II. Pinard
CRITICISME KANTIEN
Article I. Exposé du criticisme.
Les deux sens du mot criticisme.
La Métaphysique. Esthétique transcendantale.
Analytique transcendantale. Dialectique transcendantale.
La Morale. Le problème. Première formule de l'impératif moral. Deu.vième formule : les fins en soi. Troisième formule: Vautonomie. L'objectivité du devoir.
La Métaphysique morale. Le primat de la volonté, f.a foi. Les postulats de la raison. Lm foi et la science.
CPJTICISME KANTIEN
La religion.
L'esprit du kantisme.
Article IL Examen du criticisme.
Le kantisme et l'orthodoxie.
Le criticisme théorique. Les erreurs fondamentales (jugements synthétiques a priori, antinomies, choses en soi). Les points secondaires.
Le criticisme moral.
Les erreurs fondamentales. Les points secondaires.
Le criticisme jugé par ses conséquences.
Conclusion.
Littérature.
Abréviations :
Crii.* = Critique de la raison pure, trRd. Tremesay-
gues et Pacaud, Paris, Alcan, igoô.
Crit.^^ Critique de la raison pratique, trad. Picavet,
Paris, Alcan, 1888.
Prol. = Prolégomènes à toute métaphysique future,
trad. nouvelle, Paris, Hachette, 1891. Fond. = Fondements de la métaphysique des mœurs,
trad. V. Delbos, Paris, Delagrave, 1907.
Article premier : Exposé du criticisme.
Les deux sens du mot Criticisme.
Rompant avec la théorie scolasticjue de la perception, la philosophie post-cartésienne avait presque universellement admis que nos sens ne nous renseignent immédiatement que sur la façon dont ils sont affectés. Dès lors le problème se posait, en droit, de la relation qui existe entre les impressions produites en nous par les choses et les choses elles-mêmes, c'est-à-dire, pour employer déjà les termes de Kant, entre ce qui apparaît, le phénomène (f(/.tvdy.£voj), et ce qui est mais n'apparait point, la chose en soi, le noumène {voo'j/j.svo-j'). Le phénomène ressemble-t-il au noumène, du moins peut-il conduire à une connaissance du noumène? telle est la forme la plus simplifiée sous laquelle se présente Vidée critique. — De ce point de vue, le Criticisme est donc un problème : la raison est mise en demeure de se prononcer, avant toute spéculation, sur la portée métaphysique de ses pouvoirs ou, ce qui revient au même, sur sa propre compétence à parler de réalités placées en dehors de l'expérience, c'est-à-dire en dehors de l'intuition sensible, actuelle ou possible.
Mais le criticisme a un autre sens : il désigne aussi une doctrine : c'est alors la solution particulière donnée par Kant au problème susdit. Nous examinons ici le criticisme comme doctrine.
La Métaphysique.
Le point de départ de Kant est, en un sens, délibérément celui d'un dogmatiste. Admirateur de J.-J. Rousseau et de Newton, il ne songe pas à mettre en doute la réalité dudeA'oir ni l'objectivité de la science : ce sont là pour lui deux faits qu'aucune doctrine ne saurait ébranler sans se condamner. Il admet donc la valeur de la raison. Mais il croit s'apercevoir qu'on ne peut sans danger se fier à toutes ses démarches : admirable tant qu'elle travaille sur les données sensibles, la raison tombe dans des contradictions quand elle se risque au delà de l'expérience {Prol., p. 33; voir dans la Critique * tout ce qui concerne les antinomies). D'où vient cette différence de succès dans les procédés d'une même faculté ^ ? C'est sans doute,
1. Le mol « faculté » est pris ici pour désigner simplement « un ensemble de phénomènes homogènes « , Pas plus que la distinction de la sensibilité, de l'entendement et de la raison, cette terminologie kantienne n'a une portée métaphysique.
pense Kant, que la raison ne trouve pas également dans tous les domaines les conditions qui rendent son exercice légitime : le meilleur des instruments fonctionne de travers quand on le détourne de son usage. — Mais alors, si l'on veut éclaircir une fois pour toutes les droits de la Métaphysique à se présenter comme science, une tâche s'impose : il faut pousser l'examen plus loin qu'on n'a fait encore et, au lieu de s'attacher au contenu de la connaissance, remonter jusqu'à ses conditions . Telle est l'œuvre que se proposera Kant. Cette enquête d'un genre tout nouveau mérite un nom spécial: ill' appelle transcendantaleK {Prol., p. 2^5, 80; Crit.*, p. 56.)
Le procédé. — Il reste à décoinrir un procédé commode pour organiser la recherche et même pour l'instituer d'une manière concrète : Kant pense le trouver dans les fameux jugements synthétiques a priori.
L'esprit porte deux sortes de jugements, les uns analytiques, c'est-à-dire tels que le prédicat est contenu dans la notion du sujet, par exemple: les corps sont étendus ; ces jugements offrent peu d'intérêt, ils n'enrichissent pas la connaissance {Crit.\ p. 46 sq.); les autres, synthétiques, c'est-à-dire tels que le prédicat ajoute une détermination nom'elle à la notion du sujet, par exemple : le sucre est doux. — Mais il y a plus; Kant croit reconnaître parmi ces derniers jugements des propositions universelles et nécessaires ; il en signale qui relèvent de la Mathématique : « La ligne droite est la plus courte entre deux points » (Crit.^, p. 5i), — de la Physique : « Dans tous les changements du monde coi-porel, la quantité de matière reste la même >> {ibid.), — de la Métaphysique : « Tout ce qui commence a une cause » (ibid., p. 52). C'est là, pense-t-il, un fait remarquable; car tant qu'il s'agit de jugements synthétiques particuliers et contingents, il est aisé d'en assigner le fondement ou la raison : si on lie à un sujet un attribut que sa simple notion ne contient pas, c'est parce que l'expérience montre la connexion réalisée, la synthèse faite. Mais ici sur quoi s'appuie-t-on? Ce ne peut être sur l'expérience, car celle-ci n'offre jamais que des cas singuliers ; de plus, elle dit ce qui est, non ce qu'il est nécessaire qui soit; c'est donc sur autre chose, = X. (Crit.^, p. 48; cf. Prol., p. 84 sqq. ; rapprocher Crit.'-, p. 16 sq.) Or ces jugements synthétiques, qu'on peut appeler a priori pour signifier qu'ils n'ont pas leur raison dans l'expérience, forment le contenu même du savoir, puisque le savoir a pour objet, et objet unique, l'universel et le nécessaire. Dès lors, la question qui se posait tout à l'heure en termes encore abstraits et vagues peut se formuler d'une manière plus précise : rechercher les conditions de la connaissance revient à se demander comment sont possibles des jugements synthétiques a priori.
C'est en effet par ce biais que Kant abordera son enquête, et voici comme il la conduira: estimant posséder dans la Mathématique et dans la Physique des jugements synthétiques a priori d'une valeur incontestable et incontestée {Crit.*, p. 53; Prol., p. 85), c'est à ces jugements qu'il s'attachera pour remonter analytiquement aux Conditions d'une connaissance a priori en général. L'Esthétique transcendantale étudiera les propositions de la Mathématique (science à intuition, «(VôyjTt?) ; l'Analytique transcendantale, celles de la Physique (science à concepts). Il ne restera
1. Par extension on appellera aussi de ce nom le résultat de la recherche. Ainsi est transcendantal, dans la langue de Kant, « ce qui, antérieur à la connaissance, rend la connaissance possible ». Par contre, est dit transcendant, ce qui ne peut tomber sous l'expérience immédiate; le mot est donc synonyme de « métaphysique » .
CRITICISME KANTIEN
plus qu'à s'assurer si la Métaphysique vériûe les conditions trouvées (Dialectique transcendantale).
Esthétique transcendantale. — La Mathématique se compose de la géométrie, qui traite des déterminations de l'espace, et de l'arithmétique dont on pourrait montrer que, se fondant sur la notion de nombre, c'est-à-dire de succession, elle a pour objet les déterminations du temps. Kant se demande comment il se peut faire que les jugements synthétiques de ces deux sciences, quoique a priori, échappent aux démentis de l'expérience, se vérilient en elle, soient X objectifs ». — Si l'on pose d'un côté l'esprit, de l'autre une chose en soi, la question est insoluble ; on ne Aoit pas en effet pourquoi les choses obéiraient aux exigences de la pensée, à moins de supposer une harmonie préétablie entre elles et l'esprit, ce qui est un deus ex machina (Lettre à Herz, 21 févr. 1772). Mais on sait que la perception sensible n'atteint immédiatement que les phénomènes (voir supra, col. 735; Crit.*,j). 353, etc.); ce cjue nous appelons un objet ^ n'est rien autre qu'une certaine synthèse de sensations. Or, il faut dans un objet de ce genre distinguer deux éléments constitutifs, car nous avons en lui le résultat d'une collaboration où la chose en soi et le sujet peuvent chacun revendiquer leur part. Appelons avec Kant, par un souvenir d'Aristote, matière du phénomène ce qui vient de la chose en soi, et forme, ce qui est dû à l'action de l'esprit. Dans ces conditions, il existe un moyen — et un seul — de répondre à la question posée : il suffît en effet que l'esprit, dans ses jugements, se restreigne à la forme des phénomènes, c'est-à-dire à ce qu'il apporte luimême, à ce qui est sa contribution propre, pour qu'il puisse en spéculer d'avance et en juger a priori; mais s'il en est ainsi, pour expliciuer le paradoxe de la Mathématique et justifier en droit les jugements qu'elle porte a priori sui* les déterminations de l'espace et du temps, il n y a qu'à reconnaître dans l'espace et dans le temps les formes respectives des phénomènes extérieurs et intérieurs, c'est-à-dire l'apport de la sensibilité elle-même; ce qui reste, la sensation, mais la sensation brute, sera la matière. C'est à ce parti que se résout Kant, estimant qu'il n'y a pas d'autre moyen d'assigner à ce qu'il considère comme un fait sa raison nécessaire et sutRsante. {Crit.^, p. 68 sqq.; etc..)
Suivant cette conception, il faut dire que les impressions reçues par la sensibilité — et provoquées par l'action des choses en soi {Crit.*, p. 3g sq., 63), nous sont d'abord données inétenducs et in temporelles ; c'est l'activité subjective pré-consciente, ou transcendantale, qui les développe spontanément (suivant des lois propres, identiques chez tous les hommes) dans l'espace et dans la durée. Alors seulement la conscience empiriijue, individuelle, en prend connaissance; naïvement, elle croit se trouver en présence d'objets bruts, mais en fait, la Nature (=z ensemble des phénomènes) est en partie l'œuvre de l'esprit, elle porte son empreinte et lui reflète ses propres lois.
A la preuve qu'on vient de voir et qui mérite seule lenom de transcendantale, Kant ajoute d'autres arguments, tendant à démontrer directement quel'espace elle temps sonll>ienrt priori (Crit.^, i).66s<jq. ; 72 sqq.). La conclusion de rEsthéti(|ue transcendanlale n'est pas seulement (|uc l'impression sensible, sous peine de n'être jamais connue ou, ce qui revient au même, de n'être jamais un ol/Jet, devra se prêter à l'élaboration de l'activité subjective, se laisser informer à l'image de l'esprit; ce n'est pas seulement que l'espace
1. Le mol objet a deux sens : phénomène et cliose en soi ; on l'emploiera toujours désormais dans le premier sens (voir CritJ, p. 28, 71 sq. surtout 82 et 83).
et le temps ne sont pas « des qualités réelles inhérentes aux choses en soi » {Prol., p. 63), mais une fonction de la sensibilité et un accommodement des phénomènes; c'est encore et surtout que les jugements synthétiques a priori de la Mathématique n'ont de sens et ne peuvent avoir de valeur que lorsqu'ils se bornent aux objets de l'intuition sensible actuelle ou possible {Crit.^, p. 89). Ainsi, du point de vue de la sensibilité, on ne peut rien savoir des choses en soi, — si ce n'est qu'elles sont : « Pour apparaître, il faut être. » (Crit.\ p. 27.)
Analytique transcendantale. — 11 existe une Physique pure, c'est-à-dire une science « qui présente fi priori et avec toute la nécessité requise pour les propositions apodictiques, les lois auxquelles la nature est soumise » (Prol., p. 85). Elle est composée de jugements synthétiques tels que ceux-ci : dans les changements, quelque chose demeure (principe de la permanence ou de la substance, Crit.*, p. 206 sqq.); ce qui arrive dans l'expérience a une cause (principe de la production ou de causalité, Crit.*, p. 211 sqq.). On a donc le droit d'admettre comme existant tout ce que de pareils jugements supposent pour être légitimes. Mais quand on essaie de remonter à la soiirce de leur possibilité, quand on se demande à quel titre l'esprit peut porter sur le monde de l'expérience des jugements qui ne se bornent pas à énoncer un fait, mais qui, une fois pour toutes, formulent une loi que les événements futurs véi-ifient, on se trouve acculé à un dilemme ; car cet accord des lois de l'entendement avec celles de la nature ne peut se produire que pour deux raisons : c'est que la connaissance emprunte à la nature les lois qu'elle proclame (= le sujet est soumis à l'objet), ou que la nature est conditionnée par la connaissance (= l'objet est soumis au sujet). Crit.*, p. 123 sqq.; Prol., p. i34 sq.
Crusius seul connaissait un troisième terme : <> un esprit qui ne peut ni se tromper ni nous tromper, aurait dès l'origine imprimé en nous ces lois de la nature » ; mais c'est une solution troj} simple, et l'on ne pourrait en ce cas, dit Kant, discerner ce qui vient de l'esprit de vérité et ce qui vient de l'esprit de mensonge (Prol, p. i34sq. ; voir encore une autre raison, Crit.^, p. 168).
Des deux hypothèses qui restent en présence, la première est contradictoire, par définition, puisqu'il s'agit de jugements a priori : force est donc bien d'admettre la seconde. Kant conclut : « c'est un principe — et si étrangement qu'il sonne d'abord à l'oreille, il n'en est pas moins certain — que l'entendement n'emprunte pas à la nature ses lois a priori, il les lui prescrit » (Prol., p. i35). — Telle est l'essence de la fameuse « déduction transcendantale ».
Kant ne veut pas dire par là que pour établir les lois de la nature on puisse toujours se passer de l'observation; sa thèse ne vise que les lois les plus générales : tout ce qui est nécessaire pour vérifier les conditions de la connaissance peut être atrirmé a priori, mais c'est cela seul ([ui peut l'être. Vouloir anticiper non seulement la forme mais le contenu de l'expérience serait une entreprise contradictoire (Crit.^, 2' éd., p. 166 sqq.; Prol., p. i32). — Ajoutons encore que ce n'est pas à l'esprit individuel que Kant attribue la qualité de législateur; il en fait l'apanage de la nature humaine en général : celle-ci est, par sa constitution même, la source de la nécessité qui s'imprime sur les phénomènes, l'organisatrice de la nature qui s'impose ensuite à la conscience'.
1. Il faut distinguer une double application des catégories : a) préconscienle, mécanique, tra.iscendanlule ; b) consciente, réacchie, cnipirir/ue.
Par la première, on constitue l'objet; par la seconde,
CRITICISME KANTIEN
Du coup, la notion d'objectivité est transformée : mérite d'être appelé objectif, ce qui vaut pour tous et pour chacun, ce qui est universel et nécessaire; la subjectivité est la cause et la gai*antie de l'objectivité {Crit. S p. 167 sqq. ; ProL, p. 92 sq.; 189 sq.)-
Après aAoir au par quel raisonnement Kant arrive à suspendre la nature à l'esprit, il y aurait à étudier comment il s'efforce d'expliquer le mécanisme même de cette dépendance : c'est l'objet de la théorie du schématisme. Celle-ci a pour but de montrer comment certaines fonctions unificatrices de l'esprit (=:^ catégories) entrent enjeu, — quelle préparation ont du subir les impressions sensibles (même après que, sous l'action des formes, elles ont acquis de participer à l'étendue et à la durée) pour être accessibles à une élaboration ultérieure et apparaître enfin, devant la conscience, comme phénomène, c'est-à-dire comme objet. Mais toute cette machination transcendantale, aujourd'hui à peu près discréditée parmi les adeptes mêmes du Kantisme, nous intéresse peu ici. Directement, le succès ou l'insuccès du schématisme tel que Kant l'a construit, ne fait rien pour ou contre la position doctrinale qui a rendu un schématisme nécessaire '.
Une grande conséquence doit ressortir de l'Analytique ; on peut la formuler en deux thèses complémentaires :
a) La science, c'est-à-dire la connaissance, est nécessairement limitée à l'expérience actuelle ou possiljle. Son objectivité venant de ce que l'esprit luimême pose les conditions de l'apparition des phénomènes, cette objectivité cesse dès qu'il s'agit des « choses », lesquelles n'apparaissent pas, ne peuvent apparaître. Ainsi l'on trouve tout à la fois ce qui garantit la science et ce qui la limite.
b) La métaphysique, s'occupant de ce qui n'apparaît pas, n'est pas une connaissance objective. On doit même dire qu'elle n'est pas une connaissance du tout : une connaissance implique un objet; or on a vu qu'un objet est le résultat d'une fusion de Y intuition fournie par la sensibilité et du concept fourni par l'entendement; mais la métaphysique, par définition, se prive de toute intuition sensible : elle reste donc en face de simples concepts. — La raison croit spéculer sur l'Etre, mais elle spécule sur ses propres « idées » ; ses démarches sont dialectiques, ce qui, chez Kant, signifie illusoires (Cr//.', p. 291).
Dialectique transcendantale. — Si les conclusions de l'Analytique sont vraies, on doit pouvoir, pense Kant, les corroborer par une étude directe de la Métaphysique. Pour cela il n'y a qu'à dresser la table complète des « idées » où la raison aboutit quand elle pousse ses « concepts » au delà de l'intuition (usage transcendant), et à en faire la critique. Ces idées sont au nombre de trois : celle du moi, celle du monde, celle de Dieu. En d'autres termes, la Métaphysique comprend une psychologie, une cosmologie et une théodicée rationnelles, qu'il faut examiner successivement.
a) Psychologie rationnelle {Crit.*, p. 821 à 3'j6; ProL, p. 162 sqq.). — Nous parlons couramment du moi, et en un sens nous faisotis bien; c'est là, pense Kant, une réalité indéniable (v. Cril.\ 2= éd., p. i58; i^*-' éd., p. 346 et 88). Mais il faut tout de suite reconnaître que l'expression est équivoque. Nous avons
on le connaît. La vérité consiste dans la coïncidence de ces deux usages de la raison. L'erreur vient de l'action perturbatrice de la sensibilité [Crit. l, p. 291 sqq.).
1. Cf. pour compléter l'exposilion de l'Analytique, et du Schématisme en jiarticulier, l'article : La ihcorie de Vexptrience d'après Kant, par A. Vale.nsin, dans la Reçue de Philosophie, juillet 1908.
appris par l'Esthétique transcendantale que les phénomènes intérieurs nous apparaissent sous la forme du temps, étirés pour ainsi dire dans la durée : ainsi, le moi ne s'apparaît jîas à lui-même comme il est en soi, dans son essence métaphysique, dans son existence nouménale, mais comme moi empirique (Crit.', p. 162, 86; crit.'^, p. 6 et 7). C'est de ce moi-là que parle le sens commun. Mais du moi pur, que savons-nous, que pouvons-nous savoir? une chose seulement, et c'est négatif : c'est qu'il est la condition de la connaissance, son supposé nécessaire. Est-ilune substance, nel'est-il pas, est-il matériel ou spii'ituel, mortel ou immortel? Autant de questions auxquelles, suivant Kant, il est impossible de répondre, car ni l'analyse ni l'expérience ne sauraient nous renseigner. D'une part en effet on ne peut extraire de la notion de « condition » celle de « substance », puisque ces deux notions sont adéquatement distinctes; mais d'autre part on ne peut davantage espérer se donner l'intuition du moi pur, puisqu'il ne saurait y avoir d'intuition en dehors des lois mêmes de l'intuition (espace et temps).
Mais si nous ne pouvons arriver, lorsqu'il s'agit du moi, à la notion de substance, a fortiori et en conséquence ne pouvons-nous parvenir à en déterminer légitimement les autres attributs, puisqu'ils supposent la substance : une déduction de ce genre est donc toute verbale. C'est de ce point de vue que Kant critique les arguments classiques pour la substantialité, la simplicité et la personnalité du moi; — ce sont-là, dit-il, autant de pai-alogismes transcendantaux.
b) Cosmologie rationnelle (Crit.^, p. 3';6 sqq. ; ProL, p. l'ji sqq.). — La raison, s'exerçant sur l'idée du monde, démontre rigoureusement, à l'aide de principes universellement reconnus, des thèses contradictoires, ou antinomies.
i""" antinomie (Crit.*, p. 388 sqq.). Thèse : Le monde a un commencement dans le temps et est limité dans l'espace.
Preuve : Si le monde n'a pas commencé dans le temps, il faut admettre que le moment présent a été précédé par une série infinie de phénomènes, actuellement achevée; ce qui est contradictoire (Démonstration analogue pour l'espace).
Antithèse : Le monde n'a ni commencement dans le temps ni limite dans l'espace.
Preuve : Ce qui se pi-oduit dans le temps est nécessairement daté, c'est-à-dire situé dans vine série par rapport à des événements antérieurs. Mais le commencement du monde ne peut être daté que par rapport à un temps vide (=: o); c'est dire qu'il n'est pas daté du tout; il ne s'est donc jamais produit et le monde n'a pas commencé (Dém. analogue pour l'espace).
2" antinomie (ib. p. 894 sqq.). Thèse : Toute substance composée est composée de parties simples, et il n'existe rien qui ne soit simple ou composé de parties simples.
Preuve : S'il n'en était pas ainsi, supprimez par la pensée toute composition, il ne reste rien, ce qui est absurde.
Antithèse: Nul composé ne consiste en parties simples et il n existe rien de simple dans le monde.
Preuve : Il est de l'essence de l'étendue d'être indéfiniment divisible; et comme les substances sont étendues, elles sont donc indéfinimeAt divisibles; mais rien de ce qui est divisible n'est simple; donc...
3" antinomie (ib. p. /Joo sqq.). Thèse : Il faut nécessairement admettre pour expliquer le monde une causalité libre.
Preuve : Autrement l'on n'arrive jamais à une cause première, ce qui est absurde.
Antithèse : L'ne causalité libre est inadmissible.
CRITICISxME KANTIEN
Preuve : Une cause qui, à un moment, se déterminerait à agir sans que cette détermination ait sa raison d'être au moins dans un état antérieur et ainsi de suite, serait un démenti formel au principe de causalité, sur lequel on s'appuie.
4e antinomie (ib., p. 4o6 sqq.). Thèse : Au monde sensible se rapporte, soit comme sa partie, soit comme sa cause, un être nécessaire.
Preuve : La série des phénomènes est contingente ; Donc...
Antithèse : // n existe nulle part un être absolument nécessaire.
Preu^•e : L'être nécessaire ne fait pas partie du monde, puisque celui-ci est contingent; il n'est pas non plus la série entière des phénomènes, car la série ne peut être plus nécessaire que ses éléments; enfin il n'est pas hors du monde, car du moment qu'il entrerait en rapport avec le monde, il admettrait un commencement : il serait donc dans le temps, donc dans le monde, ce qui est contre l'hypothèse.
Ce jeu dialectique a un intérêt tragique. Si nous croyons à la valeui' de la raison, il nous faut, dit Kant, résoudre ces antinomies. Or il n'y suffit pas « de l'art métaphysique des plus subtiles distinctions » (Prol., p. 170); il n'y a que deux moyens de sauver la raison : a) ou admettre une erreur cachée dans ses hypothèses mêmes {Prol., p. 177), en vertu de ce principe que « deux propositions contradictoires ne peuvent toutes deux être fausses, à moins que le concept sur lequel toutes deux reposent ne soit lui-même contradictoire » (ib.). Qu'on songe à ce que l'on pourrait déduire de la notion d'un cercle carré ! — Telle est la solution qu'il convient, suivant Kant, d'adopter pour les deux premières antinomies: il nous faut, en d'autres termes, admettre que le monde sur lequel spécule la raison, c'est-à-dire ce qui est supposé correspondre à cette idée, invérifiable dans l'intuition, d'une «totalité des phénomènes », n'est qu'un pseudoobjet, un être chimérique; et nous sommes amenés à soupçonner que son absurdité réside sans doute en ce qu'il est une « idée », un symbole, dont on parle comme d'une « chose >'. Or c'est précisément ce que l'Analytique nous prescrit de penser {Crit. ', p. 428); — ^)ou nier que thèses et antithèses se contredisent, et pour cela distinguer des plans différents. C'est la solution qui parait préférable pour les deux dernières antinomies (Cr(7.^,p. 454 sqq.; Prol. p. 181 sqq.). Nous dirons donc que dans l'univers de l'expérience il n'y a pas de causalité libre ni d'Etre nécessaire; en d'autres termes, nous admettrons les thèses poiu" le monde phénoménal. Quant aux antithèses, il nous est sans doute interdit de leur donner une valeur probante pour le monde transcendant, mais rien ne nous empêche de concevoir leur possibilité dans ce monde-là. La question reste donc ouverte, et si par hasard on trouvait dans la suite un moyen radicalement différent des procédés de l'ancienne métaphysique pour aborder ce problème, la tentative ne serait pas condamnée d'avance.
t) Ttiéodicée rationnelle. — Tous les arguments pour l'existence de Dieu peuvent, suivant Kant, se ramener à trois : l'ontologique, le cosmologique, le téléologique (Crit.^, p. 489).
Le premier de ces arguments est un paralogisme, car il n'y a pas de passage de l'idée à l'être (O/L ', p. 490 sqq.).
Le second, pour être complet, doit comprendre deux moments : on conclut d'abord de l'existence d'un être contingent à celle d'un être nécessaire; on démontre ensuite «pie cet être nécessaire est parfait, ce qui est la notion même de Dieu. Or, dans la première partie, on fait du concept de cause un usage transcen-
dant, donc illégitime {cf. Analytique); quant à la deuxième partie, elle est réciproque de la thèse ontologique, donc également fausse. Retoui'nons en effet la proposition « l'être nécessaire est parfait », nous obtenons : « quelque être parfait est nécessaire » ; mais comme il ne saurait y aAoir de distinction entre des êtres pai'faits,on peut écrire : « tout être parfait, ou l'être parfait, est nécessaire », ce qui est la thèse ontologique (C///.^, p. 5oo sq.).
L'argument téléologique ou de finalité seul est « vénérable » (Crit.*, p. 5io), du moins on peut l'accorder pour l'instant', mais il n'aboutit qu'à un architecte, et encore imparfait.
Conclusion. — Ainsi la métaphysique est condamnée, du moins comme science. Et à nous en tenir aux résultats immédiats de la Critique, la seule attitude légitime en face de ce que l'esprit tend spontanément à concevoir comme des réalités transcendantes, est l attitude agnostique.
Ce n"est jias à dire, ajoute cependant Kant, que les « idées )' du monde, de l'àme, de Dieu, n'aient aucune utilité, car la tendance natiu-elle de la raison serait alors inintelligible : elles nous aident, comme principes régulateurs (Crit.*, p. 622 sqq.), à systématiser nos connaissances ; ce sont des symboles utiles, ou, si l'on veut, des « foyers imaginaires » où convergent nos conceptions pour y trouver une unité apparente et commode. L'artifice de la raison correspond à un besoin architeclonique.
La Morale.
Le problème. — Tout comme il avait admis, sans discussion, l'existence de la science, Kant accepte maintenant, comme une donnée, celle du devoir. Dès lors le problème, analogue à celui de l'Analytique, consiste à chercher comment cette existence de fait est fondée en droit. De la solution de ce i)roblème dépend, devant la réflexion, l'objectivité du devoir et la valeur d'une morale en général (Fond., i" section, p. 87 à 102).
Le procédé. — Si on essaie, dit Kant, de déterminer ce qu'est le commandement du devoir tel que la raison commune se le représente (= ordre uniAersel et nécessaire), on remarque tout de suite qu'il ne saurait consister en un impératif hypothétique (Fais ceci, si tu veux cela). Un tel impératif en effet ne me commande que danslamesure oùjeveuxla condition : ainsi le devoir serait en définitive subordonné à mon bon plaisir (/'o«(V., p. i35; Crit.^, v. g. p. 56). Ferat-on appel à un nouvel impératif qui ordonne de vouloir la condition? nous voici au rouet (Fond., p. 176). Il n'y aurait qu'une solution : ce serait que tout être raisonnable voulût necessrt/remc«< un certain objet (celui qui constitue la condition même), et ainsi « ce serait la nature qui donnerait la loi » ; mais alors cette loi « devant être connue et démontrée uniquement jiar l'expérience, serait contingente en soi et impropre par là à établir une règle pratique apodictique, telle que doit être la règle morale » (Fond., p. 177; Crit.'^, p. 3i sqq. sm-tout p. 4o, 4i. 5;, 101). — 11 reste donc que le devoir, si vraiment il est, est un impératif catégorique (Fais ceci).
Cet impératif a pour corrélatif le jugement par lequel s'exprime l'obligation : « je dois vouloir ceci » ;
1. Ne pas oublier que hi concession de Kant est ici purement ad hominem. Il avertit déjà que la jïreuve leJéolojjique « ne supporterait peut-être pas une rigoureuse critique transcendanlale » (C/jV. ', p. 512), et dans la Critique du jugeruent,\\ déniera toute objectivité au prmcipe de finalité {Kritik dcr Urtheilskraft, 2' TLeil, 2' Abtheilung, g 75).
CRITICISME KANTIEN
jugement par lequel un vouloir particulier, déterminé, se présente objectivement à nous comme devant être rattaché à notre volonté. — Dans le cas des jugements conditionnels (je dois vouloir ceci, si je veux obtenir cela), le vouloir, qui s'impose à moi, est rattaché à ma volonté par l'intermédiaire d'un autre vouloir. Au contraire, dans le cas des jugements absolus (je dois A'ouloir ceci), le vouloir est immédiatement rattaché à la volonté. Dans le premier cas, la liaison est analytique {Fond., p. i3o sq.), car le vouloir de la fin contient celui du moyen; mais dans le second cas, il n'en est pas de même : la liaison est synthétique, carie concept de volonté ne contient pas nécessairement celui de tel vouloir particulier. Nous avons donc affaire, quand nous considérons l'impératif catégorique, à un jugement synthétique a priori* pratique. Dès lors la question se pose, symétrique de celle que Kant soulevait dans la critique de la raison spéculative : comment un tel jugement est-il possible ? A quelles conditions peut-on le considérer comme légitime, comme objectif? (Fond,, p. i35).
Un moyen de faciliter la réponse sera de déterminer le contenu même de cet impératif. Il en faut trouver la formule. Les conditions de sa possibilité, de son objectivité, aj^paraitront alors d'elles-mêmes, et il sera facile de se rendre compte si elles sont vérifiées en fait.
Première formule de l'impératif moral.— Distinguons deux choses, la loi objective et la maxime subjective. La première est ce qui règle Vactivité de la créature raisonnable ; son existence se déduit de cette vérité générale que « toute chose dans la nature agit d'après des lois^ » {Fond., p. 122). La deuxième est « le principe suivant lequel le sujet agit » (ib. p. loi, i36; Crit.^, p. 2'^). Cela étant, on voit tout de suite que la maxime subjective doit être conforme à la loi ; cette conformité, c'est même tout ce que l'impératif catégorique a à me prescrire, tout ce qu'il peut me prescrire, tout son contenu possible.
Remarquons maintenant que la loi dont il s'agit ^ est nécessairement une loi toute formelle, elle ne saurait par elle-même avoir de matière, déterminer immédiatement une action précise, car elle perdrait du coup le caractère même qui en fait une loi, Vuniversalité : c'est dire qu'on ne doit considérer en elle que cette forme, l'universalité. Mais alors commander que la maxime de ma conduite soit conforme à la loi, c'est simplement commander qu'elle soit universali sable. On peut donc formuler ainsi le contenu de l'impératif catégorique : « N'agis que d'après une maxime telle que tu puisses vouloir en même temps qu'elle devienne une loi universelle. » {Fond., p. l'dj; Crit. 2, p. 5o.)
Tous les dcA'oirs particuliers peuvent, au dire de Kant, et doivent être déduits de là. Il en donne plusieurs exemples. Ainsi il ne peut être permis de faire une fausse promesse qiiand on est dans l'embarras ; car si l'on généralisait ce principe, «. il n'y aurait plus, à proprement parler, de promesses » {Fond., p. io3 à io5; voir p. iSg sq.). L'universalisation de la maxime serait sa destruction. (Voir l'ex. du dépôt à garder, Crit.'^, p. 44-)
Cette formule est la plus importante. Elle suffira pour nous permettre de résoudre la question de l'objectivité du devoir. Mais lorsqu'il s'agira de découvrir les devoirs particuliers concrets qui s'imposent à l'homme, elle se montrera souvent incommode. C'est