‹ Dictionnaire biographique et bibliographique des prédicateurs et sermonnaires françaisChapitre 78 sur 78 · DE L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

DE L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE

Par iVl ARMONTEL.

Chez les anciens , Féloquence n'entrait point dans les fonctions du sacerdoce; et ce qui répondait le plus au genre de Téloquence de la chaire ^ c'étaient k's le^^ons des philosophes , les déclamations des sophistes et les harangues des rhéteurs. Ceux-ci distinguaient deux genres d'éloquence , Vindéfini ou celui des questions , et le fmi ou celui des causes. La question était générale, la cause était particulière. L'une tendait à établir une opinion, une maxime, une vérité de spéculation, et l'autre, à constater un fait ou à déterminer sa qualité morale ; à décider si une chose avait été, si elle était, si elle serait ; s'il était Juste , honnête , utile , possible , vraisemblable ou non , qu'elle fût , ou qu'elle €Ût été, de telle ou telle façon.

Or, dans les républiques, où non-seulement

(•.35) le salut d(;s citoyens, mais celui de l'Elat, s« trouvait tous les jours entre les mains de l'élo^ quence , les causes personnelles et la cause com* mune élaient d'un si grand intérêt, qu'on regardait comme un parleur oiseux celui qui s'a-r musait à des thèses spéculatives , sans objet réel et présent. Isocrate, que sa timide modestio avait éloigné des alïaires , mit celte éloquence à la mode ; et lorsque dans la Grèce la liberté fut descendue de la tribune avec Démosthène» et l'eut suivi dans le tombeau, les sophistes reprirent le genre d'Isocrate. Ils employèrent untalent, désormais destitué de fonctions publiques , à déclamer sur des sujets vagues , les uns avec la bonne foi , le zèle et le courage de la vertu ; les autres , et le plus grand nombre, aveC' la vanité du bel-esprit, qui cherchait à briller par un style fleuri, par des opinions singulières, et par les fausses lueurs de ces raisonnemencr subtils et captieux qui en ont pris le nom de sophismes.

A Rome, l'éloquence dégénéra de même en déclamations frivoles, dès que le tableau do» proscriptions et la langue de Cicéran percée par Antoine, avertit tout homme éloquent, ou doflatter, ou de se taire, ou de ne dire, coinmc

( >36 ) il convient sous les tyrans , que des choses vagues et ifraines.

Jusques-là, ce genre d'éloquence philosophique avait paru si peu important , que les rhéteurs eux-mêmes dédaignaient d'en parler expressément dans leurs leçons. ( i )

Mais cette éloquence, qu'on négligeait tandis qu'elle était isolée et vague, on en faisait le plus grand cas lorsqu'elle entrait dans la composition des plaidoyers et des harangues : car toute cause particulière tient à une question générale d'où elle est extraite ou déduite ; et c'était surtout à ce principe général que Cicéron recommandait à l'orateur de s'attacher, soit pour agrandir son sujet , soit pour dominer sur la cause (2).

L'éloquence de la tribune et du barreau était donc composée, et de celle qui est devenue

(i) Dividunt enimtotam rem in duas partes, in causaî conlro%'ersiam et quaestionis... De causa prœcepta danl ; de altéra parte dieendi miruni silentium est. ( Cic , de Or. , h 2. )

(3) Ornatissiniae sunt orationes eiae quœ latissimè vagantur, et à privald ac singulari coutrovcrsrà se ad universi generis vim cxplicandum conferuul et convertuat. ( Itid. ,1.5.)

( -37) l'éloquence des plaidoyers, et de celle qui est devenue l'éloquence de la c/uiire. Politique , morale, religion, tout fut dans son domaine. Les philosophes disputaient, dans un langage subtilement obscur^ de toutes les choses de la vie (i). L'orateur en parlait avec chaleur, avec clarté, avec force, avec abondance (2). Ajoutez à cela le droit de parler en public de la politique, de la législation, de l'administration de l'État , de tous ses intérêts au-dedans et au-dehors (5) ; car sa police s'exerçait même sur les mœurs personnelles : vous aurez une idée de l'orateur grec et romain.

Ce qui nous reste de l'éloquence politique de ces temps-là s'est réfugié dans les états rcpubli-

(1) De rébus bonis et malis, expetendisaut fugiendis, honestis aut turpibus, utilibus aut inutilibus , de virtiile , de Justitiâ , de coutinenliâ, de prudcntiù , du niagnitudine animi^ de liberalitale, de pielate , do ainicitià, de fide, de oificio , de ca^teris virtulibiis contrariisque vitiis. ( Cic, , de Orat. ,1.3.)

(2) Quîs cohortari ad virtutem ardenliùs ; quis à vitiisacriùs revocare , quis vituperare improbos vehemenliùs ; quis laudare bonos ornaliùs , quis cupiditalem veliementiùs frangere accusando potest ? Quis mœrorem levare mitiùs consolaiido ? ( Ihid. )

(3) De republica , de iniperio , de re niililari , de disciplina civitatis , de hoiniuum moribus. ( Ibid. )

( i33 ) €ams. Quant à Téloquence morale , la religibc. lui a élevé, non pas une tribune, mais un trône; et ce trône est la chaire.

Pour se faire une idée du ministère qu'elle y exerce , il faut se figurer dans un temple , au pied des autels, sous les yeux de Dieu même, et en présence de tout un peuple, une lice ouverte , où l'éloquence , aux prises av€C les passions, les vices, les faiblesses, les erreurs de l'humanité, les provoque les unes après les autres, quelquefois toutes ensemble, les combat, les terrasse av^ec les armes de la foi , du sentiment et de la raison..

L'homme qui parle est l'envoyé du ciel , et par la sainteté de son caractère il semble porter sur le front le nom du Dieu dont il est le ministre : la cause qu'il défend est celle de la vérité etdèlaverturses titres sont les droits del'homme, la loi de la nature , empreinte dans tous les cœurs , et la loi révélée , écrite et consignée dans le dépôt des livres saints : les intérêts qu'il agite sont ceux du ciel et de la terre , du temps et de l'éternité; enfin, les cliens qu'il rassemble autour de lui et comme sous ses ailes , sont : la nature, dont il défend les droits; l'humanité, dont il venge l'injure ; la faiblesse, dont il protège le reposât la sûreté ; l'innocence , à laquell<i

C '39) il prête une voix suppliante pour désarmer la calomnie, ou des accens terribles pour l'effrayer; l'tïnfance ai3andonnée, pour qui, dans l'auditoire, il cherche des cœurs paternels; la vieillesse souffrante, l'indigence timide,'; la grande famille de Jésus-Christ, les malheureux, en faveur desquels il émeut les entrailles du riche et du puissant : tel est le fidèle tableau du plaidoyer évangélique.

8i un semblable ministère est bien rempli , c'est une des plus belles institutions dont l'humanité soit redevable à Ja- religion chrétienne. Mais pour le remplir dignement, il faut que l'orateur pense qu'il a pour juge Dieu et les hommes : Dieu, pour ne pas trahir sa cause , ou par de frivoles égards , ou par de lâches complaisances ; les hommes , pour s'accommoder à la faiblesse de leur entendement , lorsqu'il vient les instruire; à la treimpe de leur esprit, lorsqu'il veut les persuader ; et au naturel de leur âme, lorsqu'il cherche à les émouvoir. Ainsi, son éloquence doit être divine par la sublimité de ses motifs , et humaine par ses moyens.

C'est du côté humain qu'elle est an art, et un art peut-être aussi difîiciie que l'éloquence de la tribune et du barreau.

Je ne sais > dit Cicéron , si de tous les travaux

des humains, le plus grand n'esl pas celui de l'orateur dans les causes contentieuses, où l'opinion des ignorans sur la force de votre éloquence tient à l'événement et dépend du succès ; où vous avez présent un adversaire qu'il faut repousser et frapper; où celui qui va décider du sort de l'affaire est souvent aliéné contre vous, ami de la partie adverse, ennemi de la vôtre; où il s'agit de l'instruire , de le détromper, de le modérer ou de l'exciter ; où de toute manière propre à la cause et convenable au temps, il faut le gouverner par la parole, le ramener de la bienveillance à la haine , de la haine à la bienveillance; et comme une machine qui le pousse tantôt vers la sévérité , tantôt vers la clémence, tantôt vers la tristesse et tantôt vers la joie, le remuer, l'entraîner malgré lui. (i )

(i) In causarum contenlionibus magnum estqaoddam atque haud sciam an dé humanis operibus longé maximum , in quibus vis oratoris plerumque ab imperitiis ex,ilu et vicloriâ judicatur : ubi adest armalus adversarius^^ Q,"ij'U eî feriendus et repellendus : ubi saîpè is qui rei dominus futurus est , alienus atque ira tus , autetiam amicus adversario et inimicus libi est : quum aut doccndù^is est , aut xlcdocendus , autreprimcndus aut incitaiidus, aûtonini ralioiie , adtempus, ad causam , oralionc moderandus: io q.uo sapé bouc-

Or l'orateur , en chaire , trouve , comme au barreau, un auditoire difficile et injuste, et nonseulement dans ses Juges des hommes prévenus d'opinions, de sentimens, de passions opposées à ses maximes ; mais, dans ces mêmes juges, des parties intéressées , qu'il faut réduire à prononcer contre les affections les plus intimes de leur âme , contre leurs penchans les plus chers.

Son éloquence aura donc à donner à ses pensées au moins autant de force , et à ses paroles au moins autant de poids que l'éloquence du barreau: Omnium senlentiarum gravitate , omnium vcrborum ponderibus est utendum. ( Cic. ) Encore n'a-t-elle pas toutes les mêmes armes que cette éloquence profane. Elle peut bien employer, comme elle, une action variée et véhémente, pleine de chaleur, d'enthousiasme, de sensibilité , de naturel et de candeur ( i ) ; mais d'opposer le vice au vice, les passions aux passions ; d'intéresser, de faire agir en sa faveur la

volentia ad odium , odium auteni ad benevolentiam deducendum est : qui tanquam machinalione aliquâ , tum ad severitatem , tum ad remissionem, animi tum ad trisliliam,luin ad laetitiam est conlorquendus. (Cic. de Orat. , 1. 2. )

(1) Accédât oportet actio varia, plena animi, plena spirltùs , plena doloris , plena veritalis. {Ihid. )

Yauitéi) l'orgueil, l'ambition, l'envie, ou la colère ou la vengeance , c'est ce qui n'est pas digne d'elle. Tous ses moyens doivent être innocens, et tous ses motifs vertueux : les uns surnaturels , dans les rapports de l'homme à Dieu; les autres , plus humains , dans les rapports de l'homme à l'homme , et dans ses retours sur luimême ; mais ceux-ci toujours épurés.

Un petit nombre de vérités , effrayantes pour les méchans et consolantes pour les bons : un Dieu juste, à qui tout est présent , et qui punit et récompense; le passage d'une âme immortelle de la vie à l'éternité ; l'instant de ce passage, aussi imprévu qu'inévitable; la solitude de cette âme, après la mort, devant son juge, et le bien et le mal qu'elle aura fait, mis dans une exacte balance ; la révélation solennelle de la conscience de tous les hommes au jugement universel; un abîme de peines destiné aux coupables; une source intarissable de félicité réservée aux justes dans |le sein de Dieu même; un monde qui trompe et qui passe ; le temps qui roule au sein de l'éternité immobile; la vie et tous ses biens , emportés comme des atomes dans ce tourbillon dévorant ; les générations humaines successivement englouties dans cet immense océan de l'éternité ; et Dieu qui les attend :

( '43 ) Toîlà les grands leviers de l'éloquence évangê* L'que.

EUea quelques passions à remuer: la crainte, pour troubler la sécurité des méchans; la commisération, pour émouvoir l'homme sensible en faveur de ses frères; l'indignation, pour repousser l'exemple d'une prospérité coupable; la honte, pour humilier l'homme vicieux et superbe à la vue de sa bassesse, de son opprobre et de son néant. Elle a aussi , pour consoler , pour encourager l'homme faible et fragile, mais indulgent et secourable , l'espérance , la confiance en un Dieu père de la nature, les prodiges de sa clémence , les mystères de son amour. Enfin, dans le soin de soi-même, dans l'intérêt de son propre bonheur, dans le penchant qu'ont tous les hommes dont le cœur n'est pas dépravé, à s'aimer réciproquement, à se consoler dans leurs peines , à s'entr'aider dans leurs besoins , à se soulager dans leurs maux, l'orateur chrétien trouve encore des moyens de persuasion. Il fera voir, même dans cette vie , l'enfer anticipé du crime : aux convulsions d'une âme en proie aux passions , au trouble qui accompagne les plaisirs vicieux , à Tamertume qu'ils déposent, aux transes , aux angoisses, aux remords de l'iniquité , il opposera la sérénité de l'inno-

cence , ie calme delà bonne foi , les célestes prèssentimens de la piété, les voluptés de la bienfaisance, les délices de la vertu. C'en est assez pour captiver, pour émouvoir un nombreux auditoire , et pour gagner la cause de la religion au tribunal même de la nature.

Un avantage que semble avoir l'éloquence de la chaire sur celle du barreau , c'est que l'orateur parle seul et n'est point exposé à la réplique. Mais s'il veut laisser dans les esprits une persuasion durable , une conviction profonde , il plaidera lui-même les deux causes et avec la même sincérité : car il faut bien qu'il se souvienne qu'il a dans l'auditoire un adversaire d'autant plus opiniâtre qu'il est muet , et qui , dans son silence , s'exagère la force des raisons qu'il lui opposerait, s'il lui étaitpermis de parler. Je n'entends pas qu'un sermon dégénère en controverse scclastique ; mais tout ce qu'un sujet présente d'objections graves à prévenir, ou de difficultés sérieuses à discuter et à résoudre , doit être exposé dans toute sa force , sans dissimulation et sans ménagement. C'est là ce qui donne sur-tout de la chaleur à l'éloquence^ de la vigueur , de la véhémence au raisonnement et de l'éclat à la vérité.

Or, parmi les difficultés importantes, je

( 'A5 ) compte non-seulement celles qui frappent des esprits solides, mais celles qui peuvent troubler, inquiéter la multitude, et obscurcir, dans le commun des hommes , la lumière du sens intime, de la raison ou de la foi : tels sont les sophismes des passions , les prétextes du vice , les subterfuges de l'incrédulité.

Observons , cependant , que tout ce qui demande une dialectique déliée et suivie est peu propre à l'éloquence de la chaire ^ qui, destinée à captiver une multitude assemblée , doit être sensible, entraînante, et pour cela pleine d'images, de tableaux et de mouvemens. Bossuet , le plus grand controversiste de l'église romaine , a eu quelquefois le tort de l'être en chaire. Jîourdaloue a prouvé la résurrection de Jésus-Christ, mais par les faits, en orateur fondé sur des preuves morales : jamais il n'a mis en question aucun des dogmes révélés. i ujjj' :

Il eu est du dogme pour l'éloquence de la chaire^ comme des lois pour l'éloquence du barreau; il faut l'établir en principe et ne le discuter jamais. Dans un auditoire chrétien , les ittcrédules sont en si petit nombre , q««' ce n'est pas la peine de les y attaquer. W vaut mieux supposer, comme il est vraisemblable, qu'on parle à des esprits déjà persuadés de la vérité

lo

des prémisses , et de s'attacher aux conséquences qui lient le dogme avec la morale et communiquent à l'instruction la sainteté , la sublimité de leur source.

La seule raison qu'on peut avoir d'insister sur le dogme, c'est de prémunir les fidèles contre la séduction des écrits et des entretiens dangereux ; mais cette précaution même a ses dangers , et les voici :

Pour combattre rin(?rédulité, il faut raisonner avec elle; car les invectives ne prouvent rien : c'est la ressource des hommes sans talent qui veulent être remarqués : Ebquentiam in clamore et in verborum avisa positam putant. ( De Orat. , 1-3)

Or , raisonner sur des objets inaccessibles à la raison , c'est donner un mauvais exemple ; c'est du moins laisser croire que chacun peut ainsi mettre les motifs de la foi à l'épreuve du syllogisme ; et si , pour quelques esprits justes , solides , éclairés , cette méthode est sûre , elle est bien périlleuse pour des esprits légers superficiellement instruits.

De plus , si , en attaquant lincrédulité , on lui laisse toutes ses armes , si on ne dissimule rien de ses prétextes spécieux , si les sophismes sont présentés avec tout l'appareil d'artifice et de

( '47 ) force dont elle les a revêtus , ils troubleront les âmes faibles , ils scandaliseront les simples ; et au milieu des distractions d'un auditoire las de contentions théologiques , la solution échappera peut-être , la difficulté restera. Si , au contraire, pour combattre plus sûrement l'incrédulité , l'orateur la présente désarmée de ses raisons ou affaiblie dans sa défense , on doit craindre qu'une heure après, elle ne se montre elle-même, ou dans les livres, ou dans le monde, avec ces moyens spécieux que l'éloquence aura dissimulés ou sensiblement affaiblis , et qu'alors, en s'apercevant que l'orateur en a imposé , on n'appelle artifice ce qui n'aura été que ménagement et prudenee. Or , la première qualité de l'orateur est de paraître de bonne foi ; et dès qu'il a perdu la confiance de son auditoire, pour avoir manqué de candeur, il aurait beau être éloquent , il faut qu'il renonce à la chaire.

Que faire donc pour arrêter les progrès. et les ravages de l'incrédulité? Que faire? De bons livres , dont la lecture ait de l'attrait , et là, bien mieux que dans un discours rapide et fugitif, se donner le temps et l'espace de couper successivement les cent têtes de l'hydre,

lo*

( i48 ) que le glaive de la parole tente inutilement de trancher à-la-fois.

Le champ fertile et vaste de l'éloquence de la chaire , c'est la morale. Il s'agit de faire , non des chrétiens , mais de bons chrétiens ; de parler comme l'évangile ; d'inspirer aux hommes la bonté , l'indulgence , la bienveillance mutuelle , la bienfaisance active , la tempérance , l'équité , la bonne foi , l'amour de l'ordre et de la paix : il s'agit de renvoyer son auditoire plus instruit et surtout meilleur, de consoler et d'adoucir les autres , de resserrer les nœuds de la société et de la nature , et surtout les liens de cette charité universelle qui honore tant la religion ; il s'agit de rendre le vice odieux ;, la vertu aimable, le devoir attrayant, la condition de l'homme, condamné à la peine, plus douce ou moins intolérable ; il s'agit de faire produire à la nature le plus de biens qu'il est possible , d'en extirper le plus de maux , et de couronner les efforts qu'on aura faits pour consommer l'ouvrage de la félicité publique , en imprimant au malheur même ce caractère consolant qui le rend cher à celui qui l'éprouve , et qui , dans le Dieu qui l'afflige j lui montre un rémunérateur.

La nature , l'objet , les principaux moyens (le l'éloquence de la chaire une fois connus , il est aisé de déterminer quels en sont les genres et les caractères , et quelles dispositions elle exige dans l'orateur.

Observons d'abord , à l'égard des genres , qu'à l'inverse de l'éloquence du barreau , tandis que celle-ci doit sans cesse descendre du général au particulier , la première doit tendre et s'élever sans cesse du particulier au général : l'une ramène les maximes au fait, l'autre étend les faits en maximes ,* celle-là cherclie une décision , celle-ci une règle. Dans un plaidoyer , c'est la cause d'un hommcf^ui s'agite ; dans un sermon , c'est la cause d'un peuple et celle de l'humanité.

Ainsi , soit l'homélie, ou le sermon, soit le panégyrique ou l'oraison funèbre , tout doit tendre à l'instruction , à l'édification publique. C'est ce que personne n'oublie en agitant une question , ou de doctrine , ou de morale ; mais c'est ce qu'on doit aussi avoir en vue dans les éloges qui se prononcent dans un temple. Il est sans doute intéressant et juste de rendre des hommages solennels à de grandes vertus ; il est peut-être indispensable de rendre de tristes honneurs à la mémoire de ceux que

par devoir on a lionorcs pendant leur vie ; et en jetant sur leurs faiblesses le voile du respect et de la charité , il est utile , pour l'exemple , de rappeler , sans adulation , ce qu'ils ont fait de bien et ce qu'ils ont eu de louable. Mais la louange, dans la bouche d'un orateur religieux , ne doit jamais être sans fruit : ce doit être comme un flambeau qui éclaire , non pas les ténèbres impénétrables de la mort , mais les sentiers périlleux de la vie , et qui échauffe, non pas les cendres de l'homme qui n'est plus, mais l'âme des hommes qui sont encore et qui ont besoin d'émulation.

Ainsi , à proprement parler , il n'y aurait pour la chaire qu'un genre d'éloquence , celui qui traite des devoirs de l'homme ; mais parce qu'elle a tantôt pour base une maxime à développer , tantôt un exemple à produire , je distinguerai le sermon de l'éloge ; et pour celui-ci je renvoie à l'article démonstratif.

Quant au sermon , c'est à lui d'imprimer son caractère à l'éloquence , et ce caractère est décidé par la qualité du sujet et par celle de l'auditoire.

Instruire , persuader , émouvoir , sont la lâche de l'éloquence en général ; mais selon le sujet, elle s'adresse plus directement à l'es-

( >5i ) prit ou à lame, cl sur l'un cl sur l'autre clic agit avec plus ou moins de douceur ou de violence ; de là cette éloquence onctueuse et insinuante de Massillon , qui entraîne moins qu'elle n'attire , et qui rendrait irrésistible la séduction du mensonge , comme elle rend inévitable le charme de la vérité ; de là cette éloquence dominante de Bourdaloue sur la raison , et cette éloquence impérieuse de Bossuet sur l'imaginalion et sur la volonté, qu'elle subjugue à force ouverte , et comme dédaignant le soin de les gagner.

On sent que de ces deux moyens , le choix ne saurait être indifférent au génie de l'orateur et à son propre caractère. Mais selon qu'il est plus ou moins doué de cette vigueur de raisonnement qui étonne dans Déniosthènes , ou de cette souplesse d'àme qu'on admire dans Cicéron , ou de cette hauteur de pensée qui se distingue dans Bossuet , ou de cette abondance de sentiment qui s'épanche de l'âme de Massillon , ou de cette fermeté imposante et progressive , qui donne à l'éloquence de Bourdaloue l'impénétrable solidité et l'impulsion irrésistible d'une colonne guerrière qui s'avance à pas lents , mais dont l'ordre et le poids annoncent que devant elle tout

va ployer ; selon ,(lis-je , que l'orateur se sentira porté naturellement vers l'un de ees genres d'éloquence , il s'attachera aux sujets les plus analogues à son génie.

Si , intérieurement , il se sent né pour les hautes conceptions et pour les images sublimes , il se saisira des sujets les plus susceptibles de grandeur et de majesté : il planera comme l'aigle sur les débris des trônes , sur les ruines des empires ; il élèvera son auditoire à la hauteur de ses pensées , soit pour lui faire contempler l'étendue et la~profondeur des desseins de Dieu , soit pour lui faire apercevoir du haut du ciel le néant de l'homme , et le forcer à s'écrier avec Bossuet : O que nous ne sommes rien ! Je ne dirai qu'un mot pour caractériser ce genre. Un orateur est appelé à prononcer une oraison fimèbre , au milieu des tombeaux des rois. 11 monte en cliaire : il jette les yeux sur ces tombeaux ; il parcourt d'un regard lent et sombre une cour en deuil, autour d'un pompeux mausolée ; et à la vue de cet appareil , de ce cortège de la mort , après quelques momens de silence , il débute ainsi : Dieu seul est grand , mes Frères. Si ce n eât pas lîossuet qui a eu ce mouvement , quoi autre est digne de l'avoir eu ? '

Si le caractère de l'orateur est la force , la véhémence, une âpreté austère , et cette profonde sensibilité, qu'on appelle si bien du nom d'entrailles^ il livrera la guerre aux vices de la prospérité , aux passions des âmes superbes , à l'orgueil , à l'ambition , aux fiers ressentimens de la vanité offensée , à la cupidité qui boit le sang des peuples , au luxe avide et insatiable qui s'abreuve de leurs sueurs , à cette dureté des riches que la vue des malheureux n'amollit jamais , à cet amour-propre exclusif et impitoyable , qui change autour de lui la dépendance en servitude ; à cet esprit de tyrannie et d'oppression, qui n'estime dans la forlune que le moyen d'acheter des esclaves , et dans l'autorité que le droit odieux de faire trembler ou gémir.

C'est à l'orateur susceptible d'une sainte indignation et capable des grands efforts de l'éloquence pathétique , à prendre l'homme ainsi dénaturé , comme Hercule embrassait Anthée , à faire perdre terre à ce colosse , à le tenir suspendu sur l'abîme du tombeau et de l'avenir, et à l'étouffer de remords.

Qui nous donnera le modèle de ce genre? Ah 1 Bridaine nous l'eût donné, si on l'avait mis à sa place. Mais il nous reste de ce Bridaine ( au

( '5.', ) moins s'il faut en croire M. l'abbé Maury ) un morceau à côté duquel tout paraît faible en éloquence.

« Je me souviens , dit M. l'abbé Maury ( et c'est au moins ce qu'on peut appeler un heureux effort de mémoire ) , je me souviens de lui avoir entendu répéter le début du premier sermon qu'il prêcha dans l'église de Sainl-Sulpice, à Paris, eu lySi. La plus haute compagnie delà capitale vint l'entendre par curiosité. Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évêques, des personnes décorées , une foule innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle , bien loin de l'intimider, lui inspira l'exorde qu'on va lire. Voici , ajoute- t-il, ce que ma mémoire me rappelle de ce morceau , dont j'ai toujours été vivement frappé ^ et qui ne paraîtra peut-être point indigne de Bossuet ou de Démosthènes :

« A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble, mes frères, que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talens que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujourd'hui un sentiment bien différent ; et si je suis humilié , gardez-vous de croire

{ .55 ) que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous! car, qui que vous soyez, vous n'êtes comme moi que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé, dans ce moment, de frapper ma poitrine. Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très- Haut dans des temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain; j'ai annoncé aux bons habitans des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux ! J'ai centriste les pauvres , les meilleurs amis de mon Dieu; j'ai porté l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles , que j'aurais dû plaindre et consoler. C'est ici , où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches , sur des oppresseurs de l'humanité souffrante , ou sur des pécheurs audacieux et endurcis; ah! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre , et placer avec moi dans cette chaire , d'un côté , la mort qui vous menace , et de l'autre, mon Dieu qui vient vous juger. Je tiens aujourd'hui votre sentence à la main. Tremblez donc devant moi , hommes superbes

et dédaigneux qui m 'écoutez, La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de cette heure si effroyable pour vous , l'impénitence finale, le jugement dernier, le petit nombre des élus, l'enfer j et par-dessus tout l'éternité ! l'éternité ! voilà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls. Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver ? Dieu va vous émouvoir , tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une longue expérience de ses miséricordes. Alors , pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras , en versant des larmes de componction et de repentir , et à force de remords vous me trouverez assez éloquent. »

Quel ton 1 quelle simplicité 1 quelle austérité imposante ! Voilà , ce me semble , ïe vrai modèle de l'éloquence apostolique. Mais avec un caractère moins haut , moins étonnant, l'orateur peut avoir encore une éloquence pathétique , et alors ses mouvemens ont moins d'indignation contre le vice, que d'intérêt pour l'humanité et d'amour pour la vertu. C'est l'éloquence des cœurs tendres, des âmes douces et sensibles ; c'est, comme je l'ai dit , l'éloquence de Massillon. Elle n'opère

( «57 ) pas des révolutions si soudaines ; et pour ce qu'on appelle des cœurs de bronze, elle est trop faible ; mais sur des âmes d'une trempe moins dure , et c'est le plus grand nombre , elle peut faire sans violence de profondes impressions. Son avantageestd'êtreconciliatriceet attrayante, de faire aimer la vérité, tandis qu'une éloquence plus forte et plus austère la fait craindre. L'une ressemble à un ami sage, mais indulgent et consolant; l'autre 5 à un juge redoutable : or, il faut vaincre sa répugnance pour s'abaisser devant son juge , et il ne faut que suivre son penchant pour se livrer à son ami.

Au reste , l'éloquence est un remède ; et selon le genre des maladies et la complexion des malades, un sage orateur sait le rendre ou plus doux ou plus violent.

Enfin , si le talent de l'orateur est cette force de raison véhémente et irrésistible qui subjugue l'entendement , et contre laquelle le mensonge et l'erreur n'ont ni défense ni refuge; s'il est l'homme dont le grand Condé disait , en voyant Bourdaloue monter en chaire : Silence, voilà l'ennemi ! c'est à lui qu'appartiennent ces sujets où, en discutant les plusgrands intérêts de l'homme, on lui démontre que ses vices font de lui un esclave, ses passions une victime, et ses erreurs

( ^-^8 ) un insensé ; que lui-nièmc il forme les chaînes qui le flétrissent et qui l'accablent; que, pour lui , le plus capricieux , le plus tyrannique des maîtres , c'est sa volonté , libre comme il veut qu'elle le soit > c'est-à-dire sans frein ni loi ; que la nature et la raison sont trop souvent des guides infidèles ; que le sens intime s'altère et s'obscurcit; que l'opinion change non -seulement d'un temps à l'autre en même lieu , d'un lieu à l'autre en même temps , mais dans un monde qui vit ensemble , et bien souvent dans le même homme, et d'un jour, d'un moment à l'autre ; que toute règle qui fléchit doit avoir elle-même un modèle inflexible pour se rectifier, et que ce modèle est la loi , non pas uniquement la loi de l'homme, qui ne peut être que défectueuse et vacillante comme lui ; mais la loi d'un être immuable, incorruptible par essence , qui ne peut ni tromper ni se tromper jamais, dont l'intelligence est sagesse, la volonté justice , la puissance vertu , et dont l'unique dessein sur l'homme est le désir de le rendre heureux.

Du mélange de ces couleurs primitives de l'éloquence se formeront, et selon le génie de l'orateur j et selon la nature des sujets qu'il méditera, une infinité de nuances. Le meilleur

( >59) même de tous les genres sera celui qui participera de tous ; car si, en parlant à un seul homme, il est bon de savoir affecter successivement son esprit et son cœur , de savoir agir par la raison sur son entendement , sur son imagination par de vives peintures, sur son âme par la chaleur et la force du sentiment , combien plus la réunion de ces moyens n'est-elle pas avantageuse , lorsque c'est une multitude assemblée qu'il s'agit de rendre attentive et docile , de désabuser et d'instruire , d'intéresser et d'émouvoir , en un mot, de persuader? Quel effet un tableau terrible ne fait-il pas au milieu d'un raisonnement simple et calme ? Quelle chaleur les mouvemens de l'âme ne répandent-ils pas dans une suite d'inductions et de preuves? quelle force que celle de l'interrogation pour convaincre, de l'accumulation pour accabler , de la gradation pour confondre; de l'indignation, du reproche, de la menace , pour troubler , pour épouvanter l'auditeur? Quel attrait que celui d'un intérêt sensible, quand l'orateur, après avoir humilié, confondu , rempli l'assemblée de trouble et de terreur , semble révéler , embrasser , ranimer dans son sein et présenter à Dieu le pécheur humble et repentant? Telles sont les vicissitudes de l'éloquence de la chaire ; et celui-là

( iGo ) seul en possède le laleat dans sa plénitude, qui est en état d'en déployer et d'en mouvoir tous les ressorts.

Toutefois, dans les grandes choses comme dans les petites, il faut se souvenir du précepte du fabuliste :

Ne forçons point notre talent.

Rien n'est plus froid , et bien souvent rien n'est plus ridicule qu'un pathétique simulé. Pour paraître ému , attendez que vous le soyez en effet; et pour cela pénétrez-vous d'abord, pénétrez-vous profondément de la vérité , de l'importance du sujet que vous méditez; observez, en les méditant, quels sont les endroits où vous vous êtes vous-même saisi, troublé de crainte, attendri de pitié , suffoqué de douleur, soulevé d'indignation; alors laissez parler votre âme, laissez couler de votre plume, à flots rapides , une^ éloquence passionnée : la place en est marquée par la nature; ie succès en est sur : tout ce qui vient du cœur va au cœur infailliblement. Mais si vous avez pris une légère effervescence d'imagination pour une émotion réelle ; si vos mouvemens oratoires sont recherchés^ étudiés et artistement arrangés , vous ne serez en cliaire qu'un froid comédien; et le comble

de l'indécence est d'y paraître exprimer ce qu'on ne sent pas.

Un autre rapport détermine le caractère de l'éloquence : c'est le rapport de convenance avec la classe d'hommes qui formera l'auditoire auquel on se propose de parler.

Je distingue trois de ces classes : le monde, le peuple et la cour.

Par le monde, on entend un ordre de citoyens d'un esprit cultivé et d'un goût difficile. Pour l'instruire, il faut l'attirer; pour l'attirer, il faut lui plaire; pour lui plaire, il faut s'accommoder à la délicatesse de ce goût sévère et frivole, qui veut de l'élégance à tout.

Athéniens y disait Démosthènes , lorsqu'il s'agit du destin de la Gi-èce , qu'importe si f ai employé ce terme-ci ou celui-là, si j'ai porté ma main de ce côté- ci ou de l'autre? A plus forte . raison, un prédicateur a-t-il le droit de dire à son auditoire : « Lorsqu'il s'agit de votre salut, qu'importe la négligence ou l'élégance de mon geste et de mes discours ? » Mais Démosthènes, q li connaissait la légèreté du public d'Athènes , n'avait pas laissé de former avec le plus grand soin sa prononciation , son action et son style. Le prédicateur, dans nos villes , doit la même condescendance à un auditoire mondain. Hœc duo nohis quœrenda , dit Cicéron , primiïm ,

'ûiiid ; deindèy quomodo dicamiis : alteruin , quod loluin arle tinctum ^ndeiur, tametsi ar- /em re^uirit , est prudeniiœ mediocris. Allerum est in qiio oratoris vis illa divina virtusque cernitur, ea quœ dicenda sunt , ornaiè ^ copiosè varièqiie dicere. (De Orat. 1. 2.) La même chose est vraie de l'orateur chrétien , à l'égard d'un monde éclairé. Que le prédicateur l'accable de repioches les plus sanglans; qu'il lui présente le miroir de la satire la plus cruelle, même la phis humiliante; que, sauf l'allusion personnelle, qui est un crime dans Torateur et le plus lâche al)us de son autorité, il parle de la calomnie au calomniateur; à l'homme envieux, de l'envie; de l'avarice , à l'homme sordide; des plus honteuses dissolutions, à un auditoire sans mœurs : qu'il leur prononce leur sentence éternelle, mai« en bons termes, avec le geste et le son de voix qui convient, ils s'en iront tous satisfaits. Caput oj'tis dicere : cette maxime de Roscius est pour la chaire comme pour le théâtre : or, la décence, à l'égard du monde, est la conformité d'action et de langage avec les usages reçus. 11 faut donc s'y assujettir, sous peine de déplaire, et, ce qui est plus fâcheux encore, de s'exposer au ridicule, et d'attacher à la parole même la dérision et le mépris qu'aurait excités l'orateur.

Mais il en est des bienséances pour l'orateur

clirélioii , comtno dos modes j)oiir le s.ii^c, li doit leur ticcordor ce qu'il iio peiil leur rcliisor; cf. voici, ce nie semble, la lij^ne sur Ijujiullc nii prcdieaicur doit marcher. Grandis et , ut itd diciun , piidica ovatio non est inacidosa ncc tur^ida, sed naturali pidchritudinc cxuii^it. « Que l'cloquencc ait une fraudeur et une digiiilé modeste; (ju'elle soit sans tache et sansenflurej qu'elle s'élève ornée de sa jiiopre beaiUé.)^ 1\ serait bien honteux que, tandis (jne le plus profane des auteurs exij^e d'elle la pudeur d'mie vierge, on la vit parmi nous, en cluiiic , se parer des atours d'une courtisane , ne s'occuper <pie du soin de plairt;, et porter cette complaisance jusqu'à la prostitution

Une lUction pure et noble, un geste sage et modéré, une prononciation distincte et naturelle, un accent vrai, jamais exagéré ; voilà ce que l'orateqr doit à l'usage et aux bienséances; mais du bel esprit, mais des Heurs, mais les coquetteries maniérées d'un langage artilicielleujent comj>osé : voilà ce <jue le monde, tout frivole qu'il est , non-seidement n'exige pas, mais ce qu'il dédaigne et méprise, comme une eomplaisiuice indigne du ministère de l'orateur; carie monde est comme Tibère, qui lui-même était dégoûté des adulations du sénat.

Une éhxpience douco est qwelquclbis j)la«éc ;

Il *

( i64 ) mais une éloquence doucereuse et fade ne l'est jamais. Ecoutons le maître de l'art : Sit nobis ornatus et suavis orator, ut suavitatem haheat austeram et solidam, non dulcem atque decoctam. (De orat. 1. 3.) Cette leçon , donnée à l'orateur profane, est encore plus expresse pour l'orateur chrétien. Quant au soin d'orner l'éloquence, je suis bien éloigné de l'interdire, car une beauté réelle et solide ajoute à la force; et en même temps qu'elle donne à la vérité plus d'attrait et de charme , elle lui donne aussi plus de pouvoir et d'ascendant. Mais ce qui est indigne de la chaire^ c'est d'y paraître disputer un prix de rhétorique avec des phrases élégantes , et d'y faire sa cour à l'auditoire, en s'étudiant à l'amuser. L'auditoire dont nous parlons est celui qui présente à l'orateur le plus de vices à combattre. C'est sur ce monde, la classe d'hommes la plus riclie et la plus oisive, la plus vicieuse et la plus corrompue ; sur ce monde, où il n'y a presque plus de pères, de mères, d'enfans , de frères, ni d'amis; sur ce monde, où le luxe et la cupidité qui accompagne le luxe ont tout dépravé, tout perdu; c'est sur lui, dis-je, que l'éloquence religieuse et morale doit porter ses grands coups. C'est là qu'elle a besoin de vigueur et de véhémence, pour flétrir la mollesse, pour dépouiller l'orgueil , pour châtier le vice , pour venger la

( '65 ) nature, pour forcer au moins l'impudence à se cacher ou à rougir. Et ce (|ui laisse sans excuse la timidité , la faiblesse, les lâches complaisances de l'orateur qui ne songe qu'à plaire ; c'est que plus il serait sévère, ardent à réprimer les désordres du siècle, plus il en serait applaudi. Le modèle accompli de ce genre d'éloquence . serait Massillon, s'il ne manquait pas quelquefois d'énergie et de profondeur : il connaissait le cœur de l'homme aussi bien que Racine ; et lorsqu'on lui demandait où il l'avait étudié : C'est en moi^ même , répondait-il humblement. C était trop dire et ne pas dire assez. Su boni oratons multa auribus accepisse , multa vidisse, multa animo et cogitatione y multa etiàm legendo percurrisse. (De Or. 1. i). Ce n'est pas au milieu du tourbillon du monde qu'on en observe les mouvemens; c'est du dehors qu'il faut le voir, mais n'en être pas éloigné ; car si de trop près le coup d'œil est confus , de trop loin il serait trop vague; et Massillon était à la distance que l'observation demandait. Venons à la classe du peuple.

Il devrait y avoir pour lui , dans une ville comme Paris, une mission perpétuelle; cardans les instructions qui lui sont adressées, l'éloquence qui lui convient n'est presque jamais employée. C'est avec lui surtout qu'elle doit être en scnlimens et en images ; c'est avec lui que le premier

( ï66) talent de l'orateur est l'action. Nos beaux parleurs font vanité de mépriser les missionnaires. C'est d'eux pourtant qu'on doit apprendre à parier au peuple avec fruit , à l'attirer en foule, à le frapper des vérités qui l'intéressent, à le toucher, à l'émouvoir. Je sais bien que cette éloquence a ses excès et ses abus j qu'on n'en a fait que trop Souvent une pantomime indécente. Mais ce n'était pas lorsque Bridaine jouait de la flûte en chaire y ou qu'il y montrait un squelette (si toutefois il est vrai, comme on le dit , qu'il ait employé ces moyens)", ce n'était pas alors qu'il était un modèle de l'éloquence populaire , c'est, par exemple, lorsqu'on prêchant la passion , il disait : « J'ai lu, nies frètes, dans les livres saints, que, lorsque sur les chemins on trouvait un homme assassiné , on faisait assembler tous les habitans d'alentour, et on les faisait tous jurer l'un après l'autre, sur le cadavi^ , qu'ils n'étaient ni auteurs ni complices du meurtre : mes frères, voilà l'homme qu'on a trouvé assassiné ; que chacun de vous approche donc , et qu'il jure, s'il l'ose, qu'il n'a point de part à sa mort. »

Rappellerai-je encore sur le même sujet une parabole employée par ce même missionnaire, qu'on a voulu faire passer pour un bouffon? « Un homme accusé d'un crime dont il était in-

nocent, était condamné à la mort par l'iniquité de ses juges. On le mène au supplice , et il ne se trouve ni potence dressée , ni bourreau pour exécuter la sentence. Le peuple, touché de compassion , espère que ce malheureux évitera la mort. Un homme élève la voix , et dit : Je vais dresser une potence ^ et je servirai de bourreau. Vous frémissez d'indignation ! Eh bien , mes frères, chacun de vous est cet homme inhumain. Il n'y a plus de juifs pour crucifier Je-' sus-Christ; vous vous levez et vous dites : C'est moi qui le crucifierai. » J'ai moi-même entendu BridainCj avec la voix la plus perçante et la plus déchirante, avec la figure d'apôtre la plus vénérable j tout jeune qu'il était, avec un air de componction que personne n'a jamais eu comme lui en chaire; je l'ai entendu prononcer ce morceau, et j'ose dire que l'éloquence n'a jamais produit un effet semblable : on n'entendit que des sanglots.

Je sais bien qu'aux yeux d'un critique froidement spirituel, les moyens de cette éloquence peuvent prêter au ridicule ; qu'il trouvera comique, par exemple, cette peinture du jugement derniei", où le missionnaire du Plessis , appelant tour à tour au tribunal de l'Eternel des hommes de tous états, les interrogeait, répondait pour eux, et prononçait leur sentence. Mais lorsque

après avoir dit : Qui étes-voui ? Je suis un marchand. Et vous ? Un procureur. Et "vous ? Un artisan. Et vous ? etc. , il finissait ainsi : Et vous? et qu'en découvrant ses cheveux blancs, il répondait d'une voix tremblante et le front prosterné : Je suis le missionnaire du Plessis ; qu'il avouait le peu de fruit qu'avait produit son ministère ; qu'il en accusait sa faiblesse et son indignité, et que , tombant à genoux et demandant mise'ricorde, il conjurait les âmes justes qui étaient dans son auditoire de joindre leurs prières à celles d'un misérable pécheur, pour fléchir le souverain juge : peut- on douter de l'émotion que ce tableau devait causer ?

C'est un des grands moyens de l'éloquence populaire que de se jeter ainsi soi-même dans la foule, de s'associer à ses auditeurs, de devenir leur égal et leur frère 5 d'espérer, de craindre avec eux. Bridaine n'y manquait jamais. «Pauvres de Jésus-Christ, disait-il, je suis pauvre comme vous ; je n'ai rien : mais Dieu m'a donné une voix forte pour pénétrer jusqu'à l'âme du riche, et pour y porter la compassion de vos maux et de vos besoins. »

Quoi qu'en dise un goût délicat, c'est ainsi que l'éloquence doit parler au peuple ^ mais il faut qu'elle lui pre'sente les espérances parmi les craintes^ les encouragemens au milieu des épreu-

ves, les consolations à côte des afflictions et des travauii. La condition du peuple lui prouve assez un Dieu sévère; il faut que la relij^ion, après lui avoir annoncé un Dieu juste , lui montre un Dieu propice et bon.

Cette éloquence populaire serait peut-être le moyen le plus infaillible de perfectionner la police d'un grand royaume, si on donnait plus de dignité à ce corps important des ministres de l'Evangile, que le nom de pasteurs caractérise , ou devrait caractériser. Il semble que le mot de bénéfice à charge d'dmcs soit devenu un mot vide de sens , tant le choix de ceux qui les oucupent est mis au rang des choses indifférentes et néghgées. De bons curés seront, quand on le voudra , dans les villes et dans les campagnes , des missionnaires perpétuels, et de plus, des arbitres, des conciliateurs, de fidèles dépositaires de la confiance des familles, des liens de concorde , de zélés surveilians de la tranquillité publique, et, sous les yeux d'un gouvernement sage , quelque chose de plus encore. Mais il faut pour cela qu'ils soient l'élite du cierge', que leurs fonctions bien remplies soient un titre d'élévation, et qu'au-dessous des premiers pasteurs il n'y ait rien dans la hiérarchie de plus distingué, de plus honoré, ni de mieux récompensé qu'eux.

Nous arrivons enfin à l'auditoire de la cour,

( i7« ) el voici pourquoi j'ai cru devoir le distinguer de celui du monde. Rien de plus utile que le ministère de la parole , rigoureusement limité à la censure générale des mœurs. Rien de plus dangereux que ce minislèfe , s'il s'arrogeait le droit de la censure peisonnelle. On voit évidemment que l'esprit de parti, le fanatisme, la révolte, les animosités, les haines, la vengeance qui montent quelquefois en chaire, deviendraient, sous la sauve -garde de la religion, les fléaux de la société, si le poignard de la satire était l'arme de l'éloquence. Or, ce qui distingue une censure générale et permise, d'avec cette satire personnelle qui serait diffamation, c'est que l'une, par l'étendue de ses rapports, regarde une espèce d'hommes, un caractère abstrait, un être collectif, et que l'autre, par l'unité ou presque l'unité de ces applications, attaqirerait une ou quelques personnes. Ainsi dans une ville, dans un village, comme dans une cour, si un homme est seul de sa classe, ou si une classe d'hommes distincte se réduit à un très- petit nombre, rien qui leur soit directement, exclusivement applicable en diffamation , rien d'évidemmenl susceptible d'allusion particulière, ne doit entrer dans la censure évangélique ; car désigner sans équivoque, c'est nommer j et il serait affreux que la satire eût le droit de nommer en chaire. La

conséquence de ce principe, est qu'à la cour, plus que partout ailleurs , la censure du vice , dans la bouche de l'orateur, doit être prudente et réservée; qu'elle doit s'y armer de toute sa force et de toute son énergie, mais s'en tenir aux mœurs locales et aux vices du plus grand nombre, à l'envie , à l'adulation, à la calomnie , à la cupidité, à la mauvaise foi, à toutes ces honteuses métamorphoses de l'ambition et de l'intérêt, qui donneront toujours assez d'exercice à l'éloquence, et s'y interdire tous les tableaux qui ne seraient que des portraits.

Ainsi, d'un coté le courage, et de l'autre la liberté de l'orateur aura ses bornes ; mais si la crainte des allusions que la malignité peut faire, va jusqu'à n'oser se permettre de développ>er les devoirs de la classe d'hommes qu'on vient édifier, instruire et corriger, s'il est possible; elle dégénère en faiblesse , et l'orateur n'est plus luimême en chaire qu'un timide et vil complaisant. Quant aux préceptes généraux , il doit pouvoir dire , comme David, en parlant au Dieu qui l'envoie : Loquebarte testimoniis tuis in conspectu reguniy et non conjundehar. ( Ps. 1 1 8. ) Il a du moins un droit que nulle puissance de la terre ne peut lui disputer, c'est l'éloge de la vertu; et dans une assemblée où il ne serait pas permis de louer la modération, la magnanimité,

( I70 la justice, l'amour do l'ordre et de la paix, l'hunianilé, l'économie et la bienfaisance éclairée , l'aversion pour le mensonge complaisant et adulateur, le respect pour la vérité; dans une assemblée où le vice aurait le pouvoir tyrannique , non-seulement d'empêcher l'éloquence de peindre ce qui lui ressemble , mais d'honorer et d exalter ce qui ne lui ressemble pas ; où ce serait, aux yeux de l'envie, une entreprise téméraire que de rendre hommage aux talens, augénie, au désintéressement, à la droiture courageuse d'un homme public , digne d'être indiqué pour exemple; un orateur qui sentirait les devoirs de son ministère , plutôt que de s'avilir à cet excès de condescendance, renoncerait à se montrer jamais.

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