CONNAISSANCES HUMAINES
Depuis l'invention de l'imprimerie, bien des essais ont été tentés pour arriver à classer les diverses productions de l'esprit humain. Les Aide, les Estienne, et après eux d'autres imprimeurs célèbres, se sont surtout occupés du côté bibliographique de la question, tandis que des savants tels que Bacon, d'Alembert, Diderot, Ampère, en ont considéré le côté scientifique.
Nous nous proposons de résumer les travaux de nos devanciers sur ce sujet, et d'exposer notre propre système de classification.
En 1498, Aide l'Ancien adopte cinq classes principales : grammaire, poésie, logique, philosophie, écriture sainte.
Robert Estienne, en 1546 et années suivantes, y ajoute l'histoire, la rhétorique, la > dialectique, l'arithmétique, la géométrie, la médecine.
En 1549, Conrad Gesner joint à cette nomenclature la musique, l'astronomie, l'astrologie, la magie, la géographie, les arts divers, la philosophie naturelle, morale et économique, la politique et le droit.
Comme on le voit, le cadre s'étend peu à peu, et les sciences apparaissent pour prendre bientôt le rang qui leur appartient.
En 1587, Savigny vient y ajouter l'optique, la cosmographie, la physique, et soumet les classes principales à de nombreuses divisions.
Le dix-septième siècle vit naître l'Arbre encyclopédique de Bacon; les travaux de cet homme illustre, le Be augmentis scientiarmn, VOrgcmum, excitent vivement l'attention des savants de l'époque et créent des vues nouvelles pour la classification de nos connaissances. Ces travaux sont assez connus pour qu'il soit inutile d'entrer dans de grands détails à leur sujet; rappelons seulement que Bacon fait dériver toutes nos connaissances de trois facultés principales : la mémoire, l'hnagination, la raison; d'où résultent trois grandes classes : l'histoire, la poésie, la philosophie, divisées elles-mêmes en diverses sections.
Mais ce grand homme, envisageant la question sous son côté philosophique, recherchait d'abord et avant tout la filiation de nos idées à travers les âges; s'efTorçant de les suivre dans leur marche ou de remonter à leur source, il ne se préoccupa point du côté biblio-
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graphique, en sorte que son Arbre généalogique ne pouvait guère servir de guide pour ui classement des livres.
Les travaux de F. Bacon, quoique purement spéculatifs, n'en eurent pas moins une influence d'autant plus grande qu'elle eut pour résultat, par suite justement de sa naturr théorique, d'exercer une réaction salutaire. On pense communément que Bacon a pris l'idée de son Arbre encyclopédique dans le Tableau des arts libéraux de Savigny; c'est du moins l'avis qu'émet un savant bibliographe. Ch. Brunei, dans Flntroduction aux tables de la cinquième édition de son Manuel,
Quelle que soit la nature de ses études, un homme se trouve naturellement amené à consulter les travaux de ses devanciers. Nous avons comparé attentivement ceux de Savigny et de Bacon; l'olivrage de Savigny, en forme de tableaux, est fort remarquable pour l'époque. L'un de ces tableaux est consacré à l'encyclopédie; les autres à diverses sciences : grammaire, rhétorique, dialectiquè, arithmétique, géométrie, optique, musique, cosmographie, astrologie, géographie, physique, médecine, éthique, jurisprudence, histoire, théologie; la poésie, la métaphysique et la chronologie ne figurent que dans le cadre encyclopédique du premier tableau et furent ajoutées dans l'édition de 4619. Chacun d'eux renferme un grand nombre de divisions, sections et sous-sections dont l'arrangement et les titres paraîtraient aujourd'hui puérils.
Mais si l'ouvrage de Savigny est le produit d'un effort de génie qui a pu être utilisé par Bacon, il a laissé peu de traces, l'auteur n'ayant ajouté à son ouvrage ni texte ni considérations d'ensemble destinés à en faire valoir la portée et les conséquences, qu'il n'a peut-être pas saisies lui-même. Il n'en est pas ainsi de l'œuvre de Bacon ; mûrie par la méditation, elle justifie son immense renommée, et quand bien même la conception de Savigny, de vingt ans antérieure, aurait pu être mise à contribution par lui, la gloire de l'illustre chancelier n'en serait nullement diminuée.
Naudé, qui eut certainement connaissance des travaux de Bacon, s'écrie, en 4627 : «INe faisant autre estime d'un ordre qui ne peut être suivi que d'un auteur qui ne veut être entendu, je crois que le meilleur est celui qui est le plus facile, le plus naturel...»
La route était tracée ; des bibliographes aussi avisés qu'instruits s'y engagèrent ; les jésuites Clément et Garnier, le savant Bouillaud, les libraires Marchand et Martin. Le système qui porte le nom de ce dernier a résisté aux diverses innovations proposées depuis et a régi la librairie française pendant un siècle et demi, notamment à partir de la publication du Catalogue de Bulteau, faite en 4741 par Martin. Toute l'économie de ce système repose sur cinq classes principales : théologie, jurisprudence, sciences et arts, belles-lettres, histoire, suivies de divisions sur lesquelles nous reviendrons en détail tout à l'heure.
Leibniz, le grand Leibniz, véritable enyclopédie vivante, ne devait pas lui-même rester étranger à ce besoin de classification. Dans son système (1748), développé dans le cinquième volume de ses OEuvres complètes (Genève, 4768, in-4°), l'ensemble de nos connaissances est réparti en dix classes : la théologie, la jurisprudence, la médecine et la philosophie intellectuelle ont des divisions nettes et bien conçues; mais on trouve ensuite la philosophie des choses de l'imagination, avec les mathématiques, l'astronomie, la géographie, la mécanique, etc., comme sous-divisions; puis la philosophie des choses sensibles, renfermant la physique, la chimie, l'histoire naturelle, la philologie ou classes des lettres, fhistoire civile, l'histoire littéraire et les généralités.
Chambers, dans sa Cyclopœdia (4728), a fait preuve de sagacité dans l'ordre encyclopédique qu'il a adopté; mais les travaux de ses successeurs l'ont fait oublier.
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Au moment de publier la grande Encyclopédie du dix-huitième siècle, Diderot et d'Alembert songèrent aussi à établir un tableau aussi exact que possible de l'état des connaissances humaines à leur époque. Gomme Bacon, ils recherchèrent la généalogie et la filiation de nos idées dans les replis de l'esprit humain, divisèrent ces idées en directes et réfléchies et voulurent, dans un Discours préliminaire, aussi bien écrit que pensé, justifier l'édifice de leurs spéculations.
Comme Bacon encore, pris par eux pour modèle et pour guide, ils font dériver toutes nos connaissances de trois facultés principales : la mémoire, la raison, l'imagination, correspondant à l'histoire, la philosophie et la poésie, avec des divisions et subdivisions nombreuses.
A l'inspection minutieuse de ces deux Arbres encyclopédiques, on voit que d'Alembert <'t Diderot se font un cas de conscience de ne pas s'éloigner de Bacon, tant l'influence de ce dernier était grande encore; cependant il faut reconnaître que, dans la partie purement scientifique, ils ont mieux approfondi et mieux caractérisé chaque science; on y retrouve une partie des termes usités aujourd'hui, et, avec un peu de bonne volonté, on pourrait en extraire un troisième Arbre encyclopédique assez bien applicable aux besoins de notre époque.
Mais la même préoccupation spéculative qui dominait Bacon se rencontre, quoique à un de^ré inférieur, chez Diderot et d'Alembert, et nous devons continuer cette étude rétrospective pour arriver à quelque chose de plus approprié aux nouvelles exigences biblioaraplnques.
Signalons en passant les essais de Michel Denis (1774) et un nouvel Arbre encyclopédique, celui de Regnault-Wariu (1798), copié en partie sur ceux de Bacon et de d'Alembert, dont il reproduit les mêmes divisions : raison, mémoire, imagination, philosophie, histoire, poésie, avec quelques modifications et transpositions dans les détails.
Il faut aussi citer Camus, dont les Lettres sur la profession d'avocat (1772), remaniées par Dupin (cinquième édition, 1832, 2 yoI. in-8«), font encore autorité; Camus, qui, avec Ameilhon et Daunou, voulait une réforme radicale dans la classification de nos connaissances; puis Butenschoen (1802), ramenant tout à l'encyclopédie avec dix classes principales assez rationnelles, mais improprement distribuées; Parent (1801), qui fait tout remonter à Homère; Thiébaut(1802), partageant les sciences en instrumentales, de nécessité et de convenance, etc.
Peignot, dont les nombreux travaux donnèrent une vive impulsion à la science bibliographique, adopte les principes du système du libraire Martin. Frappé de l'immense quantité de livres produits, il se rappelait le multum légère, non multa, et s'appliqua à prouver l'avantage de s'en tenir aux auteurs de premier rang et à faire un choix parmi les productions de l'esprit humain.
Dans son Diclionnaire de biologie (1802, 2« vol., p. 200), il résume les divers essais de classification existant avant lui; après être entré dans de longs détails sur le système de d'Alembert et de Diderot, il émet ses propres idées. En tête, il place la bibliographie; il passe ensuite : 1° à l'histoire, renfermant l'astronomie, la géographie, les voyages, la chronologie, la biographie; l'histoire littéraire, l'histoire des religions et l'histoire naturelle ; 20 à la philosophie, avec l'astrologie, la théologie, la logique, la morale, les mathématiques, la physique, la médecine, la chirurgie, l'anatomie, la pharmacie; puis à l'imagination, avec la poésie, les romans et les beaux-arts.
Le système de Peignot, malgré la notoriété qui s'attache à son nom , n'est donc , on définitive, qu'une réminiscence des travaux de Bacon, de d'Alembert et de Diderot,
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avec les modifications résultant des tendances et des études de son auteur; il ne présente pas, selon nous, l'originalité et les vues pratiques qu'on était en droit d'attendre de lui.
En 1821, Fortia d'Urban eut l'idée d'établir sa classification méthodique en désignant chacune de ses branches et sections par une lettre de l'alphabet; il adopte ensuite cinq grandes classes, correspondant ou à peu près à celles de Martin, les place sous les lettres A, B, C, D, E, F, et applique le même procédé aux divisions et sous-divisions de chaque classe, AA, AB, AG; BA, BB, BC, etc., si bien qu'il se trouve en présence de 625 subdivisions, portées au besoin à 1 5,625 ou 390,625...
L'auteur d'un Manuel du bibliothécaire, Constantin, trouve cette idée ingénieuse, commode, et exprime les regrets qu'une modification aussi radicale appliquée aux systèmes actuels ne puisse être adoptée. Nous ne partageons nullement l'admiration de Constantin pour le système de Fortia d'Urban; nous croyons, au contraire, que son application serait d'un usage assez difficile et entrahierait une modification tellement grande dans nos habitudes et dans le classement actuel de nos bibliothèques, que probablement jamais essai n'en a été et n'en sera tenté.
Pour les grandes collections, il est inutile de se préoccuper de l'enchaînement des connaissances; il suffit, à la rigueur, de placer les livres au fur et à mesure de leur arrivée, par ordre de numéros, 1, 2, 3, 4, etc., dans des classes respectives, alphabétiquement disposées, et portant l'indication des matières traitées dans ces livres : algèbre, banque, dessin, généalogie, grammaire, magnétisme, morale, ornithologie, paléontologie, pèche,' romans, sculpture, thérapeutique, typographie, viticulture, etc.
Arrivons maintenant aux profondes conceptions d'Ampère. Ce savant établit, en 1834, une classification hérissée de mots nouveaux tirés du grec et applicable, selon lui, à l'arrangement d'une grande bibliothèque : deux règnes principaux président à l'ensemble de cet édifice sous les titres de sciences cosmologiques et de sciences noologiques; puis arrivent des sous-règnes, embranchements et sous-embranchements en grand nombre.
Jusqu'ici le côté pratique de la classification d'Ampère a passé inaperçu; cependant, en l'examinant attentivement, on aperçoit au milieu de ces néologismes une puissance de logique extraordinaire : chaque science, telle qu'on peut la désigner et la circonscrire aujourd'hui, s'y retrouve en germe; on pourrait, en le remaniant un peu, il est vrai, appliquer le système d'Ampère à une collection de livres.
Aug. Comte a, de son côté, donné une classification devenue célèbre, et qui est considérée par plusieurs savants de notre époque, notamment par M. Littré, comme un critérium dans la matière. Cette classification est ainsi exposée en tète du Cours de philosophie positive de l'illustre mathématicien.