XII. Yuen, Ming, T'sing. Règne des Lettrés
— La période s'étend de 1280 à igoD. Elle est caractérisée par la décadence du Bouddhisme et du Taoïsme, les charges et les examens qui y donnent accès ayant passé aux mains des Lettrés, lesquels devinrent la puissance dominante. — Koubilai, le fondateur de là dynastie mongole, contint les Taoïstes dont il avait peur, favorisa le bonze tibétain Phags'pa et sa réforme des bonzes rouges, employa les Lettrés de la nouvelle école que leur rancune contre les Song jeta dans ses bra"s. Nombre d'entre eux devinrent fonctionnaires, et servirent la dynastie étrangère de leur mieux. Pour leiu* faire plaisir, Koubilaï ordonna l'érection de temples à Confucius, dans tout son empire sino-mongol. En 1 289, création du Directoire des cultes, pour régler les affaires des Bouddhistes, des Taoïstes, des Nestoi-iens, des Grecs schismatiques et unis qui se comptaient par milliers dans la garde impériale, enfin des Catholiques, dits Religion de la Croix. En 1 298, arrivée à Pékin du missionnaire franciscain Jean de Monte-Corvino. En iSo^, l'empereur Ou encense Confucius. En i3i3, l'empereur Fen lui fait une couronne, dans son temple, de tous les auteurs du Néo-confucianisme, et décrète que désormais les sujets des examens triennaux, tous tirés des Classiques, devront être interprétés d'après Tchou-hi. Pour se faire plus d'amis, le même empereur faisait copier en lettres d'or tovites les sutras bouddhiques authentiques. En i35i, première mention de la fameuse secte du Lotus Blanc. Elle prétend préparer les Aoies au Bouddha futur Maitreya, mais ses pratiques sont taoïstes. En réalité, c'est une société révolutionnaire, qui se recrute sous couleur de culte. Sous des noms divers, les sectateurs du Lotus Blanc ont fait toutes les révolutions naodernes, y compris celle de 1900. Ils eurent tôt fait de renverser la dynastie mongole Yuen, qui n'avait pas poussé de racines. Avec les Mongols, disparurent de la Chine les religions qu'ils avaient autorisées, les étrangers qu'ils avaient patronnés. Toutes les formes
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de Christianisme, furent balayées, au point qu'il n'en resta aucun vestige.
L'archevêché de Pékin, fondé en i3o8, fut supprimé de fait en iSôg. l'archevêque et tous les chrétiens ayant été expulsés. L'évêché de Zayton, T'siuentcheou au Fou-kien, fondé en i3i2, avait cessé d'être dès i362, l'évèque ayant été tué et la chrétienté dispersée. — La dynastie chinoise Ming, qui remplaça les Yuen, ayant été fondée par un ex-bonze, les Bouddhistes firent florès à son début, naturellement. Des bonzes siégèrent dans le conseil impérial. Mais la position politique des Lettrés était solide. Charges et examens leur restaient. A leur requête, l'empereur bouddhiste T'cheng fit compiler et éditer la grande philosophie néo-confucianiste Sing-li-ta-t'siuen, par décret de l'an i4i6... Sous l'empereur Ou, vers i5i5, introduction des bonzes tibétains jaunes, de la réforme de Tsongkapa, dits lamas les excellents, lesquels absorbèrent en lô^i les bonzes rouges de Phags' pa... En i522, l'interprétation tchouhiste des Classiques est de nouveau déclarée officielle... En i552, SAINT François Xavier meurt dans l'île de Sancian, en vue de la Chine. En lôô^, établissement des Portugais à Macao. En i582, entrée en Chine du Jésuite Mathieu Ricci, qui s'établit à Pékin en 1601, et y mourut en 1610. Le Christianisme rentra avec lui. — L'ère de la dynastie tartare mandchoue T'sing, actuellement régnante, fut, de iG44 à igoS l'âge d'or des Lettrés. La famille impériale est bouddhiste lamaïque, mais, durant 25o ans, toutes ses faveurs furent pour les Lettrés. Ceux-ci la servirent bien, la sauvèrent plus d'une fois, lui firent partager leurs amours et leurs haines. En i663, l'institution du système d'examens qui a fonctionné jusqu'en igo5, les rendit tout-puissants. Le Christianisme, qui n'avait déjà échappé à plusieurs crises que grâce à la faveur des Jésuites de Pékin, obtint en 1692 de l'empereur K'ang-hi un édit de tolérance. Mais, par peur des Lettrés, en 17 17 le même K'ang-hi le prohibe pratiquement. Poussé par les Lettrés, son fils Yong-tchexg le persécute franchement. K'iex-long, grand Lettré lui-même, continua la persécution, et fit des martyrs depuis 17/17. Kia-k'ing imita son père; en i8i4, édit portant peine de mort contre tout prêtre, et peine de déportation contre tout chrétien; martyrs en 18 1 5- 1819. Continuation de la persécution sous Tao-koang. Confucius n'a-t-il pas dit qu'il faut préserver le peuple des doctrines hétérodoxes?... Après des guerres et des négociations, édits de tolérance de iSl^!^-l8l^b. Après de nouvelles guerres et de nouvelles négociations, édits de protection de 1860 et des années suivantes... Les rebelles T'ai-p'ing, qui mirent la Chine à feu et à sang de i85o à i865, ne furent pas des chrétiens protestants comme on l'a prétendu, mais des sectateurs du Lotus blanc, qui arrangèrent à leur manière une Bible protestante. Les Lettrés sauvèrent encore la dynastie, en organisant la résistance. Aussi furent-ils, après la tourmente, plus choyés que jamais. Par suite, recrudescence de crédit et de faveur pour Tciiou-Hi. Le 18 juillet 189^, un décret impérial censura Mao-k'i-ling, son célèbre contradicteur, et ordonna aux examinateurs olliciels de « se conformer scrui)ul(usciiicnt à la loi établie, de tenir le commentaire; de Tchou-hi pour la parole du Maître, de n'accepter aucune dissertation contenant des opinions différentes de celles de Tchou-hi ». Six ans plus tard, rébellion des Boxeurs. Ce furent encore les Lettrés diplomates qui tirèrent la dynastie d'affaire. Mais la secousse que le gouvernement éprouva cette fois, lui fll conq)rcndre enfin que la littérature ne peut pas tenir lieu (h; tout. Les coups de canon tirés sur Pékin, ouvrirent une brèche aux idées modernes. Le 2 septembre 1905, décret abolissant les anciens examens
littéraires. Nouvelle organisation des écoles. Programmes et manuels scolaires, sur patron japonais. C'est la ruine de la caste des Lettrés, et l'aube d'une ère nouvelle. Puisse la période qui s'ouvre être celle du Christianisme. Humainement il y a peu d'espoir, mais Dieu peut tout.
Cet 'article a été tiré tout entier des sources chinoises originales. Pour tout ce qui concerne les religions et doctrines de la Chine, presque tous les livres européens anciens ont fait leur temps, beaucoup des modernes ne sont pas au point. Peuvent être consultés avec fruit : Ph. Couplet S. J., Confucius Sinarum philosoplius. — J. Legge, Chinese Classics, et The Religions of China. — A. Zottoli S. J., Cursus litteraturae sinicae. — Prof. Ed. Chavannes, Mémoires Historiques de Se-ma-t'sien. — Ch. de Harlez, divers livres, opuscules et articles. — S. Couvreur S. J., Classiques chinois. — J. M. de Groot, The religious srslem of China. — St. Le Gall S. J., Tchou-hi. — H. Havret S. J., Stèle de Si-ngan-fou et T'ien-tchou; et autres numéros des Variétés sinologiques. — Tous les textes relatifs aux questions touchées dans cet article, se trouvent, cités au long et commentés, dans les Textes historiques et les Textes philosophiques de l'auteur de cet article.
Léon WiEGER S. J,
CHINE (SAGES DE LA). — Lao-tse. — Le Vieux Maître, appellatif usuel de l'auteur du Tao-tei- /ang, le plus ancien ouvrage philosophique chinois qui soit parvenu jusqu'à nous. L'espèce de panthéisme contenu dans ce livre a été exposé dans l'article Chine (Religions et doctrines), v. Reste à dire ici ce que nous savons de son auteur. — Il y a sur la personne de Lao-tse deux versions. La première version, plus historique, prétend que le Vieux Maître fut le grand archiviste de l'empereur Yeou des Tcheou, 781 à 771 avant J.-C, que les Annales appellent Pai-yang-fou. Le célèbre autevir taoïste du n"^ siècle Tchoang-tcheou raconte C[ue le Vieux Maître mourut en Chine et dans son lit. Les philosophes néo-confucianistes, et les meilleures critiques de toute nuance, ont tous soutenu cette tradition. La seconde version, jjIus légendaire, prétend que le Vieux Maître fuL le grand archiviste de l'empereiu* King des Tcheou, 519 a ^76 avant J.-C, celui que le Li-ki appelle Lao-tan, le Vieux Tan, et que Confucius visita pour le consulter. Les textes sur lesquels cette opinion est assise, sont de basse époque. Ses soutenants sont des auteurs de moindre valeur. Elle est actuellement plus commune, ce qui ne prouve rien. L'identité du Vieux Tan que Confucius visita, et du Vieux Maître auteur du Tao-tei-king, n'a jamais été démontrée... D'après la légende, las de voir l'empire mal gouverné, Lao-tse serait parti pour l'Occident. On n'eut jamais plus de ses nouvelles. Il se fit bonze dans l'Inde, dirent les Bouddhistes plus tard. Il inventa le Bouddhisme dans l'Inde, dirent les Taoïstes. Lao-tse, l'auteur du Tao-tei-king, n'eut rien de conimun avec le Bouddhisme, mais il eut des accointances étroites avec le Brahmanisme. Pourra-t-on démontrer quekjue jour, qu'ayant fait un voyage dans l'Inde, il en rapporta en Chine le pantliéisme dualistique et autres nouveautés? ou qu'il apprit ces choses, d'inconnus venus de l'Inde, et les vulgarisa en Chine? C'est plus que probable... Alors seront expliquées, et la corruption de la religion chinoise primitive, et l'apparition d'une pliiloso{)hie qui ne fut certainement pas autochtone. Alors seront conciliés les traits en apparence disparates des traditions relatives à Lao-tse, son voyage en Occident et sa
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mort en Chine. — Le Tao-tei-king a été traduit en français par Stanislas Jilien, en anglais par J. Lkgge.
Léon WiEGi'R S. J.
Confucius. — Proprement K'oiig-fou-tse, maître K'ojig. politique chinois, né en 55 1, mort en 4/9 avant J.-C. Originaire de la principauté de Lou, province actuelle du Chan-tong. Fils d'un officier militaire obscur, qui le laissa orphelin à trois ans. Tout ce qu'on sait de son enfance, c'est qu'il ralTolait des cérémonies, et excellait dans les rits. Marié à dixneuf ans, il devint, avec le temps, intendant des greniers, puis des pacages du marquis de Lou. Il aAait cinquante ans quand, en 5oi, il fut promu préfet. En 5oo, il devint grand-juge du marquisat, et en ^97 vice-ministre. Dans ces diverses fonctions, il se montra sévère, intransigeant, cassant. Trouvant le mai-quis de Lou trop peu déférant et trop peu souple, il le quitta brusquement, et se mit à errer, colporteur de politique à la disposition du plus offrant, à travers les principautés féodales pratiquement indépendantes, qui composaient alors l'empire chinois, prêchant partout le retour aux mœurs anticxues, parfois écouté pour un temps, plus souvent éconduit surle-champ, l'acrimonie de son caractère servant mal sa politicomanie... En 484, après treize années dévie errante, âgé de 67 ans, il revint à Lou, mais ne rentra pas au service du marquis. L'empire était caduc, les rits et la musique dégénéraient, les odes et les annales étaient oubliées. Confucius chercha à faire revivre tout cela, à réformer son temps en le ramenant de 18 siècles en arrière. A cette fin, il tria les Bits, il fit une sélection des Annales et un choix des Odes, il commenta les Mutations (voyez LnRES chinois). Confucius compila ces choix de textes, ces anthologies, pour l'usage de ses élèves. Or, par suite de la destruction des bibliothèques en l'an 2i3 avant J.-C, il est arrivé que ces manuels scolaires, en somme moins de deux cents pages in-8° de textes détachés, sont à peu près tout ce qui nous reste de la Chine ancienne. Ces petits livres ont fait la grande réputation de l'homme... Confucius tint école privée jusqu'à la fin de sa vie. Il enseigna successivement environ trois mille élèves, dont 72, qui le satisfirent plus particulièrement, sont appelés ses disciples... Avec l'âge et les mécomptes, car il n'agréa jamais à ses contemporains, son caractère alla s'aigrissant et il devint superstitieux. Il regretta de n'avoir pas cultivé davantage la mj-stique divinatoire. Des chasseurs ayant tué un animal extraordinaire, il en conclut que son œuvre ne lui survivrait pas. Il consacra ses dernières années à la rédaction des Annales de Lou, ouvrage dans lequel il créa cet art des réticences calculées, des insinuations perfides, des travestissements délibérés, des euphémismes trompeurs; art mauvais dont les Lettrés ont depuis lors tant usé et abusé. En 479' Confucius annonça que le mont sacré allait s'écrouler, que la maîtresse poutre allait se rompre, que le Sage allait périr. Ses dernières paroles furent : « Pourquoi vivrais-je davantage? Aucun prince n'a l'esprit de m'écouter, personne n'est capable de me comprendre ; autant vaut mourir ! » Il s'alita, ne parla plus, et s'éteignit le septième jour, à l'âge de 78 ans. Ses disciples l'ensevelirent au nord de la ville de K'iu-fou, la capitale de Lou, au bord de la rivière Se. Sa tombe existe encore, inviolée... Le fils de Confucius, Pai-yu, était mort avant son père, laissant un fils nommé Ki (Tse-se), auteiu- du traité sur le Juste milieu, qui contribua beaucoup à systématiser les propositions éparses de son aïeul. — Retournés dans leurs patries respectives, les élèves de Confucius firent école privée
autour d'eux, à l'instar du Maître. Ainsi naquit la secte des Lettrés, laquelle fut d'abord aussi peu connue et aussi mal vue qu'avait été son auteur. Les Lettrés ne fm>ent jamais ime institution publique, comme on le croit parfois à tort. Ils furent toujours une coterie privée de politiciens retardataires et réactionnaires, une caste fermée, presque une société secrète, se perpétuant par l'éducation des jeunes gens, par cooptation et par intermai-iages. Répandus un peu partout, faisant partout bande à part, hypnotisés par l'idée unique du retour à l'âge d'or, acariâtres comme leur Maître, jiédants antipathiques par nature, critiques frondeiu-s par état, ils furent parfois flattés par intérêt, quelquefois persécutés pour leur insolence, le plus souvent justement ignorés.
Généralement parlant, les dynasties chinoises leur furent hostiles. C'est sous les deux dynasties étrangères, la mongole et la mandchoue, qu'ils firent le mieux leurs afTaires ; sous la première comme agents du fisc, sous la seconde comme maîtres de l'enseignement. Voici un échantillon du ton sur lequel ces intellectuels le prenaient, non avec les petits, mais avec les gTands de la terre. En l'an 195 avant J.-C, l'empereur Kao, des Han, passant près de la tombe de Confucius, fit une offrande à ses mânes. « Jadis le Ciel a fait naître Confucius, le Maître de tous les âges. Que les peuples existent encore, c'est à la doctrine de notre Sage qu'ils le doivent. Cette doctrine pénètre l'univers, dont elle est comme l'esprit vital, comme l'âme. Les T'sin n'ont pas réussi à la détruire, les Han n'ont pas le mérite de l'aAoir ressuscitée, parce qu'elle est immortelle, éternelle. Elle est au-dessus des atteintes des hommes, de toutes les vicissitudes des temps et des choses; elle a toujours été, et ne cessera jamais d'être. L'empereur Kao, le premier des Han, un reître grimpé siu* le trône, n'entendait rien aux Odes ni aux Annales. Il méprisait les Lettrés, les outrageait quand il pouvait, allant jusqu'à uriner dans leurs bonnets. Comment cet homme qui traitait ainsi les disciples, pouvait-il estimer leur Maître? Cependant, quand il passa près de la tombe de Confucius, il fit une offrande à ses mânes. Si les Han se maintinrent sur le trône durant quatre siècles, c'est à cet acte de déférence qu'ils le durent. S'ils en tombèrent après quatre siècles, c'est qu'ils n'étaient pas arrivés, pendant tout ce temps, à pénétrer et à appliquer la doctrine du Maître. » En 72 après J.-C. l'empereur Ming, passant par le pays de Lou, visita la maison de Confucius. L'historiographe officiel écrivit dans sa relation, que l'empereur « honora » de sa visite la maison de Confucius. Les Lettrés clamèrent. « Cet historiographe n'entendait évidemment rien â la valeur des termes. Le Maître de tous les âges, le Père des bonnes mœiu's, le Soutien du ciel et de la terre, le Conservateur de la race humaine, est-il honoré parce qu'un empereur le visite? C'est l'empereur qui s'honore en le visitant ! » (Citations du T'se-tci'ie-t'ong-kien)... Les innombrables écrits des Lettrés de tous les âges, sont dans le même goût. Les modernes n'ont rien perdu de la morgue de leurs anciens. Il ne se peut rien imaginer de plus pauvre comme fond, de plus maussade comme forme, que les élucubrations de ces esprits retardataires, empêtrés dans leurs utopies surannées du gouvernement patriarcal et de la politique équilibriste. Il y a peu d'années, ils assiégeaient encore le trône, réclamant à toute occasion le retour de quarante siècles en arrière. Malgré leurs efforts, les aiguilles du cadran ont jusqu'ici continué à avancer. Ils n'ont pas perdu l'espoir (l'arriAcr quelque jour à les faire reculer quand même. — L'introduction et l'éAolution de ce qu'on a appelé le culte de Confucius. de l'hommage olficiel rendu à la mémoire du Sage, fut singulièrement tar-