ROIS (COURONNES DE
Désormais la chancellerie romaine adopta le titre christianissimus et l'appliqua à l'héritier de Louis le Jeune, Philippe-Auguste. Dans une bulle datée de 1214 on lit ces mots : Quocirca non decet tuam reç/alem pmdentiam, qu.se inlcr cœleros principes sseculares christianitatis lilulo est insignita, pro aliquo temporali commodo spiritualem impedire projectum..« Entre tous les princes séculiers, tu as été distingué par le titre de chrétien. » Ceci semble très clair, mais néanmoins, en s'exprimant ainsi, Innocent III ne s'engageait pas envers la dynastie capétienne à l'exclusion de tous autres rois qui dans les actes émanés de la chancellerie pontificale se voyaient qualifiés de « très chrétiens ».
Ainsi rien n'était encore décidé au commencement du xme siècle, mais l'idée était en marche. En France on s'y habituait, mais sous cette forme encore hésitante que les lettres adressées par le pape au roi de France débutaient de cette manière : « Innocent, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre cher fils, homme catholique, Philippe, roi de France, salut et bénédiction apostolique ». Ainsi l'affirmèrent les recueils épistolaires sans prendre la peine de se reporter aux originaux, et cette erreur se soutint pendant plus d'un siècle.
Ceux qui paraissent avoir attaché le moins d'intérêt à cette distinction ce sont les rois de France. On pourrait être tenté de croire que saint Louis en faisait grand cas, or il est peu de Capétiens à qui les papes l'aient plus rarement décerné; quant à Philippe le Bel il s'en préoccupait sans doute assez peu, et son entourage moins encore; dans un mémoire à lui destiné, son conseiller Pierre Dubois réserve le titre de « très chrétien » à Edouard II, roi d'Angleterre. Il en va de même au xive siècle, lin 1344, le pape Clément VI parle du « royaume très chrétien d'Angleterre »; mais les choses vont changer à partir du règne de Charles V.
Le pape Grégoire XI écrit à ce prince : Carolus inler cœteros fidèles principes christianissimus et, en 137."), Raoul de Presle lui dit : « Vous estez et devés estre le seul principal protecteur, champion et défenseur de l'Esglise... Et ce tient le Saint-Siège de Romme qui a acostumé à escripre à vos devanciers et à vouz singulièrement, en l'intitulation des lettres : « Au très cres- « tien des princes ». Cependant que dans les bulles pontificales de cette époque les papes usent de la même formule pour les autres rois chrétiens et même au dos des lettres closes on ne rencontre pas une formule où figure le mot christianissimus. Quoi qu'il en soit c'est à partir de ce règne que la chancellerie du roi de France attache une valeur particulière au litre dont elle s'ingénie à faire la propriété de son maître, l'expression de son droit légitime à la succession de tous ses prédécesseurs, l'affirmation du caractère sacré de la monarchie française. Ainsi s'accrédite l'opinion que le titre de « roi très chrétien » est la reconnaissance et proclamation officielle de la gratitude des papes envers la royauté capétienne. Quand survient le Grand Schisme, Charles V prend parti pour le pontife qu'il croit légitime et celui-ci lui prodigue le titre de « roi très chrétien », ce qui lui confère une garantie d'orthodoxie d'autant plus précieuse qu'elle est plus sujette à contestation. On peut dire que désormais le litre appartient en propre aux rois de France et les docteurs les plus écoulés lui en font une parure exclusive, ce sont Philippe de Mézières. Jean Gerson, Etienne de Chautnont, Nicolas de Clamenges, enfin c'est Charles VI sur les livres duquel on place ces paroles : « Nos ancêtres, en poursuivant et en détruisant les hérésies, se sont si bien conformés aux décrets des conciles et des souverains pontifes que les papes les ont appelés très chrétiens et champions de la foi. Nous avons pris la résolution de conserver ce très saint surnom conquis par nos prédécesseurs. »
A l'étranger pas de contestation, on paraît admettre la légitimité du titre fondée sur son antiquité. A partir du règne de Charles VII, il est admis que c'est l'Église qui décerne habituellement aux rois de France le titre de « rois très chrétiens ». Les papes Eugène IV, Nicolas V, Calliste III, Pie II y voient un titre héréditaire légué à Charles VII par ses prédécesseurs, l'empereur Frédéric III lui écrit : « Vos ancêtres ont assuré à votre race le nom de très chrétien comme un patrimoine qui se transmet à titre héréditaire. » A partir de Paul II (1464) on lit dans l'adresse de lettres pontificales : « A mon très cher fils en Jésus-Christ, Louis, roi de France très chrétien... »; telle fut d'alors, tant dans les bulles que dans les brefs, la formule d'adresse constamment usitée.
« C'est du reste la seule innovation du règne de Louis XL L'ignorance des usages depuis longtemps observés dans la chancellerie des papes a fait attacher une importance exagérée à la conversation que Paul IL cinq ans plus tard (1469), eut avec un envoyé du roi de France. Résolu à ne point autoriser les poursuites que Louis XI demandait alors à exercer contre le cardinal Balue, le souverain pontife enveloppa son refus de paroles aimables : « A supposer, dit-il, que ses prédécesseurs n'eussent pas, dans leurs écrits, lettres et le langage courant, fait usage des termes de roi très chrétien, il avait, quant à lui, tant vu et tant lu de beaux traits de dévouement à l'Église dans la vie des rois de France, qu'il croirait mal faire son devoir s'il n'appelait Louis XI très chrétien; il avait commencé de le faire, et il était tout disposé à continuer. »
« La fin du xve siècle et le commencement du xvie marquent, dans l'histoire de ce privilège, une période critique. Les rois de France avaient repris le chemin de l'Italie, sans y être appelés cette fois par l'Église. IL virent à certains moments la papauté se dresser devant eux comme pour leur barrer le passage, et peu s'en fallut que le choc résultant de cette rencontre n'entraînât la perte de leur prérogative. Alexandre VI, à en croire Commynes, fut au moment d'enlever à Charles VIII le titre de « roi très chrétien » pour en gratifier Ferdinand d'Aragon (1496). Il alla peut-être jusqu'à en dépouiller Louis XII au profit d'Henri VIII d'Angleterre (1512) : tel est du moins le bruit qui circulait neuf ans plus tard à la cour de Léon X et dont Guichardin s'est fait l'écho. Le même historien ajoute qu'un décret avait été rendu dans ce sens par le Ve concile de Latran. En tout cas, c'est l'époque où le professeur Belal démontrait que Charles VIII et Louis XII, le roi « bigame », étaient indignes de porter un tel titre, usurpé au détriment et par suite de l'incurie des empereurs. C'est aussi le moment où, se piquant d'honneur, l'empereur Maximilien élevait lui-même à ce sujet une réclamation en cour de Rome.
« L'avènement de Léon X coupa court à ces vaines tentatives. Le temps ne fit que conserver aux rois de France la possession d'un titre auxquels ils prétendirent bientôt en joindre un autre non moins édifiant, celui de « fils aîné de l'Église » '.