‹ Dictionnaire biographique et bibliographique des prédicateurs et sermonnaires françaisChapitre 77 sur 78 · L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

L'ÉLOQUENCE DE LA CHAIRE

(Extrails des ouvrages de l'abbé Maury, de Uhabpe , de Mabmontel , etc. )

Idée de l' Eloquence de la Chaire.

T oici l'idée générale que je me suis d'abord formée de l'Eloquence de la chaire.

Un homme sensible voit son ami prêt à faire une démarche contraire à son intérêt ou à ses devoirs ; il veut s'y opposer , mais il craint de repousser la confiance par une contradiction précipitée : il s'insinue avec douceur dans son esprit; il ne combat pas d'abord, il discute. On ne l'écoute pas ; il ne demande qu'à être entendu, et aussitôt il expose ses raisons, il présente les argumens de l'évidence avec la modestie du doute. On ne lui répond point. Alors il se plaint, non de l'obstination, inais du silence ; il va au-devant de toutes les objections et les réfute; animé par le zèle indulgent de

l'amitié , il est loin de prétendre à briller par son esprit ou à humilier par ses reproches , il ne parle que le langage du sentiment. Enfin , sûr d'intéresser, il découvre le précipice sous les pas de son ami , et lui en montre toute la profondeur, pour étonner en lui l'imagination, la plus faible et la plus dominante de nos facultés ; c'est avec cet instrument qu'il parvient à l'ébranler, il s'abaisse jusqu'à la supplication , et donne un libre cours à ses soupirs et à ses larmes. C'en est fait , le cœur se rend , la persuasion l'entraîne, les deux amis s'embrassent, et c'est à l'éloquence de l'amitié que la raison et la vertu doivent l'honneur de la victoire. Orateurs chrétiens ! Voilà votre modèle. Cet homme compatissant qui doit s'attendrir pour convaincre, c'est vous; et cet ami qu'il faut émouvoir pour le détromper , c'est votre auditoire. (Maury.)

Moyens pour convaincre une grande assemblée.

En effet il n'y a qu'un homme pour l'orateur dans la multitude qui l'environne , et à l'exception des détails qui exigent quelque variété pour peindre les passions , les états , les caractères^ il ne doitparler, dans sa composition , qu'à

(3) un seul homme, dont il déplore les égaremeus et dont il découvre les faiblesses; cet homme est pour lui le démon de Socrate, debout, sans cesse à ses côtés , et qui tour-à-tour l'interroge ou lui répond ; c'est lui qu'il ne faut jamais perdre de vue quand on écrit , jusqu'à ce que l'on parvienne à triompher de ses préjugés. Les raisons qui seront assez p«3rsuasives pour surmonter sa résistance, suffiront pour subjuguer une grande assemblée. L'orateur tirera même de nouveaux avantages d'un concours nombreux où tous les mouvemens imprimés à-la-fois amèneront les plus beaux triomphes de l'art, en formant une espèce d'action et de réaction entre l'auditoire et l'orateur. C'est dans ce sens que Cicéron a raison de dire que nul homme ne peut être éloquent^ sans une multitude qui L'écoute. L'auditeur venait entendre un discours , l'orateur le prend à partie; il l'accuse, il le confond, il lui parle tantôt comme son confident, tantôt comme son médiateur, tantôt comme son juge. Voyez avec quelle adresse il lui dévoile ses passions les plus cachées, avec quelle sagacité il lui montre ses pensées les plus intimes , avec quelle force il anéantit ses excuses les mieux concertées. Le coupable se reconnaît : une attention profonde , l'efFroi , la confusion , le re-

mords , tout annoiicc; que l'orateur a deviné xlans SCS médilations solitaires le secret des consciences. Alors , pourvu qu'aucune saillie ingénieuse ne vienne émousser les traits de l'Eloquence chrétienne , il y aura dans le temple deux mille auditeurs; mais il n'y aura qu'une seule pensée, un seul sentiment , et tous ces individus réunis formeront cet homme idéal que l'orateur avait sous les yeux pendant la composition de son discours. ( Maury. )

Des avantages de l'orateur qui s'étudie lui-même.

Mais où chercher cet homme idéal formé de tous ces traits divers , sans s'exposer à peindre un être chimérique ? Où trouver ce fantôme qui soit unique sans être bizarre , et dans lequel chacun puisse se reconnaître sans qu'il ressem})le à personne ? Où le trouver? Dans votre propre cœur. Descendez-y souvent , parcourez-en tous les replis ; c'est là que vous découvrirez et les prétextes des passions que vous voulez combattre , et l'origine des inconséquences que vous devez développer. 11 faut rentrer dans soi-même pour être éloquent. Les premières productions d'un jeune orateur sont ordinairement trop recherchées , parce que son

(5) esprit, toujours tendu, faitdcs cfloils continuels, sans oser s'abandonner jamais à la simplicité de la nature, jusqu'à ce que l'expérience lui apprenne que pour atteindre au sublime il est bien moins nécessaire de s'exalter l'imagination que de se recueillir profondément dans son sujet. Si vous avez étudié les livres saints; si vous avez observé les hommes , si vous avez médité les moralistes, qui ne sont pour vous que des historiens ; si vous vous êtes familiarisé avec la langue des orateurs, éprouvez voire éloquence sur vous-mênje, devenez pour ainsi dire l'auditeur de vos propres discom s , et en anticipant ainsi sur l'effet qu'ils doivent produire , vous tracerez sans peine des caractères vrais ; vous verrez que , malgré îes nuances qui les distinguent, t(iiis les hommes se ressemljîent intérieurement, et que leurs vices sont uniformes, parce qu'ils dérivent toujours de la faiblesse ou de l'intérêt; enfin vous ne mettrez rien de vague dans vos peintures , et plus vous aurez approfondi les scnlimens de votre cœur, mieux vous exposerez l'histoire du cœur humain. ( Maury. )

De la manière de préparer les compositions oratoires.

Outre le taient naturel que rÉIoquence exige et auquel le travail ne supplée jamais, tout orateur qui veut satisfaire son auditoire est obligé d'ajouter à l'instruction qu'il a puisée dans ses études préliminaires, une connaissance trèsapprofondie du sujet qu'il se propose de traiter: qu'il le médite longtemps pour en pénétrer tous les principes et en découvrir tous les rapports. C'est par cette opération purement intellectuelle que l'on rassemble, selon l'expression de Cicéron , une forêt d'idées et de choses , qui , en s'accumulant, donnent à l'orateur je ne sais quelle impatience d'écrire , oi* plutôt le besoin de déclamer seul ses soudaines inspirations , et qui rendent ensuite la matière plus abondante . et la composition plus rapide et plus pleine ; mais pour n'être point distrait par le travail de la mémoire dans ces instans de création, il faut écrire à mesure que l'on produit. Quand on a rapproché les principales preuves qui sont comme les matériaux de l'édifice, on se rend bientôt maître de son sujet , on entrevoit déjà l'ensemble du discours à travers ces

■ (7 ) idées délaclitcs qui fonuenl des niasses régulières dès qu'on les dirige vers le même but. Cette ordonnance coûte peu à l'orateur ; car le discours , dit Fénélon , est la proposition développée, et la proposition est le discours en abrégé. Au moment où j'indique cette méthode de travail , j'ai soin de m'y conformer, et les diverses réflexions que j'sjvais jetées sans ordre sur les principes de l'art oratoire , viennent se placer ici d'elles-mêmes sous ma plume. Malgré ces précautions, éprouvez-vous en écrivant la lassitude d'une imagination refroidie , sortez de la solitude, parlez de votre sujet à un ami éclairé ; en lui communiquant vos premières conceptions , vous en aggrandirez la sphère , et dans ces momens d'effervescence et d'enthousiasme il vous échappera des traits heureux que vous eussiez cherchés inutilement dans la méditation du cabinet. ( Maury. )

Du plan d'un discours.

Avez-vous creusé les principes et vu , pour ainsi dire, le fond de votre sujet ? c'est ici que l'art commence ; il est temps de fixer votre plan , et c'est presque toujours la partie qui coûte le plus de travail, et qui a le plus d'in-

(8) fluence sur le succès du discours. Laissons blâmer la méthode des divisions comme une contrainte funeste à l'Eloquence , et adoptonsla néanmoins sans craindre qu'elle ne ralentisse la rapidité des mouvemens oratoires en les dirigeant avec plus de régularité. Le génie a besoin d'être guidé dans sa route , et le frein qui lui épargne des écarts, le contraint pour le mieux servir, quand il lui donne de salutaires entraves : car le génie n'en est que plus ferme et plus grand lorsqu'il marche éclairé par la raison et par le goût. L'auditeur qui ne sait où l'on veut le conduire, est bientôt distrait , et le plan est si nécessaire pour fixer son attention , qu'il ne faut plus délibérer si l'orateur doit l'indiquer. Ce plan , aussi indispensable pour composer avec méthode que pour être entendu avec intérêt, est-il mal conçu ^ obscur, indélerminé , il y aura dans les preuves une confusion inévitable , les objets ne seront point nettement séparés, et les raisonnemens s'entrechoqueront , au lieu de se prêter un appui réciproque. Plus on travaille son plan , plus on étend son sujet ; des rapports qui paraissent d'abord assez vastes pour embrasser la matière du discours dans toute son étendue , forment à peine une sous-division assez féconde , quand

(9) on sait généraliser ses idées. Loin d'un orateur chrétien ces plans éblouissans par une singularité sophistique , ou par une antithèse recherchée , ou par un paradoxe subtil. Loin ces plans qui ne sont ni assez clairs pour être retenus , ni assez importans pour mériter d'être remplis, et qui ne présentent qu'une vaine spéculation sans intérêt. Loin ces plans fondés ou sur des épithètes sans caractère qui n'ouvrent aucune route au raisonnement, ou sur des prétextes plus propres à servir d'épisode que de partage à un sermon. Loin , sur-tout , loin ces sous-divisions correspondantes et symétriques entre les deux parties d'u n discours , où elles forment une opposition puérile également indigne et d'un art si noble et d'un ministère si auguste. Evitez ces défauts brillans , présentezmoi un plan simple et raisonnable; vos preuves lumineuses et bien distinctes se graveront dans ma mémoire , et Je rendrai à votre éloquence le plus beau de tous les hommages, si je conserve un souvenir profond de ce que j'aurai entendu; car le meilleur sermon est celui que l'auditeur retient le plus aisément. ( Mauhy. )

Des plans lires du texte.

Tout orateur qui a des idées originales ^ aura des plans neufs et frappans, sans se proposer jamais d'étonner, et par le simple besoiu de marquer le but vers lequel tend son génie. Les plans ne sont souvent que singuliers ou bizarres , sur-tout lorsqu'ils sont tirés du texte du discours , et cette pénible contrainte ne réussit presque Jamais dans les sermons de morale. Massillon a calqué la division de son sermon sur la confession , dans lequel on trouve tant de beautés de détail, sur un passage de l'Evangile ; il prend pour texte ce verset de S. Jean : Eî'at niultitudo cœcorum , claudorum et aridorum. Il y avait un grand nombre d'aveugles j de boiteux et de ceux qui avaient les membres secs. Massillon compare les pécheurs qui environnent les tribunaux de la pénitence , aux malades qui étaient sur les bords de la piscine de Jérusalem , et il montre l'analogie de ses infirmités corporelles, avec les abus les plus communs qui rendent les confessions inutiles. // y avait des aveugles : défaut de lumière dans l'examen. // y avait des boiteux : défaut de sincérité d:u>s la manifestation. 7/ y avait des ma-

lades dont les membres étaient desséchés : défaut de douleur dans le repentir. Cette application est ingénieuse sans doute ; mais elle est trèsréchei*chée , et le goût exquis de Massillon n'a succombé que cette seule fois à la tentation de puiser un plan très - artificiel dans l'analyse de son texte. L'usage qu'il a fait du fameux passage, Consummatum est , dans son sermon sur la Passion, est plus heureux; mais cette interprétation ne lui appartient point, et elle avait été développée avant lui dans plusieurs ouvrages ascétiques. Il me semble que la méthode d'adapter le texte au plan ne saurait presque jamais être employée avec succès dans les instructions purement morales , et qu'elle réussit beaucoup mieux dans les mystères, dans les oraisons funèbres et dans les panégyriques, où le texte devient étranger au discours dont il n'annonce pas le sujet , et même quand il ne renferme pas, au moins indirectement, la division. Il est aisé de trouver dans l'Ecriture sainte des versets analogues à l'idée principale qu'on veut exprimer , et on sait toujours gré à l'orateur de ces applications heureuses , qui consacrent en quelque sorte le plan qu'il a choisi. ( Maury.)

De la progressio?i du plan.

Soit que l'on traite un sujet moral, soit que l'on exerce son génie sur les panégyriques ou sur les mystères, il importe toujours d'observer dans la distribution du plan une progression marquée , pour graduer l'intérêt des faits , la force du raisonnement et la chaleur des mouvemens oratoires. Il est aussi rare que difficile de faire les deux parties d'un sermon égales en beauté , parce qu'elles n'offrent presque jamais les mêmes ressources à l'imagination de l'orateur ; mais la seconde doit l'emporter sur la première. L'éloquence déchoit toujours quand elle cesse de s'élever : c'est donc au second membre de la division qu'il faut réserver les raisons les plus triomphantes et les sentimens les plus pathétiques. ( Maury. )

Du tort que l'esprit fait à l' éloquence^

A toutes ces règles que l'art fournit pour diriger le plan du discours, hâtons-nous d'ajouter Tin plan général dont ne doivent jamais s'écarter les orateurs , et sur-tout les orateurs chrétiens. Quand on entre dans la carrière , le zèle dont

( i3) on est animé pour le salut dos amcs ne fait pas toujours oublier la gloire qui suit les grands sucées ; souvent un désir aveugle de briller et de plaire coûte le solide honneur qu'on pourrait acquérir, si l'on s'abandonnait aux seules impulsions de la piété, qui s'allie si bien avec la sensibilité nécessaire à l'éloquence. Il est à désirer, sans doute , que l'on n'aspire qu'à se rendre utile à la religion , en se condamnant aux travaux effrayans que la prédication exige , et dont on ne saurait jamais être bien récompensé par la renommée ; mais si des motifs si purs n'agissent point assez puissamment sur votre âme , calculez du moins les intérêts de votre amour-propre, et voyez combien ils sont inséparables de l'efTicacité de votre ministère. Est-ce pour vous que vous prêchez? Est-ce pour vous que la religion rassemble ses enfans dans un temple? Vous n'oseriez le penser; n'importe , je veux bien ne considérer en vous qu'un orateur. Dites-moi donc , qu'est-ce que l'éloquence? Est-ce le misérable métier d'imiter cet accusé dont nous parle un poêle dans ses satires , lequel balançait des délits devant ses j-uges avec des antitlieses (i)? Est-ce le puérile

(i) Crimiiia rasJs liJirat in anliiilhetis.

Per3. , Sat. i.

secret de former de froids jeux de mots , d'arrondir des périodes et de se tourmenter dans de longues veilles pour faire dégénérer une instruction sainte en un vain amusement? Est-ce donc là l'idée que vous avez conçue de cet art divin qui dédaigne les ornemens frivoles, qui domine sur les plus nombreuses assemblées , et donne à un seul homme la plus personnelle et la plus auguste de toutes les souverainetés ? Vous cherchez la gloin; ? Vous la fuyez. Non , l'esprit seul n'est jamais sublime , et ce n'est que par la véhémence des passions qu'on peut être éloquent. Comptez tous les orateurs illustres ; trouverez-vous parmi eux des écrivains ingénieux , diserts , épigrammatiques ? Ah ! ces hommes immortels se bornaient à émouvoir et à persuader, et c'est pour avoir toujours été simples qu'ils seront toujours grands. Eh quoi ! vous voulez marcher sur leurs traces , et vous vous abaissez aux dégradantes prétentions d'un rhéteur ! et vous comparaissez en suppliant qui mendie des suffrages devant ces mêmes hommes qui devraient trembler à vos pieds ! Relevez-vous de cette ignominie ; soyez éloquent par zèle au lieu de n'être qu'un déclamateur par vanité , et croyez que le moyen le plus sûr de bien prêcher

( ^5 ) pour soi, c'est de prêcher utilement pour les autres. ( Maury. )

De Vexorde,

L'esprit plaît dans une épigramtne ou dans une chanson ; mais il ne produit jamais de grands efFets dans une nombreuse assemblée, et la vraie éloquence proscrit toutes les pensées trop fines ou trop recherchées pour frapper le peuple. Eh ! qu'est-ce , en effet , qu'un trait brillant pour émouvoir ou pour échauffer une multitude qui ne présente d'abord à l'orateur qu'une masse étendue et immobile, et qui, bien loin départager les sentimens de celui qui parle , lui accorde à peine une froide et sévère attention ? Le début d'un discours doit être simple et modeste , pour concilier au prédicateur la bienveillance de l'auditoire. L'exorde mérite cependant d'être travaillé avec le plus grand soin. Il convient de s'y borner au développement d'une seule idée qui embrasse toute l'étendue du sujet ; c'est là que les germes du plan doivent se hâter de paraître , que les points de vue du discours sont indiqués sans occuper trop d'espace , que des principes lumineux annoncent la profondeur d'un orateur qui a beaucoup réfléchi, et qui sait présenter

( -6 ) d'abord un intérêt puissant à tous ses auditeurs. Tel est l'art de Bossuct, quand, pour frapper vivement les esprits, il ditj en commençant l'oraison funèbre de Henriette d'Angleterre , qu'il veut « dans un seul malheur déplorer » toutes les calamités du genre humain , et dans » une seule mort faire voir la mort et le néant » de toutes les grandeurs humaines. » Tout ce qui ne prépare point aux principaux objets d'un sermon est inutile dans un exorde. Ecartons donc de cette partie du discours les réflexions subtiles , les citations, les dissertations, les lieux communs, et même les images et les métaphores; car, il ne faut pas, dit l'orateur romain , intervertir alors le sens familier des mots, de peur que le discours ne paraisse travaillé avec trop d'apprêt. Marchons au but par le plus court chemin : tout doit être ici approprié au sujet , puisque , selon l'expression de Cicéron , l'exorde n'en est que l'avenue. ÎS 'imitons point ces prolixes rhéteurs , qui , au lieu d'entrer d'abord en matière , se tournent et se retournent dans tous les sens , et laissent l'auditoire incertain sur la matière qu'ils vont traiter ; l'exorde ne commence véritablement qu'au moment où l'on découvre l'objet et le dessein du discours, ( Malry. )

De l'exposition du sujet.

A peine le sujet est-il exposé, qu'il faut se hâter de le définir; cette précaution est sur-toul nécessaire , quand on traite des questions métaphysiques , telles que la Providence ,, la vérité, la conscience , et€. , et on est sûr d'errer dans des spéculations \'agues , si l'on néglige de se guider d'abord par des idées nettes. Il est dangereux , sans doute , de trop s'élever dans ces morceaux préparatoires, et l'expérience apprend tous les jours à se méfier des débuts éloquens; il est néanmoins nécessaire de fixer fortement l'attention d'une assemblée distraite , et je ne vois pas que l'on viole les règles de l'art en frappant l'auditeur par un trait soudain qui le sépare de ses propres pensées, pourvu que cette brusque émotion ne trompe point son attente, et que l'orateur aille toujours en croissant. « Je veux , dit Montagne j des discours qui » donnent la première charge dans le plus fort » du doute , je cherche des raisons iDonnes et • fermes d'arrivée. » Montagne a raison. Rien n'est plus important et plus difficile que de s'emparer de ses auditeurs et d'entrer dans son sujet par un mouvement qui puiss^e les

( i8 ) •ébrauler. Bans sa tragédie de la Troade , Sénèque ouvre la première scène par un monologue sublime, et trois vers lui suffisent pour attacher promplement tous les coeurs. On voit dans le lointain la ville de Troye consumée par les flammes, et Hécube chargée de fers , seule sur le théâtre, prononce en soupirant ces éloquentes paroles :« Regardez Hécube , regardez Troj^c, «vous, potentats, qui vous fiez à votre puis- »sance, vous qui dominez sur une cour nom- «breuse , vous qui ne craignez point l'incons- » tante faveur des dieux , et vous qui vous livrez »au sommeil si doux de la prospérité 1 » Qui ne rentre alors dans soi-mûait: , et ne réfléchit profondément sur les dangers de sa destinée? C'est ainsi qu'un grand orateur doit intéresser le coeur humain ; c'est ainsi qu'il est beau d'enrichirle commencement d'un discours, pourvu que la suite soit encore digne d'être écoutée, après qu'on a élevé sonauditoire à cette hiutcur.

( Maury. )

De la propagation des idées.

Ccst celte propagation continuelle des rgrandes idées qui s'engendrent les unes les autres j c'est l'art d'avancer sans cosse en com-

( 19) posant, qui donnent du nerf à l'éloquence, de Ja rapidité au discours, et tout l'intérêt du dialogue à une suite non interrompue de réflexions, qui languiraient sans mouvement et sans Aie , si elles étaient isolées. Le progrés qui soutient la marche de chaque période est l'image naturelle des élans qui doivent animer d'un bout à l'autre les compositions oratoires; d'où il s'ensuit qu'il n'appartient qu'aux pensées vastes et fécondes de rendre un écrivain éloquent. Les phrases incises , les traits accessoires , les comparaisons ingénieuses , les définitions inutiles, la prétention de briller ou de surprendre à chaque mot, enfin le luxe de l'esprit n'enrichit point un écrivain , iî l'appauvrit dès qu'il l'arrête dans sa course. Que l'orateur évite donc comme le plus dangereux écueil de son talent, ces saillies séduisantes qui rallenlirv)ient son impétueuse ardeur. Qu'il retranche sans pitié de ses productions cet amas de fleurs qui étouffent l'éloquence au lieu de l'embellir ; et qu'il se précipite avec force plutôt qu'avec grâce vers son but principal , sans regretter jamais les sacrifices apparens qu'il fera sur sa route. Si l'auditeur se trouve sans cesse à la même place ; s'il aperçoit l'amplification , îc retour d«s mêmes idées , enfin le jeu de la

phrase , ce n'est plus un orateur véhémenl -qu'il admire avec transport , c'est un cléclama- -teur fleuri qu'il écoute sans intérêt.

Il ne Fécoute même pas longtemps ; il fait aussi, comme l'orateur, des réflexions oiseuses sur chaque mot , il perd sans cesse de vue le fil du discours , au milieu de ces écarts d'un rhéteur qui cherche à briller , tandis que son sujet languit ; et fatigué de cette surabondance de paroles , il sent mourir à chaque instant son ' attention épuisée. Ah 1 si vous saviez être éloquent, faux bel-esprit, qui le détachez de vous par vos assoupissantes antithèses , il n'aurait pas la liberté de se distraire , il partagerait vos 'émotions-, il devinerait tout ce que vous allez dire, il croirait découvrir lui-même les raisons simples et frappantes que vous lui présenteriez, et composer en quelque sorte votre discours avec vous ; sa satisfaction serait à son comble ainsi que votre gloire , et vous éprouveriez que c'est toujours le charme de celui qui écoute, qui assure le triomphe de celui *qui parle. * Un habile appréciateur de l'art oratoire , dit » Cicéron , n'a pas besoin d'entendre un ora- » teur pour juger du mérite de son élo- » quence; il passe, il voit les juges qui con- -» versent entre eux , impatiens sur leurs sièges.

» demandant souvent, au milieu d'un plaidoyer,. » s'il n'est pas temps encore de finir l'audience » et de renvoyer l'assemblée : c'en est assey » pour lui , il comprend aussitôt que la cause » n'est point plaidée par un hoiume éloquent » qui sache se rendre maître de tous les esprits, * comme un joueur de luth des sons^qu'il veut I) tirer des cordes d'un instrument ; mais s'il » aperçoit en passant ces mêmes juges attentifs,^ » ayant la tète haute , le regard fixe, et parais- » sant frappés d'admiration pour celui qui parle,. !> comme un oiseau est ravi des doux accens de » l'harmonie ; s'il voit surtout les spectateurs » poussés de la terreur à la commisération , de » la haine à l'amour, ah! il n'a plus aucun » doute , il décide aussitôt qu'il y a dans cette 9 assemblée un véritable orateur , et que l'œu- » vre de l'éloquence s'opère , ou plutôt qu'il est 1 déjà parfait. » ( Maury. )

De l'éloquence da barreau.

Le barreau est une excellente école pour apprendre à donner aux idées cette propagation oratoire , qui est l'un des plus difficiles secrets de l'art. J'ai suivi les audfences , j'ai «^nlcndu quelques avocats éloquens , et un

grand nombre de ces rhéteurs diserts que Cîcéron appelle, non des orateurs , mais des ou^ vriers exercés à une grande volubilité de langue (i). J'avoue cependant que j'ai souvent admiré des avocats , d'ailleurs assez médiocres, qui possédaient dans le plus haut degré le talent précieux de disposer les preuves avec mélhode et d'imprimer une progression sou-» tenue au raisonnement. Ce mérite , aussi commun au barreau qu'il est rare partout ailleurs , y est aussi beaucoup moins remarqué, soit parce qu'il est réservé aux gens de l'art d'en sentir tout le prix dans le développement d'un plaidoyer, soit parce que la force des argumens étant plus graduée dans les discussions juridiques , il suffit de se conformer à l'ordre naturel des 7noyens, pour les exposer avec avantage^ ( Maury. )

De Bossue t.

Au seul nom de Bossuet , mon admiration me rappelle l'homme le plus éloquent de ma nation. Que l'on se représente un de ces orateurs queCicéron a\)\)e\\e véhémens et en quelque

(i) Non oralores , sed opcrarios linguâ céleri et exercilatâ. Bru tus , i8 , 83.

( =3 ) torte (ragi(/ues (i) j qui , emportés par une éloquence passionnée , s'élèvent au-dessus des règles et des modèles , et portent l'art à toute !a hauteur de leur propre génie ; un orateur qui monte au haut des cieux , d'où il descend avec ses vastes pensées pour s'asseoir sur les bords d'un tombeau et abattre l'orgueil des princes et des rois devant le Dieu qui , après les avoir distingués un moment sur la terre , les confond à jamais dans la poussière commune; un écrivain qui se crée une langue aussi nouvelle que seà idées, qui donne à ses expressions un tel caractère d'énergie , qu'on croit l'entendre quand on le lit, et à son style une telle majesîé d'éloculion , que i'idiômc dont il se sert stmble se transformer et s'aggrandir sous sa plume; un apôlre qui instruit l'univers en célébrant les plus illustres de ses contemporains, qu'il rend eux-mêmes , du fond de leur cercueil , les prédicateurs de tous les siècles ; qui répand la consternation, en rendant, pour ainsi dire , présens les malhcnrs qu'il raconte , et qui , endéploranî: la mort d'un seul homme, montre à découvert le néant de la nature humaine ; enfin , un orateur , dont les discours ,

(i) Grandis €t , ut ità dicani , tragiciis orator. Brutui , aoi.

aniraés par le génie le plus ardent et le plu» original , sont en éloquence des ouvrages clas^ siques qu'il faut étudier sans cesse, comme dans les arts on va former son goût à Rome sur les cJiefs-d'œuvre de Raphaël et de Michel- Ange. Yoilà le Démosthène français ! voilà Bossuet ! On peut appliquer à ses écrits oratoires l'éloge que donnait Quintilien au Jupiter de Phidias , lorsqu'il disait que cette statue avait ajouté à la religion des peuples.

Bossuet a été en Europe le véritable créateur de Tcloquence de la chaire. Lingendes , qui aurait pu participer à cette gloire , écrivit ses germons en latin , et par conséquent ne fut pas plus utile que Cicéron aux prédicateurs du siècle de Louis XIV. Bossuet posa les bornes de l'art dans le genre de l'oraison funèbre ; et une s^ingularité bjen digne d'être observée , c'est qu'à 1 âge de cinquante-^liuit ans il termina ses travaux oratoires par son chef-d'œuvre , /'Ebge du grand Condê. Avant lui , MailUn-d ^ Ménot , Corênus , Valladier , et une foule d'autres prédicateurs français , dont les noms sont aujourd'hui obscurs ou ridicules , avaient avili l'éloquence de la chaire par un style abject , une érudition barbare , une mythologie déplacée , de plates bouffonneries , et même quelquefois

( 35 ) par des détails obscènes. Bossuet parut : accoutumé à se voir repris dans la controverse , il dut peut-être aux observations critiques des protestans qui le surveillaient de près , ce ton noble , cette force de raisonnement , cet accord de la dialectique et de l'éloquence , qui forment le caractère de tous ses discours. Voulez-vous connaître la révolution qu'il fit dans la chaire ? ouvrez les écrits de Bourdaloue , dont il fut le précurseur et le modèle. Oui , Bossuet ne me paraît jamais plus grand que lorsque je lis Bourdaloue, qui entra vingt ans après lui dans cette nouvelle route , où il sut se montrer original en l'imitant , et où il le surpassa en travail, sans pouvoir jamais l'égaler en génie. Voulez-vous choisir , dans des temps plus reculés, un autre objet de comparaison? placez Bossuet entre les orateurs les plus illustres du seizième et du dix-septième siècle. Comparez le discours qu'il prononça le jour de l'ouverture de la fameuse assemblée du clergé de 1682 , au sermon que l'évéque de Bitonta avait prêché le troisième dimanche de lavent , 1 546 , à l'ouverture du concile de Trente ; vous croirez qu'il y a eu entre l'évéque de Bilonto et l'évéque de Meaux l'intervalle de plusieurs siècles. La différence n'est cependant pas

d'un siècle et demi ; mais ces deux, époques , û voisines l'une de l'autre , sont séparées par toute la distance qui éloigne la barbarie la plus gros-» sière du goût le plus épuré.

On trouve , dans l'édilion du Concile de Trente, i'aîle à Louvain en 1067, tous les sermons qui furent prononcés dans les difTérentes sessions , on présence de cette assemblée; il y a quelques oraisons funèbres , et plus de trente autres discours qui lurent prêches par des évoques , par dos docteurs de la faculté de Paris ou par des moines ; celui de l'évéque de BitoQto est le seul qui ait conservé quelque réputation ; et comme il est évidemment le meilleur de tous . c'est sur celte pièce qu'oa peut juger de l'éloquonce du seizième siècle. Ce sermon renferme quelques beautés oratoires;, mais il est écrit sans ordre et sans goût , et il ollrc quolqi;efois un mélange indécent de TEcriture sainte et delà mvthoiogie. L'évéque de Bitonlo dit « que la nature nous a donné deux » mains , deux yeux et deux piedsi , afia que » riiomme soit l'abrégé d'un concile , en se * servant à-la-fois de tous ses membres , parce » qu'une main en lave une autre , et que le » pied soutient l'autre pied. » On citerait , du même discours , vingt traits de ce genre ; il

( ^7 ) n'en faut qu'un seul pour apprécier le mérite d'un orateur , quand on le i approche de Bossuel , et ce n'est point ainsi qu'est écrit l'inimorlel sermon do l'évèque <Je M eaux , sur l'unité de l'église. ( Maluy. )

De l'Interrogation.

Le temps qui dévore tant de réputations usurpées , apporte chaque jour un nouvel éclat h la gloire de Bossuet , vX j'observe avec joie que ce grand orateur, dont le nïériU; a été pendant quelque Irnips nllaqiié parmi nous , ( si plus vivement cl plus universcIJcnKiil admiré depuis qucronarenoncéaugoùtdé|)ravédcréloqu(;ncc des mois. La véhémence qui \c ( araclérise ainsi que Démosliiène, rtie pavait dériver i'récjuemment des inlerrogalions accumulées qui leur sont si familièn^s A l'un et à l'aulre. Lu cHet , de toutes les ligures oraloires, la plus terrassante et la plus rapid(!, c'est l'interrogalion ; mais si on l'enqîloie dans le développcnirnl des principes sur les([uels le discours est a])puyé , elle y répand une oi)scurilé inévilabje , et une espèce de déclamation qui dégoûte hîs bons esprits. C'est après une exposition lumineuse des devoirs du christianisme que les détails d<*'

la morale, animés parce mouvement impétueux^ frappent fortement les auditeurs, ajoutent le remords à la conviction, et arment, pour ainst dire , la loi contre la conscience. C'est par des interrogations pressantes et redoublées , que l'orateur démontre et attaque, accuse et répond, doute et aflirnïe, émeut et instruit. Y a-t-il dans l'éloquence une voie plus sûre pour troubler le cœur humain que ces questions entassées dont on n'a pas besoin d'attendre la réponse , parce qu'elleestinévitableetuniforme? Peut-on mieux ménager Torgueil du coupable qu'en lui épargnant la honte d'un reproche direct au moment même où on l'avertit de ses faiblesses ou de ses i?iccs? Eh ! comment donnerait-on plus de force à la vérité, plus de poids à la raison , qu'en se bornant au simple droit d'interrogerle méchant? par où peut-il échapper à un orateur qui luiferme toutes les issues dans lesquelles il cherche à s'éviter lui-même ; à un orateur qui le choisit pour juge, et pour juge unique, et pour juge secret, dans le fond seulement de son cœur, ({u'sl ne saurait tromper? Qu'opposera-t-il , si les questions générales dont il fait lui-raèmc autant d'accusations personnelles, se précipitent, se fortilient, et si à ces dispositions accablante? pour le pécheur, succède une grande et noble

( =9) image qui effraye son imagiualion on bouleversant ses pensées, et ressemble à un jugement solennel que l'on se hâte de prononcer au coupable après l'avoir ainsi confondu? Telle esî cette sublime et fameuse apostrophe que Massillon adresse à l'Etre suprême dans son sermon sur le petit nombre des prédestinés : O Dieu! où sont vos élus? Ces paroles si simples répandent la consternation. Chaque auditeur se place luimême dans le dénombrement des réprouvés qui a précédé ce trait; il n'ose plus répondre à l'orateur qui lui a demandé et redemandé s'il était du nombre des justes dont les noms seront seuls écrits dans le livre de vie; et rentrant avec effroi dans son propre cœur qui s'explique assez par ses remords, il croit alors entendre l'arrêt irrévocable de sa réprobation.

Le succès de ce tour oratoire est infaillible en chaire, quand il est bien placé ; c'est le langage naturel d'une âme profondément émue ï et si on veut en voir un exemple, il en est un fameux qui se présente à nion esprit. Tout le monde connaît ce beau début de Cicéron, qui, ne pouvant contenir la vive indignation de son zèle patriotique s'élance brusquement sur Catilina , et le terrasse aussitôt par la véhémence de ses interrogations. « Jusques à quand abu-

( 3o ) • seras-tu, Catîliiia, de notre patience? combien » de temps serons-nous encore l'objet de tes » fureurs ? jusqu'où prétends-tu pousser ton » audace criminelle ? ne reconnais-tu pas , à la » garde qu'on fait continuellement dans la ville, » à la crainte du peuple , au visage irrité des » sénateurs , que tes pernicieux desseins sont » découverts? crois-tu que j'ignore ce qui s'est » passé la nuit dernière dans la maison de Lecca? > n'y as-tu pas distribué les emplois et partagé » toute l'Italie avec tes complices? » "Voilà l'éloquence 1 voilà la nature ! c'est en parlant ainsi son langage, que l'orateur perce de ses traits toute la profondeur du cœur humain.

(Maury. )

De Céloquence de M. Bridaine.

S'il reste parmi nous quelques traces de cette éloquence antique et vigoureuse, qui n'est autre chose que le premier cri de la nature, c'est dans les missions, c'est dans les campagnes qu'il faut en aller chercher des exemples. Là, des hommes apostoliques doués d'une imagination forte et hardie, ne connaissent point d'autre succès que les conversions, point d'autres applaudissemens que les larmes ; souvent dénués de goût , ils

(3i) descendent à des détails burlesques , j'en conviens ; mais ils frappent fortement les sens ; mais leurs menaces impriment la terreur ; mais le peuple les écoule avec intérêt; mais plusieurs d'entre eux ont des traits sublimes, et un orateur ne les entend point sans utilité, quand il saitobserverlesgrandsefTetsdcsonart. L'homme de ce siéclele plus justement célèbre en ce genre» M. Bridatne, était né avec une éloquence populaire, pleine d'images et de mouvemens, et nul n'a possédé à un plus haut Jegré que lui le rare talent de s'emparer d'une multitude assemblée ; il avait un si bel organe, qu'il rendait croyables tous les prodiges que l'histoire nous raconte de la déclamation des anciens , et il se faisait entendre aussi aisément de dix mille personnes en pleine campagne , que s'il eût parlé sous la voûte la plus sonore. On remarquait dans tout ce qu'il disait des tours naturellement oratoires, des métaphores très-hardies, des pensées brusques , neuves et frappantes, tous 1<Î3 caractères d'une riche imagination, quelques traits, quelquefois même des discours entiers, préparés avec soin et écrits avec autant de goût que de chaleur. Je me souviens de lui avoir <întendu répéter le début du premier sermon <iu\\ prêcha dans l'église de Saini-Suîpice à

Paris, en lySi. La plus haute compagnie delà capitale voul ut l'enlcndre par curiosité. Bridaine aperçut dans l'assemblée plusieurs évéques , des personnes décorées , une foule innombrable d'ecclésiastiques ; et ce spectacle, loin de l'intimider, lui inspira l'exorde qu'on va lire. Yoici ce que ma mémoire me rappelle de ce morceau, dont j'ai toujours été -vivement frappé, et qui ne paraîtra peut être-pas indigne de Bossuet ou de Démosthène. ( Voir pour ce morceau l'article Bridaine.)

Qui ne sent à présent combien cette éloquence est au-dessus des froides et pitoj^ables prétentions du bel-esprit n^oderne ? En s'excusant , pour ainsi dire , d'avoir prêché sur l'enfer dans les villages , Bridaine prenait hautement sur son auditoire toute l'autorité qui appartenait à son ministère , et préparait les cœurs aux terribles vérités qu'il se proposait d'annoncer. Ce seul exorde lui donnait le droit de tout dire. Plusieurs personnes se souviennent encore de son sermon sur l'éternité, et de l'effroi qu'il répandait dans l'assemblée , lorsque mêlant , selon son usage , des comparaisons bizarres à des transports sublimes, il s'écriait : Eh! » sur quoi vous fondez-vous donc, mes frères, » pour croire votredernier jour si éloigné? Est-ce %

( 33 ) » sur votre jeunesse ? Ouï , répondez - vous ; » je n'ai encore que vingt ans, que trente » ans. Ah! ce n'est pas vous qui avez vingt ou » trente ans , c'est la mort qui a déjà vingt D ans, trente ans d'avance sur vous. Prenez-y » garde, l'éternité approche. Savez-vous ce » que c'est que l'éternité? c'est une pendule » dont le balancier dit sans cesse : Toujours , p jamais, Jamais, toujours, toujours! Pen- » dant ses révolutions , un réprouvé s'écrie : D Quelle heure est-il ? Et la même voix lui ré- » pond : L'éternité ! » L'organe tonnant de Bridaine ajoutait^ dans ces occasions, une nouvelle énergie à son éloquence , et l'auditoire, fanailiarisé avec son langage et ses idées, paraissait alors consterné devant lui. Le silence profond qui régnait dans l'assemblée, sur-tout quand il prêchait à l'entrée de la nuit, était interrompu de temps en temps , et d'une manière très-sensible, par des soupirs longs et lugubres , qui partoient à-la-fois de toutes les extrémités du temple où il parlait . Orateurs , qui ne pensez qu'à votre propre gloire , tombez aux pieds de cet homme apostolique , et apprenez d'un missionaire ce <jue c'est que la véritable éloquence ! Le peuple ! le peuple ! voilàle premier et peut-être Punique juge de vos talens. ( Maury.)

Du choix des tujets.

Le succès de ce genre d'éloquence populaire est infaillible, quand on v réunit un organe assez robuste pour en soutenir la véhémence , et un goût assez délicat pour en éviter les excès ; d'où il faut conclure que c'est une grande erreur de rejeter du ministère évangélique ces sujets efFrayans qui allument l'imagination du prédicateur et portent ensuite le trouble dans toutes les consciences. Outre que la religion est fondée sur ces vérités terribles que ses ministres ne doivent point dissimuler , et que Ton redoute d'autant plus d'entendre , qu'elles seraient plus eîBcaces pour opérer la conversion, je ne connais point de matières qui ouvrent un ^lus vaste champ à l'art oratoire . et l'orateur chrétien qui ne daigne point en enrichir ses compositions, renonce à ses plus grands avantages. Mais lorsqu'on présente ces objets de terreur, on ne saurait trop se dire à soi-même, qu'il vaudrait mieux laisser les pécheurs dans l'indolence que de les précipiter dans le désespoir ; que ce n'est plus atteindre le but que de passer toutes les bornes ; que l'évangile est une iai de charité, et non un code de fureur ; que

les hommes sont naturellement si faibles ,.qiie leurs fautes doivent inspirer plus de commisération que de courroux ; qu'un prédicateur n'est point le ministre des vengeances du ciel , mais le dispensateur de ses miséricordes ; qu'au lieu de rebuter les pécheurs , il doit les toucher, les gagner , les ramener par la crainte à l'amour, et tempérer la rigueur de la loi par l'attrait des récompenses. Ah ! sans doute il serait trop dur de ne f^ire entendre jamais que des menaces à des hommes à qui on ne doit que •des espérances et des consolations.

Choisissez des sujets touchans qui embrassent et qui intéressent l'homme et le chrétien. Méfiez-vous de ces sujets intermédiaires qui circonscrivent l'orateur dans des bornes trop étroites , et qui ne tiennent à aucun autre précepte de morale, ou qui entrent dans tous les autres discours de morale; de ces sujets frivoles dont la surface paraît brillante , mais qui ne présentent plus , quand on veut les approfou' <lir , que des détails trop fins et trop déliés pour l'éloquence , des bienséances plutôt que des devoirs, et la matière d'une lettre plutôt que le fond d'un sermon; de ces sujets bizarres qui ne sont pour la multitude, comme pour l'orateur lui - même , qu'une pompeuse déclamation à

(36) laquelle le cœur humain ne saurait prendre aucun intérêt ; de ces sujets philosophiques et abstraits , également étrangers à la religion et à l'éloquence , et plus dignes du Portique ou du Lycée que de la chaire évangélique ; enfin de ces sujets que l'on croit neufs et piquans, et qui ne sont que recherchés et précieux , et où l'on ne met tant d'esprit que parce qu'on manque de talent.

Il reste encore aux orateurs chrétiens plusieurs beaux sujets à créer ou à rajeunir; mais il ne faut pas les chercher quand ils ne viennent point se présenter naturellement à l'esprit par une inspiration involontaire. Etudiez d'abord le caractère dominant de votre génie , et après avoir exercé vos forces sur divers sujets de raisonnement , d'imagination , de sentiment , suivez avec constance le genre auquel vous êtes le plus propre , et auquel la nature elle-même vous destine ; mais ne craignez point d'entrer dans les routes battues. Un orateur fécond découvre toujours de nouveaux trésors dans les mines anciennes. Eh 1 pourquoi hésiterions -nous de travailler encore sur des sujets qui ont été déjà traités «vec succès? Serait-ce parce que nos grands maîtres ont saisi les beautés les plus frappantes,

et qu'en épuisant ces champs, autrefois si fertiles , ils les ont changés en arides déserts ? Soyons iei de bonne foi. Si nous ne connaissions point ces plans lumineux , ces idées originales que nous admirons dans leurs écrits avec tant de Justice, les concevrions-nous de nous-mêmes ? La supériorité des modèles doit enflammer notre émulation , au lieu d'abattre notre courage. Si Bossuet , Bourdaloue , Massillon revenaient sur la terre, pensons-nous que leur génie embarrassé par leurs premiers chefsd'œuvre ne sût pas en enfanter de nouveaux , et que ces immortels orateurs ne parvinssent point encore aujourd'hi à égaler leurs productions ? Du génie et de l'ardeur , et les sujets qui paraissent épuisés recevront aussitôt une nouvelle vie , et l'orateur qui saura encore être original à la suite de ces hommes créateurs , partagera leur gloire dans tous les siècles.

( Maury.) Des panégyriques,

Ehî comment pourrait-on croire que Ton réussirait mieux dans l'éloquence, si l'on choiwssait des sujets moins connus , tandis qu'on voit si rarement des succès dans le genre des

C 38 ) panégyriques , quoique les maîtres de Fart n'aient pas encore parcouru celte carrière avec autant d'éclat que îes sentiers du dogme et de la morale ? La nouveauté des matières qui restent à traiter dans cette partie, aux orateurs chrétiens , n'inspire certainement pas à leur génie des discours plus éloquens. Cette observation prouve que ce ne sont pas des sujets neufs > mais des idées neuves , qui leur manquent pour exceller dans l'art oratoire. Rien n'est cependant plus propre à enflammer l'imagination , que l'auguste ministère de dispenser la louange à ces héros chrétiens dont les exemples honorent notre culte et accusent nos mœurs. Si c'est un grand et beau spectacle d avoir rassemblé des hommes dans un temple pour les instruire de tous les devoirs de la morale , c'est aussi sans doute une bien magnifique institution d'avoir érigé des autels à la vertu, et d'avoir décerné des éloges publics aux saints les plus révérés que la religion propose à l'imitation de ses enfans. Mais les hommes dont la vie, quoique d'ailleurs sans tache, a été cependant obscure , ne fournissent point assez d'alimens à l'éloquence. Il faut s'être rendu célèbre par un génie supérieur ou par des actians éclatantes^, avoir eu une in-

(39) fluence marquée sur son siècle , ou du moins sur son pays , avoir fait époque dans l'histoire de la religion , s'être élevé au-dessus des vertus communes , s'être survécu à soi-même par de grands monumens , et se présenter à la postérité avec une renommée imposante, pour soutenir l'éclat de ces hommages solemnels ; et malgré toute la pompe des . déclamateurs , un saint inconnu n'obtiendra jamais que des panégyriques inconnus comme lui. Le défaut le plus ordinaire de cette espèce de discours , c'est de ne point peindre nettement le caractère de l'homme qui est loué. On se borne en quelque sorte aux extrémités , au lieu de pénétrer dans le fond du sujet ; et la plupart des panégyriques distingués les uns des autres uniquement par le titre, conviennent également à tous les saints du même état , et n'en caractérisent par conséquent aucun. Aussi n'avonsnous encore en ce genre point de recueil qui puisse être cité pour modèle. Les panégyriques de Fléchier, vantés pendant si longtemps comme des chefs-d'œuvre dans les r/te'/{7nV/a^5. des collèges , sont étrangement déchus aujourd'hui de leur ancienne gloire ; ceux de Masslllon sont regardés universellement comme les moins estimables de ses productions ; on y perd sans

cesse de viie le saint que l'orateur veut célébrer , pour suivre les longues digressions d'une morale ordinairement étrangère au sujet , et oa n'y trouve jamais un seul trait à retenir. La négligence des prédicateurs a amené le dégoût du public. Ce genre est assez généralement abandonné ; et à l'exception d'un très-petit nombre de sujets privilégiés auxquels* on ne renoncera jamais , on ne prononce presque plus de panégyriques dans les chaires de Paris^ C'est sur-tout en composant ces éloges sacrés qu'on doit avoir présente à son esprit cette maxime si lumineuse de Boileau : rien nest beau que le vrai. Il est permis d'embellir les faits par des rapprochemens ou par des contrastes , pourvu qu'on se borne à ces innocens artifices de l'éloquence ; mais il est absurde d'affecter une fause admiration que tout le monde apprécie et que personne ne partage Les éloges vagues , les lieux communs , les épithètes accumulées , les sophismes de l'adulation, les exagérations du mauvais goût décèlent l'ignorance ou la mauvaise foi, et écartent aussitôt la confiance de l'auditoire. Que l'orateur se souvienne donc toujours qu'il est assis dans la chaire de vérité ; qu'il est environné d'une foule d'auditeurs instruits ; que tout ce qui cesse

d'être probable devient révoltant ; qu'on ne trompe Jamais impunément l'opinion publique , et que des hommages excessifs avilissent celui qui les rend , sans élever jamais celui qui les reçoit.

Lorsque le sujet d'un panégyrique est fécond en événemens, la morale doit naître du récit historique, sans que les faits soient étouffés sous un amas de réflexions qui se présentent d'elles-mêmes à tous ses auditeurs. Une marche trop didactique serait funeste au discours, dont elle interromprait la rapidité; mais pénétrezvous profondément du caractère et des actions de l'homme que vous célébrez , environnez-le de ses contemporains , et peignez les mœurs de son siècle ; rassemblez , rapprochez tous les détails qui tendent au même but, pour en former vos masses ; classez, pour ainsi dire, les vertus , les talens , les succès , les obstacles, les malheurs que l'histoire présente à vos récits , et vous donnerez ensuite à vos récits toute la vigueur du raisonnement et toute la chaleur de l'éloquence.

Il ne faut point perdre de vue, dans le plan d'un panégyrique, le rapport naturel des faits, afin que le discours , d'ailleurs conforme aux règles de l'art j paraisse le développement du

sujet. On est un peu ctoiiué quand on a lu dans Massillon toutes les circonstances de la mort ou du martyre d'un saint, de voir que l'orateur vous annonce ensuite la seconde partie du même panégyrique. Clctte confusion du plan anéantit l'intérêt du sujet, et l'auditeur, trompé sans cesse par le désordre historique , se retire sans connaître celui dont il vient d'entendre parler avec tant d'emphase. Eh ! qu'estce donc qu'un Eloge qui ne me montre point l'homme auquel il est consacré , et après lequel je suis encore forcé d'aller consulter son histoire, si je veux me former des idées bien nettes de sa vie ? ( Maury.)

Des portraits.

C'est communément dans les panégyriques ou dans les oraisons funèbres , que les prédicateurs crayonnent les portraits des contemporains qui ont été les rivaux ou les émules de l'homme dont on loue les vertus. Ces morceaux sont ordinairement jugés avec d'autant plus de sévérité qu'ils annoncent toujours des prétentions , et l'auditeur ne les écoute point avec intérêt, si une heureuse précision ne les grave aussitôt dans sa mémoire , si chaqut

(43) coup de pinceau ne forme un grand trait , si i'homme qu'on juge n'est déjà célèbre , enfin si l'orateur ne rassemble une foule d'idées dans un très-petit espace. (Maury.)

Des compUmens.

L'usage établi ne permet plus aux ministres de l'évangile d'annoncer la parole sainte en présence des maîtres du monde , sans brûler à leurs pieds quelques grains d'encens. Les rois sont donc bien à plaindre d'être poursuivis par l'adulation jusque dans ces mêmes temples où ils viennent s'instruire de leurs devoirs et s'humilier de leurs fautes I mais les orateurs chrétiens, qui devraient parler alors comme la conscience du coupable , sont bien à plaindre aussi de se ranger eux-mêmes dans la foule des flatteurs. Ce qui doit les consoler sans doute , c'est la certitude que des éloges commandés à celui qui les fait ne sauraient éblouir les grands auxquels on les adresse. Que l'on ne passe cependant jamais les bornes d'une juste louange ; car la religion ne la permet qu'autant que la vérité peut ne la point désavouer. Ah ! que l'on reconnaisse toujours un apôtre ennemi du mensonge jusques dans ces complimcns où l'on se

croit si souvent dispensé d ctre sincère , cl n a- Tilksons poiiitun ministère divin par des éloges exagérés, qui ne sauraient tromper jamais ni le grand qui les méprise , ni l'orateur qui les prononce , ni l'auditoire qui les entend , ni le Dieu qui les Juge. L'adulation déplaît toujours. Louer les princes des vertus qu'ils nont pas, dit le duc de la Rochefoucauld , cest leur dire impunément des iîijurei,, c'est du moins oublier le respect qui leur est dû. Eusèbe nous raconte , dans la f^ie de Constantin , que cet empereur imposa silence à un prédicateur qui eut la bassesse d'imiter dans un sermon la fiction de Virgile sur l'apothéose d'Auguste , en annonçant à Constantin qu'après sa mort il serait associé au Fils de Dieu pour gouverner l'univers.. J'aime dans Bossuel cette franchise noble et brusque avec laquelle il le retient toujours de peur de flatter. On sent dans ses complimens )« ne sais quelle sévérité apostolique , et une répugnance marquée pour l'adulation. Un homme ordinaire qui aurait été chargé de prêcher la profession de madame de la Vallière en présence de la reine Marie 'Thérèse, n'aurait pas manqué de saisir cette occasion pour exalter les vertus de l'épouse de Louis XIV. « Il est » juste, lui dit Bossuet , il est juste , madame ,

(45) » que faisant par votre état une partie si coiisi- » dérable des grandeurs du monde , vous as- » sistiez quelquefois aux cérëmonies où l'on ap- • prend à les mépriser. » L'orateur se renferme ensuite dans son sujet et ne pense plus à cette princesse. Son aversion pour la flatterie est encore plus frappante dans l'oraison funèbre du grand Condé. M. le duc de Bourbon conduisait le deuil à cette lugubre cérémonie, qui fut faite dans l'église de Paris , et Bossuet paraît forcé malgré lui de se souvenir du mérite du fils en déplorant la mort du père. Ce compliment est amené avec un art inimitable. « Comme le » prince donnait des ordres particuliers et de » la plus haute importance, puisqu'il y allait « de sa conscience et de son salut éternel, averti » qu'il fallait écrire et ordonner dans les for- » mes.... Quand je devrais , Monseigneur, re- » nouveler vos douleurs et rouvrir toutes les » plaies de votrecœur,jene tairai pasces paroles ■ qu'il répéta si souvent : qu'il vous connaissait, » qu'il n'y avait sans formalité qu'à vous dire ses » intentions , et que vous iriez encore au-delà. > Monseigneur, qu'un père vous ait aimé, je ne « m'en étonne pas , c'est un sentiment que la ï nature inspire; mais qu'un père si éclairé » vous ait témoigné cette confiance jusqu'au der-

(46) 3 nier soupir ; qu'il se soit reposé sur vous de » choses si importantes , et qu'il soit mort transi quillement sur cette assurance , c'est le plus » beau témoignage que votre vertu pût rempor- » ter. Malgré tout votre mérite , Votre Altesse » n'aura de moi aujourd'hui que cette louange. »

Fénélon n'a Jamais affaibli , en chaire , les saintes maximes qu'il a déposées dans le Télémaque contre les flatteurs. Nous n'avons de lui qu'un seul compliment de ce genre ; on le trouve à la fin du discours qu'il prononça lorsqu'il fit la cérémonie du sacre de l'électeur de Cologne. Ce morceau est également digne de Fénélon , et par la modération marquée avec laquelle il loue , et par le tour oratoire dont il se sert pour justifier la réserve de l'éloge. «Vous » venez d'entendre , mes frères , tout ce que » j'ai dit à ce prince. Eh ! que n'ai-je pas osé « lui dire ? et que ne devais-jepas oser lui dire, )) puisqu'il n'a craint que d'ignorer la vérité ? » La plus forte louange l'honorerait infiniment » moins que la liberté épiscopale avec laquelle » il veut que je lui parle. »

Il est difficile d'employer , dans les compliluens , un style direct , sans paraître , ou exagéré , ou monotone , et sans embarrasser beaucoup le personnage qu'on veut louer. Il vaiit

( 47 ) mieux se renfermer dans une paraphrase de l'Ecrilure-sainte , ou dans une prière à Dieu , ou dans une apostrophe adressée à l'auditoire ; mais, quelque tournure qu'on choisisse, il faut lier le compliment qu'on prononce au sujet qu'on traite , éviter les lieux communs qui ne caractérisent personne , mêler l'instruction à la louange , ou plutôt la faire sortir de la louange elle-même, se bornera un petit nombre d'idées \ives et frappantes , et tâcher de finir j)ar un trait heureux et aisé à retenir.

Bourdaloue n'a jamais excellé dans cette partie , et tous ses complimens sont communs. Il prêcha son sermon sur la conception de la Sainte- Vierge , à Versailles , deux jours après le mariage du duc de Bourgogne, fils du grand Dauphin , qu'on appelait simplement à la cour Monseigneur , avec Adélaïde de Savoie , et dans sa péroraison il rapporta un passage de l'Ecrlture-sainte, dont l'application frappa vivement l'auditoire : les uns trouvèrent cette allusion très-heureuse , les autres jugèrent qu'à force d'être exacte , elle dégénérait en jeu de mots. Après un éloge très - instructif, Bourdaloue parle en ces termes de la jeune princesse : « Voilà , plus que son rang , ce qui me la rend » vénérable , et ce qui me fait dire comme le

(48) » serviteur d'Abraham, Eliézer, lorsque, voyant » pour la première fois l'épouse du fils de son » maître , il s'écria , dans un transport d'ad- » miration et de grâces : Oui , la voici celle que » Dieu a choisie pour être l'épouse du fils de » mon seigneur. Ipsaest mulier quam prœparavit » Dominus Filio Domimi mei. Gènes., 24.

On n'a jamais fait , dans aucun compliment, un usage plus heureux de l'écriture-sainte , que Massillon , dans l'exorde si justement célèbre de son sermon de la Toussaint. Ce compliment est digne de la réputation dont il jouit; mais j'observe que le commencement de ce morceau est visiblement imité et presque copié de Fléchier , qui avait employé le même tour, €n prêchant , le jour de la Toussaint , à la cour de Louis XIV , plusieurs années avant Massillon. Fléchier n'était cependant point l'inventeur de ce compliment ; mais il est permis aux prédicateurs d'être les plagiaires des Pères de l'Eglise; et ce fut dans cette source que Fléchier puisa cette belle idée , dont il ne tira aucun parti. C'est Saint-Augustin qui a paraphrasé le premier les béatitudes de l'évangile , en les appliquant aux empereurs, dans le XXIV% chapitre du livre V^ de la Cité de Dieu. Fléchier ne prit que la fleur de ce beau commentaire ; Mas-

uUon le traduisit tout entier et se l'appropria. Il est si aisé de confronter ces trois morceaux d'éloquence, que je ne les transcrirai point ici, de peur de fatiguer le lecteur par un vain étalage d'érudition. ( Maury. )

Du style direct et du dialogue.

Si l'on excepte les portraits et les complimens , où l'orateur peut , sans déroger , s'abaisser quelquefois aux brillantes recherches du bel-esprit , une maie \igueur'', dont la force fait la beauté , doit animer tous les membres de ses discours. Toutes les fois qu'on parle à des hommes assemblés , il faut les intéresser , et il n'y a que le langage des passions qui frappe la multitude. J'ai souvent observé que dans les lectures de société qu'on fait à la campagne , on choisit plutôt des ouvrages éloquens que des livres d'instruction. La vérité satisfait l'esprit d'un lecteur isolé ; mais dès qu'on est réuni , on veut être ému , et des écrits , d'ailleurs excellens , cessent de plaire quand ils subissent la redoutable épreuve d'être lus à haute voix. INe croyez donc pas faire un livre lorsque vous composez un sermon , gardezvous d'employer jamais les formules languis-

santés d'un écrivain qui parle de sa plume ou de son papier , tandis que je devrais écouter son discours comme une inspiration du moment. Voulez-vous que votre éloquence soit animée , évitez l'ennui du monologue par la vivacité du style direct , conversez sans cesse avec vos auditeurs , et au lieu de vous égarer dans des contemplations abstraites , comme si vous méditiez dans la solitude, parlez à cette assemblée nombreuse qui se réunit autour de vour pour vous entendre. Vous trouverez un bien beau modèle de ce style direct dans l'Instruction familière de Massillon , sur la cérémonie de V Absoute , exhortation admirable qui ne ressemble à aucun autre de ses discours , et où chaque phrase en action est un trait que l'orateur lance sur son auditoire.

Ce n'est pas assez de parler à ses auditeurs , il faut encore les faire parler eux-mêmes , et ajouter aux charmes variés du style direct l'intérêt toujours croissant du dialogue. Les anciens discutaient en dialogues les questions les plus philosophiques ; ces hommes , qui savaient si bien imiter la nature, ne composaient point des livres inanimés pour développer les idées qu'ils avaient recueillies dans leurs méditations ; ils se rapprochaient de la forme du

( i>i ) dirame , ils mettaient en scène quelques amis dont ils rapportaient les conférences ; ils discutaient ainsi les sentimens opposés avec autant de profondeur que d'urbanité; ils choisissaient chaque lecteur pour juge , et cette méthode répand sur les écrits de l'antiquité tous les charmes que l'on goûte en entendant converser un petit nombre de convives éclairés , qui se communiquent leurs pensées dans la douce liberté d'un banquet. Si Platon et Cicéron sont parvenus à échauffer , par le dialogue , des sujets métaphysiques , combien ne doit-il pas donner plus de mouvement et de vie à l'éloquence ? Le dialogue , dans le discours , supplée aux interlocuteurs , rompt la monotonie , fortifie le raisonnement et inspire la confiance, pourvu que l'orateur n'affaiblisse jamais les difficultés qu'il doit se proposer ; car , si l'auditeur peut renforcer l'objection , il ne veut plus écouter la réponse. Rien n'est , d'ailleurs, plus propre à ranimer l'attention que ces suspensions adroitement ménagées pour faire flotter l'auditoire dans une espèce d'incertitude qui dérive d'abord d'un mouvement de surprise, quand l'orateur se fait à lui-même des objections , et qui se change ensuite en curiosité quand il les réfute. J'admire souvent dans

(50 Massîlîon ces tîialogues pressans qui tiennent les auditeurs en haleine au moment où ils pourraient se détacher du discours ; en voici un exemple, que me fournit son sermon sur le mélange des bons et des méchans : « Les justes » ôtent à l'iniquité toutes ses excuses. Direz- » vous que vous n'avez fait que suivre les » exemples établis? mais les justes qui sont » parmi vous s'y sont-ils conformés ? Vous ex- » cuserez-vous sur les suites inséparables d'une » naissance illustre ? vous en connaissez , qui » avec un nom encore plus distingué que le » vôtre, en sanctifient l'éclat. Quoi? la vivacité y> de l'âge ? la délicatesse du sexe? on vous en » montre tous les jours, qui dans une }eunesse » florissante , et avec tous les talens propres au » monde , n'ont des pensées que pour le ciel. » Quoi ? la dissipation des emplois ? vous en 3> voyez, chargés des mêmes soins que vous, et » qui cependant font du salut la principale af- » faire. Votre goût pour le plaisir ? le plaisir est » le premier penchant de tous les hommes ^ et » il est des justes en qui il est encore plus vio- » lent , et qui sont nés avec des dispositions » moins favorables à la vertu que vous. Vos af- 3> flictions? il y a des gens de bien malheureux. » Votre pospérité ? il s'en trouve qui se saucti-

( 53 ) » fient dans rabondance. Votre santé? on vous » en montre, qui, dans un corps infirme, portent » une âme remplie d'une force divine. Tour- V nez-vous de tous les côtés : autant de justes , » autant de témoins qui déposent contre vous. »

( Maury. )

De la chaleur du style.

Plus le dialogue sera fréquent dans un discours , moins les apostrophes y seront nécessaires , et moins on prodiguera cette figure , plus elle aura d'effet. C'est dans les apostrophes que l'orateur doit déployer toute sa véhémence , s'il craint le danger et la confusion de s'échauffer seul. Le sentiment réussit mieux que le raisonnement dans ces instans d'effervescence où l'âme doit s'élancer avec assez d'impétuosité pour entraîner l'auditoire, tantôt par la force des preuves , tantôt par la rapidité des mouvemens. Les apostrophes multipliées décèlent un déclamateur qui ne sait point écrire , qui est troublé plutôt qu'ému , et qui supplée aux transports de l'éloquence par des convulsions affectées. Il est nécessaire sans doute que l'orateur anime ses compositions par cette chaleur de l'âme qui annonce la sensibilité et qui

îa réveille; et s'il est dépourvu dans ses écrits de ces idées ardentes qui viennent du cœur, son langage le plus emphatique ne sera jamais qu'un languissant jargon. Mais si on entendait par le mot de chaleur , les fermentations d'un cerveau exalté, le paradoxe uni au mauvais goût , les apostrophes continuelles , les exclamations inutiles, les hyperboles obscures, enfin un style gonflé de métaphores outrées : ah I préserve-toi de ces écarts, jeune orateur , qui as reçu de la nature l'inestimable présent du génie; crois que le véritable enthousiasme n'est autre chose que la raison échauffée par l'accent des passions , et que l'éloquence n'est point un délire. Yeux-tu savoir ce qui est froid? c'est tout ce qui est exagéré , tout ce qui est vide de senS;, tout ce qui prétend à l'esprit, tout ce qui est écrit sans intérêt ; et sur-tout rien n'est plus froid qu'une fausse chaleur.

C'est à des caractères bien différens que l'on reconnoît le véritable talent de l'éloquence. L'orateur qui le possède sait , sans se montrer jamais commun , être toujours simple ; il évite tout ce qui est ampoulé ^ ou vague , ou affecté , ou obscur , et il sait à-la-fois toucher l'âme et charmer l'oreille. Maître de ses expressions comme de ses pensées, il s'élève , il s'attendrit»^

il se passionne , quand son sujet demande de la noblesse , de la sensibilité ou de la chaleur. Pour écarter de ses discours le ton de la déclamation , il médite longtemps avant d'écrire, car ce n'est jamais à la suite de îa méditation qu'on se livre au luxe des mots. Les sacrifices qu'il fait au goût n'énervent point la force ; ils donnent un nouveau plaisir à l'auditeur , qui fait admirer un tour d'esprit naturel et vrai dans un style sage et sévère. Ce mérite si rare et si digne d'être universellement goûté . perd cependant tout son prix aux yeux de ces hommes que la fausse énergie éblouit, et qui ne sentent plus la nature. On sait que Sénèque trouvait l'éloquence de Cicéron trop simple , et que son disciple JNéron fit dorer les statues de Lysippe.

(Maury.)

Des épiihètes.

Le style manque de plénitude et de foïce , lorsque les mots sont environnés d'épithètes oiseuses. On a observé que dans Tanalyse philosophique des langues , le substantif n'est nen parce qu'il est abstrait, et que l'adjectif est tout parce qu'il est sensible ; mais il n'en est point ainsi dans l'éloquence , ou souvent l'épilhète n'étant point appelée par le mot qu'elle 5uit |

( 56 ) surcharge la période sans fortifier la pensée^ ïoulc épithète inutile doit être proscrite , et l'élocution de l'orateur devient lâche et traînante , quand chaque expression ne concourt point à la clarté du sens , ou du moins au charme de l'harmonie. Il est des discours qui paraissent vides d'idées, quoiqu'ils soient d'ailleurs profondément pensés , parce qu'on pourrait en retrancher impunément la moitié des mots. ' ( Maury, )

De la nécessité de travailler son style.

Effacez vous-mêmes , orateurs chrétiens, ces fastidieux pléonasmes; jugez sévèrement vos productions, et bannissez avec ces expressions insignifiantes toutes ces négligences de style qui ravalent la sublimité des idées. On n'exige pas que tout soit également frappant dans un sermon ; mais on demande que tout soit éga-? lement bien écrit , et que l'éloquence dédommage , par la beauté de l'élocution , du mérite des pensées quand elles sont communes , comme la sculpture supplée par les richesses de la draperie à l'élégance des formes. Il faut des repos pour l'admiration , il en faut sur-tout pour la chaleur ; de sorte que si l'on dit qu'il y

(5?) a plusieurs morceaux très-éloquens dans un isermon écrit avec soin et raisonne avec force, on l'aura suffisamment loué , puisqu'il n'en exsite encore aucun qui soit parfait sous tous les rapports. Aspirez-vous au mérite d'un style pur et élégant , multipliez les copies de vos discours , et ne cessez de transcrire votre ouvrage jusqu'à ce que vous soyez parvenus à vous satisfaire vous-mêmes. Un orateur doit adopter la devise de César , qui croyait n avoir rien fait tant qu'il lui restait quelque chose à faire. Plus on écrit, mieux on écrite et ce n'est qu'en surmontant l'ennui de ces transcriptions réitérées , et que l'on peut déployer dans son style toute la perfection de son goût; aussi très-peu <le gens de lettres font usage de toutes leurs forces , et la plupart d'entre eux, accoutumés à se contenter 'trop tôt, meurent sans avoir jamais connu l'étendue de leur propre talent. ■Les idées accessoires , les beautés de détail, le -sentiment exquis d'un morceau achevé, qu'Horace a si bien défini et si bien senti , quand il l'a appelé, qui me mihi reddat amicum , enfin les tournures élégantes et variées qui font le charme du style , ne se présentent point à l'esprit de l'écrivain dans le premier jet d'un ouvrage, et sont ordinairement le prix d'une

( 53 ) longue correction. Tant qu'il est possible de changer, il est possible de mieux faire ; et c'est le caractère du beau dans tous les arts, de frapper si vivement le spectateur qui l'admire, qu'il ne puisse plus rien imaginer au-delà de ce qu'il voit.

Pour peu qu'on ait l'habitude d^écrire, on distingue aisément ces morceaux qui n'ont point été assez médités ou assez travaillés , et qui sont sortis de la plume de l'écrivain avant d'avoir acquis dans son cerveau la maturité qui leur manque. Cette composition précoce ou négligée se reconnaît aussitôt , non pas , comme on le croit communément , à l'aimable abandon d'une diction trop libre et trop irrégulière dans sa marche, mais à l'embarras de la phrase, dont tous les mouvemens sont roides et contraints. Plus l'écrivain se hâte, plus ensuite le style se traîne ; et quand on dit qu'un écrivain sent le travail, c'est une preuve évidente qu'il n'est point assez travaillé. On n'aperçoit plus la dent de îa lime , lorsque l'acier est bien poli.

(Maury. ]

(59) Des mots heureux.

Qu'on ne m'accuse point d'exhorter ici les orateurs à dessécher leur composition pour épurer leur style. Je sais qu'on affaiblit tout ce qu'on veut perfectionner avec trop de soin, et que l'impétuosité de l'éloquence dédaigne ces recherches minutieuses qui éteindraient , son ardeur ; mais je sais aussi qu'on peut écrire de verve , et corriger ensuite lentement sans refroidir la chaleur primitive , et qu'il est un juste milieu à garder entre l'abus de l'inapplication qui entasse les fautes de goût ^ et l'excès du travail qui amortit les élans du génie.

Un orateur laborieux qui veut mettre la dernière main à ses productions , est toujours récompensé de son travail. Si la correction ne lui suggère point les masses d'un discours, elle l'avertit du moins de ces expressions indignes de la chaire , lesquelles échappent quelquefois dans l'ardeur de la composition , et c'est un avantage bien précieux sans doute dans un genre où l'on prétend avec assez de vérité, qu'un mauvais mot fait souvent plus de tort qu'un mauvais raisonnement ; elle lui inspire des expressions heureuses qui rendent ses idées plus saillantes et ses sentimens plus passionnés. (M.)

Des métaphores.

Pour représenter une idée dans toute son énergie, souvent l'expression \ulgaire ne suffit pas 5 et alors la métaphore devient le mot propre dans le style oratoire. Ce sont les rapports communs à deux objets qui forment la métaphore , lorsqu'ils sont faciles à saisir et qu'ils ne présentent aucune dissemblance frappante. L'éloquence ne saurait exister sans ce langage de 1 imagination. L'oraison , dit Cicéron , doit frapper également l'esprit et les sens de tous les hommes (i j. Or les sens ne sont émus que par la vivacité des images. La nature elle-même, qui est le premier modèle de l'art , inspire les figures les plus expressives aux sauvages , aux enfans et aux hommes de la lie du peuple , quand ils sont dominés par une forte passion. Dumarsais a judicieusement observé qu'on employait plus detropesàlaHalle que dans les Académies. Il est vrai que ces métaphores populaires sont souvent très-inexactes , et qu'un écrivain doit les rendre avec justesse lorsqu'il veut les admettre

(i) Oialio hominum sensibus et mentibus accoramodala. De Oratore , iz , 55.

(Gi )

dans le style élevé. On a cité avec raison comme un exemple bien mémorable de l'abus qu'on peut faire de l'élocution figurée , cet absurde galimatias de Baltliazar Gratian : « Les » pensées partent des vastes côtes de la mé- » moire , s'embarquent sur la mer de l'imagiy> nation , arrivent au port de l'esprit , pour » être enregistrés à la douane de l'entende- » ment. » Il faut sans doute de l'imagination dans l'expression, mais il y faut avant tout de la vérité et du jugement. L'image est fausse quand il y a contradiction dans les termes , comme dans cette phrase : Je remonterai à la base du Cartliésianisme ; elle est incohérente lorsqu'elle peint d'un côté une substance physique, et de l'autre un objet moral; et telle est cette parenthèse ; Je dis donc ( et je reste toujours assis suî* mes principes ) ; elle est puérile et recherchée , dès qu'elle forme une périphrase précieuse et inusitée, comme quand on a appelé les cadrans , les greffiers du soleil ; mais elle devient pittoresque et vraie , quand elle est énoncée avec autant de simplicité que de force; et c'est ainsi que Bossuet peint les besoins du luxe, lorsqu'il dit que tous les arts suent pour le satisfaire.

Quand Bossuet se sort d'une métaphore qui

paraît hasardée, il s'excuse quelquefois, et aussitôt renchérit sur cette première image, qu'il ne trouve ni assez grande ni assez hardie. Vous parlerai-je, dit-il, dans l'oraison funèbre de Marie-Tlién'se , « vous parlerai-je de la » mort de ses enfans ? représentons-nous ce » Jeune prince que les Grâces elles-mêmes sem- » blaient avoir formé de leurs mains. Pardonnez- » moi ces expressions, il me semble que je » vois encore tomber cette fleur. Alors triste mes- » sager d'un événement si funeste, je fus aussi » le témoin , en voyant le Roi et la Reine , d'un » côté, de la douleur la plus pénétrante , et de » l'autre , des plaintes les plus lamentables , et » sous des formes différentes je vis une afflic- » tion sans mesure. »

Une idée qui serait commune sans la hardiesse d'imagination qui donne quelquefois des sens aux êtres inanimés, devient intéressante sous le pinceau d'un orateur ou d'un poète. Lorsque Racine a montré toute l'audace du style poétique dans ces vers qui paraissent si simples au premier coup-d'œil.

Non, vous n''espérez plus de me revoir encor, Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector !

il pouvait dire sans briser la mesure : Non, Je n espère plus , etc. Mais qui ne sent combien

(03 ) celte exclamation eût été moins attendrissante dans la bouche d'Andromaque ? L'éloquence , je le sais , a des droits moins étendus que la poésie ; celle-ci est dispensée , selon la judicieuse observation de Boileau , de toutes les formules d'excuse auxquelles la prose est assujétie : pardonnez cette expression; pour ainsi dire ; si j'ose parler ainsi , etc. ; cependant on trouve souvent dans les grands orateurs des métaphores qu'on oserait à peine hasarder en vers ; ces figures sont tellement fondues dans le style , qu'on ne les remarque presque point ^ la lecture. Massillon eût sans doute étonné Hacine , lorsqu'il dit dans son sermon sur le mélange des bons et des médians : « Le juste peut » avec confiance condamner dans les autres ce » qu'il s'interdit à lui-même : ses instructions * ne rougissent pas de sa conduite. ^Racine eût admiré cette autre métaphore qu'on trouve dans le même discours : « Les courtisans de Se- » décias accusaient les larmes et les tristes prédic- » lions de Jérémie sur la ruine de Jérusalem , » d^un secret désir de plaire au roi de Babylone, » gui assiégeait cette ville infortunée. »

( Maury. )

Des expressions techniques.

Ne confondons jamais avec cet éloquent langage de rimagination , ces mots technique» qui ne sauraient appartenir qu'à la nomenclature des sciences. IMalheur à un orateur quand il faut être savant pour l'entendre! Ce n'est point pour étonner par l'étalage de son érudition qu'il parle à une multitude assemblée ; c'est pour l'émouvoir , c'est pour l'attendrir , et il s'écarte de son but s'il préfère ces exprès-^ sions abstraites et intellectuelles que le vulgaire ne comprend point , à ces expressions sensibles et brûlantes qui produisent une impression générale. Un orateur chrétien est encore plus redevable à ses auditeurs de cette simplicité d'élocution sans laquelle il n'y aura jamais de véritable éloquence. Tous les hommes sont obligés de pratiquer les lois de la religion ; il est donc juste qu'ils puissent tous entendre le ministre qui les annonce. Mais , répétons-le encore une fois , les devoirs du zèle sont en ceci , comme dans toutes les autres parties de la prédication , inséparables des règles de l'art. Désirez-vous d'être éloquent , soyez simples , }e ne dis pas assez, familiers dans vos discours -y

(G5) VOUS ne trouverez pas un seul mot scientifique dans les grands maîtres du siècle de Louis XIV. Rejetez donc, à leur exemple, toutes ces expressions bizarres qui cacheraient vos pensées au lieu de les énoncer , et n'élevez point de nuages entre la vérité et votre auditoire. Quinlilien éclaircit ce précepte de goût par une comparaison très-ingénieuse , quand il dit que les ora-^ teurs doivent regarder les mots d'une langue comme des pièces de monnaie dont il ne faut pas se charger lorsque le peuple ne les reçoit point. ( Maury.)

De la noblesse du style.

Cette popularité d'élocution ne dispense ce-pendant point un orateur chrétien de n'employer jamais que des expressions nobles. Rien n'est plus opposé à la dignité du ministère que les mots bas , les allusions indécentes ou les images obscènes. Cicéron descend à des peintures dégoûtantes dans ses accusations contre Verres^ et dans les détails de l'intempérance de Marc-Antoine. Massillon^, dont le langage est ordinairement très-réservé , n'a point assez respecté les bienséances de la chaire , dans son Panégyrique de sainte Agnes. Le style le moins noble a pourtant sa noblesse, dit Boileau; et à plus forte raison, le style oratoire, le plus

noLlc, et, par-là même, le plus difficile de tous. Le moyen, en effet, de se soutenir sans effort à la hauteur de l'éloquence, dans une langue qui abonde en expressions et en tournures ignobles, et dont le oaractère est tellement asservi au talent de l'écrivain , qu'on ne peut ni l'écrire comme on la parle, sans trivialité, ni la parler comme on l'écrit , sans pédanterie ! Néanmoins cette même langue obéit très -heureusement au génie, et sait également s'abaisser et s'élever quand on s'approprie toutes ses richesses.

L'éloquence partage avec la poésie l'heureux privilège de revêtir d'expressions nobles des images qui sans cet artifice ne sauraient ap- ■partenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent d'allier les récits les plus populaires à la majesté de'ses discours. Le songe de la Valatine eût embarrassé sans doute tout autre orateur , et il faut avouer que l'histoire d'un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère j n'était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre , où l'idée seule d'un songe ne semblait guère pouvoir être admise.' Bossuet lutte contre la difficulté, et d'abord il imprime un respect religieux à son auditoire. « Ecoutez, » s'écrie-l-il , et prenez garde sur-tout de n'é- » coûter pas avec mépris l'ordre des avertisse-

* mons divins et la conduite de la grâce : Dieu , » qui lait cnlendro ses vérités gous telles 0 figures qu'il lui plaît , continue à instruire la » Princesse comme autrefois Joseph et Salo- » mon ; et durant l'assoupissement que l'ac- B cablement lui causa, il lui mit dans l'es- » prit cette parabole si semblable à celle de » l'évangile ; elle voit paraître ce que Jésus- » Christ n'a pas dédaigné de nous donner » comme une image de sa tendresse , une » poule devenue mère, empressée autour de » ses petits qu'elle conduisait. » Voyez avec quel art Bossuet rapproche toutes ces allégories d'une imagination brillante , le songe de Joseph, celui de Salomon, la parabole de C Evangile ^ et par ces ornemens accessoires vous prépare à entendre sans surprise le récit d'un rêve où il n'est question que d'une poule dont il était presque ridicule de parler. Pvien ne prouve mieux que cet exemple , qu'un habile écrivain parviendra toujours à adapter au style de l'éloquence tout ce qu'on pourrait raconter dans la familiarité de la conversation.

Dans cette même oraison funèbre, Bossuet n'hésite point de répéter des locutions vulgaires , qu'un orateur médiocre eût rejetées de cet éloge, sur lequel néanmoins elles répandent

le plus touchant intérêt ; il dédaigne toutes les périphrases qui aUéreraient la simpHcité naïve du trait qu'il veut faire admirer; mais il déploie l'autorité la plus imposante de son ministère , et on voit bien que ce n'est pas faute de goût qu'il descend à ce langage familier. » On ne peut retenir ses larmes , dit-il , quand ». on voit cette princesse épancher son cœur » sur de vieilles femmes qu'elle nourrissait. » Otons vilement , disait-elle , cette lionne femme » de L'étahle ou elle est, et mettons-la dans un de » ces petits lits. Je me plais à répéter ces pa- » rôles , malgré les oreilles délicates ; elles » eflfacent les discours les plus magnifiques , et » je voudrais ne plus parler que ce langage. *. Malheur à moi , si dans cette chaire j'aime V mieuxme chercher moi-même que votre salut, » et si je ne préfère à mes inventions, quand » elles pourraient vous plaire , les expériences » de cette Princesse qui peuvent vous con- » vertir. Je n'ai regret qu'à ce que je laisse. »

On a droit de tout dire quand on sait se relever par un langage si majestueux. Il ne reste donc plus aucune excuse à ces orateurs dont le style est abject et rampant dans des détails beaucoup moins communs. Or échoue contre cet écueiî, quand on s'arrête aux désor-

d'res de chaque condition , au lieu d'attaquer les \îccs communs à tous les hommes. Dès qu'un prédicateur cesse de généraliser la morale, il ne peut plus parler à ses auditeurs une langue qui les intéresse tous, et une partie de l'assemblée se réjouit de se voir épargnée, tandis que l'autre est accablée des reproches les plus amers. Tout est noble dans la peinture des di^ verses passions qui agitent le cœur humain , et tout est bas dans l'histoire des excès particuliers aux diiiérens états qui partagent la société.

( Maury. )

Des transitions.

Moins vous multiplierez ces détails extérieurs qui n'ont entre eux aucune relation, plus votre discours sera un , plus les parties en seront liées et les idées suivies. Cet art des transitions est aussi difficile à être soumis à des règles qu'à être réduit en pratique. On cite avec raison comme un chef-d'œuvre en ce genre VHistoirc des Variations , où le grand Bossuet rassemble toutes les branches de son sujet par le seul lien de sa logique, et rapproche ainsi sans confusion les questions les plus abstraites et les plus disparates. Les transitions qui ne sont fondées que sur le méca-

( 7- ) nisiiie du slyic, et qui ne cousisteiit que dans une liaison fictive entre le dernier mot du paragraphe qui finlt^ et le premier mot du paragraphe qui commeRce , ne sont point, à proprement parler, des transitions naturelles, mais des rappruchemens forcés. Les véritables transitions oratoires sont celles qui suivent le cours du raigoîinement ou du sentiment, sans contrainte et presque sans art, et dont l'auditoire ne s'aperçoit point ; celles qui unissent les masses , au lieu de suspendre seulement quelques phrases les unes aux autres ; celles qui enchaînent tout le discours j et n'obligent point le prédicateur de faire un nouvel exorde à chaque sous-division que lui présente son plan ; celles que le développement des idées place, pour ainsi dire, à l'insçu de l'orateur, avec ordre et méthode; celles qui s'appellent et se correspondent par une analogie inévitable, et non par une rencontre imprévue ; celles , enfin , que la méditation engendre en iuspirant de grandes pensées , et non celles que la plume fournit en recherchant des rapports combinés. Des idées jettes et précises se prêtent mutuellement à des transitions faciles et heureuses. Les pierres bien taillées , dit Cicéron , s unissent d'elles^ mêmes et sans le secours du ciment.

( 7« ) Du style nombreux.

Si l'élocution saiilillante , si les phrases courtes, enfin si les petites idées ne peuvent jamais se lier étroitement , hâtons-nous de les rejeter d'un discours oratoire. Un style coupé et sententieux ne fera jamais de puissantes impressions sur la multitude. L'éloqiîence demande un genre de diction étendu , grand , sublime , pour développer les mouvemens de l'âme et pour donner à la pensée toute son impulsion. Quiconque recommence à penser de ligne en ligne , est toujours froid , lent, monotone et superficiel. Le sublime n'est autre chose que ce que le génie découvre au-delà des idées ordinaires. Creusez donc vos pensées; ne vous arrêtez point à ramasser des grains brillans de sable sur ce terrein qui couvre une mine d'or; élancez-vous par-delà les conceptions vulgaires, et vous trouverez le vrai sublime entre ce qui serait commun et ce qui serait exagéré. Libre dans votre marche, ne *vous renfermez point dans les limites étroites de ces phrases incises qui tombent à chàfjue instant avec l'idée qui expire, et déployez dans leur vaste étendue ces formes nombreuses et

(70 imposantes qui donnent à l'éloqptience sa force ,. son élévation , sa véhémence et sa grandeur.

Sans le nombre périodique le style est sourd et sans harmonie, et un orateur chrétien ne doit point dédaigner de plaire à ses auditeurs par une mélodie qui les rende plus attentifs à ses instructions, et qui par-là fasse concourir les agrémens de l'art au succès de son ministère. Nos grands maîtres ont souvent déployé dans les chaires chrétiennes le beau talent de peindre parles sons, et de former des images d'harmonie imitative que la poésie égalerait à peine. Bossuet voulait dire dans l'oraison funèbre de Le Tellicr , que ce magistrat avait rendu le dernier soupir en récitant ce verset du psaume ; Misericordias Domini in œternum eantabo , etc. , et voici comme l'orateur rendit, pour ainsi dire, présente à tout son auditoire cette circonstance de la mort du chancelier : » Ravi de pouvoir pousser ses réconnaissances » Jusqu'au dernier soupir , il commença » l'hymne des divines miséricordes. Je chan- » teraiy dit-il , éternellement les miséricordes du j) Seigneur j il expire en disant ces mots , et » continue avec les anges le sacré cantique. » Voici une autre image non moins sublime du même orateur pour représenter la retraite pro-

(73) fonde dans laquelle s'ensevelit madame de la Vallière , au couvent des Carmélites i « D(';çue » par la liberté dont elle a fait un mauvais » usage, 1 ame songe à la contraindre de toute » part. Des grilles affreuses , une retraite pro- » fonde, une clôture impénétrable , une obéis- » sance entière , toutes les actions réglées ,

* tous les pas comptés , cent yeux qui nous » observent ; encore trouve-t-elle qu'il n'y en

* a pas assez pour l'empêcher de s'égarer; elle » se met de tous côtés sous le joug , elle se » met des bornes de tous les côtés; et ainsi » resserrée de toutes parts, elle ne peut plus res-

* pirer que du côté du ciel. » Cette dernière image, ainsi préparée, épouvante l'imagination, et on croit voir madame de la f^allière descendue comme dans un abîme d'où elle ne peut plus contempler que Dieu.

C'est le génie seul qui forme ces grands tableaux , et l'art de les produire est au-dessus des règles; mais il n'en est pas moins vrai que les préceptes du goût sont souvent utiles à l'orateur en lui développant les grands secrets de l'harmonie. INe t-erminez jamais vos phrases par des monosyllabes, à moins qu'ils ne soient assez sonores pour frapper l'oreille et soutenir la chute de la période. Gardez-vous de multiplier les mots dont les terminaisons uniformes

ÎDlroduiseiit des coiisonnances, ou plutôt des rimes que la prose doit rejeter. Yous trouverez dans le matériel de chaque langue une espèce d'harmonie mécanique dont on ne saurait trop faire usage. Ainsi, dans la langue française , les e muets sont une source trèsabondante de mélodie ; et plus ils sont en grand nombre dans les désinences des mots dont la période est composée, plus l'oreille est satisfaite , et plus le style est harmonieux. Me sera-t-il permis d'ajouter à cette observation familière à tout homme qui écrit, une autre réflexion que j'ai souvent faite dans mes lectures ? Il me semble que le style devient plus harmonieux lorsque les repos de chaque phrase sont alternativement variés par des terminaisons masculines et féminines. Tous nos grands orateurs ont observé cette loi , peutêtre sans y penser, et avertis seulement par l'oreille. L'art d'écrire tient souvent à de si petites précautions, que rien n'est minutieux en ce genre. Massillon sur-tout s'est conformé si fidèlement dans tous ses discours à la méthode dont je parle, qu'il me paraît presque impossible qu'il ne l'ait point recherchée à dessein. Je n'en citerai ici qu'un exemple pris au hasard : c'est le tableau du juste mourant , dans son sermon sur la mort du pécheur.

(75) » 11 me semble que le jusle est alors comme » un autre Moïse mourant sur la montage » sainte, où le Seigneur lui avait marqué son B tombeau. Avant d'expirer il tourne la tête » du haut de ce lieu sacré , et jetant les yeux » sur cette étendue de royaumes , qu'il vient » de parcourir et qu'il laisse derrière lui, y » retrouve les périls innombrables auxquels il » est échappé, les combats de tant de nations » vaincues, les fatigues du désert, les embû- » elles de Madian , les murmures et les ca- » lonmies de ses frères , les rochers brisés , » les difficultés des chemins surmontées, les » dangers de l'Egypte évités, les eaux de la » mer Rouge franchies; et touchant enfin au » terme heureux de tant de travaux , et saluant » enfin de loin cette patrie promise à ses pères, » il chante un cantique d'actions de grâces, » et regarde la montagne sainte où il va ex- » pirer, comme la récompense de ses travaux 9 et le terme heureux de sa course. » Il est bien difficile de croire que Massillon écrive ainsi par hasard; et quiconque lira les discours de cet orateur avec attention, trouvera beaucoup d'art , ou du moins de bonheur, dans le choix de ces terminaisons si constamment et si régulièrement variées. ( Maury.)

( 76 ) De ta variété dans le style.

Si la variété est nécessaire jusque dans \esterminaisons des mots, elle est bien plus indispensable encore dans le cours des idées. Des tournures monotones supposent toujours des pensées lâches. Etes-vous embarrassé pour varier vos périodes", quittez la plume , revenez à la méditation , et chaque trait aura bientôt son caractère et sa physionomie; les répétitions des mêmes formules au commencement de chaque nouvel alinéa , réussissent toujours dans le style de la chaire; mais c'est précisément dans le développement de ces morceaux de détail qu'il importe de changer les expressions, les figures et les couleurs , de phrase en phrase, si l'on veut préserver ses auditeurs de l'ennui qui accompagne l'uniformité. Les Sermons de M. l'Abbé Poulie, que nous avons entendus avec tant de plaisir, méritent d'être cités d'avance comme des modèles admirables de l'art oratoire. Ce qui distingue principalement le style de ce célèbre écrivain , c'est cette inépuisable fécondité d'une imagination brillante , qui varie sans cesse ses tableaux , ses mouvemens, son langage, et qui, montrant à

chaque instant le génie de l'orateur 50ii5 des forme? divfrses. n'altère cependant jamais la simplicité qui est inséparable du vrai talent.

(MAcra-.)

De la Clarté.

Gardons-noiis toutefois de sacrifier la clarté à la variété . et ne devenons point obscurs et inintelligibles a force de chercher des équlTalens . des synonymes et des périphrases pour éviter la répétition des expressions ou des tournures. On ne parle que pour être entendu. Les Grecs, dont la langue peignait à l'esprit et souvent aux yeux le sens . et , poiir ainsi dire , les fonctions de chaque mot . appelaient la voix, tuniièrc. Denys d'Haltcaniassc comparait Dc~ vwsifùtie à un brasier allumé au milieu des places publiques d'Athènes pour éclairer et échauller un peuple également aveugle et froid sur ses véritables intérêts. Ttlle doit être , en eiict , la partie de i'Lloquence. qu'elle frappe indistinctement tous les esprits : il faut que Torateur se demande sans cesse, non quand il crée , mais quand il revoit ses productions ; quai-jevouUi df'j'e? Vai-jc dit? Plus l'expression est simple, plus elle est claire, et cette simplicité double toujours sa force. C'est îe goût qui in-

clique la propriété du mot, et c'est la propriété fie l'expression qui en fait la clarté ; mais il faut être profondément instruit pour donner de la clarté aux idées. L'écrivain qui est obligé d'apprendre à mesure qu'il compose, est ordinairement obscur; celui, au contraire, qui a laissé longtemps mûrir ses connaissances , est assez maître de son sujet pour écarter de son style l'équivoque , l'amphibologie et la déclamation. L'obscurité vient de l'ignorance quand la phrase est vide de sens , de la prétention quand l'expression est recherchée , delà négligence quand il y a de l'embarras dans la pensée , et du mauvais goût quand le mot est encore plus abstrait que l'idée. Le style de l'éloquence sacrée doit être net et en quelque sorte transparent, et la rapidité du débit, qui ne laisse jamais le loisir de l'examen , exige dans un sermon toute la clarté du langage le plus familier. (Maury.)

Des Traits frappans.

La clarté ne nuit jamais ni à la profondeur , ni à l'énergie , et plus un trait est fi^appant , plus l'expression doit être lumineuse. On aime; à trouver dans un sermon quelques-unes de ces idées grandes et neuves dont on est ravi , comme si l'on venait de les créer soi-même ;

(7!)) car la vérité entre si miturcllemenl dans l'esprit , dit Fontenelle 3 que quaiid on t'apprend pour la première fois 3 il semble qu'on ne fasse que s'en souvenir. Tel est le sentiment que l'on éprouve en lisant ce morceau sublime de Bossuet : « Dieu J9 se moque dans les livres saints des idoles qui » portent le titre de dieux. OIl sont vos dieux , » dit-il aux peuples , ces dieux dans lesquels vous » avez mis votre confiance ? qu'ils viennent à votre » secours^ et qu'ils vous protègent dans vos besoins. » Remarquez, mes frères , que ce grand Dieu, » ce Dieu véritable , et seul digne par sa bonté » de la majesté de ce titre, a dessein de nous » faire entendre que c'est une indignité insup- » portable de porter le nom de Dieu sans sou- » tenir un si grand nom par de grands bienfaits. » Cette noble idée de puissance est bien éloi- B gnée de celle que se forment dans leurs esprits » les puissans du monde ; ils s'imaginent que » leur grandeur éclate plus par des ruines que » par des bienfaits : de-là les guerres , de-là » ks carnages , de-là les entreprises hautaines » de ces ravageurs de provinces que nous appe- » Ions conquérans. » Telle est encore l'admiration qu'a inspirée à toute la France ce beau trait de l'oraison funèbre de Louis XV, par M. de Beauvais , évêque de Senez , qui jouit d'une ré-

putalion aussi éclatante que bien méritée dans le genre de l'éloqucnee chrétienne. « Le peuple » n'a pas sans doute le droit de murmurer ; mais » sans doute aussi il a le droit de se taire , et son » silence est la leçon des rois. » (Maury.)

Des Lieux communs.

De pareils traits vivifient un sermon et laissent dans l'esprit de l'auditeur une impression ineffaçable. Plus on les multiplie dans un discours, plus on s'élève au-dessus de ces écrivains diserts dont les productions , dénuées de génie , ne sont qu'un amas de lieux communs. Par lieux communs J'entends les détails vagues qui appartiennent indifféremment à tous les sujets ; car chaque sujet a ses lieux communs, qui en deviennent les idées propres dans la bouche d'un orateur énergique et original. Entrez dans une église au milieu d'un sermon , si dans une minute vous ne distinguez point l'objet du discours ; si vous êtes obligé d'attendre la fin d'une division pour pénétrer le dessein du prédicateur^ prononcez hardiment qu'il s'égare dans un labyrinthe de lieux communs, qu'il n'a point composé par inspiration, et qu'il s'est tourmenté pour suppléer par l'a-

(8. ) bondancc des mots à la stérilité des idées. Aussi, que trouvcrez-vous dans son intarissable loquacité? des réminiscences fastidieuses ou des conceptions bizarres , des plagiats ou des imitations, une incurable facilité à débiter des phrases en laissant toujours l'esprit vide, de tristes preuves d'une indigente médiocrité dont on ne peut rien attendre , et des discours dont on connaissait tous les détails avant de les avoir entendus ; delà ces énumérations fréquentes , qui ne sont qu'une redondance de paroles quelquefois aussi éblouissantes au débit qu'insipides à la lecture. Cette figure puérile a été longtemps applaudie par un grand nombre d'auditeurs, qui regardaient comme le plus sublime effort de l'esprit humain le mécanique talent de rassembler dans une période des substantifs accumulés , des épithètes entassées , des oppositions rapides, des antithèses saillantes , des métaphores communes ou forcées , l'écho des répétitions , l'affluence des synonymes, la symétrie des rapports ,

le reflet des contrastes ; mais on a enfin

compris que ce ramage fatigant n'était point la véritable éloquence , et on s'en est dégoûté. Méfiez-vous de ces longues énumérations qui coûtent tant d'efforts à votre mémoire , et que vous oubliez aussitôt ; car au moment où l'ora-

tcur éluùie un sermon, il en est lui-même le premier Juge, et l'expérienec lui apprend tous les jours que les morceaux qu'il a le plus de peine à apprendre , ne méritent presque jamais d'être appris. ( Maury.)

Des préparations oratoires.

Des raisonnemens suivis se gravent plus aisément dans la mémoire que ees amas de mots vides d'idées , surtout lorsque les développemeus de l'éloquence sont amenés par le tissu des preuves. Cet art si difficile et si nécessaire des préparations] oratoires décide toujours de l'effetd'un sermon. Un trait soudainn'est qu'une saillie brusque : s'il est bien préparé , il devient un mouvement sublime. Qu'il me soit permis de rendre ici ma pensée plus sensible par une comparaison. Vous vous promenez seul à la campagne un jour d'été; vous vous abandonnez tour-à-lour aux sentimens divers que vous inspirent l'aspect des champs et le silence delà nature; et tandis que votre esprit est plongé dans ces douces rêveries , vous entendez tout-à-coup le tonnerr.e qui éclate dans le lointain. Ce bruit vousétGuned'abord;ccpendantIeciel est serein, l'air est calme, tout est tranquille autour de

Vous , et celte prcmicro impression de terrent s'eiraceaussilôtdevotrcesprit;mais que l'horizon se rétrécisse etse ferme par des nuages sombres, que le soleil disparaisse , que l'ouragan roule des tourbillons de poussière , que l'éclair brille, que l'atmosphère s'enflamme, et qu'ensuite la foudre gronde sur votre tète, vous serez consterné , et votre âme, préparée par des émotions graduées , sentira plus vivement alors les secousses de ces longs ébranlemens. Il en est de même dans l'éloquence : il faut , par une foule d'idées accessoires , disposer de loin les esprit? à partager tous les transports de compassion ou d'effroi, de joie ou de tristesse, d'amour oit d'indignation , dort vous êtes vous-même agité. Le coup part trop tôt , si le trait ne trouve les cœurs amollis pour s'y enfoncer sans obstacles. Bossuet veut-il vous donner une haute idée du courage avec lequel la reine d'Angleterre lutta contre tous ses malheurs ? ses récits vous étonneraient, s'ils étaient amenés sans art; mais ils vous transportent quand ils sont précédés par cette image sublime : « Comme une colonne » dont la masse solide parait le plus ferme appui » d'un temple ruineux , lorsque ce grand édifice » qu'elle soutenait fond sur elle sans l'abattre ; » ainsi la reine se montre le ferme soutien de

(84 ) » l'état , lorsqu'après en avoir porté longtemps » le faix , elle n'est pas même courbée sous sa » chute. » Votre esprit , frappé de ce spectacle que l'orateur a su vous présenter , voit alors la reine d'Angleterre constamment élevée audessus de ses adversités , et votre imagination se retrace sans cesse à elle-même cette colonne qui reste debout au milieu des débris dont elle est environnée. ( Maury. )

Des précautions oratoires.

Outre ces préparations qui donnent du relief aux grandes idées, il est aussi des précautions oratoires qu'il ne faut pas négliger. Précautions de modestie, pour se concilier la bienveillance ou la confiance de son auditoire. Précautions de condescendance , pour excuser des idées qui paraîtraient trop hardies, si elles heurtaient brusquement les préjugés qu'on veut combattre. Précautions de discrétion ; affectez de ne point oser accuser vos auditeurs de certains excès dont ils ne sont que trop coupables , et que les remords de leurs consciences aillent encore plus loin que les reproches de votre zèle. Développez-vous des vérités arriéres , dit Cieéron , il faut que vous paraissiez y avoir

(85) été contraint. Précautions de convenance; jetez un Yoile sur les détails que vous devez indiquer sans les approfondir. Bossuct ne veut pas dire en termes formels , dans son oraison funèbre de la Reine d'Angleterre , que Charles I est mort sur un échafaud ; mais pour rappeler cet événement , il fait une application de génie : il se contente de mettre dans la bouche de la Reine ces paroles du prophète Jérémie , qui seul, dit-il, est capable d'égaler les lamentations aux calamités : Voyez, Seigneur , voyez mon affliction. Mon ennemi s'est fortifié , et mes en fans sont perdus. Le cruel a porté sa main sur ce qui m'était le plus cher. La royauté a été profanée , et les princes sont foulés aux pieds. Laissezmoi ; je pleurerai amèrement : ri entreprenez pas de me consoler. Précautions de goût; écrivez selon votre talent , et quelquefois contre votre talent. Est-ce l'onction qui vous caractérise ? craignez d'être languissant et monotone. Estce l'énergie qui vous plaît ? préservez*vous de l'obscurité et d& l'enflure. Voyez l'excès vers lequel penche votre esprit , et travaillez à l'éviter. Précautions dans les chutes des phrases , et sur-tout des alinéa : l'auditeur vous juge toutes les fois que la fin de votre période lui laisse un instant de repos , et son attention se

(86) relâche, si vous négligez de terminer vos masses par des idées lumineuses ou par des images frappantes. Enfin précautions de courage : il est des sujets qui présentent desécueils où l'on Vous attend avec autant d'impatience que de sévérité. Jetez -vous d'abord au milieu du danger pour mieux déployer les forces dé votre génie, et attaquez en vous défendant. Ce péril auquel on s'expose, donne à l'éloquence une chaleur d'enthousiasme qui l'élève au-dessus de ses raouvcmens ordinaires.

On voit que dans ces occasions périlleuses la grande précaution d'un orateur consiste à n'en prendre aucune et à suppléer à l'adresse par la force; mais c'est une excellente méthode de choisir un tour fin et ingénieux , pour faire entendre ce qu'on ne peut pas dire. L'hypothèse est très-propre à donner ce ressort à l'éloquence. Cicéron emploie souvent cette figure dans ses plaidoyers , et principalement dans ses Verrines, où il imagine à chaque instant des suppositions plus frappantes que les faits , pour rendre les exactions de Verrh odieuses au peuple romain. Bossuet, que je cite sans cesse, parce que je ne connais point de meilleur modèle , a fait un usage admirable de l'hypothèse dans son oraison funèbre de Le TelliçTy

C«7) et on ne saurait lire ce morceau sans émotion : » Dormez votre sommeil, riches de la terre , " et demeurez dans votre poussière. Ah 1 si » quelques générations , que dis-je ! si quel- >) ques années après votre mort vous reven niez , hommes oubliés au milieu du monde, » vous vous hâteriez de rentrer dans vos tom- » beaux pour ne point voir votre nom terni , » votre mémoire abolie, et votre prévoyance r> trompée dans vos amis et dans vos créatures, » et plus encore dans vos héritiers et dans » vos enfans. Est-ce donc là le fruit du tra- 0 vail dont vous vous êtes consumés sous le » soleil? » Mauuy. )

De l'Eguïsmc du style.

Comptons encore parmi les précautions oratoires l'attention de ne jamais parler de soi dans les chaires chrétiennes. Fléchicr, qui, en composant l'oraison funèbre de Turenne , s'est placé au premier rang des orateurs , quoiqu'il n'y développe point le grand caractère de son héros dans sa vie privée , et que ce discours soit d'ailleurs fort au-dessous des chefs-d'œuvre de Bossuct, Fléchicr nous fournit , dans une Lettre qui est imprimée à la tète de ses Oraisons fumbrcsy uu singulier exemple d'égoïsmc et de va-

( 88 ) iiité; il fait lui-même son portrait dans celle Lettre , et l'on croirait qu'il envoie à son ami les matériaux d'un panégyrique ; ou plutôt c'est un éloge tout fait, dans lequel il forme des antithèses brillantes du récit et du contraste de ses divers mérites. Voici comment Fléchier se peint dans ce morceau : « 11 a, dit-il, un carac- » tère d'esprit capable de tout ce qu'il entre- » prend ; pour son style , la nature y approche » de l'art , et l'art y ressemble à la nature. On » ne peut rien ajouter à ce qu'il écrit sans y i> mettre du superflu, et l'on n'en peut rien » retrancher sans ôter quelque chose de né- » cessaire. Il sait jeter quelques grains d'en- » cens odoriférant qui récrée et n'étourdit paa ; » aussi n'en reçoit-il pas qui ne soit aussi fin » que celui qu'il donne. On voit dans ses yeux » je ne sais quoi qui répond de son esprit ; enfin » il vaudrait mieux s'il pouvait s'accoutumer au » travail , et si sa mémoire un peu ingrate , sans » être cependant infidèle , le servait aussi bien » que son esprit ; mais il n'y a rien de parfait » au monde , et chacun a ses endroits faibles. » Il serait à désirer , pour la gloire de Fléchier , que la postérité eût ratifié ce jugement qu'il portait de lui-même.

Il n'eit point à craindre, sans doute, que

(89) jamais un orateur chr(5lien se permette en chaire un égoïsme si déplacé. 11 est toujours dangereux de parler do soi à une grande assemblée ; on évite même ce ridicule dans les sociétés un peu nombreuses, et il me semble que c'était le bon goût , autant que l'humilité chrétienne , qui avait banni le moi des écrits de Port-Royal. L'abbé de Fleury dit que l'historien lui-même doit se cacher dans sa narration , « en sorte que » le lecteur n'ait point le loisir de penser si les » faits sont bien ou mal écrits, s'ils sont écrits, » s'il a un livre entre les mains , s'il y a un au- » teur au monde. C'est ainsi qu'Homère écri- » vait. » Or , s'il n'est pas permis à un historien de chercher à être remarqué dans ses récils , un prédicateur doit être bien plus attentif sans doute à se faire oublier de son auditoire ; mais il est des occasions où un orateur devient luimême le sujet d'un raisonnement qui intéresse la multitude , et alors il peut parler de lui , sans être personnel. Où pourrais-je trouver un plus bel exemple pour éclaircir ce précepte , que ce morceau de Fontenelle , dans son Traité du Bonheur^ ouvrage écrit avec une précision lumineuse et profonde, et où les idées occupent beau coup plus d'espace pour le lecteur que pour l'auteur? « D'abord il faut examiner, pour ainsi

(9°) » dire , les titres de celui qui prétend ordonner » de notre bonheur. Pourquoi cette dignité que » je poursuis m'est-elle si nécessaire? c'est qu'il » faut être élevé au-dessus des autres. Eh 1 pour- » quoi le faut-il? c'est pour recevoir leurs res- » pects et leurs hommages ; et que me feront ces » hommages et ces respects? ils me flatteront » très-sensiblement; et comment me flatteronl- » ils, puisque je ne les devrai qu'à ma dignité » et non pas à moi-même? » En s'appliquant ainsi à lui-même une maxime générale, l'orateur chrétien raisonne au nom de son auditoire ; tout autre égoïsme lui est interdit. Bossuet me touche, quand il parle de ses cheveux blancs; Bourdaloue me pénètre d'un saint respect , lorsqu'il fait l'apologie de son Sermon sur l'Impureté, dans, son Homélie de la Madeleine ; mais c'est le privilège de ces grands maîtreS;, de se jeter dans de pareilles digressions, et encore ne se les permettent-ils jamais sans nécessité et sans une vigueur de génie qui fait tout excuser. (Maury.)

De Bourdaloue.

Ce qui me plaît, ce que j'admire principalement dans Bourdaloue , c'est qu'il se fait oublier lui-même ; c'est que , dans un genre trop souvent

( 9' ) livré à la déclamation , il n'exagère jamais les devoirs du christianisme , ne change point en préceptes les simples conseils , et que sa morale peut toujours être réduite en pratique ; c'est la fécondité inépuisable de ses plans , qui ne se ressemblent jamais , et l'heureux talent de disposer ses raisonnemens avec cet ordre dont parle Quintilien, lorsqu'il compare le mérite d'un orateur qui compose un discours , à l'habileté d'un général qui commande une armée; c'est cette logique exacte et pressante qui exclut les sophismcs , les contradictions, les paradoxes; c'est l'art avec lequel il fonde nos devoirs sur nos intérêts , et ce secret précieux , que je ne vois guère que dans ses Sermons , de convertir les détails des mœurs en preuves de son sujet; c'est cette abondance de génie , qui ne laisse rien à imaginer au-delà de chacun de ses discours, quoiqu'il en ait composé au moins deux, souvent trois, quelquefois même quatre, sur la même matière , et qu'on ne sache , après les avoir lus , auquel de ces sermons donner la préférence ; c'est la simplicité d'un style nerveux et touchant , naturel et noble , la connaissance la plus profonde de la religion , l'usage admirable qu'il fait de l'Écriture et des Pères ; enfin , Je ne pense jamais à ce grand homme sans me

dire à moi-même : Voilà donc jusqu'où le génie peut s'élever quand il est soutenu par le travail 1 Quoi de plus beau et de plus inimitable dans l'éloquence chrétienne , que les premières parlies des Sermons de Bourdaloue sur la Conception, sur la Passion /sur la Résurrection!

(Maury.)

De Massillon.

Son rival , Massillon , a rarement des traits sublimes ; mais s'il est au-dessous de sa propre renommée comme orateur, il est sans doute au premier rang comme écrivain , et nul n'a porté le mérite du style à un plus haut degré de perfection : il s'est occupé de cette partie de l'éloquence jusqu'à la fin de ses jours. On trouva dans son portefeuille , après sa mort , douze éditions de ses Sermons , qu'il retouchait sans cesse depuis sa promotion à l'épiscopat , et qui , par conséquent, n'ont jamais été prononcésen chaire tels que nous les lisons aujourd'hui. Massillon avait conservé dans sa vieillesse toute la pureté de son goût ; mais il avait perdu la vivacité de son imagination , et il travaillait beaucoup plus alors le style que le fond de ses discours ; aussi ne voulut-il jamais revenir à son Petit Carême , qu'il avait écrit d'abord avec plus de soin ; et je

( 9-' ) ne crois point attaquer la gloire de l'immortel Massillon, je pense au contraire lui rendre ici un nouvel hommage, en osant avancer que ce Petit Carême , cite' longtemps comme son chefd'œuvre , me paraît l'une de ses plus faibles productions oratoires. Tous les plans de Massillon se ressemblent , et outre cette monotonie dont on est frappé quand on lit ses sermons de suite, il s'y borne ordinairement à combattre les prétextes , et n'entre peut-être pas assez avant dans le fond de ses sujets. Massillon était né avec de très-grands talens pour l'éloquence; mais il n'était pas assez laborieux dans sa jeunesse : il abusait de sa facilité ; et on peut dire de lui ce que l'orateur romain disait de Pison : Qu'il a perdu -pour sa gloire tout ee qu'il a refusé au travail. Oui, c'est en l'admirant, c'est en le relisant tous les jours avec délices , que j'ose lui appliquer le reproche que fait le cardinal de Retz au grand Condé , lorsqu'il l'accuse de n'avoir -pas rempli tout son mérite. Eh ! combien , en effet, Massillon serait -il au-dessus de luimême, si tous ses Sermons étaient aussi éloquens et aussi parfaits que ses Conférences ecclésiastiques j ses discours sur le Pardon des ennemis, sur la Mort du pécheur, sur la Confession , sur la Divinité de Jésus-Christ , sur le Mélange

(94) des bons et des médians , son homélie de t Enfant prodigue , etc. yCXc.^ctc. ! Voilà les véritables chefsd'œuvre de Massiilon ! c'est là qu'on voit tout son génie, et qu'on regrette qu'il n'ait pas donné plus de temps à la composition de ses autres ouvrages. Souvent cet excellent écrivain, trompé par sa fécondité, ne nourrit point assez d'idées son style enchanteur, et il perdrait beaucoup sans doute s'il était jugé sur cette maxime de Fénélon : Un bon discours est celui oii L'on ne peut rien retrancher sans couper dans le vif. Quelquefois ses raisonnemens sont dénués de la justesse , de la force , peut-être même de la gravité qu'il était si digne de leur donner. Croirait-on que dans son Sermon sur la certitude d'un avenir , qui est rempli d'ailleurs de beautés mâles et énergiques, Massiilon réfute sérieusement, et plus d'une fois, l'objection frivole, qu'on ne saurait croire à une autre vie , parce que personne n'en est revenu. L'orateur français par excellence , Bossuet , a daigné parler aussi de cette prétention des pécheurs qui désireraient des apparitions miraculeuses, non pour s'assurer de l'immortalité de l'âme, mais pour déterminer leur conversion ; une phrase lui suffit en fmissantl'oraisonfunèbre deMadame Henriette, le plus touchant de tous ses discours, pour c on

(95) fondre celte dcmanclc insensée par un trait sul)lime. Plût à Dieu que Massillon eût souvent imité celte hardiesse de pinceau! « Attendons- T> nous que Dieu ressuscite les morts pour nous » instruire? 11 n'est point nécessaire que les » morts reviennent , ni que quelqu'un sorte du » lonibèau ; ce qui ^entre aujourd'hui dans le » tombeau doit suffire pour nous converlir. »

(Maury.)

DeSaurin et de t Eloquence anglaise et italienne, etc.

On trouve quelquefois de ces traits Bossuétiqaes dans les sermons du pasteur Saurin , que nous devons nommer à la tête des prédicateurs de la seconde classe. La première partie de ses discours est ordinairement un commentaire de son texte. Il me semble que toutes ses discussions critiques sur l'histoire , sur la gram-» maire ou sur la chronologie, sont infiniment opposées à l'éloquence ; d'ailleurs l'érudition apparente de Saurin, qui en impose à tant de lecteurs, ne mériterait aucune estime, quand même tout cet appareil scientifique ne serait point déplacé, parce qu'il n'est pas fort difficile de copier des commentateurs ou de traduire des dissertations» Ne vous arrêtez par conséquent à aucune des premières parties de

(96) Saurln, quand vous lisez ses discours. On lui a reproché avec assez de fondement cette manière d'écrire, que Ton appelait au commencement du siècle le style réfugié. Il se sert d'une traduction de la Bible, qui fut faite immédiatement après la séparation des Eglises protestantes, et ce vieux langage qui contraste avec son élocution moderne donne à son style un air sauvage et barbare ; J'en citerais des exemples , si ses sermons étaient moins répandus. Mais Saurln écrit avec chaleur et véhémence , il ne cherche point à montrer de l'esprit, il ne perd point de vue son auditoire, il pousse avec force ses raisonnemens , il sait s'arrêter , il est ému et il enflamme ; il a le mérite de l'orateur que la nature donne , et il eût acquis le goût qui lui manque , s'il eût joint à l'étude des modèles le séjour de Paris. Nul orateur chrétien, après Bossuet ( auquel il ne faut rien comparer quand on parle de l'éloquence de la chaire ) , n'a travaillé avec autant de soin et de succès les péroraisons de ses discours. Saurln y ramène toujours l'idée de la mort ; cet objet les rend aussi lugubres que touchantes ; elles sont ordinairement en répétitions , et ce retour des mêmes formules est très-propre à appliquer les résultats d'un ser-

( 97 ) ifnon aux (lifl'<^rentes classes dos auditeurs; (i'estpar celtefigure qu'il rclicapitulo ses preuves, et ensuite il montre le tombeau ouvert , comme si rassemblée qui lecoute , prête à y descendre j ne devait plus entendre désormais aucune autre instruction, ou plutôt comme s'il prêchait lui-même pour la dernière fois.

Les sermons de Saurin sur la sagesse de Salomon et sur le discours de Saint -Paul à Félix et à Drusille , me paraissent les chefs-d'œuvre de cet orateur. On pense assez communément qu'il ne s'est jamais permis des déclamations contre l'Eglise Romaine; mais je n'imagine pas que le fanatisme puisse éclater avec plus d'emportement que dans ses sermons sur Ut consécration du temple de Woorburg , sur les malheurs de l'Eglise , sur les profondeurs divines, sur le Jeûne célébré avant la campagne de 1706. Saurin se transforme , il s'élève au niveau de Démosthènes quand il parle de l'émigration des Protestans , sur-tout quand il tonne contre Louis XIV : il n'est jamais plus éloquent et plus sublime qu'en exhalant sa fureur contre ce monarque dont le nom vient sans cesse dans ses discours , et principalement dans les sermons que je viens de citer. On connaît cette apostrophe : « Et toi , prince redoutable , que

(98 ) » j'honorai jadis comme mon roi, et que je » respecte encore comme le fléau du Sei- > gneur , etc. » Saurin finit ce morceau en disant qu'il fait grâce à Louis XIV ; mais il ne cherche point à inspirer cette insultante modération au peuple de Hollande. C'est peutêtre dans la chaire de Saurin que se sont forgées les armes d'Hochstet, de Malplaquet et de Ramilles , et que sont éclos les germes de cet implacable ressentiment qui présida aux conférences de Gertruydemberg.

Jamais orateur n'a imaginé rien de plus hardi que le dialogue de Saurin entre Dieu et son auditoire, dans son sermon ^uy le jeûne de 1 706. « Mon peuple , dit le Très-Haut , mon » peuple^ que t'ai-je fait? Ah ! Seigneur, que » de choses tu nous as faites ! Chemins de » Sion, couverts de deuil , etc. , etc. , etc. , ré- > pondez , et déposez ici contre l'Eternel. » La longue énumératioQ des malheurs des Protestans , qui précède ces dernières paroles , leur donne une énergie qui fait frissonner , jusqu'au moment où Saurin s'arrête pour justifier la Providence. Dans son sermon sur le mépris de la vie , il se jette dans une digression qui paraît d'abord un écart bizarre , mais qui amène aussitôt un mouvement sublime. «Un

» auteur a public un livre dont le titre est

» bien singulier. Ce titre est l\omc souterraine,

» titre plein d'instruction et de vérité, qui

» enseigne à cette Rome qui frappe les sens ,

» qu'il y a une autre Rome de morts , une

» autre Rome ensevelie , image naturelle de

» ce que Rome vivante doit être un jour. Mes

» frères , je vous présente aujourd'hui un

» pareil objet ; je vous présente votre répu-

» blique, non pas telle que vous la voyez,

» composée de souverains, de généraux, de

» chefs de famille : ce n'est là que la surface

» de votre République. Mais je voudrais tracer

» à vos regards l'intérieur de cette république,

« la république souterraine; car il y a une

» autre république sous vos pieds. Descen-

» dons-y, parcourons ces tombeaux qui sont

1» dans le sein de la terre. Levons la pierre.

» Qu'y voyons-nous ? Quels habitans , mon

» Dieu î quels citoyens ! quelle république I »

De l'éloquence anglaise.

Autant Saurin est au-dessous de nos grands maîtres , autant il est au-dessus des prédicateurs anglais. M. Hume avoue formellement que l'Angleterre a fait moins de progrès dans le genre

<lc réloquencc que dans les autres parties de la littérature. En effet , quoique cette nation ait produit quelques écrivains cloquens , à la tête desquels il faut compter l'immortel Ricliardson , elle n'a pas encore un seul orateur qui puisse honorer sa patrie en Europe. On trouve quelquefois chez les habitans de cette île célèbre des mouvemens oratoires ; mais ils ne connaissent point l'art proprement dit de l'éloquence , et il paraît même qu'ils n'en font pas beaucoup de cas. Un discours étudié ne serait point écouté au parlement , où l'on ne veut entendre que des discussions motivées sans l'artifice d'un style préparé : vous apercevrez beaucoup plus de vestiges de l'éloquence romaine,^ans les dictes de Pologne que dans les délibérations de Westminster. Des idées sublimes échappent à tout homme passionné ; mais c'est l'ordre progressif, c'est une élocution soutenue , c'est un goût sain , c'est une diction noble et variée ; enfin , c'est la perfection du langage , [unie à la sublimité des pensées , qui caractérise l'éloquence ; et plusieurs critiques ont déjà observé que le Paysan du Danube ne devait point être compté parmi les orateurs , quoique son discours soit un modèle de chaleur et de véhémence. Riea n'est plus admi-

( >oi ) rable dans ce genre, qu'on peut appeler l'éloquence du trait , que la réponse de Marias fugitif j, lorsqu'un licteur vint lui ordonner de la part du préteur romain de sortir de l'Afrique. Ce grand homme, indigné de se voir méconnu dans le malheur par un magistrat qui abusait de son autorité , dit à l'esclave qui lui intima cet ordre inhumain : Rapjwrte à ton mattre que tu as vu Catus Marias banni de son pays et assis sur les ruines de Cartkage ; « comme , dit l'abbé « de Vertot , comme si , par la comparaison de » ses disgrâces personnelles avec la chute du B puissant empire des Carthaginois , Marias eût » voulu instruire le préteur romain de l'insta- » bilité des plus grandes fortunes. »

Les Anglais peuvent §e prévaloir de quelques traits de ce genre , quoique fort au-dessous de la réponse de Marias. Lorsque le parlement de la Grande-Bretagne voulut donner la sanction légale à un bill qui interdisait aux accusés en matière criminelle la faculté de se défendre par le ministère d'un avocat , mylord BoUngbrooke , qui s'opposait à ce règlement , entreprit de le combattre ; mais intimidé par l'assemblée devant laquelle il parlait , il ne pouvait articuler une syllabe , et la parole expirait à chaque instant sur ses lèvres , lorsque , faisant un effort

Sur lui-même , il s'écria : Vous coulez , Messieurs ^ que les accusés comparaissent devant vous pour se défendre. Si votre présence m'en impose au point de me fermer la bouche , jugez de l' impression iju elle produirait sur des mallieureux qui verraient en vous des Juges prêts à les envoyer à Cécliafaud ! Cette seule réîjexion , plus éloquente sans dôiXitê que toutes les raisons qu'aurait pu alléguer mylord Bolingbrooke , fit rejeter le nouveau projet. M. Charles Fox , qui est regardé aujourd'hui comme l'homme le plus éloquent de îa Grande-Bretagne , prononçait , au parlement, l'éloge de feu général de Montgomerry ; un partisan du la cour l'interrompit en ces termes : Comment osez - vous louer un rebelle devant les représentans de la nation ? Je ne 7n' arrêterai point ^ répondit aussitôt M. Fox j à repousser l'outrage fait à la mémoire d'un grand homme. Vous savez tout ce que signifie le mot de rebelle dans la bouche de mes adversaires ; si vous aviez quelques doutes sur le véritable sens de cette expression j Je vous conjurerais de vous souvenir que c'est à ces prétendues rebellions que nous devons notre constitution actuelle , et l'avantage d'être assemblés à Westminster pour délibérer sur les intérêts de notre patrie. Voilà des morceaux qui'ne dépareraient point les écrits de Démos-

( 103 ) lliènes. Mais une idée sublime ne forme pas un discours ^ uu beau trait isolé ne constitue point l'art de l'éloquence. Or , jusqu'à présent , c'est là que se borne le mérite des orateurs anglais. Insulaires fameux ! Ce n'est ■point le génie 3 c'est le génie oratoire qui vous manque , ])ouvons-nous vous dire , comme autrefois Cicéron à quelques-uns de ses contemporains. L'esprit humain doit une immortelle reconnaissance à vos sublimes découvertes sur la lumière , sur la gravitation , sur l'électricité , sur l'aberration des étoiles ; mais que votre orgueil ne s'offense point si nous contestons la prééminence à vos orateurs. L'éloquence , la compagne ordinaire de la liberté , est inconnue dans vos contrées. Gardez-vous d'affecter un faux et barbare mépris pour les dons que vous a refusés la nature. Tournez vos regards vers les modèles de l'antiquité , et à l'exemple de la Grèce et de Rome , ajoutez à la gloire des belles actions , qui sont si communes dans vos climats , le mérite non moins honorable peutêtre de savoir les célébrer.

Je veux me borner dans cette discussion. Je ne parlerai point des discours de Boyle ^ qui ne sont que des dissertations bien raisonnées. Je ne m'arrêterai pas aux sermons de Clarke;

( io4)

ils sont écrits avec une métaphysique si abstraite , qu'on a de la peine à comprendre , dans la méditation du cabinet , les prônes de ce fameux curé de Saint-James. On exalta beaucoup l'éloquence de Tillotson , archevêque de Cantorbéry ; j'ai lu ses sermons avec la plus sincère impartialité , et voici ce que Je pense des ouvrages de ce prélat , qui est regardé universellement comme le premier orateur de l'Angleterre.

De Tillotson.

Tillotson est un excellent écrivain. Son principal mérite est dans le style; il doit , par conséquent j, perdre beaucoup dans une traduction, où l'expression mère disparaît, et surtout avec un traducteur tel que Barbeirac , qui ïi'eut jamais ni élévation , ni couleur , ni chaleur , ni élégance ; mais en avouant tous les défauts de cette version française, le fond des sermons de l'archevêque 'de Cantorbéry reste toujours à une distance infinie des discours de Massillon et de Boiirdaloue. Tillotson est plus théologien que moraliste : il n'a guères traité que des sujets de controverse ; il n'emploie que •les formules languissantes du syllogisme ou de la dissertation ; il ne connaît qu'une méthode

(.05) sèche et monotone. Je ne trouve point de mouvemens oratoires dans ses discours , point de grandes idées , point de traits sublimes : ordinairement il fait une division de chaque paragraphe , et il y a trente ou quarante sousdivisions dans chacun de ses sermons. Ses détails sont arides , subtils , et souvent ils manquent de noblesse. Enfin Ttllotson est tellement étranger à l'art de l'éloquence , qu'il ne fait presque jamais ni exorde , ni péroraison. Est-ce donc là l'orateur que l'on ose opposer à nos prédicateurs français?

I\l3is ne nous bornons point à des critiques vagues, et hâtons-nous de les motiver. Dans son sermon sur les préjugés contre la religion ^ Tillotson se fait une objection , tirée de l'opposition que l'homme trouve entre ses devoirs et ses peuchans ; et cette objection, il la copie de la tragédie de Mustapha , de Fulke Lord-Brooke ^ dont il cite en chaire une tirade de vers. Une pareille citation est-elle digne de la majesté d'un temple ? « Les passions , ajoute-t-il , sont » une espèce de glu qui nous attache aux « choses basses et terrestres. ... A peine peut-on » passer dans les rues, j'en parle par expérience^ » sans que les oreilles soient frappées de ju- » remens et d'imprécations horribles^ qui suffi

( «06) » raient pour perdre une nation , quand elle ne » serait coupable que de ce crime ; et ce ne » sont pas seulement les laquais qui vomissent » de tels discours blasphématoires , ils sortent » aussi de la bouche des maîtres. » Ailleurs , pour prouver qu'il faut croire les mystères de la religion , quoique l'on ne puisse jamais, les comprendre avec évidence, Tillotson s'exprime ainsi : « On mange, on boit tous les jours , bien » que personne , à mon avis , ne puisse démon- » trer que son boulanger , son brasseur et son » cuisinier n'ont pas mis du poison dans le » pain, dans la bière ou dans la viande. » C'était ainsi que Tillotson exerçait le ministèi'c de la parole, dans le siècle des Drydeîi, des Addissoti^ des Waller^ des Milton, et en présence de ce même Charles II, qui avait entendu dans son enfance les plus illustres orateurs français. 0 Louis XIV ! qu'aurais-tu donc pensé si les ministres des autels t'avaient parlé ce langage au milieu de ta cour? quelle eût été ta surprise, si ton oreille, accoutumée aux accens majestueux de Bossuet , au ton noble et véhément de Bourdaloue ^ à l'insinuante mélodie de Massillo?i, eût été frappée de cette élocution grossière et barbare ? Avec quelle amertume n'aurais-tu pas rougi de ta nation? Mais tu sus communiquer

( ï^7 > à tous les arls l'élévation de ton caractère ; sous tes heureux auspices tous les genres marchèrent ensemble vers la perfection. Tu fis naître des orateurs dignes de parler aunomderEterncl, et jamais l'éloquence de ton siècle ne sera surpassée !

Tillotson n'écrit pas avec plus de modération que de noblesse ; à chaque page de ses discours on aperçoit le fanatisme d'un protestant qui veut plaire à la populace. A la fin de son sermon sur l'amour du prochain^ il fait une espèce de récapitulation pour appliquer la morale de son sujet à l'église romaine. Qui ne croirait qu'une matière si touchante va lui inspirer des sentimens tendres et même généreux? Voici pourtant ce qu'il conclut après avoir prouvé longuement la nécessité d'aimer tous les hommes. » Toutes les fois que nous parlons de la charité » etdel'obligalion de s'aimer les uns les autres, » nous ne saurions nous empêcher de penser à » l'église romaine ; mais elle doit se présenter à » notre esprit particulièrement aujourd'hui » qu'elle vient de nous découvrir tout fraîche- » ment, d'une manière authentique, les senti- » mens où elle est à notre égard , par le complot » charitable qu'elle tramait contre nous ( prê- » tendue conspiration de 1G78 ) , complot qui est

» tel qu'il doit faire bourdonner les oreilles de » tous ceux qui l'entendront raconter, décrier » éternellement le papisme , et le faire regarder » avec horreur et exécration jusqu'à la fin du » monde. » Quel style ! quels sentimens l quelle bonne foi ! quelle logique 1

J)e quelques autres orateurs anglais ou italiens.

Eh ! qu'on ne croie pas qu'adoptant ici la méthode trop familière aux critiques , je cherche dans les sermons de l'archevêque de Cantorbéry quelques morceaux négligés pour le juger uniquement d'après ses fautes. J'ai lu la collection entière de ses discours ; j'en ai extrait un cahier de citations du même genre ; il ne m'en coûterait plus que la peine de les transcrire , si je ne craignais de fatiguer le lecteur , et si les exemples que j'ai rapportés ne suffisaient pour fixer son opinion. J'aurais trop d'avantages si je discutais le mérite des sermons de Barroiv j autre orateur que les Anglais estiment, ou du moins qu'ils vantent, quoiqu'il soit , de leur propre aveu , fort au-dessous de Tdlotson. Je ne connais point les sermons d'Young j où l'on doit trouver, sans doute , cette poésie lugubre , ces sentimens

( 109 ) profonds , et même ces idées bizarres que le mélancolique pasteur de IVelwin recueillait dans SCS méditations nocturnes ; mais Yoi^ng ne me paraît point avoir une imagination assez flexible et assez variée pour réloquence de la chaire. Les prédicateurs de Charles II , qui vinrent entendre Boiirdalouc à Paris , ne l'ont guères imité; et aujourd'hui même que ses sermons sont répandus dans toute l'Europe, la révolution qu'ils devaient opérer dans l'éloquence chrétienne n'est pas faite encore chez les Anglais. L'évêque de Worcester prêcha , eu 1752, un sermon sur l'inoculation de la petite vérole , lequel a été souvent imprimé à Londres , et qui , ensuite , a été traduit eu France. On prétend que ce discours détermina la charité publique à doter l'Hôpital de l'Inoculation. Si l'évêque de Worcester a partagé , en effet, cette espèce de gloire avec Saint Vincent de Paul , il faut avouer que l'éloquence ne saurait obtenir un plus beau triomphe. Ce sermon est une dissertation intéressante et neuve par son objet; mais le prélat qui l'a prononcé ne sera jamais mis au rang des orateurs. Dépourvu d'imagination et de sensibilité , il s'égare dans des calculs abstraits sur la population , dans des détails ignobles sur la fièvre

secondaire; et après avoir épuisé toutes ces combinaisons , plus dignes sans doute d'une école de médecine , que d'une assemblée chrétienne , il cite les témoignages et l'autorité des sieurs Ranby „ Nmvkins eX. Midleton ^ chirurgiens de Londres , dont il parle avec autant de vénération que des pères de l'église.

Plus on lit les orateurs étrangers , plus on sent la prééminence des prédicateurs français. Les Espagnols et les Allemands sont encore aux élémens de l'éloquence chrétienne. Le père Seigneric a été exalté pendant quelque temps comme le Bourdaloue de l'Italie : on l'a traduit; ses plus zélés partisans l'ont abandonné. Le moyen , en effet , d'admirer des traits burlesques et des contes populaires , qu'à peine on tolérerait dans les instructions des campagnes !

De l'emploi de C Ecriture-Sainte.

C'est en lisant sans cesse l'Ecriture-Sainte qu'on apprend à parler cette langue spirituelle qui répand tour-à-tour dans un sermon des images touchantes , majestueuses ou terribles. Ne regardons jamais comme une triste contrainte l'heureuse nécessité de fondre le texte sacré dans nos compositions. La bible est pour

le style des prédicateurs ce qu'est la mythologie pour 1 elocution des poêles. On trouve dans les livres saints des pensées si sublimes, des expressions si énergiques , des peintures si éloquentes, des allégories si heureuses , des sentences si profondes , des élans si pathétiques , des sentimens si tendres , qu'il faudrait se les approprier par goût , si on était assez à plaindre pour ne les point rechercher par zèle et par piété. Un orateur chrétien peut et doit même s'emparer de toutes les richesses qu'il découvre dans ces livres divins; c'est là que le plagiat lui est permis, et plus il y puise de trésors, plus ses auditeurs lui savent gré de ses larcins. Les citations des auteurs inspirés deviennent pour un orateur chrétien des autorités qui rendent son ministère plus auguste j et des témoignages qu'il va chercher dans le ciel ou dans l'enfer pour instruire la terre. Malheur ! malheur à lui s'il rougit de l'évangile au moment même où il l'annonce, et s'il a l'indécente et criminelle condescendance de n'oser nommer Jésus-Christ dans cette chaire où il vient occuper sa place !

Il reste encore assez de beautés neuves et inconnues dans r Ecriture-Sainte pour exciter l'émulation d'un prédicateur. Quelque pensée qu'il veuille exprimer, il en trouvera toujours

au moins le germe dans les livres révélés , s'il a assez d'ardeur pour les lire tous les jours , et assez de sagacité pour les bien comprendre. En cherchant un trait dont il a besoin , il en découvre d'autres qu'il réserve pour les sujets auxquels ils conviennent. Mais il ne doit employer que des citations frappantes, parce qu'il n'est pas nécessaire de faire parlef le Saint-Esprit pour dire des choses communes. Il peut tirer de la bible des comparaisons historiques , les seules qui conviennent au style de la chaire, où elles réussissent toujours , et ces analogies viennent se présenter d'elles-mêmes à un orateur familier avec les livres saints. Massitlon excelle dans cette partie. Vous trouverez dans tous ses discours tantôt des similitudes trèscourtes qui éclaircissent sa pensée , tantôt des comparaisons plus étendues qui forment des cadres admirables dans lesquels il renferme la peinture des mœurs. Tel est ce tour oratoire qu'il emploie dans son sermon sur la parole de Dieu, lorsqu'il attaque l'abus si commun de n'assister aux instructions chrétiennes que pour déprimer les talens du prédicateur. Massillon applique en détail à ses auditeurs le reproche que Joseph adressait par feinte à ses frères : « Ce n'est pas pour chercher du froment que

( "3 ) » vous ('îtes en Egypte ; vous êtes venus ici a comme tics espions pour remarquer les en- » droits faibles de cette contrée. » Exploratores esds , ut videalis infiriniora terrœ, venistis. Le même orateur se sert encore de cette figure dans son sermon sur la Rechute , quand il peint l'état du pécheur qui, après s'être relevé, retombe pour toujours dans ses habitudes criminelles; MtfssiV/i^nlecompareàridoledeDagon, qui, ayant été renversée devant l'arche, fut aussitôt remise sur l'autel par les prêtres des Philistins ; « mais l'idole étant tombée une seconde » fois , on fit d'inutiles efforts pour redresser » cette statue mutilée , qui resta étendue sur » la terre et immobile pour toujours. » Porrb Dagon solus truncus remanserat in loco suo. L'application du sort de Dagon à la destinée des pécheurs fournit à Massillon des développemens admirables, qu'il n'eût jamais imaginés sans cette allusion.

, :M. l'abbé de Boismont, dont les succès ont été si éclatans dans la carrière de l'éloquence chrétienne, et surtout dans le genre de l'oraison funèbre, a employé avec beaucoup de génie un passage de l'Ecriture-sainte dans son éloge de Louis XY. Il rappelle d'abord tous les malheurs de la France, depuis le commencement de ce

siècle jusqu'au ministère si sage et si heureux <hi cardinal de Fleury; et pour peindre les changemens qui se firent A cette époque dans l'administration, dont toutes les branches avaient été flétries par de longs abus , il s'élève au ton de Bossuet. « Louis dit au cardinal de Fleury , ]yr comme autrefois le Seigneur Dieu au prophète » Ezéchiel : Insuffla super interfectos istos ut re- » viviscant. Soufflez sur ces morts afin qu'ils » revivent. Tout-à-coup un esprit de vie coule » dans ces ossemens arides et desséchés ; un » mouvement doux, mais puissant, se com- » munique à tous les membres de ce grand » corps épuisé ; toutes les parties se rapprochent » et se balancent. > Et accesserunt ossa ad ossa , unumquodque ad jacturam suam. On admire plusieurs traits aussi sublimes , et des tableaux de la plus grande éloquence, dans cette oraison funèbre , digne de l'orateur qui avait justement obtenu les applaudissemens de toute l'Europe , «n célébrant la reine «t le dauphin. ( Maury.)

Des Pères de CEglise.

Orateurs chrétiens ! vous êtes les ministres de la parole de Dieu, vous devez donc tirer des livres saints la substance de vos discours, et

parler le Jangage du prédicateur iavisiLlo que vous représentez. S'il est \Tai que vos lèvres soient les dépositaires de la science, comment serez-vous instructifs, si vous n'êtes vous-mêmes instruits ? Vous ne prêcherez qu'une morale purement humaine , vous ne donnerez jamais à votre style l'énergie du mot propre en traitant les mystères, si à l'étude des livres saints vous ne joignez la lecture de la tradition. Fénélon a caractérisé avec autant de précision que de goût les Pères de l'église grecque et latine dans ses Dialogues sur CEloquence , et l'opinion de l'archevêque de Camhray doit faire loi. On compte parmi les Pères plusieurs écrivains très-savans dans l'antiquité profane, tels que St.-Clément cC Alexandrie , Origkne , Eujièbe de Césarée j St. Jérôme et St. AuguMin. Je sais que dans leurs écrits la pureté du style ne répond pas toujours à l'étendue de l'érudition , surtout si on les compare à Cicéron ou à Démosthene ; mais selon la judicieuse observation de l'abbé de Fleury , quand on veut apprécier le mérite des Pères de l'église, il n^i faut pas oublier le temps et le pays où ils ont vécu, il faut les confronter avec leurs contemporains les plus célèbres, saintAmbroisc avec Symmaque ^ saint Basile avec Lihomus 5 et alors ont voit combien ils ont été

( >>6) supérieurs à leur siècle. Ce n'est pas cependant qu'un prédicateur soit obligé de lire toute la tradition , sa vie y suffirait à peine; mais en se fixant à deux ou trois Pères de l'église , les plus analogues à son génie , en se bornant même à leurs écrits oratoires , il y trouvera des idées assez frappantes pour en faire l'ornement et l'appui de ses sermons. Saint Jean Chrysostôme mérite principalement de fixer le choix d'un orateur chrétien; sa diction est pure et brillante, son éloquence est tendre et persuasive , et il abonde tellement en tableaux sublimes ou en idées ingénieuses , qu'on trouve à chaque page , dans ses sermons , des traits à citer. Le pape Clément XI , qui prêchait tous les ans à Rome, pendant son pontificat, le jour de Pâques, le jour de Noël et à la fête de saint Pierre , savait faire un usage merveilleux des écrits de Saint Chrysostôme , et ses homélies sont des tissus admirables des pensées les plus lumineuses et des sentimens les plus pathétiques des Pères de l'église.

Bossuet, qu'on peut compter lui-même parmi les Pères , et que nous citons aujourd'hui comme eux dans nos sermons , atteste assez , par son exemple , combien il est avantageux à un orateur chrétien d'étudier la tradition. Il

( "7) tire des écrits des Pères les maximes les plus profondes , les raisoimemens les plus convaincans , quelquefois môme des comparaisons sublimes qui enrichissent l'éloquence de ses discours. Eh ! qui ne serait jaloux d'avoir su emprunter comme lui^ de Saint Augustin, cette image admirable pour représenter les agitalions de la \ie humaine? o Les mondains ne » croient pas s'exercer s'ils ne s'agitent, ni se » mouvoir s'ils ne font du bruit Celui-là qui se » plaint qu'il travaille trop , s'il était délivré » de cet embarras , ne pourrait souffrir son » repos : maintenant les journées lui sem- » blent trop courtes , et alors son loisir lui » serait à charge ; il aime sa servitude , et ce qui « lui pèse lui plaît ; et ce mouvement conti- » nuel qui l'engage en mille contraintes , ne » laisse pas de le satisfaire par l'image d'une » liberté errante. Comme un arbre, dit S. Au- » gustin , que le vent semble caresser en se » jouant avec ses feuilles et avec ses branches, B bien que ce vent ne le flatte qu'en l'agitant, » et le jette tantôt d'un côté, tantôt d'un » autre, avec une grande inconstance, vous » diriez toutefois que l'arbre s'égaie par la li- » berté de ses mouvcmens : ainsi , dit ce » grand évêque, encore que les hommes du

(..8) » monde n'ayent pas de liberté véritable , » étant presque toujours contraints de céder a aux divers emplois qui les poussent comme » un vent , toutefois ils s'imaginent jouir d'un » certain air de liberté et de paix , en prome- » nant deçà et delà leurs désirs vagues et incer- » tains. » Tanquàm oUvœ, pcndentes in arbore , ducentibus venus ^ quasi qiiadam libertate aurœ pcrfriumtur j vago quodam desidcrio suo.

( Maury. ) Des citations profanes.

Il est quelquefois permis de citer en chaire les écrivains profanes de l'antiquité, pourvu que ces citations ne soient ni longues , ni fréquentes , ni accompagnées de détails historiques étrangers à la religion. Nos anciens prédicateurs se flattaient d'être fort éloquens, lorsqu'ils avaient rassemblé dans une compilation barbare, qu'ils appelaient un discours chrétien, des lambeaux de poésie, d'éloquence ou d'histoire. L'auteur des Maximes de la Chaire compare ingénieusement ces sermons mélangés des principes de la religion et des axiomes du paganisme , aa Temple de Jérusalem bâti du marbre çt des cèdres du roi Hircan. Mais il n'en est pas

( i>9) moins certain que r(^loquencc chrétienne n'exclut point les témoignages des infidèles , quand l'orateur expose les devoirs de la morale ou les détails des mœurs. Saint Basile a composé un traité pour prouver l'utilité de lire les livres' païens. Bossuet, dont l'érudition égalait l'éloquence, tirait de temps en temps de ces écrî-vains despensées sublimes qu'il citait en chaire, et Bourdaloue a paraphrasé cette maxime d'Horace dans son sermon sur l'amour des richesses :

Jleni Si passif rectè j si non , quocumque inodo rem.

N'abusons cependant point de ces exemples.» On ne nous blâmera jamais de n'avoir pas fondé nos preuves sur une autorité profane , et nous blesserions également la piété et le goût , si nous rapportions des idées prises des païens, quand nous pouvons les trouver aussi bien et peut-être mieux exprimées dans l'Ecriture ou. dans la Tradition.

Des lectures du prédicateur.

Je ne lirai donc point les moralistes , les poôlcs et les orateurs de l'antiquité, pour multiplier ces citations profanes , mais plutôt

pour connaître le cœur humain et former mon goût sur les modèles de l'éloquence. Cette étude est plus utile que la lecture des sermons. Vous proposez-vous d'exceller dans l'éloquence chrétienne, méditez d'abord les sermonnaires ; mais quand vous les connaîtrez, refermez ces livres; ils assoupiraient votre imagination, et par-là ils rétréciraient vos idées, quoiqu'ils soient remplis de traits sublimes. Aspirez à une composition originale ; cherchez des alimens qui nourrissent votre esprit sans vous abaisser au rang des plagiaires. Il n'est plus temps de lire les sermons d'autrui , quand on veut en composer soi-même. Préférez donc à tous ces discours consacrés par l'admiration publique, des ouvrages non moinsprécieux à l'éloquence et beaucoup plus fructueux pour le prédicateur : les Lettres de Fénéhn, où ce profond moraliste devine tous les caractères particuliers par la connaissance qu'il a du cœur humain; les productions de l'abbé de Fleury , qui intéresse par sa candeur, étonne par l'universalité de ses connaissances , attache toujours en parlant de la religion , parce qu'on sent qu'il l'aime , et déploie sans faste un courage de raison , qui n'est en lui que le besoin d'être sincère ; quelques livres excellens de Port-Royal , où l'on re-

connaît i'acccnt de la rciigion et la poésie des livres sacrés; le Guide des pée/teurs ^ où Grenade effraie l'imagination des méchans , et les lient, pour ainsi dire , suspendus entre les remords et la justice divine; i'Imllalion de Jésus-Christ , chef-d'œuvre de simplicité et de naïveté, et le plus beau livre, dit F ontcne lie , « qui soit parti » de la main d'un homme, puisque l'Evangile » n'en vient pas;» enfin les écrits de S. François de Sales j qui respirent la piélé la plus tendre , et où l'on trouverait encore plus d'onction , s'il y avait un peu moins d'esprit.

(Maury.) De l'onction.

C'est à cette onction persuasive , c'est au langage du cœur , que l'on reconnaît un écrivain qui lit habituellement ces divers ouvrages de piété , et cet heureux talent d'émouvoir est sans doute le principal objet de l'éloquence chrétienne. Tous les hommes n'ont pas assez d'esprit pour saisir une idée ingénie«se; mais ils ont tous une âme pour être affectés d'un sentiment profond , et jamais les auditeurs ne sont plus universellement attentifs que lorsque le prédicateur devient pathétique. Gardez-vous pourtant de cette sensibilité superficielle qui se com-.

muniquc aux accens de la voix sans pénétrer jusqu'au fond de l'âme , et qui va expirer dans l'oreille de l'auditeur , lorsqu'elle ne s'exhale point de la chaleur intérieure de la composition. C& n'est -point une commisération feinte ^ ce ne sont point des imitations de douleur que je demande j, dit Cicéron , c'est une douleur réelle , ce sont des sanglots qui partent d'un cœur brisé. Je veux qu'après un morceau de terreur qui m'a consterné , l'orateur se rapproche de moi par le sentiment, qu'il ranime mes espérances presque éteintes , et qu'après m'avoir menacé d'un Dieu vengeur, iJ me montre un Dieu qui pardonne.

( Maury.)

De l'onction de Fènélon.

Il est une éloquence douce et coulante , qui , loin d'exciter de violentes secousses , s'insinue sans effort dans l'âme et y réveille les plus tendres affections; c'est une suite de sentimens naturels et touchans qui s'épanchent avec abondance; et au moment où on les éprouve, on oublie l'orateur qui les inspire , on croit s'entretenir avec soi-même. L'impression qu'on reçoit ressemble alors au recueillement; chaque mot ajoute à l'émotion, et produit je ne sais quel attendrissement qui dilate et fait palpiter tous

( '33) les cœurs. Telle est l'éloquence de Fénélon, La première partie de son discours pour le Sacre de l'électeur de Cologne est écrite avec l'énergie et l'élévation de Bossuet; la seconde suppose une sensibilité qui n'appartient qu'à Fénélon. Je n'en citerai qu'un exemple. « 0 Pasteurs ! loin de » vous tout coeur rétréci. Elargissez^ élargissez » vos entrailles. Vous ne savez rien , si vous ne » savez que commander , que reprendre , que » corriger , que montrer la lettre de la loi. Soyez » pères; ce n'est pas assez , soyez mères ; souf- » frez de nouveau les douleurs de l'enfantement » à chaque effort qu'il faudra faire pour aclie- « ver de former Jésus-Christ dans un cœur. »

(Maury.)

De di/férens Orateurs qui ont excellé dans le genre pathétique.

Ce serait prendre des idées bien fausses de l'éloquence chrétienne , que d'exiger d'un prédicateur des discours entiers écrits dans ce genre pathétique. Il est dangereux de donner trop d'étendue aux morceaux touchans. La commisération doit être de peu de durée , dit Cicéron ; car rien ne sèche plus prompiement que les [larmes. L'intérêt se refroidit lorsque l'auditeur reste trop

longtemps dans la même situation, et qu'on no laisse ni aucun intervalle à la sensibilité , ni aucun repos à l'éloquence. Le travail peut rendre le style exact, imposant, harmonieux; mais l'effort ne produit jamais une véritable onction ; et plus il en coûte à l'orateur pour être animé et pathétique , plus son discours est languissant et froid. D'ailleurs^ toutes les matières sontelles susceptibles de sentimens tendres? Nos grands maîtres n'ont pas osé quelquefois suivre cette route, même en traitant les sujets qui semblaient prêter le plus à la sensibilité. Bourdaloue a composé quatre Sermons différens sur la mort de Jésus-Christ, et cependant il n'a pas fait une seule Passion dont le caractère propre soit d'être touchante. Son génie envisageait toujours sous un autre rapport l'histoire des souffrances du Fils de Dieu ; aussi aanonçait-il à ses auditeurs qu'il ne s'était pas proposé de faire couler leurs larmes. On vous a cent fois attendris , disait-il dans son exorde , et moi Je veux vous instruire. Néanmoins , Bourdaloue attendrissait ; mais il savait placer de distance en distance ces morceaux de sentimens qui n'auraient plus frappé l'auditoire , s'il les eût accumulés. Les modèles d'éloquence pathétique les plus célèbres sont la Harangue de levêqueFlavien àrempereurThéo-

dose en faveur des habitans de Thessalonique ; la Requête du verlueux prélat Barthélemi Las Casas a Philippe 11 contre les meurtriers des Mexicains , et l'Exhortation de Cheminais pour les prisonniers. Ce dernier discours est écrit avec autant d'onction que de simplicité ; mais les idées et les mouvemens oratoires n'y sont jamais poussés jusqu'au sublime : c'est le ton du sujet, ce n'en est pas le fond. Le'*style de Cheminais , plein de douceur et de mollesse , suppose le plus heureux talent, et ses Sermons respirent une certaine langueur attrayante et affectueuse, qui doit nous faire regretter à jamais que cet écrivain , affaibli d'ailleurs par des infirmités habituelles, n'ait pas assez vécu pour remplir sa carrière oratoire. (Maury.j

De la Péroraison.

Si l'onction est nécessaire à un discours chrétien , c'est sans doute dans la péroraison : c'est là que l'orateur doit mettre en œuvre tous les ressorts delà sensibilité et frapper les plus grands coups de l'éloquence. Tous les sujets de morale aboutissent à des conclusions pathétiques, l'attention de l'auditoire, qui se ranime toujours à la fin du sermon , invite le ministre de la parole

( ^^G) à couronner l'inslruction par des images touchantes et des peintures énergiques , qui remuent vivement les consciences et laissent dans tous les esprits une impression ineffaçable. Quelques rhéteurs ont établi , comme une règle de l'art oratoire , qu'il fallait rappeler dans cette partie du discours les principaux raisonnemens et en présenter l'analyse. J'ose m'élever contre cette méthode, qui n'a jamais été suivie, ni par Démosthènes , ni par Cicéron. Si cette récapitulation des preuves devait terminer un discours , ne serait-ce pas sur-tout au barreau qu'on l'aurait employée? En vain m'opposeraiton ici l'exemple de Cicéron dans sa belle harangue des Supplices contre Verres. L'orateur invoque successivement dans sa péroraison tous les dieux et toutes les déesses dont ce brigand avait pillé les temples , et rend ainsi plus frappant le tableau de ses profanations ; mais ces apostrophes sublimes sont-elles donc une analyse de son plaidoyer? Cicéron a prouvé d'abord que Verres n'avait aucun talent militaire, et qu'il était également incapable de commander une flotte ou une armée; il a rappelé ensuite les excès de ses débauches , de son avarice et de ses cruautés envers les citoyens romains , qu'il faisait crucifier sur les côtes de la Sicile , le visage

( 127 ) tourné du côlé de Rome. Or , Cicéron oublie tous ces divers attentats à la fin de son discours, et ne reproche plus à l'accusé que ses sacrilèges. Il n'est donc pas vrai que l'orateur romain présente à ses juges un précis de sa harangue dans cette péroraison.

INos plus illustres orateurs ne résument jamais , en finissant un sermon, le plan et les argumens du sujet. Massillon retrace rapidement quelques-unes de ses idées dans la péroraison de son discours sur ta Certitude d'un avenir, je l'avoue ; mais il ne s'appesantit point sur les contradictions qu'il reproche aux impies , et il se livre aussitôt à des mouvemens affectueux. D'ailleurs , un exemple particulier ne suffirait point pour établir une règle générale. Eh ! devrionsnousdoncimiter Massillon etBourdaloue, quand même ils se seraient assujétis à une marche si didactique et si monotone? Qui ne sent combien de pareils corollaires attiédiraient le prédicateur et l'assemblée? La conclusion oratoire ne se borne pas à de simples conséquences spéculatives. Vous n'avez encore rien fait quand vous avez prouvé la vérité de vos principes; c'est de ce point qu'il faut partir pour triompher des passions , afin qu'il ne reste plus au pécheur aucune excuse et que la conviction l'amène au

repcnlir. Or, pour produire de tels elFeïs , laissez-là vos preuves et vos divisions , et croyez qu'on affaiblit tout ce que l'on répète. Paraphrasez quelques versets d'un psaume relatif à votre sujet , et dans les regrets ou dans les faiblesses de David , montrez-moi les remords et les misères secrètes de tous les hommes; exhortez , instruisez, confondez par des répétitions variées et touchantes les différens états qui composent la société , et déployez toutes les forces de votre génie pour prouver que le bonheur ne réside pas dans le plaisir , mais dans la vertu. Que vous dirai-je enfin? oubliez les méthodes, oubliez l'art lui-même ; élevez-vous vers Dieu par une prière attendrissante ; devenez l'intercesseur de votre auditoire , et que cette multitude qui résistait à vos menaces, soit contrainte de céder aux effusions de votre charité.

(Maury.) De la Mémoire.

En vain auriez-vous reçu de la nature cet heureux don de persuader et d'émouvoir; en vain auriez-vous perfectionné votre talent par l'étude des règles , vous parviendriez à écrire avec éloquence ; mais vous ne parleriez jamais en homme éloquent , si vous étiez interrompu dans le débit

( '^-9 ) ^!c vos discours par les iiiridc'Jitcs de. votre nKÎmoire. Cic<>ron appelle colt(; lacultc' 1<; tiraor de l'âme, et il'la compte toujours parmi les qualités essentielles à un orateur. On récite mal ce qu'on ne sait pas imperturbablement; on ajoiile au ton d'apprêt , qui n'est dé'yk que trop sensible dans les cbaireschréliennes, un<; contrainte qui fatigue l'assemblée.

Quel cl(';{)laisir «le voir l'oraleur entrejiris Uclire (l.iDS la voùlc un sermon mal appris!

Lorsque les auditeurs éprouvent ce déplaisir, ils craii^nent de s'exposer encore au mémo embarras et n'écoulent plus qu'av(;c inquiétude ; d'où il s'ensuit qu'un défaut de mémoire , qui ne fait nul tort au mérite de l'orateur, nuit infiniment à l'efi'ol du discours. Ne regardez donc jamais comme perdu le temps que vous sacrifiez à cette étude mécanique ; C(î n'est point ce tenq)S que vous perdez, c'est le travail de la çojftiposition,qui devient inutile, si vous n'apprenez avec soin un sermon qui vous a coûté tant de veilles. Bourdaloue et Massillon , nés l'tm (;l l'autre avec une mémoire ingrate, étaient obligés d'avoir recours à leur manuscrit presc[ue toutes les fois qu'ils exerçaient le ministère sacré ; mais ils sentaient alors avec une espèce d'humiliation com-

( '3c. ) Men ils diminuaient le plaisir qu'on avait à les entendre. L'évêque de Clerniont en conçut un tel dégoût pour la chaire, qu'il ne voulut plus y monter pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie; et on sait qu'étant un jour pressé d'indiquer celui de ses sermons dont il était le plus content, il répondit avec un sens profond : C'est celui que je sais le mieux.

C'est l'usage de réciter par cœur, qui a introduit dans la carrière de l'éloquence sacrée cette foule de prédicateurs qui , par paresse ou par défaut détalent, débitent les sermons d'autrui. Pour eux, tous les travaux du ministère se bornent à l'effort pénible et dégoûtant de graver dans leur mémoire des discours qu'ils n'ont point eu la peine ou le plaisir de composer. La mémoire égale tous les orateurs chrétiens aux yeux du peuple , et sert de supplément au génie ; mais ce léger inconvénient est utile à l'enseignement de la religion sans être nuisible aux progrès de l'art, et il est à présumer que lorsque l'on prêche les sermons des autres, on n'en ferait pas de meilleurs soi-même.

C'est une excellente méthode de retoucher Tsn sermon dès qu'on l'a prêché une fois. La chaire en fait ressortir les beautés etles défauts; et pourvu qu<î l'on sache observer l'impression

( >3. ) xlu discours sur l'auditoire , il est aisé à l'orateur de remarquer les morceaux faibles ou prolixes qui redemandent un nouveau travail. Qu'il so juge donc lui-même en descendant de chaire , moins sur le témoignage d'autrui que sur ses propres observations.

Des tnotifs d'émulation qui doivent animer les orateurs chrétiens.

Ces corrections multipliées coûtent , je le sais, un travail très-pénible aux prédicateurs delà morale chrétienne; cependant ce qu'il y a de triste et d'effrayant dans notre ministère, ce n'est ni l'étude qu'exige la composition , ni l'assujettissement qu'impose la mémoire ; c'est le découragement, qui augmente à mesure qu'on vieillit dans ses fonctions ; c'est l'ennui de répéter toujours des sermons qu'on ne dit plus sans répugnance ; c'est la certitude de découvrir sans cesse des défauts dans ses propres discours, et de se trouver ainsi , je ne dis pas seulement fort en-deçà de la perfection , mais encore fort au-dessous de son propre talent ; c'est surtout l'indifférence de notre siècle pour la religion, d'où il résulte qu'on assiste à une instruction chrétienne comme à un spectacle

( -33 ) profane; qu'on veut réduire notre zèle à sacrifier et les vérités les plus importantes et l'éloquence la plus impétueuse, à je ne sais quels sujets frivoles , ou à quelques fleurs de rhétorique ; et qu'enfin il semble que nous devions nous dégrader également, et comme apôtres et comme orateurs, pour plaire à la multitude. Ces déyoùts sont amers sans doute : il faut cependant ^ les surmonter, quandmême nous ne réussirions qu'à ramener un seul méchant à la vertu , qu'à préserver un seul malheureux du désespoir, enfin qu'à épargner un seul crime à la terre. Hélas ! que faut-il donc de plus pour vivifier, notre ardeur? quelle âme honnête et sensible dédaignera une si douce récompense ? Nous aurons rempli notre vocation en nous rendant utiles aux hommes' : nous serons dédommagés par notre bonheur de tous nos sacrifices ; l'agréable souvenir des travaux de notre Jeunesse viendra récréer la solitude et consoler l'inaction de nos vieux ans ; et quand la mort appesantira sa main sur nos paupières , nous pourrons dire à ce grand Dieu dont nous aurons publié les lois: «0 mon père! tu m'avais donné » tes enfans à instruire : jeté les rends meilleurs. 9 Souviens-toi de tous les biens que tu as ré- » pandus sur ton peuple par le canal de ton

( '53) piinislère. Les larmes que j'ai séchées , les larmes que je fis couler en ton nom t'interccclent pour moi. J'ai été l'instrument de ta clémence , rends-moi désormais l'objet de tes miséricordes. »

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