‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 41 sur 214 · VIII. Les Tsin. Grande anarchie. Bouddhisme · texte numérisé non relu

VIII. Les Tsin. Grande anarchie. Bouddhisme

— Cette période s'étend pratiquement de 3oo à 689 après J.-C. Tongouses du N.-E., Huns du N.-O., Tangoutains et Tibétains de l'O., se ruent à l'envi sur l'empire, et le refoulent peu à peu jusqu'au sud du fleuve Bleu, occupant tout le nord. Le Bouddhisme trouva en eux les protecteurs politiques, qu'il attendait depuis près de trois siècles. Ce furent surtout les princes huns de cette période, vers 33o, Che-lei, Chehou et autres, ivrognes, débauchés, cruels, quelque peu anthropophages, qui le favorisèrent. Avec la faveur vint l'expansion. Cette expansion soudaine obligea les bonzes hindous débordés à s'adjoindre des bonzes chinois en nombre, ce qui accéléra encore la propagande. Mais n'allez pas croire que Che-lei et Che-hou furent dévots. Ils ne le furent pas du tout. Servis fidèlement par le bonze hindou Bouddha Jaxga, ils payèrent les services de cet homme, le premier par des honneurs personnels, le second par un édit en faveur de sa secte. « La faveur dont jouit ce bonze, dit l'histoire officielle, mit le Bouddhisme en vogue parmi le peuple. Des pagodes s'élevèrent de toute part, et grand fut le nombre des Chinois qui se firent raser la tète, et qui entrèrent dans les bonzeries, ce qui ne s'était jamais vu jusque là. Bientôt les bonzes chinois pullulèrent. » Ces bonzes chinois travaillèrent avec zèle à faire des prosélytes. En 372 le bonze Choex-tao introduisit le Bouddhisme en Corée, d'où il i)assa au Japon. — En liob, la faveur accordée au bonze hindou Kumarajiva, par 'i ao-hing roi de T'sin, fut cause, dit l'histoire officielle. « que tout le nord de la Chine se couvrit de bonzcries, de

CHINE

pagodes et de tours. Les bonzes reclus se comptèrent par milliers. Dans le peuple, sur dix familles, neuf étaient bouddhistes ». — En 899, le bonze chinois Fa-hiex alla chercher dans l'Inde les textes authentiques, et revint après quinze années de voyages et d'études. D'autres pèlerins imitèrent son exemple. Tous les livres bouddhistes furent successivement apportés en Chine et traduits en chinois. — En 446, un magasin d'armes ayant été découvert dans une bonzerie, il s'ensuivit pom- le Bouddhisme une éclipse de favem*, qui ne dura que peu d'années. — En 5i4, il y avait dans la ville de Lao-yang plus de trois mille bonzes étrangers, sans compter les bonzes indigènes; et, dans la Chine du Nord seulement, plus de treize mille pagodes. La dévotion de la reine Hou augmenta encore cet entrain. En 538, la Chine du Nord comptait trente mille pagodes, et deux millions de bonzes et de bonzesses. — Par la raison des contraires, le Taoïsme était discrédité, persécuté, prohibé parfois sous peine de mort. Les gouvernants avaient lini par se rendre compte des dangers politiques de cette secte incendiaire. Les prophéties des devins taoïstes lançaient les révolutions. Leurs oracles faisaient siu"gir les prétendants et lem* suscitaient des adhérents. En 548, édit de proscription, cfui fit au Taoïsme un très grand mal. A ce propos l'histoire officielle remarque que la vitalité du Taoïsme fut toujours moindre que celle du Bouddhisme; que le Taoïsme s'est toujours relevé lentement et avec peine des coups qui lui ont été portés, tandis que le Bouddhisme s'est chaque fois redressé plus florissant et plus vivace, au lendemain même de la persécution. La remarque est vraie. Quelle est la raison de ce phénomène? C'est que le Taoïsme alchimique ne satisfaisait le peuple guère mieux que le Confucianisme dégénéré; tandis que le Bouddhisme donnait au cœiu' et à la conscience populaire une satisfaction relative. Morale bonne, sanctions justes, charité sincère. Pas de divinité, il est vrai ; mais le peuple s'en fit une, ou d'Indra, le dieu du ciel brahmanique conservé pai* les Bouddhistes, ou du Dieu qui se révèle dans la conscience humaine. Il en appela au Vénérable Maître du ciel, dans ses maux et ses angoisses. Il se consola de l'oppression, en pensant que l'oppresseur l'expierait un jour, comme bœuf ou prêta famélique. Durant les siècles de barbarie de cet âge de fer et de sang, les âmes assoiffées de paix n'en trouvèrent quelque peu que dans les bonzeries. Réunissez ces données; elles expliquent poiu-quoi le peuple chinois devint bouddhiste alors, et l'est resté depuis... Notons l'anecdote suivante, presque comique : En 555, Kao-yang roi de T'si, une brute célèbre, imagina d'en finir avec le Taoïsme par voie de persuasion. Il réunit en champ clos un nombre égal de bonzçs et de tao-che, et les fît argumenter. Les arbitres ayant déclaré les tao-che vaincus, le roi leur ordonna de couper leur longue chevelure, et de devenir bonzes ras. Ils protestèrent. Le roi fit couper quatre têtes. Les autres préférèrent ne se faire couper que les cheveux. — Dans la Chine du Sud, dans l'empire, le Taoïsme régnait encore en maître au milieu duiv* siècle. En 364, l'empereur Nai devint idiot, pour avoir pris une drogue qui devait le rendre immortel. Mais bientôt le Bouddhisme envahit aussi l'empire. Entravée d'abord, sa marche devint vite ti'iomphale. En 38 1, l'empereur Niao-Ou des Tsin établit dans son palais une communauté de bonzes, avec lesquels il vivait et psalmodiait. En 435, un préfet déclare à l'empereur Wen des Song : « Les statues de Bouddha, ses images, ses temples, ses bonzeries, se comptent maintenant par milliers dans l'empire. Les richesses gaspillées, les dépenses faites pour son culte, ne se calculent plus. Oubliant le ciel et la terre, le peuple ne pense plus qu'à cet honune. » En 52 1,

le bonze hindou Bodhidharma convertit l'empereur Ou des Leang, qui se fit bonze en 52';. Donc, au commencement du vi' siècle, toute la Chine, nord et sud, fut bouddhiste, officiellement. — Et le Confucianisme?... Oublié !... Il faudra que la politique rende un jour à ce cadavre une vie factice.

IX. Soei et T'ang. Restauration. Jeu de bascule. — Cette période s'étend de 689 à 960... Le restaurateiu" de l'unité de l'empire, Yang-kien, empereui' \Ven des Soei, fut bouddhiste, et hostile au Confucianisme, dont il ferma les écoles en 60 1 . Il traita les Lettrés en malfaiteurs, dit l'histoire ofticielle, qui le compare à Che-hoang-ti. Son fils, le fameux empereur Yang, n'eut pas le loisir de se faire une croyance. En tout cas il n'aima pas les Lettrés, lesquels le lui rendirent et souillèrent sa mémoire. — Li-yuen renversa les Soei et fonda les T'ang. Pour lancer cette révolution, il lui fallut un ressort. Il s'adressa au Taoïsme persécuté durant les derniers siècles. Les devins de la secte découvrirent que Li-yuen descendait de Lao-tse. Les Lettrés i-irent, mais Li-yuenréussit. Son fils et successeur Li-che-min s'empressa de prohiber la divination, qui venait de donner l'empire à sa famille. Bon pour soi, pas pour un autre. Rien de plus singulier que le jeu de bascule religieux, sous ce règne et sous les suivants. Politique, pas conviction, évidemment. En 687, Confucius reçoit la place d'honnem" dans les écoles, et la collection des treize classiques, avec les commentaires anciens, est éditée. Les Bouddhistes et les Taoïstes sont mal vus et contenus. Le Mazdéisme est favorisé. Le Nestorianisme reçoit gracieux accueil. Le Mahométisme s'introduit. L'eriipereur T'ai connut nombre de cultes, les patronna tous, et n'en pratiqua aucun. En 666, son fils l'empereur Kao sacrifia au Ciel et à la Terre sur le mont T'ai-chan. Le même visita la patrie de Confucius et celle de Lao-tse, aima également les Confucianistes, les Taoïstes et les Nestoriens. Sa veuve, la fameuse impératrice Ou, choya les Bouddhistes, et accueillit en 694 les Manichéens. Son fils l'empereiu" Joei caressa les Taoïstes... Bien entendu que la vogue populaire suivait, comme pour tout en Chine, ces oscillations de la faveur impériale, causées par la politique le plus souvent, ou par l'influence temporaire d'un imposteiu- habile, d'un mignon chéri, d'une concubine favorite. — L'empereur Hiuen sévit contre les Bouddhistes en 714, sacrifie au Ciel sur le mont T'ai-chan en 725, et qualifie les Manichéens de secte perverse en 732. En 787-739, les classiques confucianistes devinrent sujets du programme des examens : point dedépai'tdu relèvement de la caste des Lettrés ; des écoles sont créées jusque dans les hameaux; Confucius reçoit le titre et le rang de roi. Puis soudain revirement complet; l'empereur Hiuen devient dévot Taoïste. En 74 1 sa piété lui valut une apparition de Lao-tse, auquel il offrit des sacrifices solennels. Il parait que les Nestoriens célébraient volontiers leurs offices devant ce saint païen... Notons que, en 740, il y avait dans la ville de T'chang-nan, maintenant Si-nan-fou, 91 pagodes et couvents bouddhistes, 16 temples et couvents taoïstes, 2 églises nestoriennes, 4 temples mazdéens et manichéens. L'empereur Hiuen finit par devenir à peu près fou. Une rébellion le chassa de sa capitale. Elle fut réprimée par son fils l'empereur Sou, au moyen de troupes étrangères, Ouïgours manichéens, Arabes musulmans, qui propagèrent leurs religions en Chine. Personnellement, l'empereur Sou fut taoïste, bouddhiste, nestorien, et le reste, tout à la fois. Son fils l'empereiu- Tai fut franchement bouddhiste. En 768, il dut rapporter la censure de l'an 782 contre le Manichéisme, à la demande de ses alliés les Ouïgours. L'empereur Hien fut aussi

CHINE

dévot bouddhiste. Sous l'empereur Wen, en 835, persécution sanglante des Lettrés par les eunuques, à peu près comme en 170. — En 843, les Ouïgours étant ruinés, un édit de l'empereur Ou supprime le Manichéisme. Devenu fervent taoïste, le même empereur porta en 845 contre les Bouddhistes un édit d'extermination, dans lequel furent englobés le Nestorianisme et le Mazdéisme. Plus de 44-ooo pagodes et bonzeries furent détruites, plus de 260.000 bonzes et bonzesses furent sécularisés. Moins d'un an après, l'empereur mourut d'une dose de drogue d'immortalité, et son successeur l'empereur Siuen s'empressa de faire oublier aux Bouddhistes leurs malheurs. En 852, le même se conAertit au Taoïsme. En 809 il mourut aussi d'une dose de drogue d'immortalité. Puis l'empereur I fut Bouddhiste fervent. — Sous l'empereur Hi, en 879, au sac de Canton, 120.000 Musulmans. Juifs, Nestoriens et Parsis furent passés au fil de l'épée. — Vers 882, sentant que leur cvilte manquait de tête, les Taoïstes abandonnèrent le Suprême Un, monopolisé par le gouvernement, et inventèrent le Pur Auguste, déité qui deviendra très populaire. — Les T'angs'étant écroulés en 907, et les hordes du Nord, Tongouses et Turcs, s'étant de nouveau ruées sur l'empire, un calme relatif se fit dans les esprits durant 54 ans. Chose singulière, en 982 le Turc Lise-yuen fit éditer pour la première fois par la gravure les classiques confucianistes, copiés à la main jusque là. Personne n'a contribué au relèvement du Confucianisme plus que cet étranger.

X. Sous les Song. Taoïsme héroïque. Néo-confucianisme. — Cette période s'étend de 960 à 1280. Constatons d'abord l'établissement à la capitale K'aifong-fou, on ne sait pas en quelle année, d'une colonie deJuifs noirs, indiens ou persans. — Les Chinois avaient donné aux Japonais le Bouddhisme et le Confucianisme; le Japon rendit à la Chine. En 984, le bonze japonais Tiao-jan présenta à l'empereur T'ai l'histoire du Japon, et lui exposa le Sintoïsme japonais, ensemble de fablesqui fait descendre lafamille impériale et les familles nobles de héros anciens divinisés.[Ce fut une révélation. L'empereur admira beaucoup, dit l'histoire, et conçut une forte envie de n'être pas moins divin que son collègue japonais. Depuis lors il fit de grandes avances aux Taoïstes, mais n'eut pas le temps d'aboutir. C'est son fils l'empereur Tchen, qui créa le Sintoïsme chinois. Cet homme fut un imposteur consommé. Il trouva, pour l'aider, des ministres de même acabit. En 1008, il commença à avoir des apparitions. Un écrit mystérieux tomI)a du ciel. D'autres visions et faveurs suivirent. Elles furent attribuées au Pur Auguste, iin-enté par les Taoïstes en 882. On insinua que ce Pur Auguste était l'ancêtre de la famille impériale. Par suite, en 1017, un décret lui attribua les insignes impériaux. Lao-tse abaissé reçut une place intermédiaire entre le Pur Auguste et l'empereur. Une foule d'anciens personnages, bons et mauvais, furent faits Génies courtisans du Pur Auguste. Tandis que l'élysée taoïste se peuplait, sur la terre le Taoïsme se hiérarchisait définitivement sous la direction d'un descendant de Tchang-tao-ling, et ce Sintoïsme chinois devenait religion de l'Etat. Jamais les Lettrés ne ricanèrent comme devant ces folies; mais ce fut en vain : la choseeuldu succès. L'empereiu- Iloiay mit ladcrnière main, p'n iii5, il concilia, par <lécrcl, le cidte nouveau avec la religion anli(jue, en déclarant que le Pur Auguste n'était autre qtu> le Sublime Souverain. Il vulgarisa le binôme, en faisant représenter le ciel sous la figure d'un homme, et la terre sous celle d'une femme. La coin- inq)ériale devint une féerie. Le géomancie, forme de divination noxivellc, décida

de tout. Restaient les Bouddhistes réfractaires au mouvement. En iii5 l'empereur tenta de les faire entrer en bloc, par décret, dans son système. Bouddha et ses disciples furent incorporés dans la légion des Génies taoïstes, chacun à son rang. Ordre aux bonzes de se fondre avec les tao-che. On espérait que la fusion des adeptes suivrait celle des déités et des maîtres. Il n'en fut rien. Les Bouddhistes patientèrent en attendant le revirement, lequel vint à son heure. Les incursions des Tongouses Kin, puis des Mongols de Gengis-Khan, donnèrent bientôt aux Song de telles distractions, qu'ils en oublièrent la théosophie. Une philosophie, le Néo-confucianisme, occupa les courts répits de leur longue agonie. — Nous avons vu que, dès le temps des Ilan, les Lettrés avaient déjà altéré considérablement les vieilles notions frustes, legs de Confucius et des anciens. Leurs successeurs continuèrent. A partir du x' siècle, la diffusion par la gravure des livres confucianistes, bouddhistes et autres, leur permit de lire davantage et de mieux comparer. La Tripitaka chinoise leur révéla les systèmes des écoles philosophiques de l'Inde. Le désir d'une systématisation des doctrines confucianistes naquit dans bien des esprits, et plusieurs se mirent à l'œuvre. Leur action détermina une réaction. Les confucianistes se divisèrent en deux camps, les réactionnaires et les progressistes, qui se firent, au xii* siècle, une guerre acharnée. Les réactionnaires demandaient le retour pur et simple au texte ancien, et l'abandon de tous les commentaires, même de ceux consignés dans l'édition des classiques de l'an 687, comme étant déjà entachés d'hétérodoxie. Les progressistes, imbus de philosophie indienne, étaient au contraire pour qu'on ajoutât des commentaires nou- Acaux, dans lesquels on systématiserait les propositions éparses du texte intangible, et les gloses des commentateurs anciens. Quelques-uns de ces progressistes sont à connaître. Au xi' siècle, Chao-yong,

TCHEOU-TOEN-I, TCHANG-TSAI, IcS dcUX frèrCS T'CHENG-

HAO et T'cHKNG-i, Se-ma-koaxg. Au XII* siècle, Tchou- Hi qui les résuma, et qui enchérit siu- tous. La lutte s'envenima à l'extrême. Tour à tour les deux partis en appelèrent à l'autorité impériale, au bras séculier, La politique ayant incliné les empereurs vers les réactionnaires, ceux-ci usèrent de leur faveur pour éci-aser leurs adversaires. En 1)78. ils obtinrent de l'empereur Hiao la condamnation des commentaires nouveaux de T'cheng-i. Le verdict porte : « Abandonnant le texte des Classiques, les Lettrés ne s'occupent plus que de philosophie abstraite, et passent leur temps à combattre, à coups d'expressions inintelligibles, des idées insaisissables. Qu'il leur suflise d'apprendre l'interprétation traditionnelle, et de se bien conduire ! » Tchou-hi et ses amis ayant appelé leur parti YEcole de la Voie, les réactionnaires se jugèrent par là qualifiés implicitement de dévoyés. Poiu- se venger, ils sollicitèrent et obtinrent un décret impérial, qui appela le parti de Tchou-hi Ecole de mensonge. Le maître fut persécuté; ses disciples furent traités de clique perverse. Tchou-hi avait, comme Confucius, un caractère hargneux, qui servait mal sa cause, d'ailleurs mauvaise. Ses discours, prolixes ou violents, endormaient ou exaspéraient ses auditeurs. Le gouAernenient le fit surveiller de près. Il mourut, gardé jusque sur son lit de mort, en 1200, à l'âge de 71 ans. La vogue lui vint après s.a mort, comme à Confucius. Au moment où les Song allaient tomber du trône, l'empereur Li s'enticha des élucubrations de Tchou-hi. le nomma en 124 I Grand maître, le diplôma exégète authentique, classique idéal, plaça les tablettes des cinq principaux progressistes dans le temple de Confucius. C'était, en périssant, léguer à la Chine la peste. Les

CHINE

critiques modernes définissent ainsi l'œuvre de cet homme : « Tchou-hi, qui a^ait constaté le rôle que la philosophie joue dans les livres bouddhistes, en inventa une analogue pour expliquer les livres confucianistes. La Chine n'avait eu jusque là aucune philosophie. Sachons gré à Tchou-hi d'avoir comblé cette lacune. » Eh bien, non! L'homme néfaste qui enseigna l'athéisme, un monisme matérialiste dynamiste, cet homme-là ne mérite pas que son pays lui en sache gré.

XI. Sous les Song. Le Tchouhisme. — Voici le système, resté officiel jusqu'à nos jours. Pas de Dieu, pas de Souverain, pas de Juge, pas de Providence, quoi qu'en aient dit les anciens. L'univers, et tous les êtres qu'il contient, sont composés de deux principes coéternels, distincts mais inséparables, // la norme, et k'i la matière. Inhérente à la matière, la norme est le principe de l'être, de la Aie, de toutes les actions et évolutions. La matière est le substratum de la norme, le principe de la diversité des espèces et de la distinction des individus. Sous l'impulsion de la norme, la matière évolue en deux i^hases alternatives yin et ycing. La norme s'appelle aussi t'ai-ki, le grand axe, parce qu'elle meut tout; et ou-ki, parce qu'elle est imperceptible. La norme est une, infinie, éternelle, immuable, inaltérable, homogène, nécessaire, aveugle, fatale, inconsciente, inintelligente. Restant toujours une, et toujours la même, elle se termine dans tous les êtres. La portion limitée de la matière infinie, qui constitue tel individu, définit, en la retenant poiu" la durée de son existence, la terminaison de la norme universelle dans cet individu. Cette terminaison se retire dans l'unité, dans le tout, dont elle ne s'était jamais séparée, au moment où l'indi- \'idu cesse d'être, par suite de l'altération de sa matière. La vai'iété des êtres provient de ce que le lot de matière plus ou moins fine d'un chacun, a offert plus ou moins de perfectibilité, ou opposé plus ou moins d'inertie, à l'influence de la norme. Les êtres sortent du grand tout et y rentrent, comme les godets d'une noria montent du puits et y redescendent, la roue de l'évolution déroulant une chaîne sans fin. — Les deux âmes de l'homme sont toutes deux matérielles, la supérieure aussi bien que l'inférieure. Produites par condensation, elles finissent par se dissiper, comme la fumée se dissipe quand le feu s'est éteint. Dire qu'une âme siu-vit après la mort, c'est une erreur bouddhique, a dit Tchou-hi cent fois. « Il en est de l'àme comme d'un fruit, qui mûrit, puis blettit, puis se décompose. Quand un homme a été sage, quand il a vécu jusqu'au terme de ses jours et est mort content, son àme déjà blette se décompose aussitôt. Tels les Sages célèbres, qui n'apparurent jamais après leur décès. C'est qu'ils étaient morts à point, fruits blets qui se décomposèrent immédiatement. Tandis que l'àme de ceux qui sont morts avant le temps n'étant pas mûre, l'àme de ceux qui, comme les bonzes, ont trop médité étant trop coriace, la dissolution n'est pas immédiate. De là les apparitions, les revenants; survivance éphémère qui ne dure pas... Les âmes des ancêtres n'existent plus, quoi qu'en disent les anciens livres. Le culte que les descendants leur rendent, n'est que profession de reconnaissance pour l'acte génératif par lequel les ancêtres leur ont transmis la vie. Il en est des générations des hommes comme des vagues de la mer. Chaque vague est elle-même, mais toutes sont des modalités de la même eau. Moi qui suis aujourd'hui, je suis une modalité de la norme et de la matière universelles. Mon ancêtre fut lui aussi, en son temps, une modalité des mêmes éléments. Il n'est plus. Les éléments restent. Je suis en communion

avec lui, par communion de norme et de matière. De même, le ciel, la tei-re, tous les êtres, étant composés de norme et de matière, le ciel, la terre et tous les êtres son un avec moi. Je puis appeler le ciel mon père, la terre ma mère, tous les êtres mes frères, car tous me sont unis, tout l'univers est avec moi un être unique. » — La norme est inconsciente, la matière est inintelligente ; mais, dans l'homme, le cœiu' matériel, mù par la norme, produit l'intelligence, la perception, la moralité. L'intelligence jaillit de la matière, par éclairs, comme le feu du briquet. Ces éclairs d'intelligence causent les émotions, vibrations du composé. Quand l'émotion, et l'action qui suit, se tiennent dans les limites de la convenance naturelle, il y a bien. Sinon, il y a, non pas mal, car le mal n'existe pas; mais il y a pas bien, parce qu'il y a excès ou déficit. — Dans les êtres divers, la norme manifeste des nuances diverses, qui sont leurs qualités, leurs vertus. Ainsi dans l'homme, la norme s'épanouit en bonté, équité, déférence, prudence, loyauté. Si cet épanouissement est imparfait, c'est que des impuretés de la matière l'ont entravé. — C'est tout ! Le système que celui de Tchou-hi rappelle le plus, à première vue, est le panthéisme natiu-aliste de Schelling. Certaines comparaisons imagées qu'il emploie sont cause de cette illusion. Mais l'examen approfondi des définitions cpi'il donne de la norme, la dissipent, et obligent de conclure que le système de Tchou-hi est inférieur au panthéisnie. C'est un matérialisme dynamiste, fait de matière et de force, dans le genre de Haeckel.

Page 1