II. Sentiment commun des théologiens
1. Chute des mau\ais anges. — Les anges, créés bons en plusieurs classes, sont tombés par orgueil. Quant à l'objet du péché d'orgueil, les opinions diffèrent. S. Thomas suppose C[ue le démon a aouIu être semblable à Dieu, en voulant parvenir de luimême à sa béatitude naturelle et en détournant son désir de la béatitude surnaturelle qui provient de la grâce de Dieu; ou, s'il désirait comme fin dernière cette ressemblance à Dieu qui est donnée pai* la grâce, il voulait l'obtenir par la force de sa nature et non du secours divin; I», qu. 63, art. 3. Pour d'autres, Lucifer a pu désirer égaler Dieu, non d'un vouloir efficace, mais d'un simple désir de concupiscence; il a désiré son avantage, la béatitude, d'une façon immodérée et désordonnée. Il a poussé l'amour
DEMONS
de soi jusqu'à la haine de Dieu (Scot). Pour d'autres, le démon a été jaloux des hommes : il a envié en particulier l'union hypostatique de la nature humaine avec le Verbe qu'il aurait désirée pour sa propre nature; il a pu envier aussi les dons de la grâce (StAREz). Il a pu pécher dès le premier instant de sa création (Scot), parce que la volonté peut mal agir dès le premier instant ; pour S. Thomas, il est impossible qu'un être libre soit mauvais tout de suite après sa création, car sa A'olonlé doit désirer le vrai bien avant le bien apparent et la faute en remonterait à Dieu, de même que, si un homme est boiteux de naissance, la faute en remonte à ses parents, Ibid., art. 5; cependant ils ont péché aussitôt après leur création, parce qu'ils avaient été créés en état de grâce et qu'il leur aurait sutli d'un acte méritoire pour gagner la béatitude; il faut donc qu'ils n'aient pas eu le temps de faire un seul acte méritoire, Ibid., art. 6. Pour Suarez, Lucifer a pu commettre plusieurs péchés : orgueil, arrogance, présomption, ambition, vaine gloire, envie, peut-être aussi impiété, blasphème et .infidélité; il n'a probablement pas péché contre la foi. De Angelis, vu, lo.
2. Nombre des ré\'oltés. — Il fut très considérable, sans qu'on puisse le déterminer. On tient généralement que leur chef était le plus élevé de tous les esprits angéliques, ou du moins l'un des plus élevés; selon SuAREz, Lucifer était « de l'ordre très parfait des Séraphins », Ibid., vu, i6. Les révoltés appartiennent à tous les ordres et à tous les degrés (S. Thomas, SUAREz).
3. Nature des démons après la chute. — La spiritualité des anges a été énoncée par le Concile de Latran (cf. supra), mais l'Eglise n'a pas défini ce qu'ils sont devenus après leui" chute. L'opinion générale des théologiens est que les démons sont restés des êtres spirituels, et il y aurait témérité à leur attribuer un corps, serait-il de natiu-e aérienne, ignée, ou de matière plus subtile encore. Cajetax est le dernier théologien de quelque valeur qui ait attribué aux démons un corps subtil formé, non d'air, mais d'une matière qui ne tombe pas sous nos sens, corps simple et incorruptible doué des puissances intellective et motrice et non de la puissance sensitive. L'intelligence des démons a été obscurcie par la soustraction des lumières surnaturelles provenant de la grâce; mais les lumières naturelles de leur entendement sont demeurées entières. Ils peuvent encore connaître la vérité par révélation faite par les saints anges et par leur propre expérience. Cf. S. Thomas, l'\ q. G/|, I. — La volonté des démons est tellement obstinée dans le mal qu'ils ne peuvent faire aucun bien, ils sont toujours en état de péché actuel, la cause de leur obstination est plus probablement leur impuissance à s'abstenir du péché ou à bien agir de nouveau, Suarez, viii, i i .
li. Punition des démons. — Ils souffrent la peine du dam et la peine du feu. La première est l'éloignementdc Dieu, la privation de la béatitude éternelle, c'est-à-dire de la vision béatifique et de tous les biens qui en découlent, que Dieu avait préparés pour ceux qui l'aiment; cette peine, qui est toute morale, est la plus forte. — Sur la peine du feu, voir Eneer.
5. Action des démons sur les hommes. — L'envie et la haine poussent les démons à tenter les liommes, cf. Gen., ni; Joan, xii, a, 27 (Judas); Acl.. v, 3 (Ananie); \ Pet., v, 8. Nous avons déjà vu. par rcxcmple de Job, que le démon ne peut pas tenter les liomuies sans la permission de Dieu, ni au-dessus de leurs forces. Dieu permet les tentations parce qu'elles montrent l'excellence de la grâce qui permet
de les mépriser et de les vaincre, ou de se réhabiliter après la chute ; elles maintiennent aussi les hommes dans l'humilité, la crainte et la conscience de leur faiblesse; enfin elles augmentent leur mérite, lorsqu'ils résistent.
Les maux dont les démons peuvent affliger les hommes ne sont souvent qu'une forme particulière des tentations : ils font soulfrir les hommes pour les faire tomber dans des péchés d'impatience, de blasphème, décolère, de découragement et de désespoir; c'était là le but de la tentation de Job. Quelquefois aussi Dieu se sert de la méchanceté des démons pour châtier les pécheurs : c'est à cette cause que l'ange Raphaël semble attribuer la mort des sept maris de Sara, Tobie, \i, 16 à 22. Par contre, les démons peuvent quelquefois procurer aux hommes des avantages matériels pour les mieux séduire; ils ont en effet une intelligence et des forces plus étendues que celles de l'homme, ils connaissent les secrets de la nature bien mieux que lui, ils ne sont pas attachés à un lieu, ils peuvent donc produire des résultats surprenants, et certains hommes l'ont toujours compris ainsi, en ayant recours à eux.
6. Rapports des hommes avec les démons. — Il est certain a priori qu'il peut y avoir des pactes et des commerces entre les hommes et les démons ; il n'est pas nécessaire de supposer pour cela avec Cajetan que les démons sont matériels, du genre par exemple des fluides ; car Dieu et l'âme agissent bien sur la matière. Il est encore certain que bien des hommesontcherché àétablirun commerceavec le démon, et même ont cru avoir réussi à l'établir ; c'est ce dernier fait qui justifie, dans la plupart des cas, les juges laïques ou ecclésiastiques qui ont condamné des sorciers ou de prétendus sorciers : car, en dépit des interdictions foruielles de l'Eglise, il se trouvait de nombreux hommes pour copier et transmettre des livres de prétendue magie, qui étaient censés mettre les démons à leur service pour faire mourir leur prochain ou pour contraindre à l'amour et à de mauvaises actions des personnes honnêtes qui s'y refusaient ; parfois même, pour donner plus de force à une soi-disant amulette, on ne craignait pas de verser le sang humain. Il est certain que tous ces hommes, quel que fut le résultat de leurs velléités, étaient coupables des fautes et des crimes qu'ils avaient voulu commettre et pour l'exécution desquels ils n'avaient reculé devant aucune défense, aucun risque et aucun méfait. Quelc|uefois on se bornait à brûler les livres (voir Patrologie Orientale, t. II, p. 5^ à 70); lorsqu'on en arriva à l>rùler leurs possesseurs, ils l'avaient souvent mérité, parce qu'ils avaient voulu faire tout ce dont on les accusait. Nous reconnaissons que les innocents ont pu être poursuivis et même suppliciés, surtout sous la pression de l'opinion populaire, mais il en a été de même pour tous les délits; il est même certain que l'intervention de la justice ecclésiastique dans les procès de sorcellerie donnait à l'accusé des garanties de charité, dejusticc cl d'inq)artialilé, qu'il pouvait ne pas rencontrer au mcuie degré dans les procès purement civils près des juges séculiers. La justice ecclésiastique était la moins redoutée, témoin le i)roverbc : « il fait bon vivre sous la crosse » ; l'autorité infaillible de l'Eglise n'est d'ailleurs intervenue dans aucun procès de sorcellerie, les particuliers seuls — c'est-àdire presque toujoiws les juges civils et les passions populaires — sont responsables des ei-reurs qui pourraient être démontrées.
De nos jours, tout chrétien doit être bien convaincu de i'action du dénmn dans le monde et sur les hommes; action attestée par l'Ecriture, par le-
DETERMINISME
décisions de l'Eglise, jiar l'institution des exorcistes, enCn par la in'icre que tous les prêtres, à la lin de la messe, adressent à saint Michel : « de rejeter dans l'enfer Satan et tous les esprits mauvais qui errent par le monde pour la perdition des âmes » ; mais, dans les cas particuliers, un fait ne doit être proclamé diabolique que s'il dépasse le pouvoir de tous les agents naturels, connus et inconnus, et si sa nature ou sa Gn ne permet pas de l'attribuer à Dieu ou à ses anges. Dans les milieux matérialistes, le démon ne doit pas montrer son action. Il lui suffît en effet d'avoir amené des créatures intelligentes, faites à l'image de Dieu, à proclamer elles-mêmes leur déchéance, à ne vouloir jjIus être qu'une collection d'animaux savants et à s'obstiner de choisir pour ancêtre un singe ridicule, borné et libidineux. Abstraction faite de ce prodige continu, l'action du démon ne doit pas pouvoir être constatée, sinon il contribuerait à amener ces égarés à reconnaître l'existence d'un monde des esprits. Il ne faut donc pas oublier que, si Dieu peut quelquefois, dans sa bonté, se manifester par des prodiges dans un monde matérialiste, le démon n'a pas coutume de le faire. Il ne faut pas se laisser duper par les charlatans ni par des phénomènes de névrose, de suggestion, ou de ti'ansmission de pensée. Ce sont là en somme lesrègles du Rituel romain pour les exorcistes :
In primis, ne facile credat aliquem a daemonio obsessum esse; sed nota liabeat ea signa, quibus obsessus dignoscitur ab iis qui vel atra bile, vel niorbo aliquo laborant. Signa autem obsidentis daemonis sunt : Ignota lingua Joqui pluribus verbis, vel loquentem intelligere : Distantia et occulta patefaccie : Yiies su2)ia aetatis seu condifionis naturam ostendcre : et id genus ah'a, quae cum plurima concurrunt, majora sunt indicia.
Cette question sera d'ailleurs étudiée en détail, avec les diverses manifestations diaboliques consignées dans le Nouveau Testament ou observées depuis, à l'article : Possession diabolique
Bibliographie. — "Voir toutes les théologies au traité : De Deo creatore, et les traités particuliers consacrés par quelques théologiens aux anges et aux démons : Maldonat (traduit en français par François de la Borie, Paris, i6o5); Suarez, t. II, Pai'is, i856 (volume de ii3o pages); saint Thomas n'a traité qu'incidemment des démons, surtout dans le Commentaire sur les Sentences, II, dist. 3 à 7, et dans la Somme théologique, Prima, qu. 63 à 64; toutes les encyclopédies et tous les dictionnaires traitent cette cpiestion, chacun à son point de vue particulier; des revues, comme l'Echo du merveilleux en France et la Zeitschrift fur Religionspsychologie en Allemagne, étudient les phénomènes intermédiaires entre l'ordre matériel et l'ordre spirituel. Voir aussi : de Mirville, Des esprits et de leurs manifestations diverses, Paris, 1 863-1 868; Ribet, La mystique divine distinguée des contrefaçons diaboliques et des analogies humaines, 3 in-8*, Paris, 1896; Boris Sidis, The Psychology of suggestion, New-York, 1898; et quelques traités de médecine sur les névroses et hystéries. On trouve enfin de nombreuses monographies, comme Lenormant, La magie chez les Chaldéens, Paris, 1874; K Kiesewetter, Der Occultismus des Altertums, Leipzig, 1896; J. A. Hild, Etude sur les démons dans la littérature et la religion des Grecs, Paris, 1881; R. Fr. M, J. Lagrange, Etudes sur les religions sémitiques, 8°, Paris, 1906; G, Henke, The Gift of Tongues and related phenomena at the présent day, dans American Journal of Theology, avril 1909, p. 193-206; Persian Dualism, ibid., juillet 1904, p. 487-501; A. Lemonnyer, V air comme
séjour d'anges, d'après Philon d'Alexandrie, dans Bévue des sciences philosophiques et théologiques, avril 1907, p. 3o5-3ii; Witton Davies, Magic Divination and Demonology, Londres, 1898; S.Karppe, Etude sur les origines et la nature du Zohar, précédée d'une étude sur l'origine de la Kabbale, Paris, 1901; Campbell Thomson, Semitic Magic, its origins and development, 8*^, Londres, 1908; M. Schwab, Vocabulaire de l'angélologie, d'après les manuscrits hébreux de la Bibliothèque Nationale, Paris, 189'j; A. L. AVilliams, The cuit of the Angels at Colossae, dans Journal of theological Studies, avril, 1909, p. 4 '3-438; F. Farjenel, Les esprits en Chine, dans Journal Asiatique, sept.oct. 1901, p. 21-29. Sur les idoles, les démons et les traditions chez les sauvages, voir les récits des missionnaires, en particulier dans les Annales de la propagation de la foi; cf. J. Teilhard de Chardin, La Guinée supérieure et ses missions. Tours, 1889, p. i6i-i'77; etc.
F. Nau.
DÉTERMINISME. — I. Notion du déterminisme,
— II. // est incompatible avec la foi chrétienne.
— III. Brève indication historique. — IV. Division et discussion : A. Déterminisme métaphysique. B. Déterminisme physique. C. Déterminisme psychologique. D. Déterminisme théologique,
I. Notion da Déterminisme. — Le mot « déterminisme » n'est pas exempt de toute ambiguïté. Il signifie parfois l'ensemble des causes suffisantes pour produire un phénomène. C'est ainsi qu'on « établit le déterminisme » d'un fait physiologique, lorsqu'on parvient à assigner tous ses antécédents nécessaires, de manière à pouvoir prédire avec certitude que le fait suivra, dès que ces antécédents sont réalisés. Cependant ce n'est là qu'un sens dérivé, qui ne nous intéresse pas directement, et que nous notons seulement pour éviter toute équivoque. Le déterminisme proprement dit est une doctrine i>hilosophique concernant la A-olonté humaine. Elle jjrétend que toute volition est nécessairement le résultat de l'état antérieur de luniAcrs. Etant donnée telle situation cosmique, impliquant tous les éléments physiques et psychiques qui constituent le réel, tout acte volontaire qui lui succède de fait, lui succède nécessairement. Le monde, à un stade quelconque de son existence, est gros du stade suivant et est lui-même le résultat du stade qui l'a précédé. Le déterminisme n'admet à cette règle aucune exception; et l'applique notamment à la Aolonté de l'homme dans tous ses actes, dans toutes ses apparentes initiatives.
Il est donc manifeste que le déterminisme est radicalement opposé au libre arbitre. Celui-ci, quelle que soit la manière dont on le conçoive ou le démontre, implique essentiellement une initiative réelle, c'està-dire, un acte qui ne résulte pas nécessairement, dans sa détermination ultime, des facteurs agissant sur la volonté. — Cependant il serait inexact de voir dans le déterminisme la simple négation de la liberté morale. A celle-ci s'oppose également le « fatalisme », qui n'est pas en toute rigueur identique avec le déterminisme. Stuart Mill s'efforce de les distinguer dans sa '( Logique » (Livre VI, c. 11); mais son concept du déterminisme est trop exclusivement psychologique pour que la distinction soit recevable. — Le fatalisme affirme que tout arrive parce que tout doit arriver. Les olympiens mêmes étaient soumis au destin; pom* le mahométan, tout ce qui se fait « était écrit » ; et peut-être trouvons-nous une réminiscence du fatalisme antique dans la doctrine sur le retour perpétuel de toute chose que Nietzsche semble avoir emprunté
DETERMINISME
à Glyau (cf. FouiLLKE, Nietzsche et l'Immoralisme) et qu'on rencontre déjà dans Marc-Aurèle et dans Lucrèce. — Les déterministes, adversaires modernes du libre arbitre, disent davantage. Au lieu de s'en tenir à quelque vague et arbitraire affirmation sur la fatalité des événements, ils examinent les causes qui peuvent influer sur la marche du monde, et notamment sur la volonté; et prétendent démontrer par cette analyse que la cause détermine toujours tout événement, au point d'exclure en toute rigueur un choix libre de la part de la volonté. Aussi les différentes formes qu'a prises la doctrine déterministe se distinguent suivant qu'elles prétendent découvrir la raison déterminante de la volition dans un tel ou tel autre facteur causal.
IL II est presque superflu de noter que le déterminisme est inconciliable avec la foi catholique. — Négation radicale du libre arbitre, il est en contradiction flagrante avec la définition du Concile de Trente (sess. ai, can. 5) et avec plusieurs déclarations très explicites du Saint-Siège, se rapportant siu-tout aux erreurs de Baïus et des jansénistes.
m. Brève indication historique. — Foxsegriae a donné un aperçu historique sur le détcrininisiRe, qui conserve toute sa valeur. On constate à tontes les périodes de l'histoire, sinon des formules très précises du déterminisme, au moins des tendances doctrinales qui doivent logiquement y aboutir. — Nous ne mentionnons que i)our mémoire les croyances enfantines des astrologues qui nont pas complètement disparu de nos jours. Dans sa forme scientifique actuelle, le déterminisme se rattache aux grands systèmes qui ont succédé aux tâtonnements philosophiques de la Renaissance. Leibniz affirme le libre arl>itre en paroles; mais il l'explique de manière à le faire totalement disparaître. Il lui était d'ailleurs manifestement impossible de reconnaître à l'homme une puissance {pie son oi)tiniisme devait logiquement faire refuser à Dieu. — Hume a pris à ce sujet une position très équivoque; mais qui ne pouvait manquer d'aboutir, chez tous ceux ([iii ont subi son influence, au déterminisme absolu qui trouve sa formule chez Spencer. — Kant admet, il est vrai, une indétermination « iiouménale » ; il postule la liberté comme objet de croyance; mais il considère les phénomènes comme rigoureusement enchaînés. Aussi un kantien comme Sciiopen- HAUER pouvait très naturellement écrire le fameux « Essai sur le libre arbitre «, qui est l'expression classique du déterminisme métaphysique.
De nos jours, la plupart des naturalistes, passant de la méthode positive à la philosophie positiviste, se laissent entraîner à des affirmations déterministes, dont ils ne paraissent pas toujours saisir la portée; et il n'est point douteux qu'en dehors des écoles caliioli(iues, le déterminisme rallie la majorité des suffrages. — Nous assistons, il est vrai, a une réaction. Des philosophes autorisés protestent contre le déterminisme absolu, où ils ne voient que des généralisations hâtives, arbitraires, illusoires. Mais dans la plupart des cas, leur indéteriuinisme est i)asé sur des doctrines inacceptables, comme le pragmatisme, ou sur quelque lliéorie désastreuse concernant le principe de causalité. Aussi ils ne peuvent être <[ue d'un secours médiocre <lans la lutte contre le déterminisme; et l'on j)eut dire que seule la philosophie traditionnelle esl capable de lui tenir tète et de défendre la liberté nujrale.
IV. Les différentes formes du déterminisme; leur réfutation. — Comme nous l'avons inditpié oi-dessus, différentes formes de déterminisme se dis-
tinguent d'après les réalités où l'on prétend découvrir la cause déterminante de toute volition. Certains philosophes se dégagent de toute analyse particulière, et ne s'adressent qu'au principe de causalité, ou de raison suffisante, pour en conclure que le déterminisme est impérieusement exigé par la raison humaine, la liberté étant contradictoire dans sa notion même. Nous nous trouvons alors devant le déterminisme métaphysique. D'autres, au contraire, opposent à la thèse du libre arbitre les lois qui régissent les activités purement matérielles, ou celles qu'on découvre dans les opérations de l'àme humaine, ou entin les conclusions qui découlent de l'universel empire de Dieu sur toute réalité finie. Ces trois points de vue peuvent se désigner respectivement sous les noms de déterminisme physique, psychologique et théologique.
A. DÉTERMINISME MÉTAPHYSIQUE. ExpOSé.
Le problème de la causalité est sans conteste un des plus ardus de la métaphysique. Leibniz lui a donné une envergure plus large en insistant sur le principe de raison suffisante, qui n'est au fond que le postulat de l'universelle intelligibilité ; mais il n'a guère contribué à éclaircir la question fondamentale, à rapprocher un peu les principes de raison suffisante et de causalité du principe d'identité, — rapprochement qui reste un idéal pour l'esprit humain, et doit fournir la clef de voûte de toute la métaphysique, en unissant dans une structure solide le point de vue statique et le point de vue dynamique, éternellement antagonistes. Quoi qu'il en soit, la causalité s'impose; le nouveau, comme nouveau, heurte violemment les lois fondamentales de l'intelligence Nécessairement il nous le faut réduire à l'antécédent, dans toute la mesure où il est nouveau. Un commencement absolu est inintelligible; pas un être, pas un événement, pas une modalité d'être ou d'événement qui ne doive trouver la raison suffisante de son existence actuelle, c'est-à-dire, sa cause dans l'état antérieur de la réalité. Admettre la moindre restriction à ce principe est lui enlever évidemment son caractère absolu; comme il régit l'intelligence tout entière, celle-ci se trouve mise en question, et nous aboutissons à un relativisme qui n'est autre chose que la négation de toute certitude.
Or l'acte libre est en flagrante contradiction aAcc ces exigences intangibles. Il se réduit toujours, en dernière analyse, à une indétermination : l'état général de toutes les causes restant identique, la volonté [)eut agir ou ne pas agir; les deux termes de l'alternative sont possii)lcs au même titre dans un premier stade de l'univers; dans le stade immédiatement ultérieur un des teruies est actuel, l'autre n'esl plus même possible. La seconde phase ne trome donc pas sa raison suffisante dans la phase antérieure; il y a un couimencement absolu; il y a du nouveau irréductible; et nous nous trouvons devant la négation du principe de causalité, avec toutes les conséquences que cette négation doit entraîner.
L'acte libre, — ainsi conclut le déterminisme métaphysique, — est donc impossible, contradictoire; il nous le faut rejeter, car la valeur même de l'intelligence est à ce prix.
Examen critique. — Il est indiscutable que le problème de la causalité est redoutable entre tous.
S'il n'y a pas là un motif pour l'écarter, nous y trouvons au moins une raison d'extrême réserve, surtout lorsque l'analyse de ce véritable mystère doit nous conduire à la négation de doctrines solidement établies par ailleurs, comme le libre arbitre. — C'est ainsi qu'il faut comprendre la boutade de Piat, disant <jue, si la métaphysique ne se concilie pas
DETERMINISME
avec le fait de la liberté, tant pis pour la métaphysique.
De fait, les lois qui régissent la pensée humaine semblent de natiu-e à nous induire en erreur, si nous perdons un instant de vue leur nature relatiAe. 11 n'est point douteux que nos conceptions les plus élevées sont à quelque titre dépendantes des images sensibles. Or les sens, comme tels, ne nous livrent jamais le rapport causal. Un phénomène succède à un autre ; mais aucune faculté à base quantitative ne peut jamais attester que le second événement dérive du premier. — Il } a là une première indication qui nous fait voir que la causalité n'est atteinte que par l'intelligence pure; et que tous ceux qui se laissent dominer par les images, notamment par l'image du contenant et du contenu, sont en péril imminent d'en fausser le concept.
Il y a davantage. Le double point de vue, statique et dynamique, qui depuis ZÉxox d'Elée et Heraclite a dominé les oppositions d'école, est légitime de part et d'autre, et doit trouver sa synthèse dans une philosophie supérieure. Mais il faut reconnaître que l'intelligence humaine, par les formes qui la régissent, doit posséder une tendance invincible vers un statisme, qui peut devenir fallacieux si l'on n'en prend conscience pour le dépasser. L'opération fondamentale de l'esprit humain est le jugement; nous connaissons « componendo et dividendo », en attribuant un prédicat à un sujet. Or cette attribution n'est évidemment légitime que lorsque nous percevons le prédicat dans le sujet, lorsque nous voyons que le prédicat est le sujet ou une partie du sujet. Bref, nous percevons une identité. Le jugement, et par conséquent tovite l'intelligence humaine, est lié comme à une forme indispensable à l'identité. Dès lors le statisme doit lui être plus familier que le dynamisme, qui implique l'évolution, le changement, le nouveau, le nonidentique.
Or toute la base du déterminisme métaphysique n'est que l'assertion vigoureuse de ce statisme incomplet; et il suffit d'étendre la portée de notre concept, pour voir apparaître le côté défaillant de cette doctrine. En la poussant à bout, ce n'est pas à la négation de l'acte libre, mais à celle de toute causalité que nous devrions conclure. C'est le nouveau, quel qu'il soit, qu'elle veut faire disparaître; elle cherche la raison suffisante de toute réalité et de tout mode de réalité dans leurs antécédents.
Mais à supposer que quelque chose se fasse ou devienne, il y a au moins une réalité actuelle qui d'abord n'était que virtuellement. L'état actuel et l'état virtuel ne sont point identiques. Il y a dans l'état second quelque chose qui ne se trouve point dans l'état premier. Il le faut même à toute évidence, s'il y a dans le monde du changement, de l'évolution, du dynamisme quelconque; et le principe de causalité, pris dans le sens du déterminisme métaphysique, équivaudrait au statisme universel, c'est-à-dire que la causalité se détruirait dans sa propre formule.
Telle n'est donc pas la portée du principe. L'état actuel d'une réalité et son état Airtuel dans sa cause sont à un titre équivalent; mais à un autre point de vue ils sont incommensurables. Plus la cause est puissante, plus ses effets sont « grands », ce qui ^ eut évidemment dire que l'état nouveau de l'univers, après l'activité, s'éloigne davantage de l'état antérieur. Plus il y a du nouveau, c'est-à-dire, dans un sens, de l'irréductible, plus la cause du nouveau doit être élevée. Le nouveau de l'acte libre peut donc nous faire conclure à la haute noblesse de la volonté; mais ce n'est point le principe de causalité qui nous permet de nier l'acte libre comme contradictoire.
En résumé, le déterminisme métaphysique se
fonde sur un concept incomplet de la causalité. Il ne considère dans celle-ci que ses attaches avec l'identité statique, et néglige ce qui l'en distingue comme de son opposé contraire. Il suffît de souligner ce dernier point de vue pour enlever au déterminisme métaphysique toute base rationnelle.
B. DÉTERMINISME PHYSIQUE. — Il uous paraît établi que la notion même de « cause » ne s'oppose en rien au concept de l'acte libre. Mais beaucoup de déterministes, peu confiants dans leurs analyses métaphysiques ou totalement étrangers aux abstractions suprêmes, se tournent vers les réalités existentielles pour y découvrir, a posteriori, la base de leur doctrine.
Principe du système clos. Exposé. — Il y a tout d'abord le déterminisme physique, qui s'adresse aux lois de l'activité matérielle. Sous le nom très discutable de « principe du système clos », on oppose tout d'abord à la doctrine de la liberté la question préalable. Le « principe )< reçoit d'ailleurs des applications multiples, intéressant l'apologétique, et mérite à ce titre une attention spéciale.
Dans sa plus grande universalité, le principe se formule de la manière suiAante : L'univers est un système clos (cf. Graf Keyserling, Dos Gefuege der Welt, p. g). C'est-à-dire qu'aucune force extra-cosmique ne peut changer son activité; toute son évolution dépend par conséquent de ses forces intérieures, — ce qui exclut manifestement la possibilité du miracle.
Mais on a donné au même « principe » une portée plus précise, une signiûcation plus restreinte et plus déterminée : « L'uniAcrs matériel est un sj'stème clos », prétend-on; tout phénomène observable, c'est-àdire sensible, dépend, comme de son antécédent nécessaire, d'une cause matérielle et observable. — C'est au nom de ce principe ou « postulat » qu'on affirme souvent le parallélisme psychologique, et que dès lors on rejette a fortiori les initiatives de la liberté humaine.
La preuve se trouve dans les exigences impérieuses de toutes les sciences de la nature. Tout facteur extra-cosmique, et même toute énergie immatérielle, échappe nécessairement à nos constatations, à nos mesures, à nos procédés scientifiques. Or, malgré tout notre positivisme phénoménaliste, la science la plus expérimentale reste toujours, par définition, la recherche, sinon des causes dans le sens métaphysique du mot, au moins des influences, des facteurs constants, des antécédents nécessaires de tout phénomène observé. — Supposons que ce phénomène puisse être provoqué par une influence mystérieuse, extra-cosmique ou immatérielle; toute cette recherche doit rester vaine et stérile. Si même on suppose la simple possibilité de ces interventions latentes, plus rien ne restera debout de toutes nos acquisitions scientifiques. Les phénomènes ont, il est vrai, des antécédents matériels apparents; mais qui nous garantit qu'il y ait là davantage qu'une étonnante et fallacieuse coïncidence? Qui nous donnera la certitude qu'une influence cachée, inobservable, ne produit pas le phénomène dans certaines conjonctures, qui sont assez stables pour nous donner l'illusion d'une a loi », loi qui, demain peut-être, par un imprévisable caprice de l'énergie latente, se trouvera en défaut?
Et qu'on ne dise pas que cette constatation souligne simplement le « relatiA'isme » des sciences plijsiques. Il n'y a qu'un partisan de la « contingence » qui puisse accepter une conclusion aussi paradoxale, aussi absurde. La science a fait ses preuves. La permanence même des faits connus est telle que, dans l'esprit de tout homme sensé, elle doit éliminer
DÉTERMINISME
non seulement les interA-entions occultes, mais jusqu'à la possibilité de ces interventions. En outre, une foule de facteurs mystérieux hypothétiques ont été successivement éliminés par les recherches positives. Ce succès du passé garantit les succès de l'avenir. Enfin n'oublions pas que la vie pratique tout entière repose sur le postulat de la nécessité des lois physiques. Si le pragmatisme a quelque valeur, c'est en faveur du « principe du système clos » que nous pouvons l'invoquer.
En résumé donc, nous devons écarter toute intervention psychique dans l'évolution de l'univers. La science, et même la vie quotidienne, sont à ce prix. Il est donc manifeste que l'initiative libre est à plus forte raison un non-sens, et que nous devons conclure au déterminisme le plus rigoureux.
Examen critique. — Notons tout d'abord que tout ce raisonnement ne pourrait dans tous les cas compromettre que les actes « commandés » matériels (actus imperati) de la Aolonté libre. Les parallélistes, ardents défenseurs du <( principe du système clos », admettent, à côté de la série matérielle, une série « parallèle » de phénomènes psychiques, où rien ne nous empêche de placer des volitions, des choix libres, échappant à tout déterminisme physique. — Il n'y a là aucune solution de la difficulté; mais il n'est pas inutile de préciser sa portée réelle.
Une autre constatation a aussi son importance. Le « principe du système clos », dans le sens qu'on lui veut donner, concerne évidemment les réalités extra-cosmiques, puisqu'il les déclare non réelles, ou au moins non actives vis-à-vis de la matière. Dès lors il ne s'agit plus d'une assertion « scientifique », dans le sens restreint du mot. Il ne s'agit ni d'un fait constaté, ni d'un fait constatable. Par conséquent les naturalistes qui défendent le « principe » se muent ici en philosophes; et il importe de se rappeler que les découvertes les plus brillantes en physique et en biologie ne donnent aucune autorité spéciale en matière philosophique. Certains noms très retentissants exercent sur beaucoup d'esprits un empire illégitime. Mais examinons le « principe » en soi. Sa justification ne se trouve que dans les exigences de la science naturelle. Or, en nous plaçant à ce point de vue, il est impossible de voir dans le « principe •» autre chose que la maladroite déformation d'une loi de méthode, d'une règle heuristique précieuse, mais qui ne peut en rien nous renseigner sui' les réalités supra-sensibles, moins encore établir le déterminisme.
Un phénomène matériel se produit ; il faut chercher sa cause. Le phénomène matériel appartient de prime abord au naturaliste. C'est donc celui-ci qui devra l'interpréter, en devra déterminer la cause. Mais comment se metlra-t-il à la recherche, s'il ne suppose au préalable que cette cause est observable par les moyens dont il dispose? Remarquons bien qu'il n'a pas le droit d'aflirmer qu'il ne peut y avoir qu'une cause matérielle; mais il n'est pas un phénomène dont il ne doive en chercher une. Lorsqu'on tient compte de ce fait que les corps possèdent des activités multiples dont plusieurs nous sont vraisemblablement inconnues; lorsqu'on jette un coup d'œil sur l'histoire des sciences dans les derniers siècles, il n'y a rien que d'éminemment légitime dans cette position liypothétiiiue. Elle détermine sinq)lement l'objet propre des sciences subordonnées, qui est la recherche des causes secondes, et l'objet des sciences physiques, qui est la recherche des causes matérielles. Elle équivaut à cette assertion très juste, que notre ignorance provisoire n'est pas par soi, sans aiuune autre raison positive, un motif suflisant pour supposer une intervention mystérieuse ou même surnatu-
relle. En d'autres termes, nous n'avons pas le droit, sous peine d'illogisme et de blasphème, de loger le diable, les anges et Dieu dans les lacunes de nos interprétations scientifiques.
Et voilà tout ce que peut légitimement signifier le postulat malencontreusement appelé « du système clos ». Lorsqu'un phénomène matériel se produit, on peut en rechercher la cause matérielle; et pour amorcer cette recherche on ^ewi provisoirement supposer que le phénomène a une telle cause. Mais il est arbitraire et absurde de l'ériger en assertion doctrinale et absolue, d'atlirmer qu'aucune influence immatérielle ou extra-cosmique ne peut se faire sentir dans les événements de l'univers sensible, et surtout de récuser a priori les preuves très positives que la philosophie et la religion nous fournissent pour affirmer les connexions dynamiques entre le monde des corps et le monde des esprits.
Ce n est pas au nom de la science qu'on peut a^ancer ces prétentions. La science physique recherche les activités inhérentes à la matière, que l'intervention d'une cause supérieure ne trouble d'aucune façon dans l'immense majorité des cas. Les directions spéciales que les influences extra-cosmiques peuvent imprimer aux forces matérielles n'appartiennent plus à la science physique, mais à quelque science supérieure, à la psychologie, à la métaphysique, dont les droits sont fondés au même titre que ceux de la physique. Nous devons, par conséquent, en vertu de l'observation et de la logique, répudier le postulat du « système clos » dans le sens qu'on lui veut prêter, tout en reconnaissant sa valeur comme hypothèse provisoire et méthodique, et proclamer que rien n'empêche les réalités supériexrres d'agir sur le monde corporel.
Principe de la conservation de l'énergie. Exposé. — Le fameux principe de la conservation de l'énergie n'est pas sans quelque attache avec celui du système clos. Il affirme que la somme totale de l'énergie cosmique reste constante. — On voit immédiatement quel usage on en peut faire contre la thèse du libre arbitre. Les énergies cosmiques sont évidemment d'ordre matériel, et ont dès lors leiu* siège dans la matière. Le principe proclame par conséquent que l'univers matériel forme un système clos, au moins sous ce rapport. Aucune force innnatérielle ne peut en rien augmenter ou diminuer l'énergie ; et si l'on considère la portée immense de cette notion de l'énergie, il en résulte immédiatement que tout acte libre devient une impossibilité. L'initiative volontaire, en efl'et, à moins de rester stérile, doit au moins pouvoir imprimer à nos membres, directement ou indirectement, un mouvement. Or c'est précisément ce que la constance de l'énergie exclut absolument. Et comme le principe est le résultat d'innombraljles expériences, comme il ne s'agit plus ici d'un postulat théorique ou d'une hypothèse, on en peut conclure que l'expérience positive établit le déterminisme physique. Examen critique. — Avant tout, la logique pure a ici de très sérieux reproches à adresser au déterminisme. Lorsqu'on nous aflirme que la somme totale de l'énergie de l'univers reste constante, il n'est pas rare de se trouver en face d'une véritable pétition de principe. On prouve au moyen de (]uelques présuppositions très siuqiles, que la variation quantitative de l'énergie d'un systènu^ en un temps donné est égale à la somme des travaux des forces extérieures pendant ce même temps. Or, ainsi l'on raisonne, à prendre l'univers dans sa totalité, il n'y a évidemment plus aucune force extérieure. — Mais c'est précisément ce qu'il faudrait démontrer. Le théorème classique se rapporte, par bii-même, uni quemcnt à l'énergie cinétique et potentielle. Admet
DETERMINISME
tons, — et nous sommes alors très généreux dans nos concessions, — que Téquivalence mécanique rigoureuse, non seulement de la chaleur, mais de toutes les formes d'énergies soit établie. Toujovu-s resterait-il qu"il ne peut s'agir ici que d'énergie assimilable à quelque titre à l'énergie mécanique, c'est-àdire, d'énergie quantitative matérielle. On ne considère donc dans l'univers total, que les corps : et lorsqu'on affirme que cet univers est un système clos, on pose en principe, mais sans le démontrer, que les facteurs spirituels ne peuvent en rien modiiier le cours des événements cosmiques. C'est précisément ce qui est en question; et c'est ce que l'expérience seule pourrait établir.
Aussi on n'a pas manqué d'j' recourir. Mais si l'on échappe par là à la pétition de principe, on tombe dans une généralisation si hâtive, si arbitraire que le paralogisme est à peine moins grossier.
La conservation n'a été approximativement prou- A ée que dans quelques cas très simples, énormément éloignés de ceux qui intéressent le déterminisme, — si éloignés que les déterministes n'auraient à se plaindre de rien, si on leur imposait une simple fin de non-recevoir.
Même si l'on voulait accepter cette base de discussion, la généralisation du principe, considéré comme expérimental, apparaîtrait comme singulièrement arbitraire. L'analyse même de l'acte libre dans son retentissement matériel démontre que la quantité d'énergie nécessaire au déclenchement de l'influx nerveux est si petite, qu'au moins dans létat actuel de nos mojens d'investigation, elle peut être inférieure aux inévitables erreurs d'observation. Dès lors comment constater que la volonté ne lance dans l'univers aucune énergie, surtout si l'on remarque, aAec le P. Carboxelle, que le travail accompli n'est pas toujours de même signe, mais doit être tantôt positif, tantôt négatif?
Par conséquent, même en acceptant le terrain siulequel le déterminisme s'efforce de porter la lutte, ce n'est pas le libre arbitre qui essuie une défaite. Nous pourrions rappeler encore les fines solutions de BocssiNESQ, de S. Vexant, de Delbeuf, du général DE TiLLY, pour montrer qu'on peut détruire le déterminisme physique avec les armes des déterministes; et nous serions bien tenté de conclure que toute cette objection ne vaut pas la peine qu'on s'est donnée pour elle.
Mais étendons jusqu'à l'extrême nos concessions aux théories physiques. Admettons que le principe de la conservation soit une loi rigoureuse de l'univers matériel. Rien de plus aisé, même dans cette hypothèse, que de maintenir le libre arbitre et de comjirendre son action sur les réalités corporelles. — Ce ([ue le principe affirme, c'est la constance quantitatise de l'énergie. Sur sa qualité il ne nous apprend rien; bien plus, il suppose à toute évidence que cette qualité A'arie sans cesse. — Nous ne parlons pas de la qualité, qui « diminue » toujours, et que M. Bernard Bhuhxes a excellemment mise en lumière dans son livre sur La Dégradation de VEnergie. — Nous voulons simplement désigner par ce mot les différentes formes, connues et inconnues, que l'énergie peut revêtir. Ces formes varient sans cesse, et leurs variations, qui respectent la somme totale de l'énergie d'une manière rigoureuse, exercent l'influence la plus décisive sur l'évolution de l'univers. — Dès lors, le principe de la conservation de l'énergie établira simplement que l'activité du libre ai-bitre retentit dans le monde en modifiant l'énergie qualitativement; nous conclurons, comme le dit très bien le P. Casïeleix, que la volonté n'est pas « dynamogène », qu'elle est « dynamotrope ».
Et remarquons bien que ce n'est pas là un privilège qu'on revendique pour la volonté humaine. Dès qu'on dépasse la simple transmission de l'énergie cinétique, toutes les activités de l'univers sont de quelque manière dynamotropes. Personne ne l'a mieux établi que M. Colailhac. Ce savant auteur a prouvé en toute rigueur que rien n'est plus normal, rien n'entre davantage dans les idées que nous livre l'ana- Ij'se de l'univers, que cette influence qualitative que tout principe d'action, y compris la volonté, exerce sur les événements du monde matériel; et comme c'est cela, rien que cela, que postulent les « actus imperati » de la volonté, on en peut conclure que le déterminisme physique, en se liasant sur le principe de la conservation de l'énergie, raisonne à coté de la question.
Un scrupule peut subsister encore. Comme le fait bien observer M. le professeur Laminxe, dans son ouvrage consacré à l'examen de la philosophie de Spencer, on ne dirige pas l'énergie potentielle. Il faut qu'il y ait déjà du mouvement actuel pour que les forces purement directrices puissent avoir quelque valeiu'.
Peut-être y a-t-il lieu d'étendre cette considération, de manière que l'influence de la volonté ne pourrait se faire sentir que si déjà une énergie d'une certaine forme se trouve à sa disposition. Dès lors, au moins le pouvoir d'initiative absolue paraît devoirêtre refusé au libre arbitre.
Mais ce n'est vraiment là qu'un scrupule. L'absence totale d'énergies très actuelles et modifiables, dans un homme à Aolonté actiAe, ne se conçoit jias. N'oublions pas le principe : Xiliil \-olitum quin praecognitum. On ne veut pas, en l'absence de toute représentation. Celle-ci inqjlique l'existence d'une image, qui n'est pas sans une activité cérébrale. Voilà bien tout ce qu'il faut pour l'exercice du pouvoir dynamotrope de la volonté.
Si d'ailleurs on tenait absolument à reconnaître à la volonté un pouvoir d'initiative, c'est-à-dire la faculté de commencer un acte au moyen d'énergie purement potentielle préexistante, la théorie scolasticpie sur l'union de l'âme et du corps nous permettrait parfaitement de la lui attribuer. Elle nous apprend que l'énergie latente des centres nerveux est maintenue par leur forme; que c'est sur celle-ci qu'il faut agir pour l'actualiser. Or celte forme n'est autre chose que l'àme humaine elle-même. Quels que soient les termes intermédiaires de cette activité, puissance locomotrice et le reste, elle se réduit en dernière analyse à une action de l'àme sur elle-même, — ce qui à coup sur ne compromet en rien la constance quantitative de l'énergie matérielle.