Pour les discours et les idées
307. 1° Les discours et leur liaison avec les récits. — « Bien chélive est la critique qui conteste toute base traditionnelle aux discours et qui en retient une pour le cadre iiistorique et les récits. Faits et discours se tiennent dans l'œuvre johannique. » Cette parole est de M. Loisy, op. cit., p. 45, au sujet de la position prise par Kenan (n° S28). Nous pouvons la faire nôtre, en la détournant de sa portée tendancieuse et en en renversant les termes : l'his-
ÉVANGILES CANONIQUES
loi'icité reconnue aux récils du quatrième Evangile est un argument a priori très sérieux en faveur de l'authenticité de ses discours.
Comprendrait-on, en effet, un apologiste, soucieux de relater avec exactitude les actes du Sauveur en vue d'établir la foi chrétienne, et ne craignant pas de méleràses récits d'histoire des discours qui n'auraient jamais été prononcés par le Christ, mais seraient son œuvre propre?
Puisque l'évangéliste a sur la vie de Jésus des renseignements indépendants, exacts et précis, autant qu'abondants et divers, il peut être également informé d'une façon personnelle au sujet de ses entretiens. S'il a pu compléter la biographie synoptique de la manière que nous constatons, il a pu puiser aussi à bonne source ce qu'il ajoute aux discours recueillis par ses devanciers. Les enseignements du divin Maître ont dû être incomparablement plus abondants, plus variés et plus riches, que ne le rapportent les trois premiers Evangiles : un écrivain, capable d'ajouter nombre de traits d'histoire aux récits de ses devanciers, a pu compléter également leurs comptes rendus de discours en puisant dans des souvenirs authentiques.
308. 1" Les discours annexés à des épisodes particuliers. — Les discours du quatrième Evangile se présentent, en effet, dans un cadre historique qui semble en garantir l'authenticité. Ils sont intimement mêlés aux récits, reliés soit aux faits les plus importants, soit à des épisodes particuliers de la vie de Jésus. C'est ainsi que le discours du chapitre v, 19-47, est rattaché à la guérison du paralytique de Béthesda; le discours sur le Bon pasteur, x, 21-1, à la guérison de l'aveugle-né : le discours du chapitre XII, 23-36, à la démarche des Grecs; les discours du Cénacle, xiii-xvii, à la dernière Cène elle-même. Tous ces épisodes ont un cachet historique indiscutable : c'est une sérieuse présomption d'authenticité pour les entretiens qui leur sont étroitement annexés.
309. 2" Les autres discours. — IJentretien avec Nicodème. — Le prélude de l'entretien avec Nicodème a aussi tout l'aspect d'une introduction historique. Le nom du personnage est grec; mais l'usage des noms propres grecs était alors fréquent chez les Juifs palestiniens. Le Talmud connaît précisément un Nicodème contemporain de la ruine de Jérusalem, dont le nom juif était Buni, et qui aurait été disciple de Jésus. Cette tradition doit être indépendante de l'Evangile : on ne s'expliquerait pas que les talmudistes aient emprunté au document chrétien un personnage qui aurait été inconnu des Juifs; on comprendi-ait encore moins que, non contents de le désigner par son surnom grec, seul mentionné dans notre écrit, ils aient précisé son nom juif, parfaitement ignoré de la tradition chrétienne. Le témoignage du Talmud prouA'e donc véritablement l'existence d'un disciple de Jésus du nom de Nicodème.
On a dès lors un motif positif d'affirmer que le quatrième évangéliste introduit dans son récit un personnage historique. La façon dont il est présenté en deux autres endroits du livre, vu, 5o et xix, 3g, garantit également son individualité réelle. D'autre part, la circonstance du temps auquel eut lieu sa démarche initiale auprès de Jésus, et l'occasion qui motive cette démarche elle-même, m, 1-2, présentent un caractère tout spécial de vraisemblance. Ici encore nous avons donc une précieuse garantie en faveur de l'entretien qui est ensuite rapporté.
310. L'entretien avec la Samaritaine. — L'épisode de la Samaritaine n'offre, pour la partie narrative, aucune probabilité sérieuse de symbolisme. L'héroïne du récit figure en compagnie de compatriotes, habitants de Sychar, qui sont par elle invités à venir
trouver le Christ, et dont un certain nombre croient à sa parole; elle n'est donc pas un type représentatif du peuple samaritain. Dans ses maris successifs, il n'y a non plus aucune allusion probable au passé religieux de la nation samaritaine; la donnée se comprend bien, au contraire, au point de vue de l'histoire : cf. Marc, xii, 20-22 et parall. ; Jean, iv, 2g.
Contre l'historicité générale de l'épisode, on objecte que, dans les Synoptiques, Jésus interdit à ses disciples d'aller en Samarie de son vivant, Matth., x, 5, et que l'évangélisation de ce pays, racontée au livre des Actes, viii, 5 sq., doit être la première. Mais cette difficulté n'est pas péremptoire.
L'ordre que le Christ donne à ses apôtres de n'aller ni aux Samaritains ni aux Gentils n'est pas une disposition rigoureuse et absolue, pas plus que la restriction de sa mission personnelle aux brebis perdues d'Israël, Matth., xv, 24 : ses paroles ne se comprennent même bien que si l'on y voit une secrète allusion à une mission moins restreinte, que le Sauveur se réserve de confier ultérieurement à ses apôtres, et qu'il leur manifestera au temps voulu par de nouvelles et déflnitives directions. — Une exclusion pure et simple des non-Juifs ne serait d'ailleurs pas d'accord avec l'esprit général du Sauveur. On voit les apôtres, peu après sa mort, étendre l'Evangile hors du peuple hébreu : le Maître aurait-il donc eu plus d'étroitesse dans ses vues, plus d'exclusivisme dans ses ambitions religieuses, que ses disciples? Ses actes et ses discours attestent précisément le contraire. On ne peut mettre en doute que, tout en rcserA'ant pour le moment aux Juifs son ministère et celui de ses apôtres, Jésus n'ait eu une bienveillance marquée à l'endroit des Samaritains et des païens : Matth., VIII, II sq. ; XXI, 43; xxii, i sq. ; xxiv, i4; xxviii, ig; Marc, VII, 24-3o; xiii, 10; xvi, i5; Luc, iv, 26; ix, 5i- 56; X, 3o sq. ; xvii, 12 sq.; xxiv, 47-
Il n'y a donc pas lieu d'être surpris qu'un jour, traversant la Samarie pour se rendre en Galilée, le Sauveur se soit manifesté d'une façon transitoire, présage d'une manifestation ultérieure plus complète, à une femme samaritaine et à un petit village des environs de Sichem. Cela ne devait pas plus tard dispenser ses disciples de travailler à l'évangélisation proprement dite de la Samarie. Nous avons vu ailleurs (n°' 181. 163), comment l'auteur se montre intimement familiarisé avec les lieux qu'il décrit, et mêle d'une façon on ne peut plus naturelle ses indications ou ses allusions topographiques à l'entretien qu'il raconte. On peut y Aoirune preuve rassurante de «abonne information en ce qui regarde l'entretien lui-même.
311. L.^ entretien sur le pain de vie. — L'authenticité du discours sur le pain de vie paraît, de son côté, garantie par la façon très spéciale dont il est déterminé pour le temps et pour le lieu. Bien que mis en relation avec la multiplication des pains, il se trouve nettement séparé du miracle par d'autres épisodes; il n'est prononcé que le lendemain, de l'autre côté du lac, auprès de Capharnaiim, et se termine dans la synagogue de cette ville, vi, 26, 5g. Ces indications si précises ne semblent pas pouvoir se comprendre en dehors de l'histoire.
Le discours est suivi d'un épilogue, vi, 60-71, dont le cachet historique ne paraît pas de moins bon aloi. Scandalisés des déclarations qu'ils viennent d'entendre, un certain nombre de disciples renoncent désormais à suivre Jésus. Ce relief donné à la défection de nombreux disciples paraît inexplicable dans l'hypothèse d'une fiction, apologétique ou dogmatique, et confirme l'authenticité des déclarations du Christ qui l'ont provoquée.
31S. fes entreliens à la fête des Tabernacles. — L'introduction aux entretiens de la fête des Taberna-
ÉVANGILES CANONIQUES
clés se présente également sous de fort bonnes apparences. A la suite du discours sur le pain de vie, Jésus continue de séjoiu-ner en Galilée, par crainte des Juifs, jusqu'à la fête des Tabernacles. Invité par ses frères à profiter de cette solennité pour se manifester à Jérusalem, il décline d'abord l'invitation, puis se rend secrètement à la ville sainte, où il arrive au milieu de la fête, vu, i-i4- Or, l'attitude ainsi prêtée aux parents du Sauveur offre un cachet de réalité frappant, et la conduite du Sauveur lui-même se couiprend on ne peut mieux dans la vérité de l'histoire.
Les frères de Jésus le pressent d'aller en Judée pour s'y manifester : ils doivent avoir en vue une démonstration éclatante, destinée à proclamer sa messianité temporelle dans la capitale. Cf. vi, i5. Le Sauveur refuse d'abord de les suivre : se rendre à Jérusalem avec la caravane serait encourager les tendances galiléennes, surexciter l'enthousiasme de la foule, rendre irrésistible le mouvement qui, bon gré mal gré, ferait de son entrée dans la ville une démarche de prétendant. Or, Jésus prévoit ce qui doit se produire à la Pàque suivante. Son heure n'est pas encore arrivée, le temps marqué pour sa mort est encore à venir : il se refuse donc à brusquer les choses, en portant tout de suite à son comble la fureur de ses ennemis. Mais il n'j- a plus le même inconvénient à se rendre ensuite à la ville une fois la fête commencée, et privément. L'émoi que pourra produire son arrivée sera facilement contenu, dans la foule galiléenne, par l'attitude menaçante des chefs religieux hiérosolj'uiitains, et la haine de ses ennemis sera encore obligée de garder à son égard des mesures.
313. Aux entretiens ainsi introduits, se mêlent des épisodes dont le caractère historique n'est pas moins frappant : telle, la comparution des satellites devant le sanhédrin, à qui ils viennent rendre compte de leur mandat, vu, 45-52 ; tel surtout le jugement de la femme adultère, vu, 53-viii, 2 (cf. n°° 43-44). Historiques au premier chef, ces épisodes contrilment à garantir les discours et les entretiens dans lesquels ils sont intimement engagés.
L'entretien à la fête de la Dédicace. — Enfin, il faut en dire autant de l'introduction aux discours de la Dédicace et de leur épilogue. Au début de l'entretien, on voit Jésus se promener, à cause de la saison mauvaise, sous le portique de Salomon, x, 22-28. A la (in, l'évangéliste, sans avoir cependant déclaré au préalable que le Sauveur était venue de Pérée, le montre se retirant « de nouveau de l'autre côté du Jourdain ». x, 4o.
314. 3° Les dialogues. — La plupart de ces discours du SauAcur sont d'ailleurs entremêlés de dialogues extrêmement naturels, de reparties animées, d'interruptions prises sur le vif, qui donnent l'impression d'entretiens bien réels. Cela est si vrai que, pour expli(iuer la vie de ces entretiens, on est contraint de prêter à l'évangéliste un tempérament mystique extraordinaire : si vi\ ante est sa description, si peu suspect d'imposture son procédé, qu'il a dû voir les choses, entendre les paroles, en esprit, et rapporter le tout de bonne foi, sans pour ainsi dire se douter que ces entretiens étaient le produit de son imagination (n"" SS7, S29). Mais, nous l'avons vu, une telle hyi)otlièse est en contradiction vérital)le avec les caractères certains de l'œuvre johannique, en particulier avec la multitude et la variété de ses indications topographicpies et histori(iues, reconnues à la fois très précises, très concrètes et très exactes. Le naturel et la vie des entretiens peuvent donc être regardés comme un indice significatif de leur historicité.
2» Les idées et leur rapport avec la réalité de
l'histoire. — Si nous examinons maintenant le fond d'idées propre au quatrième Evangile, la manière dont s'y trouvent représentés les partis juifs, les idées messianiques de l'entourage de Jésus, l'attente de la parousie, la personne du Christ, en nous demandant quel rapport existe entre cette représentation et la vérité de l'histoire, voici ce que nous constatons.
313. 1° La description des partis juifs. — Le portrait tracé des partis juifs s'agitant autour du Sauveur est manifestement indépendant des données synoptiques. Il se trouve néanmoins en conformité exacte avec elles et avec la réalité. — On sait que les premiers Evangiles signalent comme partis principaux, à l'époque de Jésus, les sadducéens et les pharisiens; et trois classes parmi les membres du sanhédrin : les chefs des prêtres, les scribes et les anciens.
Le quatrième eA'angéliste n'est point esclave de ces données : nulle part il ne mentionne le nom des sadducéens; ni celui des scribes, à l'exception d'un texte discuté appartenant à la péricope de la femme adultère, VIII, 3 (n° 44); nulle part, non plus, il n'associe en un même groupe les trois classes constituant le sanhédrin. Rien ne lui aurait été plus facile cependant; et il l'aurait certainement fait, s'il avait été réduit sur ce point à exploiter les renseignements fournis par ses devanciers.
Notre écrivain se borne à mettre en scène les pharisiens et les chefs des prêtres, en qui il paraît résumer l'autorité dirigeante à Jérusalem. Or, qu'il laisse dans l'ombre les anciens du peuple et les sadducéens, rien d'étonnant : les anciens n'ont joué aucun rôle spécial dans la vie de Jésus et ne sont mentionnés dans les Synoptiques que comme faisant partie du grand conseil; les sadducéens sont à peine signalés en telle ou telle circonstance par les premiers Evangiles, Matt/i., III, 7; XVI, 1-12; XXII, 23-24 et parall. ; il n'y a pas lieu d'être surpris qu'ils ne figurent en aucune des scènes johanniques. Mais, que notre auteur mette dans un relief aussi exclusif les pharisiens et les chefs des prêtres, qu'il attribue à leur double complicité l'opposition dont a été victime le Sauveur, et donne même le rôle prépondérant aux chefs des prêtres, comme s'ils avaient été les véritables représentants de l'autorité du sanhédrin, vu. Sa, 45; XI, 47.57; XVIII, 3, 35; xix, 6, i5, 21, cela dénote de sa part une information remarquablement précise et exacte.
316. Dans les Synoptiques aussi, les chefs des prêtres ont au sanhédrin le rôle principal; à de rares exceptions près (.V/flrc, VIII, 3 1 et parall.; /.hc, xx, ig; XXII, 66), ils sont nommés avant les anciens et les scribes, comme ayant le pas sur eux et dominant le grand Conseil : Marc, viii. 3i et parall.; xt, 27 et parall. ; xiv, 43, 53 = Matth., xxvi, 47, 57, 5y ; Marc, XV, I, 3i = Matth., xxvii, i, 4i. Leurs complices sont généralement appelés « les scribes » ; mais il est très digne d'attention que ces scribes app.irtiennent au parti des pharisiens : ils en partagent les idées, les tendances, l'attitude; ils ne font qu'un avec eux. Parfois ils sont appelés k les scribes des pharisiens ». Marc, II, 16 = Luc, v, 3o; cf. Act., xxiii, 9; Matth., XXII, 35; Marc, 11, 24, comparé à Matth., xii, i, et Luc, VI, 2; Marc, x, 2, comparé à Matth , xix, 3. Le plus souvent, leurs noms sont unis pour former un même groupe : Marc, vu, i, 5; Matth.. v, 20; xii, 38; xxiii, 2- 1 5 ; Luc, V, 2 1 ; VI, 7 ; vu, 3o ; xi, 53 ; xiv, 3 ; xv, 2 : si bien que, là où un évangéliste dit : « les pharisiens », un autre peut dire : « les scribes », ou bien : « les pharisiens et les scribes ». Comparer Marc, m, 22, et Matth., xii. 24; Matth., xii, i4, et Luc, vi, 7; Marc, IX, 10, et Matth., xvii, 10; Marc, xii, 35, et Matth., XXII, 4' j Matth., xxiii, i3 sq., et Luc, xi, Sg-
EVANGILES CANONIQUES
53; Marc, ii. iG et Matlh., ix, 1 1. Luc, v, 3o; cf. Luc, XV, 2. Les Synoptiques ne sont même pas sans associer explicitement, dans l'opposition faite au Christ, « chefs des prêtres et scribes », on, ce qui revient au même, « cliefs des prêtres et pliarisiens » : Marc, xi, i8 et parall.; xiv, i et parall.; xa% 3i ; Matth.. xxvir, 62; XXI, 45; cf. Luc, XX, ig; xxiii, 10.
Il y a donc sur ce point une équivalence réelle entre les données du quatrième évangéliste et celles des trois premiers. Mais il est très remarquable que notre auteur néglige de mentionner les scribes en tant que scribes, pour les signaler seulement sous le nom de la secte à laquelle ils appartenaient. C'étaient en réalité des pharisiens, ces scribes qui ont eu affaire avec Jésus, qui l'ont épié, assailli de questions insidieuses, décrié auprès du peuple. En les mentionnant comme tels, notre auteur est entré en plein dans la vérité de riiistoire.
Les pharisiens du quatrième Evangile ont d'ailleurs exactement la même physionomie que les scribes, mis en scène dans les Sj'noptiques. Comme eux, ce sont des gens de doctrine, compétents dans l'interprétation de la Loi,.s'intéressant aux questions de purification et de baptême, méticuleux sur le point de rol)servation du sabbat, s'attribuant le droit de vérifier les titres à la messianité et les œuvres surnaturelles du Christ : 1, 2^; m, i-5, 10; iv, i, comparé à m, 25; vu, 4"- 52; vin, 17; ix, i4.' xi. 46; xii, 42.
La manière dont notre auteur discerne que les scribes en conflit avec Jésus étaient des scribes du parti i)harisien, et que ce sont bien ces pharisiens qui, conjointement avec les chefs des prêtres, ont été les vérital)les adversaires du Sauveur, est une preuve très signilicative d'information sûre et indépendante.
317. 2° Les idées messianiques dans l'entourage de Jésus. — L'évangéliste n'est pas moins indépendant de son milieu ni moins fidèle à la réalité historique quand il décrit les idées messianiques de l'entourage de Jésus. — La surprise de la foule au sujet du Christ qui connaît les lettres sans avoir étudié, vu, i5, 46, n'est A-raisemblable que chez les auditeurs réels de Jésus. Leur réflexion est analogue à celle que font entendre les Juifs, dans les premiers Evangiles, lorsqu'ils admirent comment le Sauveur enseigne, non à la façon des rabbins ordinaires, mais d'autorité : Marc, i, 22 : Matt/i., vu, 28-29 '■> ^"c, iv, 32.
« Lorsque viendra le Christ, objecte encore la foule, personne ne saura d'où il est «, au. 27. Sil est Arai que cette dilTiculté suppose une tradition courante, d'après laquelle le Messie dcA-ait apparaître inopinément, elle se comprend beaucoup mieux, formulée autour du Sameur. connu pour être le fils de Joseph de Nazareth, que dans les milieux juifs de la fin du 1" siècle. A cette époque, en efl"et, les rabbins n'ignoraient pas que les chrétiens pi*oclamaient justement leur Christ d'origine mystérieuse et divine. Et comment un apologiste aurait-il pris à tâche de réfuter un propos qui attestait une croyance semblable?
On s'expliquerait moins encore que l'objection tirée de l'origine galiléenne de Jésus, a-ii, 4 '-42. 52, ait été rapportée par l'éAangéliste, comme une objection d'actualité. On ne le Acrrait pas formuler nettement la difliculté, sans en indiquer la solution. S'il procède de la sorte, c'est qu'il entend simplement reproduire l'histoire. Et en effet, dès qu'on se posa la question de la messianité de Jésus, on dut naturellement rapprocher de ses prétentions ce que l'on savait de sa patrie et de sa famille. Entre le fait apparent de son origine galiléenne et l'indication messianique de la prophétie de Michée, le conflit était inévitable.
La réflexion sur la non-reconnaissance du Christ par les chefs de la nation, a'it, 48, ne reflète pas aA-ec
plus de Araisemblance une objection du monde juif contemporain de l'éAangéliste. Elle est. au contraire, très naturelle dans le milieu contemporain du Sau- A-eur. Tous les documents attestent la morgue hautaine des autorités religieuses de Jérusalem et leur prétention à imposer à tous leurs moindres décisions ; il n'est pas étonnant qu'elles aient a'ouIu régler l'opinion de la foule au sujet du Christ; et c'est ce qu'atteste, en effet, toute l'histoire synoptique : Marc. II. 6. 16. 24: m. 6. 22; au, 5: aiii, ii ; xi, 28, etc
318. 3° La crainte au sujet des Romains. — Très significatiA'c apparaît aussi l'inquiétude manifestée par le sanhédrin à la suite de la résurrection de Lazare, xi. 47-48. La crainte que les Romains ne prennent ondjrage du mouAcment faA'orable à Jésus et qu'ils ne Aiennent s'emparer de Jérusalem et de la nation juiAC. m peut raisonnablement se comprendre du judaïsme contemporain de l'éA-angéliste. par rap-
I port aux progrès de l'Eglise chrétienne, mais bien seulement des Juifs contemporains du SauA'cur, par rapport au moinement messianique qui se dessine autour de lui.
319. 4° La réflexion de Jude. — Enfin, c'est bien une repartie prise sur le AÎf de la réalité que la réflexion prêtée à <> Jude, non l'Iscariote «, au cours des entretiens du Cénacle, xia-, 22 : « Seigneur, d'où A^ient que tu Aeux te manifester à nous, et non au monde? » La brusque interrogation, qui trahit une préoccupation analogiie à celle des frères de Jésus touchant la manifestation éclatante du royaume messianique, A'ii, 3-4. n'entre pas dans le thème du discours auquel elle Aient s'insérer, et le diAin Maître poursuit son développement sans tenir compte de l'interruption de son apôtre. On ne comprendrait pas cela, dans l'hypothèse où l'auteur tirerait l'entretien de son imagination. Le fait qu'il l'attribue à un disciple; qui porte le même nom que Judas, et qu'il est obligé de distinguer soigneusement du traître, achèAc de donner à la réflexion un cachet historique indiscutable.
350. 5° La perspective eschatologique. — Nous aAons AU (u"" 282-2Ô3) que le quatrième éA'angéliste n'aA-ait aucunement supprimé l'eschatologie synoptique, mais aA ait gardé son relief à la perspectiAC de l'aAènement final du Seigneur. Ce qui est particulièrement digne de remarque, c'est qu'en divers endroits il semble supposer ce dernier aAcnement prochain. « L heure v^ent, fait-il dire à Jésus, et elle est In, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu... L'heure vient où tous ceux qui sont dans les tombeaux entendront sa A'oix et ressusciteront, les bons pour la Aie, les mainais pour la condamnation. » a-, 28-29. « Dans la maison de mon Père, dit encore le SauAcur, il y a plusieurs demeures; sinon, je aous l'aurais dit; car je A-ais aous préparer une place. Et quand je serai allé et que je a ous aurai préparé une place, je rcAiendrai et je aous prendrai auprès de moi, afin que, là où je suis, aous soyez aous aussi. » xiv, 2-3, cf. 28 ; XVI, 16.
On ne peut nier la signification eschatologique de ces paroles: le retour du Christ est la parousie comme l'entendent les Synoptiques et saint Paul, et ce retour est censé ne devoir pas beaucoup tarder. Jésus parle comme s'il dcAait rcAcnir aAant la mort de ses disciples. Il faut en conclure que l'éAangéliste maintient la perspectÎA e de la fin du monde à la limite de la génération présente. Or, comprendrait-on cela d'un théologien de la troisième génération chrétienne, écriAant un EAangile idéal au point de a ue de l'Eglise de son temps? N'est-ce pas. au contraire, une preuAC décisiA e que notre auteur reste fidèle à l'histoire et entend reproduire le langage authentique de Jésus?