CONSTRUCTARUM. E SCRIPTO CODICE E K M ATE I O N
Sur l'église principale on lit : S. Richarius, sur la deuxième : S. Maria; sur l'oratoire : S. Benedictus et en travers : haec S. Bened. eccla || super ripam fluvii || Scarduonis sita; enfin en bas la signature : cura P. Pe. C. R. 1612. L'abbé Hénocque a imaginé d'encadrer ce dessin dans le plan du monastère de Saint-Gall (voir Dictionn., t. vi, à ce nom).
La deuxième gravure, porte cet avertissement : Hanc mon*11 Centutensis a S. Angilberto abbate instaurati veterem iconein ex ms. cod. in uere incidi curavit lllust. abbas Carolus Daligre, regni consiliarius anno 1673, avec ses armes : Burelé d'or et d'azur, de dix pièces, au chef d'azur chargé de trois soleils d'or. Cette gravure fut insérée par Mabillon dans ses Acta sanclorum Ord. Sci Benedicti. Sœc. iv, pars 2, p. 111. On ne voit que les trois églises et le cloître, tous les autres bâtiments sont omis. Les deux gravures s'inspirent d'une miniature unique interprétée assez librement, on y a ajouté une esquisse de paysage qui, chez Petau, comporte un monticule surmonté d'une maisonnette et d'un vol d'oiseaux avec une douzaine de personnages dans le cloître et hors du cloître. Dans la gravure chez Mabillon, neuf moines dans le cloître et deux laïques au dehors; celle-ci a évidemment retouché le modèle pour rétablir, autant que possible la perspective et l'échelle.
La grande église, plus ou moins maltraitée et remaniée subsista dans ses parties essentielles telle qu'Angilbert l'avait construite jusqu'à l'abbatiat de Gervin II, dans les dernières années du xie siècle; on tenta alors une nouvelle restauration qui amena l'écroulement et entraîna une reconstruction complète sur le même emplacement et peut-être sur le même plan. Il n'est pas possible de dater exactement cette catastrophe car Gervin II fut abbé de 1071 à 1097, mais nous avons vu que la Chronique d'Hariulf datait, en partie du moins, de 1088 et c'est pour l'illustration de son manuscrit que fut exécutée la miniature au chapitre des constructions d'Angilbert. Chapitre et miniature furent certainement écrit et dessinée avant l'écroulement de l'église dont Hariulf ne dit mot; au contraire, à la façon dont Hariulf décrit la basilique d'Angilbert on voit qu'elle existe, car il en parle toujours au présent.
L'église Sainte-Marie existait du temps d'Hariulf : quœ... hactenus consista1, mais au dire de Jean de la Chapelle l'enceinte du monastère fut réduite par l'abbé Ingelard (fin xe-début xie siècle) et dès lors la dite église se trouva en dehors.
Dans la miniature on doit remarquer que l'église principale porte la désignation : S. Richarius et non pas S. Salvator que lui imposa Angilbert; peut-être la miniature est -elle antérieure à cet abbé, peut-être le
'Hariulf, Chronicon, . II, c. vu, édit. Lot, p. 56. — 'H. Graf, Opus franciç/enum, p. 105-117; H. Holtzinger, Ueber dcn Urspnmg imd die Bedeutung der Doppelchore, dans Beilràge zur Kunstgeschichte, t. v, p. 7-11. — 3 Dehio et von Bezold, Kirchliche Baukunst des Abendlandes, t. i, p. 174; \V. Effmann, Centula-Sainl-Biquier. Eine Untersuchung zur Geschichte der kirchlichen Baukunst in der Karolingerzeit,
vocable nouveau n'a-t-il pu s'imposer, peut-être enfin Hariulf s'est-il contenté de figurer ce qui existait de son temps et de le mettre d'accord avec les données résultant du texte d'Angilbert.
C'était une bonne fortune tellement inespérée de posséder une vue d'un édifice remontant peut-être au ix'1 siècle et, au plus tard, au xie que des érudits allemands - n'y voulurent voir que de la fantaisie; d'autres,'mieux avisés 3, en ont tenu compte et les archéologues français 4 en ont fait le plus judicieux usage.
On peut croire que le vocable de Saint-Riquier était, dès le ix'' siècle, si bien adopté qu'Angilbert lui-même ne put s'empêcher d'en faire usage; en effet, dans la Scriptura D. Angilberti on lit : In ecclesia sancli Salvatoris sanctique Richarii 5, de même dans VInstitutio S. Angilberti 6 et dans la Descriptio du trésor'; mais il y a mieux, car dans VInstitutio, à plusieurs reprises il est question de la basilica et de Vecclesia Richarii s; au xie siècle, le vocable du Saint-Sauveur était délaissé et Saint-Riquier avait repris tout son prestige. Son tombeau situé dans la partie orientale de l'église, y occupait la place d'honneur, face à l'entrée principale. C'est là que, de préférence, on célébrait les offices, ce fut là que plus tard se trouva le chœur, ce qu'Hariulf nomme chorus, par conséquent l'abside, le carré du transept de ce côté, et le chancel, qui devait occuper les deux travées de la nef : Videtur usque hodie in pavimento chori tam pulchra et lam dislincla marmorea operatio 9.
A Saint-Riquier, comme à Agaune et dans quelques monastères, existait la laus perennis en vue de laquelle Angilbert avait formé trois turmœ comme on disait, ou trois « bandes » avec les 300 moines et les 100 enfants qu'il avait sous sa dépendance. Ces trois bandes formaient les trois chœurs cjui fonctionnaient l'un devant l'autel du Sauveur, le second à l'autel de Saint- Riquier et le troisième devant l'image de la Passion; mais ceci n'allait pas sans de nombreuses exceptions.
Angilbert avait composé un cérémonial intitulé : Institutio de diuersilate ofjiciorum dont Hariulf n'a conservé qu'une partie, mais qui se trouve complétée par un fragment plus considérable conservé dans le ms. 235 Vat. Reg. I0. Mais tout cela ne dura qu'un temps. En 881, le monastère fut incendié par les Normands et lorsqu'il fut possible d'y rentrer il ne fut plus question de laus perennis, ainsi que l'avoue Hariulf : Sunt certe et alia mulla quse ad decorem divini officii cum superioribus ab eo (Angilberto) honeste statuta, sed quia, post tanla temporel apud nos, tam pro loci immulatione, quam pro abbatum uoluntate, non serventur n. La partie orientale de l'église, la plus ornée, la mieux disposée pour cela, et à la place la plus habituelle pour remplir cet office, devint tout naturellement le chœur et le sanctuaire. L'ancien autel du Sauveur subsista cependant, mais il passa au second rang; il existait encore au xie siècle 12.
VI. Les tours-lanternes. — Si on se reporte à la miniature, on voit la façade méridionale de la grande église offrant l'aspect d'une basilique à une nef flanquée de bas-côtés et munie de deux transepts situés à l'Est et à l'Ouest surmontés chacun d'une grosse tour ronde à la croisée; à l'Orient un chevet un peu moins élevé que la nef, accompagné et débordé vers l'Est par un petit bâtiment. Relisons le texte d'Hariulf : Hfec ab oriente habet ingentem turrem post cancellum, et,
1912. — ' C. Enlart, Manuel d'archéologie, t. i, p. 155 sq.; R. de Lasteyrie, L'architecture romane, p. 143; G. Durand, op. cit. — 5 Hariulf, Chronicon, 1. H, c. x, édit. Lot, p. 67. — 6 Ibid., p. 296. — ' P. 87. — » P. 71, 299. — » P. 55. —
10 Ce fragment a été donné par F. Lot, op. cit., p. 296. —
11 Hariulf, Chronicon, 1. X.c.x, édit. Lot, p. 69. — I2 G. Durand, dans La Picardie historique et monumentale, t. iv, p. 145.
RIQUIER (SAINT
inlerposito vestibulo, alia turris versus occidentem habelur priori œqualis. . . Turris ergo orienlalis cum cancello et butico sanclo Richario dicala est, et turris occidentalis in honore Sancti Salvatoris specialiter est dicata1. Par conséquent deux tours pareilles à l'Orient et à l'Occident, dépassant la toiture de la basilique et composées d'un large tambour en maçonnerie percé de petits cercles surmontés chacun d'un trait vertical. Sont-ce des ornements qui font penser à des macarons ou bien des fenêtres ressemblant à des hublots? On ne peut le dire. Sur chaque tambour s'élève un triple couronnement tronconique qui ne peut guère être qu'en charpente et la plus élevée est surmontée d'une croix légère qui devait être en fer. La couverture des deux tambours paraît être en tuiles plates; les trois campaniles étaient probablement couverts en plomb. Ce sont là, comme nous l'avons dit (voir Dictionn., t. n, col. 574), de véritables tours-lanternes de l'époque mérovingienne, qu'on nommait alors machina, arx, turritus apex ainsi que s'exprime Fortunat parlant de Nantes -:
In médium turritus apex super ardua tendit Quod ratumque levans crista rotundat opus,
Altius ut stupeas arce ascendente per arcus. Instar monlis agens, ledis acumen habet.
« Au centre de l'édifice, un pinacle en forme de tour monte vers le ciel, et son couronnement passe du carré au plan circulaire, la tour s'étageant en arcades, porte une flèche qui fait l'effet d'une montagne. »
Ces tours-lanternes présentent un intérêt très grand si on les rapproche d'une peinture exécutée au xie siècle par le moine André de Micy, qui représente deux clochers épargnés par l'incendie de 1020 qui dévora l'ancienne cathédrale de Chartres et qui offrent des couronnements analogues à ceux de Saint-Riquier 3; on peut dire aussi que le couronnement des tours-lanternes de Saint-Riquier rappelle d'assez loin celui des dômes et du clocher de l'église Saint-Front de Périgueux, qui en est comme une géniale interprétation en pierre.
L'église dédiée à Sainte-Marie était surmontée d'un clocher ou lanterne tout à fait semblable à ceux qui signalaient l'église principale. Ces campaniles étaient ornés de dorures, du moins dans leur partie supérieure, nous disons bien « campaniles » puisque nous savons qu'Angilbert avait donné quinze cloches au monastère et elles étaient réparties entre les trois tours-lanternes : Cloccaria auro parata III; cloccœque optimœ XV, cum carum circulis XV*. Anscher dit : In ecclesia sancti Salvatoris sancliquc Richarii, duo campanaria auro et argento parata, et ad sunctam Mariam tertium paratum est5. En quoi consistaient les cercles suspendus aux cloches, dont cinq en argent et les autres en archal : circuit ad signa pendentes argentei V, reliqui ex aurichalco s ? Ne serait-ce pas un essai de carillon ?
VII, Les tours a vis. — Les deux tours-lanternes de l'église de Saint-Riquier s'élèvent chacune sur un transept l'un à l'est, l'autre à l'ouest de la nef. Pareille disposition n'est pas mentionnée dans les textes, et on n'en lit aucune allusion à Vlnstilulio d'Angilbert qui, d'ailleurs, est incomplète. Cependant le témoignage de la miniature ne peut être éliminé et on remarquera en outre la toiture à un seul rampant qui couvre chaque croisillon de ces deux transepts, dont on ne connaît pas d'autres exemples; de toute façon Saint-Riquier est le plus ancien édifice connu à double transept. Ceux-ci sont d'égale longueur et font saillie sur le mur
1 Hariulf, Clironicon, 1. II, c. vu, édit. Lot, p. 54. — * P. L., t. Lxxxvin, col. 127. — - 3 A. Clerval et Meiïet, Un manuscrit chartrain du XIe siècle, in-4°, Chartres, 1893, p. 74. — ' Scriptura d. Angilberti, dans Hariulf, Cliron., 1. II, c. x, p. 68. — s Alia uita, auct. Anschero, dans Acta
du bas-côté. A l'extrémité de chaque transept s'ouvrent deux rangées de trois fenêtres chacune, séparées par une ligne de trois oculus. Dans le dessin donné par Petau les fenêtres sont carrées, dans celui de Mabillon elles sont cintrées. Contre chaque transept on voit une tourelle d'escalier qui invitent à conclure à la présence de tribunes, présence d'autant plus vraisemblable qu'il est fort possible de les placer entre la ligne de trois oculus et le bas des fenêtres de la rangée supérieure.
Chacune des deux principales tours-lanternes était flanquée non pas d'une seule mais de deux tourelles cylindriques renfermant chacune un escalier à vis; on n'en peut douter en étudiant le dessin de Petau, plus fidèle que celui de Mabillon, et qui montre que les deux tourelles visibles sont bien sur le flanc sud de l'église et qu'elles ont dû avoir des tourelles symétriques sur le flanc nord.
Nous venons de parler d'escaliers à vis, nous les voyons mentionnés chez Angilbert et chez Hariulf sous le nom de cochlese. Par exemple, le dimanche des Rameaux, d'après les prescriptions d'Angilbert, les moines reçoivent les palmes dans l'église Sainte-Marie d'où ils regagnent le monastère en longeant le cloître jusqu'à la porte centrale de l'église et montent par l'escalier à vis, cochlea, du midi pour arriver à l'autel du Sauveur, qui se trouvait dans la tour de l'Ouest, où on célébrait la messe : per ostium medianum et per cocleam meridianam ascendentes ad sanctum Salvatorem perveniant '. Puisque saint Angilbert spécifie la cochlea meridiana, c'est qu'il y en avait une autre au Nord.
Ici encore, il faut signaler un désaccord entre le dessin de Petau et celui de Mabillon. Le premier fait sortir du sol la tourelle orientale, le second la fait sortir du toit ce qui doit être inexact et inadmissible. Chaque tourelle était percée de meurtrières superposées pour éclairer l'intérieur. Chaque tourelle forme, au sommet, une lanterne ajourée avec toit en poivrière surmonté d'une croix.
VIII. Le chancel. — Hariulf situe la tour orientale post cancellum, c'est-à-dire derrière la balustrade en métal, en marbre ou en bois (voir Dictionn.. t. i, col. 3174). Le cancel derrière lequel s'élevait la tour devait se trouver à l'ouest de celle-ci, sa place normale dans les anciennes basiliques. Ce chancel devait occuper tout ou partie des deux travées de la nef les plus voisines du transept oriental.
IX. Le vestibule. — Hariulf nous dit encore que le chancel était séparé de la tour occidentale par un vestibule : post cancellum, et, inlerposito vestibulo, alia turris versus occidentem habelur. On se demande le sens qu'a ici le mot vestibulum. Ce ne peut être celui de vestiaire ou sacristie, pas plus celui de porche ou de salle d'attente; dans le Liber pontificalis*, ce mol désigne le presbyterium ou du moins un intervalle entre celui-ci et l'autel. Peut-être est-il plus sage d'y voir ici la nef elle-même, ou bien ce qui restait de la nef en avant du cancel. Si on se reporte à la miniature, on voit que la nef centrale était accompagnée de bas-côtés éclairés chacun par six fenêtres en plein cintre, représentant autant de travées.
X. Le couvrage. — Le sommet de la nef est rehaussé d'une crête laitière à créneaux. Le toit de la nef présente des damiers qui se terminent par un feston ; le toit des deux transepts offre des nm^s alternés et le toit du bas-côté une couverture de plaques rectangulaires. La concordance qu'on relève entre les dessins de Petau et de Mabillon invile à croire qu'ils ont repro-
sanct. O. S. B.,Seec. rv.part. l,p. 123. — • Hariulf, Cliron.. 1. III, c. m, p. 87. — ' Institutio sancti Angilberti, dans Hariulf, Cnronieon, édit. Loi, p. 2117. — ' Liber poniifiealis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 51 1-522, note 117; t. n, p. 1 15, 60, 67, note 33.
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duit exactement, avec plus ou moins d'habileté, la miniature.
XI. L'abside. — On lit dans Hariulf : Turris ergo orientalis, cum cancello et butico, sanclo Richario dicata est. Nous avons affaire ici à un mot du terroir : buticum. Qu'est-ce à dire? On le lit sous la plume d'Angilbert, dans YInstitutio et Hariulf en use à deux reprises et Ou Cange > ne cite pas d'autres exemples que ceux qu'il a lus dans Hariulf. C'est donc un terme local dont l'interprétation demeure obscure. Mabillon propose de l'entendre d'un ciborium 2 monté sur des colonnes. Mais on remarquera que le butieum ou buticus désigne un membre unique de l'église, car il est toujours employé au singulier, sans autre désignation et il ne peut s'agir de l'une des deux parties symétriques, car en pareil cas on prend toujours soin d'indiquer laquelle. Or, il existait dans l'église deux autels à ciborium, celui du Sauveur à l'Ouest, et celui de saint Riquier, à l'Est.
On a suggéré que Papias définit le mot eantharus d'un vase pourvu d'anses que certains appellent bulticus et que le terme butta, bullo, butio (voir Dictionn., t. il, à ce mol) désigne chez les auteurs liturgiques un vase ou une lampe, en sorte qu'Angilbert et, d'après lui, Hariulf, aurait eu recours à ce terme pour désigner l'abside qui offre une certaine ressemblance avec une demi-cuve ou une demi-lampe renversée.
Si l'explication n'est pas d'une clarté aveuglante, elle a du moins le mérite de s'accommoder aux divers textes où le mot butieum ou buticus est employé 3, de sorte que ce terme aurait le sens d'absida ou absis qu'on ne lit nulle part chez les écrivains de Saint-Riquier. Si on se reporte aux dessins donnés par Petau et par Mabillon, on constate qu'ils ont figuré le chevet de l'église, ce que nous proposons d'appeler buticus, sous la forme d'un bâtiment éclairé par trois baies surmontées chacune par un oculus chez Mabillon, la troisième baie se confondant avec la section même dudit bâtiment, ce qui est impossible. Chez Petau, il n'y a que deux baies surmontées de trois ouvertures, simples ventouses d'aération pour la charpente 4; à la place de la troisième baie et, par conséquent à l'extrémité du chevet, une sorte de fenêtre plus haute que les deux autres et se confondant, ici aussi, avec la section du bâtiment. Cette circonstance semble ne laisser aucune hésitation, la miniature a voulu représenter une courbe ; voilà la raison qui a fait supprimer toute indication d'un mur pour mettre une fenêtre à la place. C'est donc bien une abside et non un simple cul-de-four que la miniature a voulu figurer. Cette abside s'amorçait au transept au moyen d'une travée rectangulaire dont la partie pleine équivalait plus ou moins au diamètre des tours à vis. L'abside était surmontée d'une croix posée sur une boule, cette dernière manque sur la gravure de Mabillon.
Nous venons de reconnaître la présence d'une abside à l'Orient; on s'est demandé s'il existait une autre abside à l'Occident. C. Enlart est disposé à l'admettre5 et M. G. Durand croit que cette « opinion repose tout simplement sur un gros contre-sens * » et il en donne la preuve. Hariulf dit que la tour orientale cum cancello et butico était dédiée à saint Riquier et la tour occidentale au saint Sauveur, puis il ajoute : ubi etiam in yyro deintus hos versiculos scribere fecit memorabilis Angilbertus. Ces mots in gyro ou per gyrum étaient une
1 Du Cange n'a pas connu i'Institutio d'Angilbert. —
* Acta sanct. O. S. B., ssec. iv, part. 1, p. 109. — ■ 3 On en peut lire la démonstration dans G. Durand, op. cit., t. iv, p. 154-155. — 4 C'était un usage répandu. Cf. Cattaneo, L'architecture en Italie du VIe au XI' siècle, trad. franc., p. 222. — 6 Manuel d'archéol. franc., 1. 1, p. 169. — ' Op. cit., t. iv, p. 157. — ' Chron., 1. II, c. vu, édit. Lot, p. 54. —
* Miracula S. Richarii, 1. I, c. i, dans Acta sanct., april. t. m, p. 453. — " Institutio s. Angilberti, dans Chron., édit.
locution courante qui signifiait « tout à l'entour ». Qu'on se reporte à la miniature, on y verra un chevet formant abside à l'Est et rien de pareil à l'Ouest où la basilique s'arrête à la tourelle d'escalier en forme de vis. Or, on ne peut soutenir que cette tourelle masque ici une abside semi-circulaire, car les textes s'y opposent.
Hariulf, qui a parlé de la tour de l'Est cum cancello et butico, se borne à dire que la tour de l'Ouest in honore sancti Saluatoris specialiter est dicata '. Ajoutons à cela que l'autel de saint Riquier était placé en dehors de la tour qui portait son nom et que l'autel du saint Sauveur était sous la tour à lui dédiée. Autre détail important. Quelques années après l'abbatiat d'Angilbert, sous l'abbé Élizachar (822-837), nous apprenons que la façade occidentale de l'église était percée d'au moins trois portes dont une centrale8; donc point d'abside, mais un portail précédé d'un parvis clos dont l'entrée se trouvait dans l'axe de l'église et s'appelait porte de saint Michel '.
Le portail de la basilique se composait d'un porche décoré d'une grande composition en plâtre ou en stuc représentant la Nativité du Sauveur laquelle est attestée par Anscher'0 et ce fut l'endroit choisi par Angilbert pour être enterré : In porlicu ecclesiœ sancti Salualoris sanctique Richarii, tumulatus est coram sancta Nativitate u, en sorte que personne ne pouvait entrer dans la basilique sans fouler aux pieds cette tombe ,2. Il y a d'autres attestations qui ne permettent aucun doute. Les processions se rassemblent devant la sainte Nativité, elles y récitent une oraison avant de pénétrer dans l'église, donc pas d'abside occidentale.
Le portail percé de trois portes et précédé d'un porche entre les deux tourelles à vis, touchait la tour-lanterne de l'Ouest qui s'élevait au centre du transept occidental formant un tau en avant de la nef, disposition qu'on retrouve plus tard, notamment à Saint- Paul de Worms, à Saint-Mathias de Trêves et dans l'église de Wassy (Haute-Marne)13.
XII. Porte de Saint-Maurice. — Il va presque sans dire que le cloître communiquait avec l'église, mais on ne s'en aperçoit pas sur la miniature d'Hariulf, cependant cette porte s'ouvrant dans le bas-côté sud, tout proche de l'autel de Saint-Maurice, s'appelait elle-même la porte de Saint-Maurice. Angilbert en parle plusieurs fois dans son Institutio lorsqu'il prescrit aux trois bandes, après l'office du matin et celui du soir, de se rendre processionnellement à l'église Sainte- Marie, de là à l'oratoire Saint-Benoît et ensuite dans la basilique par la porte Saint-Maurice où elles regagnent la place qui leur est assignée u;
On se demande s'il existait dans le bas-côté nord une porte correspondant à celle-ci, on l'ignore et cela paraît douteux car elle n'aurait conduit à rien puisque le mur de clôture du monastère était tout proche.
XIII. La sacristie. — Devant le chevet et l'abside à l'Est, la miniature nous montre un bâtiment de forme allongée percé de quatre fenêtres, couvert d'un toit dont le faîte affleure le bas des fenêtres de l'abside. Cette dépendance paraît avoir dû remplir le rôle de sacristie, il en est question dans V Institutio d'Angilbert qui nous apprend que le Samedi saint, à la suite des litanies, la scola cantorum monte à l'autel du saint Sauveur pour y remplir son office, tandis que les autres
Lot, p. 297. — l0 Vita, auctore Ansehero, dans Acta sanct. O. S. B., saec. iv, part. 2, p. 123. — " Angilberti libellus, dans Mon. Germ. hist., Scriptores, t. xv, p. 179. — " Hariulf, Chron., 1. II, c. XII, édit. Lot, p. 77, 78. — 13 Et encore la cathédrale de Noyon, l'église abbatiale de Saint- Germer, l'église de Saint-Worles de Chàtillon, etc. Autre exemple de transept occidental en forme de tau dans la cathédrale d'Ely (Angleterre). — " Hariulf, Chronicon, 1. II, c. xi, édit. Lot, p. 71.
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ministres retournent au secretarium pour s'y revêtir des ornements nécessaires à la messe1.
XIV. La crypte. — En pénétrant dans la basilique par le portail occidental on se trouvait dans le transept surmonté de la tour du saint Sauveur qui abritait un autel '-. Sous cet autel se trouvait une crypte dont parle Angilbert : Prseparavimus capsam majorent auro et gemmis ornalom, in qua posuimus partem supradiclarum reliquiarum, quam cum ipsis... sublus criptam sancti Salvatoris ponere sluduimus '■'. « Nous avons tait fabriquer une grande châsse ornée d'or et de pierreries, où nous avons renfermé une partie des susdites reliques, et nous avons fait placer cette châsse sous la crypte du saint Sauveur. » Nous n'avons pas d'autre mention de cette crypte, mais elle était unique puisque celle qui existait à l'Est est très postérieure, n'ayant été construite par Gervin II que vers le dernier quart du xic siècle.
L'existence d'une crypte entraîne presque toujours, pour lui donner accès, un relèvement du sol et c'est ce qui eut lieu pour l'autel du saint Sauveur. Lorsque l'Institutio parle de celui-ci, elle nous dit qu'on y monte ou qu'on en descend4; à propos de la procession du dimanche des Rameaux la même lnslitutio nous a dit, on s'en souvient, qu'on partait de l'église Sainte-Marie, on longeait le cloître au dehors et on arrivait devant le parvis; là, la communauté récitait l'oraison devant la Nativité, franchissait la porte centrale, montait la tourelle à vis du Sud et arrivait devant l'autel du saint Sauveur pour y célébrer la messe 5. « Le fait de se servir de cet escalier pour arriver à l'autel suggère la pensée qu'il devait être beaucoup plus élevé que de deux ou trois marches, comme pouvait l'être par exemple l'autel de saint Riquier.
« La porte occidentale de l'église devait donc s'ouvrir sur la crypte, et on devait traverser celle-ci pour entrer dans la nef. Il n'était pas nécessaire que cette partie voûtée fût profonde pour qu'Angilbert ait pu lui donner le nom de crypte. En supposant le sol de l'église un peu plus élevé que celui du parvis, ce qui était fort probable, on comprend que, depuis le porche, on entrait, soit en descendant quelques marches, soit même de plain-pied; puis, par un perron de plusieurs marches, on remontait dans la nef; il se pouvait même que le sol de la crypte eût été au même niveau que celui de la nef. De là', on atteignait le chœur du Sauveur par deux autres perrons placés à droite et à gauche, soit dans la nef elle-même, soit peut-être dans les bas-côtés, afin de laisser à l'issue des trois nefs subdivisant très vraisemblablement la partie de la crypte qui se trouvait sous la croisée, trois ouvertures correspondant aux trois portes de la façade.
« La crypte devait s'étendre en effet également sous les croisillons du transept occidental ; nous nous rappelons que l'on accédait au chœur du Sauveur par les escaliers en colimaçon placés aux deux côtés du porche. Or ces escaliers, de la façon dont ils étaient placés, ne pouvaient guère déboucher que sur les croisillons.
« L'n passage de l'Institutio d'Angilbcrt 6 nous laisse d'ailleurs soupçonner cette disposition. Il indique l'ordre à suivre pour la communion des religieux et des fidèles au jour de Pâques et à celui de la Nativité. Ces jours-là l'oflice devait se faire à l'autel du Sauveur.
1 lnslitutio S. Aiigilbcrti, dans Hariulf, op. cit., p. 298. — a Hariulf, Chronicon, 1. II, c. vu, p. 54; 1. IV, c. xxx, p. 256; Anscher, Vita dans Acta sanct. O. S. B., ssec. iv, p. 123. — 3 Scriptura domni Angllberti, dans Hariulf, op. cit., 1. II, c. ix, p. 66. — 4 Instilutio, p. 301, 305. — 6 L'Institulio prévoit le cas de mauvais temps, alors on suit le cloître et on entre dans l'église par la porte Saint-Maurice, d'où on se rend à l'autel du saint Sauveur, ibid., p. 297. — B lnslitutio S. Angilberti, dans Hariulf, Citron., édit. Lot, p. 299. — ; G. Durand, op. cit., t. iv, p. 161. — 8 Helatio
Indépendamment du célébrant, qui donnait la communion aux religieux, deux autres prêtres, assistés chacun d'un diacre et d'un sous-diacre la donnaient aux fidèles, l'un aux hommes, l'autre aux femmes. Puis ils la distribuaient aux enfants; enfin, les deux prêtres susdits descendaient l'un d'un côté, l'autre de l'autre, et, se tenant sur la dernière marche, donnaient la communion à ceux qui n'avaient pu la recevoir aux endroits indiqués 7. »
La crypte ne contenait pas d'autels et il semble bien qu'on n'y célébrait aucune fonction liturgique; elle n'était, en somme, qu'un passage donnant accès à l'église sous l'autel du saint Sauveur et ne contenant qu'une châsse.
XV. Les tribunes. — On ne voit pas trace de tribunes le long de la nef sur la miniature d'Hariulf, cependant il existait une sorte de chemin de ronde au témoignage de l'abbé Angelran (1020-1045). « Nous avions, dit-il, un charpentier nommé Ingelvinus, qui d'ordinaire faisait les réparations nécessaires aux toitures de l'église, et qui ne craignait pas de grimper aux endroits les moins accessibles. Lors des fêtes de Pâques on le fit monter au clocher pour renouer la corde d'une cloche qui s'était rompue. Après s'être convenablement acquitté de son travail, il voulut boucher un trou qui s'était produit dans la toiture, mais le point d'appui qu'il croyait solide lui manqua, et il tomba du haut de l'église. Une mort horrible l'attendait si la puissance divine ne l'avait attiré du côté du mur où se trouvaient les pierres allongées (porrecli lapides) sur lesquelles on peut faire en sûreté le tour de l'église et circuler, grâce à la protection d'un parapet9. » Le fait est confirmé et expliqué par Hariulf : « L'église est construite de telle sorte qu'au moyen de pierres allongées en avant, elle présente un passage intérieur que l'ingéniosité de ses premiers constructeurs a muni de solides parapets pour qu'on puisse y tenir en sûreté » : ipsa fabrica (empli porreclis in antea lapidibus ex se interius semilam jacit, quam ut tutus passes tenere podiorum munimine industrie. prisca firmavit ''. Évidemment ce n'est pas ce que nous nommons « tribune ». mais plutôt un chemin de ronde ou un balcon porté sur des consoles de pierre ou corbeaux (voir Dictionn., t. m, à ce mot).
XVI. La décoration. — Angilbert n'a pas voulu tout décrire dans la crainte d'être trop long, mais il parle de plurima ornamenta in fabriceduris et in dinersis ulilitatibus, in plumbo, vitro, marmore ,0. Nous savons aussi qu'on lisait une inscription tout à l'entour de la tour occidentale dédiée au saint Sauveur".
XVII. Les autels. — Angilbert fit ériger et orner plusieurs autels qui portèrent le nom du saint dont ils contenaient les reliques avec un grand nombre d'autres; certains de ces autels étaient surmontés d'un ciborium '-. Devant chaque autel se trouvait une table d'or et d'argent ornée de pierreries ". Les autels du saint Sauveur, de saint Riquier et celui de l'église Sainte-Marie étaient les plus riches, chacun d'eux couvert d'un ciborium auquel était suspendue une couronne d'or et de pierreries avec de petites croix d'or et d'autres ornements qui devaient rappeler les couronnes de Guarrazar (voir Dictionn., t. vi, à ce nom) u.
S. Richarii, dans Actn sanct. U. S. B., t. vu, p. 563. — 'Hariulf, Chron., 1. IV, c. ix, édit. Lot, p. 198. — » W., ibid., 1. II, c. x, édit. Lot, p. 69. — « Id., ibid., 1. H. c. vu. édit. Lot, p. 51; cf. Mon. Germ. hist.. Script., t. xv, p. 177; Dummler, l'oetir latini .ici carolini, I. I, p. -i'i"'. 11 Scriptura D. Angilbail, dans Hariulf, Chron., I. Il, c. \. Mit. Lot, p. 67. — "Anscher, \'i'(<i Angilberti, dans Acta sanct. ordinis S,mcii Benedicii, ssec, rv, part. 1, i>. 127. - " Hariulf. Chronicon Centulense, 1. II, c. x; 1. III, c. m, p. 68, 87.
RIQUIER (SAINT
Dans la partie orientale de l'église on voyait le tombeau de saint Riquier, son autel et l'autel de saint Pierre. L'autel de saint Riquier se trouvait du côté des pieds et l'autel de saint Pierre du côté de la tête • et, par conséquent, dans le carré du transept.
Dans cet autel de saint Riquier, Angilbert avait déposé les reliques du saint avec celles qu'il avait pu se procurer de la très sainte Vierge -; dans l'autel de saint Pierre se trouvaient celles de cet apôtre, de saint Paul et de saint Clément 3. Pour le tombeau du fondateur de l'abbaye, Angilbert composa une épitaphe en vers qui fut tracée en lettres d'or 4.
Sur la face antérieure, in ponte sepulchri, on lisait :
AVREA CELESTEM THESAVRVM CONTECIT VRNA CVLTOREM DOMINI NOMINE RICHARIVM
STEMMATE PRECELSO QVEM CENTVLA PROTVLIT ISTA QVIQVE LOCI PASTOR FLORVIT ECRECIVS
Sur le côté droit, in latere dextro :
POSTHABITO MVNDI QVO GRANDI FVLSIT HONORE
AMPLAS DIVITIAS SPREVIT AMORE DEI HIC CORPVS PROPRIVM FRANCENS CERTAMINE DIRO
VIR PIVS ET MACNVS SEMPER IN ORBE CLVIT
Sur le faîte du sarcophage, in culmine archœ desu-
per :
HIC VITAM FVNCTIS REPARAVIT LVMINA CECIS LEPROSISQVE SALVS HOC REFOVENTE REDIT
PLENVS APOSTOLICIS VIRTVTIBVS ATQVE LOQVELIS CELESTES TENVIT SEMPER IN ORE DAPES
Sur le côté gauche, in latere sinistro :
HVIC KAROLVS PRINCEPS CONDICNVM MENTE BENICNA PERFICIENS TEMPLVM CONDIDIT ET TVMVLVM
POST SEXACENOS ET CENTVM CIRCITER ANNOS CVM DOMINI SERVVS INTECER EXTAT ADHVC
Sur le front, vers les pieds, in jronte pedum :
IPSIVS VT MERITIS CAPIAT CELESTIA RECNA RECNAQVE FRANCORVM PACE QVIETVS ACAT