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III. — VALEUR HISTORIQUE DU QUATRIÈME ÉVANGILE

Opinions des critiques

326. i"^ De Bretschneider â Eenan. — Le problème de l'historicité du quatrième Evangile a été mis à l'ordi-e du jour par Bretschxeidkr, en 1820, dans ses Probabilia de Evangelii et Epistolarum Joannis apostoli indole et origine. Bretschneider posait en principe l'autorité historique des trois premiers Evangiles; comme il les estimait inconciliables avec le quatrième, il en concluait que celui-ci n'était pas un document digne de foi, par conséquent ne pouvait être l'œuvre de l'apôtre Jean.

C'est l'opinion qu'adopta Strauss, dans la i^e édi- | tion de sa Vie de Jésus, en i835. Dans la préface à ! la 3' édition du même ouvrage, en i838, il parut se rétracter. « Le Commentaire de De Wette et la Vie de Jésus-Christ de Xeander à la main, écrivait-il, j'ai recommencé l'examen du quatrième Evangile, et cette élude renouvelée a ébranlé dans mon esprit la valeur des doutes que j'avais conçus contre l'authenticité de cet Evangile et la créance qu'il mérite. » Mais, dans la 4' édition, en i84o, il se prononça plus i fortement que jamais contre l'origine johannique du document.

227. Baur. — Sur ces entrefaites, parurent les divers travaux de F.-C. Baur : Ueber die Composition und den Charahter des Joli. Esangeliums, dans

ÉVANGILES CANOXIOUES

les TlieoJ. Jahrbiicher, de Zeller, i8^4 ! Kritische Untersitchiingcn iiber die hanon. Eyangelien, 1847; Dcis Christenthnm iind die christliche Kirclie der drei ersteii .lahrhunderle, 2* éd., 1860, p. i^G sq. Baur voyait dans le quatrième Evangile une composition libre de la spéculation religieuse, en rapport étroit avec tous les mouvements d'idées qui agitaient l'Eglise à l'époque où il parut; son auteur, persuadé d'avoir mieux saisi que ses devanciers l'esprit du Christ, aurait de très bonne foi modifié l'histoire évangélique, accommodé les faits à l'esprit de l'époque et prêté à Jésus des discours qui répondaient, non à la réalité, mais à l'évolution de l'idée chrétienne.

Strauss. — F. Strauss se rallia à ces conclusions de Baur, dans sa Nouvelle vie de Jésus, en 1864. « Pour l'Evangile de Jean, dit-il, la conclusion de la critique moderne est de ne voir que de vaines apparences dans les notables additions dont il enrichit le fond de l'histoire évangélique : tout ce qu'il a d'historique serait puisé dans les anciens Evangiles; tout ce qu'il donne en plus serait fictif ou arbitrairement transformé. Ce jugement a toute chance de demeurer sans appel. » Nuuv. vie de Jésus, t. I, p. 182. Et, en effet, Strauss se l'approprie entièrement. A l'entendre, l'auteur de TEvangile « commence, pour ainsi dire, par dérober au ciel son idéal du Christ, après quoi il lui fait revêtir cet idéal du costume de l'histoire ». Ibid., p. 186. La plupart de ses récits sont des (i morceaux combinés en pleine connaissance de cause « ou des « mythes réfléchis ». Ibid., p. 2o4. Cependant, nous n'avons pas affaire à un faussaire : î'évangéliste était persuadé que ce qu'il écrivait était vrai. Sevilement « la vérité à laquelle il aspirait n'était point une fidélité de procès-verbal, mais la pleine et complète expression de l'Idée. Voilà pourquoi il fait parler son Christ comme il l'entendait parler dans son for intérieur. Son Christ se comporte, agit et A'it dans les récits de l'Evangile comme dans l'imagination de I'évangéliste. De même que l'apôtre dont il emprunte le nom, l'auteur écrit une apocalypse, une révélation; mais au lieu de projeter ses conceptions sur les nuées menaçantes de l'avenir, il les représente sur la trame unie et paisible du passé ». Ibid., p. 2o5, cf. p. \l\b.

S38- Ileiiaii. — Peu de temps avant le dernier ouvrage de Strauss, en i8G3, Rexax publia sa Vie de Jésus. L'auteur y faisait usage du quatrième Evangile, quoique avec infiniment de réserves et de précautions. c< Qu'en somme, disait-il, p. xxv, cet évangile soit sorti, vers la fin du premier siècle, de la grande école d'Asie Mineure, qui se rattachait à Jean, (pi'il nous représente une version de la vie du maître, digne d'être prise en haute considération et souvent d'être préférée, c'est ce qui est démontré, et par des témoignages extérieurs et par l'examen du document lui-même, d'une façon qui ne laisse rien à désirer, n Strauss et ses partisans ne manquèrent pas de le lui reprocher. Renan maintint fermement ses positions. La i3' édition de sa \'ie de Jésus, publiée en 18G7, reçut un appendice, p. 4/7-54', destiné à répondre aux reproches reçus. Il était intitulé : De l'usage qu'il convient de faire du quatrième Evangile en écrivant la vie de Jésus, hn conclusion de cette étude minutieuse, où l'Evangile était examiné paragraphe par paragraphe, était ainsi formulée : « Je crois toujours que le quatriènu- Evangile a un lien réel avec l'apôtre Jean et qu'il fut écrit vers la fin du i" siècle ». « Les discours sont presque entièrement fictifs; mais les parties narratives renferment de précieuses traditions, remontant en parlie à l'apôtre Jean, n Préf. à la l'i' éd., p. xi. C'est cette même opinion que Renan continua de soutenir

dans Jes Evangiles, 1877, p. 428, et dans L'Eglise chrétienne, 1879, p. 47, 58, 78.

2S9. '-<° Opinions des critiques actuels. — 1° Opinion radicale de plusieurs. — Parmi les critiques récents, plusieurs se sont efforcés de remettre en honneur les théories de Baur et de Strauss, qui refusent au quatrième Evangile tout rapport avec l'apôtre saint Jean et toute valeur historique. Tels, J. RÉVILLE, Le quatrième Evangile, son origine et sa valeur historique, 1901, 2° éd., 1902; P. W. Sciimik- DEL, art. John, Son of Zebedee, dans VEncycl. biblica, t. II, 1901, col. 25o4-2562; Kreyenbuehl, Das Evangelium der Wahrheit, Xeue Losung der joanneischen Frage, t. I, 1900; t. II, 1906; A. Loisy, Le quatrième LJvangile, tgo'â; C. Guignebert, Manuel d'histoire ancienne du christianisme, 1906, p. 894, 4o4 sq.

D'après ces critiques, le quatrième Evangile n'aurait d'historique que l'apparence : en réalité, ce serait une sorte de poème allégorique, reproduisant, non la vie réelle, mais une vie idéale de Jésus; une œuvre de théologie, reflétant, non l'enseignement propre du Sauveur, mais la foi de son Eglise, après plus d'un demi-siècle d'expérience. Les faits racontés seraient seulement des symboles, ou des signes : sous leurs traits d'apparence historique, empruntés par l'auteur à ses devanciers, il faudrait chercher une allusion à l'histoire du mouvement chrétien, aux usages nouveaux de l'Eglise, aux controverses récentes, ou l'indication d'une vérité spirituelle. Les discours seraient des compositions libres, tendant à expliquer le sens profond des récits, à illustrer quelque croyance ou quelque pratique de l'Eglise contemporaine.

« Tout le travail de la pensée chrétienne depuis la résurrection du Sauveur j- a son écho », dit M. Loisy, op. cit., p. 55. « Le principe symbolique et la théologie de l'incarnation dominent » l'Evangile entier, ibid., p. 77. « L'auteur a voulu montrer le Christ, et son livre est une ostension. Il a conçu le Christ luimême comme une manifestation sensible de l'être divin. Son Christ est le Verbe incarné; son Evangile est pareillement une incarnation, la représentation sensible du mystère de salut qui s'est accompli et se poursuit par le Verbe-Christ. Discours et récits contribuent à cette révélation du Sauveur : les faits racontés, comme symboles directs et signes expressifs des réalités spirituelles; les discours, comme illustration et complément des récits, comme explication de leur sens profond. » Ibid., p. 76. Celte construction théologique sous forme d'allégorie n'est d'ailleurs pas une composition artificielle, c'est « une sorte de vision géniale » dont Ja tradition historique des premiers Evangiles a fourni les éléments. On dirait qu'elle « a jailli spontanément par une puissante inspiration ». C'est que ;< l'auteur est un grand mystique, le premier et le plus grand des mystiques chrétiens. Ce n'est sans doute pas assez dire : il faut ajouter qu'il était prophète. Le quatrième Evangile pourrait bien être une vision, comme l'.Vpocalypse johannique, et dans la même mesure ». Ibid., p. 284. G59. Cf. Strauss (n" 228).

230. 2° Opinion moyenne du plus grand nombre des criti</ues indépendants. — Le plus grand nombre des critiques cependant, même de ceux qui n'admettent i>as la conqiosition de notre Evangile par l'apôtre saint Jean, reconnaissent dans cet ouvrage un fond de tradition historique, comme faisait Renan.

D'après C. Wkizsakckkr, Das Apostolische Zeitalter der christlichen Kirche. 3* éd.. 1902. p. 5j8, b'i-, « le caractère très particulier de cet Evangile, au point de vue des idées et des tendances, ne s'explique que par sa dépendance à l'égard de l'enseignement de

ÉVANGILES CANONIQUES

Jean l'apôtre ». L'auteur du livre et son école pouvaient se réclamer du lils de Zébcdée : « la doctrine, consignée dans l'ouvrage, avait dû se former sous ses yeux n.

« Que Jean, fils de Zébédée, se trouve de quelque façon derrière le quatrième Evangile, déclare M. Har- NACK, Die Chronologie der dltcliristlichen Literatur, 1897, t. I, p. 677, voilà ce qui ne peut être mis en contestation. Notre Evangile serait donc à traiter comme Evangile de Jean le presbytre (censé distinct de l'apôtre et rédacteur véritable du livre selon Jean fils de Zébédée). » Plus récemment, le même critique répétait, Dus Wesen des Chrislentums^ '900, p. i3, que le quatrième Evangile « renferme une tradition véritaltle, encore que difficile à vérifier ».

Sauf réserve sur l'identification plus que douteuse du rédacteur de l'ouvrage avec le prétendu presbytre Jean, c'est à cette opinion que se tiennent pareillement J. MoFFATT, The historical iVeu' Testament, 2* éd., 1901, p. 495 sq.; P. Gaudner, A historical View of the Saw Testament, 1901; O. Holtzmann, Lehen Jesu, '90ï, P- 34, 35, note i; 3i3, note i; cf. Das Johannesevangelium, 1887, p. 48» >38, etc.; Heitmueller, DasJohannes-Evangclium {Die Schriften des iV. T., von J. Weiss, t. II, 3' Abschnitt), 1907, p. 186 sq.; même E. A. Abbott, art. Gospels, dans VEncycl. biblica, t. II, 1901, col. 1794- 1796, et A. JuE- LicDER, à partir de la 3° édition de son Einleitung in das y. T., 1901, p. 335-339, bien que ces deux derniers auteurs adoptent en grande partie la théorie symbolique de Baur et de Strauss.

â31. Quelques critiques vont jusqu'à supposer le quatrième Evangile composé à l'aide de mémoires, ou écrits fragmentaires, rédigés authentiquement par le fils de Zébédée. — D'après H. Wendt, Die Lehre Jesu, 1886, t. I, p. 2i5-342; a'^ éd., 1901; Das Johannesevangelium, 1900, un disciple de Jean aurait utilisé, pour composer l'Evangile actuel, un recueil, rédigé par l'apôtre, de discours introduits par de brèves notices : ces notices fourniraient un supplément de A'aleur à la narration synoptique; les discours mêmes représenteraient, dans leur substance, des souvenirs authentiques. — Des hypothèses analogues ont été proposées par Briggs, General Introduction to the Sludy of Holy Scripture, 1900, p. 327; JVeu' Light on the Life of Jésus, 1904, p. i4o-i58; et par W. Soltau, Zum Problem des Johannesevangeliunis, dans la Zeitschrift fiïr die neut. Wissenschaft, 1901, p. 147. Cf. F. Spitta, Das Johannes-Evangelium als Quelle der Geschichte Jesu, 1910.

S3â. De l'opinion soutenue par Renan et Harnack, on peut rapprocher celle de plusieurs critiques qui identifient le disciple bien aimé, garant de la tradition contenue dans cet Evangile, avec un disciple hiérosolymitain de Jésus, différent de l'apôtre Jean (n*177). Ainsi H. Delff, Das vierte Evangelium iviederhergestellt, 1890, p. 12 sq. ; W. Bousset, Die Offenbarung Johannis (Kommentar iiber das N. T. de Meyer), 1896, p. 44-47; ^- Frlir. vox Sode.x, Urchristliche Literaturgeschichte {die Schriften des N. T.), 1905, p. 217-220. « Seule, ditM. Bousset, op. cit., p. 45, une critique systématique et négative à l'excès peut méconnaître que l'Evangile de Jean contient une narration indépendante, parallèle à celle desSynoptiques, et en beaucoup de points supérieure, dès que le récit porte sur le terrain de Jérusalem. »

Il n'est pas jusqu'à H. Holtzmann, le plus en vue des critiques symbolistes, qui ne trouve dans notre Evangile un certain fond traditionnel, sans aller pourtant jusqu'à le faire remonter au fils de Zébédée : Das Evangelium des Johannes {Hand-Commcntar zum

N. T.), 2' éd., 1893, p. 23-24, 221; 4' éd., refondue par W. Bauer, igoS, p. 25-28, 298, 3o4.

S33. 3° Opinion des critiques catholiques et d'un certain nombre de protestants. — Cependant, la grande généralité des auteurs catholiques et un certain nombre d'écrivains prolestants continuent de voir dans le quatrième Evangile l'œuvre personnelle de l'apôtre saint Jean ; et bien q\ie plusieurs n'en apprécient pas moins d'une façon fort large la fidélité historique de notre document — ainsi, d'après J. Drummond, An Inquiry into the Character and Authorship of the Fourth Gospel, 1903, plusieurs récits, par exemple celui de la résurrection de La- 1 zare, tendraient à se rapprocher d'une pure composi- ! lion sjiubolique; les discours prêtés à Jésus contiendraient, pour une large part, la pensée personnelle de l'écrivain, mêlée à ses souvenirs, — ils estiment dans l'ensemble qu'étant donnée l'authenticité de l'ouvrage, son historicité s'impose d'une façon générale.

Au sentiment de B. Weiss, Einleitung in das N. T., 3' éd., 1897, p. 38i; Das Johannes Evangelium {Kommentar liber das ?>'. T. de Meyer), 9' éd., 1902, les discours attribués au Christ reproduiraient avec fidélité la substance de l'enseignement du Sauveur, tout en offrant une combinaison de la pensée de l'évangéliste avec ses souvenirs objectifs. — C'est également l'opinion de divers critiques catholiques : P. Batif- FOL, Six leçons sur les Evangiles, 4° éd., 1897, p. 128- 129; art. L'Eucharistie dans le A^. T., dans la Revue hibl., 1903, p. 5i3;Th. Calmes, Comment se sont formés les Evangiles, 1899, p. 49; L'Evangile selon saint Jean, 1904, p. 76; M.-J. Lagraxge, dans le Bulletin de littérature ecclésiastique, 1904, p. 18.

234. Le plus grand nombre des auteurs catholiques cependant bornent la part de l'évangéliste à un certain travail de condensation ou d'adaptation qu'il a fait subir aux discours du Christ et à la forme littéraire dans laquelle il les a traduits : Dom A. Cal- MET, L'Evangile de S.Jean {Commentaire littéral sur les livres de l'A. et du N. T.), 1 729, p. 7 ; Corluy, Commentarius in Evangelium S. Joannis, 2' éd., 1880, p. i5-i6; L. Cl. FiLlion, Evangile selon saint Jean, 1897, p. Li; Knabenbauer, Commentarius in Evangelium secundum Loannem, p. 48-49; E. Mangexot, art. Jean {Evangile de S.), dans le Dict. de la Bible, t. III, 1903, col. 1 189; C. Fouard, Saint Jean et la fin de Vàge apostolique, 1904, p. 280-239; A. Nouvelle, L'authenticité du IV' Evangile et la thi'se de M. Loisy, 1905, p. i33; J. Fontaine, Les infiltrations protestantes et l'exégèse du A'. T., 1^ éd., s. d., p. 322-436; C. Chauvin, Les idées de M. Loisy sur le quatrième Evangile, igo6, p. 176; E. Jacquier, Histoire des livres du N, T., t. IV, 1908, J). 281, 256-260; A. Brassac, Manuel biblique, t. III, 19 10, p. 194-209.

C'est l'opinion qui paraît également soutenue, avec des nuances diverses, par un certain nombre d'écrivains prolestants : B. W. \yBSTCOTT, The Gospel according to St. John {The Speaker's Commentary), 16*^ mille, 1908, p. LVi-Lix; F. Godet, Commentaire sur l'Evangile de saint Jean, 4' éd., 1904, 1. 1, p. i44sq. ; H.-R. Reynolds, art. John {Gospel of), dans le Dict. of the Bible, t. II, 1899, p. 718; W. Sanday, The Criticism ofthe Fourth Gospel, igoô, p. 167-169; Th. Zahn, Das Evangelium des Johannes {Kommentar zum N. T.), 1908, p. 35-36.

Nous allons montrer que le quatrième Evangile, soit dans sa partie narrative soit dans ses discours, ne peut pas être qualifié de composition artificielle où seraient représentées sous le voile de l'allégorie les idées propres de l'auteur, mais doit être regardé comme contenant une véritable tradition historique

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