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X. Une polémique a Rome au ier siècle. — Ceci

4 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VI, c. xxv, 5. — s C'est ce que M.-J. Lagrange, op. cit., p. 370-371 a montré dans 1« passage que nous allons citer. — ' Philipp., iv, 22.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

n'est qu'un indice mais qui ne saurait être négligé. Le chroniqueur byzantin Georges Syncelle (t 810) nous a conservé un fragment de Julius Africanus, auteur du IIIe siècle, qui mentionne une opinion soutenue par un païen nommé Thallus au livre IIIe de ses Histoires ', à savoir que les ténèbres qui couvrirent la terre de la sixième à la neuvième heure le jour de la mort du Sauveur Jésus 2, n'avaient aucun caractère miraculeux mais n'étaient qu'un phénomène naturel : une éclipse de soleil. Voici ce qu'en dit Julius Africanus : « Ces ténèbres, Thallus les appelle une éclipse de soleil dans le IIIe livre de ses Histoires, mais sans raison à mon avis », itç i[Lol Soxeî, àXdycoç. Ainsi une polémique existait touchant le caractère des ténèbres survenues entre midi et trois heures le jour du Vendredi saint. Les chrétiens y voyaient un miracle et le païen Thallus le niait. Ce Thallus n'est pas un inconnu, il est mentionné par Eusèbe de Césarée 3 comme l'auteur d'une Histoire en trois livres qui va de la prise de Troie à la 167e olympiade, mais comme ce dernier chiffre ne peut être exact et qu'on hésite sur la correction, il faut s'en tenir que Thallus écrivit entre l'an 29 et l'an 221 de notre ère. La marge est grande, mais l'œuvre de Thallus a été connue et citée par Théophile d'Antioche, Tertullien, Minucius Félix et d'autres, il semble qu'il ait fait effort pour combiner l'histoire gréco-romaine et l'histoire juive 4, entreprise d'autant plus intéressante que les historiens de la littérature proposent l'identification de ce Thallus avec l'affranchi de Tibère dont parle Flavius Josèphe s. Il était de race samaritaine et avait avancé une grosse somme d'argent à Agrippa, futur roi de Judée, peu avant l'an 37. Le nom de Thallus (©dcXXoç) pourrait être conjectural, mais enfin le nom de Thallus fut porté par des serviteurs de la maison de Claude 6 et il est recevable. « Le nom de Thallus n'est pas si répandu que l'on puisse considérer comme téméraire l'identification du personnage nommé par Josèphe avec l'auteur de la Chronique utilisée par Julius Africanus et Eusèbe, chronique qui paraît bien avoir été l'œuvre d'un oriental. Il semble donc légitime d'utiliser l'indication fournie par les Antiquitates juduiav pour déterminer la date de composition de la Chronique de Thallus. Il n'est pas inutile de souligner que cette identification a déjà été faite par Cari Mueller, Emil Schurer et Wilhelm Christ qui ne songeaient pas à en faire état pour déterminer la date de la rédaction. Ce n'est donc pas une identification faite pour les besoins de la cause.

« Affranchi de Tibère, s'étant trouvé avant 37 dans une situation qui lui avait permis d'avancer une grosse somme d'argent à Agrippa. Thallus ne devait pas être alors un tout jeune homme. On restera dans la limite des vraisemblances en supposant qu'il a pu survivre de quinze à vingt ans au maître qui l'avait affranchi, ce qui placerai* le terminus ad quem probable de sa mort aux environs de l'an 60. Comme il n'y a aucune raison de penser que Thallus ait attendu les derniers mois de sa vie pour rédiger sa chronique, il semble que c'est vers le milieu du Ier siècle de notre ère qu'elle a dû être écrite et cela à Rome. Or, nous l'avons vu, Thallus polémisait contre l'interprétation que les chic tiens donnaient des ténèbres qui avaient accompagné la mort de Jésus. C'est donc que ce détail de la tradition évangélique était connu à Rome au milieu du i" siècle, dans un cercle cjui touchait de près à ceux qui

1 E. Schurer, Geschichte des jiidischen Volkes im Zeilalter Jesu-Christ, 3' édit., in-8°, Leipzig, 1898, t. m, p. 369. — ! Matin., xxvn, 4.">; Marc, xv, 33; Luc, xxiii, 44. - ' Chronique, édit. Schœne, t. i, p. 265. — ' \V. Christ, Geschichte àer griechischen Literatur bis auf Zeit Justifiions, in-S", Munchen, 1905, p. 705. — 'Flavius Josèphe, Antiquitates judaiese, 1. XVIII, C. VI. — " E. Schiirer, op. cit., t. III, p. 369,

étaient de domo Csesaris. Un détail accessoire comme celui dont il s'agit ne peut avoir été conservé et transmis que dans le cadre d'un récit de la passion ' ».

De ce texte, sur lequel l'attention a été appelée depuis peu de temps, il est permis de conclure que la prédication de l'Évangile se faisait dans la communauté naissante à Rome avec assez de liberté pour attirer sur elle l'attention et même la contradiction de la part de ceux qui ne partageaient pas les croyances de la secte chrétienne. Cette contradiction porte ici sur un point affirmé dans l'évangile de Marc qui, on l'a vu, est l'expression concrète de la catéchèse romaine. Le texte de Thallus présente ainsi un véritable intérêt pour l'histoire encore si obscure des origines de l'Eglise de Rome.

XI. Premiers développements. — Pendant une quinzaine d'années (49-64) celte Église demeure plongée pour nous dans la pénombre, mais non pas si épaisse que nous ne puissions noter quelques traits de son développement. L'expulsion ordonnée par Claude a eu p3iir conséquence d'affranchir les convertis venus du paganisme d'une tutelle trop impérieuse de leurs coreligionnaires venus du judaïsme, mais la mesure prescrite dut subir des tempéraments si, comme nous l'apprend Dion Cassius, l'expulsion générale se révéla impraticable et qu'il fallut s'en tenir finalement à une prohibition de réunions 8. Mais si Aquila et Priscille durent quitter leur établissement, beaucoup d'autres les imitèrent sans aucun doute et si Pierre était déjà venu à Rome, il aura été au nombre des expulsés.

Ce fut une épreuve, mais elle trempa les caractères, et n'altéra pas l'enseignement, car à quelques années de là cette communauté est en état d'entendre la doctrine contenue dans l'épître (pie saint Paul lui adresse, épître qui contient ce témoignage que l'Église de Rome vers l'an 56-57, est « nombreuse, connue, célèbre par sa foi et ses œuvres *. » On ne possède aucun élément qui permette d'entrevoir la date du retour à Rome de Pierre, mais on ne se hasarde pas trop en l'y ramenant peu après la mort de Claude (en 54). lue dizaine d'années séparent cette date de la catastrophe provoquée par l'incendie de Rome, et rien n'oblige à croire que l'apôtre se soit astreint à une résidence ininterrompue. Peut-être visitait-il des Églises lorsqu'en 57. au plus tard, saint Paul écrivait aux Romains sans nommer leur évêque; en 60, Paul débarque à Pouzzoles d'où il gagne Rome dont l'Église avertie de sa venue envoie des frères au devant de lui et, à leur vue. ■ il rend grâces à Dieu et se sent plein de confiance ».

Paul est prisonnier, mais il jouit d'une certaine mesure de liberté '" qui lui permet de s'aboucher avec la colonie juive. Or, à ce moment, les éléments juifs y sont redevenus assez nombreux pour qu'il soit nécessaire de compter avec eux et, sans tarder, trois jours après son arrivée, Paul copvoque les principaux d'entre eux et s'explique ouvertement sur les reproches qu'ils pourraient lui adresser. U prcnd jour avec eux et leur annonce Jésus-Christ, réussit a en convertir quelques-uns seulement " qui viennent grossir la communauté romaine. C'est désormais surtout pour elle et parmi elle qu'il travaille, il y jouit d'une réelle autorité, on n'y discute plus sa mission. Cette captivité dure deux ans et nonobstant les entraxes qu'impose la situation de prisonnier. Paul recrute tous Us

n. 24. ; M. Goguel, (";i nouveau témoignage non-chrétien

sur lu tradition évangélique, dans Revue de l'hist. des reiigions, t. xcvm, 1928, p. 7-8. [Mais par contre cf. I'. de Labriolle, La Réaction païenne, Paris, 1931, p. 205-210). • Dion Cassius, iiisi. rom.,1. l.X.c vi. • L. Duchesne, Histoire ancienne de l'Église, t. i, p. 56. — '" Ac.t., xxvui, 30. - " Acl., xxvin, 25-28.

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soldats préposés à sa garde * l'ont vu vivre, l'ont écouté parler et connaissent le Christ : « dans tout le prétoire et partout ailleurs nul n'ignore, dit-il, que c'est pour le Christ que je suis dans les fers 2 »; les chrétiens de Rome ont été encouragés par ses liens et parlent avec plus d'assurance 3.

Autour de Paul les amis s'assemblent et se dispersent car c'est l'action qu'il inspire à tous ceux qui l'approchent. On aperçoit tour à tour Luc 4, Timothée 5, Marc 6, et les représentants des Églises de Macédoine et d'Asie; ce sont Aristarque de Thessalonique, son compagnon de captivité7; Épaphras de Colosses 8, Tychique d'Éphèse 9, Épaphrodite de Philippes.

Celui-ci lui apportait les secours envoyés par ses amis de Philippes, mais sa santé ne lui permit pas de prolonger son séjour à Rome, du moins emporta-t-il cette lettre aux Philippiens, écrite à Rome, et qui nous apprend que là-même les adversaires judaïsants étaient venus relancer l'apôtre et causer quelques dissentiments, mais sans gravité car du moins « Jésus- Christ est annoncé, dit-il, je m'en réjouis et je m'en réjouirai encore 10 ».

Quand Paul, une fois jugé et acquitté reprend le cours de ses voyages, le silence se fait et nous n'apercevons pas les traces de la présence et du gouvernement de saint Pierre. Au cours de ces années, l'Église chrétienne à Rome n'a cessé de progresser et de soulever contre ses chefs et ses fidèles une haine prête à se déchaîner à la première occasion qui sera l'effroyable incendie éclatant au mois de juillet de l'an 64.

XII. La persécution de Néron. — Voir Dictionn., t. iv, col. 1565-1633; t. vu, col. 481-502; t. xn, col. 1138-1150; t. xiv, col. 545-546.

XIII. Supplice de Pierre et de Paul. — Voir Dictionn., t. xm, col. 2658-2666; t. xiv, col. 851-919.

XIV. Progrès de l'Église sous les Flaviens. — Voir Dictionn., t. i, col. 2847-2860; t. m, col. 1867- 1870; t. vi, col. 1259-1274.

XV. Persécution de Domitien. — Voir Dictionn., t. iv, col. 1388-1404; t. xiv, col. 547-551.

La période qui s'étend de l'année 64 à l'année 95, c'est-à-dire entre la persécution de Néron et celle de Domitien, aide à comprendre de quelle vigueur était animée la communauté romaine. Après avoir perdu son fondateur, ses chefs reconnus, une partie considérable de ses membres, multitudo ingens, elle s'était ressaisie, reconstituée, affermie et comptait parmi ses affiliés plusieurs princes et princesses de la dynastie impériale. Flavius Clemens, consul en 95, sa femme Flavia Domitilla, leurs deux jeunes fils, successeurs présomptifs de Domitien, une autre Flavia Domitilla, nièce de la première, ont appartenu à l'Église de Rome avant la fin du Ier siècle. L'épouse du consulaire n'eut peut-être pas l'initiative d'un acte d'une importance capitale ", mais elle en adopta les dispositions lorsqu'elle fit donation à cette Église d'un domaine situé sur la voie Ardéatine dans lequel l'Église devenue propriétaire aménagea des galeries et des tombes destinées à recevoir les corps des chrétiens pour leur éviter la promiscuité des cimetières païens. Dès lors fut instituée la catacombe de Domitille (voir Dictionn., t. îv, col. 1404 à ce nom).

XVI. Les premiers successeurs de saint Pierre. — Voir Dictionn., t. ix, col. 1195-1198; 1218-1236; t. xm, col. 1113-1147, 1176-1196.

1 C'est la custodia libéra, sous la surveillance d'un prétorien. — a Philipp., i, 13. — 3 Philipp., i, 14. — « Coloss., iv, 14. — s Voiries lettres aux Coloniens et aux Philippiens. — 6 Coloss., iv, 10; Philém., 24. — ' Coloss., iv, 10. — 8 Philém., 23. — ■ • Coloss., iv, 7; Éphés., vi, 21. — 10 Philipp., i, 18. — " Elle se conforma à l'exemple donné par les Acilii.

XVII. La lettre du pape saint Clément. — Voir Dictionn., t. xm, col. 1176; après ce que nous avons dit touchant l'épiscopat de Clément et sur sa lettre (voir Dictionn., t. vin, col. 2712-2719) nous pouvons nous en tenir à peu de mots. Cette lettre célèbre a fait l'objet d'un essai ingénieux qui tend à en ébranler l'interprétation traditionnelle 12. Celle-ci fut énoncée en ces termes par L. Duchesne 13 : « Soit que l'on considère en lui-même cet acte spontané de l'Église romaine, soit que l'on pèse les termes de la lettre, on ne peut échapper à cette impression que, dès la fin du Ier siècle de notre ère, une cinquantaine d'années après sa fondation, cette Église se sentait déjà en possession de l'autorité supérieure, exceptionnelle, qu'elle ne cessera de revendiquer plus tard. L'apôtre Jean vivait encore à Éphèse au temps où Clément écrivait. On ne voit pas trace d'intervention, ni de lui, ni de son entourage. Et pourtant les communications étaient plus faciles entre Éphèse et Corinthe, .qu'entre Corinthe et Rome... Un accueil si parfait lui fut réservé [par les Corinthiens] qu'elle passa chez eux presque au rang des écritures sacrées... Rome avait commandé; on lui avait obéi. »

Non seulement Éphèse resta silencieuse, mais Rome parla avec l'autorité d'une institution consciente de l'exercice d'un devoir et d'un droit à exercer à l'égard d'une communauté sœur. A cela on a opposé que Colinthc ville essentiellement romaine superposée à une ville grecque morte, était gouvernée par des magistrats romains, comptait une population, un clergé romains, avait des mœurs, des monuments, un langage plus latin qu'hellénique et entretenait avec Rome les meilleurs rapports. Dès lors l'Église de Rome devait être inclinée à manifester une sympathie et une véritable fraternité à l'endroit de l'Église de Corinthe. D'où la lettre de saint Clément.

On ne saurait nier les rapports administratifs entre les deux villes et l'emploi officiel ou privé de la langue latine, mais on ne saurait soutenir qu'il en fut de même dans les rapports ecclésiastiques entre les deux communautés ". Non seulement à la fin du Ier siècle mais jusque vers l'an 250, l'Église de Rome est attachée à la langue grecque et elle n'a eu son premier pape latin qu'à la fin du ne siècle (Victor). Son premier noyau a été formé dans une synagogue et il a fallu un certain temps et des circonstances extérieures pour que les païens convertis l'emportent sur les juifs convertis. Lors même que les premiers eurent la prépondérance, dans quelle proportion les Latins ou les Romains l'emportèrent-ils? Qu'on relise le dernier chapitre de l'épître de saint Paul. Sur vingt-quatre noms, quinze sont helléniques, huit latins et parmi ces huit, il y a deux juifs notoires : Aquila et Priscille.

Entre l'an 57 et l'an 96 cette proportion a pu se modifier; nous avons énuméré quelques-unes des conquêtes réalisées dans l'aristocratie romaine et la famille impériale, mais il est assez peu probable que ces aristocrates fassent usage du latin, en tout cas le pape Clément en qui on a cru voir un affranchi de la famille impériale n'a guère écrit, à notre connaissance, qu'une fois dans sa vie, et, écrivant à une population qu'on nous représente comme presque entièrement latine, il a fait usage du grec. S'il en est ainsi c'est que l'Église au nom de laquelle il parle et celle à laquelle il s'adresse, ne sont latines ni l'une ni l'autre. Et l'intervention de l'Église de Rome ne se fonde ni sur le

— I2 R. Van Cauwelaert, L'intervention de l'Église de Home à Corinthe vers l'an 96, dans Rev. d'hist. eccl., t. xxxi, 1935, p. 267-306. — " L. Duchesne, Autonomies ecclésiastiques. Églises séparées, in-12, Paris, 1896, p. 126. — 14 J. Zeiller, A propos de l'intervention de l'Église de Rome à Corinthe, dans Rev. d'hist. eccl.', t. xxxi, 1935, p. 762-764.

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langage commun et la sympathie qu'il inspire, mais sur la mission religieuse et l'autorité qu'elle confère.

XVIII. La lettre de saint Ignace d'Antioche. — Une dizaine d'années plus tard, vers l'année 107 à 117, un évêque, titulaire d'un des sièges les plus célèbres d'Asie, Ignace d'Antioche est emmené de cette ville à Rome pour y être livré aux bêtes. En chemin ses gardiens s'arrêtent plusieurs fois et le prisonnier profite de ces répits pour écrire sept lettres adressées aux Éphésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens, aux Romains, aux Philadelphiens, aux Smyrniotes et à saint Polycarpe. Les préoccupations se ressentent de celles de Clément de Rome, mais le ton diffère entièrement. Clément donne des conseils qu'on devra suivre, Ignace s'impose une plus grande réserve, ne s'adressant aux Églises qu'avec déférence et quand il écrit à l'Église de Rome il n'emploie que prières et supplications; voici en quels termes il lui parle :

« Ignace, appelé aussi Théophore, à l'Église qui a obtenu miséricorde, dans la magnificence du Père Très-Haut et de Jésus-Christ son Fils unique; à l'Église aimée et illuminée par la volonté de Celui qui a voulu tout ce qui existe, selon l'amour de Jésus- Christ, notre Dieu; à l'Église aussi qui préside dans la capitale des Romains, digne de Dieu, digne d'honneur, digne de bénédiction, digne de louange, digne d'être exaucée, digne et chaste, présidant à la charité, qui a reçu la loi du Christ, qui porte le nom du Père, et que je salue au nom de Jésus-Christ, Fils du Père; à ceux qui sont attachés de corps et d'âme à tous ses commandements, remplis pour toujours de la grâce de Dieu et purs de tout élément étranger, je souhaite une pleine et sainte joie en Jésus-Christ notre Dieu. »

Personne ne songe plus aujourd'hui à contester l'authenticité des lettres de saint Ignace (voir Dictionn., t. vm, col. 2719-2725) et, aussi bien, n'avonsnous à parler que de la lettre aux Romains, unique en son genre parce que le début qu'on vient de lire est confirmé, peut-être, si c'est possible, renforcé par les recommandations de la lettre entière. Celle-ci ne contient ni recommandations ni conseils, mais seulement des prières enveloppées de respect et l'expression la plus ramassée et la plus frappante du rôle exercé par l'Église de Rome : « Vous n'avez jamais porté envie à personne; vous avez donné à autrui des enseignements; eh bien, ce que je veux, c'est que vos conseils et vos ordres soient constamment pratiqués '. » La fin de la lettre est une sorte de testament où le condamné ouvre à l'avance sa succession et lègue sa propre Église à celle de Rome : « Souvenez-vous dans vos prières de l'Église de Syrie qui, ne m'ayant plus, n'a que Dieu pour pasteur. Elle n'aura d'autre évêque que Jésus- Christ et votre charité 2. » Il peut sembler difficile d'exprimer d'une façon plus positive l'idée d'une primauté exercée par une Eglise sur d'autres Églises. De cela, l'adresse témoignait avec une emphase calculée 3 et « cette magnificence verbale est un premier indice epue saint Ignace rend plus d'honneur à l'Église de Rome qu'aux outres Églises auxquelles il écrit 4. « Ainsi il n'est pas douteux epic la communauté romaine exerce la préséance sur le cercle des Églises sœurs, et Ignace proclame l'énergique activité déployée par cette communauté pour secourir et instruire les autres ». Il nous dit qu'elle préside au pays ou dans la capitale des Romains. Il ne s'agit pas de l'évêque, il s'agit de l'Église. A quoi préside l'Église romaine? A d'autres Églises dans une circonscription déterminée?

1 S. Ignace, Rom., III, 1. — ■ Id., ibitl., ix, 1, — ' F.-X. l'unk, Ver Primat der ràmischen Kirche nacli Ignatius und Iremvus, dans Kirchengeschichtliche Abhandlungen, in-S°, Paderborn, 1897, 1. 1, p. 2-12; A. Harnack, Vas ZeugnU dis Ignatius ueber das Auselien der ràmischen Gemeinde, dans

Mais Ignace n'a pas l'idée d'une limitation de ce genre. Le sens le plus naturel de ce langage, c'est que l'Église romaine préside à l'ensemble des Églises... Et notons bien qu'Ignace parle en connaissance de cause, il connaît le passé de l'Église romaine; il fait même allusion à des attitudes, à des actes dont le souvenir a péri pour nous : « Vous n'avez jamais trompé personne; vous avez enseigné les autres. » De quel enseignement est-il question? Est-ce la /a démentis? Ce qu'il y a de plus simple, c'est d'admettre d'autres actes, d'autres documents, dont le souvenir était encore vivant au temps d'Ignace et s'est perdu depuis 6 ». En tout cas il nous faut retenir ce témoignage en faveur d'un enseignement et de prescriptions adressés par l'Église de Rome à d'autres Églises avant l'an 117.

XIX. La primauté romaine. — Ce sujet a été maintes fois étudié au point de vue théologique, nous n'avons pas à l'envisager ici sous cet aspect (voir Dictionn. de théologie catholique, t. xm [1936], col. 247- 391), mais seulement à ajouter quelques indications bibliographiques : Fr. Maassen, Der Primat des Bischofs von Rom und die alten Palriarchalkirchen, in-8°, Bonn, 1853; J. Chapman, Le témoignage de saint Irénée en faveur de la primauté romaine, dans Pevue bénédictine, t. xn, 1895, p. 49-64; Emmanuel, Doctrine de l'Église chaldéenne sur la primauté de saint Pierre, dans Revue de l'Orient chrétien, 1896, p. 137- 148 ; H. Grisar, La primauté romaine au Ve siècle d'après saint Léon, dans Analecta romana, in-8°, Roma, 1899, t. i, p. 307-329; F. Savio, // papa Zosimo. Il concilio di Torino e le origini del primato pontificio, in-8°, Roma, 1906; L. Saltet, S. Irénée et S. Cyprien sur la primauté romaine, dans Bulletin de littérature ecclésiastique, 1920, p. 179-206; E. Dublanchy, Enseignements de la tradition chrétienne sur la primauté pontificale, dans Revue thomiste, 1920, p. 247-258; A. d'Alès, Ecclesia principalis, dans Recherches de science religieuse, 1921, p. 374-380; P. BatifTol, Cathedra Pétri, dans Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, 1921, p. 257-258; P. BatifTol, La prima cathedra episcopatus du concile d'Elvire, dans The journal of theological Studies, t. xxin, 1921-1922, p. 267-270; t. xxvi, 1924- 1925, p. 45-49; P. BatifTol, Pierre, source de l'épiscopat, dans Rech. de se. relig., t. iv, 1924. p. 440-453; Princeps apostolorumx dans ibid., t. xvm, 1928, p. 31-59; M. Besson, Saint Pierre et les origines de la primauté romaine, in-4°, Genève, 1929.

Nous n'avons ici qu'à escorter l'esquisse chronologique tracée dans le Dictionnaire par quelques textes d'une importance capitale pour l'histoire de la primauté romaine.

Saint Clément, Epist. ad Corinlhios, n. lxhi : « Vous nous causerez une grande joie si, obéissant à ce que nous vous avons écrit dans l'Esprit-Saint, vous coupez court a l'injuste emportement de votre colère, selon que nous avons exhorté à le faire, en vous recommandant par cette lettre la paix et la concorde. Nous vous avons envoyé des homin< s fidèles et sages qui, depuis leurs jeunes années jusqu'à ia vieillesse, ont vécu sans reproche au milieu de nous; ils seront témoins entre vous et nous. Si nous agissons ainsi, c'est que notre unique souci a été et est encore votre prompt retour à la paix. »

Saint Ignace, Epist. ad Romanos, suscription (voir ci-dessus, col. 2547) : Ignace prodigue les épithètes honorifiques à l'Église de Rome qu'il appelle à;i66eoç, à;i,0Trp£Tr/;ç, à^io^axàpiaTOÇ, xv.s— aivoç, etc. Ces

Sitzungsberichte de Berlin, 1896, p. 111-131; J. Chapman, Saint Ignace d'Antioche et l'Église romaine, dans Iiei>ne bénédictine, t. xm, 1896, p. 385-400. — « P. BatiOol, L'Église naissante et le catholicisme, 1922, p. 168. — ■ L. Duchesne, Églises séparées, p. 127-129.

KOML. UllSTOlKK CIVILE ET PU i\ il L IL A L K

termes pompeux sont encadrés dans une formule obscure, presque énigmatique. Avant de proclamer l'Église romaine digne de Dieu, de toutes louanges, etc., Ignace dit : -rç-riç xai 7tpoxâ0Y]Tai èv tôtoo /wpîou 'P<ou.aîcov; et. après avoir entassé les épithètes qu'on vient de lire, il ajoute : xaî TrpoxaOr;[j.svY) ttjç àyômt]ç. Il y a ici un hommage rendu à la primauté de l'Église romaine. 1-e verbe TcpoxaOYjfxoci veut dire présider, dominer. Par conséquent la pensée de saint Ignace est que cette Église préside sur tout le pays des Romains. Mais la syntaxe soulève des objections. Si l'évêque d'Antioche entendait parler d'une préséance ou d'une domination sur le pays des Romains, il devait mettre le complément du verbe au génitif : or il s'est servi du datif avec èv. Et puis, quelle idée mettre sous la formule TcpoxaOTjfxsvT) àyâ.ny\çl Régulièrement on devrait traduire : qui préside sur la charité, ce qui n'offre aucun sens. Alors on s'en tenait à cette traduction : « à l'Église... qui préside dans le pays des Romains... qui préside par sa bienfaisance ».

Et comme la présidence dont il est question dans le second membre de phrase implique simplement l'idée de distinction ou, si l'on veut, d'éminence, quelquesuns, étendant cette idée au premier membre, arrivaient à cette traduction : « à l'Église, qui se distingue entre toutes dans le pays des Romains... qui se distingue par sa bienfaisance ». Que l'Église romaine ait eu, dès le n° siècle, des ressources considérables qui lui permettaient de subvenir aux besoins des autres Églises, c'est là un fait attesté par saint Denis de Corinthe et qu'on ne peut révoquer en doute. Mais est-ce uniquement cette bienfaisance que le saint évêque d'Antioche a en vue quand il dit que l'Église romaine 7rpoxà0r)Tai., qu'elle est Tcpoxa0r;[j.Év7) ? Hypothèse invraisemblable à laquelle on a proposé ce correctif : le verbe grec pourrait être traduit par « protéger, défendre, prendre en mains la cause d'autrui », ce qui ferait dire à Ignace : « à l'Église qui, dans le pays des Romains... prend en mains la cause de la charité ». Explication qui échoue contre le verbe 7rpoxâ07jTai qui signifie « présider, dominer » et pas autre chose. La vérité est que la solution du problème soulevé par le texte d'Ignace se trouve dans cr{à.Tvt\. Divers rapprochements de textes montrent que, dans la langue ignatienne, ce mot ne désigne pas seulement la charité ou la bienfaisance, mais encore l'assemblée, l'alliance de la charité. La traduction suivante est donc plausible : « à l'Église qui préside dans le pays des Romains... qui préside sur l'alliance de la charité ».

En somme on ne peut se soustraire à reconnaître que saint Ignace rend témoignage à la primauté de l'Église romaine, qui possède la présidence dans le pays des Romains et au-delà, non sur les Églises suburbicaires dont on n'avait pas la moindre idée au commencement du 11e siècle, mais sur toute l'Italie et même sur tout l'Occident. L'Église romaine possède une prééminence universelle, elle « préside sur toute la fraternité ».

XX. Vers le milieu du ne siècle. — Après l'épiscopat de saint Clément, la chronologie de ses successeurs sur le siège de Rome ne peut être précisée et trois noms se suivent auxquels nous ne pouvons attribuer de dates : Évariste, Alexandre, Sixte (voir Dictionn., t. ix, col. 1218-1226). Les faits qui ont rempli leurs pontificats sont de même mal connus (voir Dictionn., t. xm, col. 1176 sq.). Après eux, Télesphore et Hygin n'ont fait que passer et le pape Pie était pape vers l'an 140 jusque vers 154. Nous savons peu de chose sur lui, nous connaissons un peu mieux

1 Le Liber pontificalis lui donne comme père un certain Rufin, qui naturellement est originaire d'Aquilée, et, comme frère Pastor, ce qui est le nom du livre d'Hermas. —

DiCT. d'arch. CHRÉT.

son frère qui avait nom Hermas ' (voir Dictionn., t. vi, col. 2265-2290). Celui-ci naquit esclave, ou bien, enfant trouvé, fut recueilli par un éleveur d'esclaves, mais on ne sait où, fut amené à Rome et vendu à une dame nommée Rhodé. Hermas avait donc un frère, appelé Pie, celui-ci devint pape de Rome et le fait est notable qu'à cette date un chef de l'Église put être né dans l'esclavage. Hermas ne nous en dit rien et c'est par le « canon de Muratori » que nous en sommes instruits.

Au pape Pie succéda Anicet vers l'an 151, car il n'y a pas lieu de tenir compte de l'interversion de leurs deux noms dans le catalogue libérien. On a dit avec justesse que « dans l'histoire, encore si imparfaitement connue, de l'Eglise romaine au nc siècle, les dix ou douze années du pontificat de saint Anicet semblent avoir eu une très spéciale importance... C'est, pour le christianisme, un, temps d'organisation intérieure, de lutte contre les hérésies, de conquêtes dans la société païenne. L'Église de Rome est alors particulièrement active; l'apologiste saint Justin y enseigne et y écrit ses ouvrages; les hérétiques Marcion et Valentin y tiennent école et y propagent leurs doctrines; le vieil évèque de Smyrne, Polycarpe, y vient en visiteur respecté, le savant Hégésippe y passe de nombreuses années dans l'étude des traditions. Une vie intense circule dans cette communauté, dont les progrès sont souvent troublés par des persécutions passagères - ».

Cette Église de Rome est, quoiqu'on en ait pu dire, moins latine que grecque, à en juger par les noms des évêques qui la dirigent. Après Linus, Cletus et Clemens dont les noms sont latins, viennent Télesphore, Hygin, Anicet, un Syrien originaire d'Émèse; Soter, un Campanien venu de Lundi; Éleuthère, sorti de Nicopolis. Nous avons dit 3 avec quelle circonspection il faut conclure des noms propres à l'origine de ceux qui les portent, mais encore ne faut-il pas dédaigner cet indice. Les plus anciens monuments littéraires de l'Église de Rome ont été rédigés en langue grecque : les deux lettres écrites par le pape Clément, en 96, et par le pape Soter (vers 160) à l'Église de Corinthe, le Pasteur d'Hermas (vers 140) écrit à Rome et destiné à la communauté de. cette ville. Ainsi deux papes et le frère d'un autre pape emploient le grec de préférence au latin, mais on remarquera qu'ils appartiennent à la portion cultivée et dirigeante et qu'ils destinent leurs écrits à une Église située en Grèce et à un auditoire de lecteurs répandu dans toutes les chrétientés helléniques.

A Rome même la langue latine est préférée par la masse de la population et employée dans tout ce qui n'a pas reçu une éducation exotique ou qui n'appartient pas aux diverses colonies étrangères : Alexandrins, Asiates et Juifs. Cependant, il faut reconnaître que ceux-ci sont plus remuants et donnent l'impression qu'ils existent, tandis que les Latins ne font pas parler d'eux et paraissent ne pas parler entre eux. Ni la Gaule, l'Espagne et l'Afrique n'envoient à Rome des écrivains ou des orateurs, ou bien en petit nombre et bien vite « déracinés », tandis que toutes les contrées helléniques ont leurs représentants qui se signalent par la hardiesse de leurs enseignements, hardiesse contre laquelle les Latins ne sont pas suffisamment en garde. Sous le pontificat d'Hygin, Cerdon vient d'Asie et Valentin vient d'Egypte et s'installent à Rome où ils vont vivre plusieurs années. Marcion, originaire de Sinope dans le Pont, s'implanta à Rome vers 138-139 et s'y fait bien accueillir par un don à

2 G. Bardy, L'Église romaine sous te pontificat de saint Anicet ( H4-166J, dans Recherches de science religieuse, t. xvn, 1927, p. 481. — ■ 3 Voir Dictionn., t. xii, au mot Noms.

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l'Église de 200 000 sesterces. Cinq ans plus tard, hérétique et excommunié, on lui restitue son présent, mais il a jeté un trouble profond par ses écrits et sa doctrine qui ont rencontré un grand nombre d'adhérents, lequel ira en se développant encore pendant plusieurs années *. Rome offre un terrain d'essai qui paraît attirer les hérétiques; on y voit arriver, sous le pontificat d'Anicet, une intrigante affiliée à la secte des Carpocratiens de qui les erreurs vont de pair avec l'immoralité 2.

L'Église de Rome a d'autres maîtres qui l'ont honorée par leur talent et leur sainteté. Un des plus célèbres est Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius, originaire de Flavia Neapolis, ville alors nouvelle et qui existe encore sous le nom de Naplouse, dans la Syrie palestinienne 3. On a imaginé de lui trouver une ascendance romaine 4. Simple conjecture. Il nous suffit de savoir qu'il ignorait l'hébreu, s'exprimait en grec, avait habité Éphèse et s'y était converti à la religion du Christ, vers l'âge de trente ans. Ceci l'avait amené à soutenir une discussion longue et ardue avec un rabbin juif nommé Tryphon qu'il ne put convaincre d'erreur; il quitta l'Asie pour se diriger vers l'Occident.

Nous le retrouvons à Rome où il semble avoir séjourné habituellement, sauf une interruption dont la durée n'est pas connue. C'est à Rome qu'il écrivit ses ouvrages : deux Apologies, un Dialogue avec le juif Tryphon et plusieurs autres qui sont perdus. A Rome, il tient école et, quoique laïque — car Tillemont a été seul, et sans preuves, à le croire prêtre — il a des disciples qui sont des Orientaux : Évelpistus de Cappadoce, Hiérax d'Iconium et, une femme, Charito. Au cours d'un interrogatoire le juge lui demande : « Dismoi où vous vous réunissez et où tu rassembles tes disciples? » — « Je demeure au-dessus des bains de Timothée, et, pendant tout le temps présent (et c'est le second séjour que je fais à Rome) je n'ai connu aucun autre lieu de réunion que celui-là. Ceux qui voulaient venir me trouver, je leur communiquais la doctrine de la vérité. » Ce qui ne veut pas dire que Justin se soit interdit une propagande plus active. Il n'était pas homme à attendre chez lui qu'on vînt lui parler de questions religieuses, mais il tenait école de philosophie. Faisait-il l'office de catéchiste ou bien laissaitil au clergé romain le soin de préparer les catéchumènes, on ne peut le dire, mais on l'imagine assez volontiers abordant avec ses interlocuteurs les questions d'exégèse. Son enseignement devait être très relevé puisqu'il fut suivi par Tatien, l'Assyrien, oriental comme lui, mais déjà beaucoup mieux au courant que lui de tout ce qui constituait alors la culture : philosophie, littérature, arts plastiques, religions et superstitions. Si un homme aussi cultivé que Tatien lui décerne le titre d'admirable, c'est un hommage rendu à sa vertu; mais s'il fréquenta son école tant qu'il vécut et ne quitta l'Église qu'après son martyre, c'est qu'il trouvait, auprès de ce maître, la seule chose qui lui manquât encore, la philosophie chrétienne.

Nous avons dit la place qui appartient à Justin dans le mouvement apologiste (voir Dictionn., t. xiv, col. 528). Tous ses écrits présentent un intérêt capital pour l'histoire des origines de la théologie romaine, ce qui ne peut être l'objet de ce travail où il doit suffire de l'indiquer. Non pas que son oeuvre soit un traité de théologie, mais nous y lisons quelques lignes d'une gravité exceptionnelle pour la connaissance des rites eucharistiques à Rome vers l'an 150. C'est la description de ce qui se passe dans l'assemblée chrétienne

1 S. Justin, Apol. I, c. xxvi; c. lviii. — * S. lrénée, Ado. Iiœres., 1. I.c.xxv, n. 1. — * S.Justin, Apol. I, c. i. — •' M.-J. Lagrange, Saint Justin, 1914, p. 4. — 5 Hégésippe, dans Eu-

pour le baptême et pour la communion. Quelques années plus tard, vers 165 ou 166, sous le règne du philosophe Marc Aurèle, Justin, autre philosophe, fut dénoncé par un collègue en philosophie, Crescens, qui « surpassait tout le monde par ses vices contre nature et était très adonné à l'avarice. Lui donc, qui conseillait le mépris de la mort, craignait lui-même tellement la mort qu'il intrigua pour le conduire à la mort ». Ce fut le préfet de Rome, Rusticus, qui avait gagné Marc Aurèle à la philosophie, qui reçut l'accusation et prononça la peine de mort contre les six chrétiens.

Il faut nous résoudre à ne rien savoir de l'impression produite dans l'Église de Rome par la disparition de ces martyrs. Après eux on peut entrevoir un autre étranger, venu de Palestine à Rome, suivant l'attrait qu'exerce sur lui l'étude du passé apostolique qu'il est venu étudier sur les lieux consacrés par le séjour et la mort de Pierre. Ce qu'il y apprend, il veut en faire part à ceux qui viendront après lui, disant que « venu à Rome, il y a fait une succession jusqu'à Anicet, dont Éleuthère était diacre, à Anicet succède Soter, après qui Éleuthère 5 ».

« Tous ceux que nous venons de nommer sont des Orientaux d'origine : Palestiniens, Assyriens, Cappadociens, Pontiques, Asiates; ils viennent de partout, attirés par la réputation de Rome, et, on doit l'ajouter, puisqu'il s'agit de chrétiens, par la célébrité de l'Église romaine, dont l'importance est connue dans le monde entier. Personne, en effet, n'ignore la place prépondérante que tient cette illustre Église, la présidente de la charité, comme l'appelait naguère saint Ignace d'Antioche. On sait qu'elle s'intéresse à tout et à tous, que rien ne se passe, même dans les communautés les plus éloignées, sans qu'elle n'intervienne, tantôt pour rétablir l'ordre troublé, tantôt pour secourir les pauvres ou les condamnés aux mines6; et, puisqu'elle est le véritable centre de la chrétienté, on la visite, on en recueille les traditions, on en établit la liste épiscopale vénérable entre toutes, on s'y installe même pour y prêcher, assuré que toutes les paroles qui en sortiront trouveront partout un écho facile 7 ».

De tous ces traits se dégage l'impression d'une vitalité intense. Nous avons vu Marcion et Justin, situés aux points extrêmes, recruter des disciples, grouper, instruire et suivre en cela l'exemple que rivalisent à donner autour d'eux les hérétiques comme les orthodoxes. Tous ces étrangers groupent de préférence autour d'eux des compatriotes et leurs réunions peuvent, semble-t-il, donner l'impression de parlotes où il est permis de tout dire et, dans certaines d'entre elles, de tout oser. Naturellement, la calomnie est une arme trop facile à manier pour qu'on la dédaigne, mais parmi tout ce pullulement qui fuit la lumière, la calomnie elle-même s'émousse contre une propagande habile. Celle de Marcion paraît avoir trouvé la voie du succès dans une initiative dont il s'avisa le premier. Il s'est tourné vers la population indigène, a fait traduire pour elle ses livres sur l'Évangile, sur l'Apôtre, sur les Antithèses, et par le latin il pénètre dans un milieu où le christianisme était peu et mal connu, tellement que vers 150-155, le marcionisme est, à Rome, l'adversaire le plus redoutable du christianisme 8.

En face de ces dissidents, quelle est l'attitude de l'Église officielle, de son clergé, de sa hiérarchie? Elle se montre libérale à l'égard d'un docteur comme Justin qui paraît entretenir avec elle des rapports confiants et déférents. Dans tout son enseignement on n'aperçoit nulle part matière à condamnation; au

sèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. xxn, n. 3. — ' Denis de Corinthe, Epist. ad Soterum, dans Id., ibid.,\. IV, c. xxm, n. 10. — ' G. Bardy, op. cit., p. 488. — * S. Justin, Apol. I, c. xxvi.

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contraire, c'est un traditionnel, ce qui n'est pas pour lui déplaire. Il se pourrait qu'à l'égard d'Hermas l'entente soit un peu plus laborieuse, car celui-ci n'entend pas fermer les yeux sur ce qui lui déplaît et il y a des voyants qui voient plus de choses qu'on n'en voudrait montrer. Mais son procédé littéraire permet de ne pas trop s'alarmer, car il est toujours possible de ne pas tenir plus de compte d'un voyant que d'un visionnaire. Il lui arrive d'effleurer la doctrine et de faire allusion à l'organisation des communautés, mais l'intention couvre tout et la parenté de l'auteur répond pour ses intentions. S'il en était autrement, l'affaire pourrait se gâter et mal tourner, car la hiérarchie, à cette date, ne badine pas, et, à l'occasion, frappe et condamne. On s'en aperçoit lorsque, en juillet 144, Marcion est chassé de l'Église à cause de son enseignement. Pareille rigueur donne presque toujours à réfléchir, elle se passa sous le pontificat de Pie.

Celui-ci eut pour successeur Anicet, vers 154-155. Comme si une puissance mystérieuse avait prévu et paré dès lors à une objection future, sous ce pontificat Hégésippe, nous l'avons dit, vint à Rome et là, dit-il, « j'ai établi la succession jusqu'à Anicet », c'est-à-dire en remontant depuis Anicet jusqu'aux apôtres. Il ajoute qu' « en chaque succession et en chaque cité, il en est ainsi de la foi », de sorte que des hommes sans mission, comme Hégésippe, voyageant d'Église en Église, constatent que leur foi est partout la même, et que cette foi^par une succession partout vérifiable, remonte aux apôtres. Hégésippe n'est pas un théoricien de la catholicité et de l'apostolicité, il en est un témoin 1 et son témoignage suffit à prouver l'existence à Rome, dès les premiers jours, de cet épiscopat monarchique dont quelques-uns reculent l'apparition au milieu du ne siècle 2, au temps d'Anicet.

Que celui-ci fût un important personnage on peut l'admettre en voyant que ce Syrien n'hésita pas à s'engager à fond dans le conflit soulevé par la date pascale (voir Dictionn., t. xm, au mot Pâques), et à tenter d'obtenir l'uniformité liturgique de la fête. Il invita le groupe asiate de la communauté de Rome à renoncer à l'usage auquel il était attaché de célébrer le jeûne et la fête à une date différente de celle adoptée à Rome. On lui répondait par un refus et on recourut à l'arbitrage des Églises d'Asie Mineure.

Voici le texte d'Eusèbe 3 : « Le bienheureux Polycarpe fit un séjour à Rome sous Anicet; ils avaient entre eux d'autres différends de peu d'importance, et ils tombèrent vite d'accord; sur cette question (de la Pâque) ils ne se cherchèrent pas querelle. Anicet ne pouvait persuader à Polycarpe de ne pas observer ce qu'avec Jean, le disciple de Notre-Seigneur, et avec les autres apôtres, dont il avait été le familier, il avait toujours observé; Polycarpe, de son côté, ne put persuader Anicet qui lui dit qu'il devait conserver la coutume des presbytres qui l'avaient précédé. Les choses étant ainsi, ils restaient en communion l'un avec l'autre et, à l'église, Anicet céda l'eucharistie à Polycarpe, évidemment par déférence, et se quittèrent en paix, et dans l'Église tous avaient la paix, qu'ils gardassent ou non l'observance. »

Il nous semble qu'on a apporté de ce fait l'explication la plus lucide en disant qu' « il est vraisemblable qu'Anicet fut une personnalité très forte et qu'il se montra plus agissant que la plupart de ses prédécesseurs. Cet incident jette une vive clarté sur ses méthodes de gouvernement » 4. La divergence touchant

1 P. Batiffol, op. cit., p. 208. — ' G. Bardy, op. cit., p. 494. — 3 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. xxiv, n. 16-17. — 'G, La Piana, The Roman Church ai the end o/ the second century, dans The Harvard theological reuiew, t. xvm, 1925, p. 214 sq. — » G. Bardy, op. cit., p. 496-499. — 8 Pastor, Vis., III, ix,

la date pascale étant purement liturgique, « n'aurait pas eu grande importance si elle ne s'était produite qu'en des communautés aussi éloignées l'une de l'autre que celles de Rome et de Smyrne ou d'Éphèse. Mais il y avait à Rome, nous le savons, un groupe assez nombreux d'Asiates, qui prétendaient bien rester fidèles à leurs coutumes nationales et célébrer la fête de Pâques conformément à leurs traditions. De la sorte, c'était à l'intérieur même de la communauté romaine qu'apparaissait une fâcheuse différence de pratiques, et cette multiplicité d'usages portait atteinte à l'unité. Les prédécesseurs d'Anicet, Pie, Hygin, Télesphore, Sixte, avaient pourtant accepté les coutumes asiates et avaient gardé la paix avec ceux qui venaient à eux des régions où on les observait. Ils n'avaient pas songé à rompre avec eux la communion et ils leur avaient envoyé l'eucharistie en signe de fraternité. On peut sans invraisemblance supposer qu'Anicet n'eut pas la même mansuétude et qu'il essaya de ramener à l'usage romain les Asiates de sa communauté qui ne l'admettaient pas. Ceux-ci refusèrent et auraient fait appel à la grande autorité doctrinale de leur pays, Polycarpe de Smyrne 6 ».

Au nombre des « petites » affaires que Polycarpe de Smyrne put résoudre à Rome d'accord avec saint Anicet se trouvait le conflit avec les marcionites. Irénée nous apprend qu' « il ramena beaucoup de ces hérétiques à l'Église de Dieu, en prêchant qu'il avait reçu des apôtres une seule et unique vérité, celle qui était transmise par l'Église. »

Celle-ci, à l'intérieur de la communauté romaine, ne laissait pas que d'avoir ses faiblesses et ses misères dont nous est témoin le livre d'Hermas. Sans doute on y rencontre un clergé qui mène une vie sainte et pratique les vertus de son état, mais il s'y trouve aussi des dignitaires que leur ambition féroce fait comparer à des empoisonneurs6; la même diversité apparaît dans les rangs des fidèles qui comptent des membres jusque parmi la meilleure société. Parmi ceux-ci il en est qui ne persévèrent pas dans la foi et abandonnent Dieu d'une manière définitive ', comme il en est d'autres qui se détournent de la foi pour avoir cru la pénitence impossible 8; enfin, parmi ceux-ci qui ne se détournent pas de la foi, certains renoncent à en accomplir les œuvres et devenus riches, orgueilleux et hautains partagent la société des païens, plus délectable que celle des justes 9.

Certains nourrissent contre leur prochain des ressentiments 10 qu'ils dis. imulent et sont prêts à renier le divin Maître au jour où éclatera la persécution u. Tous ont un pressant besoin de faire pénitence et c'est à cela que veut les attirer Hermas qui leur rappelle que parmi les pécheurs on trouve beaucoup de saints qui ont gardé la grâce de leur baptême 12 et observé les commandements19; d'autres qui ont confessé dans le, tourments " et méritent de prendre place parmi les apôtres, les épiscopes, les didascales et le. diacres.

« Somme toute, au milieu du ne siècle, la chrétienté de Rome reste généralement fervente; et cette ferveur est une sorte de miracle, si l'on songe aux conditions au milieu desquelles elle doit vivre. Le paganisme l'enserre de toutes parts. Nombreuses sont les familles dans lesquelles le mari est païen, tandis que la femme est chrétienne » 15. Justin nous fait connaître, pour l'époque même d'Anicet, une de ces familles et l'anecdote ouvre un jour précieux sur la société chrétienne à Rome 16 :

7-8. — 7 Pastor, Sim., VIII, ix. — » Pastor, Sim., VIII, vi. 5. — • Pastor, Sim., VIII, ix. — '• Pastor, Vis., III, vi, 3,

— " Pastor, Vis., III, vi, 5. — " Pastor, Sim., VIII, i, 16; m, 8. — 13 Pastor, Vis., III, v, 3. — 14 Pastor, Vis., III, II, 1.

— " G. Bardy, op. cit., p. 504. — " Justin, Apol. II, 2.

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» Une femme avait un mari cjui vivait dans le vice, comme elle-même y avait vécu auparavant. Elle avait été instruite des enseignements du Christ et s'était corrigée. Elle cherchait à ramener aussi son mari à des sentiments meilleurs, lui exposait la doctrine et le menaçait du feu éternel réservé à ceux qui vivent dans le mal et contrairement à la saine raison. Le mari persévéra dans la débauche, et, par sa conduite, s'aliéna l'esprit de sa femme. Elle crut que c'était désormais une impiété que de partager la couche d'un homme qui cherchait par tous les moyens des plaisirs contraires à la loi naturelle et à la justice, et elle résolut de se séparer de lui. Sur les conseils et les instances de ses parents, qui lui faisaient espérer que son mari viendrait enfin à résipiscence, elle se fit violence et resta. Celui-ci partit pour Alexandrie. Elle apprit que, là, il se conduisait encore plus mal. Craignant d'avoir part à ses crimes et à ses impiétés, si elle restait avec lui, partageant son toit et sa couche, elle lui signifia le repudium, et se sépara de lui. Cet honnête mari aurait dû être heureux de voir sa femme, qui autrefois vivait sans retenue avec des serviteurs et des mercenaires, adonnée au vice et à toutes les iniquités, mettre fin à une. telle conduite et chercher à le convertir comme elle; mais, à la suite de ce divorce, opéré sans son consentement, il l'accusa d'être chrétienne. Elle vous présenta une requête à vous, empereur, demandant qu'on lui permît de régler d'abord ses affaires; après quoi elle répondrait à l'accusation portée contre elle. Vous avez acquiescé à sa demande. Son mari, ne pouvant rien contre elle pour le moment, tourna sa fureur contre un certain Ptolémée qui lui avait enseigné la doctrine du Christ et qu'il fit condamner par Urbicus de la manière suivante :

« Il gagna un centurion de ses amis, qui fit jeter en prison Ptolémée: il lui avait persuadé de se saisir de Ptolémée et de lui demander seulement s'il était chrétien. Ptolémée, toujours sincère, ennemi de la ruse et du mensonge, avoua qu'il était chrétien; le centurion le fit mettre dans les fers et le tint longtemps en prison. Conduit enfin devant Urbicus, on lui demanda seulement, comme la première fois, s'il était chrétien. De nouveau, ayant conscience des biens qu'il devait à l'enseignement du Christ, il confessa... Urbicus le fit mourir. Un certain Lucius, lui aussi chrétien, témoin de cette sentence inique, dit à Urbicus : « Eh quoi 1 « Voilà un homme qui n'est ni adultère, ni débauché, « ni homicide, ni voleur, ni ravisseur, qu'on ne peut en « un mot convaincre d'aucun crime; il avoue seulement « s'appeler chrétien, et vous le condamnez? Ce juge- «ment, Urbicus, n'est pas conforme aux intentions du « pieux empereur, ni du philosophe, fils de César, ni du « sacré Sénat. » Sans autre réponse, Urbicus dit à Lucius : « Tu me parais, toi aussi, être chrétien. » — « Cer- « tainement », répondit Lucius, et il le fit de même conduire au supplice. Le condamné lui rendit grâces : mourir, c'était pour lui être délivré de ces maîtres injustes pour aller auprès du Père et du Roi des cieux. Un troisième se présenta qui fut également condamné à mort et exécuté. »

D'après cela on voit sous quel régime dure et se développe la communauté romaine : aucune garantie légale. La législation du Christiani non sint reste applicable et l'interdiction, par Trajan, de la délation est illusoire, l'aveu de christianisme suffit à envoyer trois hommes à la mort, à la discrétion du préfet Urbicus. Son confrère Rusticus ne prend pas beaucoup plus de précautions à l'égard de Justin et des cinq fidèles qu'il condamne. Cependant la persécution n'est pas ouvertement déclarée et il faut se tenir sur ses gardes, se déro-

1 S. Justin, Dialog. cum Tryphone, c. c.w. — s G. Bardy" op. cit., p. 511. — 3 Hermas, Pastor, Vis., III, v, 1. ■ —

ber, se dissimuler. « Ou vous réunissez-vous? » demande Rusticus à Justin : « Là où chacun le veut et le peut. Tu penses que nous nous réunissons tous dans le même lieu? Pas le moins du inonde. »

II y avait donc différentes assemblées dans lesquelles on administrait le baptême et on distribuait l'eucharistie; ainsi commence à se développer l'Église de Rome qui, outre son chef et sa hiérarchie, possède des fidèles nombreux et héroïques, des apologistes disposés à prendre sa défense, des admirateurs venus de partout afin de constater les œuvres par lesquelles s'affirme la vitalité de cette Église déjà adulte et robuste, tenant tête à tous ceux qui la combattent : hérétiques, païens et juifs. Ceux-ci ne sont ni les moins fourbes ni les moins agressifs, toujours prêts à dénoncer : « Quand même on dirait des milliers de choses, et une seule si petite soit-elle qui vous déplaise ou que vous ne comprenez pas ou qui ne soit pas absolument exacte, vous ne tenez aucun compte des milliers de bonnes choses, mais vous vous emparez de la petite futilité, et vous multipliez les efforts pour la faire regarder comme une impiété et une injustice l. »

Ainsi cju'on le voit par les exemples rapprochés, il n'est pas impossible de reconstituer la physionomie de l'Église de Rome sinon à une date précise, du moins pendant la période d'un pontificat d'une durée moyenne. Le personnage même d'Anicet, s'il n'offre pas les traits d'un pape Clément, se laisse cependant entrevoir comme celui d'un chef doué d'une certaine énergie mise au service d'une idée claire. S'il ne réussit pas à atteindre tous les résultats désirés, à soumettre les Asiates à l'usage pascal romain, à faire reculer la propagande marcionite, « il n'en réalisa pas moins une tâche importante et donna peut-être à la fonction épiscopale un relief qu'elle n'avait pas connu sous ses prédécesseurs 2 ».

Nous n'en avons pas lini avec le ir siècle.

XXI. Les écoles romaines au ir3 siècle. — Au titre de didascale dont nous avons donné un exemple épigraphique à Rome (voir Diclionn., t. iv, col. 798- 800) on pourrait associer, pour une date plus ancienne, le célèbre Hermas. On sait que celui-ci est favorisé de visions, mais il y a visions et visions, les siennes regardent tantôt dans le passé, tantôt vers l'avenir. Une des plus célèbres parmi ces visions est la troisième qui concerne la construction d'une tour symbolique où entrent des pierres carrées et blanches qui s'appareillent exactement et qui sont les apôtres, les évêques, les didascales et les diacres qui ont marché dans les saintes voies de Dieu et qui ont rempli avec pureté et dignité leurs fonctions... pour le bien des élus de Dieu; les uns sont morts, les autres vivent encore 3. On voit reparaître apôtres et didascales dans la similitude IXe, mais ceux-ci sont déjà morts lorsqu'écrit Hermas et descendus aux enfers pour faire entendre la bonne nouvelle aux âmes des trépassés '. Nous n'avons pas à nous occuper de ceux-ci, tandis que les didascales de la IIIe vision sont des contemporains d'Hermas, qui enseignent présentement dans l'Église de Rome. Suivant les vraisemblances, ils n'appartiennent pas au clergé, quoique leur prédication les distingue parmi les simples fidèles et leur donne un rang à part. Ce sont des maîtres privés dont l'enseignement n'offre pas une garantie doctrinale absolue, notamment en matière de pénitence, puisque certains parmi eux avancent qu'il n'y a pas d'autre pénitence que le baptême5. Hermas lui-même est parti: an d'une seconde pénitence et il ne ménage pas. en parole du moins, ceux dont la prédication s'inspire de la passion du gain et de l'exploitation des pécheurs'. D'après

4 Hermas, Pastor, Simil., IX, xv, 4. — s Hermas, Pastor, Mand., IV, m, 1. — • Hermas, Pastor, Simil., IX., xix, 2.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

cela on peut entrevoir la situation délicate que les didascales peuvent provoquer dans la communauté; ainsi s'explique-t-on comment Hermas qui est un prophète ne veuille pas faire figure de didascale. Il n'a ni école ni disciples; sa mission est bien délimitée : il doit prêcher la pénitence et soumettre ses visions aux chefs de l'Église à l'égard desquels il peut et doit s'exprimer en toute franchise, comme pourrait faire un supérieur l.

Ces indications sont assez vagues et ne suffisent pas à nous instruire sur l'organisation et le fonctionnement des didascales romains; il faut s'adresser ailleurs. Au dire de saint Épiphane, il arriva qu'après la mort du pape Hygin, Marcion posa aux prêtres de l'Église de Rome des questions embarrassantes sur la signification à donner à deux paraboles évangéliques : celle du vin nouveau qu'on ne met pas dans de vieilles outres et celle de la pièce d'étoffe neuve qui ne doit pas être cousue à un vieux vêtement. A cela, « les doux et saints prêtres et didascales de la sainte Église de Dieu répondirent en lui expliquant selon l'ordre et l'harmonie 2 ». Ces mots désignent-ils deux catégories distinctes : une de presbytres et une autre de didascales? Comme un seul article sert à déterminer les deux termes qualifiés par les mêmes épithètes, on peut soutenir l'existence d'une seule catégorie qui cumule le gouvernement et l'enseignement. Ainsi donc, à prendre la phrase d'Épiphane au sens strict, l'Église de Rome était dirigée par sa hiérarchie et enseignée par ses prêtres. C'était ce qui faisait sa force en face des conventicules hérétiques plus ingénieux ou plus brillants peut-être, mais aussi plus suspects dans leur doctrine et dans leurs déductions.

Nous trouvons un exemple d'école romaine, vers le milieu du IIe siècle, dans la maison d'un nommé Martin, auprès des thermes de Timothée; on aura reconnu le logement de saint Justin. Une fois converti au christianisme, il se mit à enseigner ce qu'il avait appris et ce que ses réflexions y avaient ajouté, mais il prenait soin d'avertir de ce qu'il mettait de sien, craignant d'en imposer à ses auditeurs. Comme il est laïque on n'a aucune raison de croire qu'il donne un enseignement ecclésiastique officiel, mais comme en même temps il est pleinement orthodoxe on a tout lieu de penser que son école est approuvée par les chefs de l'Église. C'est, si l'on veut, un didascale hors cadres. A ce point de vue, sa méthode est instructive, et c' « est celle que l'on suit généralement dans les didascalées païens : il procède par demandes et par réponses ; lorsqu'il a affaire à des juifs, comme dans le Dialogue, il s'appuie surtout sur le témoignage des livres saints qu'il connaît admirablement; il discute les diverses interprétations que l'on peut donner des prophéties; il critique la méthode des maîtres juifs; il examine les diverses leçons des manuscrits et y dénonce à l'occasion des suppressions arbitraires ou des interpolations suspectes; tour à tour il appelle à son aide la critique textuelle, la philologie, l'exégèse, la philosophie ou l'histoire. Lorsqu'il a devant lui des païens, ce sont les arguments philosophiques qui tiennent la première place, et ce sont aussi les preuves juridiques et morales, mais il ne renonce pas à faire appel au témoignage des prophéties : les livres saints, abstraction faite de leur inspiration divine, annonçant bien des événements futurs et la réalisation de ces oracles est de nature à frapper les païens 3 ». Sur le modèle de cette école a dû se former celle que fonda Tatien, ancien élève de Jus-

1 Hermas, Pastor, Vis., II, n, 6; iv, 2-3; III, vm, II; ix, 7-10; Simil., IX, xxxi, 6. — 2 S. Épiphane, Hœres., XLII, n, 2. — 3 G. Bardy, Les écoles romaines au II' siècle, dans Rev. d'hisl. ecclés., 1932, p. 509. — 4 Eusèbe, Hisl. eccles., 1. V, c. xm, 5-7. ■ — ' Id., ibid., 1. V, c. xiii, 2. —

tin, et ce Ptolémée que nous connaissons à peine mais que nous venons de voir travaillant à une conversion.

Le peu qu'on vient de dire de l'école tenue par Justin dépasse néanmoins ce que nous savons d'autres didascalées. Nous ignorons presque tout de l'établissement de Tatien qui, d'après la Chronique de saint Jérôme, continua à enseigner à Rome pendant quelques années avant de s'écarter de l'orthodoxie. Sa méthode, pour autant que permet d'en juger son Discours aux Grecs, était à l'opposé de celle de saint Justin : emportée, violente, agressive et cherchant à faire valoir infatigablement les insuffisances et les contradictions de la sagesse antique. Son livre intitulé Problèmes est perdu, on en ignore le sujet.

Rhodon, disciple de Tatien, enseigna longtemps à Rome avec un certain succès; il s'en prenait aux hérétiques, et notamment au marcionite Apelle. Nous n'en connaissons que ce qu'il a jugé bon de nous apprendre : « Le vieil Apelle, dit-il, s'étant abouché avec nous, fut convaincu qu'il disait beaucoup de choses de travers : aussi déclara-t-il qu'il ne fallait pas du tout épiloguer, mais que chacun devait rester selon ce qu'il avait cru; il affirma en effet que ceux qui espéraient au Crucifié seraient sauvés, pourvu seulement qu'ils fussent trouvés en bonnes œuvres. Rhodon s'écria : « D'où tires-tu cette démonstration? et comment peuxtu dire qu'il n'y a qu'un principe? montre le moil » Rhodon répondit que les prophéties se réfutent ellesmêmes, parce qu'elles ne disent absolument rien de vrai; elles sont contradictoires, mensongères et opposées les unes aux autres. Quant à la raison pour laquelle il n'y a qu'un principe, il dit ne pas la savoir, mais que telle était son impression... Je me mis à rire et lui reprochai de se présenter comme un maître, alors qu'il ne savait pas confirmer son enseignement4. »

On peut douter qu'Apelle fut le radoteur dépeint par Rhodon qui le montre sous l'emprise d'une certaine Philomène 5; ce qui est à retenir c'est qu'il fut l'auteur d'un ouvrage en trente-huit livres intitulé : Syllogismes 6 où il se proposait de mettre Moïse dans son tort. Ce qu'on nous en apprend suffit-il à justifier ce qu'on nous dit de l'habileté technique de ce logicien? '. Il semble permis de conserver des doutes.

A côté d'Apelle il faut rappeler les noms d'autres chefs d'écoles : Potitus, Basilicus, Synérus qui s'inspiraient de Marcion ou le continuaient chacun à sa manière, et à ces noms viennent s'en ajouter quelques autres tout aussi oubliés, comme ce Lucanus qui a retenu l'attention de Tertullien R et de saint Hippolyte 9.

Était-il Romain? Du moins Prépon l'Assyrien enseigna à Rome, et celui-ci fut contemporain de saint Hippolyte qui avait lu un ouvrage de sa composition contre Bardesane 10. On a dit déjà que Marcion avait recruté 'en partie son auditoire dans les milieux de langue latine; les docteurs marcionites insistèrent dans ce sens lorsqu'ils traduisirent la Bible en latin. « Il y a quelque chose de vrai dans cette hypothèse, mais il ne faudrait pas l'exagérer en disant que le catholicisme est resté longtemps une chose purement grecque ou orientale, tandis que le mareionisme a compris tout d'abord l'importance de la conquête chrétienne parmi les Occidentaux d'origine et de langue. Nous sommes, à vrai dire, trop mal informés des conditions de la propagande pour opposer ainsi les orthodoxes et les disciples de Marcion ". »

L'hérésie gnostique ne fut peut-être pas moins pros-

" G. Bardy, op. cit., p. 515. ■ — ' Id., ibid., p. 516. — s Tertullien, De resurrecl. carnis, c. II. — 8 S. Hippolyte, Philosopha 1. VII, c. xxvii. — 10 S. Hippolyte, Philosoph., 1. VII, c. xxxi. — " G. Bardy, Les écoles romaines au II" siècle, p. 518.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

père que le marcionisme, mais ses progrès sont moins connus. Sous le pontificat d'Hygin, Valentin se rendit d'Alexandrie à Rome, s'y installa et y établit une école qui dura sous Hygin, Pie et Anicet; il y reçut le renfort de la doctoresse Marcelline appartenant à la secte carpocratienne l. Valentin eut des successeurs : Héracléon et Ptolémée qui eurent l'honneur d'être réfutés, le premier par Origène, le second par saint Irénée. Celui-ci dénonce d'autres « docteurs » gnostiques mais d'une façon si impersonnelle qu'il n'est pas possible de les identifier2. Ptolémée a laissé une lettre adressée à une de ses auditrices nommée Flora (voir Dictionn., t. vi, col. 1331) à qui il promet de découvrir dans la suite « la tradition apostolique » qu'il déclare avoir reçue.

« Nous ne connaissons pas, jusqu'au pontificat de saint Victor (189-198), et depuis la condamnation de Marcion sous Pie, d'acte solennel de l'autorité ecclésiastique pour écarter la gnose ou le marcionisme, et il est assez vraisemblable qu'il n'y a pas eu en effet de tels actes. Nous sommes aujourd'hui frappés de la liberté avec laquelle enseignaient alors les docteurs privés, dans leurs écoles ouvertes à tous les vents 3 »; elle s'explique par le fait de la proximité des temps apostoliques et de la ressource qu'on avait de faire appel à la prédication de cette époque et aux souvenirs laissés par elle et conservés par les fidèles; ces souvenirs constituaient la vraie tradition apostolique.

XXII. Le témoignage de saint Irénée. — Sous le pontificat du pape Éleuthère (175-189), l'évêque de Lyon, Irénée (voir Dictionn., t. x, col. 127-143), composa un livre « contre toutes les hérésies ». C'était, selon lui, réfuter les nombreuses erreurs qui circulaient de son temps que de les affronter à l'enseignement traditionnel des apôtres conservé et transmis par les Églises fondées par eux. L'exemple qu'il prétend en donner, il le tirera uniquement de l'Église de Rome.

Saint Irénée, Contra hœreses, 1. III, c. m, n. 2 : « Nous montrerons, dit-il, que la tradition que l'Église romaine tient des apôtres et la foi qu'elle a annoncée aux hommes sont parvenues jusqu'à nous par des successions régulières d'évêques, et ce sera la confusion de tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, par complaisance en eux-mêmes, par vaine gloire, par aveuglement, par erreur, ramassent des leçons où il ne faut pas en chercher. Car c'est avec l'Église romaine, en raison de sa prééminence supérieure que doit être d'accord toute l'Église, c'est-à-dire tous les fidèles qui sont dans l'univers, et c'est en elle que tous ces fidèles ont conservé la tradition apostolique ». Cela dit, l'évêque de Lyon invoque la « succession régulière » des évêques de Rome (III, m, 3) : « Lorsqu'ils fondèrent et organisèrent l'Église, les bienheureux apôtres (Pierre et Paul) confièrent à Lin (voir' ce nom) la charge d'évêque : c'est ce Lin dont saint Paul fait mention dans sa lettre à Timothée. Anaclet lui succède, dont Clément prend la charge : c'est le troisième successeur des apôtres. A Clément succède Évariste, puis Alexandre, puis, le sixième après les apôtres, Sixte; ensuite, c'est Télesphore, qui souffre glorieusement le martyre; ensuite Hygin, ensuite Pie, ensuite Anicet; Soter succède à Anicet, et c'est maintenant Éleuthère qui possède l'épiscopat, le douzième depuis les apôtres. Voilà l'ordre, voilà la suite qui nous a fait parvenir la tradition apostolique et l'enseignement de la vérité. »

Lorsque saint Irénée, ou son traducteur, écrit ces mots : Ad hanc enim Ecclesiam, propter potentiorem principalilatem, necesse est omnem convenire Ecclesiam, hoc est eos qui sunt undique fidèles, in qua semper ab his qui sunt undique conseruata est ea quœ est ab apostolis traditio, on s'accorde généralement à reconnaître que

l'expression necesse est implique l'idée, non d'obligation morale, mais de nécessité physique; en d'autres termes, que saint Irénée a voulu exposer, non ce que les Églises ont le devoir de faire, mais ce que la force des choses leur impose. Le sens de convenire est plus énigmatique. Pris dans le sens métaphorique, ce verbe désigne l'accord des esprits dans la foi, ce qui donne la traduction suivante : « Toutes les Églises, c'est-àdire tous les fidèles, doivent s'accorder avec cette Église à cause de sa principauté supérieure. » Pris dans le sens propre, il exprime l'idée de rassemblement, et l'on doit alors traduire : « Toutes les Églises... se rendent nécessairement à cette Église à cause de sa principauté supérieure. » La première traduction serait de tout point la plus satisfaisante, n'était la grave difficulté que lui crée in qua. Appliquée à l'église romaine, comme on le fait généralement, et comme l'ensemble de la phrase paraît le demander, cette particule donns à la fin du texte le sens suivant : « la tradition apostolique a été conservée dans l'Église romaine (in qua) par les fidèles du monde entier. » Si, maintenant, on rapproche cette idée de celle qu'on obtient en donnant à convenire le sens d'un accord dans la foi, on se trouve en face de ces deux assertions inconciliables : « Toutes les Églises doivent accorder leur foi avec la foi de l'Église romaine, c'est par elles que l'Église romaine conserve la tradition apostolique. » La seconde tradition fait, elle aussi, dire à saint Irénée que la tradition apostolique est conservée pure dans l'Église romaine par les fidèles du monde entier. Mais, du moins, elle ne mentionne pas la nécessité où se trouvent ces Églises d'accorder leur foi avec celle de Rome, elle échappe donc à la contradiction que l'on vient de constater. D'autre part, on a des preuves nombreuses que, dès les premiers temps du christianisme, fidèles et pasteurs de tous les points du monde se rendaient à Rome. Saint Irénée a pu voir dans ce concours, non pas sans doute la cause, mais la garantie de la fidélité de l'Église romaine à la tradition apostolique. En résumé la traduction de convenire par « se rendre » est plausible.

On s'est rendu compte de l'impossibilité d'attribuer à convenire le sens d'un accord dans la foi si l'on rapporte in qua à l'Église romaine. Dans le but de conserver au verbe l'interprétation traditionnelle, on a rattaché la particule aux Églises du monde entier et on a traduit : « Avec cette Église qui jouit d'une principauté supérieure doit s'accorder toute Église (c'està-dire tous les fidèles) dans laquelle la tradition apostolique est conservée par les fidèles du monde entier. » Cette traduction soulève plusieurs difficultés; on ne voit pas notamment ce que viennent faire avec elle les mots : ab liis qui sunt undique. On peut cependant la préférer à l'autre à cause du sens qu'elle donne à convenire.

De quelque manière qu'on entende convenire, on doit du moins reconnaître que saint Irénée proclame la primauté de l'Église romaine. Et, à ce point de vue, ce qui importe le plus dans son texte, ce n'est pas convenire, ce n'est même pas le mot principalitas, c'est l'épithète polentior. La principalitas est une prérogative que saint Irénée attribue à toutes les Églises apostoliques (IV, xxvi, 2). Ce qui distingue l'Église romaine, c'est que sa principalitas est potentior, et le convenire qu'ont à accomplir les autres Églises est une pure conséquence de la potentior principalitas. Le saint évêque de Lyon place certainement l'Église romaine au-dessus de toutes les autres Églises, même de celles qui ont comme elle une origine apostolique;

1 S. Irénée, Adv. Hœres., I. I, c. xxv, 6; P. G., t. vu, col. 685. — « Id., ibid., 1. I, c. xi, 2, 5; xn, 3; P. G., t. vu, col. 563, 568, 569, 573. — ' G. Bardy. op. cit., p. 520-521.

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il lui décerne la prééminence. Mais quelle espèce de prééminence? Il ne s'en explique pas clairement.

Enfin saint Irénée fait dériver la primauté de l'Église romaine avant tout de sa fondation par les apôtres Pierre et Paul. C'est ce que semble prouver la phrase : maximœ et antiquissimœ et omnibus cognitse a gloriosissimis duobus apostolis Petro et Paulo fundalœ... Ecclesiœ. Cette phrase précède le texte ad hanc Ecclesiam et elle est destinée à rendre compte de la prééminence de l'Église romaine. Or, on voit que, si elle fait appel à l'antiquité, au développement numérique et à la célébrité de l'Église romaine, elle met aussi en relief sa fondation par les apôtres saint Pierre et saint Paul.

Vers le dernier quart du 11e siècle saint Irénée jouit d'une autorité d'autant plus grande que par son origine et par son rang il personnifie à la fois les Églises d'Asie et celles qui ont réussi à s'implanter en Gaule : Marseille, Lyon-Vienne, Autun ; ainsi, à cette date, l'Église de Rome était bien la reine et maîtresse de toutes les Églises.

XXIII. Le témoignage d'Abercius. — C'est alors que se place le voyage en Occident, à Rome, d'un évêque d'Hiéropolis, en Phrygie, qui est, nous dit-il, « disciple d'un saint pasteur qui fait paître ses troupeaux de brebis sur les montagnes et dans les plaines, qui a de grands yeux dont le regard atteint partout. C'est lui qui m'a enseigné les écritures dignes de foi. C'est lui qui m'envoya à Rome, contempler la majesté royale et voir une reine aux vêtements d'or et aux chaussures d'or ». (Voir Dictionn., t. i, au mot Abercius.)

XXIV. Le « canon » de Muratori. — Ce document paraît être d'origine romaine *. Nous en avons déjà exposé l'importance (voir Dictionn., t. xn, col. 543- 560), mais au point de vue particulier qui nous retient ici, il nous apprend les préoccupations de l'Église de Rome vers la période 180-200.

XXV. Le symbole romain. — Parmi ces préoccupations une des plus graves consistait dans la préparation des catéchumènes au sacrement de baptême. Dans cette vue il fallait les instruire de la règle de foi ou symbole des apôtres. Le texte alors déjà traditionnel différait à peine de celui qui est reçu de nos jours. Tertullien nous l'a conservé en entier et déclare qu'il était en usage dans les Églises d'Afrique et d'origine romaine.

Tertullien et saint Hippolyte nous ont transmis chacun, vers 200, un texte du symbole romain; il ne peut être superflu de les comparer. Nous savons que saint Hippolyte est l'auteur d'un rituel désigné sous le nom de IIapaSoai,ç 2 dans l'inscription qui décore sa chaire au Latran (voir Dictionn., t. vi, col. 2423, fig. 5730), rituel dont la recension latine 3 a conservé le texte authentique du symbole romain qui peut donc être comparé à celui qui se retrouve sous les très libres citations de Tertullien. De cette comparaison on espère faire ressortir la règle de foi romaine un demi-siècle environ après sa condensation dans un symbole.

Le texte d'Hippolyte a été présenté et discuté par dom H. Connolly4 et par dom B. Capelle 6, à grand renfort de variantes, dont nous ferons grâce, pour aboutir chez le second au texte que voici :

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