‹ Dictionnaire classique des sciences naturelles presentant la definition, l'analyse et l'histoire de tous les etres qui composent les trois regnes (volume 2)Chapitre 98 sur 117 · H 0 II · texte numérisé non relu

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sohner le» bocages de leurs chants si mélodieux, pen- . danl qu’auprès de leurs compagnes ils préparent le nid qui doit recevoir le fruit de heur union, ou qu’ils cher- I chent à charmer sa peine pendant qu'elle couve avec | assiduité les œufs quVllè a pondus.

A mesure que le langage, cet ouvrage du sentiment j et de la pensée, se forme et se perfectionne, nos idées j deviennent plus précises, plus claires, plus fortes. Nous les examinons avec plus de facilité, parce que nous les comparons en quelque sorte dans leurs signes qui en sont des copies netlement circonscrites. Nous conser- , vous plus longtemps les résultats de ces comparaisdns, ■ parce que nous en mettons aisément les signes en réserve dans notre mémoire; et. par celte transposition des copies à la place des images des objets tracés dans notre entendement, nous opérons sur nos idées avec le même avantage que les algébristes retirent des lettres de l'alphabet substituées momentanément aux quantités dont ils veulent trouver les rapports.

D’ailleurs, par le moyen du langage, la pênsée d’un individu se féconde par celles de tous les individus auxquels le langage la communique. Elle ne revient à celui qui l’a émise, que combinée avec toutes les pensées plus ou moins analogues qu'elle a trouvées, pour ainsi dire, dans l’intelligence de tous ceux à qui le langage Va adressée. Quelle grande et mutuelle influence' Quel accroissement de toutes les facultés deTesprit !

Le sentiment s'anime aussi par la communication que le langage établit avec tous ceux qui peuvent en être l’objet, et par la vive réaction de l’affection relative qu’il fait naître avec d’autant plus de force qu'il est exprimé par un langage bien différent d'une simple pantomime, et propre à montrer toute sa nature, toits ses degrés, toute sa violence, dans le passé, dans le présent et dans l'avenir.

Mais, par une trop grande extension de tous ces effets, leur résultat peut devenir bien funeste. Les facultés de l'âùie peuvent s'exalter, et agir assez fortement sur des organes trop faibles ou altérés dans leur conformation, pour déranger le siège des idées, troubler l’entendement , interrompre la mémoire, détruire les images des rapports réels qui lient les objets, y substituer de fausses analogies, abandonner l’esprit à toutes les illusions, à toutes les chimères, et produire les visions. les manies, les aberrations, la démence, la' folie et toutes les maladies mentales qui dégradent l'intelligence de l'Homme au-dessous de l'instinct de la brûle.

Et qu'il s'en faut que ce revers déplorable, cet abais sement . cette chute terrible soient les seuls maux auxquels l'Homme est condamné I Non-seulement il n’est pas à l’abri dès maux physiques qui pèsent sur les animaux; mais encore par combien de maladies dépendantes de sa nature particulière ne peut-il pas être accablé! et que la douleur lui fait payer cher ses superbes prérogatives y

Indépendamment de ces dangers, qui se renouvellent si souvent et auxquels l'Homme a tant de peine à échapper, H porte en lui- même le principe de sa destruction. Non-seulement les objets avec lesquels il communique, l’attaquent à l'extérieur; mais encore il est ! sans cesse soumis à une altération intérieure plus ou l

moins lente, ou plus ou moins rapide. II partage le sort de tous les êtres organisés,- et pour être à la tête de tous ces êtres vivants, il n’en subit pas moins leur condition commune. On peut dire en quelque sorte qu'aucun corps organisé n'est un seul instant stationnaire : la force vitale qui l'anime, commence de l’user dès le moment où elle cesse de l’accroilre. La vie peut être représentée par une courbe qui monte et descend, et dont le sommet n'est qu’un point indivisible. Dès que l'Homme est arrivé à ce point de perfection, il commence à déchoir. La force interne qui a développé tous ses organes, commence à agir contre elle-même. Il se passe souvent plusieurs années avant que le dépérissement ne soit sensible; mais le changement n'en est pas moins commencé ; mais l'Homme n’en est pas moins sur la pente du chemin de la vie.

Le corps, ayrfnt acquis toute son étendue en hauteur et en largeur, augmente en épaisseur, la seule dimension vers laquelle puissent se porter les forces nulri*- (ives qui ont atteint les limites des deux premières. Le premier degré de cette augmentation est aussi la première nuance de son dépérissement, parce que cette nouvelle action des substances nutritives n'augmente l'activité d'aucun organe, et ne fait qu'ajouter au corps, par l'accumulation d'une' matière surabondante, un volume et un poids inutiles et bienlél dangereux. Cette substance superflue forme la graisse qui remplit . les cavités du tissu cellulaire. Le corps a moins de légèreté; les facultés physiques diminuent; les membres, devenus plus lourds, n'exécutent plus que des mouvements moins parfaits. Les sucs nourriciers, continuant d'arriver dans les os qui ont pris toute leur extension en longueur et en largeur, ne servent plus qu'à augmenter la masse de ces parties solides. Les membranes deviennent cartilagineuses; les cartilages deviennent osseux; les fibres se durcissent; lesvaisseaux s'obstruent; la peau se dessèche; les rides se forment; les cheveux blanchissent ; les dents tombent ; les mâchoires se rapprochent ; les yeux s’enfoncent ; Je. visage se déforme; le dos se courbe, et le -corps s'incline vert la lenre.qui doit le recevoir dan» son sein.

Celte dégradation s'opère par un* longue suite de nuamsès presque innombrables et par conséquent trèsfaibles; son cours est quelquefois suspendu par d’heureuses circonstances, par les secours de l'art et par les conseils plus sûrs d’une sagesse prévoyante. Mais cette interruption cesse, et la dégradation continue de s’accélérer avec plus ou moins de régularité. Souvent on la remarque dès l'âge de quarante ans : ses degré» sont assez lents jusques â soixante; sa marche devient ensuite plus rapide. La caducité commence vers soixantldfx ans ; la décrépitude la suit : le corps s'affaisse ; les forces des musclas ne sont plus proportionnées les unes aux autres; la tète chancelle > la main tremble; les jambes plient tous le poids qu’elles doivent supporter; les nerfs perdent heur sensibilité ; les sens s’affaiblissent ; toutes le* parties se resserrent; la circulation des fluides est gênée, la transpiration diminue; les sécrétions s'altèrent, la digestion se ralentit ; les sucs nourriciers sont moins abondants; les portions du corps, devenues trop solides, ne reçoivent plus ces sucs réparateurs, cessent

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de se nourrir el de vivre; le corps meurt par parties ; le mouvement diminue; la vie va s’éteindre, et ordi- ! nairemenl la mort termine celte longue et triste vieillesse, avant l'âge de quatre-vingt-dix ou au moins de cent ans.

Mais la somme des dangers qui menacent la vie, ou, pour mieux dire, l'action des causes qui tendent à l’altérer et à l'anéantir, n'est pas répartie également sur chacune des années qui la composent; les divers âges n’ÿ sont pas également exposés ; et si, par le moyen des observations recueillies avec soin el des tables de mortalité construites avec habileté, on veut savoir dans quelle proportion ces causes de destruction sont distribuées dans les différents âges, on trouvera que, par exemple , dans une contrée tempérée et dans un pays civilisé, tel que la France, sur un million d'enfants qui viennent au monde, il n'en reste que 767,595 au bout d'un an, 555,480 au bout de dix ans, 509.916 au bout de vingt, 458,185 au bout de trente, 509,404 au bout de quarante, 907,070 au bout de cinquante, 915,567 au bout de soixante, 117,656 au bout de soixante -dix, 54.705 au bout de quatre-vingts, et 15,175 au bout de quatre-vingt-quatre ans.

Nous allons cesser de nous occuper de l’individu, pour essayer de présenter le tableau de l'espèce; mais auparavant , el pour tâcher d’achever le portrait de l'Homme, montrons sous de nouveaux points de vue qqelques-uns des traits qu'il offre dans ses quatre âges, el plaçons ioi une partie de l'esquisse publiée, il y a déjà bien des années, dans la Poétique de la musique, par l'auteur de cet article, le comte de Lacépêde.

. « L’enfance, y disait-il, ne peut avoir aucun sentiment profond, aucune affection assez marquée pour constituer une passion; elle est trop molle pour conserver les empreintes qu'elle peut recevoir. Les affections du jeune enfant ne doivent dépendre que de ce qui se présente à lui; elles doivent ne découler que d'impressions qu'il reçoit . elles doiveut donc être aussi passagères que les objets extérieurs sont mobiles pour lui. Et comment ces objets ne le seraient-ils pas pour un petit être qui à chaque instant change de place ou d’attitude, s’approche ou s'éloigne de ce qüi l'entoure, -el fait ainsi varier et semouvoir relativement à lui tout ceajui l’environne? Ses sentiments doivent être aussf fugitifs el aussi inconstants que sa course est incertaine, que sa démarche est vacillants, que ses gestes sont peu décidés. Il doit se porter avec promptitude vers -tout ce qui s'offre à lui, parce que tout doit remuer avec force ce qui n'est jamais ému vivement par un sentiment durable; tout agite aisément ce qui par lui-inémo n’a aucun mouvement déterminé : tout trouve aisément une place dans ce qui est encore presque entièrement vide d'impressions, çl d'images

■Cependant -l'enfant peut être rempli d’agréments, de grâces et de charmes, *i uns éducation mal entendue n'a pas contraint ses mouvements; si la simple nature a développé librement ses membres ; s'il a pu en faire usagepour tous les exercices qui souviennent à cet âge tendre, mais ami de l'agitttion el du changement dans tqus les genres. Les proportions les plus agréables, c’est-à-dire les plus naturelles, régnent dans ses mem-

bres ; il n’a pas encore appris à les tenir repliés par convenance, à les roidir par bon air, à leur donner des attitudes bizarres par convention; les travaux ne les ont pas encore viciés, déformés et altérés; sa main n’a pas encore manié des instruments pesants ; son dos n'a pas été courbé sur une charrue ou sur un atelier; ses cheveux flottent au gré du vent el de la belle nature; sa peau n'a pas été ternie par un soleil ardent, ou gercée par le froid; la tempête n’a pas encore fondu sur sa tête : il ne voit la vie qui se présente à lui que comme une route semée de fleurs ; il ne prévoit.aucun des dangers el des malheurs qui l'attendent ; le chagrin u'a pas ridé son front et effacé la noblesse de scs traits : l'on y dislingm- encore -la première origine du roi de la nature ; la défiance n’a pas rendu sa démarche arrêtée et suspendue, son regard inquiet, son coup d'œil fixe el sinistre; son esprit, dégagé de préjugés el de soucis, ne lie que des idées agréables , n'enfante que des images gracieuses. Si quelques peines légères viennent troubler les beaux jours qui sont tissus pour lui, elles ne laissent aucun souvenir; elles se dissipent rapidement av ec les objets qui les ont fait naître. Que lui manque-t-il pour offrir l'image la plus fidèle des grâces, de la gaieté, de l'agrément, des charmes et de la genliHesse?

- Malgré la légèreté des «ficelions de l'enfance et la mobilité qui luieit si naturelle, qui est même nécessaire au développement de ses organes el des facultés

de son esprit, et sans laquelle elle passerait à la jeunesse sans idées et sans connaissances, il est des sentiments qu'elle éprouve constamment el qui, s’ils ne sont pas bien profonds, compensent, par leur sorte de durée, ce qui peut manquer à leur vivacité. Telle est la tendresse qu'ils ressentent pour ceux* dont ils ont reçu le jour, pour celle qui les a nourris, pour ceux qu'ils voient souvent el qui leur témoignent de l'empressement , pour ceux qui les élèvent et qui mêlent un attachement assidu, un intérêt véritable à leurs soins cl â leurs leçons. Cette tendresse constante dépend de la cause même qui produit la légèreté naturelle de toutes leurs autres affections; elle lient à la facilité avec laquelle tous les objets extérieurs agissent sur leurs organes si aisés à ébranler. Us ont à chaque instant sous les yeux les diverses personnes dont nous venons de parler ; â chaque instant ils en reçoivent des secours ou des plaisirs. L'impression qu'ils éprouvent esb faible, mais elle est toujours renouvelée. Chacune de ces impressions successives leur inspire une affection nouvelle ; ceux qui les environnent et les aiment, doivent donc bientôt leur devenir chers. A la vérité, Us ne font pas sur leurs cœurs, trop jeunes et peu susceptibles d’unç trace profonde, une impression assez forte pour n’avoir rien à craindre de leur changement; mais ils les remuent et les attendrissent à chaque instant : ils produisent une succession de sentiments semblables, qui équivaut à un sentiment unique el permanent. Ce n'est point ifi l'effet qui dure; mais c'est la cause qui ne passe pas : ce sont les objets de leur tendresse filiale ou reconnaissante qui les émeuvent sans cesse, et réveillent sans cesse leur attachement...

Maintenant se présente à nous la brillante jeunesse.

cet âge où la nature morale et la nature physique développent et étendent leurs forces, où l'esprit se déploie, et où les impressions seraient plus profondes que jamais. si la réflexion les accompagnait; la réflexion, celle faculté qui seule peut arrêter nos idées. Axer nos j sentiments, et durcir véritablement leur empreinte. C'est alors que les passions commencent à exercer leur empire orageux; c'est alors que tous les objets régnent si aisément sur l'àtne : rien lie la remue faiblement, comme dans l’enfance; tout la secoue violemment. Le jeune homme ne vil que d'élans et de transports : heureux quand ces transports ne l'entrainent que dans la route qu'il doit parcourir! heureux lorsque les mains sages qui le dirigent, ne s’efforcent pas d'éteindre le feu qui le dévore et qu’elles ne pourraient parvenir à étouffer; mais qu'elles tendent à contenir ce feu, à le lancer vers les vertus sublimes, > ers tout le bien auquel la jeunesse peut atteindre!

Venant d'un âge où personne n'a eu besoin de sc défendre contre lui, où personne n*a pu le redouter, où, par conséquent, personne en quelque sorte ne lui a résisté; sentant chaque jour de nouvelles forces qui se développent en lui , imaginant qu'elles augmenteront toujours, ne les ayant encore mesurées avec aucun obstacle, pensant que rien ne peut les égaler, croyant que tout va s’aplanir devant lui, fier, indomptable, et voulant secouer entièrement le joug sous lequel sa faiblesse l’a retenu pendant son enfance, le jeune homme est l'image de la liberté et de l'indépendance. Il fuit tout ce qui peut lui retracer ce qu'il appelle son esclavage, (ont ce qui peut lui peindre son ancienne soumission; il dédaigne des demeures Irop resserrées, où son corps et son esprit se trouvent à l’étroit ; il ne se plaît que dans une vaste campagne, où il peut exercer ses forces à courir, son courage à dompter des coursiers sauvages, son adresse à les dresser, et son intrépidité à vaincre et immoler des animaux féroces, l.à, il saute de Joie sur la terre, qu’il peut maintenant parcourir à son gré; il agile ses membres vigoureux ; il s’essaye à transporter de lourds fardeaux ; il croit avoir beaucoup fait lorsqu'il a renversé avec effort un bloc de rocher, abattu avec vigueur un arbre, ou devancé ses chiens à la course. Ses traits ne sont plus l'image de la grâce et de la gentillesse, comme dans l'enfance; mais celle de la fierté. Son corps, dont les contours sont plus durement exprimés, offre des muscles dessinés avec force, et dont le jeu rapide et puissant annonce sa supériorité; ses cheveux, brunis par le soleil, dont il se plaît à affronter les ardeurs, sonl plus longs et plus touffus; ses yeux, pleins de feu, brillent de courage; ses bras portent déjà les dures empreintes, non pas de ses travaux utiles, mais de ses travaux capricieux : sa démarche est ferme, sa tête élevée, son ton de voix imposant; il a l’air du fils d'un Hercule, et parait destiné à remuer sa massue et à dompter les monstres. Impétueux, remué aussi souvent que l’enfance, mais toujours agité violemment ; transporté à la présence de chaque objet nouveau ; changeant à chaque instant de place, de projet et de désir; franchissant tous Iqf obstacles, impatient de tout retardement qui pourrait s'opposer à sa course rapide et vagabonde? La voix seule du senli-

5 dict. des scievces v at.

ment est assez forte pour le retenir; la nature, qui parle dans son cœur plus haut que (nus les objets qui l’entourent, lui fait reconnaître, chérir et vénérer la voix de celui qui lui donna le jour et qui soigna son enfance : c'est un lion qu'on conduit avec une chaîne couverte de roses , sans qu'il cherche à rompre de si doux lient. Heureux le jeune homme . lorsque la tendresse paternelle est le seul frein donné à son courage; lorsque les passions si dangereuses, si vives à cet âge des erreurs, ne s'emparent pas de son âme et ne la livrent pas en proie à tontes les illusions, à toutes les fausses espérances , à tous les tourments; lorsque la plus terrible de ces passions ne vient pas le dominer 1 Elle commence par le séduire; elle lui peint tous les objets en beau; elle présente la nature plus riante et plus belle aux yeux fascinés du jeune homme trompé ; elle conduit ses pas dans une route en apparence semée de fleurs; par un pouvoir fantastique, elle lui fait voir, au bout de celte fatale carrière, les portes du temple du bonheur, ouvertes pour le recevoir; elle lui montre sa place marquée à côté de l'objet de sa passion funeste : c'est Armide qui conduit Renaud dans une lie enchantée, qui le retient éloigné de scs guerriers, de son devoir et de sa gloire, et qui, en l’entourant de guirlandes, l'enlace dans des chaînes dont bientôt il sentira tout le poids.

Quelquefois au milieu des ardeurs brûlantes de l’été, lorsqu'un soleil sans nuages répand de tous côtés des rayons enflammés, le jeune homme, déjà plongé dans sa fatale ivresse, cherche un abri paisible contre les feux de l'astre du jour; il s’enfonce dans une forêt; il y rencontre une source claire et limpide, autour de laquelle les oiseaux chanteurs font entendre leur douce et agréable mélodie : le calme de ces lieux, la fraîcheur qui y règne, l'obscurité, le murmure des eaux, tout l’invite au sommeil A peine est-il endormi, que la passion qui le domine lui présente en songe l'objet qui règne sur ses sens. Il se réveille plongé dans une illusion entière; il voit dans tout ce qui l'entoure l’objet pour lequel il soupire, ou, pour mieux dire, ü ne voit que lui ; il n'est plus que de flamme. L’illusion cesse bientôt; mais sa blessure profonde reste, rien ne peut en apaiser les vives douleurs : partout il porte avec lui le (rail fatal qui l’a blessé. 11 traîne en gémissant sa chaîne cruelle : il veut la rompre, et elle résiste à ses secousses; il veut s'en débarrasser, et tous ses efforts n’aboulissenl qu'à s'en entourer davantage. Livré au désespoir, à des fureurs , à des tourments horribles, il sent à chaque instant qu’une main ennemie et invisible le couvre de nouvelles blessures. Ses yeux se creusent ; ses joues ardentes portent l’empreinte de la flamme dé voranle qui le consume; la joie, la douce paix, tout a fui loin de lui : il veut se fuir lui même; il gravit contre les monts les plus escarpés ; il pénètre dans les solitudes les plus profondes, et rien ne peut éteindre le feu allumé dans ses veines par un funeste poison. Égaré, hors de lui-même, il rugit ; il fait entendre des cris forcenés: il invoque la mort

A la suite de la jeunesse se présente l’âge mûr. L’homme jouit alors de toutes les forces de son corps et de son esprit; les passions tumultueuses, et que

l'ivresse ne cesse d'accompagner, ne régnent plus avec assez d'empire sur lui pour offusquer sa raison : le rayon divin qui l'anime brille de tout son éclat; son intelligence, échauffée par les feux que le trouble de sa jeunesse a laissés dans son imagination, jouit de tous ses droits et soumet tout à sa puissance. Son âme, animant un corps parfait dont fous les organes ont reçu un juste degré de développement, où la force et la souplesse se trouvent réunies, et où tout seconde les divers mouvements qui l'agitent, s’élance vers les spéculations sublimes, découvre les grandes vérités, entreprend, exécute, achève les plus grands travaux. Alors l’Homme, ; véritable emblème de la majesté et de la puissance, élevant sa tête droite et auguste sur un corps robuste et endurci, marche, parle, agit en maître de la nature, lui commande et la fait servir à scs nobles desseins.

Mais, si les passions folles de la jeunesse ne déchirent plus son âme, elle est en proie ù des passions presque aussi redoutables, moins vives, mais bien plus constantes. L’ambition fait briller devant lui des couronnes de toute espèce; elle l’engage dans des routes épineuses pour arriver au but éclatant qu'elle lui offre, but illusoire et fantastique , qui fuit presque toujours devant ceux qui cherchent à y parvenir, et qui disparait enfin aux yeux de ceux qui sont près de l'atteindre. Il suit la voix de celte ambition cruelle, et celle de la fausse gloire : il médite des projets sanguinaires; il forge des chaînes pour des voisins dont tout le crime est d’étre trop près de lui; il court aux armes, il aiguise le fer meurtrier ; il va, la flamme à la main, cueillir au milieu des horreurs d’une guerre injuste et barbare, des lauriers teints de sang; assis sur les débris d'une ville fumante, entouré des victimes infortunées de sa passion forcenée, il contemple avec des yeux féroces et cruels le ravage qui couvre au loin les campagnes, et lous scs gestes sont des signes de mort et de désolation. Ici , avide d’or et de vaines richesses, quels dangers ne brave-t-il pas pour assouvir sa brutale avarice ! Dans sa rage féroce, il répand le sang de tout un monde nouveau, que le génie n'avait pas découvert pour des forfaits horribles; il le change en tin vaste désert, court setner les crimes les plus atroces dans une partie immense de l'ancien monde, en réduit sous le joug les malheureux habitants, et les transporte chargés de chaînes sur le nouveau monde qu'il a dévasté et où il a cru , dans sa fureur insensée, faire venir de l'or en l'abreuvant de sang.

D'un autre côté, la gloire, et souvent la vertu, l’appellent dans de nouvelles routes, interrompues par un grand nombre de précipices, mais dont le but, bien loin d’offrir un vain fantôme, présente l'image sacrée de l'utilité publique. Alors, prince juste, bon et généreux, il donne la paix et le bonheur au monde, et ne compte ses jours que par ses bienfaits. Ici , dispensateur des grâces d’une religion consolatrice, ou ministre des lois sacrées de la propriété et de la sûreté publique , il reçoit, dans les acclamations des citoyens qu'il console et qu’il protège, la touchante récompense de ses vertus. Là, il appelle l’agriculture, le commerce et les arts utiles, et leur dit de fertiliser un pays inculte. Par ses bienfaits, ses travaux et son industrie, il unit les peu-

pies les plus reculés ; il les enrichit par ses soins, il les protège par sa puissance guerrière, ses talents militaires, ses vertus héroïques. Faisant naître les arts agréables, il répand mille charmes au milieu des tranquilles habitations de ses semblables : il les réunit, radoucit leurs caractères et en affaiblit la dureté, leur inspire les vertus aimables, calme leurs peines par de vives et d'innocentes jouissances; leur relrace leurs anciens héros, leurs guerriers illustres, leurs grands hommes ; fait revivre leurs hauts faits et leurs sublimes pensées. Recueilli enfin dans une paisible retraite, con sultanl en secret la nature, abandonnant pour ainsi dire sa dépouille mortelle, s’élevant sur les ailes de son génie et de la contemplation, il découvre et montre à ses semblables les vérités les plus cachées et les plus utiles

Mais si l'Homme, parvenu à l'âge viril, jouit de tout son être; s’il est alors arrivé au plus haut degré de sa puissance, il va bientôt en déclinant : chaque jour ses facultés s’affaiblissent; les forces de son corps diminuent; il passe à la vieillesse Conservant toute (a

raison de l’âge viril et toutes les lumières de l'expérience. il offre toujours un front auguste sous les cheveux blancs qui ornent sa tête. Avec quel intérêt on voit cette image de la faiblesse de la tendre enfance, réunie avec toute la majesté, toute la vigueur de l'âge viril, et avec un caractère plus louchant, plus attendrissant et plus sacré! Les maux qu'il a éprouvés, l’expérience qu'il a des dangers de toute espèce, qui environnent la faiblesse humaine, remplissent son cœur d'une douce indulgence; il aime, il plaint et il pardonne : c'est un être consolateur laissé au milieu de ses enfants pour y être une image vivante du Dieu qu’ils adorent , pour leur transmettre ses bénédictions, pour les aider par ses conseils. pour les soutenir par ses encouragements et par sa tendresse attentive et prévoyante. II reçoit de leur amour et de leur reconnaissance tous les secours que ses maux peuvent réclamer. Mais combien de fois, malgré leurs soins, leur affection, leur dévouement, il est obligé de courber sa télé auguste et défaillante sous 1e poids de ta misère ou sous celui de l’adversité! •

El cependant celle société au milieu de laquelle nous venons de placer les quatre âges de l’Homme, comment s’est-elle formée, accrue, perfectionnée ? Ne nous contentons pas de considérer l'Homme; examinons l’espèce humaine.

« L'Homme considéré en lui-méme, et abstraction faite de ses rapports avec ses semblables, serait bien différent de ce qu'il est devenu.

Supposons, en effet, pour un moment, qu'il se soit développé sans secours, et qu’il vive seul sur une terre aussi sauvage que lui : ne transportons pas même le sol agreste sur lequel il traînerait sa vie trop près de ces contrées polaires , couvertes pendant presque toute l'année de glaces, de neiges et de frimas, où presque toute végétation est éteinte; où quelques animaux, difficiles à atteindre cl dangereux à combattre, pourraient seuls lui fournir une rare et faible subsistance; où, sans vêtements, sjjns asile, sans art, sans ressource, il aurait perpétuellement à lutter contre la longue obscurité des nuits, l'intensité d’uu froid très- rigoureux, la

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dent des animaux féroces, et la faim, plus dévorante encore. Ne le voyons pas non plus dans ces régions arides, trop voisines de la ligne, où la terre desséchée ne lui présenterait aucune verdure; où les vents rouleraient sans cesse les flots d'un sable brûlant; où une mer de feu l'inonderait de toutes parts, et où il ne pourrait étancher la soif ardente qui le consumerait, qu'en s'approchant des bords d’une eau jaunâtre, repaire immonde de reptiles dégoûtants , et en étant sans cesse menacé d'être déchiré par la griffe ensanglantée du Lion et du Tigre, ou de périr étouffé* au milieu des replis tortueux d'un énorme Serpent. Évitons ces deux extrêmes; plaçons l'Homme sauvage que nous examinons sur une terre tempérée, à peu près également éloignée des glaces des contrées polaires et des feux des plages équatoriales. Sa tête est hérissée de cheveux durs et pressés; son front voilé par une sorte de crinière touffue; son oeil caché sous un sourcil épais; sa bouche recouverte d'une barbe très-longue qui retombe en désordre sur une poitrine velue ; tout son corps garni de poils; chacun de ses doigts armé d'un ongle allongé et crochu : quelle image il présente! La majesté de sa face auguste , les traits de l'intelligence , la marque d’une essence supérieure, le sceau du génie, tout est, pour ainsi dire, encore caché sous l'enveloppe d'une béte féroce. L'entière liberté de ses mouvements, le besoin d'attaquer et celui de se défendre, donnent à ses muscles une grande vigueur, et à tous ses membres une grande souplesse. Il montre une force, une agilité et une adresse bien supérieures à celles de l'Homme perfectionné. Mais que sont son adresse et son agilité, à côté de celles du Singe ? et qu'est sa force, mesurée avec celle du Cheval, du Taureau, du Rhinocéros eide l'Éléphant? Sa vue, son odorat et son ouïe jouissent d’une grande sensibilité; mais que devient la prééminence que les sens paraissent lui donner, si l'on compare sa vue à celle de l'Aigle, son odorat à celui du Chien, son ouïe à celle des animaux des déserts? Les doigts de ses pieds, fréquemment exercés, et qu'aucun caprice n’a encore déformés, très-longs et très-séparés les uns des autres, le rendent presque quadrumane; ils rapprochent ses habitudes de celles du Singe, avec lequel ses dents et presque toutes les parties de son corps présentent de très-grands rapports de conformation ; et si, pendant son repos ou son sommeil, il cherche dans des cavernes sombres un abri contre le danger, il passe presque tous les instants de sa vie active dans la profondeur des vastes forêts, occupé quelquefois à y poursuivre de faibles animaux, mais, le plus souvent, grimpant de branche en branche , et y cueillant les fruits les moins durs et les moins acerbes.

Cet état, cependant, n’est pour ainsi dire qu'hypothétique. Au milieu de ces bois, dans le fond de ces antres sombres, l'Homme rencontre sa compagne : le printemps répand autour d'eux sa chaleur vivifiante; un sentiment irrésistible les entraîne l'un vers l'autre; la nuit les enveloppe de ses ombres ; la nature commande, elle est obéie : l'Homme ne sera plus seul sur une terre sauvage. Son existence est doublée; elle est triplée au bout de neuf mois. Le nouvel être auquel il a donné le jour aura besoin, pendant longtemps, ou de lait, ou de

soins, ou de secours : tous les feux du sentiment s'allument et s'animent par leur action mutuelle; un lien durable est tissu ; te partage des plaisirs et des peines est établi ; la famille est formée.

La voix, qui n'est plus uniquement répétée par un écho insensible, mais à laquelle peut répondre une voix et semblable et bien chère, est maintenant bien des fois exercée. L'organe qui la produit se développe; elle acquiert de la flexibilité : elle n'avait encore indiqué que l'effroi, elle exprime la tendresse ; elle se radoucit, elle se diversifie. La faculté, que donne la forme de la bouche et du nez, d'en convertir les sons en accents variés et proférés sans efforts, en multiplie l'emploi : elle a eu des signes pour les passions vives, elle en a pour les affections plus calmes ; elle en a bientôt encore pour les souvenirs, la réflexion et la pensée. L'art de la parole existe. La puissance créatrice de cet art réunit à l'ardeur de la sensibilité la lumière de l'intelligence : la première langue frappe le cœur, l'émeut, développe l’esprit; l'Uomme reçoit le complément de son essence, l'instrument de sa perfectibilité, et, revêtu de sa dignité tout entière, il va marcher l'égal de la nature.

Pouvant instruire ses semblables de ses sensations, de ses désirs, de ses besoins, il s'aide de ses fils, il s'aide de ses frères; iis mettent en commun leur expérience par la mémoire, leurs travaux par l'entente, leur prévoyance par une affection mutuelle ou par un intérêt semblable. Leur nombre, leur union, et surtout leur concert , les rendent supérieurs aux animaux les plus redoutables. Leur chasse, plus heureuse, leur fournil un aliment plus substantiel et plus agréable, peut-être, que des végétaux que la culture n'a pas encore améliorés. Us aiguisent des branches, ils façonnent des pieux, ils forment des massues; ils arment de pierres dures et tranchantes un jeune tronc noueux, et déjà la hache est entre leurs mains. Les arbres cèdent à leurs coups; ils se font Jour à travers des forêts épaisses. Ils poursuivent jusque dans leurs repaires les plus gros animaux, leur donnent facilement la mort , les dépouillent sans peine; se nourrissent de leur chair; revêtent leur dos et leur large poitrine de la fourrure sanglante de leur proie; se garantissent, par ce premier et grossier vêtement, de l'action délétère des averses ; entreprennent, même au milieu des hivers, des courses plus lointaines el des recherches plus productives : et nous avons déjà sous les yeux les premiers éléments de ces peuplades errantes, que présentent de si vastes portions de l’Amérique septentrionale.

Une lige flexible el élastique, pliée par le vent, se ré lablissant avec vitesse, frappant avec force, et lançant au loin un corps plus ou moins léger, leur donne l’idée de la flèche ; une pierre jetée à de grandes distances par un bras nerveux, circulairemenl et avec rapidité, leur fait inventer la fronde, qui prolonge le bras.

Le choc fortuit de deux cailloux fait jaillir des élincelles qui, tombant sur des feuilles desséchées, allument les forêts et propagent au loin un violent incendie. Ils imitent ce choc, ils le remplacent par un frottement répété; el le feu, devenu leur ministre, leur donne un art nouveau.

Devenus plus nombreux, ils sont forcés de réunir aux

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fruits de la chasse les produits de la pêche. Devenus plus attentifs, ils ont bientôt inventé les appâts, la ligne et les filets; et pour que la distance du rivage ne puisse pas dérober le Poisson à leurs recherches, quelques vieux troncs flottants près de la rive et réunis par des Mânes forment le premier radeau, ou, creusés avec la hache, composent les premières pirogues; et le premier navigateur, donnant à une rame grossière des mouvements analogues à ceux des nageoires des Poissons qu‘il veut atteindre, ou des pieds palmés des Oiseaux nageurs qui poursuivent comme lui les habitants ! des mers ou des rivières, hasarde sur les ondes sa frêle et légère embarcation.

Cependant, au milieu de ces bois voisins des eaux, et dont les grotles naturelles sont encore l'habitation de l’espèce humaine, un animal doué d'un odorat exquis, d'une vue perçante et d'un instinct supérieur, d'un naturel aimant, courageux pour tes objets qui lui sont chers, timide pour ses propres besoins, avide d'un secours étranger, réclamant sans cesse un appui, se livrant sans réserve, modifiant ses habitudes par affection, docile par sentiment, supportant même l'ingratitude, oubliant tout excepté les bienfailselfidèlejusqu'au j trépas, s'attache à l’Homme, se dévoue à le servir, lui | abandonne véritablement tout son être, et, parcelle i alliance volontaire et durable, lui donne le sceptre du I monde.

Jusqu'à ce moment, l'Homme n'avait pu que repousser, poursuivre et mettre à mort les animaux; maintenant, il va les régir. Aidé du Chien , son nouveau , son infatigable compagnon, il réunit autour de lui In Chèvre, la brebis, la Vache; il forme des troupeaux; il acquiert dans le lait un aliment salubre cl abondant; la houlette remplace la hache et la massue : il devient pasteur.

N’étant plus condamné à des courses lointaines, il cherche à embellir la grotte dont il n’est plus contraint de s’éloigner si fréquemment. Son cœur apprend à goûter les charmes d’un paysage, à préférer un séjour riant ; à attacher des souvenirs louchants à la forêt silencieuse, à la verte prairie, au rivage fleuri. Il a façonné le bois pour l'attaque ou la défense ; il va le façonner pour les plaisirs. Toujours guidé par le sentiment, entouré de sa compagne, de ses enfants, de son chien fidèle, il rapproche des branches souples, en entrelace les ra- i ineaux, les couvre de larges feuilles, les élève sur des tiges préparées. Environnant d'épais feuillages et d'arbrisseaux flexibles celte enceinte si chère , cet asile qu'il consacre à tout ce qu’il aime, il construit la première cabane; et l’éternel modèle de la plus pure architecture est dû â la tendresse.

Il a vu des graines, transportées par le vent et reçues par une terre grasse cl humide, faire naître des végétaux semblables à ceux qui les avaient produites : il recueille avec soin ces germesdes plantes, dont les fruits servent ft sa nourriture, ou dont les fleurs et lei feuilles réjouissent ses yeux et plaisent à son odorat; il les sème autour de sa cabane; il arrose la terre à laquelle il les confie ; il veut mêler à celle terre, dont il commence à sentir le prix, tout ce qui lui parait devoir en augmen j 1er la fertilité des végétaux plu* grands et plus nom-

breux. des graines plus suhs(anlielles,.dcs fruits plus savoureux que ceux qu'il a connus, sont les produits de ses soins. Son ardeur pour le travail augmente; ses labeurs se multiplient : il croit n'avoir jamais asse* manié, retourné, engraissé une terre qui bientôt peut suffire à nourrir sa nombreuse famille ; il veut creuser | de profonds sillons; il s'aide de tous ses instruments ; la hache se métamorphose en soc. Il appelle à son secours le plus fort des animaux qu’il élève autour de lui; une longue constance dompte le Taureau : l'animal, subjugué presque dès sa naissance, soumet à la charrue qu'on lui impose une corne docile et une puissance dont il ne se souvient, en quelqucsortc, que pour l'abandonner tout entière; et l'agriculture est née, et l’art le plus utile a vu le jour.

Cependant les besoins de l'espèce humaine augmentent avec les moyens de les satisfaire; les jouissances animent la sensibilité, éveillent les désirs, et demandent des jouissances nouvelles. L’Homme emploie l'eau et le feu à augmenter, par d'heureux mélanges que le hasard lui découvre ou que son intelligence lui indique, la bonté des aliments qu'il préfère. Parmi les végétaux qu'il cultive, il en est qui lui présentent des filaments longs, souples et déliés, qu'il peut aisément débarrasser d'une écorce grossière; il en fait des tissus plus légers et des vêtements plus commodes que les peaux dont il s'est couvert. Il a vu d'autres plantes répandre leurs sucs, et colorer la feuille, la pierre, la terre : ces nuances lui ont plu; elles ont charmé sa compagne : il sait bientôt les transporter sur les nouveaux tissus que son industrie a produits.

Plus il goûte de jours heureux dans te séjour qu’il a créé, plus il veut abréger le temps de l'absence, lorsqu'il est contraint à s'en éloigner. Il veut soumettre â sa puissance, et s'attache par ses bienfaits, lesobre Chameau et le Cheval rapide : avec l'un il traversera les déserts les plus arides; avec l'autre, il franchira les plus grandes distances. Ces deux conquêtes deviennent ) les fruits de son intelligence, de sa persévérance, et de i l'union de ses efforts à ceux de l'animal sensible qui [ n'existe que pour lui.

Dominateur absolu du Chien dévoué et du coursier courageux; m.iilre de nombreux troupeaux; créateur, en quelque sorte, de végétaux utiles; propriétaire de la terre qu'il féconde; dispensateur des forces terribles du feu; sentant chaque jour sou intelligence s'animer, son sentiment se vivifier, son empire s'étendre; fier de son pouvoir, se complaisant dans ses ouvrages, enivré de ses jouissances, rempli de son bonheur, élevant vers le ciel son front majestueux, agitant avec vivacité ses membres pleins de vigueur; cédant à la joie, à l'espérance, au transport qui l'entraîne, l'Homme, maintenant , manifeste dans toute leur plénitude des mouvements intérieurs qu'il ne peut plus contenir ; il exhale, pour ainsi dire . le plaisir qui l'enchante ; il s'élance , bondit, retombe, s'élance encore, retombe de nouveau.

Pour prolonger cette vive expression du délire fortuné auquel il s'abandonne, pour que la fatigue en abrège le moins possible la durée, il met de l’ordre dans ses efforts , de la régularité dans les intervalles

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qui séparent ses pas, de la symétrie dans ses gestes, et, le contentement qu'il éprouve étant bientôt partagé dans toute son étendue par sa compagne et par scs fils, la première danse régulière a lieu sur la terre. Des paroles touchantes l'accompagnent; elles sont proférées avec l'accent de la sensibilité. Des sons articulés ne suffisent plus à la situation qui inspire l'Homme, ses fils et sa compagne; la voix est plus soutenue, élevée et rabaissée avec promptitude, portée au delà de grands intervalles ; les paroles et les tons successifs sont nécessairement divisés par portions symétriques, comme la danse à laquelle ils s'unissent : et le premier chant est entendu, et la poésie nail avec le chant.

Dans des moments plus calmes, celle poésie enchanteresse exerce , sans le secours de la danse, son influence douce et durable. Fille alors de passions plus profondes, de sensations plus composées, d’affections plus variées, elle empreint de sa nature l’air auquel elle s'allie; et cet air est déjà la véritable musique à laquelle on devra tant de moments de paix, tant de peintures consolantes, tant de sentiments généreux.

L’Homme a recours à ces deux sœurs magiques pour lier le bonheur du passé au bonheur du présent ; pour raconter à ses fils attentifs les jouissances qu'il a éprouvées, les travaux qu'il a terminés , les courses qu'il a faites, les succès qu’il a obtenus, les inventions dont il s'est enrichi, les grands événements dont il a été le témoin : et l'histoire commence.

Il veut de plus en plus perpétuer le souvenir de ces événements, de ces inventions, de ces succès, de ces courses, de ces travaux, de ces jouissances ; il prend la hache primitive et les autres instruments qui lui ont été si utiles, il attaque le bois ou la pierre; il les taille en figures grossières, en images imparfaites des objets qui remplissent son esprit ou son cœur; il cherche à ajouter à ces monuments incomplets, en donnant à la pierre ou au bois la couleur des sujets de sa pensée ou de ses affections : et voilà la première écriture hiéroglyphique. qui donne naissance à la sculpture, à la peinturé, à l'art admirable du dessin.

De nouveaux plaisirs, de nouveaux besoins, de nouvelles idées, fruits nécessaires des rapports nombreux que fait naître la multiplication toujours croissante de l'espèce humaine, à mesure que ses qualités s’améliorent et que ses attributs augmentent ; des combinaisons plus variées, des sensations plus vives; une mémoire plus exercée, une imagination plus forte, une prévoyance plus active ; une curiosité d'autant plus grande qu’elle est fille d’une intelligence plus étendue et d'une instruction plus diversifiée; la réflexion, la méditation même, que produit leloisir amené par l'assurance d'une subsistance facile; le désir d'échapper à l'ennui , cet ennemi secret et terrible qui agit pour la première fois et qu’éveille un repos trop prolongé : toutes ces causes puissantes, et à chaque instant renouvelées, portent l'attention de l'Homme sur tou» les objets qui l’environnent, sur ceux mêmes qui n'ont avec lui que des relations éloignées et qui en sont séparés par de grandes distances. Il commence à vouloir tout connaître, tout évaluer, tout juger. Déjà il examine, compare les poids, rapproche les dimensions , estime la durée, distingue

les productions naturelles qui l'entourent, vivantes ou inanimées, sensibles comme lui, ou seulement organisées; porte ses regards dans l'immensité des espaces célestes; contemple les corps lumineux qui y respleu- | dissent , observe la régularité et la correspondance de leurs mouvements; fait de leurs révolutions la mesure du temps qui s'écoule; cherche à deviner les vents, les pluies, les orages, les intempéries qui détruisent ou favorisent ses projets; voit la foudre des airs, ou la flamme des volcans. Tondre et faire couler en différentes formes les matières métalliques dont les propriétés peuvent l'aider dans ses arts; imite ces redoutables mais utiles procédés, par de grands feux qu'il allume; et, conduit par le hasard ou par l'instinct des animaux , trouve, dans les sucs de plantes salutaires, un remède plus ou moins assuré contre l'affaiblissement de ses forces, le dérangement de son organisation interne, l'alternative cruelle d'un froid rigoureux qui le pénètre et d'une chaleur intérieure qui le dévore, l'altération dangereuse d'humeurs funestes qu’il recèle, les blessures qu'il reçoit, les plaies qui leur succèdent.

Cependant des secousses inattendues agitent et ébranlent, pour ainsi dire, jusque dans ses fondements, la terre sur laquelle il repose. Une force inconnue soulève l'Océan et l’étend jusqu'aux montagnes, dont les hauts sommets s'enlr'ouvrent avec fracas; et vomissent des torrents enflammés; des vents impétueux , des nuages amoncelés, des foudres sans cesse renaissantes rendeut plus violents encore les horribles combats du feu , de l'eau et de la terre. Le ravage, la destruction, la mort menacent l'Homme de tous côtés; ils t’investissent : la terreur le saisit. D’anciennes conjectures, d’anciennes affections se réveillent dans son âme; l’espérance et la crainte présentent à son imagination l'image d'une puissance supérieure à l'épouvantable catastrophe qui s'avance, pour ainsi dire, sur l’aile des vents. Il prie; et lorsque le calme est rendu à la terre, lorsque les feux sont éteints, les gouffres refermés, les ondes retirées, les nuages dissipés, un souvenir mélancolique lui reste ; il prie encore : tout son être a reçu une commo lion profonde. Une activité d’un nouveau genre, une prévoyance plus attentive, une prudence presque inquiète, donnent une impulsion plus forte à ses pensées, à scs sentiments : il examine de plus près ses rapports avec ses semblables; ce qu'il leur doit, ce qu'il se doit, son intérêt, le leur, se dévoilent de plus en plus à ses yeux. La morale règne dans son esprit, se grave dans son cœur; la religion naturelle descend des cieux, et consacre les préceptes de cette morale bienfaisante et tutélaire. Les premières idées de bienveillance mutuelle, de secours présents, de ressources à venir, de communications, d'échanges, de propriété, de sûreté, de garantie, d’ordre général, d'économie privée, d'administration publique, de gouvernement , se présentent, se combinent, s'améliorent, s'épurent.

L'écriture hiéroglyphique ne suffit plus à des rapports fréquents et variés ; des signes peu nombreux, et propres, par leur diverses réunions, à noter avec promptitude et facilité tous les accents de la voix, toutes les expressions de la pensée, remplacent les hiéroglyphes.

Quelle puissance que celle de l'espèce humaine, déve-

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loppanl par sa propre force toutes les facultés qu'elle a reçues-de la nature ! quelles victoires que les siennes ! Elle doit tout asservir.

Dominateur, lorsqu'il réagit sur lui-même, de tous les sens, de l'imagination, de la volonté; conquérant, hors de lui, des terres, des pierres, des métaux, des plantes, des animaux, des mers, du feu, de l'air, de l'espace, du passé, de l'avenir : voilà l’Homme.

Ah! pourquoi a-t-il ahusé de son pouvoir auguste? pourquoi ses passions, qui ne devaient que hâter sa félicité, l'ont-elles condamné au malheur, en le dévouant à tous les tourments de l'envie? Funestes rivalités des individus, vous avez produit les crimes! funestes rivalités des nations, vous avez enfanté la guerre! Quel tableau que celui des fléaux qu'elle entraîne! l'industrie détruite; les champs ensanglantés; la famine hideuse, engendrant la peste dévastatrice!... Détournons nos regards; gémissons sur la dure nécessité qui réduit la vertu même à protéger ses droits : admirons les héros qui défendent leur patrie ; chérissons encore plus la sagesse qui donne la paix. •

Celle espèce humaine, dont nous avons lâché de don lier un tableau rapide, est seule de son genre; maison remarque dans les individus qui la composent des conformations particulières et héréditaires, produit de causes générales et constantes, et qui constituent des races distinctes et permanentes. La nature de l'air, de la terre et des eaux; celle du sol et des productions qu'il fait naître; l'élévation du territoire au-dessus du niveau des mers; le nombre, la hauteur et la disposition des montagnes; la régularité ou les variations de la température; l'intensité et la durée du froid ou de la chaleur, sont ccs causes puissantes et durables qui ont créé , pour ainsi dire , les grandes races dont se compose l'espèce humaine. On en compte plusieurs; mais trois se distinguent par des caractères beaucoup plus faciles à saisir : ces trois sont l'arabe européenne ou la caucasique , la mongole , cl la nègre ou l'ëlhiopique.

C'est sur de hautes montagnes ou de grands plateaux élevés, qu'il faut chercher l'origine ou les plus anciens établissements de ces trois races principales; et l'on en voit les raisons dans l'excellent ouvrage publié par Lacépède et qu'il a intitulé : Des âges de la nature, et Histoire de l'espèce humaine. C’est sur les grandes élévations voisines des rives occidentales de la Caspienne, et dont le Caucase fait partie, qu’a été placé l’uu des premiers asiles de la race arabe européenne : les monts Altaï ont dù être la première habitation de la race mongole; et c'est du haut des grandes montagnes africaines dont il indique la position, dans les Ages de la nature, qu’est descendue, à diverses époques, la race élhiopique.

Dans la race européenne ou caucasique, le visage est ovale; le nez proéminent; l'angle nommé facial, et qui, mesurant par son ouverture le rapport de la saillie du front et de la grandeur du crâne avec celles des mâchoires, semble marquer le degré de supériorité de l’iiitelligence sur les appétits grossiers, est de quatrevingt-dix degrés : il sc rapproche le plus de celui que les plus habiles sculpteurs de l'antiquité ont donné

à la beauté parfaite et aux images de la majesté divine.

La race mongole présente un visage plat, un nez petit, un angle facial moins ouvert que celui de la race caucasique; des pommettes saillantes, des yeux étroits et placés obliquement -. et, enfin, les caractères distinctifs de la race élhiopique sont un crâne comprimé, un nez écrasé, un angle facial plus petit encore que celui des Mongols, des mâchoires très-saillantes et des lèvres très-grosses.

Vers le raidi du Caucase s'est répandue une grande variété delà première race. L’on doit comprendre dans cette grande variété les Assyriens, les Chaldéens, les Arabes, les Phéniciens, les Juifs, les Abyssiniens, une grande partie des anciens Égyptiens, et les habitants de l'Afrique septentrionale.

Quatre autres variétés appartiennent à la race caucasique : celles des Indiens, des Scythes, des Celles et des Pélasges.

Il faut rapporter les anciens Perses à celle des Indiens.

Celle des Scythes, établie au nord et à l'est de la mer Caspienne, vagabonde, à plusieurs époques, dans les steppes et les immenses plaines du centre, du nord, et même du nord -est de l'Asie, comprend une grande partie des Tàrtares, des Turcs, et peut-être les Finlandois et les Hongrois. Les anciens Parlhes en étaient un rameau.

Les Celles se sont divisés en Germains ou Tudesques, en Esclavons, et en habitants primitifs de la grande et petite Hespérie, des Gaules et des lies britanniques.

Des Germains sont dérivés les Scandinaves, les Allemands , les Goths orientaux ou occidentaux; et des Esclavons sont venus une grande partie des Russes, des Polonais, des Bohémiens et des Vendes.

Les Grecs et les nouveaux habitants de l’Italie sont issus des Pélasges.

Et voilà pourquoi on a trouvé tant de rapports remarquables entre le sanscrit, langue mère de celles de l'indostan; le tudesque, origine de l'allemand, du hollandais, de l'anglais, du danois et du suédois; l'esclavon, d'où dérivent le russe, le polonais et le bohémien ; et l’ancienne langue pélasgique, qui a produit le grec, le latin, le français, l'espagnol et l'italien.

Vers le nord, le nord-est et l'orient de l'Asie, est la race mongole.

Dans cette race asiatique nous voyons les Tarlares. proprement dits Mongols, les Kalmouks, les Kalkas, les Kleulhs, les Mantchoux. et plusieurs autres peuples réunis en hordes errantes, vivant sous des tentes, parcourant à cheval de vastes contrées ; traînant dans leurs chariots leurs vieillards, leurs femmes , leurs enfants, tout ce qui leur appartient ; courageux, entreprenants, audacieux, redoutables par les invasions que leur genre de vie rend si fréquentes et si soudaines; dévastateurs terribles sous les Gengis et sous les Tamcrlan; conque ranlsdegrands empires, cl particulièrement de la Chine, où les Mantchoux régnent encore.

A la même race que ces Tartares appartiennent les habitants de l'Inde située à l'orient du Gange, les Thibélains, les peuples du Napaul, ceux du royaume d'Ava ou des contrées voisines, les Péguans, les Siamois, les

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