‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 66 sur 214 · I. La notion laïque. — i° Historique · texte numérisé non relu

I. La notion laïque. — i° Historique

La décadence de l'idée laïque de responsabilité se dÏA'ise en plusieurs périodes.

Lorsque, dans l'esprit d'un indiAidu ou dans l'âme d'une société, une notion est ébranlée, généralement elle ne s'effondre pas du premier coup; mais, aAant de s'abattre, elle oscille quelque temps d'un extrême à l'autre. La mort est précédée d'une série alternante d'accès de lièAre et de périodes de prostration. Une actiA'ité désordonnée manifeste une énergie qui s'épuise. Certaines lueurs plus intenses expriment les derniers efforts d'un foyer qui s'éteint.

Ainsi, l'idée de foi religieuse fut d'abord exaltée par les premiers partisans de la Réforme, au point même d'exclure la nécessité des bonnes œuA'res, i)uis dépréciée pour le soi-disant profit de l'action morale, aA'ant de s'anéantir déiinitiA ement dans un protestantisme libéral où ne subsiste plus aucun dogme précis. De Luther à Weslky, et de Wesley à Sabatier : telles sont les étapes qui mènent du salut par la foi seule à la religion sans croyances; telle est, d'une manière générale, la courbe symbolique qui résume l'histoire de toute notion qui Aa périr. La formule hégélienne n'exprime pas une loi uniAerselle qui règle infailliblement l'éAolution des idées. L'affirmation et la négation ne se réconcilient pas toujours en une conception supérieure. Plus soment même, les deux doctrines extrêmes A'iennent se briser dans un heurt mortel à l'une comme â l'autre. De sorte que les phases de leur conflit se répartissent d'après ce rythme fatal : trop, trop peu, et puis rien ; la fièvre, le coma, et la mort.

Nous citions, comme exemple, la notion de foi dans le protestantisme. La contagion mentale s'est répandue. La commotion déAastatrice s'est propagée. "Voici, maintenant, que chancellent, après les idées réA^élées etsui*naturelles, les idées philosophiques et humaines. Les concepts qui semblaient le plus solidement enra-

cinés dans l'esprit et dans le cœur des hommes, s'ébranlent à leur tour. DcAoir, responsabilité, bien et mal, mérite et démérite : autant d'archaïsmes théologiques, à l'aide desquels la libre pensée naguère devait se déguiser, mais qui la gêneraient dans sa lutte suprême aAec l'esprit chrétien, et qu'elle se hâte de jeter au charnier des idées mortes.

Comment la morale laïque a successivement exalté outre mesure, puis amoindri, juiis supprimé, une de ces notions essentielles, la notion de responsabilité; comment elle en a fait parade, aAant d'en faire litière : tel est le lamentable épisode philosophique que l'on Aoudrait ici, d'abord retracer, ensuite expliquer.

11 s'agit donc, en premier lieu, de constater et, s'il est possible, de mesurer, les Aariations qu'a subies, dans la morale laïque, l'idée de responsabilité, aAant d'aller rejoindre le tas déjà bien haut des croyances • en ruines.

Les représentants de la morale laïque ne peuvent s'accorder à résoiulre unanimement cette question primordiale : l'homme est-il responsable? Voilà le fait inquiétant que nous allons d'abord établir.

Certains rationalistes exagèrent la responsabilité humaine; d'autres l'amoindrissent arbitrairement; enfin, les nouveaux Acnus, cexix que l'on pourrait appeler les enfants perdus ou les enfants terribles de la libre pensée, nient sans détour que l'homme soit responsable de ses actes.

Parmi les puritains de la morale laïque, parmi les apôtres de la responsabilité illimitée, parmi les auteurs qui, loin de reprocher à la morale chrétienne d'imposer aux hommes un fardeau trop lourd et de les entraîner Aers d'âpres sentiers, l'accuseraient plutôt d'alléger témérairement leurs épaules et de les égarer par des chemins de Aelours, nous citerons d'abord quatre célèbres uniAersitaires : Félix Pécaut, qui dirigea pendant seize ans l'Ecole normale de Fontenay-aux-Roses, et à qui l'on décerna, aAec une particulière insistance, l'appellation de saint laïque: Gabriel Séailles, professeur de philosophie à la Sorbonne, qui, à maintes reprises, exposa, tantôt dans des UniAcrsités populaires, tantôt dans des réunions d'instituteurs ou d étudiants, les principes et l'idéal de la morale indépendante; Jules Payot, actuellement recteur de l'UniAcrsité d'Aix, heureux auteur d'un ouArage peut-être moins original que célèbre sur L'Education de la volonté, depuis nombre d'années promoteur insigne de l'éducation laïque et directeur écouté des instituteurs primaires; Jean Izoulet, l'auteiu- de La Cité moderne, écriA'ain sonore, professeur applaudi de philosophie sociale au Collège de France, et, de temps en temps, journaliste au Acrbe précis et fort. Tous moralistes dont la pensée laïque s'enorgueillit, tous moralistes qui A'culent étendre, dépasser ou aggraA^er la notion chrétienne, et, tout particulièrement, la notion catholique, de responsabilité.

Ainsi, d'après Félix Pécaut, pour déA-elopper dans l'enfant le sentiment de la responsabilité, ce qui est le but principal de renseignement moral, il faut soustraire son âme aussi bien à « la tutelle sacerdotale, le plus mortel des dissoUants pour les peuples et pour les indÏA^idus », qu'à « la simple discipline de l'usage, de la coutume établie, des couA-enances mondaines ». M. Pécaut estimait sans doute qu'en acceptant ou en sollicitant « la tutelle sacerdotale », l'homme restait un perpétuel mineur. Il estimait que, sans jamais reccA-oir de confiance aucun enseignement ni aucune direction, quels qu'ils fussent, nous dcA'ions porter seuls toute la responsabilité de nos idées et de notre vie morales. Le catholique qui croit à l'infaillibilité doctrinale de l'Eglise en matière de dogme comme en matière de règles de mœurs, le

CONSCIENCE

catholique qui prend l'avis d'un confesseur lorsque sa propre conscience hésite, méconnaît l'importance et la signification de la responsabilité humaine. Ce n'est pas un homme, encore moins peut-il devenir un saint, au sens laïque du mot. (L'Education publique et la Vie nationale, p. xvi et xvii. Paris, Hachette, 1897.)

M. Skailles n'interprète pas autrement la notion de responsabilité : « S'interroger sur la vie. chercher ce qu'on doit penser, pour savoir ce qu'on doit faire... prendre l'initiative et la responsabilité de soi... c'est une tâche rude, un acte de courage, sans lequel il n'y a pas de moralité véritable. » {Les Affirmations de la conscience moderne, p. 128. Paris, Colin, 1908.) La doctrine catholique de la responsabilité est deux fois mesquine et insullisante. C'est une illusion de l'égoïsme, de croire que notre responsabilité se borne au mal dont nous sommes les auteurs. « Dans tout mal nous avons notre part de responsabilité. » C'est une illusion de la paresse, de chercher, dans le secours d'un sacrement, une vertu surnaturelle qui féconde notre repentir. « La seule pénitence, c'est le sentiment du péché, c'est lintelligence de la douloureuse fécondité du mal, l'efTort pour limiter, autant qu'il est pessible, les conséquences de sa faute. » La nolion laïque de responsabilité exclut tout mode surnaturel de réparation et toute absolution efficace. « 11 n'y a personne ici qui puisse faire ce que nous ne ferions pas nous-mêmes; il n'y a pas de geste, d'acte de dévotion, de dur voyage aux lieux consacrés, de fondation pieuse, qui puisse remplacer ce jugement de l'homme sur lui-même, suivi d'un libre mouvement vers la justice et Acrs la Aérité. » (Les Affirmations de la conscience moderne, p. 128.) Remplacer, soit; mais aider et compléter?

M. Payot rappelle, lui aussi, aux maîtres de l'enseignement ijublic que leur tâche est de « préparer dans l'enfant l'homme responsable de demain». (Aux instituteurs et aux institutrices, p. 35. Paris, Colin, 1900.) Liii aussi professe que ceux-là sont des faibles de volonté, qui, ployant sous le poids de leur responsabilité, demandent le secours d'en haut. Nul ne peut partager leur fardeau, ni leur communiquer un surcroît de force. L'appui étranger qu'ils invoquent n'est pas une aide qui guérit leur faiblesse, mais un opium qui endort leur conscience. A compter ainsi sur l'intervention divine, le sens de la responsal)ilité s'émousse. (Cours de morale, p. 208. Paris, Colin, 1900.)

Ecrivain ou professeur, M. Izoulet s'exprime toujours en style énergique et brillant. « Savoir de science certaine qu'il est radicalement impossible de ravoir ses actes, n'y a-t-il pas là de quoi prendre la vie terriblement au sérieux? N'y a-t-il pas là de quoi rendre le plus étourdi réfléchi, et le plus dissipé recueilli? Comment ne pas s'arrêter pétrifié devant le gouttre des conséquences? Tout d'il visionnaire se voile de l'ombre qui monte des abîmes de l'avenir. » (La Cité moderne, p. 289. Paris. Alcan, 1894.) Contcm[)lation aveuglante, mais salutaire, (pii sullit à convertir une âme à la vie morale. Tâchons donc, tour à tour, de remonter et de suivre le cours des événements où notre activité se mêle. « Nos tristesses et nos allégresses, c'est-à-dire nos puissances et nos impuissances, c'est le legs confus et indéclinable de nos aïeux. Nos fatalités ne sont que leurs actes éternisés en nous. Les doigts des morts sont sur nous, en nous-mêmes. Pareillement, ce que je fais aujourd'hui rive une chaîne aux pieds des g(''n»'rations <[ui se lèvent dans les siècles lointains. Des millions d'inconnus, encore enfouis aux limbes de l'existence, sont déjà serfs de nos erreurs et de nos folies, n On se doute que M. Izoulet n'est pas un prédicateur

de la morale catholique. Celle-ci emploie généralement un style plus simple et plus austère. Mais, si l'on hésitait encore à classer et à caractériser la pensée que nous venons de résumer, voici qui supprimerait toute dilliculté. C'est bien à rencontre de la notion chrétienne et traditionnelle de responsabilité, que M. Izoulet élève la voix. Ecoutez-le. « Quel malheur que certaines doctrines religieuses aient énervé la puissance moralisatrice de cet axiome : rien ne s'anéantit! Combien fausse, en effet, la doctrine de l'absolution, de la rédemption! Racheter! Rien n'est rachetable. Absoudre, absolvere, délier! Me délier de ces liens qui s'appellent mes actes ! Comment cela serait-il possible? Ce n'est ni possible, ni désirable... La vérité vraie, la vérité scientifique et morale à la fois, c'est que tout est irréparable. » Doctrine désolante, déprimante et funeste, penserez-vous peut-être. Non pas, proteste M. Izoulet. Il faut redire que tout est irréparable. « C'est pour avoir prêché le contraire, pendant des siècles, à notre humanité d'Occident, qu'on a brisé ou énervé le ressort de la moralité, x (La Cité moderne, p. 240.)

A ce groupe de professeurs, on pourrait joindre l'auteur de La Solidarité morale, Henri Marion. Nous nous contentons d'indiquer son nom, pour nous arrêter de préférence à l'œuvre morale et philosophique de George Eliot, dont M. Marion et M. Payot invoquent eux-mêmes le témoignage. George Eliot a été appelée : le poète du positivisme. Mais, non moins que les théories de la religion humanitaire, elle a popularisé les idées d'un puritanisme désespérant. Peut-être pourrait-on, sans établir une comparaison de termes trop disparates, mettre en parallèle tel de ses romans, Adam Bede, par exemple, et l'Enfer de Dante Alighieri, c'est-à-dire rapprocher deux drames qui, l'un et l'autre, illustrent d'un éclat redoutable le problème de la responsabilité, le drame moderne étant une adaptation laïque et terrestre du dogme chrétien de la damnation. Réduction bien mesquine, à tout prendre, de l'éternel malheur des réprouvés, puisqu'elle n'étend pas au delà des limites de la vie présente le supplice du remords obsédant. Mais si nous comparons le sort fait ici-bas au pécheur repentant par la doctrine catholique, et le sort que lui assigne, soit George Eliot parlant en son propre nom, soit surtout l'un de ses héros, le menuisier Adam Bede ; l'idée catholique de responsabilité apparaît singulièrement moins redoutable. Pour honteux ou désespéré qu'il soit de ses fautes, le catholique entend, du moins vaguement, au fond de sa conscience, une parole de résurrection, un appel de la miséricorde et de la toute-puissance, une invitation aux gloires de la réparation. L'Eglise n'at-elle pas bercé sa jeune âme au récit de la parabole du ]irodigue, et ranimé son espoir aux accents de VExultet ? Par la voix éclatante de la liturgie, elle lui a dit : () felix culpa .' O certe necessarium Adae peccatuni.' P.ir la voix du prêtre au confessionnal, elle a répondu, de la part de Dieu, à l'aveu de son repentir : Ego te absoho. Tout autre est le refrain qui, peu à peu, s'imprime dans l'esprit, quand on suit, dans le roman de George Eliot, la douloureuse histoire d'Adam Bede et de sa fiancée Hctty Sorel. Histoire instructive et qui serait d'une haute moralité, si elle ne laissait pas le coupable seul aux prises avec son remords, et si parfois elle s'éclairait, comme d'un rayon divin, de l'idée de rédemption.

Pédagogues, conférenciers, professeurs, écrivains, les libres penseurs que nous venons de réunir dans un premier groupe, aggravent indétiniment le poids de la responsabilité humaine par l'une ou l'autre des exagérations suivantes : ou bien, ils prétendent que l'homme doit rendre compte des maux eux-mêmes

CONSCIENCE

qui ne dépendent pas de son libre arbitre ; ou bien ils lui refusent le moyen d'obtenir un secours et un pardon divins qui fassent ruptiu-e dans la trame tissée par les conséquences de ses actes libres.

Voici, dans une seconde catégorie, les moralistes laïques qui délestent outre mesure la conscience humaine du fardeau de ses actes. M. Lkvy-Bruhl, dans sa thèse sur L'Idée de responsabilité, eiM. Albert Bayf.t, dans sa Morale scientifique et dans son livre sur L Idée de Bien, représentent cette phase de la vérité diminuée, qui présage la phase de la vérité anéantie. Nous tombons, si l'on veut, de la fièvre dans le coma. La notion de responsabilité passe d'un excès à l'autre, sans pouvoir se fixer en équilibre sur ses bases naturelles. Cependant, elle n'est pas encore gisante à terre. Elle lutte, elle s'agite, elle s'épuise en des distinctions presque toutes factices et meurtrières.

M. Lkvy-Bruhl distingue, et cette fois avec justesse, d'une part, la responsabilité légale ou pénale, c'est-à-dire cette réaction nécessaire par laquelle, contre l'individu nuisible, la société prend des mesures de défense, et, d'autre part, la responsabilité morale, celle qui intéresse notre conscience individuelle. Seule, la responsabilité morale, d'après M. Lévy- Bruhl, implique les idées de mérite ou de démérite, de faute el de libre justice. Dès lors, sommes-nous responsables? Oui, légalement, répond cet auteur. La société possède le droit de protéger ses membres et de frapper les délinquants. Maintenant, devonsnous aller plus loin, pénétrer jusqu'au sanctuaire de la conscience individuelle, et décréter que l'homme est responsable moralement? Cette seconde question ne comporte pas de solution catégorique, mais une distinction ultérieure. 11 existe, de la responsabilité morale, une idée absolue, théorique, abstraite, et une idée concrète, relative, pratique. La première échappe à toute représentation positive, comme à toute vérification, et ne peut être, dès lors, ni affirmée, ni contestée. Elle ne donne prise ni à la démonstration ni à la réfutation, parce qu'elle suppose un élément qui se dérobe à la science et défie l'expérience. En effet, nous ne connaissons, à proprement parler, que les termes dont nous voyons le rapport nécessaire avec d'autres termes, et nous ne concevons vraiment que des phénomènes soumis au déterminisme. Or, l'idée pure, qui est, en même temps, l'idée traditionnelle, de responsabilité, suppose la liberté, c'est-à-dire la négation, au moins partielle, du déterminisme. Aussi reste-t-elle, dans notre esprit, à l'état de direction idéale, mais non d'objet précis. Nous la concevons comme une limite hypothétique, nous ne la pensons pas comme un terme donné. Sommes-nous responsables, au sens absolu du mot? Ignorabimus.

Cependant l'expérience nous atteste notre croyance nécessaire au devoir et à tous les éléments qu'il implique, à la responsabilité par conséquent. Nous voilà, dès lors, en possession, non pas d'une connaissance théorique et d'une idée vraiment nouvelle, mais d'un principe pratiqvie d'activité morale. Nous ne savons pas mieux qu'auparavant comment et dans quelle mesure nous sommes responsables de nos actes. Mais nous constatons que la croyance au libre arbitre, si imprécise qu'elle soit, fait partie de l'obligation morale et stimule nos efforts. Si l'on ne veut pas donner au mot un autre sens que cette signification toute pratique, M. Lévy-Bruhl admettra que l'iiomme est responsable.

Ainsi la responsabilité pénale consiste en une réaction de la société, réaction légitime et nécessaire comme une loi naturelle. Quant à la responsabilité morale, elle est insaisissable pour notre esprit, mais requise pour la pratique du devoir.

Peut-être un lecteur non affiné par la culture kantiste en conclura-t-il que, d'après M. Lévy-Bruhl, nous ne savons jjas, en somme, si, oui ou nbn, l'homme est responsable.

« L'homme doit-il être considéré comme responsable des fautes qu'il commet ? Ou bien, l'acte criminel, aussi nécessaire, aussi déterminé fp.ie la route d'un astre à travers le ciel, ne peut-il être imputé justement qu'aux lois mêmes de la nature? » A cette question qu'il formule ainsi lui-même, M. Albert Bayet répond par des distinctions nombreuses. Il insiste moins que M. Lévy-Bruhl sur la séparation des deux idées de responsabilité morale ou subjective, et de responsabilité légale ou objective; mais il nuiltiplie, d'autre part, les chefs de division et les points de vue, son but étant de démontrer que la responsabilité n'est pas un fondement immuable et nécessaire de la vie sociale ou individuelle.

Tout d'abord, s'inspirant, comme M. Lévy-Bruhl, de la critique de Kant, il distingue Tordre scientifique, où l'idée de responsabilité n'a pas de place, et l'ordre normatif, auquel généralement on la rattache. Mais, tandis que Kant disait uniquement : La science ignore les notions de libre arbitre et de responsabilité; M. Bayet professe que la science les condamne. Tandis que Kant admettait que la science et la morale se développent, sans se contredire ni se rencontrer, sur deux plans pai-allèles ; M. Bayet se résigne à les voir coexister dans la contradiction. Donc, d'après ce philosophe, l'hypothèse du libre arbitre et de la responsabilité est fausse théoriquement, mais elle peut offrir des avantages pratiques.

Il nous avertit, du reste, de ne pas exagérer l'utilité de cette hypothèse. Il corrobore son avertissement par de nouvelles distinctions.

Qui dira, par exemple, si la responsabilité collective qui, dans les siècles passés, couvrait une partie du domaine qu'occupe maintenant la responsabilité individuelle, ne refluera pas dans l'avenir vers son ancien territoire, comme la mer, qui, tour à tour, cède et reprend un rivage?

Qui dira si la notion juridique et morale de responsabilité qui, de nos jours, est généralement considérée comme normale, ne passera pas, d'ici quelque temps, au rang de siu-vivance pathologique? « Sans doute, la croyance au devoir, à la responsabilité, fut longtemps normale ; mais la croyance aux magiciens, aux dieux, le fut longtemps aussi. »

Du reste, n'éprouvons aucune inquiétude ; confionsnous sans crainte aux possibilités de l'évolution future, comme aux analyses de la critique. Si l'idée de responsabilité doit disparaître, d'ici un siècle ou deux, sa dissolution « n'ébranlera pas la morale ni la sociologie ». {Vidée de Bien, p. 171-189. Paris, Alcan, 1908.)

Nous voilà bien loin des rigoureuses affirmations de M. Pécaut ou de M. Izoulet. Des textes que nous A^nons de citer en second lieu, la conclusion la plus claire, la plus complète et la plus modérée qui ressorte, me semble la suivante : nul ne sait si l'homme est responsable.

Un tel doute doit logiquement aboutir à la négation. Pour terminer l'histoire de la notion laïque de responsabilité, il nous reste à décrire la troisième et dernière phase : celle de la mort et des ruines. Désormais, on va nous enseigner que, décidément, l'homme n'est pas responsable.

A vrai dire, l'enseignement ne date pas d'aujourd'hui. Les trois étapes que nous avons énumérées marquent une série logique, plutôt qu'une succession chronologique. Voltaire, dont la libre pensée se réclame toujours, malgré certains progrès de la critique, défavorables à la réputation du Dictionnaire

CONSCIENCE

philosophique, Voltaire a depuis longtemps exorcisé le spectre de la responsabilité. La philosophie de Candide et de Zadig est vraiment émancipatrice ! L'ancienne morale représentait le péché comme une source de maux, et la vertu comme un principe de bonheur et de bienfaisance. Quelle naïveté ! pense l'auteur des Contes philosophiques, Zadig en fait l'observation mélancolique, au terme de sa vie sottement vertueuse : « Si j'eusse été méchant comme tant d'autres, je serais heureux comme eux. » Le christianisme a formé les humains à prendre leurs actes ti-op à cœur. A ce cauchemar sombre et présomptueux de notre éternelle responsabilité, substituons des visions plus humbles et plus réjouissantes. Disons-nous, par exemple, que nous sommes les « pauvres marionnettes de l'éternel Demiourgos ». Songeons encore à la sagesse des anciens et aux bienfaisantes eaux du fleuve Léthé. « Mortels, voulez-vous tolérer la vie? Oubliez et jouissez. »

Voltaire a toujours des disciples. Avant d'accomplir son récent et très scientifique voyage au pays des Pingouins, M. Anatole France se mit un jour en route pour visiter un de ses amis qui habitait les ruines d'un vieux prieuré; il adressa au solitaire des paroles naïvement ingénieuses; et, au retoiu-, il dédia à Teodor de Wyzewa le récit du voyage et de la conversation. Voici à peu près comment discoururent les deux amis : « N'agissant pas, disait Jean, je ne crains pas de mal faire. Je ne cultive pas même mon jardin, de peur d'accomplir un acte dont je ne pourrais pas calculer les conséquences. » Et le subtil Anatole de reprendre : x Sait-on jamais la valeur et le véritable sens de ce que l'on fait? Il y a dans les Mille et une Nuits un conte auquel je ne puis me défendre d'attacher une signification philosophique. )i Voici cette légende orientale qui contient, d'après M. Anatole France, la philosophie de la responsabilité. Un pèlerin aralje, qui revenait de la Mecque, s'assied au bord d'une fontaine et se met à manger des dattes, dont il jette les noyaux en l'air. Un de ces noyaux atteint et frappe mortellement le fils invisible d'un génie. « Le pauvre homme ne croyait pas tant faire avec un noyau, et quand on l'instruisit de son crime, il en demeura stupide. » Conclusion et morale : « Il n'avait pas assez médité sur les conséquences possibles de toute action. Savons-nous jamais si, quand nous levons les bras, nous ne frappons pas, comme fit cemarchaïul, un génie de l'air? » {Le Jardin d'Epicure, p. 294 et 296. Paris, Galmann-Lévy.)

La souriante sagesse d'Anatole France fait partie du trésor laïque. S'il est des moralistes plus graves qui trouvent tant d'ironie compromettante pour le bon renom de la liljre pensée, ils ne peuvent pourtant répudier toute solidarité avec un des militants les plus actifs de l'anticléricalisme. Anatole France est devenu un personnage officiel de la politique antireligieuse, à tel point que, cherchant un parrain qui l'introduisît dans le monde littéraire, M. Emile Combes n'a j)as su trouver mieux que M. Bergeret. Quand on a rédigé la [tréface aux discours de M. Combes, n'eùt-on que ce titre unique de laïcisme, on appartient <U'-sornuiis par un droit irrévocable au monde de la libre pensée.

D'un ton plus grave, M. Albert Bayet formule, dans son livre sur Les Idées mortes, la conclusion que i)rcparaient ses deux ouvrages antérieurs, et il nous montre ainsi, par son propre exemple, comment on passe du doute à la négation. Voici, nous dit-il, la vérité nouvelle et vivante qui se présente au seuil des consciences modernes. De vénérables idées y occupent encore une place où elles se croyaient installées pour toujours. Cependant, à peine la nouvelle venue a-t-elle porté la luain sur elles, que la plupart

tombent en poussière sous ses doigts surpris. Les autres résistent quelque temps, mais « sourdement minées par la vieillesse », elles abandonnent soudain la lutte et s'en vont « mourir en silence, non des coups reçus, mais de leur intime caducité ». (Les Idées mortes, p. i54 et i55.) Au second groupe appartient la notion de responsabilité. Bientôt les hommes cesseront de croire les autres responsables et de s'adresser à eux-mêmes des paroles d'encouragement ou de blâme. Sans doute, notre premier mouvement nous porte trop souvent encore à nous indigner contre ceux que nous appelons les coupables : « Quand don Salluste insulte sa reine, quand Narcisse parle bas à Néron, quand Régane et Goneril insultent le vieux roi Lear, nous ne réfléchissons plus qu'ils obéissent aux mêmes lois inévitables que Burrhus ou Cordelia. » Oui, d'instinct, nous nous laissons aller « à blâmer, à détester Régane et à louer Cordelia. Mais il suflira toujours d'un rapide retour de pensée pour redresser ces sentiments. Et les deux sœurs ne seront plus, à nos yeux, que deux formes, gracieuses ou terribles, mais déterminées d'avance, de la destinée humaine. Nous les regarderons, sans surprise et sans penser à les juger, s'engager dans des voies difl"érentes, avec des âmes contraires : car nous saurons qu'une nécessité semblable leur a fait leiu-s âmes et tracé leiu's voies ». On frappe encore les coupables; mais, de jour en jour, les coups sont moins assurés. Les juges parfois hésitent et se troublent. « Les gestes violents s'achèvent en gestes d'incertitude. » C'est que la science a parlé. « Elle a dit les hommes soumis, comme les pierres et les plantes, à des lois inévitables ; le crime et la vertu, qu'on supposait hier librement créés par chacun de nous, sont devenus le fruit naturel et nécessaire des conditions changeantes de la vie sociale; le vice du méchant et la vertu du bon ont cessé d'être des objets d'horreur ou d'admiration, et ne sont plus que des objets d'étude, des faits qu'il s'agit d'expliquer. » En vain quelques médecins qui, dans certains cas, déclarent les criminels irresponsables, se refusent à proclamer l'irresponsabilité de tous les délinquants, et, en général, de tous les hommes. M. Bayet les accuse d'illogisme et de timidité. « Sont-ils les premiers inventeurs qui reculent eff"arés devant leur invention? » Retenons leurs leçons, et tirons-en les conséquences qu'elles renferment. Le principe en vertu duquel on estime certains hommes irresponsables, entraîne l'irresponsabilité universelle. Tous, en efl"et, nous obéissons aux lois du déterminisme. Un acte qui ne dépendrait pas totalement de ses antécédents et du concours de circonstances dans lesquelles il se produit, deviendrait, par là même, un fait miraculeux. Faut-il pleurer sur le sort des méchants et leur accorder un peu de cette pitié qu'inspirent encore les orgueilleuses théories du libre arbitre? Nullement. « Il s'agit de comprendre que, les criminels étant le produit de nos sociétés, nos sociétés n'ont pas le droit de punir leurs criminels. » (Les Idées mortes, p. i85.) Du moins, la doctrine de la responsabilité ne trouvera-t-elle pas un dernier asile au fond de cfiaque conscience indiviiluelle? N'est-il pas salutaire que chacun de nous éprouve, suivant la valeur de ses actions, la paix de la conscience ou le remords? Illusion suprême que la vérité nouvelle dissipera à son tour. Ne jugeons pas les autres; ne nous jugeons pas nous-mêmes. Inutile tle nous octroyer des certificats de bonté; inutile de nous infliger le stigmate de la méchanceté. Qu'il s'agisse de nous, qu'il s'agisse d'autrui, « erreur et bonne action sont également déterminées ». (Ihid., p. 204.)

Le dernier livre de M. Albert Bayet constitue la réponse la plus directe que nous puissions offrir aux

CONSCIENCE

puritains delà morale laïque, qui accusent la morale chrétienne d'énerver dans les âmes le sens de la responsabilité. Avant d'accuser rEg:lise de méconnaître la grandeur et la portée de la responsabilité humaine, mettez-vous premièrement d'accord avec les autres représentants de la libre pensée, et dites-nous, en ternies précis, si, oui ou non, l'homme est responsable. Comment aurions-nous la naïveté de commencer à nous défendre? Avons-nous à nous disculper? Quel est l'accusateur officiellement chargé de requérir contre nous? Quel est le juge compétent? Où siège le tribunal? Xous reproche-t-on d'adhérer à la doctrine de la responsabilité, ou. au contraire, d'en amoindrir la vertu ? Quelle doctrine nous oppose-t-on ? Suivant la formule employée lors du procès fameux de quatre officiers, l'accusation se cherche elle-même. Les libres penseurs ne peuvent nous dire, d'un commun accord, ce qu'enseigne la libre pensée sur la notion essentielle de responsabilité. Ou plutôt, l'entente se réalise, mais dans une négation.

Tandis que le « saint » M. Pécaut et l'éloquent M. Izoulet, tandis que MM. Payot et Séailles prêchent, en des termes d'une extrême sévérité, que l'homme est responsable; tandis que George Eliot, poète d'un puritanisme humanitaire, nous donne l'impression de l'irréparable, des interrupteurs qu'on ne peut évincer du congi-ès de la morale laïque, car leur nombre va toujours croissant, contestent, repoussent ou parodient l'austère doctrine de la responsabilité. Nous avons vu que les nombreuses et subtiles distinctions qu'y introduisent MM. Lévy-Bruhl et Albert Bayet, la désagrègent plus qu'elles ne la précisent. M. Bayet en proclamera bientôt la dissolution linale. Mais il ne faut pas oublier ses prédécesseurs. C'est Voltaire qui crie, d'une voie de fausset : « Pauvres marionnettes de l'éternel Demiourgos », ou bien encore : « Mon gros automate... apprends que plusieurs raisonneurs prétendent que, à proprement parler, il n'j' a que le pouvoir inconnu du di^ in Demiourgos et ses lois inconnues qui opèrent tout en nous. » C'est Anatole France qui. pendant le prêche austère, raconte en sourdine à Teodor de WyzcAva les absurdes scrupules de son ami Jean et la bonne histoire du marchand arabe (jui jetait en l'air des noyaux de dattes. C'est enfin, d'après M. Bayet, la conscience moderne — disons : la conscience laïque — qui se détache de la doctrine traditionnelle. Aux moralistes qui prétendent que, seule, l'âme d'un libre penseur respecte et garde vivante la notion de responsabilité, nous opposons le témoignage motivé de ce libre penseur authentique qu'est M. Albert Bayet : la notion de responsabilité « n'est pas morte, mais elle meurt ».

2° Philosophie

Les défenseurs laïques de la notion de responsabilité en préparent eux-mêmes l'effondrement. La notion de responsabilité vacille dans l'enseignement de la morale indépendante, parce qu'elle ne repose plus sur les princi^ies cjui seuls peuvent la fonder. Elle meurt, parce qu'on a tranché les racines qui alimentaient sa vie.

La libre pensée laisse sans réponse deux questions primordiales.

Quand on professe que l'homme est responsable, il faut expliquer d'abord pourquoi l'homme est chargé d'un fardeau dont sont exempts les autres êtres de la création qui l'entourent. Il faut expliquer pourquoi, lorsque à bord de nos navires de guerre une série trop prolongée d'accidents se produisent, l'opinion publique se retourne vers les fovirnisseurs, ingénieurs, inspecteurs, ministres, engagés dans le service de la marine nationale, au lieu de s'indigner

contre les matériaux défectueux ou contre les engins de mauvaise fabrication. Il faut explicpxer pourquoi la société condamne l'assassin qu'elle châtie, et non le taureau furieux ou le chien enragé, qu'elle fait ou laisse abattre. Quel attribut trouve-t-on dans la natiu'e humaine, qui justifie ce redoutable privilège de la responsabilité? Telle est la première question à résoudre.

Ensuite, si l'on proclame que l'homme est responsable, on doit, à moins de vouloir employer un mot dénué de valeur, indiquer à quel tribunal suprême ressortissent tous ses actes.

Or, dans la morale laïque, ces deux questions restent en suspens. Ou plutôt, elles ne reçoiAent que des solutions insuffisantes et inexactes. La morale laïque ne peut nous indiquer pourquoi nous sommes responsables, ni à quel juge nous devons rendre des comptes.

L'homme est responsable, enseignent la tradition et le bon sens, parce qu'il est en son pouvoir de faire ou d'omettre certains actes. Ce pouvoir est-il restreint, sa responsabilité diminue d'autant. Si jamais l'homme n'agissait librement, jamais l'homme ne serait responsable.

La libre pensée considère comme une erreur, désormais trop évidente pour mériter la discussion, ce que jadis on regardait comme une vérité trop obvie pour avoir besoin d'être démontrée. Aux nuances près, et exception faite de quelques rares philosophes, les partisans laïques de la responsabilité relèguent la question du libre arbitre, soit au nombre des hypothèses définitivement abandonnées et reconnues comme fausses, soit parmi les problèmes insolubles et les questions byzantines. Ce n'est pas parce qu'il est libre que l'homme est responsable. Telle est l'innovation révolutionnaire.

Cette négation paradoxale se présente sous deux formes et à deux degrés.

Certains moralistes, plus timides, n'osent pas nier que l'homme soit libre. Ils contestent seulement que la responsabilité réstilte de la liberté. D'après eux, l'homme devrait encore répondre de ses actes, même s'il n'était pas libre. Liberté et responsabilité représentent deux attributs d'ordre différent, qui peuvent être réels tous les deux, mais qui ne se commandent pas plus l'un l'autre, que la taille d'un homme et son degré d'intelligence ne s'impliquent mutuellement.

D'autres, plus hardis, poussent la négation jusqu'à ses dernières limites. M. Paulhax et M. Binet, par exemple, expriment cette opinion : que la liberté est, non pas indifféi-ente seulement, mais contraire, à l'idée de responsabilité. Un être vraiment libre, d'après ces ailleurs, ne serait plus du tout responsable. La responsabilité impliquant que nos actes dérivent de notre nature individuelle et reflètent notre personnalité, une activité libre, c'est-à-dire indépendante de tout déterminisme interne, cesserait de nous être imputable et nous deviendrait étrangèi-e. La liberté parfaite réaliserait la définition même de l'aliénation. Quant à ces malades que l'on appelle des fous, quant aux hypnotisés, pourquoi, demande M. Paulhan, ne seraient-ils pas responsables? Parfois leur conduite s'accorde avec leur nature. Or, pour eux comme pour les sujets normaux, la responsabilité consiste précisément dans cette conformité des actes avec le caractère, avec le tempérament, avec le passé, avec la personnalité tout entière. Un acte nous est d'autant plus imputable, que nous y sommes plus naturellement enclins. Au maximum d'impulsion correspond le maximum de responsabilité ; de même qu'une absolue liberté d'indifférence entraîne une irresponsabilité totale. (Cf. Desdolits, La liesponsabilité morale, p. 34-37. Paris, Fontemoing, 1896.)

CONSCIENCE

Donc, à celte première question : pourquoi l'homme est-il responsable, certains philosophes donnent cette solution inattendue : parce que l'homme est susceptible d'agir sous la poussée irrésistible de sa propre nature. Le déterminisme interne serait le fondement de la responsabilité, laquelle varierait en proportion directe de cette impulsion subjective, et disparaîtrait dans les cas où l'acte serait produit sous l'influence d'une nécessité extrinsèque. En aucun cas, on n'admet le rôle de la liberté. Interne ou externe, le déterminisme explique toutes les actions humaines. Seulement, il est des hommes qui peuvent dire, comme Montaigne : « Je fais coutumièrement entier ce que je fais, et marche tout d'une pièce; je n'ai guère de mouvement qui se cache et se dérobe à ma raison, et qui ne se conduise, à peu près, par le consentement de toutes mes parties, sans division, sans sédition intestine; mon jugement en a la coulpe ou la louange entière; et la coulpe qu'il a une fois, il l'a toujours ; car quasi dès sa naissance il est un, même inclination, même route, même force. » Et tous, plus ou moins fréquemment, nous posons des actes qui expriment notre « forme universelle ». Engager ainsi tout son passé dans une action, et y allirmer sa personnalité, c'est être responsable.

Cette théorie, qui substitue le déterminisme interne au libre arbitre, connne fondement de la responsabilité, semble tout d'abord pouvoir se réclamer de la pratique des tribunaux. Avant d'attribuer et d'imputer une faute ou un crime à un accusé, ne s'enquièrent-ils pas de ses antécédents? Ils le font, lorsque l'auteur de l'acte commis n'est pas suffisamment désigné par les preuves et les témoignages allégués. Ils le font encore, lorsque, connaissant avec certitude celui qui matériellement est l'auteur de l'acte incriminé, ils ne savent pas s'il en est l'agent moral et responsable. Une action sans rapport aucun avec le caractère et les habitudes de celui qui la produit, passei'a généralement pour un accès de folie. En tout cas, le désaccord de la faute avec les antécédents du coupable créera, en faveur de celui-ci, une circonstance atténuante. N'est-ce pas assurer que le fondement de la responsabilité est le déterminisme interne, et que nos actes nous sont d'autant plus imputables qu'ils sont l'expression plus naturelle, plus complète et plus fatale de notre i)ersonnalité?

Cette objection contre la doctrine traditionnelle ne fait que reproduire, sous une nouvelle forme, une équivoque souAcnt discutée. Autrefois on opposait aux partisans du libre arbitre ce dilemme : ou nous agissons sans motifs, ou nous suivons le motif ou l'ensemble de motifs, le plus fort; dans le premier cas, nous posons des actes déraisonnables, dans le second, nous posons des actes nécessaires; nous ne pouvons pas agir tout à la fois raisonnablement et librement. Dilemme auquel les philosophes spiritualisles échappaient, en ajoutant une troisième alternative. Ils faisaient remarcjuer que les motifs de nos actes pouvaient être engageants, attirants, séduisants, sans exercer néanmoins sur notre volonté un empire tyrannique, et qu'ainsi nous pouvions exercer une activité tout ensemljlo libre et motivée. Il ne faut pas confondre l'influence des idées, des images, des sentiments et des sensations, avec leur despotisme ; i)as plus qu'on ne saurait identifier un conseil accepté et suivi avec une suggestion imposée et subie.

De même, notre passé se reflète dans nos actions habituelles, sans qu'on puisse en conclure néanmoins qu'il s'y reproduise par une répétition mécanique. Les auteurs qui fondent la responsabilité sur le déterminisme mêlent deux notions distinctes: celle de conforuiilé el celle de nécessité. La justice humaine, qu'on invoquait tout à l'heure, ne fait pas cette

confusion. Lorsqu'il est établi qu'un accusé a subi, non seulement l'influence, mais l'irrésistible empire, de sa nature, lorsqu'il apparaît comme le prisonnier du passé et la victime de l'atavisme, il est jugé soit jiartiellement soit totalement irresponsable.

Interne ou externe, le déterminisme est la négation de la responsabilité. M. Albert Bayet en convient : « Si l'on admet que la destinée humaine est soumise à des lois aussi rigoureuses que celles qui règlent la chute d'une pierre, comment incriminer l'homme qui lance la pierre, plutôt que la pierre qui, lancée par lui, va frapper un front innocent? Les Celtes, dit-on, lançaient des flèches au ciel quand il tonnait, et quand l'océan débordé montait vers eux, ils marchaient vers lui l'épée à la main. C'est qu'ils imaginaient dans la mer, sous les flots, des volontés responsables... L'idée de faire retomber sur le coupable, qui en est victime, la responsabilité du fait nécessaire, inévitable, est aussi peu scientifique que l'idée de lancer des flèches contre le ciel, cjuand il tonne. Il est donc, semble-t-il, indiscutable que l'idée de responsabilité contredit l'idée déterministe. » Peut-être des partisans convaincus du déterminisme, qu'effraie, d'autre part, la pensée de nier la responsabilité, voudront-ils emprunter à M. Bayet lui-même une distinction dont il s'est servi. Nous avons tort devant la logique, diront-ils, d'enseigner aux hommes qu'ils sont responsables. Mais la sagesse pratique nous donne raison. Il est bon que les hommes se croient responsables et doués de liberté. — Mais alors, bons apôtres, qui prêchez le culte de ce que vous appelez la Vérité contre ce que aous nommez la Superstition, convenez donc que, d'après vous, la fin justifie les moyens, et que, sans croire soi-même à la liberté ni à la responsabilité, on peut employer ces notions comme un artifice éducatif et un procédé répressif pour influer sur la volonté d'autrui. Confessez que vous êtes d'habiles praticiens qui, dans le but de persuader à vos malades qu'ils sont curables et de les faire un peu réagir, leur administrez doctement des pilules de Jiiica panis. Avouez enfin que « logiquement, la responsabilité individuelle est inconciliable avec le déterminisme ». {IJIdée de bien, p. 173 et 187.)

Une doctrine de la responsabilité peut-elle s'établir svir la notion de solidarité? Nous sommes responsables, dit-on, parce que, d'une part, nous dépendons de l'univers, et plus particulièrement de l'humanité; parce que, d'autre part, l'univers et l'humanité dépendent de nous.

Comment la solidarité devient-elle principe de responsabilité morale? Sous les auspices de M. Léon Bourgeois, auquel il a dédié son Cours de morale, M. Jules Payoï s'applique tout d'abord à classer les divers ordres de bienfaits que nous tenons de nos ancêtres : bien-être matériel, organisation sociale, civilisation, science. Puissent les maîtres, dit-il, imprimer dans l'àme de l'enfant cette première et indélébile leçon : que l'homme vient au monde, chargé d'une dette de reconnaissance ! Dette si lourde que, sans jamais pouvoir l'acquitter entièrement, nous avons l'obligation de consacrer toute notre activité à l'éteindre. La responsabilité consiste donc en une sorte d'hypothèque qui pèse sur toute notre vie. D'avance, nos ressources, si considérables qu'elles soient, se trouvent engagées, et nos re\enus, si imprévus qu'ils puissent être, fra[)|)és d'opposition. Notre fortune appartient à riiumanité. Nous n'avons pas le droit d'en distraire, pour en user à noire guise, la naoindre parcelle. « Nous n'avons qu'un moyen de nous acquitter de tant de bienfaits reçus de ceux qui nous ont précédés, c'est d'être meilleurs qu'eux. » (Cours de morale, p. 7.)

CONSCIENCE

Cette argumentation n'est pas décisive. D'abord, on nous parle d'une solidarité bénie avec le passé, sans prendre garde qu'il existe aussi une solidarité douloureuse. Ou plutôt, si; M. Payot la signale. Il dénonce dans les accès de mauvaise humeur et de lâcheté, l'influence des « revenants » ; expression X^lus poétique que précise et exacte, mais qui rappelle, du moins, que l'héritage des ancêtres n'est pas indemne de misères. Dès lors, pourquoi remercier au lieu de murmurer, pourquoi accepter la dette de reconnaissance, au lieu de protester contre le détestable héritage?

Veut-on nous obliger à considérer le bien, sans nous arrêter au mal? Encore faut-il que la démonstration soit complétée. On allongerait inutilement la liste des avantages transmis et accrus de génération en génération, si l'on oubliait ou si l'on refusait de faire cette remarque : que nos ancêtres ont agi délibérément pour le bonheur de leurs descendants. Omettez cette clause ; supposez que nos ancêtres, soumis comme nous-mêmes à l'engrenage du déterminisme, ont tous joué irrésistiblement le rôle que leur imposaient les circonstances : le charme est rompu, et la reconnaissance s'évanouit. Remercions-nous le soleil d'éclairer nos jours, et les épis de nous fournir le froment? Si des idolâtres et des fétichistes ont éprouvé de tels sentiments, c'est précisément qu'ils animaient toute la création d'un attinbut semblable à leur propre spontanéité. Seule, une générosité voulue éveille en notre àme la reconnaissance. Or, le don de soi, comme la maîtrise de soi, suppose la liberté.

M. SÉAiLLEs a formulé l'une et l'autre objection. Si la solidarité, dit-il, n'est qu'une « loi physique, naturelle, qu'est-ce qui la rend plus sainte ou même plus réelle que l'existence de l'individu?... Il y a solidarité entre les hommes, je ne nie pas le fait. Ce que je fais, ce que je soulTre, ce que je vois même, ne dépend pas de moi seul, je l'avoue; mais en quoi cette fatalité m'oblige-t-elle à la reconnaissance? En somme, je suis juge, étant le résumé de tout ce que je résume, et selon le jugement que je porterai sur moi, sur les conditions qui me sont faites, je bénirai ou je maudirai les lois naturelles quiontdécidé de ma destinée. En quel sens ces lois me constituent-elles une dette sacrée? » (Les affirmations de la conscience moderne, p. 181 et 182.)

Comprenant si bien l'insuflisance de la notion de solidarité, quand elle se rapporte au passé, se peut-il que M. Séailles lui attribue une telle portée morale, quand elle a trait au présent? Que veut dire cette phrase : « Notre salut est lié au salut des autres hommes », ou cette autre : « Dans tout mal nous avons notre part de responsabilité ? » (Ibid.,Y>. 1^2 et i43.) Gomment! Une majorité ministérielle vote une loi injuste; et moi qui la condamne, je suis, pour ma part, responsable de cette trahison ! Un honnête passant tombe sous les coups d'un trio d'apaches ; et sa conscience se trouve entachée du crime des meurtriers ! Si telles sont les applications naturelles des aphorismes de M. Séailles, il suffît de les monnayer pour voir s'ils sont de bon aloi. Si les aphorismes en question ont un autre sens ; alors, ce sens est mal déterminé, et nous nous demandons comment des principes si abstrus peuvent fonder une notion aussi nécessaire à tous, profanes et philosophes, que celle de responsabilité.

Tournée vers l'avenir, la notion de solidarité reflète une couleur plus visible de moralité. Il suffît, dirait-on, que le regard lixe un instant l'horizon pour s'imprégner de gravité. Songer aux conséquences bonnes ou mauvaises que nos actes produisent dans le monde, c'est ressentir à quel point l'homme est un être responsable. Disons donc, avec M. Payot : « Ose

regarder en face l'effrayante fécondité de tes mauvaises actions. >- Après lui, répétons : « Chaque pierre que le maçon élève, chaque coup de rabot du menuisier, chaque coup de bêche du paysan, c'est un peu du vêtement chaud qu'on achètera pour la vieille maman qui nous a tant aimés, pour la lillette qui va à l'école ; c'est un peu des bons souliers du petit garçon; c'est de la bonne nourriture, c'est du feu l'hiver pour ceux qu'on aime. » Goûtons la simple et robuste vaillance d'Adam Bede qui, sur les ruines de son propre bonheur, se prend à songer : « Je ne dois plus avoir maintenant qu'une idée : être un bon ouvrier, et travailler à faire de ce monde un séjour un peu meilleur pour ceux qui peuvent encore s'y plaire. »

Admettons, admirons tout cela, pourvu qu'on nous accorde que les bonnes résolutions sont le fruit d'une attention volontaire et consentie. Si l'on s'obstine à nous enseigner que, sous la iJoussée fatale dépensées nécessairement formées dans notre esprit, nous prenons des décisions dont le résultat se propagera par une suite de répercussions inévitables, nous pourrons encore éprouver soit des regrets, soit de la joie, devant les perspectives tristes ou heureuses qui s'offrent à nous, mais non pas des remords, non pas des satisfactions de conscience, non pas les effets caractéristiques du sentiment de la responsabilité.

Qu'il s'agisse du contre-coup de nos actions sur le sort et le bonheur des autres, ou du choc en retour que nous en éprouvons nous-mêmes; qu'il s'agisse de notre influence dans le monde, ou de l'influence que nos actes exercent sur notre àme, créant, combattant, modiliant en nous, des habitudes bonnes ou mauvaises; qu'il s'agisse de solidarité sociale ou de solidarité morale ; la même remarque s'impose. Si nous ne travaillons pas librement à la trame qui se tisse ainsi hors de nous et dans notre être, nous en sommes les spectateurs ou les instruments, mais non les auteurs.

La solidarité ne suffît pas à faire de nous des êtres responsables.

L'instinct social n'y réussit pas mieux, quoi qu'en aient pensé Bain et Spexcer. Accordons généreusement tous les postulats que réclame l'évolutionnisme, et même corrigeons-les par les améliorations que M., Fouillée y a introduites. Combinons les idées de Lamarck et celles de Darwin ; attribuons tout pouvoir à l'influence du milieu et à la loi de sélection ; supposons que la fonction crée l'organe. On veut nous persuader que, par la force des choses, l'instinct social, étant nécessaire au développement de l'humanité, s'est éveillé peu à peu, sans intervention supérieure, en chaque individu. Voilà qui est fait ; nous sommes persuadés. Mais cette genèse, tout à la fois simpliste et mystérieuse, ne nous explique pas comment il se fait que l'homme sente et comprenne qu'il est responsable. On nous répète que l'instinct moral n'est, au fond, que l'instinct social, et que l'instinct social n'est pas autre chose que la force collective emmagasinée dans l'individu. On ajoute que lorsque notre égoïsme se révolte, il se heurte à cette force sociale qui, en nous-mêmes, proteste contre les prétentions de notre individualité. Du sentiment de cette contradiction naîtrait le sentiment de notre responsabilité. Pour le coup, nous demandons un supplément de lumière. Sullit-il qu'une de nos tendances soit contredite ou contrariée, pour que nous nous en sentions responsables? Lorsqu'une migraine, un mal de dents, une brûlure, viennent froisser en moi l'instinct de conservation, suis-je responsable soit de l'accident, soit de la douleur qu'il me cause?

Nous posons la même question à M. Paulhan et à ceux qui, comme lui, expliquent la responsabilité

CONSCIENCE

morale i)ar le conflit, en nous, de l'idéal rationnel et des instincts inférieurs. « La sanction morale, écrit cet auteur, est la réaction de l'esprit contre les actes qui sont une violation des lois rationnelles... S'exposer à cette sanction, se mettre dans le cas de provoquer cette réaction de tendances rationnelles, c'est là précisément ce qui constitue l'état d'esprit appelé responsabilité morale. » (Desdouits, La Responsabilité morale, p. 34-)

On estimera sans doute que la responsabilité morale n'est point expliquée ni fondée, tant qu'on écarte la notion de libre arbitre.

Ne peut-on, du moins, justifier la notion de responsabilité léj^ale ou pénale sans recourir à la liberté?

Le rôle des tribunaux liumains ne consiste pas à juger le fond des consciences et à rétablir l'ordre lésé de la justice idéale : soit. Il se borne à défendre la société : d'accord. Il se limite au for extérieur : assurément. Mais, sans avoir pour but de l'établir, ne supposc-t-il pas admise d'ailleurs, l'existence du libre arbitre; et, sans pouvoir déterminer rigoureusement le degré de culpabilité intime du délinquant, ne s'occupe-t-il pas de vérifier au préalable et d'une manière générale son état d'esprit?

Il suflit, répond l'école criminaliste dont Lombroso, Garofalo et SiGHELE sout les principaux chefs, qu'un homme soit nuisible et dangereux, pour être légalement responsable. La temebiUta : voilà le fondement de la responsabilité pénale.

Sous une forme un peu difi'érente et plus élaborée, l'école utilitaire de France enseigne une doctrine svibstanliellement la même. Il ne faut plus dire : « Est responsable l'individu qui est libre, dans la mesure où il est libre. Nous disons jjIus simplement : est défini responsable, celui qu'on peut utilement punir. » (M. Belot, Bulletin de la Société française de philosophie, mars igoS, p. 95.) Dans son ouvrage sur f.a Responsabilité pénale, ÂI.Landry en donnait déjà cette définition : « Quelque chose qui fait que nous devons, pour le bien général, être punis, et être punis d'une peine plutôt que d'une autre. »

La question que le ci-iminaliste doit résoudre ne porte donc plus sur l'état d'àme du coupable, mais sur les seules exigences de la défense sociale. Suprema lex salas populi. Rest(^ k déterminer quels sont les individus ou les groupes d'individus que la justice peut avantageusement frapper, et par quelles peines, dans les difJFérentes sortes de cas, elle pourvoira le plus eflicacement à la tranquillité publique.

Ceux-là sont punissables, déclare M. Fouillée dans son ouvrage sur La Liberté et le Déterminisme, qui ont prévu ou pouvaient prévoir les conséquences de leurs actes et s'attendre au châtiment. De ce chef, les aliénés sont soustraits à la vindicte publique : leur raison troublée n'a rien prévu. Le critère ne suflit pas néanmoins. Ne puis-je poser involontairement et innocemment des actes dont je conqirends la portée? Si, par contrainte, on me saisit le bras pour en frapper un passant, je prévois le donunage qui peut en résulter; et néanmoins, il peut se faire que, dominé par le nombre des agresseurs, ou par une force nmsculaire supérieure à la mienne, je ne puisse résister à l'impulsion qu'on inqirime à mon bras. Suis-je responsable?

La théorie appelle un complément. On s'efforce de le trouver. Ainsi l'on établira qu'un homme est justicialile des tribunaux ou de la cour d'assises, lorsiju'il est susceplii)le, non seulement de prévoir, mais de redouter eflicacement. la sanction pénale de son délit ou de son crime. Un homme est légalement responsable, lorsqu'il est intimidable. Dangereuse et contestable assertion, dont on voit tout de suite les conséquences. On imagine une plaidoirie de ce genre :

« L'assassin que l'on soumet à votre verdict. Messieurs les jurés, n'est pas responsable. Sa seule présence au banc des accusés le prouve. La perspective du châtiment ne l'a pas intimidé. J'en conclus. Messieurs, qu'en vertu même de la définition la plus scientifique, la plus moderne, et par conséquent la plus judicieuse, de la responsabilité pénale, vous rendrez immédiatement à ses chères études un homme dont la détention préventive fut un crime de lèse-société. Si mon client montrait, du moins, quelque faiblesse et quelque repentir; s'il manifestait le désir de se réhabiliter et de mettre à profit votre indulgence; s'il tremblait à la perspective du châtiment imminent; alors. Messieurs, je conviendrais que cet homme est responsable, je confesserais qu'il mérite d'être frappé, d'autant plus lourdement qu'il est plus repentant. Mais, voyez ce front qui ne sait ni rougir ni blêmir ; remai-quez ce regard d'un cynisme superbe, et ces lèvres toutes prêtes à décocher quelque ignoble défi; et dites-moi si cette impassible brute ne mérite pas une libération immédiate. Quant à vous, Messieurs de la cour, vous vous demanderez, dans votre haute impai'tialité et dans votre sagesse de criminalistes modernes, s'il ne convient pas d'offrir à cet irresponsable, trop longtemps prisonnier, des excuses et quelque indemnité. »

M. Landry a remarqué les inconvénients et les lacunes d'une théorie de la responsabilité qui se fonderait uniquement ou principalement sur le caractère plus ou moins intimidable du criminel ou du délinquant. Une théorie aussi exclusive aurait encore le défaut d'oublier le principe général de l'école utilitaire, et de moins penser à la société qu'à l'individu. Disons donc qu'un criminel porte une responsabilité plus ou moins lourde, suivant que le châtiment qu'on lui infligera doit servir aux autres d'exemple plus ou moins profitable. L'exemplarité devient ainsi le plus solide fondement de la responsabilité pénale. (La Responsabilité pénale; Bulletin de la Société française de philosophie, mars igo8, p. 96-98.)

Ainsi la théorie laïque de la responsabilité pénale va se perfectionnant. Elle reste pourtant viciée d'une tare que, sans pétition de principe et par Aoie d'argumentation ad homiiiem, nous signalerons aux criminalistes qui ne tiennent pas compte des notions de liljre arbitre et de culpabilité morale.

Vous considérez exclusivement le bien de la société, leur disons-nous. Partons de ce commun principe; et examinons si vraiment la conscience publique et l'ordre social peuvent s'accommoder d'une doctrine qui réclame le châtiment des criminels, sans égard à leur degré de liberté. Qu'il faille, en nuitière de législation pénale, considérer avant tout les intérêts de la société : d'accord. Mais nous pensons que les intérêts de la société comprennent le respect de la justice; et nous estimons, avec M. Le Poittrvix, que le sentiment de la justice « veut instinctivement qu'on proportionne dans uiu' certaine mesure la peine à la culpabilité de l'indiviilu ». (Bulletin de la Société française de philosophie, mars igoS, p. 102.)

La morale laïque peut-elle fonder solidement soit la resjjonsabilité morale, soit la responsabilité légale? Non ; parce qu'elle exclut le libre arbitre.

Devant quel tril)unal devons-nous répondre de notre vie entière? Seconde question à résoudre si l'on admet (jue l'homme est responsable.

La justice humaine ne saurait nous donner les garanties et nous inspirer le respect nécessaires. Soit inconqjétence, soit impuissance, soit forfaiture, ses verdicts réalisent trop inq)arfaitemcnt cet idéal de juslice infaillible que suppose cette notion al)solue et impérieuse de responsabilité.

CONSCIENCE

« Quelque efficaces que soient les pénalités légales et l'anxiété du criminel contumace, elles ne châtient que les crimes et les délits importants : il est mille abus de ijouvoir, mille cruautés, mille injustices qu'elles n'atteignent pas.» M. Jules Payot en convient. Il développe même en termes précis l'exemple particulier d'un crime que, de prime abord, l'on pourrait estimer suffisamment réprimé par la grossière justice des hommes, mais qui trop souvent lui échappe : le meurtre. M. Payot observe justement que '< l'assassinat brutal n'est pas la façon la plus ordinaire d'être un meurtrier. On a vu combien la misère altère profondément la santé et la sensibilité, comment la tristesse, le chagrin habituel minent l'énergie, appauvrissent la vie : nous avons donc le droit de dire qu'infliger habituellement à un être humain une fatigue excessive, des souffrances et des peines imméritées, lui causer des tristesses fréquentes, c'est accomplir une espèce de meurtre. Les blessures infligées à l'âme sont souvent aussi dangereuses, même pour la santé physique, qu'un coup de couteau. Le chagrin tue plus de gens que le poison et le poignard, et la misère compte plus de Aictimes que la guerre... Meurtrier quiconque porte atteinte à la dignité, à l'honneur, à la lil)erté d'autrui ». (Cours de morale, p. 101.) Si l'homme est un être responsable, à qui donc rendront des comptes tous les meurtriers sournois, ceux que la justice ignore ou qu'elle épargne, ceux qui parfois siègent dans ses prétoires?

M. Jules Payot a découvert un « incorruptible comptable », qui se charge de donner à chacun son dû et d'obtenir de chacun le payement de sa note. Par modestie, M. Payot attril)ue cette découverte à un certain M. Scias, vieux professeur de physique. M. Scias, condamné à mort pour sa résistance au coup d'Etat en i852, s'était réfugié en Savoie, et, lors de l'annexion, il y fut oublié dans sa chaire de physique du collège de Bonneville. M. Scias est un pédagogue émérite, dont la jeune institutrice, Mlle Marguerite Primaire, recueille avidementles conseils. Un jour, l'institutrice et son vénérable maître sont invités à la table de l'ingénieur M. Lebrun et de sa femme. On parle du bonheur et de la difficulté d'être heureux. « C'est, dit M. Scias, qu'on ne vous a pas informés de la présence de Y incorruptible comptable. — L'incorruptible comptable! Qu'est-ce à dire? s'écrièrent Mme et M. Lebrun. — Vous connaissez, reprit M. Scias, le mythe poétique que l'on raconte aux enfants : Dieu omniprésent, omniscient, nous voit agir et penser. Aucune de nos actions, aucune de nos plus secrètes pensées n'échappe à son regard sévère : il inscrit tout à notre doit ou à notre avoir, et le jour du juge ment dernier, la balance de notre situation sera faite avec une précision absolue. C'est là l'expression poétique d'une profonde vérité. Nous savons aujourd'hui qu'aucun souvenir ne se perd. Chaque pensée, chaque sentiment, chaque acte de volonté, chaque action s'inscrit dans notre mémoire : notre cerveau est un comptable incorruptible, d'une probité inflexible et qui n'oublie jamais rien. Voilà ce dont on ne tient pas compte dans l'éducation, et quand le jour du jugement dernier est venu, c'est-à-dire quand notre caractère est formé, qu'il est pris comme du plâtre, nous sommes heureux ou malheureux pour le reste de nos jours. Ah! il est bien inutile de demander des sanctions après la vie pour nos actes, car les sanctions sont inéluctables dès cette vie, et l'incorruptible comptable... — Madame est servie, cria la bonne. Et M. Scias dut abandonner sa tirade pour offrir son bras à Mme Lebrun. » Cette tirade, il la continua un autre jour, lors d'une excursion organisée par lui au Buet. Ses amis, que nous connaissons déjà, étaient de la partie. Arrivé à une certaine hauteur, il les pria

de le laisser seul en contemplation devant les sommets neigeux qui se dressaient dans l'air piu" du matin. « Laissez-moi en tète-à-tète avec mon comptable incorruptible... Mon émotion est puissante, parce qu'elle est en quelque sorte la résultante de toutes les émotions d'autrefois. » La fatigue a été trop forte pour les soixante-treize ans de M. Scias. De retour chez lui, le voilà obligé de s'aliter. La fin approche. Il la voit venir, et donne ce dernier conseil à Mlle Marguerite, qui l'assiste filialement : « N'oubliez pas, ma. c\\ève eniaxvlfi' incorruptible comptable... N'oubliez pas, n'oubliez jamais, jamais V incorruptible comptable... » {Les Idées de M. Bourru, p. ^8-109. Paris, Colin, 1904.)

Le cerveau, le cerveau qui emmagasine des habitudes physiologiques et, par contre-coup, tient sous sa dépendance notre Aie intellectuelle et morale; le cerveau, qui peut être pour nous un instrument docile ou un instrument de torture, un fidèle allié ou un complice : tel est le juge qui sanctionne nos actes, punissant nos fautes, récompensant nos efforts de bonne volonté. Pauvre juge, en vérité, qu'une lièvre, une tuile, ou, pour émettre une hypothèse plus vraisemblable en une ville où les toitures en tuiles sont rares mais où abondent les apaches, qu'une balle ou un coup d'os de mouton peuvent réduire au silence ou à l'imbécillité !

Le cerveau, un comptable incorruptible ! M. Jules Payot n'a-t-il donc rien lu des études de M. Piei-re Ja- .VET? Il y aurait vu que, si le désordre cérébral et l'angoisse nerveuse résultent parfois de désordres moraux, ils affligent parfois aussi des sujets d'une vertu incontestable et d'une rare innocence. Voilà un caissier qui embrouille souvent ses comptes !

Dirons-nous que les lois de la nature se chargent de répartir équitablement les châtiments et les récompenses? M. Payot a fait appel à la justice immanente des choses, et pris à son compte les réflexions de l'Américain Horace Max>' : « Que de fois le riche reçoit à gros prix de son fournisseur le mal de tête, l'indigestion et la névralgie ! Que de fois son sommelier lui verse la goutte et la pierre, sous le faux nom de xérès et de madère, sans qu'il ait même l'esprit de s'en apercevoir; et l'on est jaloux de cet épicurien qui, pour quatre heures de succulents repas, souffre vingt heures de douleurs aiguës ; qui paie un fin souper d'une nuit d'agitation et de fièvre ! Celui qui viole les lois de la physiologie ne vit que la moitié de ses jours, et, c'est trop dire, car l'autre moitié, il n'a que l'air de vivre. »

Mais M. Payot n'ignore pas que, malgré leiu* affinité, la morale et l'hygiène demeurent choses distinctes. Il sait que le devoir n'est pas toujours hj'giénique, et que 1 on peut offenser la morale, sans être en conflit avec les lois de l'hygiène. Il a lui-même formulé cette remarque très exacte : « la nature punit plus cruellement l'ignorance des lois de l'hygiène que la violation des lois morales » ; et, fort à propos, il a cité cette phrase de Maïu-ice M.ï;tkrlixck : '< Que je me jette à l'eau par un froid rigoureux afin de sauver mon semblable, ou que j'y tombe en essayant de l'y jeter, les conséquences du refroidissement seront absolument pareilles ». {Cours de morale, p. 2i3, 227.)

Une objection analogue montre l'inefficacité de la conscience elle-même, quand il s agit de distribuer entre les hommes la paix et la souifrance. M. Fouillée a pensé le contraire. « Cet idéal moral gravé dans notre conscience, est la loi qui nous juge, qui nous punit par le remords, quand elle est violée. C'est envers cet idéal que nous sommes responsables. » Mais, observe justement M. Lévy-Bruhl.(Desdouits, LaResponsaliilité morale, p. '62), « si les reproches de la

CONSCIENCE

conscience blessée étaient la sanction réelle de la loi morale, comme ils s'affaiblissent toujours par l'habitude du mal, il sutlirait de ne pas les écouter, pour ne plus les entendre. » {L'Idée de responsabilité, p. 78 et 79.)

Shakespeare nous montre ce drame d'une conscience qui s'oblitère. D'abord, Macbeth est hanté et même halluciné par le remords. Au milieu du festin, il voit et il interpelle l'ombre de Banquo : « \e secoue point ainsi contre moi ta chevelure sanj^lante... Si les cimetières et les tombeaux doivent nous renvoyer ceux que nous ensevelissons, nos monuments seront donc semblables au gésier des milans!... Loin d'ici, fantôme horrible ! » Mais le temps fait son œuA're, et la conscience s'endurcit. Macbeth finit par déclarer : « J'ai presque oublié l'impression de la crainte. 11 fut un temps où mes sens se seraient glacés au bruit d'un cri nocturne; où tous mes cheveux, à un récit funeste, se dressaient et s'agitaient comme s'ils eussent été doués de vie : mais je me suis rassasié d'horreurs. »

M. Payot reconnaît que la conscience, elle aussi, est un juge corruptible et sujet au sommeil. Il se fait l'objection à lui-même ; il reproduit loyalement la pressante question que lui adresse un de ses correspondants, membre de l'enseignement primaire ; et il avoue son emban-as. « C'est le problème capital en morale : nous n'avons nul espoir de le résoudre... >» {Les Idées de M. Bourru, p. 822.)

Mais M. Payot ne se laisse pas décourager. Il nous cite maintenant au tribunal de l'opinion publique. « La vie, parait-il, ne serait généreuse que pour ceux qui s'oublient. » {Aux instituteurs et aux institutrices, p. 7.) L' opinion du monde aurait « une puissance prodigieuse ». Les maîtres se souviendront que « le désir de l'éloge, la crainte du ])lànie, sont les mobiles qui provoquent la plupart des actes humains ». M. Payot, qui parle ainsi, connaît pourtant les bornes de la sagesse et de la justice qui inspirent le jugement des hommes. Il le confesse, et doit ajouter : « Malheureusement, cette force de l'opinion, qui serait toute-puissante pour le bien, si elle était intelligente et morale, s'égare trop souvent. » {Cours de morale, p. 21 3-2 1 5.) Quant à la justice immanente de l'histoire humaine, nous savons ce qu'il faut en penser.

Mais M. Payot ne se fait pas illusion sur la compétence et l'impartialité d'un pareil tribunal. 11 connaît cette parole de Chameout : « La manière dont je vois distrijjuer l'éloge et le Jdàme donnerait au plus honnête homme du monde l'envie d'être diffamé. »

Ne se trouvera-t-il pas un seul moraliste laïque pour indiquer le tribunal suprême dont relèvent les consciences ?

Charles Renolvier qui, peu d'heures avant de mourir, s'indignait encore que « Dieu fût rayé du programme )', Charles llenouvier lui-même estimait que « la punition, dans l'ordre universel, est infligée par une loi naturelle... et non par la sentence d'un juge ». (I.e Personnalisnie, p. 212.)

Félix Pécaut n'a pas « craint » de « prononcer le grand nom de Dieu, du Dieu universel, en qui tout vit et à qui la personne humaine... doit son titre d'cKcellence ». Pour que la notion du devoir ne restât pas suspendue en l'air, il a rattaché la personne immaine à « l'Esprit éternel ». Mais sa doctrine manque de précision, et son langage est, au luoins, équivoque. Il écrit, par exemple : « le caractère vraiment divin » de la [)ersonne Immaine la « met à l'abri de l'arbitraire et de nos caprices » . {L'Education publique et la Vie nationale, p. xix et 72.) C'est précisément le contraire f|u'alteste rex|»érience. Comment prétendre (ju'ici-bas la personne humaine est à l'abri de l'arbitraire et du caprice? Les choses devraient se passer ainsi, sans aucun doute j mais elles se passent

de fait autrement. Voilà pourquoi, si l'on veut désigner un juge compétent des destinées humaines, il faut regarder au delà du temps; et si l'on ne « craint » pas de prononcer le nom de Dieu, si l'on croit à son existence, il faut, par un nouvel acte décourage, spécifier que ce Dieu jugera précisément les atteintes portées ici-bas au respect de ses créatures raisonnables. « Rattacher » la personne humaine à « l'Esprit éternel » est trop vague. Cette tentative marque pourtant un des plus grands efforts de l'esprit laiqvie pour déterminer le tribunal devant lequel nous sommes responsables.

Pourquoi et à qui l'homme doit-il rendre compte de ses actes? La libre pensée ne peut résoudre ces deux questions. Et, comme les doctrines de déterminisme et d'agnosticisme, pour ne pas dire de fatalisme et d'athéisme, sont en progrès constant dans la morale laïque, nous pouvons rappeler de nouveau, non plus comme un fait empiriquement constaté, mais comme une donnée rationnellement expliquée, l'observation de M. Bayet : l'idée laïque de responsabilité « n'est pas morte, mais elle meurt ». {Etudes, 5 mai 1909, p. 336.)

Page 1