs appartenant à la région même qui a été théâtre du fait en question.

153. Valeur du témoif;nage de saint Irénée. — Saint Ihknke est on ne peut mieux informé sur le fait qu'il rapporte. Le saint docteur tient ses renseignements d'un disciple immédiat de saint Jean, saint Polycarpe. Or, les détails qu'il donne à Florinus montrent qu'à l'époque où il entendit l'évêque de Smvrne, il était capable de bien observer et de bien comprendre. S'il estime que Polycarpe se réclamait de Jean l'apôtre, c'est qu'en effet Polycarpe présentait son maître Jean comme un témoin oculaire et un disciple direct de Jésus.

A supposer qu'il se fût trompé sur ce point, son erreur eût été promptement rectifiée. 'Toute son

œuvre montre combien ouvertement il parlait de Jean d'Ephèse et l'identifiait à l'apôtre Jean, en se référant à la croyance publique des Eglises d'Asie Mineure et aux souvenirs de ceux qui avaient entendu comme lui Polycarpe. Les rectifications lui seraient sûrement venues de toutes parts. — Avant d'émigrer dans lesGaules, il put consulter en Asie Mineure, son pays d'origine, maints chrétiens qui avaient connu l'évêque de Smyrne ou d'autres disciples du fameux Jean. — A Lyon même, il ne vécut point isolé de l'Asie : l'évêque de cette ville, saint Pothin, et nombre de ses chrétiens, tels que Attale de Pergame, Alexandre de Phrygie, étaient des Asiates. La lettre des Eglises de Lyon et de Vienne, où ces personnages sont mentionnés, est elle-même adressée « aux fidèles d'Asie et de Phrygie ». Elle montre bien les rapports intimes qui unissaient le milieu habité par saint Irénée avec l'Asie Mineure. Eusèbe, //. E., \, i. Et c'est ce que montre pareillement lalettre que saint Irénée écrit, quelques années plus tard, au pape Victor, en faveur îles Quartodécimans asiates. — Enfin, il est encore un endroit où saint Irénée se trouva en contact avec des auditeurs directs de saint Polycarpe: c'est à Rome, où l'évêque de Smyrne était venu au temps du pape Anicet, vers iS/J- Saint Irénée y vint lui-même, en 178, porter au pape Eleuthère la lettre que les chrétiens lyonnais lui adressaient de leur prison, en même temps qu'ils écrivaient à leurs frères d'Asie. Eusèbe, //. /:., V, iv. Nous avons vu également que, quelques années plus tard, vers 190, il envoyait au j)ape Victor un mémoire sur la querelle quartodécimane, dans laquelle était intéressée l'autorité même du Jean d'Asie Mineure (n>' 151).

Les occasions ne manquèrent donc pas à l'évêque de Lyon pour contrôler ses souvenirs au sujet du Jean dont se réclamait Polycarpe. Ces moyens de contrôle étaient des plus variés; ils l'entouraient de toutes parts et s'imposaient comme forcément à son attention. Il est impossible que saint Irénée ait identifié par erreur le maître de Polycarpe avec Jean l'apôtre et qu'il ait persévéré si fermement dans cette erreur.

154. Valeur du témoignage de Polycrate. — Le témoignage de Polycrate, indépendant de celui de saint Irénée, n'est pas nujins décisif. C'est le témoignage de l'éAêque même de cette ville d'Ephèse où a vécu le Jean qui a si fortement impressionné la tradition asiate. Polycrate parle de ses cheveux blancs ; il a, dit-il, « soixante-cinq ans dans le Seigneur ». A supposer qu'il faille compter ces années à partir de sa naissance, et non, — comme il paraît plus jyroba- ])le — de son baptême, il a dû naître aiilour de 126; ses souvenirs peuvent donc se reporter facilement vers les années i4o-i5o, alors que vivaient les propres disciples de Jean d'Ephèse, Polycarpe de Smjrne, Papias d'Hiérapolis, d'autres encore.

Polycrate n'est d'ailleurs pas un isolé : il appartient à une famille riche en traditions chrétiennes; sept de ses proches, dit-il, ont été évêques. Eusèbe, //. E., V, XXIV. Enfin, la lettre où il parle du tombeau de l'apôtre Jean à Ephèse est un document public, adressé au pape, au nom des évéques d'.Asie : nul doute que, sur ce point capital, il ne reproduise la pensée de ses collègues et la croyance générale ayant cours autour de lui.

155. II. La tkadition au milieu nu ii'^ siècle. — La tradition, observée dans des conditions si exceptionnelles au dernier quart du ii* siècle, peut d'ailleurs être suivie beaucoup plus haut. Et d'abord, autour de l'an i5o.

,S'. Justin, les Montanistes. — A cette époque, en effet, saint Justin attribuait expressément l'Apoca-

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lypse à l'apôtre Jean. « Chez nous, écrit-il, l'un des apôtres du Christ, nommé Jean, a prophétisé, dans la Révélation (1" Apocalypse) qui lui a été faite, que les fidèles de notre Christ passeraient mille ans à Jérusalem, et qu'après cela auraient lieu la résurrection simultanée, générale et définitive, de tous les hommes, et le jugement. » Dialog. cuin TnpJwrie, lxxxi. — Les Montanistes devaient partager la même opinion, car ils s'autorisaient de l'Apocalypse comme d'un écrit apostolique et inspiré.

Or, le Jean qui, dans l'Apocalypse, s'avoue auteur de l'ouvrage, i, i, 4> 9! xxii, 8, se présente nettement aux chrétiens d'Asie comme un compagnon de souffrances et un frère, i, 4) 9^ i ' j il connaît intimement leurs Eglises et peut en parler avec une autorité incontestée, ii, m. Ni saint Justin, ni les Montanistes n'ont pu s'y méprendre : ils ont sûrement vu dans ce personnage un Asiate. Si donc ils l'identifient à l'apôtre Jean, c'est qu'ils admettent le séjour de cet apôtre en Asie.

On ne saurait trop insister sur l'importance de ce témoignage. 11 confirme péremptoirement celui de Polycrate et de saint Irénée, auquel il est antérieur. Une valeur toute spéciale lui vient de ce que saint Justin, originaire de Xaplouse, a été converti au christianisme à Ephèse même, vers l'an i3o, et doit reproduire la croyance qu'il a puisée dans cette ville au temps de sa conversion.

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