‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 184 sur 214 · I. — Exposé général des systèmes employés · texte numérisé non relu

I. — Exposé général des systèmes employés

à partir de Strauss,

pour l'élimination du surnaturel évangélique

SOS 1 " Système de Strauss. — Subordination I de la question de valeur documentaire à celle de non-

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historicité du surnaturel. — Strauss subordonne d'une façon à peu près absolue la question d'autbenlicité et d'iiistoricité des Evangiles à celle de la non-existence du suinaturel. « Il n'y a pas de sentiment nettement historique, dit-il, tant que l'on ne comprend pas l'indissolubilité de la chaîne des causes finies et l'impossibilité des miracles. » Vie de Jésus ou Examen critique de son histoire, traduit de l'allemand sur la 3' édition, par E. Littré, 2' éd. i853, t. I, p. 91. « Notre doctrine fait régner les mêmes lois dans tous les cercles des existences et des phénomènes; par conséquent, elle déclare, de prime abord, non historique tout récit où ces lois sont violées. » Ihid., p. 102. « Les Evangiles, considérés comme de vraies sources historiques, rendent impossible une vue historique de la vie de Jésus. » Aou^elle vie de Jésus, traduite de l'allemand par A. NefTtzer et Ch. Dollfus, s. d., 1. 1, p. 47. « Par cela seul qu ils rapportent des faits surnaturels, il est clair qu'ils ne sauraient être des documents historiques. » Ibid., p. 33.

S09. La « Vie de Jésus ». — Sous l'influence de ce préjugé, Strauss entreprend sa Vie de Jésus {Das LebenJesu, i835). Là, il commence par dire un mot du témoignage de la tradition ancienne au sujet de nos documents : on ne peut, en effet, laisser ce témoignage de l'histoire entièrement hors de considération ; mais il est visible que, pour lui, la question est secondaire, et décidée en quelque sorte d'avance. A peine, sur les quinze cent trente pages qui composent ses deux volumes, lui en consacre-t-il sept (t. I, p. 82-89), où. il la résout dans le sens le moins favorable à l'historicité des documents, de manière à conclure que les témoignages extrinsèques, étant insuffisants, laissent « aux raisons intrinsèques la décision entière du problème ». Vie de Jésus, t. I, p. 81.

Les garanties d'historicité que les Evangiles pourraient tenir de leur origine étant ainsi mises de côté, Strauss procède à l'examen direct des récits évangéliques : il les passe en revue les uns après les autres, s'attachant à y discerner ce qui est naturel de ce qui est surnatiu'el, à montrer que les explications proposées par Paulusl et d'autres pour réduire ce dernier élément à une interprétation naturaliste sont invraisemblables et inadmissibles, à conclure enfin que ce surnaturel est dû au mythe, c'est-à-dire à la fiction, généralement non réfléchie, des premières générations chrétiennes; cette fiction inconsciente se serait élaborée sous l'influence de divers facteurs : la foi en la messianité de Jésus, la préoccupation de voir accomplies en sa personne les prophéties messianiques, le besoin de fournir des réponses plus décisives aux adversaires de la foi dans les controverses naissantes. — Strauss lui-même esquissait ainsi son plan : « Tout l'auvrage que je soumets au lecteur n'a pas d'autre but que d examiner, à l'aide de raisons intrinsèques, la croyance que mérite chacun de leurs récits en particulier, et par conséquent la vraisemblance ou l'invraisemblance de leur rédaction par des témoins oculaires, ou du moins par des gens bien informés. » Ihid.; cf. Nouvelle Vie de Jésus, i.l, p. 33-34, 122.

Exécutée sur ce plan, la Vie de Jésus était un ouvrage tout d'analjse, et aussi, l'on peut dire, tout de conclusions négatives. L'auteur laissait bien subsister un certain fond d'histoire dans ce que racontent les Evangiles, mais il s'attachait surtout à en montrer les éléments mythiques et donnait l'impression que la partie historique de nos documents formait un noyau assez exigu, largement recouvert par la légende.

SIO. La « Nouvelle Vie de Jésus ». — Dans sa N'ouvelle Vie de Jésus {Das Leben Jesu fur das deutsche

Volk hearbeitet, 1 864), Strauss entreprit de compléter l'œuvre primitive, en adoptant la marche inverse, c'est-à-dire la méthode synthétique et positive. « Aujourd'hui, écrivai.t-il en faisant allusion à son premier ouvrage, nous savons à tout le moins, aA'ec j certitude, ce que Jésus n'a été point et ce qu'il n'a point fait. Il n'a été rien, il n'a rien fait qui fût audessus de l'homme et de la nature. » Nouvelle vie de Jésus, t. I, p. 211. Il s'agissait maintenant de définir ce que Jésus avait été et ce qu'il avait fait, et d'expliquer comment ce que les Evangiles lui prêtent en dehors de cette réalité historique avait pu s'élaborer et se construire.

De là les deux livres qui se partagent Touvrage le premier, consacré à tracer l'esquisse historique de la vie de Jésus : t. I, p. 317-421 ; le second, à décrire la raison et le mode de formation du mythe superposé à l'histoire, c'est-à-dire le travail d'idéalisation progressive accompli autour de la personne et de la vie historique de Jésus: t, II, p. 1-4^4-

Le tout se trouve précédé d'une introduction, consacrée en bonne partie à l'étude des Evangiles comme source de la vie du Christ : t. I, p. 47-190. Mais il est visible que cette étude n'est placée en tète de l'ouvrage que pour une raison de logique spéculative. Si l'on tenait compte de la marche réellement suivie par Strauss et qui lui était imposée par sa méthode, elle devrait venir en dernier lieu, n'étant presque en son entier qu'une systématisation après coup des conclusions obtenues au préalable par sa critique rationaliste des faits évangéliques.

SU. Opinion de Strauss sur l'origine des Synoptiques. — L'appréciation portée sur l'origine des Synoptiques y est exactement semblable à celle qui avait été ébauchée dans la Vie de Jésus : et à cela rien d'étonnant, puisqu'elle est influencée et gouAcrnée par la même nécessité logique. L'auteur continue donc de prétendre que la rédaction de nos Evangiles n'est guère antérieure au milieu du 11° siècle et que jusqu'à cette époque ils n'ont cessé de recevoir des transformations et des accroissements légendaires. , Ibid., 1. 1, p. 75.

Comme Baur, il juge l'Evangile dit de Matthieu <.< le , plus ancien en date et le plus digne de foi ». Ibid., p. 147, cf. 178. Néanmoins, à son sens, le fond seul de cet écrit peut être primitif ; sorti vraisemblablement des traditions des communions chrétiennes de la Galilée, il aura été remanié dans la suite à plusieurs reprises et accommodé aux progrès du dogme. 11 n'est nullement certain que même ce fond original soit de saint Matthieu : le nom de cet apôtre a dû être accolé au document, sans qu'il soit pour rien dans la com- ])osition d'une de ses sources. « D'après un bruit recueilli par plusiem-s Pères de l'Eglise, Matthieu passait pour un de ceux qui avaient annoncé l'Evangile aux Juifs, et, en sa qualité d'ancien publicain, il paraissait plus propre que personne à manier la plume. C'en était assez pour attacher son nom à l'Evangile, n'en eût-il pas écrit une ligne. » Ibid., p. i52(cf. n°119). Le troisième Evangile, d'après Strauss, doit être postérieur au premier. Il appartient donc à une époque à laquelle un compagnon de Paul ne pouvait plus guère écrire ni vivre. Ce n'est donc pas à lui qu'il faut rapporter la première personne du pluriel employée dans certaines parties de son autre ouvrage, le livre des Actes ; mais il aura « introduit assez négligemment dans sa rédaction des extraits de mémoires de quelque compagnon de Paul, dont il a oublie de nous apprendre le nom. » Ibid., p. i64 (cf. n° 106)- L'Evangile attribué à Marc serait également une œuvre de seconde main, et postérieure aux deux autres Synoptiques. D'après Strauss, l'auteur s'est contenté de faire un abrégé de ces deux premiers docu-

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ments, en embellissant son extrait par une masse de menues additions dont l'unique but est de rafraîchir les couleurs du récit, et en le complétant à l'aide de traits puisés soit à des sources particulières, soit dans son imagination. Ibid., p. 171, 175. Pourquoi l'ouvrage a-t-il été mis au nom de Marc? « Paul avait Luc parmi les évangélistes; il fallait bien que Pierre eût aussi quelque représentant de ce genre : on prit Marc. Un homme qui avait suivi successivement Paul et Pierre paraissait comme fait exprès pour porter la paternité d'un Evangile marqué au coin de la neutralité. » /blcL, p. 178 (cf. n° 76).

313. Son appréciation sur l'historicité des Synoptiques.— En résumé, ce que nous offrent nos trois premiers Evangiles, d'après Strauss, est le produit d'un long travail d'idéalisation opéré autour d'un noyau historique primitif. Le principal facteur de ce travail a été la tendance progressive à éclairer la vie terrestre de Jésus des retlets de la gloire céleste du Christ. La vie de Jésus, violemment abrégée, n'avait nullement répondu aux espérances nationales des ilisciples. De là une vive inqiatience qui, dans la première communion chrétienne, tournait les esprits et les cœurs vers le prochain retour du Messie, comme vers la contrepartie de l'obscurité de la première existence humaine. Quand ces espérances furent refroidies, quand on trouva que le retour du Messie se faisait attendre, alors seulement on s'avisa de regarder en arrière, et de chercher dans le passé le gage de l'avenir et les preuves de la grandeur de Jésus. « De là ces épisodes rayonnants, tels que les scènes du baptême, de la transliguralion, de l'ascension, oùla gloirede celui qui devait descendre du ciel perce et brille déjà, à travers les voiles obscurs de son existence terrestre. » Ihid., p. iyQ-180. Parallèlement à ce besoin inconscient et spontané de glorilier la Aie humaine de Jésus, agissaient d'ailleurs les nécessités delà controverse et les progrès de la dogmatique. Ihid., p. i5o-i5(. ;8i, 2o3. . .,4fcKi:!i :^3 ^^t^

213- -2' Système du plus grand nombre des critiques indépendants : Renan, Holtzmann, Harnack, etc. — (k-peudant le long intervalle que requérait le système mytliique de Strauss, entre les temps apostoliques et la rédaction définitive de nos Evangiles synoptiques, est devenu une hypothèse de plus en plus dilhcile à soutenir, à mesure que l'on a étudié plus sérieusement les garanties qu'olFrent riiistoire et les caractères internes de nos documents en faveur de leur ancienneté. Dès lors que la critique était amenée à placer la composition des trois premiers Evangiles avant la lin du 1" siècle, et à la faire dépendre en majeure partie de docunuMits remontant avant l'an Oo, ilseml)lait devenu impossible de maintenir l'iiléalisation mythi([ue elle-même dans la mesure si considéral)le que Strauss avait supposée.

On comprend, en particulier, que les conjectures du professeur de Tubiiigue aient paru insoutenables aux nombreux critiques indépendants qui admettent la rédaction immcdialii du second Evangile par saint Marc, disciple de saint Pierre (n" 95), qui rapportent directement à saint Matthieu le recueil de discours utilisé dans le i)remier et le troisième Evangiles {n"' 59. ISO), enfin qui reconnaissent dans ce troisième I'2\angile l'œuNre anthenti([ue de saint Luc, compagnon de saint Paul (n° 114).

Ces criliqiuîs ne [jcuvent moins faire fjue d'accorder à nos Synoptiques, à raison de leur origine, une très grande valeur documentaire. D'un autre côté, ils jugent impossible d'admettre, au point de vue philosophi<[nc, leur historicité intégrale, soit qu'ils soient rationalistes purs et panthéistes, comme IIiînax, soit que, protestants libéraux, croj-ant à un Dieu person-

nel et au Christ médiateur, ils adoptent néanmoins à l'égard du miracle l'attitude rationaliste, comme

H. IIOLTZMANX, O. HOLTZMANX, A. JUBLIGHER, A. HaR-

NAGK, etc.

Leur méthode se ramène dès lors essentiellement, et sauf de multiples divergences dans le détail, à la combinaison d'un double elFort, ou d'une double préoccupation : la préoccupation de sauvegarder dans la plus grande mesure possible l'historicité de nos Evangiles, dont on juge les garanties objectives extrêmement sérieuses, et celle d'éliminer néanmoins de l'histoire le surnaturel ou le miracle, que le préjugé philosophique empêche d'accepter. Ainsi, on les voit maintenir à nos Evangiles une grande valeur documentaire, reconnaître l'authenticité et l'historicité de leur contenu dans une mesure beaucoup plus considérable que ne l'avait fait Strauss; et malgré tout, ils ne sont guère moins préoccupés que le docteur de Tubingue d'écarter de la vie de Jésus le miracle proprement dit, de nier sa conception virginale, sa résurrection corporelle, sa divinité; et pour ce faire, ou bien ils essaient d'interpréter les données, reconnues authentiques, dans un sens qui les ramène aux proportions de faits naturels, ou bien, quand ils jugent l'interprétation naturelle par trop impossible, ils recourent momentanément à l'hypothèse du mythe proposée par Strauss.

514. 3° Retour exceptionnel aux positions de Strauss : Brandt, Schmiedel, Loisy, etc. — Les conclusions adoptées par l'ensemble des criti- ({ues indépendants touchant l'authenticité et l'historicité de nos Evangiles rendent bien malaisée l'application du principe rationaliste : si nos documents sont en rapport aussi étroit avec la génération apostolique et les témoins directs de Jésus, peut-on encore recourir à l'hypothèse mythique dans une mesure suilisanle pour expliquer la masse considérable de leurs données qui impliquent le surnaturel ? Et comment reconnaître pour authentiques la plus grande partie des déclarations mises dans la bouche de Jésus et le plus grand nombre des faits qui composent sa vie, sans s'obliger à trouver le miracle dans sa personne et dans sa destinée? Cette dilliculté a été profondément sentie d'un certain nombre de critiques récents, comme Braxdt, Scumiedkl, Cony- BKARE, Loisy.

Mettant au-dessus de tout la nécessité d'éliminer de l'histoire ce qui dépasse la nature, animés d'un parti pris rationaliste aussi absolu, aussi rigoureux que celui de Strauss, ces auteurs sont revenus purement et simplement aux positions du docteur de Tubingue, sauf à adapter çà et là sa criti([ue aux conclusions qui se sont imposées depuisaux savants, et à la faire bénélicier de quelques hypothèses nouvelles, aptes à la compléter ou à la préciser sur certains points particuliers.

515. Altitude de M. Loisy, en particulier. — Sa méthode rationaliste. — Ainsi, M. Loisy fait à Strauss un mérite d'avoir « subordonné la critique des Evangiles à la criti([ue de l'histoire évangélique ». « Si les récils concernant le Christ étaient des mythes, dit-il, ils ne pouvaient émaner de témoins oculaires ni de gens bien informés, et la question de conqiosition n'avait plus qu'une importance secondaire. » Les E\'angiles synoptiques, t. I, p. 65; cf. Schmiedel, art. Gospels, dans VEncycl. bihl., t. II, iQOi, col. 1872. C'est exactement le procédé que M. Loisy a suivi lui-même.

Bien ([ue, à l'exemple de l'anleur de la Vie de Jésus, il fasse précéder son examen du contenu des Synopti([ues d'une longue étude sur l'origine et la composition de chacun d'eux (/-es Evangiles synop-

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tiques, Introduction, chap. m, iv, et v), il est n^anil'este que cette dernière étude a, dans son travail, comme dans celui de son prédécesseur, suivi la première, qu'elle dépend de la première, qu'elle ne fait qu'utiliser les résultats censés obtenus par la critique interne des textes; et il n'est pas moins clair que celle-ci est gouvernée avant tout par le parti pris d'exclure de l'histoire tout ce qui implique franchement le surnaturel ou pom-rait y conduire.

Il y a donc, entre les diverses parties de l'œuvre de M. Loisy et celles du travail de Strauss, une correspondance exacte. La longue analyse de l'histoire évangélique, qui remplit la Vie de Jésus du docteur Strauss, a son pendant dans le Commentaire détaillé que M. Loisj- donne des Synoptiques; la synthèse de l-a. Nouvelle vie de Jésus, dans la longue Introduction mise en tète de ce Commentaire. Dans cette Introduction même, ce que le critique français dit de lu Carrière et de VEnseignement de Jésus, d'après les Evangiles synoptiques (chap. vu, a'iii,) correspond à la I" partie du second ouvrage de Strauss, intitulée Esquisse historique de la vie de Jésus; ce qui est dit du Caractère et du développement de la tradition évangélique (chap. vi), correspond à la II' partie de la Nouvelle vie de Jésus, intitulée le mythe; enfin, ce ([ui regarde l' Origine et la composition des trois Synoptiques (chap. I, iii-v) correspond k l'Introduction de Strauss sur les Evangiles comme sources de la vie de Jésus.

Mais M. Loisy ne s'est pas borné à emprunter au professeur de Tubingue son cadre, il en a adopté aussi largement l'esprit et les idées. C'est la même manière d'apprécier l'historicité des faits évangélicjues d'après lem- rapport avec le surnaturel; et c'est aussi la même rigueur à appliquer l'hypothèse de l'idéalisation légendaire, dans une mesure que réprouvent le plus grand noml^re des critiques indépendants.

S16. Son appréciation touchant l'origine et l'historicité des Synoptiques. — Toutefois, en ce qui concerne l'ancienneté des Synoptiques et leur rapport mutuel, M. Loisy ne pouvait s'en tenir simplement aux positions du Aieux critique allemand. D'après Strauss, la rédaction définitive de nos Evangiles ne serait guère antérieure au milieu du ii" siècle; le plus ancien serait celui de Matthieu; le plus récent, celui de Marc, simple abrégé des deux précédents. Ces hypothèses ne sont plus aujourd'hui soutenues de personne. M. Loisy n'a pu que se ranger, sur ces divers points, à l'opinion communément reçue parmi les critiques indépendants, à savoir que nos Synoptiques sont tous les trois du i" siècle (n° 32), que Marc n'est pas un abrégé des deux autres, mais est, au contraire, le plus ancien, et a été utilisé lui-même par les deux plus récents (n° 59).

Povu" assurer, malgré tout, la possibilité du recours nécessaire à l'hypothèse mythique, M. Loisj', fidèle à l'esprit de Strauss, tâche de placer le plus grand écart possible entre les témoins autorisés de la première tradition évangélique et la composition de nos documents, La rédaction du second Evangile est rapportée approximativement à l'an 'j5 ; celle des deux autres aux dernières années du i" siècle (n°3S). Aucun d'eux ne serait d'un apôtre, ni d'un disciple direct des apôtres, ou d'un homme qui aurait eu souci de recueillir le témoignage certain de ceux qui avaient vu et entendu le Seigneur (n" 61, 6S, 106). Dès lors, entre les faits évangéliques et les écrivains qui prétendent les rapporter, on retrouve une distance un peu analogue à celle que Strauss supposait, et l'on peut s'en autoriser pour reprendre les hypothèses niêmes qu'émettait le professeur de Tubingue, touchant la formation graduelle du mythe. Le grand

travail d'idéalisation que l'auteur de la Vie de Jésus croyait devoir prolonger jusque vers l'an i5o, doit trouver sa i)lace entre l'an 3o, date de la mort du Sauveur, et le dqji-nier quart du i" siècle.

Pour M. Loisy, comme pour Strauss, les Evangiles sont donc « avant tout, des livres d'édification » où le critique doit démêler « ce qui est souvenir primitif de ce qui est appi'éciation de foi et développement de la croyance chrétienne ». Autour d'un petit livre, 1908, p. 44- Ce sont des écrits de propagande où s'est cristallisé ce qui a formé la tradition apostolique, et qui n'a été autre chose qu'une « élaboration constante et progressive des impressions reçues et des souvenirs gardés » Les Evangiles synoptiques, t. I, p. 175. Même dans Marc, le plus ancien de nos Evangiles, ce que l'on trouve est « un résidu plus ou moins hétérogène de la tradition historique de l'Evangile et des interprétations, des corrections, des compléments, qu'y avait introduits le travail de la pensée chrétienne, soit le travail anonyme de la foi • dans les premières communautés, soit l'inlluence individuelle de maîtres tels que Paul, soit les ré- 1 flexions personnelles des rédacteiu"s évangéliques ». Ibid.,]). 112, cf. p. i4i, 172.

51 7. Les interprétations rationalistes concernant les points qui, dans les Evangiles, intéressent particulièrement la foi. — Pour mieux connaître l'attitude des rationalistes relativement au contenu surnaturel des Evangiles, et pouvoir la critiquer plus eflicacement, il y aurait avantage à exposer ici, avec quelque détail, les positions qu'ils ont prises à l'égard des principaux points qui, dans nos documents, intéressent la foi. Ce sont : la conscience et la manifestation messianiques de Jésus; les miracles, preuves de sa mission ; la prévision qu'il a eue de sa mort et l'oflrande qu'il en a faite en sacrifice; sa résurrection corporelle; sa divinité proprement dite ; enfin sa naissance virginale.

Le trop de place que demanderait cet exposé dé^ taillé nous oblige à renvoyer aux articles spéciaux du Dictionnaire. On le trouvera au complet dans la Bévue pratique d'Apologétique du i"septembre 1910, ; t. X, p. 8i5-842.

2. — Critique générale de l'interprétation rationaliste des Evangiles

518. 1" D'une façon générale, la critique rationaliste de l'historicité des Evangiles est commandée par le préjugé. — Du simple exposé des théories i-ationalisles, il ressort clairement que le procédé par lequel les critiques soi-disant indépendants discernent et éliminent les éléments non historiques des Evangiles est essentiellement arbitraire, gouAcrné par le préjugé philosophique, nullement par un examen objectif des garanties de A'érité que possèdent nos documents.

L'a priori est évident chez les représentants de la critique radicale, tels que Strauss et Loisy. Ils ont beau placer en tête de leurs ouvrages l'étude de l'origine et de la valeur documentaire des Evangiles, il est clair que leur appréciation de l'histoire et leurs conclusions touchant le travail mythique qui s'est exercé autour d'elle ne découlent pas de constatations impartiales faites d'abord sur les documents, mais résultent du ])artipris. La preuve en est que M. Loisy, tout en ayant, sur l'origine de nos Synoptiques, des idées très dill'érentes de celles de Strauss, et tout en tenant, par exemple, l'Evangile de saint Marc pour le plus ancien et celui qui servirait de fond narratif aux deux autres, tandis que d'après Strauss c'était le plus récen t et un simple abrégé des deuxpremiers, émet

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cependant des appréciations et des conclusions qui, dans l'ensemble et dans la plupart des détails, sont identiques. C'est que, malgré des apparences qui sont un vrai trompe-l'œil, ces critiques ont commencé par faire abstraction de la valeur documentaire des Evangiles, pour en passer immédiatement le contenu au crible d'un rationalisme aveugle et intransigeant.

Or, un tel procédé paraît bien être le rebours de la méthode véritablement critique. En bonne logique, quand il s'agit de livres tels que nos Evangiles, l'étude de leur origine doit venir avant celle de la crédibilité de leur contenu. La question d'authenticité prime, ici comme ailleurs et plus qu'ailleurs, la question d'historicité. Renax l'a dit avec beaucoup de raison : a A quelle époque, par quelles mains, dans quelles conditions les Evangiles ont-ils été rédigés ? Voilà.. . la question capitale d'où dépend l'opinion qu'il faut se former de leur crédibilité. » Vie de Jésus, p. xlviii.

S19. Pour être moins excessif, le préjugé n'est guère moins réel chez les critiques qui entendent bien déterminer au préalable les chances d'historicité que les Evangiles tiennent de leur origine, mais se guident ensuite dans le détail sur des considérations tout autres que celle de la valeur objectiAe des documents. Il est visible, en effet, que dans leplus grand nombre, sinon la totalité des cas, s'ils se prononcent contre l'authenticité d'un texte, c'est pour une raison tirée de l'idée pliilosophicp^ie préconçue. Rexan l'avoue d'une manière assez cynique : « Ce n'est pas parce qu'il m'a été préalablement démontré que les évangélistes ne méritaient pas une créance absolue que je rejette les miracles qu'ils racontent; c'est parce qu'ils racontent des miracles que je dis : les Evangiles sont des légendes; ils peuvent contenir de l'histoire, mais certainement tout n'y est pas historique. » Vie de Jésus, p. vi.

330. Une critique véritablement indépendante ne peut, semble-t-il, qu'éprouver de la défiance à l'égard d'appréciations ainsi commandées et réglées par le parti pris, sous le couvert d'un esprit prétendu hautement impartial et pvirement scientifique.

On dira que l'application de l'interprétation surnaturelle aux Evangiles suppose elle-même un préjugé, savoir la croyance préalable au surnaturel. Mais, à bien considérer les choses, la position de l'exégète croyant est encore plus logique et plus scientifique •que celle de l'exégète rationaliste : tandis que ce dernier sacrifie purement et simplement l'histoire à sa philosophie, en refusant systématiquement toute valeur historique aux documents de contenu surnaturel, le premier ne tient de sa jihilosophie que la croyance à la possibilité du surnaturel, et il garde son entière indépendance pour vérifier simplement si les documents qui l'attestent en fait sont, au point de vue historique, suffisamment garantis.

221 2° Le système radical de Strauss et de M. Loisy est rendu impossible par ce que l'on sait de l'origine de nos documents. — Le système radical de Sthauss et de M. Loisv n'est pas seulement établi a priori, indépendamment d'une appréciation objective des Evangiles, il est en contradiction positive avec ce que l'on sait par ailleurs de l'origine de ces documents, et ce qui est reconnu par l'ensemble même des critiques indépendants.

Ce système était à peine soutenable dans l'hypothèse de Strauss, qui prolongeait jusque vers le milieu du second siècle le travail de dévcl()pi)cnient et de transformation légendaire (\m aurait abouti à la rédaction finale des Synoi)ti(iues. Il scml)le devenu impossible depuis que les plus intransigeants ont été contraints de reconnaître que la rédaction définitive de nos écrits est antérieure au second siècle, et qu'ils

reposent siu* des documents remontant à la première génération chrétienne. Le travail si considérable d'idéalisation que ce système suppose se con»prendrait, à l'extrême rigueur, s'il avait eu un certain nombre de générations, pour s'élaborer, mais il est invraisemblable au cours de la seconde génération, à plus forte raison au sein de la première. A qui lui eût allégué que nos Livres saints ont de bonnes garanties d'authenticité, Strauss accordait avec raison que « cet argument serait en effet décisif s'il était prouvé que l'histoire biblique a été écrite par des témoins oculaires, ou du moins par des hommes voisins des événements. Car, bien qu'il puisse s'introduire, par le fait de témoins oculaires même, des erreurs, et, par conséquent, de faux rapports, néanmoins la possibilité d'erreurs non préméditées (la tromperie préméditée se fait, du reste, reconnaître facilement) est circonscrite dans de bien i^lus étroites limites que lorsque le narrateur, séparé des événements par un plus long intervalle, en est réduit à tenir ses renseignements de la bouche des autres ». Vie de Jésus, t. I, p. 8o.

222. 3'j Le système plus modéré des autres critiques indépendants n'accorde pas aux Evangiles l'historicité nécessaire, et n'aïuive pas â, les vider de tout surnaturel. — Le système, relativement modéré, adopté par la plupart des critiques indépendants ne saurait davantage satisfaire.

D'un côté, il n'accorde pas à nos Evangiles la mesiu-e raisonnable d'historicité qu'oblige à admettre, semble-t-il, l'origine que ces critiques mêmes reconnaissent à nos documents. Si l'Evangile de saint Marc a réellement été rédigé par le disciple de saint Pierre d'après l'enseignement direct du chef des apôtres, si l'Evangile de saint Luc a poiu* auteur le compagnon de saint Paul qui a connu la première génération chrétienne et a été en rapport avec les régions où vivaient les propres témoins, si dans l'Evangile de saint Matthieu se trouve exploité un recueil de discours composé par l'apôtre de ce nom, on ne peut sans grave invraisemblance mettre au compte de l'idéalisation légendaire tout ce que le principe rationaliste oblige ces auteurs à rejeter comme évidemment miraculeux ou impliquant trop étroitement le surnaturel.

223. D'un autre côté, l'ensemble considérable du contenu éAangélique dont ces critiques moins intransigeants se sentent contraints d'admettre l'authenticité, ne saurait, sur beaucoup de points, au jugement des rationalistes plus conséquents et plus rigoureux, recevoir d'explication naturelle satisfaisante. — Si, par exemple, l'on accorde que Jésus a réellement prononcé les déclarations où il apparaît comme le Fils, au sens absolu, à côté du Père, s'il a réellement prétendu remettre les péchés de sa propre autorité, revendiqué le privilège de l'infaillibilité poiu- ses oracles, annoncé qu'il serait un jour le juge des vivants et des morts et assis à la droite de Dieu (cf. les aveux des critiques, ûansla liet-ue pratique d'.-lpologélique. t. X, p. 837 ^l*)? il ^^^^^ convenir qu'il s'est cru audessus de l'humanité ordinaire cl a proclamé vérital>lement sa divinité; et comme on ne saurait attribuer de telles prétentions à l'impostvue ni à l'illusion, tant l'une et l'autre dépasseraient les bornes de la vraisemblance et tant elles sont contredites par l'ensemble de sa vie, de son caractère et de ses œuvres, force est bien de conclure qxi'il est en réalité ce qu'il a déclaré être. — De même, s'il a prévu en quelque manière sa destinée douloureuse et s'est néanmoins rendu à Jérusalem, si la veille de sa mort il a présenté la Cène prise avec ses disciples comme son dernier repas, le pain et le vin comme le symbole de son corps immolé et de son sang répandu, avec re-

commandalion de reproduire le même rite en mémoire de lui, s'il a soulTert enlin la mortelle agonie que les Evangiles racontent à la pensée de sa passion imminente (cf. ibid., p. 822 sq.), il faut bien lui reconnaître également une prescience d'ordre miraculeux et une véritable liberté dans son sacrilice. — De même encore, s'il est vrai qu'il a subi le supplice déconcertant de la croix, que son cadavre a été enseveli dans un tombeau, que néanmoins très peu après, à Jérusalem, à proximité de ce tombeau et du Golgotha, les apôtres ont été convaincus de la résurrection de leur Maître, au point de la proclamer en pleine ville sainte, à la face des Juifs et d'obtenir là le succès prodigieux que nous savons (cf. ihiJ., p. 83 1 sq.), force est Ijien d'accorder que le fait de la résurrection a pour lui les preuves les plus solides, et que ce fait surnaturel par excellence est aussi un fait historique bien constaté.

Ainsi, la critique rationaliste semble acculée fatalement à l'une ou l'autre de ces deux extrémités : ou de nier a priori l'historicité des Evangiles, au mépris des garanties incontestables qu'ils offrent du côté de leur origine scientilîquement considérée; ou d'admettre l'historicité des documents dans une mesure qui rend impossible de réduire raisonnablement leur contenu à l'interprétation purement naturelle.

SS4. /('' L'hypothèse, essentielle à toute interprétation rationaliste, d'un travail considérable d'idéalisation mythique est en contradiction avec plusieurs faits certains. — Que l'on prenne d'ailleurs le sj'stème radical de Strauss et de M. Loisy, ou que l'on s'en tienne au système plus modéré de la plupart des critiques indépendants, on n'arrive à éliminer le surnaturel des Evangiles que par l'hypothèse d'un travail considérable d'idéalisation mythique qui se serait opéré sur l'histoire-. Or, cette hypothèse, indépendamment de la question de l'origine réelle de nos documents, se trouve en contradiction avec un certain nombre de faits, nullement hypothétiques, mais certains, et dont la signification est très claire.

Lorsque nous avons voulu établir la sincérité de nos évangélistes (n°* 188-194), nous avons mis en avant que ces écrÎA'ains ont su faire abstraction de leurs idées personnelles, des tendances de leur milieu, des croyances de l'Eglise de leur temps, pour reproduire l'histoire dans sa pure vérité, sur plusieurs points importants, tels que le portrait moral des apôtres, la peinture de l'idéal messianique des disciples de Jésus, la personne même du Sauveur. Or, ces faits ne nous assurent pas seulement la sincérité de nos auteurs : ils nous garantissent également leur indépendance à l'égard d'un travail inconscient d'idéalisation.

Si quelque perspective ancienne risquait, en effet, d'être déformée sous l'influence des nouvelles conceptions, c'étaient assurément la condition imparfaite et grossière des apôtres du vivant de Jésus, l'état d'esprit des disciples par rapport à la destinée du Maître et à la nature du royaume, la condition humaine du Fils de Dieu aux jours de sa vie terrestre. Fatalement, sendjle-t-il, prédicateurs et catéchistes devaient incliner à laisser dans l'oubli ce qui était si fort en opposition avec les idées récentes, à voiler et dissimuler ce qui paraissait n'être plus en harmonie avec la foi actuelle, sinon à le corriger et remplacer par des réalités mieux en rapport avec les exigences du temps présent.

Rien cependant de mieux constaté que l'indépendance de nos évangélistes, et de la tradition qui est à leur base, à l'égard de telles préoccupations. Même les faits ou les déclarations synoptiques que Strauss et M. Loisy jugent particulièrement significatifs de

la divinité du Christ (cf. Re\'ue prat. d'Apolog., t. X, p. 834 s<l-)> loiri d'infirmer celte constatation, ne font que la renforcer. Quelque expressifs, en eftet, que ces traits soient en réalité, ils n'en sont pas moins étonnamment discrets quand on les compare à la croyance attestée dans les Epîtres de saint Paul, et il demeure tout aussi incontestable que l'humanité du Sauveur est accusée, au contraire, dans nos Evangiles avec un relief très accentué.

Il reste donc vrai que les Synoptiques se tiennent indépendants de la foi nouvelle de l'Eglise, dans une mesure qu'on a le droit de trouver remarciuable. Et cette immunité de nos écrits par rapport aux idées ambiantes, sur des points où leur influence devait se faire sentir si puissamment, est extrêmement significative. La fidélité des évangélistes à s'abstraire des conditions présentes pour reproduire la vérité de l'histoire se constate là justement où on peut la contrôler d'une manière un peu précise : c'est une constatation qui rassure pleinement sur leur fidélité pour l'ensemble.

2S5. Critique des interprétations rationalistes portant sur les principaux points qui intéressent la foi. — Il nous faudrait maintenant critiquer directement les positions prises par les rationalistes à l'égard des principaux points des Evangiles qui intéressent la foi, savoir : la messianité de Jésus, ses miracles, sa prévision de sa mort et l'offrande qu'il en a faite en sacrifice, sa résurrection, sa divinité, sa conception virginale (n° 217). En nous plaçant sur leur terrain, nous pourrions nous rendre compte que leurs hypothèses, radicales ou modérées, destinées à éliminer de l'histoire évangélique les éléments surnaturels, sont sans fondement sérieux, et qu'au contraire l'historicité de ces éléments s'impose au point de vue même d'une critique strictement scientifique.

On trouvera cette critique détaillée dans la Revue pratique d'Apologétique, novembre 1910, t. XI, p. 166 sq., ou encore dans les articles spéciaux du Dictionnaire.

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