‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 268 sur 477 · RINCEAUX — RIONS RIQUIER (SAINT · texte numérisé non relu

RINCEAUX — RIONS RIQUIER (SAINT

RINCEAUX. — Il en est de ce mot comme pour entrelacs et plusieurs autres désignant un thème de décoration ornementale, leur variété presque infinie semble défier la description et s'accommoderait mieux d'un album que d'un article dans un dictionnaire. Qui dit « rinceau » suggère l'idée d'une fantaisie contenue et, en quelque façon, canalisée entre des lignes droites, courbes ou ondulées ou brisées entre lesquelles un motif se déroule ou se renouvelle d'après une inspira-

10627. — Musée des beaux-arts, à Boston.

D'après H. Peirce et R. Tyler, L'art byzantin,

t. i, pi. cxxvin b.

tion régulièrement modifiée. Pièces de mobilier, membres d'architecture, fragments de tissus ont offert pendant des siècles une si extraordinaire elllorescence de rinceaux qu'on doit renoncer à un essai de classement; il faudrait comparer des centaines de milliers d'exemplaires sur pierre, sur bois, sur ivoire, en stuc, en laine, en lin, etc. Les uns élégants et variés, les autres lourds et monotones. Tout ce que nous croyons pouvoir faire ici c'est de donner un unique exemple d'après une tapisserie de laine du ve siècle environ d'après l'original conservé au musée des beaux-arts, à Boston (fig. 10627).

H. Leclercq.

RIONS. — Rions, village du canton de Cadillac, arrondissement de Bordeaux (Gironde). Cette localité est mentionnée par Grégoire de Tours : Reontio villa

10628. — Inscription chrétienne de Rions (466). D'après Rev. des études anciennes, t. xxix, 1927, pi. I.

est, in qua cum esset ecclesia catholica, advenientibus Gothis, ad suam sectœ immunditiam eam Iranstulerunt, On voit d'après cela que l'arianisme y remplaça quelque temps le catholicisme. C'est à Rions que fut

1 C. Jullian, Inscription chrétienne de Rions, dans Revue des études anciennes, t. xxix, 1927, p. 47-48, pi. i; R. Cagnat et M. Besnier, L'Année épigraphique, 1927 (— Revue

trouvée, le 1er mai 1926, une plaque de marbre qui mesure 0 m. 21 sur 0 m. 225 et une épaisseur de 0 m. 04. Le soc de charrue qui a ramené cette inscription au jour l'a éraflée à l'endroit où était placé un débris de hache de silex polie. Au-dessous de la plaque on rencontra, à 0 m. 21 de profondeur, un sarcophage. Au jugement de C. Jullian, ce débris de hache polie a pu être placé intentionnellement par les parents du défunt, à côté ou au-dessus de son tombeau. On sait que les chrétiens ont conservé la superstition de ces objets préhistoriques. Voici le texte de l'inscription (fig. 10628):

IOVNM BENE QVI ESCENTI IN PACEM IV LIANO QVI RECES SIT VII KL IVNIAS TATIANO CONSVLE

Ioun(a)m bene quiescenti in pacem Iuliano, qui recessit vil k(a)l. junias. Tatiano consule.

Le premier mot paraît devoir se lire Joanem pour Jona ou Jonas. La date est 466.

Ce texte se rattache à d'autres textes chrétiens disséminés sur « les deux rives de la Garonne, de Bordeaux à La Réole, où, sous l'influence des grands seigneurs terriens du pays, la floraison du christianisme a été si rapide et si intense dans les premiers siècles du triomphe de l'Église. Bouillac, Rions, Loupiac, Sainte- Croix sur la rive droite, et, sur la rive gauche, l'Hebromagus de Paulin de Noie, le Langon d'Amand et de Delphin [et Primuliac (voir Dictionn., t. xiv, à ce nom)] et la ville familiale d'Ausone l. »

H. Leclercq.

RIQUIER (SA I NT-) . — I. La Vie de saint Riquier. II. Le résidu historique. III. La Chronique de Saint- Riquier. IV. De saint Riquier à Angilbert. V. Les constructions d'Angilbert. VI. Les tours-lanternes. VIL Les tours à vis. VIII. Le chancel. IX. Le vestibule. X. Le couvrage. XL L'abside. XII. Porte de Saint-Maurice. XIII. La sacristie. XIV. La crypte. XV. Les tribunes. XVI. La décoration. XVII. Les autels. XVIII. Le pavement. XIX. Les ambons. XX. Les fonts baptismaux. XXI. Le parvis. XXII. Le plan. XXIII. L'église de Sainte-Marie. XXIV. L'oratoire de Saint-Benoît. XXV. Le cloître. XXVI. Les reliques. XXVII. Le trésor. XXVIII. Le vestiaire. XXIX. Évangéliaire. XXX. Bibliothèque. XXXI. Consécration de l'église. XXXII. Mort d'Angilbert et la ruine de son œuvre. XXXIII. Bibliographie.

I. La vie de saint Riquier. — Charlemagne vint visiter le monastère de Saint-Riquier au printemps de l'année 800. Parmi sa suite se trouvait Alcuin à qui l'abbé du lieu, Angilbert, fit lire la Vie du saint patron en le priant de la mettre en beau style : cultius adnotarem, nous dit Alcuin, qui trouva l'ouvrage vraiment indigne d'un si grand saint : tam modico gestorum volumine. Charlemagne insista, Alcuin consentit mais réclama la présence d'un notaire devant qui il dicta brièvement, dictu admodum compendioso, une Vie faite pour plaire aux lettrés et qui contenait tout l'essentiel : ea quse referre videbatur de corwersione, de moribus, de continenlia et sanctitate vere incomparabili necnon de gloriosissimo transitu ejus ad Christum seu de relatione pretiosi corporis in locum priorem. A quelques mois de là la nouvelle Vie fut prête et Alcuin la dédia Karolo semper augusto, ainsi donc après le 25 décembre 800 2.

L'abbé Angilbert ne se préoccupait pas seulement de la gloire de saint Riquier ; on le voit obtenir de Charlemagne, dans une charte datée d'Aix-la-Chapelle, le 28 avril 797, la possession de Forestmontiers, qui était

archéologique, 1927, p. 387), n. 154. — 2 Monum. Germ, histor.; Br. Krusch, Scriptores rer. merov., t. IV, p. 382.

RIQU1ER (SAINT)

la Cclla Forestis où le saint avait vécu et était mort L D'après M. Br. Krusch, cette charte est d'une importance capitale pour l'histoire du saint, elle a pour but d'assurer aux moines de Centule la possession de Forestmontiers et c'est, selon lui, pour confirmer celle possession que la Vie a été écrite par Alcuin.

Dans la charte de 797 on lit ce qui suit :

Anghitbertus venerabilis abbas ex monasterio Centulo,... in quo etiam sanclus Richarius prseclarissimus Chrisli confessor corpore requiescit, situm in pago Ponlivo, ad noiitiam serenilatis noslrœ perduxit eo quud ipse sanclus Richarius adhuc in prœsenti sœculo vivens, in ipsa silva, quœ vocatur Forestis, prope cislernam quœ est juxta locum nuncupante Argubium, in ipso pago Pontivo, sibi ad habilandum locum elegisset; et circa ipsam cislernam bina vel terna bunuaria secundum ejus pelitionem a regali dignitale accepta salis vile lugurium amatores servorum Dei ei ad mililandum omnipolenli Deo œdificare studuerunt, ibique divina vocatione ex hoc mundo ad Dominum migrasset; et non post mullum tempus jratres a prœfato monasterio Centulo tulerunt sacrum ejus corpus, et sepelierunl illud cum magna reverentia in prsedicto monasterio; per cujus mérita, omnipotente Deo coopérante, in ipsa duo loca milita declarata sunl magnalia. Nam et sub unius abbalis dominio multis lemporibus una fuisset fratrum concors in Dei laudibus digna conversatio.

Pour s'en tenir à l'histoire, ce texte nous apprend que Richarius avait fondé non pas Centule mais la cella Forestis (Forestmontiers) d'où son corps, à une date fort ancienne, fut transporté à Centule qui obéissait au même abbé. Ces faits n'étaient pas, ainsi qu'on l'a dit, de l'invention d'Angilbert, sous l'inspiration de qui la charte a été rédigée et qui est lui-même l'auteur de l'épitaphe de saint Riquier2. En outre, il aurait eu recours à Alcuin tout en se réservant de lui souiller sa leçon. Toutes ces affirmations arbitraires sont insoutenables depuis la découverte du texte du libellus slilo simpliciori digeslus remanié par Alcuin.

Cette découverte a eu lieu dans un manuscrit de la bibliothèque d'Avranches, n. 167, du xme siècle, assez mal vu des hagiographies qui reléguaient au dernier rang parmi les différentes Vitse S. Richarii celle ainsi cachée dans le codex Abrincatinus qui nous a conservé le libellus accommodé par Alcuin. La démonstration en a été faite de façon à n'y pas revenir3. Une autre version beaucoup plus ancienne a été trouvée depuis à la llojbibliothek de Vienne 4. C'est à cette Vie ancienne que nous empruntons les traits historiques à retenir.

Mais quelle est son ancienneté? Son style est des plus barbares, c'est chose entendue, mais de tout temps il y a des gens qui écrivent leur langue de façon pitoyable et cela ne prouve rien ou, du moins, peu de chose. Il y eut en pleine renaissance carolingienne des auteurs qui en étaient demeurés à la culture mérovingienne. Dans la Vie ancienne nous lisons à diverses reprises qu'elle est écrite peu de temps après la mort de Richarius lequel vivait récemment : nuper, dans le Ponthieu. Et ce biographe utilise les souvenirs de Sigobardus, le compagnon et serviteur du saint : per manibulas sua, nomine Sigobardo, didici, ...solebat nobis ejus manibula dicere. Mais le père de Sigobardus, Hermonald, est mort ainsi que ses enfants et ses serviteurs, mais non pas tous, car si : in monasterium

1 Mabillon, Acla sanct. Ord, S. Bened., saec. IV, pars I, p. 102-103; 2« édit., p. 97-98; Bouquet, Itecucil des hist. de la Gaule, t. v, p. 739; P. L., t. xcvn, col. 98G-988; F. Lot, Hariulf. Chron. de l'abbaye de Saint-Riquier, Paris, 1894, p. 119-120. — • Diimmler, dans Monum. Germ. hist., Poelœ latini, t. i, p. 361; G. Waitz, dans Monum. Germ. hist., Script., t. xv, p. 178-179; F. Lot, op. cit., p. 73-74. —

conversalionem monasticam vitamque flnierunt, ...alii finire in obedientia perfecta expectant. Il est vrai que celui qui remplaça Richarius à Centule, Ocioald, semble mort, mais pas depuis si longtemps que l'auteur de la Vie ancienne ne l'ait connu : et ipse, qui preeranl vos, sequipeda parvum in statura, magrius in merito Ocioldo vocabulo. Cet auteur a d'ailleurs luimême habité Centule, de sorte qu'on peut le tenir pour à peu près contemporain de saint Riquier et c'est une excellente condition pour parler de lui.

On peut l'en croire de préférence à Angilbert qui inspire le diplôme de 787 et à Alcuin qui dicte la Vie de 800 lorsqu'il nous dit que Richarius était né d'humbles parents : Igitur quis requirat de quales fuit parentes, non ex opibus nobiles, nec de génie alla processif, sed médiocres parentes pauperes habuit. Même modération dans le récit des faits merveilleux. S'il fallait en croire Alcuin, Richarius monté sur un cheval sauvage et craignant pour la vie de son filleul qu'il tient dans ses bras, le laisse choir et la main droite du Sauveur dépose l'enfant sur le sol sans qu'il répouve aucun mal. La Vie ancienne sait à merveille qu'on ne monte pas un cheval sauvage avec un enfant dans les bras, elle nous parle d'un cheval emballé et saint Riquier invoque le Christ, prend son temps et lâche l'enfant au bon moment. En effet, il n'est pas blessé, la mère du petit se précipite le tenant pour mort : mater flens et ejulans ad puerum cadentem cucurrit, velut semivivo in manu reciperet. Super mota terra cum factum lalpigini vocans, illiesum infantem reperit; il était tombé sur une taupinière 5.

IL Le résidu historique. — Au temps où régnait le roi Dagobert Ier on vit arriver dans le pays des Sicambres deux hommes venus d'Hibernie et nommés Frichor et Caidoc. Ce qui est aujourd'hui le Ponthieu était alors païen et la population prit les deux étrangers pour des enchanteurs qui en voulaient à leurs moissons; elle leur eût fait un mauvais parti si un homme qui habitait le vicus de Centule ne les eût pris en pitié et invités à se retirer chez lui, ce qu'ils firent. En échange de l'hospitalité ils lui donnèrent la foi chrétienne et sa grande vertu fit qu'on l'éleva au sacerdoce. Pieux, zélé, charitable, l'attention se porta sur lui et ce fut ainsi que Dagobert vint le voir et lui donna des biens pour son luminaire'. Richarius était de naissance modeste et pauvre, mais les dons affluaient entre ses mains où ils ne s'attardaient guère, car non content de pousser son apostolat aux alentours de Centule et même assez loin, on le vit étendre ses prédications jusqu'en Angleterre.

Mais l'apôtre était désireux de solitude et se sentait appelé à la vie érémitique. C'est ce que raconte, à sa façon, la Vie : Cui (Richario) Ghislemarus vir inluster et christianœ religionis amator simul et Maurontus nobilis quidam vir... prœbuerunt locum manendi in silva Chrisciacense... l'bi vero Dei mansionem solitariam pra-paraverunt... Quam vir Dei habitalionem cum solo commilitone ingressus, parvo tanlum tuguriunculo vilissimo opère facto contentus... ' Après la mort de Dagobert, Gislemar et son parent, le palatin Mauront, s'adressent à la veuve du roi, la reine Nanlhilde pour obtenir au serviteur de Dieu un coin de terre dans la forêt de Créey, appartenant au fisc, où il puisse établir son ermitage, à proximité d'une citerne au lieudit Argubium : Querebant in prope in ipso pago Pontiro

3 Albert Poncelet, La plus ancienne vie de saint Riquier, dans Anal, boll., t. xxn, 1903, p. 173-194. — « G. Yielhabei, De codice hagiographico Vindobonensi lut. 420, dans ibid., t. xxvi, 1907, p. 45-51. — ■ Il tant lire : Cum id factum essei (savoir cum puer decidisset) super motam terrtun, quam talpiqinem vocant. — ' Haiiulfe, Chronique, I. L c. xvm, édit. Lot, p. 51. — ' Vita S. Ricluu-ii.

RIQUIER (SAINT

in Chrisciacense /lorefice, ubi conslruxerunt tugurium vile salis et parvo, nec de ligno cooperto, nisi de rauso exiguo; ubi aquam invenerunt prope de loco Argubio. Mauront, en sa qualité de garde des forêts royales, n'est pas bien généreux : Non mulia bonuaria consigiuwil in ipsa area, nisi bina vel terna circa unam cislernam; deux ou trois bonniers, ce n'est guère. Or, ce sont ces mêmes bonniers ou arpents qu'on voit reparaître dans la charte de 797 qu'on a lue plus haut; le reste, la mention de Dagobert et de Nanthilde, la description de l'ermitage, la parcimonie de Mauront, est exprimé en des termes d'une bonne couleur antique et semble difficilement avoir pu être inventé1. D'où il faut conclure que la Vie ancienne a servi de source au rédacteur de la charte de 797.

Richarius a quitté Centule avec un seul compagnon, nommé Sigobardus et la Vie ancienne nous apprend que le père de ce dernier, Hermonaldus, homme simple et dévoué s'est engagé, sous la conduite de Riquier, dans les voies de vie parfaite. Son exemple est suivi par sa femme, ses fils, ses serfs, ses servantes avec ce résultat : in monasterium conversationem monaslicam l'itamque finierunt; ce dont on ne trouve aucune trace dans la Vie composée par Alcuin.

Autre divergence entre les deux Vies : on se souvient que, d'après la charte de 797, Richarius a fondé non pas le monastère de Centule où il remplissait seulement les fonctions de prêtre desservant, mais l'ermitage de Cella Forestis; au moment où il se retire en ce lieu il confie à un autre l'administration de la paroisse de Centule. Dans l'ermitage on ignore combien de temps il a vécu; il est vrai qu'on place sa mort au vie des calendes de mai (26 avril), mais la date de 645 est conjecturale. Sigobardus inhuma son compagnon en se conformant à ses ordres, mais peu de temps après, son remplaçant à Centule, le prêtre Ocioaldus vient à la tête de ses paroissiens (et non pas d'une communauté) exhumer le corps qu'on place dans un cercueil (feretrum) et qu'on rapporte solennellement, couvert de draperies, à Centule, le vu des ides d'octobre (9 octobre).

On a dit plus haut que l'ermitage de la forêt de Crécy fut, par la suite, transformé en monastère par Mauronlus et annexé à Centule par le diplôme de Charlemagne du 28 avril 797, il devint l'abbaye de Forestmontiers, canton de Nouvion, arrondissement d'Abbeville (Somme).

Du monastère de Centule on peut dire qu'il attendit longtemps avant de prendre le nom de Saint-Riquier, on n'en sait pas plus sur son fondateur et sur sa dotation. Aucune allusion dans la Vie ancienne, mais dès le début du ixe siècle, au temps d'Alcuin, Richarius était considéré comme fondateur et premier abbé.

11 existait certainement une église à Centule au temps de saint Riquier; la Vie ancienne y fait quelques allusions : colidie tamen se jejuniis confixis, pavimentis ecclesise prostatur... contractus quidam solebat a foris sanctse basilice fréquenter orare; la Vie semble même supposer que le tombeau définitif de saint Riquier s'y trouvait : contractus quidam solebat a foris sanctse basilice fréquenter orare, et secretius hoc agebat in contri bealo sepulcro erectus fuit ingressuum. Cette vie ne parle pas de la fondation de l'église; il ne s'ensuit pas qu'elle n'ait pas été bâtie par saint Riquier en personne car avant l'arrivée de Caidoc et de Frichor et la conversion de Richarius, le pays était entièrement païen ou peu s'en fallait.

III. La chronique de Saint-Riquier. — Il n'est pas possible de parler du monastère sans s'expliquer sur le document qui en contient l'histoire et qui eut

1 Anal, boll., t. xxn, 1903, p. 180. — * F. Lot, Hariulf. Chronique de l'abbaye de Saint-Riquier, p. xix-xlv. — 3 Id.,

pour auteur Hariulf, né dans le Ponthieu, non loin de Saint-Riquier, vers 1060. Il fut donné tout enfant à l'abbaye où on se chargea de son instruction qui fut assez poussée pour qu'on puisse croire qu'il devint écolàtre. Il n'était toutefois qu'un écolier sous l'abbatiat de Gervin Ier et ne prit l'habit monastique que sous l'abbé Gervin II avec qui il vécut d'abord en bons termes. Mais quand Gervin, devenu évêque d'Amiens, entre 1086 et 1091, entreprit de soumettre les moines à l'autorité épiscopale, Hariulf se rangea dans le parti des mécontents. En 1105, Hariulf devint abbéd'Oudenbourg, abbaye située entre Bruges, Ostende et Nieuport, où ses débuts furent difficiles. Néanmoins il dura et s'imposa, même il trouva les ressources indispensables et, entre temps, il écrivit et il voyagea; ajoutons qu'il défendit ses droits contre l'abbé de Saint-Médard de Soissons qui obtint, par surprise, une bulle du pape Innocent II ordonnant à Hariulf de démissionner et de se retirer à Saint-Médard. Hariulf devait être alors presque octogénaire, néanmoins il partit pour Rome, vit le pape et obtint gain de cause. Peu après son retour à Oudenbourg il mourut, le 19 avril

On vient de dire qu'il écrivit beaucoup, son œuvre la plus considérable et la plus justement connue est son Chronicon Centulense ou Chronique de l'abbaye de Saint-Riquier qu'il nomme lui-même Gesta ecclesise Centulensis. C'est l'histoire du monastère de Saint- Riquier, canton d'Ailly-le-Haut-Clocher, arrond. d'Abbeville, Somme, depuis sa fondation, au vne siècle, jusqu'aux dernières années du XIe. L'ouvrage fut composé à la demande des confrères d'Hariulf pour l'édification et l'instruction des moines et des écoliers; il fut composé dans les dernières années du xic siècle avec l'intention de protéger de la destruction les témoignages historiques anciens incorporés dans le récit. En effet, Hariulf a eu à sa disposition des sources nombreuses narratives, hagiographiques, diplomatiques, orales dont le détail est aujourd'hui inventorié 2* « Les sources narratives ne nous donnent rien de neuf sur la période mérovingienne et carolingienne. Hariulf s'en est servi, du reste, d'une façon loyale et, à part quelques amplifications banales, il n'essaie point d'égarer son lecteur dans l'intérêt de son monastère. Ce qui constitue le grand intérêt de sa compilation, c'est la reproduction des rapports des abbés de Centule à Charlemagne et à Louis le Débonnaire, et surtout des diplômes et des chartes. Sans lui nous n'aurions rien conservé des archives anciennes d'une des plus importantes abbayes de la France, puisque les originaux ont péri dans l'incendie de 1131 3. »

IV. De saint Riquier a Angilbert. — Le livre Ier de la Chronique a conservé le souvenir des miracles du saint pendant sa vie et sur son tombeau; il nous a conservé les noms des premiers abbés qui ne réussirent pas à tirer le monastère de son obscurité; ils avaient nom Ocioalde, sous lequel, dit Hariulf, « il y eut beaucoup de saints religieux à Centule », qu'on ne prit pas soin de recueillir car ces saintes gens « prédestinés de la solitude ne s'inquiétaient guère de laisser des vestiges de leur passage sur cette terre; ils n'aspiraient qu'à faire inscrire leur nom au livre de vie 4 ». C'est là une . phrase creuse car nous savons qu'on conservait au début du ixe siècle un gros volume rempli par les miracles du saint narrés en langue vulgaire. Après l'abbé Ocioalde le catalogue abbatial ne contient que les noms de Coschin, de Gutmaire, d'Aldric et de Symphorien, soit quatre supérieurs pour remplir une période de près d'un siècle et demi. Le bon abbé Hénocque trouve que « c'est bien peu » 6 et il semble que

ibid., p. xi.v-xlvi. — 4 Chronique, I. I, c. xxvi. — 5 Hist. de l'abbaye et de la ville de Saint-liiquier, in-4°, 1. 1, 1880, p. 84.

RIQUIER (SAINT

certains titulaires aient été oubliés. Leur successeur Angilbert les éclipsa tous.

Ce personnage a inspiré une légende qui fait de lui le gendre de Gharlemagne dont il aurait épousé la fdle Berthe, ce qui expliquerait la faveur dont il jouit et les libéralités dont il disposa. Sa carrière ne nous appartient qu'au point de vue de l'archéologie. Ce qui est certain c'est qu'Angilbert, qui portait le sobriquet d'Homère dans l'académie palatine, lit de son abbaye un édifice important et somptueux sur lequel nous possédons assez de renseignements pour entreprendre de les coordonner et de nous représenter cette basilique carolingienne. C'est ce qu'ont rendu possible deux ouvrages d'un très grand mérite dus à M. Georges Durand ' et à W. Effmann 2.

Y. Les constructions d'Angilhert. — L'architecture de l'époque carolingienne n'a laissé, en France, qu'un petit nombre de spécimens, cependant il importe de la connaître comme la période pendant laquelle se sont élaborés les éléments d'où est sortie l'architecture romane. Une première et sérieuse difficulté tient à la terminologie des auteurs qui varie souvent de l'un à l'autre et chez un même auteur le même mot est pris en des sens très divers que le contexte ne permet pas toujours de distinguer.

Ces écrits avaient cependant une signification technique pour ceux qui les lisaient et qui s'en inspiraient dans la pratique, aussi n'est-il pas permis d'en prendre avec eux trop à son aise pour leur faire dire ce qu'on veut y voir. Ceci s'impose d'autant plus que le petit nombre de monuments subsistants nous prive presque complètement de points d'appui et de comparaison. Ce que nous possédons 'pour en juger n'est rien en comparaison de ce qui nous manque. L'Italie est mieux partagée que la France en édifices de ces époques reculées, mais avant de recourir à eux il faut se rappeler que l'architecture française a eu ses règles particulières et différentes de celle des autres pays.

Une lettre d'Alcuin à Adalhard de Corbie, vers la fin de l'année 790, fait mention d'Angilberhtum filium mine vero ex filio patrem 3; tout ce qu'on en peut conclure c'est qu'à cette date Angilbert était abbé de Centule l. Il est fort probable que ce monastère n'avait pas alors grande allure, aussi l'abbé rêva de lui donner des dimensions plus vastes et. sans plus larder, entreprit la reconstruction; c'est ce ([lie lui-même nous apprend 5 :

Omnia quse cernis, summo renovata décore

Intérim templum exteriusve sacrum Angilbertus ovans jam fecil mnore paterno

Sanctorum pariter perpetuique Dei, Non parcens opibus propriis. Nain quidquid habebat

Ecclesise larija jam pietate dédit.

Ht tu serue Dei veniens aliunde uiator,

Ihec loca percurre pulchra monasterii, Ecclesiasque Dei devoto pectore Christi

Cerne, itecus varium per pietatis opus, etc.

Et nous savons qu'il s'assura du consentement de la communauté et de riches bienfaiteurs " : De donis Dei et largitate magni dnmini mei Caroli, e jusque nobilissime prolis, vel reliqtwrum bonorum hominum libero-

' Saint-Riquier, dans La Picardie historique et monumentale, t. iv. Arrondissement d'Abbeville, IIe partie, Ln-fol., Amiens, 1907-1911, p. 133-358. — * Centula-Saint-Rtquier.

Eine l'ntersuchuiKj :ur Geschichte der kirchlichen Baukunst in der Karolin.gerze.it, in-8°, Mùnster-in-Woslf., 1912, dans Forschungen mut F mule, herausgegeben von Prof. Fr. Jostes.

— » Diminuer, Epistol. carolini œvi, t. n, p, 39, n.,9. — ' Hénocque, op. cit., t. i, p. 117, veut l'avancer de in uns.

— 6 Dummler, Poètes latini a'vi carolini, I. i, p. 364.

8 Hariulf, Chronique, I. II, c. vin, édit. Lot, p. 57. : Id., ibid., I. II, c. x, p. 67. — ■ Id., ibid., 1. II, c. vi, édit. Lot, p. 52; c. VII, p. 54; cf. Hariulf, S. Angilberti vitu, auctore.

rum mihi ab illis collatis '. Gharlemagne ne se borna pas à des encouragements et à des largesses, il envoya de la main-d'œuvre choisie parmi les artistes et arti sans habiles à travailler le bois, la pierre, le marbre ou le verre8. A plus forte raison l'empereur envoya des architectes à Rome pour se pourvoir de colonnes, de bases, de corniches de marbre que des charrois amenèrent d'Italie à Centule. La grande Chronique, que nous ne connaissons que par Malbrancq, avance que les murs de l'église furent construits ou tout au moins plaqués de marbre blanc ', ce qui s'est pratiqué ailleurs vers ce temps 10. Peut-être s'agit-il de matériaux de remploi venus d'édifices antiques. En 1869, un fût de colonne en marbre blanc aurait été découvert près de l'église de Saint-Riquier et n'a pu être retrouvé depuis11.

La pensée d'Angilbert fut de rendre hommage à la sainte Trinité, en conséquence il construisit trois églises : une sur le tombeau de saint Riquier qu'on laissa en place mais en détruisant l'église bâtie par Ocioalde; cette église, plus vaste que les autres fut placée sous le vocable du saint Sauveur et de tous les saints. C'était alors un vocable qui était en grande faveur et qu'on rencontre à Amiens, Auxerre, Brescia, Conques, Fulda, Fontenelle, Gellone, Halberstadt, Metz, Nevers, Priim, Ratisbonne, Saint-Genou, Saint- Maur-des-Fossés, Sens, Vienne, etc. Il avait fallu renoncer à la dédidace ancienne à sainte Marie et Angilbert, qui craignait par cette substitution d'offenser ou mécontenter la très sainte Vierge, lui éleva une deuxième église : Qui antiqua Ma sancti Richarii ecclesia in honore sancta? Marias fuerat consecrala, ne viderelur... Dei matrem exhonorasse. alteram ei eonslruxit '-. Avec la Vierge on mit les apôtres et une troisième église dédiée à saint Benoît et aux saints abbés : in honore sancti Benedicti abbatis et reliquorum sanctorum regularium abbatum **,

A ce propos Hariulf fait cette observation : « En considérant la situation des lieux, on remarque que la grande église, celle de saint Riquier, occupe le Nord, la seconde, moins importante, en l'honneur de N'otre- Dame sainte .Marie, occupe le Sud; la troisième qui est la plus petite, l'Orient. Le cloître des moines est fait en triangle, à savoir de Saint-Riquier à Sainte-Marie, un toit; de Sainte-Marie à Saint-Benoît; et derechef, de Saint-Benoît à Saint-Riquier, un toit. Il en résulte que, les parois convergeant de part et d'autre, l'espace à ciel ouvert qu'elles renferment est triangulaire14 ».

Il nous faut parler ici d'un document important pour l'étude de Saint-Riquier. Le manuscrit autographe de la Chronique d'Hariulf qui, sauf ce qui concerne l'abbatiat de Gervin II, fut écrit vers 1088 ", offrait une miniature représentant une vue cavalière de l'abbaye de Saint-Riquier avec ses trois églises réunies par un cloître au temps d'Angilbert. Le manuscrit a péri dans l'incendie du monastère en 1719 16, mais nous avons deux reproductions gravées de ladite miniature faites au xvu° siècle. Le P. Dominique de Jésus avait eu la miniature sous les yeux dans la première moitié du xviie siècle quand il écrivait : « J'en ai vu la représentation [de l'abbaye) dans Hariulphe, tracée au pinceau I7. •• Des deux gravures, la première, qui porte

»/ dicitnr, Hariuljo, dans Acta sanct., febr. t. m, p. 100; Malbrancq, De Morinis, t. II, p. 113, d'après la grande chronique de Saint-Riquier, aujourd'hui perdue. — * De Morinis, l. II, p. 317. — 10 Rhaban Maur, De universo, I. XXI, c. îv. P. /.., t. exi, col. 562; Acta sanct., mart. t. n, p. 511; Translatio S, Agricoles episcopl Cabilonensi. — 11 Revue des Sociétés savantes, i' série, t. x. 1869, p. 161. — » Hariulf, éd. cit., 1. II, C. VII, p.56. " Id.. ibi<l.. I. II. C. vin, p. 58. — " Hariulf, Chron., 1. II, c. vu, p. 56. — " F. Lot, Hariulf. Chronique de l'abbaye de Saint-Riquier, p. xvn. — 16 Id., ibid., p. lxv. — '■ La monarchie sainte de France, t. n, p. 456.

RIQUIER (SAINT

la date de 1612, se voit en tête d'une plaquette de Paul Petau, intitulée De Nilhardo Caroli Magni nepote ac tota ejusdem Nithardi prosopia brève syntagma, in-4°, Parisiis, 1613. Elle a été reproduite par Albert Lenoir, Architecture monastique, in-4°, Paris, 1852, t. i, p. 27 (Documents inédits, 3e série) et par Hénocque, op. cit., t. i, p. 185, mais inexactement. C'est d'ailleurs cette figure qui a été reproduite dans le Dictionn., t. i, col. 35, fig. 15, et sur laquelle on a omis la légende qui se lit en haut, en lettres capitales : Ecclesiarum Angilberto. apud. Centulam. an. dcc. xcix |j

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