XLVIII, L-LII
Ce sont des prodiges analogues qu'invente VEvangile de Nicodème, dès qu'il s'écarte des données canoniques, en racontant les derniers jours du Sauveur. Tel le mii'acle des enseignes, qui, d'elles-mêmes, malgré tous les efforts des porte-étendards, s'incli nent sur le passage de l'Homme-Dieu, chap. i.
Idée de la grandeur de Marie et de Joseph. — A la divinité de Jésus se rattache la dignité incomparable de sa Mère et celle de son père nourricier. Cette idée encore a inspiré maintes pages des évangiles apocryphes.
L'on a voulu d'abord célébrer la virginité de Marie. Marie est vierge dans la conception de Jésus : il en faut une manifestation publique, et l'on invente l'épreuve des eaux amères. Elle est vierge dans l'enfantement du Sauveur : l'on tient à faire constater dûment le miracle. Elle a dû rester vierge toujours : les personnages appelés « frères de Jésus » sont attribués à un mariage antérieur de Joseph qui, devenu veuf, aiu>ait épousé Marie à l'âge de quatre-vingtdix ans. Protévangile de Jacques, chap. ix, xvx, xviii, XIX ; Pseudo-Matthieu, chap. viii, xii. xiii; Histoire de Joseph le charpentier, chap. xiv.
L'idée de la grandeur de Marie fait également environner de prodiges son enfance et surtout son bienheiu-eux trépas. Les apôtres survivants sont transportés instantanément à son lit de mort; ceux qui sont défunts ressuscitent ; les Juifs méditent de brûler sa maison, mais sont eux-mêmes consumés par un fevi vengeur. Passage de Marie.
Enfin, un décor non moins merveilleux illustre les derniers moments de saint Joseph. Lorsqu'on vient ensevelir le glorieux patriarche, impossible de détacher son linceul; celui-ci a iJris la rigidité du fer et apparaît sans couture. Histoire de Joseph le charpentier, chap. xxvii.
2. — Contraste avec les Evangiles canoniques. — Il suffit de mettre ces fictions tendancieuses en regard de nos récits traditionnels pour voir combien différemment, et combien plus authentiquement, les Evangiles canoniques représentent la divinité de Jésus, la manifestation de son origine et celle de ses pouvoirs surnaturels.
Saint Matthieu et saint Luc entourent, eux aussi,
APOCRYPHES
lie miracles la naissance du Sauveur; mais ces miracles ne ressemblent en rien aux tours de sorcellerie, aux exhibitions g:rotesques, aux démonstrations ridicules, qui abondent dans les apocryphes, mêlés à de o-rossiers anachronismes et à des erreurs de représentation manifestes. Ils sont tels qu'on est en droit de les attendre si Jésus est vraiment, dès l'origine, le Christ Fils de Dieu.
L'éclat qu'ils projettent sur son berceau est d'ailleurs compensé par des ombres étonnantes. Des anges le révèlent à des bergers, mais lui-même est représenté petit enfant, enveloppé de langes, dans une crèche, méconnu et repoussé du monde, ses parents n'ajant ])u trouver de place au caravansérail de Bethléem. Une étoile merveilleuse lui amène des mages de l'Orient, mais aussitôt après il faut qu'il fuie au plus vite : la colère d'Hérode le menace, et il doit s'y soustraire par l'exil. Jamais nos apocryphes n'auraient introduit ces traits d'humilité surprenante; la preuve en est cju'ils n'ajoutent pas un seul détail de ce genre et que tout ce qu'ils tirent de leur fond est pour rehausser la grandeur de Jésus. Lorsque furent rédigés les Synoptiques, l'Eglise se représentait depuis longtemps le Christ comme vrai Fils de Dieu, ayant préexisté à sa venue sur la terre et désormais immortel dans la gloire céleste : si donc nos évangélistes avaient écrit d'imagination ou reproduit le travail de la foi à leur époque, n'auraient-ils pas imprimé à leur œuvre le cachet que nous trouvons aux compositions apocryphes? Le fait qu'ils représentent tout autrement la naissance de Jésus, son exil en Egypte, sa vie cachée à Nazareth, est une garantie très sérieuse d'historicité.
Les Evangiles canoniques témoignent également en faveur de l'enfantement virginal de Marie; mais quelle différence encore dans leur manière de faire valoir ce glorieux mystère!
Il est impossible de ne pas être frappé par la sobriété de saint Luc dans le récit de l'Annonciation, la réserve de saint Matthieu à propos du doute de Joseph, l'étonnante discrétion que les deux évangélistes attribuent à la Vierge et à son chaste époux. Rien, dans le cours de la vie publicjue racontée par nos écrivains sacrés, ne vient mettre en lumière le fait de la naissance Airginale. Au contraire, on ne craint pas de dire et de répéter que Joseph passe pour être le père de Jésus et que, dans l'entourage du Sauveur, on parle de ses frères et de ses sœurs. Dans ce ministère public, Marie elle-même n'a qu'un rôle très effacé. Ni saint Matthieu ni saint Luc, qui savent sa dignité incomparable, ne cherchent à la tirer de l'ombre relative où il a plu à son divin Fils (le la laisser. Ils ne dissimulent rien de l'attitude extérieure du Christ à son égard; ils ne suppriment aucune de ces paroles mystérieuses qui paraissent diminuer la grandeur de la Vierge, et ne songent iiiênie pas à en corriger l'effet. C'est, en face de la jiréoccupation doctrinale des apocryphes, la preuve de l'absolue loyauté de nos historiens sacrés.
D'une façon générale, les évangiles apocryphes, par l'impression qu'ils donnent du fantastique et de l'arliliciel, font plus vivement sentir ce <jue les canoniques, dans leur ensemble et dans leurs détails, contiennent de sincère et de réel. C'est la manifestation du vrai par la comparaison du faux, la mise en évidence de riiistoire par le contraste de la contre-façon.
« On remarquera, écrivait Renan dans V Introduction à sa Vie de Jésus, l'i' édit., 18G7, p. lxxxviii, que je n'ai fait nul usage des Evangiles apocryphes. Ces compositions ne doivent être en aucune façon mises sur le même pied rpie les Evangiles canoni- ^lues. » « C'est, répète-t-il ailleurs, Vl-Jf^lise c/irétiennc, 2= édit., 187g, p. 5o5, faire injure à la littérature
chrétienne que de mettre sur le même pied ces plates compositions et les chefs-d'amvre de Marc, de Luc, de Matthieu. »
Deuxième GROUPE : jE'rf/Tz^/'/es apocryphes, fragmentaires ou perdus, du II' siècle.
Notice. — Notre deuxième groupe comprend i4 évangiles apocryphes que les critiques sont unanimes à regarder comme des compositions du ne siècle.
Dix sont totalement perdus. Nous savons seulement qu'ils circulaient parmi les sectes gnosticiues entre les années i5o et 200. Sur ces dix évangiles, cpiatre portent le nom de gnostiques fameux : ce sont les E\'angiles de Cérinthe, de Basilide, à'Apelles et de Valent in. Six autres sont marqués au nom d'un apôtre : ce sont les Es-angiles d'André, de Barthélémy, de Thaddée, de Judas l'Iscariote, de Matthias et de Barnabe.
Restent donc quatre écrits, dont nous possédons des fragments, plus ou moins considérables, qui nous permettent de nous en faire une idée et de conjecturer ce que devaient être les évangiles, aujourd'hui perdus, qui avaient cours avec eux dans les mêmes milieux. Ce sont :
1° UEs'angile de Marcion, rédigé entre 11b et i^o. Au témoignage de saint Irénée, Contra IIaer.,\, xxvii, et III, XII, Marcion n'aurait fait que mutiler et abréger l'Evangile de saint Luc selon ses tendances gnostiques. Ce que l'on connaît de son œuvre par les nombreuses citations des écrivains ecclésiastiques, en particulier de Tertullien, confirme décisivenient cette appréciation, aujourd'hui admise de la généralité des critiques. Cf. Zahn, Geschichte des Aeutest. Kanons, t. I, p. 6;4 sq.
2° L'E^'angile des douze apôtres, connu d'Origène, date probablement de la fin du 11* siècle. Les fragments que nous en a conservés saint Epiphane, Ilaer., XXX, i3-22, sont étroitement apparentés avec les Evangiles canoniques, particulièrement avec celui de saint Matthieu, sauf deux où sont exprimées les tendances antisacrificielles et les pratiques végétariennes de la secte ébionite, dite des Elkasaïtes. On peut donc souscrire pleinement au jugement de saint Epiphane, qui voyait dans cet écrit une falsification de l'Evangile de saint Matthieu, adapté par les Elkasaïtes à leurs préoccupations de secte. — Fragments dans Harnack, op. cit., 1" part., t. I, p. 200 sq.; Nestlé, iVoi'/ Testamenti graeci supplementuni, Leipsick, 1896, p. ^5, ;;6; Preuschen, Aiitilegomena, Giessen, 1905, p. 10 sq.; fragments coptes édités par Ré- ■\illoiit, Patrologia orientalis, 11, 2.
3" \JE\'angile selon Philippe est de la même épo- (|ue. Saint Epiphane le montre en usage dans des cercles gnostiques égyptiens. Il en reproduit une sentence qui accuse des idées fort étranges sur les épreuves (pii attendent l'àme, après la mort, dans la traversée des divers cieux, et en même temps des tendances nettement hérétiques touchant la légitimité du mariage. — Fragment dans Ilarnack, op. cit., Il' part., t. I, p. 5g2; Nestlé, op. cit., p. 74 ; Preuschen, op. cit., p. i5.
4° L'Eiungile selon Pierre, mentionné expressément ])ar Séra])ion, évèfjue d'Antioche, vers 190, dans ilusèbe, I/ist. eccl., VI, xii, est rapporté par les criticjues soit à la période iSo-i^o, soit à la période iio-i3o, suivant qu'ils admettent ou non son utilisation i)ar saint Justin. Un fragment de cet évangile a été découvert, en 188G, à Aklimim (Haute-Egypte), par la mission archéologiqiu- française, et publié en 1892 jiar M. Rouriant. Ce « fragment d'Akhmim » contient le récit de la Passion, à i)artir du moment où Pilate, se lavant les mains, livre Jésus, et il se poursuit jusqu'après la résurrection, à l'apparition
APOCRYPHES
de l'ange aux saintes femmes. L'examen de ce morceau a amené M. Zahn, Das Es-angeliiini des Petriis, Erlangen, 1893, p. li", à conclure que l'évangile apocryphe dérive purement et simplement de nos quatre Evangiles traditionnels, librement arrangés et dramatisés. Mais on y trouve aussi trace de tendances docétiques. En particulier, le pseudo-Pierre représente riiumanité du Sauveur insensible à la souffrance, et le Christ abandonnant sur la croix cette apparence d'humanité pour remonter au lieu d'où il est venu. Cela s'accorde avec ce que Sérapion écrivait à l'Eglise de Rhossus : l'évangile était particulièrement affectionné des docètes, et plusieurs fidèles, pour l'avoir lu, s'étaient laissé induire à leur hérésie. — Le texte dans Nestlé, op. cit., p. 68; Preuschen, op. cit., p. 16-20.
Appréciation. — Les apocryphes du second groupe, pas plus que ceux du premier, ne sauraient soutenir la comparaison a^-ec les Evangiles canoniques. Ils sont de composition notablement plus récente, puiscfue le plus ancien d'entre eux, YEvangile selon Pierre, date tout au plus de la période iio-i3o. Harnack, op. cit., \" part., t. I, p. 12; II' part., t. I, p. 474- Tous paraissent de simples remaniements de nos écrits sacrés.
Certains de leurs éléments propres sont manifestement inspirés par les préoccupations hérétiques du docétisme ou de la gnose. Dans le reste, ils ne s'écartent des données canoniqties que pour broder sur leur thème des développements fantaisistes, nettement tendancieux, parfois extravagants, et où ne manquent pas de graves erreurs de représentation. Ainsi le pseudo-Pierre imagine Hérode siégeant à côté de Pilate, avec droit de préséance sur le gouverneur. A l'en croire, les soldats cjui montaient la garde près du tombeau en virent sortir trois hommes, les deux premiers soutenant le troisième; une croix les suivait; les deux premiers atteignaient de la tête jusqu'aux cieux, celui qu'ils conduisaient par la main dépassait les cieux. Nous sommes loin, on le voit, de la pure et saine littérature évangélique.
Ce contraste même fait ressortir l'incomparable supériorité de nos Evangiles traditionnels. Anachronismes grossiers et embellissements tendancieux de la légende ne font qu'accuser fortement avec quelle exactitude nos écrits sacrés décrivent la Palestine contemporaine de Jésus, et à quel point leurs récits sont demeurés étrangers au travail proprement dit de l'imagination.
D'autre part, les traits de docétisme, rencontrés dans l'Ei-angile selon Pierre, montrent bien quelle tentation ce fut de bonne heure, pour ceux cjui tenaient moins fermement à la vérité de l'histoire, de sacrifier l'humanité du Christ à sa divinité. La tentation était bien naturelle déjà à l'époque de nos rédactions canoniques, puisque dès le temps de saint Paid l'Eglise avait la plus haute idée du Christ, Fils de Dieu, descendu du ciel pour prendre la nature d'homme. Comment se fait-il que Synoptiques et quatrième Evangile ne dissimulent absolument rien de ce qui atteste le plus sensiblement la réalité humaine de Jésus, pas plus dans sa passion et dans sa mort que dans sa vie? Cela ne s'explique que par leur fidélité d'historiens.
Une dernière chose fort digne de remarque est que nos apocryphes du 11' siècle, quand ils ne sont pas simplement marqués aux noms des chefs gnostiques qui les patronnaient, sont invariablement placés sous le couvert d'un apôtre et que cet apôtre est mis très expressément en relief comme auteur de l'œuvre qu'on lui attribue. XinsiVEi'angile des douze apôtresne manque pas d'employer la première personne du pluriel, lorsque les douze paraissent en scène : « Il fut un homme appelé
Jésus, qui avait environ trente ans; c'est lui qui 1 nous choisit. « De même est-ce Pierre qui est censé fournir le récit dans l'Evangile qui porte son nom. ' « Quant à jnoi, Simon Pierre, avec André, mon frère, nous prîmes nos filets et nous rendîmes à la mer. » Cette particularité atteste l'intérêt qu'offrait aux yeux des chrétiens le témoignage des disciples immédiats du Christ. Mais la préoccupation qu'a l'écrivain d'en instruire clairement le lectetir traliit le faussaire. Double circonstance tout à l'avantage de nos écrits sacres.
De nos quatre Evangiles canoniques, en effet, deux portent le nom de simples disciples d'apôtres, à peine connus : saint Marc et saint Luc. N'aurait-on pas rapporté lieaucoup plutôt le premier à saint Pierre, le second à saint Paul, si l'on ne s'était pas tenu uniquement à la réalité des faits? Seul, le souci de la vérité a pu imposer l'attribution aux disciples obscurs, ' de préférence aux maîtres glorieux.
Le premier Evangile lui-même n'est mis en rapport qu'avec un apôtre, en somme, fort secondaire, si l'on a égard seulement au rôle qu'il a joué dans l'Eglise primitive. D'autre part, si plusieurs particularités de cet écrit, comme celles des chapitres x, 3, et xi, g, s'accordent bien avec son attribution à saint Matthieu et la suggèrent, elles ne ressemblent en rien aux indications positives et évidentes que sont contraints d'employer les faussaires pour suppléer au manque complet de témoignage extérieur.
Quant au cjuatrième Evangile, il se trouve, à vrai dire, attribué à un apôtre privilégié; mais il n'est pas moins incontestable que cette attribution est présentée dans le li^re de la manière la plus discrète. Jean n'est désigné par son nom, ni dans le corps de l'ouvrage, ni dans l'appendice. Partout on parle de lui à la troisième personne. Il faut une exégèse attentive et minutieuse pour se rendre compte que c'est bien l'auteur de l'Evangile qui s'identifie au disciple aimé de Jésus, en xix, 35, et xxi, 2^; que ce disciple est bien un apôtre, et que cet apôtre est saint Jean. Le contraste de cette réserve avec l'ostentation des apocryphes est une véritable garantie d'authenticité.
Troisième grovpv:: Evangiles prétendus rivaux des canoniques. — Il nous reste à examiner deux évangiles dont quelcjues critiques émettent encore l'hypothèse qu'ils contiendraient un reste de tradition parallèle à celle des Evangiles canoniques, et qu'ils auraient été un moment appréciés dans l'Eglise à l'égal de ces derniers. Ce sont : VEvangile selon les Egyptiens et l'Evangile selon les Hébreux.
Notice. — i" L'Evangile selon les Egyptiens avait cours dans les milieux hérétiques des 111° et ive siècles. Saint Epiphane, vers 377, Ilaer., lxii, 2, le donne comme une des sources principales d'où les Sabelliens tiraient leur doctrine hétérodoxe d'une seule personne en Dieu, manifestée sous trois aspects ou modalités. Entre i55 et 234, l'auteur des Philosophoumena, v, 7, atteste que les gnostiques Naasséniens le citaient à l'appui de leurs théories touchant les diverses transformations de l'àme, ou la métempsycose. Clément d'Alexandrie, vers 176-200, le montre aux mains de Cassien, le chef des gnostiques encratites, de Théodote, disciple du gnostique Valentin, et en cite à plusieurs reprises, Strom., m, 6, 9, i3, un passage dont les encratites s'autorisaient pour condamner le mariage. Antérieurement à Clément d'Alexandrie, nous ne trouvons pas de mention expresse de l'Evangile selon les Egyptiens, mais un passage, semblable à celui qu'il cite comme étant de cet apocryphe, se rencontre, sous une forme plus sobre et sans indication de provenance, dans un écrit du milieu du 11' siècle, connu sous le nom de
APOCRYPHES
Ile Epitre de saint Clément, xii. M. Harnack pense nue celte dernière citation est bien prise, en effet, dans lEvangile selon les Egyptiens, et il en conclut que cet apocrjphe doit être antérieur à l'an i3o. D'autres critiques, comme MM. Zalin. Resch. estiment que la citation de la 11"= Epitre de saint Clément est empruntée à une autre source, dont dépendrait, directement ou indirectement, notre apocryphe luimême, si bien que celui-ci pourrait dater simplement des années i4o-i5o. — Fragments dans Harnack, op. cit., 1" part., t. I, p. I2 sq. ; Nestlé, op. cit., p. 72 sq. ; Preuschen, op. cit., p. 2, 3.
2° L'E^'aiigile selon les Hébreux est mentionné, au début du V siècle, par saint Jérôme, Contra Pelag., III, 2, comme un ouvrage rédigé en langue syro-chaldaïque ou araméenne, mais écrit en lettres hébraïques. Il se trouvait, nous dit-il, De vir. ilL, 3, aux mains des Nazaréens. Lui-mêu;e le considérait comme l'Evangile hébreu de saint Matthieu. 11 prit la peine, Jn Matth., xii, i3, d'en faire en grec et en latin des traductions cjui, malheureusement, ont péri comme le texte original. Seuls, quelques fragments en subsistent dans le reste de ses œuvres. Origène, dans la première partie du iii« siècle, connaissait l'Evangile selon les Hébreux et nous en a conservé deux passages. In Joan., 11, 6; In Matth., xv, i^. Un peu auparavant. Clément d'Alexandrie, Sfroni., 11, !i5, le nomme à son tour et en cite une sentence. Enfin, dès la première moitié du ii^ siècle, Papias raconte l'histoire d'une femme accusée de noml)reux péchés devant le Seigneur, histoire qu'Eusèbe, Ilist. eccL, III, XXXIX, nous dit se trouver également dans notre apocryphe, et saint Ignace, Ad Sinrm., m, i, 2, cite une parole du Christ ressuscité que saint Jérôme, I)e yir.ill., XVI, déclare être empruntée à l'évangile hébreu, traduit par lui récemment. Dans ces conditions, l'Evangile selon les Hébreux serait vraisemblablement antériem- au ii^ siècle. M. Harnack a pu le dater de la période 65- 100. — Fragments dans Harnack, op. cit., I"part., t. I, p. 6-10; Nestlé, op. cit., p. 76-81 ; Preuschen, op. cit., p. 4-9-
Appréciation. — A en croire M. Harnack, op. cit.. Ile part., t. I, p. 620 sq., l'Evangile selon les Egyptiens renfermerait une tradition indépendante des Evangiles canoniques et parallèle, bien qu'on ne puisse déterminer de combien la rédaction de cet écrit est antérieur à i3o. L'Evangile selon les Hébreux contiendrait plus sûrement encore une forme de tradition originale, contemporaine des rédactions synoptiques, ibid., p. 625 sq. Le critique pense, d'autre part, ihid., p. 681-700, que ces deux apocryphes, et l'Evangile selon Pierre lui-même, auraient d'abord été reçus dans les Eglises à l'égal de nos quatre Evangiles traditionnels. Ceux-ci n'auraient acquis leur caiioiiicité exclusive, ne seraient devenus l'Evangile (juatlriforme oUiciel, le tétramorphe sacré, que vers l'an i5o en Asie, et, dans le reste de l'Eglise, entre i5o et 200.
Cette théorie fût-elle solidement établie, il importe de le remarquer, il ne s'ensuivrait aucune dépréciation véritable de nos qiuitre Evangiles. Ni leur ancienneté, en elfet, ni leur liistoricité, ni leur canonicité actuelle, ne peuvent avoir à soullrir de ce que se seraient constitués, à la même épcxpie, des écrits parallèles, ayant contenu semblable et même valeur.
Mais l'hypothèse n'est rien moins (m'assurée.
I. — Au point de vue de Vhistoricité. — De Y Evangile selon les Egyptiens, nous l'avons vu, on ne trouve pas de trace avant la seconde moitié du 11^ siècle. Quelle que soit son origiiu', il est certain qu'au témoignage de saint Ei)iphane, d'Origène et de Clément d'Ab'xandrie, l'ouvrage était en \ ogue dans les milieux hérétiques de leur temps. Bien plus, le
livre lui-même devait être héréticpie dans son contenu. Les fragments qui nous en ont été conservés montrent qu'il renfermait les sentences les plus étranges sur la nature de l'àme et la légitimité du mariage. A supposer donc — chose impossible à vérilier — qu'il ait été rédigé avec un certain nombre d'éléments anciens et des traditions primitives, il faut reconnaître que ces éléments anciens y ont été fortement mélangés de nouveautés bizarres et suspectes. Dans ces conditions, l'ouvrage ne pourrait soutenir sérieusement la comparaison avec les Evangiles canoniques, pour la pureté et la primitivité du contenu.
Il faut en dire autant de VEvangile selon les Hébreux. L'origine de cet écrit est assez mystérieuse. On a les meilleures raisons pour douter qu'il se rattache à l'Evangile primitif hébreu, attribué à saint Matthieu. Un examen attentif des fragments existants tend à persuader que c'était beaucoup plutôt une traduction araméenne de notre premier Evangile grec canonique, faite fort librement, abrégée en certaines parties, glosée en d'autres d'une manière très tendancieuse, et mêlée de détails reposant peutêtre sur un certain fond traditionnel ou simplement créés par l'imagination. On ne peut plus grotesc[ue est le passage qu'Origène a relevé : « Ma mère, l'Esprit Saint, me saisit par un de mes cheveux, et me transporta sur la grande montagne du Thabor. » De telles fantaisies recommandent fort peu le document cjui les contient. Rien ne permet de le comparer, pour la valeur historique, à nos écrits sacrés. Cf. P. Batiffol. Six leçons sur les Es-angiles, !\^ édit., Paris, 1897, p. 37; V. Rose, Etudes sur les E\'angiles, Paris, 1902, p. 22 sq.
2. — Au point de \'ue de Vusage dans les Eglises. — M. Harnack fait grand état de ce que les Evangiles selon les Hébreux et selon les Egyptiens sont cités encore, vers l'an 200, par Clément d'Alexandrie, de ce que à Rome, vers 166, la 11^ Epitre de saint Clément utilise le second de ces évangiles, enfin de ce que l'Evangile même selon Pierre, exploité jjar saint Justin à Rome, vers i5o, était encore lu dans l'Eglise de Rhossus, avant la lettre de Sérapion, en 206.
Mais cette utilisation partielle des apocryphes n'inqilique aucunement qu'ils aient été mis par les écrivains qui les citent sur le même pied que les canoniques. La jn-euve en est que Clément d'Alexandrie, tout en citant à plusieurs i*eprises un passage de l'Evangile selon les Egyptiens et une fois l'Evangile selon les IIéi)reux, ne s'en tient pas moins très fermement aux quatre Evangiles traditionnels, qiu^ seuls il reconnaît comme approuvés par l'Eglise. Il a soin de noter que l'Evangile selon les Egyptiens est aux mains de gnosti<iues, comme Cassien etThéodote, et qu'il se trouve en dehors des k quatre Evangik's (jui nous ont été transmis. » De même, Sérapion n'avait permis aux fidèles de Rhossus de lire l'Evangile selon Pierre que pour donner satisfaction à ceux qui goûtaient cet écrit, et parce qu'il le croyait exenqit d'errcui-. 11 avait si peu prétendu l'égaler aux autres, qu'il n'eut la pensée de le lire lui-même qu'en apprenant les al)us auxcpiels avait prêté sa doctrine.
On conquend donc bien que tel ou tel apocryphe ait pu être admis çà et là, et utilisé pendant un certain temps, sans cpie cela ait nui le moins du monde à la canonicité pratique des Evangiles traditionnels. C'est ainsi que les écrivains et prédicateurs du moyen âge ont exploité les conceptions fantaisistes des IV' et V' siècles, sans le moindre préjudice pour leur foi en l'autorité exceptionnelle de nos quatre Evangiles. Cf. A. Loisy, Histoire du canon du N. T., Paris, 1891, p. 86-87.
La fortune du tétramorphe a tenu à ce que chacun
APOCRYPHES
de ses quatre Evangiles constitutifs avait une origine connue dans les Eglises, dûment contrôlée et garantie par le témoignage vivant de la tradition. Trois s'étaient présentés, dès la seconde moitié du i" siècle, sous l'autorité de personnages apostoliques, dont le rapport avec leur œuAre respective fut dès l'abord aisé à vérifier. Lorsque parut le quatrième Evangile, l'autorité de l'aptMre saint Jean, qui le couvrait, le fit recevoir sans hésitation dans les communautés chrétiennes et associer aussitôt aux trois Evangiles antérieurs. Du coup le principe du tétramorphe était posé. Mais il n'y a évidemnu^nt pas lieu dètre surpris si cette acceptation pratique des quatre Evangiles, que recommandait leur apostolicité, n'a pas été immédiatement et impitoyablement exclusive de tous écrits analogues. Encore est-il à noter que l'usage des apocryphes, même à l'époque la plus ancienne, paraît avoir été fort restreint et quelque chose d'isolé et d'accidentel. Cf. A. Jiilicher, Eittleitiing in das iV. T., 3^ édit., Tubingue, 1901, p. 407.
On peut donc conclvire qu'en définitive, les évangiles apocryphes rendent témoignage à la prééminence de nos Evangiles canoni(pies dans l'usage de l'Eglise chrétienne des premiers jours, comme ils attestent la dignité incomparable de leur origine et font ressortir l'immense supériorité de leur contenu.
Ouvrages a consulter. — C. Tischendorf, De E^'angeliorum apocrvphorum origine et usii, La Haye, i85i. — J. Variot, Les Evangiles apocryphes, histoire littéraire, Paris, 1878. — A. Harnack, Geschichte der àtlchristlichen Litteratur, II' part.. Die Chronologie, 1897, t. I. p. ôgo sq. — J. G. Tasker, art. Apocryphal Gospels, dans le Dicfionarr ofthe Bible, de Hastings. Edinburgli, 1904, t. V, p. 420 sq. — AUan Menzies, art. IIebre^\s {Gospel according to the). ibid., p. 338 sq. — M. R. James, art. Apocrypha, § 26. 27, dans ïEncrclopaedia biblica, de Cheyne, London, 1899, t. I, col. 258 sq. — P. Batiffol, art. Evangiles apocryphes, dans le Dictionnaire de la Bible, de Yigouroux, Paris, 1899, t. II, col. 2114 sq. ; art. Egyptiens {Evangile des), ibid., col. 1625 sq. — F. Yigouroux, art. Hébreux {Evangile des), ibid., t. III, col. 552. — M. Lepm,J::vangiles canoniques et évangiles apocryphes (collection Science et Religion), 2e édit., Paris, 1907. — Sur les Logia, voir Wessely, dans Patrologia Orientalis, IV, 3, 1908. — Les principaux ouvrages concernant les points spéciaux ont été mentionnés au coiu-s de l'article. M. Lepin.
B. Actes apocryphes des apôtres. — Ces écrits, sans portée dogmatique ni vues générales, nous peignent le milieu particulier, souvent hérétique, dans lecjuel et pour lequel ils ont été composés. Les plus anciens, d'après leur contenu et les témoignages extrinsèques, peuvent remonter à la fin du second siècle et avoir utilisé quelques anciennes traditions, mais, après le triomphe de l'Eglise sous Constantin, lorsqu'on chercha à mieux mettre en relief les antiques traditions de l'Eglise, on se mit à démembrer, à interpoler les anciens actes non canoniques qui ne furent guère conçus que comme matière à romans religieux ou d'aventure. Parmi ces derniers figurent les actes composés par Lucius Charinus (lye siècle) et condamnés par le pape Gélase, et l'histoire apostolique compilée par le pseudo Abdias au VI* siècle, cf. R.-A. Lipsius, Die apocr. Apostelgeschichten und Apostellegenden, Brunswig, 1883-1890 (étude d'ensemble sur tous ces apocryphes); F. Hennecke, Neutestamentliclie Apocryphen, Tubingue et Leipzig, 1904 (introd. et trad. allemande). Les textes ont été publiés et réédités par : Fabricius, Codex Apocryphus Novi Test., Hambourg. 1703; J. Ch. Thilo,
même titre, Leipzig, i832. C. Tischendorf, ^cia J^ostolorum Apocrypha, Leipzig, i85i. James, Apocrypha anecdota, Texts and Studies, t. II (1893) et V (1897). Lipsius et Max Bonnet, Acta Apostolorum Apocrypha, I, Acta Pétri, PauH, Thaddaei... Leipzig, 1891 ; "U, i, Passio Andreae..., Leipzig, i8g8, II, 2, Acta Thomae..., Leipzig, 1903. Wright, Apocryphal Acts ofthe Apostles, Londi-es, 1871 (version syriaque et traduction anglaise). E. W. Budge, The contendings of the Apostles, Londres 1899 (version éthiopienne et traduction anglaise). A. -S. Lewis, Acta mythologica Apostolorum, dans Horae semiticae III et lY, Londres, 1904 (version arabe et traduction anglaise). Nous suivrons le même ordre que ^I. Hennecke : I. Actes de S. Paul. 2. Actes de S. Pierre. 3. Actes de S. Jean. 4- Actes de S. André. 5. Actes de S. Thomas.
I. — Actes de S. Paul, a) S. Paul et Ste Thécle. Lorsque S. Paul annonçait la parole de Dieu à Iconium dans la maison d'Onésiphore, Thécle, fille df parents païens, eut occasion de l'entendre de sa fenêtre. Elle refusa de se marier, fut liArée aux bêtes féroces qui ne lui firent aucun mal; elle accompagna S. Paul, déguisée en homme, et fut guidée, par une nuée lumineuse, vers une caverne où elle passa soixante-dix ans. Ces actes sont cités parTertuUien. S. Jérôme, S. Ambroise.
b) Martyre de S. Paul.
D'après la rédaction grecque éditée par Lipsius (cf. Hennecke, p. 364-366 et 38o-383) et conservée aussi en syriaque (cf. F. Nau, Revue de l'Orient chrétien, III. 1898, p. 39 sqq.), un échanson de Néron, nommé Patrocle, tombe d'une fenêtre durant une prédication de S. Paul et meurt. S. Paul le ressuscite, il se fait chrétien avec d'autres serviteurs de Néron et celui-ci, irrité, fait décapiter S. Paul. — Ces actes ont pu être composés pour fournir une explication de la mort de S. Paul.
2. — Actes de S. Pierre. Forment encore une partie considérable de l'ancienne littérature chrétienne; ont pour but de raconter ses voyages, ses prédications, sa lutte contre Simon le magicien, sa mort, a) Les apocryphes Clémentins : Homélies et Récognitions, ne sont autre chose que- deux rédactions des « voyages )j de Pierre et peut-être de ses « prédications. » L'auteur qui usurpe le nom de S. Clément romain nous fait suivre Pierre de ville en ville, nous énumère ses actes, consigne ses instructions et nous amène jusqu'à Rome; cf. Migne, Patrul. gr., t. I et H. Sur ces ouvrages, Aoir le Dictionnaire de Théologie Yacant Mangenot à l'article Clémentins (apocryphes), b) Le texte copte, édité et traduit en allemand par M. C. Schmidt, Die alten Petrusakten dans les Texte und Unters, de Gebhardt et Harnack, nouvelle série, IX, I (1903), suppose qu'on demande à Pierre certain dimanche pourquoi il n'a pas gviéri sa fille paralytique. Afin de montrer la puissance de Dieu, il la guérit pour un temps, puis il raconte la cause de cette infirmité : Un homme riche, nommé Ptolémée, voulait l'épouser, c'est pour éviter ce mariage qu'elle devint paraljtique; Ptolémée en pleura au point de devenir aveugle, Pierre le guérit et vendit, pour en donner le prix aux pauvres, un champ cpie Ptolémée avait légué à sa fille. Cf. E. Hennecke, Yeîifes^ Apocr.. p. 383-386, 391-393. t) D'après les Actus Vercellenses. ancienne traduction latine conservée dans le ms. CYIII de la bibliothèque du chapitre de Yercelli, du VII* siècle et qui semble être une transcription d'un ms. du V* ou VI* siècle, Paul convertit à Rome une certaine Candida, femme de Quartus. Celui-ci ordonna à Paul de quitter Rome et Dieu lui suggéra d'aller en Espagne. Après son départ, Simon le magicien opère de grands prodiges en Italie, et le Christ apparaît à Pierre à Jérusalem et lui commande d'aller combattre
APOCRYPHES
Simon à Rome. Vient le récit des prodiges de Simon, de sa lutte avec Pierre et de sa mort lorsqu'il voulut prendre son vol dans l'espace. Après la mort de Simon, Pierre opéra de nombreuses conversions, en pai-ticulier celles des femmes d'Agrippa et d'Albinus et ceux-ci résolurent de le mettre à mort. Pierre voulut fuir, mais le Christ lui apparut et lui annonça qu'il allait mourir à sa place. Touché de repentir, Pierre rentra à Rome et fut crucifié la tête en bas. — Cette composition a pu être faite en Asie Mineure vers l'an 200; elle a été utilisée i)ar Commodien et sans doute par S. Ambroise ; la traduction latine du texte g-rec original a pu être faite au iv« siècle. Les actes de Pierre et Paul (Tischendorf, p. i-Sy) et l'histoire de saint Pierre dans l'histoire apostolique d'Abdias (Migne, Dict. des ap., II, col. 6f)5-';i6) en sont des remaniements.
3. — Actes de S. ■/?««. D'après l'édition de Max Bonnet, ^c/fl apost. apocv. II, i (1898), p. i6o-2i5, Jean vient de Milet à Ephèse et y opère divers prodiges : il ressuscite des morts, en particulier un prêtre de Diane qui se fait ensuite chrétien; il instruit les habitants et se rend à Sniyrne. Il revient à Ephèse et ressuscite Drusiana, épouse d'Andronicus ; il raconte comment le Sauveur l'a appelé et lui chante un cantique de louanges; il réunit les frères, rompt le pain, le leur distribue, se fait creuser une tombe près de la ville, y descend et meurt. Cf. Hennecke, Neutestam. Apocr., p. 432-459. — Ces actes semblent avoir été connus de S. Augustin et de Clément d'Alexandrie ; ils sont d'oi'igine gnostique et on peut jjlacer leur composition de i5o à 180; ils ont été remaniés sous le nom de Prochore au commencement du v' siècle, puis compilés par Abdias dans son histoire apostolique. Cf. Migne, Dict. des Apocr., II, col. 32'j-356. Voir aussi Actorum Johannis a Leucio conscriptoruin fraginentuin, dans Texts a/id Studies, Cambridge, 1897, V. p. 1-25.
4. — Actes de S. André. La plus ancienne rédaction serait conservée dans un ménologe du x' au xi° siècle conservé au Vatican (n" 808). Ce ms. est tronqué et déljute au milieu d'un discours qu'André, prisonnier à Patras en Acha'ie, tient aux lidêles. Le gouverneur ^Egeus propose à sa femme Maximilla de tirer André de prison si elle veut se réconcilier avec lui. André fait un long discours à Maximilla pour lui dire de ne pas accepter; il convertit aussi Stratoclès, frère d'^geus, et enfin il est crucifié.
— Deux fragments de ces actes sont déjà cités par Evodius d'Uzala, contemporain de S. Augustin.
— Plus moderne serait la lettre des prêtres et des diacres d' Acha'ie à toutes les Eglises, regardée comme authentique au viii* siècle en Espagne et en Gaule. Cf. Migne, Dict. des Apocr. II, col. 93-i5. Cette lettre se trouve dans Migne, /■'«<r. ^7-., t. I, et Tischendorf, Acta apost., Apocr., io5-i3i, elle est traduite en français dans Migne, Dict. des Apocr. ,11, col. 95-101, à la suite de la compilation d'Abdias, col. 07-92. — Plus modernes encore sont les actes de Matthieu et d'André, dans la ville des anthropophages, conservés en grec, Tischendorf, y/ffrt apost. apocr., it. i32-iG6, et traduits en sj'riaque et en arabe.
5. — Actes de S. Thomas. Jésus le vend comme esi lave à un envoyé du roi Gundofar. En se rendant aux Indes, ils aljordcnl dans une ^■iile où l'on nuirie la fille du roi.Tliomas récite une hymne en l'honneur des noces célestes. Arrivé dans l'Inde, Thomas fait un plan pour consliuire un palais royal, puis il donne aux pauvres l'argent (pi'il avait reçu jjour construire le palais. Le roi le condamne à mourir, mais sa sœur lui révèle (]ue Thomas lui a construit un palais dans le ciel et il le relâche.
Thomas s'avance plus loin vers l'est, il opère divers
prodiges : il ressuscite les morts et chasse les démons; il persuade à Mygdonia, femme du prince Charîs, de quitter son mari et la cour; il est jeté en prison, Mygdonia corrompt les gardes et vient recevoir le baptême ainsi que le général Syphor et toute sa maison. Il en est de même bientôt de la reine Tertia et d'un fils du roi. Thomas parait devant le tribunal du roi et, après de nouveaux prodiges, il est percé de quatre coups de lance et meurt. Ses amis l'enterrent dans le tombeau des rois. Quelque temps après, le fils du roi est guéri pai" la poussière du tombeau de Thomas et le roi, à ce prodige, se convertit aussi.
— La version syriaque avait seule conservé tout le texte des actes, quand M. Max Bonnet a pu trouver un ms. grec de Rome, complet lui aussi (Vallicellanus, 35). Cependant on est porté à regarder le syriaque comme l'original. Les hymnes que contient l'ouvrage semblent d'origine syriaque et, à moins qu'ils n'y aient été introduits après coup, il est probable qu'il en est de même de tout l'ouvrage. Celui-ci est de jjrovenance gnostique, sans doute d'Edesse, du commencement du m' siècle. On a même attribué les hyuines, sans preuves directes d'ailleurs, à l'école de Bardesane. — On remarquera que ces rédactions, regardées comme les plus anciennes, ont toutes un trait commun (hors Jean). Paul, Pierre, André, Thomas convertissent les femmes de hauts personnages et les amènent à refuser tous rapports avec leurs maris. Ceux-ci, pour se Acnger, font mettre les apôtres à mort. On comprend que l'on ait publié d'autres actes, soit pour corriger les tendances gnostiques ou hérétiques de ces premiers, soit simplement pour les conqîléter. Tischendorf, Acta Ap. Apocr., a publié encore les actes de Barnabe écrits par Marc, p. 64-74; les Actes de Philii^pe, p. 75-94 ; les Actes de Philippe en Hellade, p. 95-104 ; les Actes deBarthélemj-, p. 243- 260, et les Actes de Thaddée, p. 261-265. Voir aussi les actes de Philippe dans Tischendorf, Apucal. Apocr., p. i5i-i56, et Texts and Studies, 11, 3, p. i58-i63. Une collection éthiopienne d'actes des apôtres, éditée depuis par E. W. Budge, v. supra, a été traduite aussi par Malan, The Conflicts of the holy Apostles, Londres, 1871. Le chapitre relatif à S. Thomas a été reproduit avec le texte grec original correspondant dans Texts and Studies, Cambridge, 1897, t. V, i, p. 28-63. L'hymne syriaque sur l'àme, que l'on rapportait à l'école de Bardesane (v. supra), est repi'oduite et traduite dans le même volume, t. Y, 3, p. i-4o.
C. Lkttues apocryphes. — Une troisième lettre de S. Paul aux Corinthiens avec la demande des Corinthiens, a été publiée par Fabricius, Code.v Apocr. Aos-i Test., II, 791-796; III. 667-683, Hambourg, 1719; Carrière et Berger en ont publié une traduction latine trouvée dans un ms.de Milan dans la Correspondance apocryphe de S. Paul et des Corinthiens, 1891; on en a retrouvé aussi une traduction arménienne. Enfin on a rattaché ces deux lettres (celle des Corinthiens et la réponse de S. Paul) aux Acta Paiili.
— Beaucoup de manuscrits de la Bible portent, après la lettre aux Colossiens, une courte lettre aux Laodicéens, conservée seulement en latin mais connue de l'Eglise orientale dès le iv' siècle et qui doit donc se placer au jibis tard dans la première moitié du IH^ siècle; cf. Kcnucckc, Neutestam. Aj}ocr., p. i38-i4o.
— La correspondance de S. Paul avec Scncque est une composition relativement moderne, du x<^ au xi* siècle, mais S. Jérôme et S. Augustin ont connu des lettres qui circulaient sous ce titre dès le iv' siècle. — Enfin les Cypriotes ont imaginé une lettre de S. Paul et S. Barnabe adressée à leur premier évêque Iléraclide. Celle lellre est conservée fragmenlairement dans un
APOCRYPHES
ms. de Paris; cf. Revue de l'Orient Chrétien, 1907, p. 125-1 36. — On attribue à S. Pierre une lettre qui ligure en tète des liomélies pseudo-clémentines; cf. Migne, Patr. gr. , t. II. — On attribue aussi à S. Clément une seconde lettre aux Corinthiens dont certains défendent l'authenticité et deux lettres ad Virgines ; cf. Migne, loc.cil., t. I. Rappelons encore les lettres de N.-S. Jésus-Christ et d'Abgar, roi d'Edesse, et les lettres soi-disant tombées du ciel pour recommander la sanctilication du dimanche.
D. Caxons et ordonnances. — Les premiers règlements ecclésiastiques ont été mis sous le nom des apôtres et acceptés comme tels par diverses Eglises sous leur forme primitive ou i^lutôt après quelques remaniements. Ces écrits sont d'ailleurs excellents et témoignent de la discipline de l'Eglise à l'époque où ils ont été rédigés. Ce genre de littérature a été créé à l'imitation du concile des apôtres à Jérusalem et des règlements apostoliques qui furent alors édictés, Actes, xv, 6-29. Mentionnons : I. Les canons des Apôtres; 2. La doctrine (Didaché) des Apôtres; 3. L'enseignement (Didascalie) des Apôtres, l^. Les constitutions apostoliques.
1 . — Canons des Apôtres. Quatre-vingt-quatre (ou 85) sont conservés en grec et dans des traductions latines, syriaque, arabe et éthiopienne. Ils ont été regardés comme authentiques dans l'Eglise grecque et dans les Eglises orientales et ont servi de base aux codilicalions du droit canon. Ils traitent des ordinations et des empêchements canoniques, de la sainte eucharistie et des oblations, du mariage des clercs, de la Pàque, de la simonie, de la hiérarchie ecclésiastique, des rapports avec les hérétiques et les Juifs, du baptême, des livres apocryplies, des livres canoniques. On les traduisait et on les citait dès l'an 5oo. Ils ont donc été rédigés au plus tard au v^ siècle et peut-être au ive et ne sont sans doute que des résumés de canons antérieurs. Ils ont eu de nombreuses éditions, en particulier dans les Corpus jiiris ci^'ilis ou ecclesiastici, et les recueils des conciles. — L'Eglise orientale est seule à posséder 127 canons conservés en arabe, eu copte et en éthiopien et 2'j canons apostoliques qui existent aussi en syriaque. Voir l'article Canons des apôtres dans le Dict. de Théologie catholique Vacant Mangenot, t. II, col. 1 605-1626.
2. — La Didaché des douze apôtres, retrouvée et publiée en i883 d'après un manuscrit grec jusqu'ici unique, est un jietit code de morale et de discipline : indication des Aoies de la Aie et de la mort, c'est-àdire des préceptes essentiels et des fautes capitales; règlements disciplinaires concernant le Ijaptème, les jeûnes, l'Eucharistie et la hiérarchie. On date ce petit écrit au plus tard du second siècle, il aurait même chance d'appartenir à la lin du premier; édité et traduit en français par E. Jacquier, Paris, 1891, et H. Henimer, Paris, 1907. M. Jacquier ajoute une longue élude sur ce document; chercher le texte seul dans F. X. Funk, Die Apostolischen Vâter, Tubingue et Leipzig, lyoi, p. 1-8.
3. — La Dtdascalie, « c'est-à-dire l'enseignement catholique des douze apôtres et des saints disciples de notre Sauveur, » est un écrit grec du commencement du 111= siècle qui « renferme toute la discipline canonique », comme l'a écrit saint Epiphane. Il est conservé en entier dans une traduction syriaque éditée par Paul de Lagarde en i854 et en partie dans une traduction latine du iv' siècle éditée par E. Hauler, Leipzig, 1900; nous en avons donné une traduction française, Paris, 1902; il a été réédité et traduit en anglais par Mme D. Gibson. Londres, igoS, traduit en allemand par J. Flemming, Leipzig, 1904, enfin xme traduction latine a été éditée par M. F. X. Funk
comme texte parallèle à son édition des constitutions apostoliques, Paderborn, 1906. L'intérêt de cet ouvrage provient du tableau qu'il nous présente de la discipline ecclésiastique au commencement du m' siècle et des luttes avec les hérétiques — surtout aAec les judaïsants — de cette époque.
4- — Les Constitutions apostoliques formaient un ouvrage en huit livres dont les six premiers sont un remaniement de la Didascalie, le septième est un remaniement de la Didaché et d'un rituel et le huitième est apparenté à certains canons apostoliques et autres dont la filiation n'a pas encore été clairement étaljlie.
Le texte grec est conservé et a eu de nombreuses éditions dans les recueils de conciles et dans la patrologie grecque de Migne, t. I. La dernière édition a été donnée par F. X. Funk, Didascalia et Constitutiones Apostolorum, 2 vol. 8», Paderborn, 1906. L'auteur ne semble pas avoir fait une œuvre tendantielle, mais avoir voulu seulement grouper — et parfois mettre au point — des œuvres antérieures déjà regardées comme apostoliques. Cette compilation aurait été faite à la lin du ive siècle ou dans les premières années du ve siècle; elle fut condamnée par le concile in TruUo (692) : « Nous croj'ons utile, pour l'édification et la séciu-ité du peuple chrétien, de rejeter ces Constitutions, afin de ne pas mêler les productions de la fausseté hérétique à l'enseignement authentique et adéquat des apôtres. » On admet généralement aujourd'hui que les traces de semi-arianisme ou de pélagianisme que l'on peut relever dans les Constitutions sont de purs accidents et que l'auteur ne professait aucune de ces hérésies. Les constitutions, comme tous les écrits canoniques précédents, gardent donc grande importance pour établir l'immuabilité des dogmes de l'Eglise catholique et l'histoire de sa discipline, de sa hiérarchie et de ses institutions. Voir l'article Constitutions apostoliques dans le Dictionnaire de Théologie catholique \acantMa.ngenot, t. m, col. 1520-1537.
E. Apocalypses apocryphes. — i. Apocalypse de S. Pierre. 2. Apocalypse de saint Paul. 3. Seconde apocalypse de saint' Jean, 4- Apocalypse d'Anastasie et de la sainte Vierge sur la punition des pécheurs. 5. Une didascalie de IV.-S. J.-C.
1. — Apocalypse de S. Pierre. D'après le canon de Muratori, composé à Rome vers l'an 200, cette apocah^pse était reçue par l'Eglise aussi bien que celle de S. Jean. Il n'en restait que de courtes citations mais on est convenu de lui rapporter un fragment anonyme de quelques pages trouvé par Bouriant à Akhniin à la suite du fragment du livre d'Hénoch signalé plus haut. Un ouvrage arabe conservé dans de nombreux niss. sous le nom « d'apocalypse de Pierre » (signalé plus haut Ane. Test. A, 3), n'a aucun rapport avec le fragment d'Akhmin, mais se rattache à la littérature pseudo-Clémentine, car il comprend surtout les instructions de S. Pierre à son disciple Clément, d'ailleurs, la traduction éthiopienne de l'ouvrage i^orte simplement le titre de Qalementos (Clément).
2. — Apocalypse de S. Paul. Cf. C. Tischendorf, Apocahpses apocryphae Mosis Esdrae, Pauli Johannis, item Mariae dormitio, Leipzig, 1866, p. xiv-xviii, 34- 69. Elle nous fait connaître ce que S. Paul a vu lorsqu'il a été transporté au troisième ciel, dans le paradis et qu'il a entendu des paroles inelfables. C'est donc un complément imaginé pour II Cor., xii, 2. Cet écrit a d'ailleurs joui d'une grande faACur et a été traduit ou plutôt paraphrasé du grec en copte, en syriaque et en arabe.
" 3. — Apocalypse de S. Jean.C. Tischendorf. loc. cit.,
APOLOGÉTIQUE. APOLOGIE
p. xviii-xix, 70-94- Jean, siir le mont Thabor, est censé interroger Notre-Seigneur au sujet de sa seconde venue sur la terre, il lui demande ce que deviendront le ciel la lerre ; le soleil et la lune. Ces questions sont relativement modernes, leur nombre a d'ailleurs été considérablement augmenté. Les n"* 4 et 5 qui suivent, se rattachent à ce cycle et tout n'a pas encore été publié.
/, Apocalypse d'Anastasie et de la Vierge sur la
punition des pécheurs. Le sujet de ces deux petits écrits est le même; dans l'un Anastasie (éd. R. Hombiu-g, chez Teubner, igoS), dans l'autre, la Sainte Vierge (éd. James, Texts and Studies, Cambridge, II, 3, 1898), veut connaître quelle est la punition des pécheurs. L'archange S. Michel l'emporte, lui fait Aoir les damnés et lui fait connaître la cause des diverses punitions. Ces descriptions, conservées dans des manuscrits modernes et mauvais, qui ont pu s'inspii-er de Virgile et qui ont précédé le Dante, peuvent être du xi^ au xii' siècle.
5. — Une dldascalie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ce petit ouvrage, conservé dans deux manuscrits grecs dont l'un du xi* siècle, suppose que Notre-Seigneur apparaît aux Apôtres dans la vallée de Josaphat et que chacun d'eux l'interroge sur le sujet qu'il a le plus à cœur : l'observance du dimanche et du Carême, les punitions de divers péchés ; à la fin, les Apôtres sont transportés aussi dans l'Hadès et le ïartarepour voiries punitions de quelques pécheurs. Comme nous l'avons dit, ce genre d'apocalypse procède des mêmes préoccupations et se rattache au raênxe cycle littéraire que l'immortel ouvrage du Dante. Cf. F. Xau, Revue de l'Orient chrétien, 1907, p. 226-254.
Nous sommes loin d'avoir condensé jusqu'ici toute la littérature apocryphe; il reste encore la lettre d'Aristée qui explique l'origine de la version grecque de l'Ancien ïestamcnt; les Livres sybillins où l'on a distingué des parties se rapportant soit à l'Ancien soit au Nouveau Testament. Cf. E. Kaulzsch, Bie apocr. und pseud. des A. T; t. II, et E. Hennecke Neutest. Apocr., p. 3 1 8-345; le Pasteur d'Hermas qui tient des livres didacticjues et des apocalypses ; les histoires d'Aseneth, épouse de Joseph, et d'Aphikia, épouse de Jésus, fils de Sirach; les Testaments de Job, de David ; des apocrjphes secondaires atti-ibués à N. S. (testaments et lettres), et à S. Clément de Rome. Cf. Revue de l'Orient chrétien, 1906, p. 4i8, 1907, p. 7 et 139, etc., etc.
Ces nombreuses productions témoignent de la fécondité des idées religieuses juives et chrétiennes, lors même qu'elles ne reilètent que les opinions d'un homme peu intelligent ou même hérétique. Elles font connaître le milieu dans lequel écrivait l'auteur, les légendes et les préoccupations qui avaient cours chez ses contemporains. Bon nomltre de ces écrits ont d'ailleurs été regardés comme aulhenti(jues dans certaines églises particulières et ont influé sur toute la littérature qui les a suivis : sur les écrits des docteurs comme sur les légendes populaires et même sur les représenlalions arlisUfnies. F. Nau.
APOLOGÉTIQUE. APOLOGIE. — 1'^ Pahtii: :
EXPOSIÎ SOMMAIKE DU UKVIXOI'PKMKNT HISTOKIQUK
i)i; L APOLOCwÎTiQUK. — I. A'otion générale; acception large et acception restreinte. — II. L'apologétique dans les cinq premiers siècles. — III. Au moyen âge. — IV. Dans les temps modernes. — V. Au ^y/A''' siècle ; constitution de l'apologétique en doctrine distincte de la théologie proprement dite.
II'' Pautie : L'apolooiïtique classiqii:. — I. Objet propre; la crédibilité rationnelle. —II. Procédé fon-
damental. — III. Deux formes spéciales. — IV. Attaque et justification de l'apologétique classique : sa perfectibilité relative. — V. Délimitation et caractère scientifique de l apologétique.
Pour les autres méthodes, voir l'article Immaxexce.
pe Partie
Exposé sommaire du développement historique
DE l'apologétique
l. Notion générale ; acception large et acception restreinte de l'apologétique. — Conformément à la racine des deux mots, àTro^o/irjôat, faire valoir une justification, une défense, les termes d'apologétique et d'apologie se rapportent, dans l'ordre religieux, à la justification et à la défense de la foi, de la religion. A ne considérer que l'étymologie, rien ne permet d'établir une distinction précise entre les deux termes; l'idée qu'exprime le mot àro/o/sîTÔai convient à tout écrit, à tout discours ayant trait à la justification et à la défense de la religion, sous quelque aspect qu'on la considère, dans sa légitimité, dans son enseignement, dans ses institutions positives, dans son histoire au cours des siècles. Si l'on pai-le d'apologie théologicjue, philosophique, historique, scientifique, on peut dire également : théologie apologétique, philosophie apologétique, histoire apologétique, science apologétique. Néanmoins, l'usage de plus en plus commun est d'entendre l'apologie d'une défense ojîposée à une attaque, et d'attribuer à l'apologétique un rôle plus général et plus scientifique. Au même ordre d'idées se rattache la distinction d'un double procédé fondamental : l'un de défense, j)lutôt négatif; l'autre de justification, au sens positif du mot. Le christianisme se présentant comme une religion diAine, bien plus comme la seule religion définitive et, pour autant, la seule agréée de Dieu, ne devait pas seulement s'attendre à des attacjues directes de la part des religions existantes; il lui fallait encore produire des titres sufTisants à l'appui de ses revendications exclusives. Double tâche qui maintenant encore incombe, et qui toujours incombera à l'Eglise; car il lui faut, et il lui faudra toujours défendre sa foi contre les attaques des incroyants, et leur proposer ses projircs titres, pour les amener à en reconnaître le bien-fondé. D'où cette distinction générale, d'une grande portée, entre l'apologétique négative, défensive, polémique, et l'apologétique positive, expositive, irénique.
Toutefois cette distinction ne suffit pas poiu- séparer nettement l'apologétique de l'apologie; car s'il arrive cjue l'apologétique se constitue en doctrine distincte et revendique une certaine autonomie, même alors elle pourra, comme toute science, avoir son côté positif et son côté négatif : positif, par rapport à ses propres principes qu'elle devra établir et aux conclusions qu'elle en pourra tirer; négatif en ce qui concernera la défense de ces mènu's principes et des conclusions qui en découlent. Pareillement, le rôle de l'apologie n'est pas exclusivement négatif; pour réfuter une objection, par exemple, contre tel ilogme ou telle institution de l'Eglise, le premier et le meilleur moyen sera parfois d'établir ou de rétablir le vrai sens du dogme, la vraie nature et la portée de l'institulion. Il ne suffirait pas davantage de dire, sans plus ample explication, que l'apologie est particulière, tandis que l'apologétique est générale, ou que l'apologétique est à l'apologie ce que la science est à l'application ou à la vulgarisation; car il y a des apologies générales du christianisme et, dans le nombre, il en est qui se doniu-nt jxuir savantes et scientifiques. Trop vague encore, la notion ([ui ferait simplement de l'apologétique l'art de défendre la religion contre ses adversaires; le champ reste illimité,
APOLOGÉTIQUE. APOLOGIE
puisque les attaques sont innombrables, extrêmement variées et non moins changeantes; rien n'apparaît qui différencie essentiellement l'apologétique d'une apologie générale du christianisme, et rien non plus qui explique, dans l'ordre des principes, une continuité, une stabilité quelconque.
Finalement, la nécessité s'imposera de déterminer plus nettement deux acceptions de l'apologétique, l'ancienne et la récente, pour montrer qu'à cette double acception répond une notion plus large ou plus restreinte du même terme, et que la fixation, dans l'usage comnmn, de l'acception restreinte a été comme une condition ou une conséquence de la constitution de l'apologétique en doctrine relativement autonome. Soit donc la distinction suivante qui, dans ce qu'elle a de flottant, se précisera, et, dans ce qu'elle a d'inachevé, se complétera au cours de cet article. Dans un sens large, qui correspond à l'étymologie du mot, l'apologétique comprend tout ce qui se réfère à la justification et à la défense de la religion, quelles qu'en soient d'ailleiu-s la matière et la forme ; sous ce l'apport, toute distinction spécifique entre apologétique et apologie devient impossible; impossible aussi toute réduction à l'unité formelle, toute coordination scientifique des divers éléments qui peuvent concourir à la défense de la religion. Toute classification est nécessairement inadéquate ou provisoire; dans la pratique, nulle règle absolue ne peut être fixée, sauf l'obligation manifeste de tenir compte des devoirs généraux ou particuliers, de science, d'impartialité, de charité et d'orthodoxie qui sont de rigueur pom' un catholique dans toute controverse religieuse. Dans un sens restreint, l'apologétique s'entend de la justification de la religion chrétienne considérée dans son propre fondement, le fait de la révélation divine apportée au monde par Jésus-Christ et confiée à l'autorité vivante de l'Eglise; et c'est sous cet aspect, où elle est susceptible d'un objet propre et d'une autonomie relative, que l'apologétique peut, de l'avis du plus grand nombre, se présenter comme science distincte.
II. L'apologétique dans les cinq premiers siècles. — Exposition et justification des titres fondamentaux qui établissent l'origine et l'autorité divine du christianisme et de l'Eglise ; apologies, nombreuses et variées, pour les défendre contre leurs ennemis; telles sont les grandes lignes du mouvement. La synthèse apologétique de l'avenir n'y est contenue qu'en germe, dans ses éléments essentiels, et sans distinction entre apologie et apologétique.
I. Jésus-Clu-ist et les apôtres. — Jésus-Christ se donne poiu' l'envoyé du Père, pour le Messie, Fils de Dieu. A ce titre il prêche, en maître autorisé, une doctrine qu'il propose au nom de son Père : Me, 1,22; Jo., vu, 16. Doctrine qui ne porte pas seulement sur des préceptes de vie morale, mais qui contient la révélation de mystères inaccessibles à la raison humaine : Mt., xi, aSsq; xxviii, ig; Jo.,i, 18. Doctrine qui ne détruit pas la révélation mosaïque, mais qui la perfectionne, et qu'il charge ses apôtres de prêcher dans le monde entier, avec obligation poiu- tous d'y adhérer sous peine de damnation éternelle; Mt., V, 17; X, 34; Me, xvi, 16. Il fallait justifier de telles prétentions, et les Juifs ne se firent pas faute de le dire. Jésus se réclame des prophéties qui l'ont annoncé, et dont ses auditeurs peuvent constater l'accomplissement en sa personne: Le, iv, 21; XXIV, 27; Jo., V, 39, 46- Il invoque les œuvres qu'il acconqjlit, les miracles qu'il oiière au nom de celui qui l'a envojé; et, de fait, c'est surtout par l'exercice de son pouvoir thaumatiu-gique qu'il conquiert la foi de ses disciples et établit son autorité auprès
du peuple : Je, n, 11, 23; m, 2; vu, 3i, etc. Cet appel de Jésus à ses œuvres, signes divins qui confirment sa mission, est surtout mis en relief dans le quatrième évangile, v, 36; xi, 42, etc.; mais il n'est absent des trois autres, ni en principe, puisque le Christ y fait lui-même appel pour justifier son caractère messianique et son pouvoir dans l'ordre de la grâce et du salut, Mt., xi, 4; Me., 11, 10; ni surtout en fait, puisque les miracles opérés par le Sauveur ont précisément pour résultat de le faire reconnaître pour un prophète, un envoyé de Dieu, un maître transcendant, Mt., VIII, 27 ; XIV, 33 ; Le, vu, 16. Si Jésus aflîrme qu'une àme de bonne volonté reconnaîtra le caractère divin de sa doctrine, Jo., vu, 17, rien ne permet d'affirmer qu'il ait prétendu faire abstraction des signes qui confirmaient son témoignage; c'est bien plutôt le rôle capital des dispositions subjectives et morales qu'il a en Aue. Les signes divins, miracles et autres, n'ont pas une influence magique, indépendante de la libre coopération de celui qui doit croire ; mal disposé, il peut fermer les yeux à la lumière, mais avec une entière responsabilité; lui-même est alors la cause de son propre aveuglement, Mt., xi, 20; Jo., XV, 24.
L'apologétique des apôtres s'inspii'e des mêmes principes. Dans ses deux premiers discours aux Juifs, saint Pierre appuie la mission divine et le caractère messianique de Jésus de Nazareth sur les prodiges de toute sorte qu'il a opérés durant sa vie, sur le grand fait de sa résurrection et sur l'accomplissement des prophéties relatives à sa passion et à son triomphe : Act., II, 22, 24; III, 17, 18. De même, dans l'Eglise naissante, la preuve des prophéties nous apparaît utilisée par le diacre Philippe, Act., aiii, 35; par saint Paul, Act., xxviii, 23; I Cor., xv, 3; par les évangélistes, surtout saint Matthieu et saint Marc. Dans saint Jean, manifeste est l'intention d'appuyer sur les miracles de Jésus-Christ non pas seulement la glorification du Verbe incarné, mais encore la crédibilité de son caractère messianique et de sa filiation divine, xx, 3o-3i; aussi reproche-t-il vivement aux Juifs leur incrédulité obstinée, malgré tant et de tels signes, xii, 3^. Leur propre autorité, les apôtres la fondent directement sm* le mandat qu'ils ont reçu du Christ: Petriis, apostolus Jesii Christi ; Pauhis, vocatus apostolus Jesu Cliristi. Mais Dieu, de son côté, corrobore leur témoignage en donnant à Leur prédication la sanction des miracles, comme le rappellent saint Marc et saint Paul en deux textes qui couvrent tout le ministère apostolique : Domino coopérante et sermonem confirmante sequentibus signis, Me, xvi, 20; contestante Deo signis et porientis, Heb., 11, 4. Ainsi les premiers chrétiens pouvaient-ils être prêts à rendre raison des espéranci s que la foi allumait en leurs cœurs, suivant la recommandation du prince des apôtres, I Petr., m, i5.
2. Les Pères apostoliques. — Les écrits de cette période s'adressent, en général, aux fidèles et traitent de la doctrine ou de la morale chrétienne; telles, la Didaché, les lettres de saint Clément, de saint Ignace, de saint Poljcarpe. Dès lors, cependant, l'ère des apologies du christianisme s'ouvre par le petit traité de controA'crse antijudaïque qu'est l'épître de Barnabe. L'élément apologétique est représenté par deux idées dominantes : l'annonce prophétique de Jésus-Christ et de la révélation chrétienne dans l'Ancien Testament, Bid., y.iv,i;Barn., i, 7 ; v, 2, i3; vi, 7; IClem., XVI, 2; Ignat., ad Magn.. iJi,2;adPhilad., iv, 2, etc. ; Polyc. i, 2; V, i3;puis, idée déjà coiu-ante chez saint Paul, Gai., iii-vi; Heb., m ss., etc., substitution à l'ancienne, inqjarfaite et temporaire alliance, de la nouvelle, parfaite et définitÎA'e, ^«r«., 11, 6;ix, 4; Ignat., ad Magn., viii; x, 3; ad PItilad., vi.
Si l'aro'ument des prophéties domine dans ces écrits, celui des miracles n'en est pas absent. Barnabe relève les prodiges et les miracles si grands qui accompagnaient la prédication du Sauveur, et dont le mépris coupable a entrainé le rejet du peuple Israélite, iv, i4; V, 8. Un miracle qui s'accomplit au martyre de saint Polycarpe est soigneusement signalé et donné comme signe en faveur des chrétiens, Martyrium. T^v.xvi. Papias conservait religieusement le souvenir des miracles attribués aux apôtres par la tradition. Patres Jpostolici, éd. Funk, Tubingue, igoi, p. 356. 3. Les apologistes. — L'œuvre des apologistes fut ime œuvre de controverse et de défense religieuse. Dans les écrits qui subsistent, l'apologie domine, subordonnée, dans sa forme et dans ses allures, aux attaques multiples dont le christianisme était l'objet. Avec les Juifs, la controverse se poursuit, doctrinale et scripturaire, portant sur la messianité de Jésus- Christ et sur l'abrogation des rites mosaïques. Contre les maîtres de Tempire romain qui se font persécuteurs, ou contre les païens et leurs philosophes qui accusent les chrétiens de toute sorte de crimes, en particulier d'athéisme et d'immoralité, la défense est surtout pratique; elle tend, sous une forme juridique ou littéraire, à justifier les fidèles de ces imputations calomnieuses et à revendiquer pour eux la liberté de leur foi. De ce genre sont : la requête adressée par Aristide à l'empereur Adrien (publiée par J. Rendel Harris, dans Texts and Studies,t. I, fasc.i, Cambridge, i8yi); la Legatio pro cluistianis d'ATHÉNAGORE ; les deux Apologies de saixt Justin. D'autres écrits, sans avoir le caractère de plaidoyers ofliciels, vont au même but, comme cet exposé sommaire du christianisme qui porte le titre d'Epistula ad Diognefem, VOcta^'iiis de Mixucius Félix, VApologeticum de Tertulliex et ses deux livres Ad\'ersus nationes, les trois livres de TnÉorniLE d'Axtioche Ad Aiiiolycum. Parfois l'apologiste chrétien prend l'offensive et attaque, avec plus ou moins de mesure, la pliilosophie païenne; tels Tatiex dans VOratiu ad Graecos, et Hermias, dans VIrrisio gentilium pliilosopliorum.
De cet ensemble d'écrits se dégagent, non pas une apologétique au sens moderne du mot, ni même une apologie parfaite en tous ses détails, mais des éléments précieux pour la démonstration du christianisme et qui contribueront largeuient aux synthèses futures. Au premier plan apparaît d'ordinaire la preuve tirée de l'accomplissement en Jésus-Christ et en son Eglise des prophéties relatives au Messie et à son œuvre. L'ancienneté des livres juifs rendant indubitable l'antériorité de la prédiction par rapport à l'événement réalisé, les apologistes en appelaient de ce chef à l'intervention divine : idoneum testimoniitm dis'initatis, suivant le mot de TerluUien, ApoL, 19. L'arguuient devenait plus puissant contre les Juifs qui tenaient ces livres pour sacrés. Ce n'est pas que la valeur probante du miracle fùl alors ignorée ou méconnue. Dans un fragment conservé par Eusèbe, Hist. eccl., 1. IV, c. m, P. G., t, XX, col. 3o8, l'évèque d'Atliènes, Quadrat, insiste, dans un but manifestement apologétique, sur le caractère sensible et public des miracles du Sauveur. L'évèque de Sardes, Méliton, cité par Anastase le Sinaïle, 'Oooyo'ç, c. xiii, P. G., t. LXXXIX, col. 22g, explique couiuient la divinité de Jésus-Clirist ressort de ses miracles. Saint Justin sait que, par ses œuvres, Notre-Scigucur engageait ses conteuiporains à le reconnaître pour ce qu'il était, Dialog., 3o, 85; ApoL. i, 22, 3o; el Tertillien y voit la manifestation du Verije incarné, ApoL, 21. ' Pour SAINT Ihknée, les miracles du Christ, des apôll très et de l'Eglise de son temps constiliunt un argument pércmploire en faveur du chrislianisme. Contra Itaer., 1. II, c.3i, n. 2; c. 32, 11. /,. A l"ubjectiun natu-
relle de la part d'adversaires qui, comme les Juifs, pouvaient, à l'exemple de leurs ancêtres, attribuer les faits allégués à une intervention diabolique, ou. comme les païens, n'y voir que de la magie, les apologistes saA'aient répondre en invoquant des caractères propres aux miracles chrétiens : leur finalité morale et leurs effets salutaires, Tertul., ApoL, 22; le pouvoir du Christ et de ses disciples thaumaturges sur les démons, forcés souvent d'avouer leur défaite, Tertul., ApoL, 21 sq.; Justin, Jpo/., 11, 6, etZ>zai.,3; Théophile, 11, 8; la prédiction même des miracles de Xotre-Seignevu-, des apôtres et de l'Eglise, prédiction qui en confirmait l'origine divine, Ii*en., Contra liaer., 1. 11, e. 82, n. 4; Tertul., Ads\ Marcion., 1. m, c. 3; 1. IV, c. 3g. La prépondérance donnée parles apologistes à la preuve tirée des prophéties s'explique, historiquement et rationnellement, par la direction que la controverse juive imprima dès le début au mouvement apologétique des premiers siècles et par l'efficacité plus grande que cette preuve acquérait dans la circonstance.
Toutefois, et la remarque est importante, parfaitement conscients de la liberté de la foi et instruits souvent par leur propre expérience, les apologistes sont loin de penser que, dans son application concrète aux individus, l'efficacité de ces preines soit indépendante de toute préparation ou disposition subjective ; ils parlent de l'aveuglement des Juifs qui ne leur permettait pas de comprendre le vrai sens des Ecritures ou de reconnaître le doigt de Dieu dans les prodiges qui accompagnaient la mission du Christ et des apôtres; aussi presque tous insistent-ils vivement sur la nécessité de la grâce qui éclaire et qui émeut, de l'humble prière, de la pureté de cœur, de la bonne volonté qui fait désirer et chercher la vérité, en un mot, sur les antécédents non seulement intellectuels, mais moraux et surnaturels de la conversion.
A côté des prophéties et des miracles physiques se rangent, chez les apologistes, ces faits divins qui s'attachent à l'histoire de l'Eglise et qu'on ai)pelle souvent miracles d'ordre moral : la conversion du monde ou sa transformation morale dans les conditions où elle s'est produite; les effets supérievirs de sainteté qui se manifestent dans la vie des chrétiens, leur constance héroïque dans les supplices, leui* nomlire croissant en dépit des persécutions. Considérations déjà esquissées dans les premières apologies, par exemple, celle d'Aristide, n. i5, la lettre à Diognète, n. 6-7, l'Octavius de Minucius Félix, passim, mais particulièrement fréquentes et plus accentuées dans les écrits de saint Justin et de Tertullien.
La défense du christianisme et la réfutation du paganisme amènent enfin les apologistes à toucher un autre genre de preuves, celles que fournit l'examen intrinsèque des deux religions. Aux erreurs morales et doctrinales du paganisme ils opposent la pureté et la beauté de la morale évangélique, la sul)limité de la doctrine chrétienne, surtout dans la notion qu'elle nous donne de Dieu, et l'aptitude qu'elle possède à satisfaire pleinement l'esprit et le cœm-. Aussi cherchaient-ils volontiers comme un témoignage, une anticipation en faveur du christianisme, dans les conceptions premières et les aspirations les plus profondes de l'âme humaine : testimoniuni animac naturaliter christianae. Tertul., ApoL, 17, et plus spécialement De testimonio animae. Les apologistes platonisants, saint Justin entre autres, allaient même plus loin et voyaient dans ce que la philosophie ancienne possédait de vérité, soit un emprunt fait aux livres sacrés des Juifs, soit un commencement de participation au Verbe divin; sous ce dernier aspect, la révélation chrétienne devenait comme la philosoiihie parfaite, l'expression plénicre et défi-
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nitive de la vérité religieuse. Cette sorte de continuité entre la philosophie ancienne et la révélation chrétienne étal)lissait une intime harmonie entre la raison et la foi, mais ne sauvegardait i)as aussi nettement la distinction entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, entre la révélation au sens large et au sens strict du mot.
4. Les Pères de l'Eglise, du m* au v^ siècle. — Pendant cette période, l'apparition des gi-andes hérésies trinitaires et christologiques, sabellianisme, arianisme, apoUinarisme, neslorianisme, eutychianisme, donne lieu à des écrits nombreux et d'un intérêt capital pour la dogmatique chrétienne, mais dont l'étude ne rentre pas dans le cadre du présent article. En dehors de ce puissant mouvement de théologie apologétique, la lutte pour la vie s'impose encore à l'Eglise, en Orient comme en Occident. La controverse avec les Juifs continue sur le même terrain qu'auparavant, mais elle passe à l'arrière-iîlan : il sullit de citer, en Occident, les trois livi'es de Témoignages cuiitre les Juifs de saint Gyprien, le Traité contre les Juifs de saint Augustin; en Orient, le Canon ecclésiastique ou contre les Juifs de Clément d'Alexandrie, les Témoignages cJwisis de saint Grégoire de Nysse, les huit discoius contre les Juifs de saint Jean Chrysostome.
Plus féconde est la controverse avec des philosoplies païens tels que Celse, Porphyre, Julien l'Apostat; adversaires de marque, mieux armés pour la lutte que leurs dcAanciers, ils ne se bornent pas à une guerre de détail sur les dogmes ou la morale du christianisme, ils s'efforcent d'en saper les fondements jiar la base : l'autorité des Evangiles, le fait de la révélation considéré en lui-même ou dans ses I)reuves, miracles et prophéties, la mission ou la personnalité divine de Jésus-Christ. De là naissent des apologies plus savantes, où les Origène, les Macarius Magnés, les Cyrille d'Alexandrie suivent pas à pas leurs adversaires : Origène, dans ses huit livres Contra Celsum ; Macarius Magnés, dans son ' AT.o/.piri/.ôi r, Mivs-/svy;?, puljlié (imparfaitement encore) par C. Blondel (Paris, 1876), et où sont répétées des objections contre toute une série de passages du Nouveau Testament, empruntées en grande partie aux livres jierdus du néo-platonicien Porphyre; saint Cyrille, dans son vaste ouvrage, incomplet, De sincera religione christianorum adyersus liùros athei Juliani. Quand l'empire romain commence à chanceler, l'attaque s'élargit; du point de vue moral et social, on prétend rejeter sur le christianisme la responsabilité de cette décadence et des maux qu'elle entraine. Saint Augustin, dans les Aiiigt-dcux livres De cn-itate Dei, et son disciple Orose, dans ses J.ibri Vil historiarum adi-ersus paganos, greifanl leui" apologie sur la i)hilosophie de l'histoire, retournent l'objection en opposant au paganisme la stérilité, pour cette vie et pour l'autre, des solutions (ju'il présente; en même temps ils vengent l'Eglise en montrant la Aive lumière que projette sur ces ténèbres cette grande idée et ce grand fait: la cité de Dieu en marche vers ses destinées éternelles, mais mêlée ici-bas à la cité terrestre.
Comme les apologistes, les Pères n'en sont plus à une guerre purement défensive; ils attaquent à leur toui". Chez les Latins, saint Cyprien combat leis idoles en leur opposant le culte de l'unique vrai Dieu, dans son De idolorum t-anitate, où il s'inspire de VOctavius de Minucius Félix; Arnobe ridiculise les fables païennes dans ses Disputationes adyersus gentes ; Lactance, dans ses Institutiunes divinae, réfute les fausses religions et les fausses philosophies; Firmicus Maternus, dans son livre De errore profanarum religionum, attaque les légendes relatives
aux dieux du paganisme et le culte idolàtrique dont ils sont l'objet. En Orient, Clément d'Alexandrie, tout en reconnaissant dans son Pédagogue le rôle préparatoii-e au christianisme qui peut convenir à la philosophie, met à nu le néant du paganisme et l'immoralité de ses mystères dans le Protreptique ou Cohortatio ad gentes ;Evsi.ïiE, dans sa Praeparaiio e\'angelica, critique la mythologie et la philosophie hellénique; saint Athanase, dans VOratio contra gentes, ojipose le monothéisme chrétien au polythéisme grec; Tiiéodoret propose aux Hellènes, poiules guérir de leurs maladies intellectuelles et morales, sa thérapeutique chrétienne, Graecarum affectionum curatio.
Au milieu de ces luttes, l'élément apologétique progresse notablement et, sur plusieurs points, se lixe déjà. En pai-ticulier, la notion de la crédibilité extrinsèque et rationnelle, qui fournira plus tai-d une base solide à la formation d'une science apologétique distincte, acquiert chez plusieurs apologistes un relief saisissant, par exemple, dans la Demonstratio evangelica d'Eusèbe, oiiil se propose d'établir que la foi chrétienne, loin d'être irraisonnée, se fonde sur des motifs d'une grande sagesse, et dans la thérapeuticfue de Théodoret, où l'auteur prend directement à partie le reproche fait aux chrétiens de croire à l'aveugle, sans preuves efficaces à l'appui de leiu's dogmes. C'est pour défendre la a ie chrétienne s'appujant sur la foi d'autorité, que Clément d'Alexandrie, Origène, Cyrille de Jérusalem, Augustin et beaucoup d'autres Pères invoquent et justilient le rôle non seulement préijondérant en fait, mais indispensable en droit, de la croyance dans la vie concrète de tous les hommes.
Les titres ou jireuves du christianisme restent substantiellement les mêmes que chez les écrivains du second siècle, toutefois avec des différences accidentelles au fond, mais d'une certaine portée dans bi pratique. L'ai'gument des miracles n'est plus à l'arrière-plan, mais marche de jjair avec celui des prophéties. D'inventaires faits récemment, art. Crédibilité, dans le Dictionnaire de théologie catholique, t. 11, col. 2289 ss., il résulte que, parmi les Pères qui ont eu l'occasion de toucher ce point, ex professo dans des œuvres apologétiques ou en passant dans des sermons et des commentaires siu* les Livres saints, il n'en est peut-être pas un qui n'ait utilisé ou l'argument des prophéties, ou celui des mb-acles, ou les deux à la fois, soit pour étal)lir dii-ectement le pouvoii" et le caractère divin du Sauveur, soit poiu* prouver sa mission divine et celle des apôtres ou de l'Eglise. Clément d'Alexandrie, philosophe pourtant plus qu'apologète, donne comme signes de la filiation divine de Jésus-Christ les prophéties antérieures à son avènement, les témoignages qui ont accompagné sa vie terrestre et les ])rodiges qui ont suivi son ascension. Stromat., 1. YI, c. xv, P. G., t. IX, col. 345. Origène voit la preuve de la divinité du christianisme dans la manifestation de l'Esprit par les prophéties, et de la puissance par les miracles. Contra Celsum, 1. I, c. 11, P. G., t. XI, col. 656. En tête des motifs qui, d'après Eusèbe, rendent la foi chrétienne raisonnable, aiiparaissent les prophéties et les miracles. Demonstr. e\'ang., 1. 1, c. i, P. G.. t. XXII, col. iG. A ses auditeurs déjà croyants, mais qu'il veut armer contre les adversaii-es de la foi, SAINT Cyrille de Jérusalem montre le Christ annoncé dans l'Ancien Testament et manifesté dans le Nouveau, accomplissant ici-bas des prodiges supérieiu-s à tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. Catech.lY, 33; xii, 12, P. G., t. XXXIII. col. 49G, 787. Saint Cyrille d'Alexandrie indique les prodiges extraordinaires qu'opéra Jésus-Christ, niiraculis omni oratione
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majoribits, col. 83o, comme l'un des principaux moyens dont il se servit pour convertir les hommes, Contra Julian., 1. VI, P. G., t. LXXYI; il argue des sublimes prophéties qui l'ont eu pour objet, ibid., 1. X, col. io58. Quoi qu'il en soit de ses prédilections personnelles, SAINT Augustin n'ignore ni l'argument des prophéties, ni celui des miracles. De catech. rudibiis, n. 45 : miracuUs movebantiir ut crederent, P. 1.., t. XL, col 341; De utilitate credendi, n. 82 : DiiiacitJis conciliai'it auctoritatem,\. XLII, col. 88 ; .Serw. CXXVI, n. 5: iinde possis credere qiiod non \'ides, t. XXXVIII, col. 700, etc. S'il lui arrive d'étayer les miracles sur les prophéties qui les ont prédits ou sur les effets de conversion, de sainteté et autres, encore persistants, qu'ils ont produits, c'est pour mieux faire reconnaître dans le phénomène sensible le caractère de signe divin, et prévenir ainsi l'objection qu'on aurait pu tirer de l'existence de phénomènes analogues en apparence, mais magiques. La même préoccupation explique pourquoi d'autres Pères, notamment Oki- GÊNE, ne s'arrêtent pas au dehors du fait miraculeux, mais en relèvent soigneusement le caractère moral ou la finalité.
Chez tous ces Pères, à peu d'exceptions près, en particulier chez Clément d'Alexandrie, Ouigène, Arnobe, Lactance, saint Jean Chrysostome, saint Cyrille d'Alexandrie, Thkodoret, l'argument des miracles ne comprend pas seulement les miracles d'ordre physique, mais encore, et parfois surtout, ceux d'ordre moral : conversion et transformation morale du monde ; propagation rajiide et persistance du christianisme, en dépit des persécutions ; constance des martyrs. Toutes ces raisons, saint Augustin les reprend, mais pour les présenter sous un aspect nouveau et fécond. Au lieu de considérer les faits en eux-mêmes et comme séparément, il les saisit groupés et pour ainsi dire unifiés dans l'Eglise qui les réalise et les concentre dans sa propre vie. L'Eglise devient ainsi comme un grand et perpétuel motif de crédibilité ; résumant le passé par l'accomplissement des prophéties et par sa propre liistoire, index praeieritorum, et du même chef anticipant l'avenir, yjr«enuntia futuiorum. De fide reram quae non videntur, n. 8, P. L., t. XL, col. 178. Les contemporains du Christ ont vu la tête, mais ils ont dû croire au corps, c'est-à-dire à l'Eglise qu'ils ne voyaient pas; ce qu'ils ont vu de la tête, les faisait croire au corps. Nous, nous voyons le corps, mais devons croire à la tête que nous ne voyons pas; ce que nous vojons du corps, nous fait croire à la tête. Serm. CXVI, c. vi, P. /.., t. XXXVIII, col. 660.
A CCS motifs extrinsèques, qui prouvent directement la crédibilité ou l'autorité divine du témoignage soit du Christ et des apôtres, soit de l'Eglise qui continue leur œuvre, s'ajoute, chez les Pères grecs surtout, un douille groupe de raisons inti'insèqucs, déjà signalé chez les apologistes du second siècle. Le premier conq)rend les critères qui se ramènent ù l'excellence du christianisme, considéré dans sa doctrine ou dans sa valeur morale. La forme mêuu^ sous laquelle se présentent ces raisons, chez Clément d'Alexandrie, Origène, Eusèbe, Cyrille d'Alexandrie, Théodoret ou autres, ne permet pas d'affirmer que ces Pères aient toujours aouIu prouver directement la vérité absolue du christianisme; souvent ils procèdent par Aoie d'opposition onde comparaison entre la doctrine ou la nuuale évangélicpie et celle du j)aganisme; l'avantage qu'ils revendiquent ainsi, n'eutraîne rigoureuseiiu'nt qu'une transcendance ou supériorité relative. A l'autre groujjc appartiennent les raisons tirées de l'harmonie profonde qui existe entre la révélation chrétienne et les meilleurs instincts de notre nature, ou plus particulièrement, entre cette
révélation et ce que la philosophie antique renfermait de meilleur et de plus élevé. Comme les apologistes platonisants, ces Pères sont amenés à voir dans la philosophie antique ou les instincts religieux qui se cachent au fond de l'àme, une préparation, plus ou moins éloignée, au christianisme ; et parfois le mouvement général de la pensée semble indiquer qu'à leurs yeux, le christianisme était le terme, la forme définitive de la religion, de la philosophie parfaite, et que, comme tel, il possède une valeur absolue. A tout le moins, l'existence, dans les esprits philosophiques ou dans les âmes foncièrement religieuses, de ces instincts supérieurs, fournit à ces apologètes un point d'appui qu'ils utilisent, comme tous les autres mobiles capaljles de concourir à la préparation subjective des hommes à la foi chrétienne; car ils n'ont pas moins conscience que leurs devanciers du rôle combiné que jouent la grâce et la nature dans l'œuvre de la conversion, et de l'influence mutuelle que se prêtent les divers antécédents d'ordre psychologique, moral ou surnatui-el, non seulement pour amener le sujet à l'adhésion définitive de la foi, mais pour le disposer au préalable à considérer attentivement et à comprendre les preuves de la religion chrétienne. Voir, à titre d'exemple, l'article Clément d Alexandrie, dans le Dictionn. de théologie catholique, t. II, col. 181 sq.
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Paris, igoB; A. d'Alès, La théologie de Tertullien (pour le sens et la portée du testimonium animae naturaliter christianae), c. i et c. ii, p. 89, Paris, i9o5;J. Geffcken, Altchristliche Jpologetik und griecliisclie Philosophie, dans Zeitschrift fiir das Gymnasialweseii, Berlin, 1906, t. IX, p. 1 ss. ; le même, Zwei christliche Jpologeten (Aristide et Atliénao-ore), Leipzig, 1907; J. RiAière, Saint Justin et les Apologistes du second siècle, Paris, 1907 ; W. Kocb, Die altkirchliche Jpologetik des Christeniums, dans Theologische Quaitalschrift,Tuhing\\e, 1908, p. 7-33 (réserve faite pour certaines conclusions personnelles de l'auteur).
III. L'apologétique au moyen âge. — Après la chute du paganisme, l'apologétique chrétienne se modilie sensiblement. La période des grands adversaires est passée, et en même temps celle des grands défenseurs; les générations qui suivent appartiennent à une foi victorieuse, elles jouissent de la situation acquise. Il n'y a cependant pas arrêt complet; ni dans l'apologie défensive, car il reste des contradicteurs; ni dans l'apologétique en général, surtout à partir du xii^ siècle, où la synthèse de l'avenir est préparée par le puissant mouvement intellectuel de l'âge scolastique.
I. L'apologie défensive au moyen âge, en Orient et en Occident. — Contre les grandes hérésies qui survi- A-ent ou celles qui se forment, la polémique docti-inale garde toute sa raison d'être; on lui doit, en Orient, des écrits importants, comme ceux de Liîoxce DE Byzaxce contre les Nestoriens et les Eutychiens, de SAINT Maxime le Confesseur contre les Monothélites, de saint Jean Damascène contre les mêmes hérétiques et contre les Iconoclastes. La controAerse relative à la divinité du christianisme continue avec les Juifs; exemple, la double Disputatio, l'une cum Herbano Judaeo, l'autre adversus Judaeos, insérée la première parmi les œiivres de saint Grégentius, évêque arabe du vi^ siècle, P. G., t. LXXVI, col. 62 1 -784 ; la seconde parmi celles d' Anastase le Sinaite, P. G., t. LXXXIX, col. 1208-1282 ; mais l'une et l'autre d'une attribution et d'une époque douteuse.
A l'apologie antijudaïque s'ajoute bientôt la controverse avec les Musulmans qui, d'une part, proclament Mahomet le Ai-ai prophète d'Allah, et, de l'autre, partent du monothéisme, entendu à la façon juive, I)our attaquer les mystères fondamentaux de la foi chrétienne, la sainte Trinité et l'Incarnation avec toutes ses conséciuences. Par ce second côté, le mahométisme provoque des discussions théologiques, comme la Disputatio christiani et saraceni, de saint Jean Damascène, P. G., t. XCVI, coL i385-i/148; mais par le premier côté, il donne lieu, dès le début du IX' siècle, à plusieurs écrits de Théodore Abucara, évêque de jHarran, qui appartiennent proprement à l'apologétique fondamentale : tels, ses opuscules XIX et XX, où il établit que Mahomet n'est pas un envoyé, mais un ennemi de Dieu,/*. G., t.XCVII,col. i544, et surtout sa petite démonstration de la religion chrétienne et de l'Eglise, traduite et imbliée en français par le P. Constantin Bâcha, sous ce titre : Un traité des œuvres arabes de Théodore Abou- Kurra Paris, 1900. Jésus-Christ n'a pas seulement pour lui des miracles, comme Moïse; il a et les prophéties accomplies en sa personne, et ses miracles, ceux-ci d'une eflicacité probante d'autant plus grande que, à la différence de Moïse, Jésus-Christ, Fils de Dieu, les opère par sa propre vertu et donne aux autres le pouvoir d'en faire en son nom. Au reste, sans la réalité des miracles de Jésus-Christ et des apôtres, jointe à l'action du Saint-Esprit dans les
âmes, comment s'expliquer que les Gentils aient cx-u en Jésus crucifié, et qu'ils aient accepté la morale si austère de l'Evangile? Par ailleurs, pour que tous les chrétiens restassent attachés au sens véritable et unique des Ecritures, Dieu a voulu cju'il y eût un magistère suprême, avec pouvoir de porter toujours une sentence définitive, Mt., xvi, 18; Jo., xxi, i5; Le, XXII, 3i.
Au IX» siècle, deux représentants de la polémique grecque contre le Coran méritent d'être signalés : Barthélémy d'Edesse, Elenchus et cunfutatio Agareni, P. G., t. CIV, col. i383-i/i48; Xicétas de Byzance, Confutatio Mohamedis, P. G., t. CV, col. 669-
Mais à partir du xi<= siècle, ce qui nous a été conservé de l'Orient offre peu d'intérêt pour l'histoire de l'apologéliciue. En dehors de la controverse, d'ordre théologique ou disciplinaire, avec les Latins, tout se borne, dans les quarante derniers volumes de la Patrologie grecque, à une demi-douzaine d'écrits, dont les principaux appartiennent au xii' siècle : un Dialogus contra Judaeos, par l'empereur Andronic Comnène, p. g., t. CXXXllI, col. 1019- 11 45; quatre apologiespro christiana religione contra sectani mahometicam, par un autre empereur devenu moine, Jean Cantacuzène, p. g., t. CLIV, col. 897-1056.
En Occident, la même lutte se poursuit pendant tout le moyen âge, mais beaucoup plus Aive, soit contre les Juifs, soit contre les Musulmans, soit contre les deux ennemis à la fois ; ce qui s'explique par les alliances pernicieuses qu'ils contractèrent souvent, et par le danger que la marche progressive de l'Islam fit alors courir à la chrétienté. En Espagne, au aii' siècle, la foi a d'illustres champions dans les saints Isidore de Séville, HiLDEFONSE et JuLiEN DE ToLÈDE. En Gaulc, au ix% l'esprit remuant et provocateur des Juifs donne lieu à des écrits d'un ton moins doctrinal, conmie les lettres de saint AciOBARD, évêque de Lyon, et de son successeur, Amolon. Au xii' siècle apparaît toute une série d'opuscules contre les Juifs réimprimés dans la Patrologie latine de Migne, et qui, sous les titres de Tractatus, Antilogus, Dialogus, Disputatio et autres du même genre, ont poiu* auteurs principaux saint Fulbert de Chartres, saint Pierre Damien, Gislebert Crispin, abbé de Westminster, RuPERT, abbé de Deutz, Abélard, Pierre le
VÉNÉRABLE, PlERRE DE BlOIS. ToUS CCS écritS SOUt
dépassés de beaucoup, au siècle suivant, par le Pugio pdei du dominicain Raymond M.\rtin, sorti de l'école fondée jiar saint Raymond de Pennafort, dans un but apologéticiue, pour étudier les langues sémitiques et publier des apologies savantes. Dans les trois livres dont se compose ce vaste et remarquable ouvrage, l'auteur s'en prend d'abord à ceux cjui nient toute révélation, puis il prouve par les prophéties de l'Ancien Testament que le Messie est Aenu, enfin il défend les principaux mystères de la religion chrétienne. Au xiv'^ siècle, un autre dominicain, F. Ricold de Montecroix, donne dans &on Propugnaculum /îrfei une réfutation spéciale du mahométisme.
Un groupe d'apologistes mérite une mention spéciale, celui des Juifs convertis qui se font apôtres de leur nouvelle foi. Tels, au XI'' siècle, Paul Alvare de Cordoue; au ix", Samuel de Maroc; au xii», Pierre Alphonse (Rabbi Moïse Sephardi), et Hermann, dont la petite autobiographie est particulièrement intéressante, au point de vue psychologique. Placé, par le hasard des circonstances, dans un milieu catholique où il entend proposer la doctrine chrétienne, il n'ouvre pas d'abord les yeux à la lumière, bien qu'il s'opère en son âme un travail sourd, secondé surtout par l'attrait qu'exercent sur lui les exemples de vie morale et de
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féconde cliarité dont il est le témoin; d'où cette réflexion, c. VI : « Si Dieu abhorrait le christianisme, il n'en soufl"rirait pas la propagation et l'aflermissement continuels », P. L-, t. CLXX, col. 817. L'humble recours à la prière et le secours intérieur de la grâce firent le reste. Au xiv' siècle, Jkrôme de Sainte-Foi (Josua Lorki) continue la tradition, dans son Hebraeomastix : de même, au xv", Paul de Sainte-Marie ou de Burgos (Salomon ben Levi), dans le premier livre de son Scrutinium Scviptuvcirum où, sous la forme d'un dialogue entre Saul et Paul, il s'attaque aux erreurs de ses anciens coreligionnaires.
A part le Dialogue d'Abklard, incomplet, obscur et imprégné de tendances rationalistes, où il semble donner à un philosojîhe païen, pour toute raison de préférer le christianisme, la supériorité de sa doctrine et de sa morale, particulièrement en ce qui concerne la fin dernière de l'homme, tous ces écrits tournent, en général, dans un cercle d'idées assez restreint. Défense des dogmes chrétiens spécialement attaqués pas les Juifs; preuve de la messianité de Jésus-Christ par la réalisation en sa personne des propliéties et des figures de l'Ancien Testament, par l'époque et les circonstances de son avènement, par son caractère et ses œinres, par les signes dont il a marqué la mission de ses apôtres ; doctrine de la substitution de la loi nouvelle, parfaite et éternelle, à la loi ancienne, imparfaite et temporaire; confirmation des mêmes vérités par la ruine de la nation juive et la cessation du culte judaïque, tandis que la vitalité du christianisme va toujours croissant; parfois, discussion des calculs chronologiques dont les rabbins se servaient pour éluder les prophéties, celle de Daniel en particulier: tel est le fonds commun de cette littérature antijuive. L'apologie antimusulmane est la même en substance pour ce qui concerne la défense des dogmes clirétiens et la preuve du caractère messianique de Jésus-Christ ou de la mission divine des apôtres et de l'Eglise; elle diff"ère naturellement dans la partie oflensive ou la réfutation des prétentions de Mahomet et de ses adeptes. Les auteurs chrétiens montrent que le Coran ne peut en aucune façon se réclamer des écrits prophétiques de l'Ancien Testament, que Mahomet n'a pas prouvé sa mission par de vrais miracles, qu'au contraire sa vie, sa doctrine, sa morale, la façon dont il a propagé sa religion manifestent clairement qu'il n'a pas été, qu'il n'a pas pu être un envoyé de Dieu, un vérital)le prophète; ce qui amène parfois ces apologistes à établir la transcendance de l'Evangile par rapport au Coran, par exemple le f. RicoLD dans son Propugrtacuhun, c. xvi. De Evangelii ad Alcoraïuini excellencia.
liiBLioGHAPiiiE. — S. Isidore, De fide caihoUca ex veteri et uovo Testamento conlra Jiidaeos, P. L. , t. LXXXIII, col. 449-538; S. Hildefonse, De yirgiiiilate perpétua sanctae Mariae adscrsus très infidèles (ouvrage dont rol)jet réel dépasse le titre), P. L., t. XCVI, col. 53- 100; S. Julien de Tolède, De comprobatione aetalis sexiae libri très, P. L., t. XCYI, col. 53;-586; S. Agol)ard, De insolentia ■ludaeornm ; De jiidaicis siiperstitionibtis.P, /.., t. CIV, col. 69-76,77-100; S.Amolon, I.iber conlra Jtidaeos, P. Z.,t.CXYl, col. i4i-i84; S. Full)erl, Traciatiis contra Judaeos ; P. A., t. CXLI, col. 3o5-3i8; S. Pierre Damien, Antilogus contra Judaeos ; Dialogus inter judaeum reqttirentem et christianum e contrario respondenteni {Opusc. II et III), P, L., t. CXLV, col. 42-58, 57-68; Gisl. Crispin, Disputatio jiidaei cum cliristiano^ P. /.., t. CLIX, col. ioo5-io3o; Rupert, Annulas, s/fc dialogus inter christianum et judaeum, P. /..,
CLXX, col. 559-610; Xhél&rd, Dialogus inter philosophum, Judaeum et christianum, P. Z., t. CLXXYIII, col. i343-i364; Pierre le Vénérable, Tractatus ads'ersus Judaeorum inveteratam duritiem ; Ad\'ersus nefandam sectam Saracenorum libri duo, P. L., t. CLXXXJX, col. 507-650,661-720; Pierre de Blois, Contra perfidlam Judaeorum, P. Z., t. CGVII. col. 825-870; f. Ricold de Montecroix, da Monte di Croce (-J* i32o), Propugnaculum pdei adversus mendacia Saracenorum Alcorani, traduit en grec (sous le nom de F.Richard) par le moine Dénié trius Cydonius, Bàle, i543; P. G., t. CLIV, col. io35 ss. ; en grec et en latin, Bàle, i55o.
Ouvrages de Juifs com-ertis: PaulAlvarede Cordoue, Epist. XIV, XVI, XVIII, P. L., t. CXXI, col. 478, ',83, 492; Samuel de Maroc, De ad\'e^itu Messiae praeterito liber, P. L., t. CXLIX, col. 335-368; Pierre Aljjhonse, Dialogi, in quibus inipiae Judaeorum opiniones evidentissimiscum naturalis, tum coelestis philosophiae argumentis confutantur, quaedamque prophetarum abstrusiora loca explicantur, P. L., t. CLVll, col. 535-672; Hermann, Opusculum de sua com-ersione, P. L., t. CLXX, col. 8o3- 836; Rajmond Martin (-j- 1286), Pugio fidei adversus Mauros et Judaeos, composé en 1278, imprimé à Paris en 1642 et 1 656, puis à Leipzig, en 1687; Jérôme de Sainte-Foi, Contra Judaeorum perfidiam et Talmuth Tractatus si\'e Libri duo, composés à Rome en i4i2, imprimés plus tard, en particulier sous le titre de Hebaeo mastix, s'index impietatis et perfidiae judaicae, Francfort, 1602 (cf. M. de laBigne, Maxima bibliotheca s'eterum Pair um et antiquorum scriptorum, t.XXYI,p.528,Lyon, 1577); Paul de Burgos (-|- i435), Scrutinium Scripturarum, ou Dialogus Sauli et Pauli contra Judaeos (Strasbourg, 1 469). — Pour plusieurs de ces ouvrages, voir J. Martin, ou\>. cité, t. IL Sur la polémique chrétienne contre le Coran, A. Palmieri, art. Coran, III, dans le Dictionnaire de Théologie catolique, t. III, col. i835 ss.
2. L'apologétique chez les scolastiques. — Dans son orientation générale, la théologie scolastique présente un caractère éminemment apologétique, au sens large du mot. Elle le présente àsesdél)utsmênies, chez saint Anselme, par la double ambition dont ce docteur est animé, de répondre aux exigences du fidèle qui cherche à comprendre ce qu'il croit, fides quaerens intellectum, préface du Proslogion, P. L... t. CLYIII, col. 225, et de justifier la foi chrétienne auprès des infidèles, en leur montrant, du point ào vue rationnel, ce qu'il y a de déraison dans leiumépris superbe, illis ^'erorationabiliter ostendendum est quam irrationabiliter nos contemnant, Epist.. 1. II, epist. xLi, P. L., t. CLYIII, col. 1193. Progranuue incomplet, puisque rien n'y trahit la préoccupation d'amener les incrédules à la foi.
Saint Thomas d'Aquin le complète, quand, aux deux fonctions de la raison indiquées par saint Anselme, il en ajoute une autre qui, logiquement, est la première, en sorte qu'un triple rôle revient à la philosophie dans la science sacrée : démontrer les préambules de la ioi, ad demonstrandum ea quae sunt praeambuln fidei : donner, à l'aide decomparaisonsoud'an.ilogies, quelque idée des vérités de la foi, ad notificandum j)er aliquas simililudines ea quae sunt fidei ; répondre aux adversaires en montrant la fausseté, ou du moins rinefiicacité démonstrative de leurs objections, ad resisiendum his quae contra fidem dicuntur, sive ostendendo esse falsa, sive ostendendo non esse necessaria. Di Boethium, de Trinitate. q. 11, a. 3.
Au second rôle se rattache l'œuvre la plus consi-
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dérable de la théoloa^ie scolastique, cet exposé complet et harmonieux de la Acrité chrétienne, tel qu'on le trouve, par exemple, dans la Somme théologiqne du Docteur angélique; exposé qui, dans son genre, possède déjà une réelle valeur apologétique. Le rôle défensif se remijlit d'une double façon : ou dans le corps même de la théologie, l'exposition et l'établissement d'un point de doctrine amenant, à titre confirmatif, la solution des difficultés proposées; ou, plus spécialement, dans des traités distincts, des apologies comme celles dont il a été question. Reste le premier rôle de la philosophie ou raison naturelle, le plus foncier, ou plutôt le rôle essentiel et constitutif de l'apologétique proprement dite, celui qui présente au sujet l'objet qu'il doit croire et en même temps le dispose à y donner son adhésion, en établissant les fondements ou préambules de la foi chrétienne, et tout d'abord le fait de la révélation divine.
Ce dernier problème, appelé à devenir capital, n'a pas été traité à part par les théologiens scolastiques ; ils l'ont seulement touché, à propos d'autres questions, surtout dans le traité de la foi, où ils ont été amenés à chercher le rapport des motifs de crédibilité à l'acte de foi. Mais les principes essentiels de la solution ont été donnés, en particulier par l'Ange de l'Ecole dansla Summa contra Gentiles^seu de veritate catholicae fidei. Rentrant, comme le Pugio de Rajmond Martin, dans le puissant mouvement de défense religieuse contre les Juifs et les Maures, provoque un peu après le milieu du xiii" siècle par saint Raymond de Pennafort, cet ouA^rage est proprement une apologie rationnelle de la foi catholique, considérée dans les deux grandes catégories de vérités qu'elle comprend : les naturelles, qui sont à la portée de la raison, et les surnalurelles, qui la dépassent. Le quatrième livre a pour objet les mystères, que le saint docteur ne prétend pas appuyer sur la raison, mais seulement défendre; car ils ne se prouvent que par l'autorité de la sainte Ecriture, divinement sanctionnée par les miracles, 1. IV, c. i. Les trois premiers livres se rapportent presque entièrement aux vérités naturelles, et comprennent notre thcodicée actuelle, avec les traités de Dieu cause première et fin dernière des créatiu-es ; en d'autres termes, Dieu et les créatures raisonnables, considérés dans leur existence et leur mutuels rapports, 1. I, c. ix. Là se trouAcnt la plupart des questions qui rentrent dans la partie i^hilosophique de nos traités modernes de la Religion. De plus, au début de l'ouvrage, 1. I, c. vi, l'auteur avait esquissé la preuve du fait de la révélation, en rappelant brièvement, mais avec Aigiunir et netteté, les raisons qui vengent les chrétiens du reproche de croire à la légère : miracles évangéliques, prophéties de l'Ancien Testament, et surtout conversion du monde, avec les circonstances qui font de ce grand fait un miracle perpétuant en quelque sorte tous les autres, comme l'effet periîétue la cause, cuni in suu effectuappareant es'identer.Puis, par contraste, saint Thomas parle du mahométisme, dont la propagation s'est faite dans des conditions absolument différentes, et qui ne peut en aucune façon bénéficier des signes divins dont le christianisme s'autorise.
L'élude approfondie qu'ils firent de l'acte de foi, mit les théologiens scolastiques en face d'autres problèmes ; plusieurs ne sont à leur place que dans des traités théologiques, comme l'obscure et subtile question de la resolutio ou analyse de l'acte de foi. D'autres, au contraire, intéressent l'apologète, et s'imposent d'autant plus à son attention que, sous d'autres termes et dans un esprit différent, les vieilles conceptions reparaissent dans les controverses actuelles. Telles, en particulier, les questions relatives à la
nature de l'acte de foi et à ses antécédents psychologiques. Abiîlahd, qui ne comprit jamais bien la foi d'autorité, reposant sur le témoignage divin, conçut l'assentiment de foi sous un double aspect : comme acte intellectuel, et comme acte surnaturel ou méritoire. Sous le second aspect, la foi est charité ; sous le premier, elle est connaissance rationnelle. Dès lors, pour rendre un mjstère croyable, il faut montrer qu'il est raisonnable; crédilùlité et rationabilité arrivent ainsi à se confondre, faute de distinction entre la véi'ité intrinsèque et la crédibilité de Tobjet de foi. Introductio ad theolog., 1. II, e. ii, P. L., t. CLXXVIII, col. io5o sq.
Les théologiens « A'ictorins » gardèrent quelque chose de la distinction abélardienne, mais en la modifiant. Pour eux, c'est proprement dans la volonté que réside la foi, mais en fonction de la connaissance qui lui fournit son objet. Ainsi s'exprime le chef de l'école, Hugues de Saint-Victor : In affecta suhstantia fidei invenitur ; in cognitione, materia. De sacrainentis, 1. I, part. X, c. m, P. L., t. CLXXVI, col. 53 1. Cette connaissance ne dit pas science proprement dite de l'objet; elle se borne au sens qui s'attache à l'énoncé de l'assertion révélée.
A rencontre de cette foi-Aolonté se présente la foi conçue comme adhésion intellectuelle à la A'érité divinement révélée, adhésion qui se produit sous l'influence de la grâce et l'empire de la volonté : Ipsum autem credere est actiis intellectus assentientis veritati divinae ex imperio voluntatis a Deo molae per gratiam. S. Thomas, Summa theolog., Il» II»'", q. II, a. g. C'est l'autorité divine, applicjuée à telle vérité particulière par le fait de la révélation, qui constitue cette vérité croyable, c'est-à-dire objet, non de science, mais de foi ; par contre, le fait de la révélation ou l'application même de l'autorité divine à cette vérité particulière, est et doit être objet de connaissance rationnelle, car, avant de croire ceci ou cela, il faut voir des signes divins qui en garantissent la crédibilité : Non enim crederet, nisi videret ea esse credenda, vel propter evidentiam signorum, vel propter aliquid hujusmodi. Ibid., q. i, a. 4» ad. 2. De là une double distinction essentielle : l'une, entre la vérité intrinsèque et la crédibilité de l'objet révélé ; l'autre, entre le motif propre de l'acte de foi, qui est l'autorité de Dieu, Vérité suprême, et les raisons qui, en prouvant le fait de la révélation, établissent la crédibilité rationnelle de l'objet de foi. Doctrine restée classique parmi les théologiens catholiques.
Quoi qu'il en soit d'ailleurs de la prédominance accordée, dans l'acte de foi, à l'élément volontaire ou affectif par les théologiens de Saint- Victor et leurs alliés, il n'en résulte pas de diAergenee absolue sur la question de la connaissance préalable, où la crédibilité extrinsèque est directement intéressée. Hugues de Saint-Victor, au même endroit, exige des preuves rationnelles qui recommandent l'objet de foi à l'adhésion. Cette nécessité des motifs de crédibilité est non seulement maintenue, mais renforcée par Richard de Saint- Victor, l'auteur du dicton célèbre : Domine, si error est, teipso decepti sumus ; nam ista in nobis tantis signis et prodigiis confirmata sunt, et tulibus, quae nonnisi per te feri possunt. De Trinitate, 1. I, c. II, P. L., t. CXCVI, col. 891. On peut seulement rcAcndiquer cette connaissance préalable à des titres distincts : ou simplement pour que l'objet à croire soit présenté au sujet qui doit croire; ou encore, dans un butprudentiel, en ce sens que l'acte de foi, pour être raisonnablement aouIu, demande que la raison soit d'abord conAaincue de l'existence réelle des jirésupposés. Dieu et son témoignage.
Dans la conception de la foi-Aolonté, qui s'en tient souAcnt au premier titre, il y a danger, et l'expé-
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rience l'a prouve, de sacrifier la raison à l'afTection, en se montrant peu rigoureux sur la valeur rationnelle de la connaissance préalable.
Si de la notion formelle de la crédibilité et de l'acte de foi nous passons à l'aspect général de la démonstration chrétienne, il est vrai de dire que, pendant tout le moyen âge scolastique, l'apologétique resta comme centralisée dans l'Ecole. Tout était suffisamment commun, principes et métliode, pour que la preuve et la défense de la religion restassent, dans les orandes lignes, homogènes. Entre les apologies des xiii° et xiV siècles et celles qui paraissent à la veille des temps modernes, les différences sont accidentelles. Le Fortalitiiim pdei contra Judaeos, Saracenos aliosque christianae fidei inimicos, Xureniberg, 1/J87, du franciscain Alphonse de Spixa, est un ouvrage scolastique. Même dans la Theologia natiiralis seu Liber creaturarum de Raymond de Seboxde (•^ 1437), les titres 207 et 208, consacrés à l'apologétique, sont d'inspiration doctrinale et traditionnelle; il avait seulement insisté auparavant, tit. 180, sur une considération goûtée de nos jours, l'harmonie de la foi avec le l)ien de l'homme. Savoxarole, dans son Triuinphus criicis seu de veritate fidei, relève, il est vrai, les effets moraux et la valeur pratique du christianisme; l'Espagnol Pedro de la Caba- LLERL\, dans ses Rationes laicales contra idiotas, qiiae docent fidem christianam \eram et necessariam esse. (1487), s'occupe moins des motifs extrinsèques de crédibilité, que du contenu et de l'excellence de la révélation chrétienne; mais il n'y a là rien qui sorte vraiment du cercle des idées connues et admises par les théologiens scolastiques.
On peut cependant voir dans ces divergences accidentelles comme un prélude de la décentralisation qui, bientôt, allait s'accomplir sur le terrain apologétique. Le fait est siu'tout sensible chez les écrivains de la seconde moitié du xV siècle rjui furent hostiles à la philosophie et à la culture scolastique. Tel, par exemple, Xicolas de Cuse (j i464), q'ie ses préventions ou ses rêveries mystiques entraînent, soit à des professions de foi fidéistes, dans son livre De docta ignorantia, soit à des conceptions passablement latitudinaristes, dans un autre ouvrage, De pace fidei. Tels encore les apologètes de la Renaissance, dont le mouvement intellectuel, puissant et fécond sous plus d'un rapport, n'en fut lias moins, sous d'autres, excessif et dangereux. Epris de la littérature grecque ou de la philosopliie platonicienne, les humanistes s'attachent de préférence à la métaphysique du bon et du beau ; parfois, il est vrai, ils se contentent de mettre surtout en relief les preuves intei-nes de la religion, d'exposer les convenances des mystères chrétiens sous une forme élégante, comme un peu plus tard Louis Vives, au livre Y^ de son De veritate fidei catholicae, Bàle, i543; mais parfois aussi ils amalgament la doctrine de Platon et celle de Jésus-Clirist. en poussant même l'outrance de leur syncrétisme jusqu'à faire du premier le précurseur du second, comme Marsile Ficix, dans son traité De religione christiana, composé en i474'
IV. L'apologétique dans les temps modernes jusqu'au XIX'^^ siècle. — Sous l'influence de causes diverses, le mouvement apologétique se développe considérablement pendant cette période, mais en même temps il se décentralise, d'abord en ce sens général que, dans la forme, il revêt des aspects nouveaux, puis en ce sens spécial et plus important que, pour le fond, il présente de nofabU^s différences, surtout si l'on considère ce c|u'il est dans l'Eglise catholique et ce qu'il est dans les églises séparées.