DEMOCRATIE
traces conslatables des ravages du déluge biblique; car, quelle qu'en ait pu être l'étendue, ils ont trop peu duré pour avoir pu laisser leur marque sensible au milieu de tant de modifications profondes, que notre globe a subies durant les longues périodes géologiques et même dans les temps historiques. Autant vaudrait chercher la trace d'une tempête d'antan sur le sal)Ie d'une plage marine.
V. Objections tirées des sciences anthropologiques. — 11 nous reste à dire quelques mots de certaines difficultés, tirées des sciences anthropologiques et qui, au dire des partisans de la troisième opinion indiquée plus haut, obligeraient d'abandonner même l'universalité relative que nous a^ ons admise.
On objecte d'abord, que, si l'humanité a été réduite par le déluge à la seule famille de Noé, le temps manque lîour expliquer la différenciation si caractérisée des races humaines, blanche, noire, jaune, et la formation des langues, dont la diversité n'est pas moins grande ni moins profonde que celle des races. Mais cette objection suppose qu'on sait quelque chose de précis sur la date du déluge et que l'intervalle qui nous en sépare n'est pas très considérable. Or, la Bible, qui seule peut nous renseigner sur la date du grand cataclysme, ne nous fournit sur ce point que des données d'interprétation très incertaine. Toute la chronologie qu'on en tire, repose en effet sur les généalogies des chapitres v et xi de la Genèse; or, non seulement les chiffres d'années de vie des patriarches, qu'on trouve dans ces généalogies, sont d'une authenticité douteuse, mais il n'est nullement sûr que la série généalogique soit complète et continue. Cela étant, toute base manque pour affirmer qu'il ne s'est pas écoulé depuis le déluge autant de siècles que pouvait en réclamer la différenciation actuelle des races et des langues. Tous les savants sérieux confessent d'ailleurs qu'ils sont hors d'état de préciser le nombre de siècles nécessaire à cet effet. Et il est constaté que des variations raciales ou linguistiques très accentuées se produisent en un temps relativement court, dans des circonstances favorables (A. de Quatrefages, V Espèce humaine).
On a objecté encore qu'il est impossible de ranger toutes les races humaines dans le tableau de la descendance de Noé, tracé dans le chapitre x de la Genèse ; il y aurait donc des races non issues de Noé et qui, en conséquence, n'auraient pas été atteintes par le déluge. Il est facile de répondre. Rien ne prouve que l'auteur de la Genèse ait prétendu donner un tableau complet ; il n'a sans doute voulu indiquer que les peuples connus des Israélites, et plus spécialement ceux avec qui ils pouvaient avoir des relations. Inutile d'ajouter que, naturellement parlant, il ne pouvait guère en indiquer d'autres, et il n'y a pas de raison pour que Dieu, en pareille matière, suppléât à son ignorance par une révélation.
Pour les rapports du récit biblique du déluge avec les légendes babyloniennes, voir l'art. Babylone et LA Bible.
Bibliographie. — R. Andrée, Die Fliitsagen, ethnographisch hetrachtet (iSgi); Bosizio, Die Géologie und die Siindfliith (1877); Breitung, Zur Orientierung, dans Zeitschrift fiir katliolisclie Théologie (1887); Brucker, L'universalité du déluge (1886); Questions actuelles d'Ecriture Sainte (i8^5);Cetta, Il dihu'io (1886); Girard (de). Le déluge devant la critique historique (i8g3); id., La théorie sismique du déluge (1896); Gonzalez Arintero, El diluvio universal de la Biblia y de la tradicion (1891); Giittler, Naturforschung und Bibel (1877); M. Hagen, Le.ricon hiblicum, art. Biluvium, de F. Zorell (1907); Kaulen, dans le Kirchenlexikon, 2* éd., t. XI,
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J. Brucker, S. J.
DÉMOCRATIE. — Ce mot est de nos jours tiré en divers sens, et couvre des idées disparates, dont l'examen détaillé ferait en partie double emploi avec des articles ultérieurs. Renvoyant notamment aux mots Etat, Pouvoir (Origine du), Révolution, les développements d'ordre technicjue, nous nous bornerons à reproduire ici, à titre de première orientation, les considérations suivantes, mises gracieusement à notre disposition par un illustre homme d'Etat, catholique. Elles sont détachées d'un volume paru sous ce titre : La conquête du peuple (Paris, Lethielleux, 1908). (N. D. L. D.)
Qu'est-ce que la démocratie? Je ne sais pas de mol plus équivoque et qui cache des conceptions plus diverses.
Est-ce seulement une société où, l'hérédité ne conférant aucun droit public^ les obligations de la loi civile sont les mêmes pour tous? Aucune contestation, d'ordre pratique, ne s'élève contre ces conditions actuelles de la vie nationale.
Est-ce une organisation sociale où les droits et les intérêts du peuple sont représentés et protégés par des institutions qu'il administre et gouverne librement, où les faibles sont, par la puissance des associations autonomes, garantis, autant que possible, contre la tyrannie du pouvoir souverain, les abus de la force et les excès des détenteurs delà richesse? Un tel régime serait assurément conforme à tous les principes catholiques.
Le Moyen Age offrit, en effet, dans la constitution corporative et communale, plus d'un exemple d'une semblable démocratie : elle était fondée sur le droit chrétien inspiré par la philosophie de l'Evangile, et l'action de l'Eglise pénétrait de sa constante influence, ses mœurs et ses lois.
Après huit siècles écoulés, nous voyons encore, sous nos yeux, s'agiter impétueusement, comme les tronçons épars d'un organisme rompu, les restes de cette vie puissante, conservés par d'impérissables traditions. Le mouvement syndical, la renaissance provinciale, qui infligent aux conceptions individualistes du XIX* siècle un si éclatant désaveu, se rattachent à ces sources profondes.
Est-il possible de ranimer cette vie prête à s'éteindre, de rapprocher ces tronçons dispersés, et de
DEMONS
réveiller ces traditions confuses? Aucune œuvre n'est plus digne de tenter le génie des hommes d'Etat. A ce prix la démocratie pourra devenir une forme sociale féconde et durable. Notre société qui n'est, dans sa centralisation jacobine, qu'une dictatui-e plébéienne, n'en a jusqu'ici que la trompeuse étiquette.
Gai', si la préoccupation croissante des besoins populaires est une des marques distinctives de notre temps, et, parmi tant de défaillances, son honneur et sa vertu, elle ne suffit point, non plus que les formes électives ou parlementaires du régime politique, à caractériser la démocratie.
Le Royaume de Belgique, la Monarchie britannique, et même l'Empire allemand, sont . à cet égard, en beaucoup de points, plus avancés que la République française.
D'ailleurs, ce mouvement universel des mœurs et de la législation, bien loin d'effrayer les catholiques, répond à leurs obligations les plus certaines. Ils doivent en prendre résolument la tête, quelles que soient les formes de la société civile, parce qu'ils sont, par l'effet même de leur foi religieuse, les défenseurs nés des faibles et des déshérités, les promoteurs naturels de la justice sociale.
Mais, pour la langue politique moderne, la démocratie est tout autre chose. Ce qu'elle entend par ce mot retentissant, dont elle jette au peuple les promesses, confuses comme les aspirations qu'il abrite, c'est le règne absolu du nombre, l'aveugle domination d'une masse inorganique, formée d'indiA'idus confondus dans une apparente égalité.
En ce sens, elle n'est que la formule sonore de la grande illusion sociale créée par la Révolution, l'expression ambiguë d'un de ces « faux dogmes » dénoncés par Le Play, et sur lesquels repose toute la société moderne, ou plutôt de celui qui contient tous les autres et dont ils découlent naturellement.
Comte A. de Mun.
DÉMONS. — Ce nom désigne, d'après l'usage, tous les esprits mauvais qui trompent et affligent les hommes, et, au sens strict, l'un quelconque des anges déchus, devenus les ennemis de Dieu et des hommes. Plus particulièrement le mot démon — comme diable, Satan, Lucifer — désigne le chef des mauvais anges. Nous traiterons dans la première partie (Histoire et traditions) des démons dans l'Ecriture, dans les apocryphes et dans les littératures profanes, puis, dans la seconde partie (Tltéologie), nous exposerons l'enseignement dogmatique de l'Eglise, et ensuite le sentiment commun des théologiens sur les points controversés : chute, nombre, nature, punition, action des démons, relations avec les hommes.
I. Histoire et Traditions. — i. Aes démons dans l'Ecriture Sainte. — Dans le Penlateuque, le rôle des démons est laissé dans l'ombre, pour ne pas mettre les Juifs sur la voie du dualisme et de l'adoration des esprits mauvais : Dieu, qui interdisait même de faire des statues et des portraits (Exod., xx, 4; Levit., XXVI, i; Deut., v, 8, vu, 5, xxvii, i5), ne pouvait pas mettre en relief la personnalité du démon, à qui la crainte aurait fourni des adorateurs. Du moins, dès le commencement de la Genèse, nous trouvons, de manière suflisamineut claire, le démon sous la ligure du serpent tentateur, comme nous l'enseigne saint Jean, Apoc, xii, 9; xx, 2; c'est par son envie et par sa jalousie contre l'homme <pie la mort est entrée dans le monde à la suite du pcclié, Sap., u,'2.li\IIebr., II, i/j.G'estdelà — de la chute de l'homme causée par le démon sous la forme d'un serpent, et de la corruption de la nature humaine qui s'en est suivie — que découle la nécessité de la Rédemption
et, par suite, toute l'économie du judaïsme et du christianisme ; aussi trouve-t-on dans la Bible de fréquentes allusions à l'arbre de vie, Prov., m, 18, XI, 3o, XIII, 12, XV, i4; au chemin de vie, Pro%'., 11, ig, v; 6, X, 17, XII, 28. Toute l'attente messianique, en sus du point de vue temporel, présuppose la chute de l'homme et la revanche à prendre sur le démon.
Nous retrouvons encore les démons dans les divers Baals, depuis Baal-Phégor, Xiim., xxv, 18, qui trompe les Moabites et cause la mort de nombreux Israélites, jusqu'à Baal-Zéboub, dieu d'Accaron, qui apparaît déjà dans l'Ancien Testament, W Reg., 1, 2 (Septante), cf. JosÈpiiE,Jntiq. Jud., IX, 11, i, mais surtout dans le Nouveau, Mattli., x, 20, xii, 24; Marc, III, 22; Luc, XI, i5; Joan., viii, 44- Nous les retrouvons encore dans Moloch, idole des fils d'Ammon, Levit., XX, 3; III lieg., xi, 5, etc.; dans Chanios, dieu de Moab, Nuni., xxi, 29; Jud., xi, 24; III Heg., XI, 17, 33, etc.; dans Adramélech, IV Heg., xvii, 3i ; Aschérah et Astarté, III Beg., xi, 5, 33, xviii, 19; lY Reg., XXIII, 4; Asima, lY Reg., xvii, 3o; Dagon, Jud., XVI, 23 ; 1 Reg., v, 2 à 'j ; 1 Parai., x, 10; Melchom, IV Reg., xxiii, i3; I Parai., xx, 2; Nergel, IV Reg., XVII, 3o; Nesroch, IV Reg., xix, 3^; Ls., xxxvii, 38; Remmon, IV Reg., v, 18; enfin, plus tard, Atargatis, II Macch., xii, 26, et les dieux du monde grec et du monde romain. D'après l'Ecriture, tous ces êtres qui portaient les hommes a\i mensonge, à l'erreur, à la débauche, à l'homicide, méritent d'être regardés comme des manifestations, presque comme des personnifications, de l'esprit mauvais, car à côté des textes qui montrent la vanité des idoles, on en trouve d'autres, dans la Vulgate, qui les identifient au démon : Deuter., xxxii, i') : Jnimolaverunt daemoniis et non Deo, dits quos ignorabant ; Ps. xcv, 5 : Onines dii gentiuni daemonia; Barach, iv, 'j : Exacerbastis enini euin qui fecit vos, Deum aeternum, immolantes daemoniis et non Deo; I Cor., x, 19-ai : Quae immolabant gentes, daemoniis immolabant et non Deo... Cf. Apoc, IX, 20; I Tim., iv, i ; Jac, m, i5.
Dans le livre de Job, le démon apparaît, pour ainsi dire, personnellement. Satan « l'adversaire », que l'on trouve aussi dans I Para/., xxi, i, et Zachar., lu, I et 2, parcourt la terre, Vo/*, i, 7, à la recherche d'une proie, I Pet., v, 8; il accuse Job de ne pratiquer la vertu que par intérêt. Job. i, 10, 11; 11, 5; il est « l'accusateur », Apoc, xii, 10; il frappe Job dans ses biens et dans son corps, Job, 1 à 11, dans la mesure où Dieu le lui permet, mais il ne peut triompher de la vertu de Job. Sous les formes poétiques de cet admiral)le livre, nous voyons du moins que le démon hait et jalouse les hommes, qu'il cherche à les porter au péché, mais qu'il ne peut les tenter sans la permission de Dieu, et n'a aucun pouvoir sur leur libre arbitre.
Dans le livre de Tobie, apparaît un démon homicide, Asinodée, Tob., m, 8, 24, 26, qui a pouvoir sur ceux qui s'abandonnent à leurs passions, ibid., vi, 17. Raphaël le relègue dans le désert, ibid., viii, 3. On a rapproché à tort Asmodée de l'AesIima Aédique, car la racine de ce mot est sémitique (hasmod : Celui qui perd ou qui détruit) et le rôle des deux démons est différent; Aeshma en effet est le déva (mot syriaque : daha, et iranien : daeva, divus, et même démon, Sv.tij.(,)v,t'{. I, 3. rattaché parfois aux verbes 5y.i(,i,Scx.io/j.!xt) de la violence ou de la colère. A plus forte raison est-il fantaisiste de vouloir, à l'occasion du seul Asmodée, ramener la démonologie juive à l'iranienne, car les livres pehlvis sont relativement récents et prêtent plutôt à l'hypothèse inverse; de plus, même s'il y avait identité de nom (ce qui n'est pas), cette identité ne prouverait ni celle d'origine, ni celle de concept; c'est ainsi que l'emploi du même mot « démon »
DEMONS
par Socrate el par nous, n'empècbe pas notre concept d'être difTérent du sien (et même opposé) et de provenir d'ailleurs.
A la vérité, nous sommes loin du temps où la mentalité des Juifs les exposait à adorer tout esprit bon ou mauvais qu'on leur aurait décrit et toute figure qu'on leur aurait sculptée; bien plus (au moins dès le troisième siècle avant notre ère), une secte puissante, celle des Sadducéens, niait 1 immortalité de l'àme, la résurrection et la vie future, Matth., XXII, 23; Marc, xn, i8; Luc, xx, 2'j; Joskphe, Ant. Jud., XVIII, I, !\\ De bello jitd., II, viii, i4; elle niait aussi l'existence des anges et des esprits, Act., xxiii, 8; et les écrivains sacrés, loin de devoir voiler l'action des démons, devaient au contraire la mettre en relief, car elle était la meilleure réfutation — réfutation expérimentale — des Sadducéens.- Le Nouveau Testament est donc rempli d'enseignements sur les démons, et nous a déjà servi à interpréter quelques passages moins clairs de l'Ancien; les démons ont une hiérarchie, Beelzébub est leur chef, Matth., xii, 24; ils habitent dans les hommes en tant qu'esprits impurs et mauvais, Matth., xii, 43; Luc, viii, 2; xi, 24; Eph., VI, 12; il y en a de plus mauvais les uns que les autres, Luc, xi, 26; ils causent des maladies, Luc, VIII, 2; XIII, 1 1 ; cf. 1 Cor., v, 5; ils luttent avec Michel et les bons anges, Apoc, xii, 7, 9; Satan, appelé aussi Bélial ou plutôt Béliar, II Cor., vi, i5, est la cause de tout mal et de toute méchanceté, Luc, X, 19; XIII, 16; XXII, 3i; Act., v, 3; II Cor., xi, 3; Ephes., II, 2; l'ennemi du royaume de Dieu, Matth., xin, 89; Luc, X, 18; XXII, 3; le prince du monde, Joan., XII, 3i ; xiv 3o; xvi, 1 1 ; le tentateur des fidèles, I Cor., vu, 5; I Thess., m, 5; I Pet., v, 8, qui a été jusqu'à tenter Notre-Seigneur lui-même, Matth. ,iv. Le premier acte de Satan a été la tentation d'Eve, II Cor., XI, 3; cf. Apoc., xii, 9; il a l'empire de la mort, Hebr., 11, i4. Satan et ses anges (les démons), Apoc, XII, 9; II Cor., XII, 7, avaient été créés bons, et ils sont tombés par leur propre faute, II Pet., 11, 4 ; Jud., 6; cf. Joan., viii, 44 j maintenant ils régnent sur le monde des ténèbres, Eph., vi, 12; cf. Col., i, i3; leur chef est le prince des puissances de l'air, Eph., Il, 2; ils sont réservés pour un terrible châtiment, II Pet., II, 4; Jud., 6; car le Christ est venu pour détruire le règne de Satan, I Joan., m, 8; durant sa vie il l'a déjà jugé, Joan., xii, 3i ; xvi, 1 1. En somme c'est surtout par des possessions que le démon se manifeste dans les évangiles ; nous remettons à un autre article l'étude de ces phénomènes (voir Possessions).
2. Les démons dans les apocryphes. — C'est dans les apocryphes que nous trouvons le plus de détails sur les démons, détails souvent imaginaires, mais qui nous font connaître cependant les traditions populaires dans les milieux où les apocryphes ont été composés, et qui peuvent même parfois servir de commentaire autorisé aux livres canoniques, lorsque les traditions consignées sont assez anciennes et ont ensuite été adoptées par les Pères.
Dans le Livre d'Adam, nous trouvons un long commentaire de la chute de l'homme et de sa pénitence : après la sortie du Paradis, Adam va faire pénitence dans les eaux du Jourdain et Eve dans les eaux du Tigre; celle-ci est encore une fois trompée par Satan, qui l'amène à abandonner sa pénitence. La haine de Satan provient de ce que l'homme est cause de sa chute : car, après la création, Dieu a présenté aux anges « son image et sa ressemblance », en leur commandant de l'adorer; Satan et ses anges ne l'ont pas voulu parce qu'ils avaient été créés avant l'homme et qu'ils étaient de purs esprits, tandis que
l'homme était fait de poussière. Tel fut le péché des mauvais anges, péché d'orgueil, pour lequel ils ont été jetés du ciel sur la terre. C'est alors que Michel serait intervenu pour punir les rebelles. Cf. E. Kautzsch, Die Apocr. und Pseudepigraphen des Alten Testaments, Tubingue, 1900, t. II, p. 512-028. Le Livre d'Hénoch nous donne une classification des puissances célestes : les démons sont une partie des anges de l'une de ces classes : la classe des « veilleurs ». La cause de leur chute est toute différente de la donnée du livre d'Adam : c'est ici un péché de concupiscence, et non un péché d'orgueil : Deux cents des veilleurs, sous les ordres de Semyaza dans une tradition, ou d'Azazel dans une autre, se sont laissé séduire par la beauté des filles des hommes; ils sont descendus sur le sommet de rilerinon avec leur prince et leurs chefs de dizaines; Hénoch connaît tous leurs noms. Puis ils ont pris des femmes et en ont eu des géants qui ont opprimé les hommes et se sont dévorés entre eux. Ils ont aussi commis la faute de révéler les secrets éternels à ces femmes et par elles à l'humanité, et de leur découvrir tout péché et toute injustice. C'est pourquoi les âmes des opprimés les ont accusés, et Dieu, malgré l'intervention d'Hénoch. les a condamnés à subir une double série de châtiments : les uns immédiats, la perte de leurs enfants et une étroite captivité loin du ciel; les autres à partir du dernier jugement : le supplice et les tourments de l'abîme de feu dans lequel ils seront définitivement jetés. En attendant l'éternelle damnation, leurs esprits peuvent prendre toutes sortes de formes pour aller tenter les hommes. Ces anges déchus sont comparés à des étoiles descendues des cieux pour se livrer à des relations coupables avec les génisses, c'est-à-dire les filles des hommes. Un des archanges fidèles les saisit, les lie et les jette d'abord dans un abîme de la terre; puis, au jugement final, ces étoiles sont jetées dans un abîme de feu. Les géants issus de l'union coupable des veilleurs avec les filles des hommes ont été mis à mort, mais les esprits sortis de leur chair sont restés sur la terre. Ils y sont appelés esprits mauvais, et ils ne cessent de s'élever contre les enfants des hommes jusqu'au jour du grand jugement. En attendant, beaucoup d'hommes les adorent sous l'image des idoles, à l'instigation perfide des anges déchus, qui les portent à sacrifiera ces démons comme à des dieux. Il existe aussi des Satans qui accusent les hommes devant Dieu et sont chargés de tourmenter les hommes condamnés aux supplices éternels. Dans ce dernier rôle, ils portent le nom d'anges du châtiment ; ils préparent les instruments de Satan, fouet et chaînes de fer, pour les rois et les puissants de la terre. Les Satans sont distincts des anges déchus et des mauvais esprits sortis des corps des géants, car ils ne sont pas voués aux tourments de l'enfer comme les premiers; ils peuvent se présenter dans le ciel devant le Seigneur, alors que les veilleurs déchus ne peuvent pas y monter, le livre d'Hénoch ne nous apprend pas leur origine; leur chef est Satan, le maître des instruments de torture destinés aux pécheurs; il représente un pouvoir hostile à Dieu, mais il dépend néanmoins du Très- Haut, puisque ses subordonnés ne sont que les exécuteurs des sentences divines et qu'ils ne peuvent perdre les hommes qu'en les accusant devant le Créateur. Cf. F. Marti.v, Le Livre d'ILénoch, Paris, 1906,
p. XXVIII-XXXI.
Dans ces spéculations, on reconnaît facilement un commentaire de Gen.,vi, 2; Is., xiv, 12, et Job. D'après la Genèse, « les fils de Dieu voyant que les filles des hommes étaient belles, se firent des épouses de celles qu'ils choisirent entre toutes ». La tradition qui voit dans « les fils de Dieu » non pas les descendants ûc
DEMONS
Scth, mais les anges, s'appuie sur Jub, i, 6; ii, i ; Ps. XXVIII, 1 ;lxxxix, 7, où cette locution désigne les anges, et a été admise par Josèpiie, Arit. Jud.^ I, m, i, saint Justin, ii ApoL, 5; et aussi par Athkxagore, Clément d'Alexandrie, Tertlllien, S. Irknée, S. Cyprien, S. Ambroise. D'autres Pères, S. Jean Chrysostome, S. Cyrille d'Alexandrie, Théodgret, S. Acglstin, De Ch'it. Dei, xv, 28, ne voient dans ce passage que les fils de Setli, et nient que les anges puissent s'unir aux tilles des hommes ; S. Augustin rejette même explicitement le témoignage des apocryphes et du livre d'Hénoch. Nous avons relevé au long les traditions consignées dans ce livre célèbre, à cause de l'influence qu'elles ont eue sur la littérature ecclésiastique, et de l'autorité que leur communique la citation de S. Jude (i/J) qui écrit encore (5-6 et i3) : Jésus a résen'é pour le jugement du grand jour, liés de chaînes éternelles, au sein des ténèbres, les anges qui n'ont pas conservé leur principauté, mais qui ont abandonné leur demeure... astres errants, auxquels d'épaisses ténèbres sont réser\'ées pour l'éternité.
D'après le Livre des Jubilés, ce sont les anges envoyés par Dieu sur la terre qui prennent des femmes et engendrent des géants; Dieu les fait lier au profond de la terre et fait tuer leurs enfants, chap. v. Noé demande à Dieu d'envoyer tous les dénions au lieu de la damnation, mais leur chef, Mastéiua, obtient que la dixième jiartie puisse rester sur la terre et ceux-ci, sous les ordres de Satan, trompent et aveuglent les hommes (x). Cf. Kautzsch, /oc. ci/., p. 3 i-i 19.
Dans l'Ascension d'Isaie, le chef des dénions s'appelle Béliar, comme dans S. Paul, ou encore Sammael et Satan ; ses anges portent les hommes au mal et se font adorer par eux. Cf. E. Tisserant, Ascension d'Isaie, \i. 20-26. Dans les Testaments des douze patriarches, nous retrouvons Béliar, Dan, i, iv, v; Aser, i; c'est lui qui pousse Dan à tuer Joseph. Cf. Kautzsch, loc. cit., p. 483-484, 496.
D'autres apocryphes décrivent les démons et les supplices de l'enfer. Ils supposent en général que ces faits sont connus par ravissement ou révélation ; c'est le cas de « la Fidèle Sagesse » et de plusieurs apocalypses (voir l'article Apocryphes).
3. Les démons dans l ancienne littérature profane. — La vérité sur l'existence et le rôle des démons s'est corrompue, dans les diverses littératures et les diverses religions, comme les hommes qui se la transmettaient ; mais, avec un peu d'attention, on peut la dégager des erreurs qui l'obscurcissent.
Dans la littérature grecque, on trouve qu'à l'origine le mot « démon » désigne un génie ou une divinité plutôt qu'un esprit mauvïds : « nous combattrons cnlin jusqu'à ce qu'un démon donne la victoire à l'un ou à l'autre », Iliade, vu, 291, 3^6, 896. (iLedémon nous souffla un grandcourage », Odyssée, IX, 38i. Il en était encore de même au temps de Socrate. Mais, à toute époque, nous trouvons chez les Grecs des êtres qui répondent, au nom près, à nos démons : chez IIomkrk, c'est d'abord la Terreur et la Panique qu'il personnifie, mais surtout la sombre Erinnys, Iliade, xix, 87, et « la pernicieuse Até, la vieille fille de Zeus, qui nous aveugle tous. Ses pieds sont invisibles et ne touchent pas au sol; elle marchesur la tête des hommes, les frappant de folie; elle a même osé s'attaquer à un autre : Zeus lui-même a subi ses atteintes, lui que l'on dit le plus grand des hommes el des dieux », ibid., gi-96. Jupiter la saisit par les cheveux, jura qu'elle ne reviendrait plus jamais à l'Olympe ni au ciel étoile, et la jeta sur la terre, ibid., ia6-i3i, où elle frappe les hommes d'aveuglement, ibid., ix, 607, et les prive de raison, ibid., xvi, 8o5.
On peut voir dans la chute d'Até une réminiscence de la chute des mauvais anges : comme eux, ses méfaits sont cause qu'elle est précipitée des cieux et elle est l'ennemie des hommes.
Dans Hésiode, les êtres qui correspondent aux démons sont en rapport étroit avec les forces de la nature : c'est la Nuit qui enfante « l'odieux Destin, la noire Parque et la Mort... la Misère douloureuse... les Parques qui poursuivent les fautes... la Vengeance, les Disputes, la Peste », Théogonie, vers 211 à 227. Signalons encore cette vipère à moitié nymphe et à moitié serpent, « terrible et grande, rusée, carnassière, dans les cavernes delà terre divine où elle a un repaire bien loin, sous une pierre creuse, loin des dieux immortels et des hommes mortels », ibid., 296 à3o2; c'est là qu'elle enfanta le chien de Géryon, Cerbère et l'Hydre. Le même ouvrage nous raconte la lutte cjui eut lieu dans l'Olympe entre « les dieux Titans et tous ceux t]ui étaient nés de Saturne, et tous ceux que Jupiter amena de l'Erèbe souterrain à la lumière, terribles, puissants, aux forces immenses, qui ont tous cent mains pendues à leurs épaules », ibid., etc. Ces analogies, prises individuellement, peuvent paraître légères; c'est leur nombre surtout qui leur donne de la force : car on trouve dans Hésiode l'état de grâce primitif : « auparavant vivait sur la terre une génération d'hommes exempte de maux et de pénibles labeurs, libre encore des maladies qui depuis ont apporté la mort », OEw.'res et jours, 90 à g3; une femme apporta tous les maux sur la terre, l'espérance seule (de la Rédemption?) resta pour consoler les humains; Prométhée, puni pour avoir donné aux humains le feu du ciel, rappelle le serpent juini pom* avoir donné aux hommes la science du bien et du mal qui devait (disait-il) les rendre semblables à Dieu; le nom, Japet, du père de Prométhée, a encore conduit à voir une analogie entre celui-ci et Noé. En somme, nous trouvons dans Hésiode toute la Genèse, mais comme vue à travers un prisme qui aurait décomposé, dispersé, coloré les objets ; c'est dans ces conditions que nous trouAons chez lui la chute des anges (Titans), la chute de l'homme et des légions de démons ou d'êtres nuisibles. On peut même reconnaître, dans Prométhée, des traits d'Adam et du Rédempteur.
Dans la bibliothèque d'Assourbanipal (G68-626) on a trouvé le récit d'une lutte dans les cieux, entre Tiamit et M irdouk. Le premier avec les monstres auxquels il a donné le jour est vaincu, de son corps est formé le monde, tandis que son armée est jetée en prison. L'enfer est hiérarchisé: en tête se trouvent le dieu Nergal et la déesse Ereskigal, analogues à Pluton et Proserpine. D'Ereèkigal dépendent les maladies et la santé. On retrouve en enfer les monstres créés par Tiamat et vaincus avec lui; à leur tête est Quingou « qui avait été exalté sureux ».A côte d'eux se trouvent les Anounnakis qui ont lutté aussi pour Tiamat, depuis lors ils ont un double rôle : aux enfers ils jugent les morts et fixent les destinées et, sur terre, ils exécutent les châtiments envoyés par la divinité. Les dieux infernaux ont encore des messagers chargés de transmettre leurs ordres et d'exécuter leurs volontés, c'est ainsi qu Erc^;kigala pour messager Namtarou, le démon de la peste; celui-ci avec d'autres monstres était encore chargé d'empêcher les morts de remonter sur la terre. Paul Duorme, Choix de textes religieux assyro-babyloniens, Paris, 1907.
Ces puissances infernales ne manquent pas d'analogies avec nos démons. Cf. George Smith, Chaldâische Genesis.Tiehsl Erlaulcrungen und fortgesetzten Forschungen von Friedrich Delitzsch, 8°, Leipzig, 1876; Vi(;ouRoux, La Bible et les découvertes modernes, Paris, i8y6, I, 271.
DEMONS
Nous devons ajouter cependant que chez les Assyriens on trouve une catégorie inattendue de démons formée des morts — nommés edimmu — qui n'ont pas reçu la sépulture ou qui ne reçoivent pas leurs offrandes funéraires. Ils forment une classe d'êtres spéciaux, les mauvais utukkii, qui voguent entre ciel et terre à la poursuite des vivants. On les rangeait en sept grandes catégories, qui se dédoublaient chacune en deux groupes, la méchanceté était leur essence, ils répandaient sur le monde les maladies et les fléaux, les magiciens cherchaientà les conjurer. Paul Dhorme, Le divin dans la Religion assyro-habylonienne, dans Revue des sciences philos. etthéoL, t. III (1909), p.^yô.
Pour ne pas trop allonger cet article, nous ne poursuivrons pas l'histoire des démons dans les autres religions et les autres pays depuis les anciennes littératures jusqu'aux récits des missionnaires, ni dans les fantaisies de la magie et de la Kabbale, ni tout particulièrement chez les Pères et les théologiens, ni dans l'iconographie et la sculpture; il nous suffit d'avoir montré, par l'exemple de la Ghaldée, que les Israélites à toute époque, ont été entoiu-és de peuples qui craignaient et adoraient de nombreux démons, et, par l'exemple des plus anciens auteurs grecs, que les faits révélés ou traditionnels pourraient être suivis, malgré leurs déformations, dans les diverses littératures. Il est donc inexact que les Hébreux n'aient connu les démons qu'après la captivité : ils les ont connus de tout temps, c'est la révélation et les précautions prises par les écrivains sacrés dans la rédaction des événements, qui ont préservé les seuls Juifs, pendant très longtemps, de la crainte et du culte dégradant des démons.