PONTIFICALE
Chapitres et promis à bref délai sa réponse définitive l. Le 6 mai le concile envoya au pape une députation pour le prier de venir siéger; il se déclara malade et réclama un délai. Le 7 mai, semblable démarche des trois patriarches accompagnés des mandataires de l'empereur et nouveau refus. Vigile ne consentit à siéger au concile que si l'on y appelait d'autres évêques italiens 2.
Le 8 mai, le concile prit connaissance de cette réponse et décida de passer outre, assurant qu'il se conformerait en tout aux décisions des conciles généraux et aux opinions des Pères de l'Église. Le 12 (ou le 13 mai) on donna lecture des passages incriminés et tous les membres du concile poussèrent des cris et des anathèmes contre Théodore de Mopsueste, Théodoret et Ibas, avec des acclamations à l'empereur Justinien.
« Le 14 mai, Vigile lit savoir que sa décision était prête et qu'il désirait en informer l'empereur, par l'intermédiaire d'un certain nombre de hauts fonctionnaires, nommément désignés. Une dernière fois le cortège s'ébranla dans la direction du palais Placidien, sous la conduite de l'illustre Bélisaire, qu'on ne voit pas sans répugnance mêlé à ces exercices. Le pape leur présenta un exemplaire de sa sentence, très longuement motivée3; mais, comme ils se doutèrent que la teneur n'en était guère favorable aux entreprises de la cour, ils ne voulurent point la recevoir officiellement et engagèrent Vigile à la faire porter lui-même au palais par un de ses clercs. Le conseil fut suivi, mais Justinien ne voulut pas recevoir l'envoyé du pape car, disait-il, ou la sentence est contraire aux Trois Chapitres et alors elle est inutile, car il y a longtemps que Vigile s'est prononcé en ce sens, de vive voix et par écrit; ou elle leur est favorable, et alors il s'est mis en contradiction avec lui-même et on n'a pas à tenir compte de son opinion actuelle 4. » L'acte souscrit par seize évêques (neuf Italiens, deux Africains, deux Illyriens, trois Asiatiques) et trois clercs romains, dont Pelage 5, récapitulait toutes les péripéties de la controverse jusqu'à l'ouverture du concile. Le pape examinait ensuite soixante propositions de Théodore de Mopsueste qu'il condamnait apostolicse sententiœ auctoritate, mais il refusait de condamner sa mémoire, parce qu'il était mort dans la communion de l'Église, et qu'au surplus, il était contraire à l'usage de condamner des morts. De même il refusait de condamner Théodoret et Ibas, parce qu'on ne devait pas revenir sur les disciplines du concile de Chalcédoine, qui les avait déchargés de tout soupçon de nestorianisme avec l'autorité du Siège apostolique. En conséquence, le pape défendait de rien écrire ou publier qui fût contraire à ce Constitulum et terminait par cinq anathématismes contre tous ceux qui attaqueraient les Trois Chapitres par des paroles ou par des écrits.
Tel fut le célèbre Constitutum que l'on a nommé » l'une des meilleures compositions littéraires que nous ait léguées le vie siècle * » et qui ne fut pas lu au concile. Celui-ci reçut dans sa septième session (26 mai) de la part de l'empereur un dossier de pièces comprenant plusieurs lettres du pape à des évêques pour défendre son Judicatum et trois documents secrets dans lesquels Vigile prenait parti contre les Trois
1 Mansi, op. cit., t. ix, col. 178 sq. — ■ Mansi, op. cit., t. ix, col. 196. ■ — 3 Analyse dans Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. in, p. 93-101, avec le texte grec des anathématismes qui nous est parvenu. — 4 Vigile et Pelage, p. 419-420; P. Batiffol, Justinien et le siège apostolique, p. 253-254. — 5 On a supposé, non sans vraisemblance, que Pelage avait dû avoir une large part à la rédaction de cet acte. — " Tixeront. Histoire des dogmes, t. m, p. 143. — ' Mansi, Concil. ampliss. coll., t. ix, col. 346, 351, 366. — » Id., ibid., t. ix, col. 367-375; Hefele-Leclercq, op. cit., t. m, p. 105-132. —
Chapitres, les deux lettres adressées à Justinien et à Théodora et le serment solennel prêté le 15 août 550, par lequel Vigile s'engageait à ne rien faire sans être d'accord avec l'empereur et de s'employer de tout son pouvoir à les faire condamner. On donna lecture du tout et le mandataire de Justinien ajouta celle d'un décret impérial qui demandait la radiation du nom de Vigile sur les diptyques sans préjudice de l'union au Siège apostolique. La lettre impériale fut acceptée par le concile ' et au moyen de cette distinction subtile entre le pape et le Saint-Siège on évitait la rupture.
Le 2 juin se tint la huitième et dernière session du concile qui rendit sa sentence sur le fond des débats sous la forme de quatorze anathématismes qui reproduisaient ceux de l'édit de Justinien 8, mais il recevait la doctrine des quatre premiers conciles œcuméniques, y compris celui de Chalcédoine. Il y eut quelques résistances qui n'étaient pas faites pour troubler Justinien, bien résolu à parfaire son œuvre; l'exil, la prison, des morts prématurées ou accidentelles y suffirent, mais il restait Vigile et les clercs romains. Rusticus, neveu de Vigile, destitué déjà par son oncle depuis quelques années et très ardent pour les Trois Chapitres, fut envoyé en Thébaïde avec un moine africain nommé Félix 9. Sarpatus et Pelage furent jetés en prison et y rédigèrent à loisir des protestations en faveur des Trois Chapitres ln. Le Liber pontificalis dit que Vigile fut condamné aux mines n, ce qui n'est guère vraisemblable; il demeura plutôt à Constantinople ".
Sa situation était doublement pénible car il souffrait de la pierre et restait en butte aux doucereuses menaces de Justinien. Il n'avait pas la vocation du martyre et continuait, nonobstant son âge, sa mauvaise santé, les amertumes qui le harcelaient, à tourner ses yeux vers la vie et ses surprises. Il avait su le désastre final des Goths, le retour des Byzantins dans Rome et l'écho lui arrivait des appels de son clergé qu'il avait quitté depuis l'enlèvement du 22 novembre 545 dans la basilique de Sainte-Cécile.
LXXXI. Retour et mort de Vigile. — La victoire de Narsès rétablissait à Rome et en Italie l'autorité de Justinien qui se trouvait désormais en mesure d'imposer ses volontés au clergé romain, soit du vivant de Vigile, soit après sa mort. On a dit que Vigile appréhenda que l'empereur n'attendît point sa disparition pour le remplacer et lui donnât de son vivant un successeur. Cette perspective l'aurait disposé à des concessions de nature à écarter cette menace et à le faire rentrer en grâce. Peut-être fait-on en cela une trop large part aux calculs de l'ambition, quoiqu'il en soit, les faits nous apprennent que Vigile reprit à nouveau l'examen de la question, objet pour lui de tant de tracas; il se peut que la distinction introduite par l'empereur et par le concile entre le pape et le Saint-Siège ait rassuré sa conscience qui, après six mois de réflexion, l'amena à écrire au patriarche Eutychius une lettre dans laquelle il déclarait une première adhésion (8 décembre 553) 13 suivie bientôt d'une déclaration solennelle en faveur de la condamnation des Trois Chapitres (26 février 554) et qui est le second Constitutum ll dans lequel, après avoir exposé
9 Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 553. — l0 Pelagii diaconi eccl. Rom. in dejensione III cap., édit. R. Devreesse, dans Studi e testi de la Bibliothèque Vaticane, t. lvii, Cité du Vatican, 1933. — » Liber pontiftcalis, t. i, p. 299. — 12 P. Batiffol, Justinien et le siège apostolique, p. 258-259. — 1! Evagrius, Hisl. eccles., 1. IV, c. xxxvm; Photius, De synodis, dans Mansi, op. cit., t. ix, col. 855; cf. ibid., t. ix, col. 419 sq. — " Vigilii papse Constitutum de damnatione III capitulorum, dans Mansi, op. cit., t. ix, col. 457-488; Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. m, p. 138-140.
la foi du concile de Chalcédoine, il taxe de faux la lettre d'Ibas et cherche à expliquer le vote des légats romains au IVe concile. Par cette démarche, l'Église romaine se trouva d'accord avec l'épiscopat oriental et l'union fut restaurée, malgré certaines résistances qui se firent sentir encore longtemps en Occident.
A la suite de sa réconciliation avec Justinien, Vigile ne précipita pas son retour à Rome; il demeura encore un an à Constantinople et obtint de l'empereur une « Pragmatique sanction » qui réorganisait le gouvernement de l'Italie1 (13 août 554). Ce fut probablement vers le printemps de 555 que Vigile reprit le chemin de Rome; il dut s'arrêter à Syracuse où ex multa adflictione, calculi dolorem habens, defunctus est Vigilius 2 (7 juin). Son corps fut rapporté à Rome et enterré sur la voie Salaire, dans la petite église de Saint-Sylvestre, auprès de son prédécesseur Marcel. On s'est demandé la raison de ce choix. Peut-être, a-t-on dit, un mouvement d'opinion se sera opposé à ce que Vigile vînt reposer dans le portique de Saint-Pierre parmi ses prédécesseurs Léon, Simplice, Gélase, Hormisdas, Agapit, tous héros et vigilants défenseurs du concile de Chalcédoine 3.
LXXXII. Le pontificat de Pelage. — Le successeur de Vigile avait une longue pratique des affaires ecclésiastiques. Nous l'avons entrevu à Constantinople lors de la visite du pape Agapit (avril 536); après la mort de celui-ci, Vigile en regagnant Rome lui laissa ses fonctions d'apocrisiaire et, à ce titre, Pelage assista au concile de Menas et en signa les documents. C'était un homme énergique, entreprenant, inflexible généralement sauf quand les circonstances exigeaient la souplesse. Pendant près de vingt années les deux carrières de Vigile et de Pelage seront étroitement associées, sauf un dissentiment pendant les derniers mois. Pelage avait des dons éminents : intelligence, fermeté, audace. Demeuré seul à Constantinople, après le départ des compagnons d'Agapit, il réussit en peu de temps à conquérir une situation très forte et à s'assurer des bonnes grâces de Justinien et de Théodora au point de les conseiller dans les affaires qui intéressaient la religion. Son influence s'étendait jusqu'à découvrir et faire nommer le candidat de son choix en qualité de patriarche d'Alexandrie.
Alexandrie fut l'écueil où il buta. Pelage se fourvoya dans la querelle origéniste, prit parti contre les doctrines du docteur alexandrin et de ses partisans, ce qui lui attira l'animosité d'un personnage fort bien vu à la cour, Théodore Askidas, origéniste notoire, qui jura de se venger et Origène avec lui de la condamnation que Pelage s'était mis dans le cas de ne pouvoir épargner à l'illustre Alexandrin. Ce fut Askidas qui imagina et monta toute l'affaire des Trois Chapitres à l'issue de laquelle Pelage faillit sombrer.
Entre temps il avait regagné Rome et, en sa qualité de diacre, y faisait grande figure. Pendant les angoisses du siège de la ville par Totila (546) il avait été le guide de l'Église romaine et la providence de la population. Fort riche de son patrimoine et de la fortune rapportée de Constantinople, Pelage avait pu soulager la misère des malheureux assiégés et, joignant le courage civique à la charité chrétienne, on l'avait vu aborder et solliciter — inutilement — le roi Totila en faveur de ses concitoyens. Sur le seuil de
1 Novellte, append., vu, édit. Z. von Lingenthal; Ch. Diehl, Étude sur l'administration byzantine dans l'Exarchat de Ravenne, in-8°, Paris, 1888, p. 157 sq.; id., Justinien et la civilisation byzantine, p. 202-203. — * Liber pontiftealis, édit. Duchesne, t. i, p. 302. — 3 Vigile et Pelage, p. 424. — ' Neues Archiv, t. v, p. 561. — s Cet ouvrage était conservé en manuscrit à la bibliothèque d'Orléans, n. 70, et
Saint-Pierre, le roi des Goths avait rencontré Pelage implorant sa pitié pour le Sénat et pour le peuple romain.
Ces occupations ne l'absorbaient pas au point de le détourner du conflit religieux et c'est à sa prière que le diacre Ferrand de Carthage, saint et savant personnage, avait consenti à prendre parti; mais la politique avait saisi Pelage et ne le lâchait plus volontiers. Après la prise de Rome, Totila l'avait envoyé à Justinien pour lui offrir la paix; ce ne fut qu'une apparition, il lui fallut regagner l'Italie et dans le courant de l'année 548 nous le retrouvons en Sicile.
Il était cependant bien nécessaire à Vigile auprès de qui on le retrouve aux heures difficiles. Il était près de lui et le soutenait de son courage lors des scènes de violence à Saint-Pierre in Hormisda et à Sainte- Euphémie de Chalcédoine; près de lui encore lors de la rédaction du Constilutum qu'il contresigna. Enfin, conseiller repoussant toute concession pendant les journées de mai 553, peu écouté dès lors et bientôt emprisonné avec la permission d'épancher son dépit tout autant qu'il lui conviendrait 4. Il n'y manqua pas, mais il sut mettre la prudence nécessaire, épargnant Justinien, mais non Vigile à coup sûr, comme si c'eût été la revanche ou l'expiation d'une trop longue amitié. « La première de ces protestations, dirigée spécialement contre le dernier Constitutum, celui de 554, avait été rédigée, nous dit Pelage, à la demande de l'empereur lui-même; c'était une sorte de justification opposée à Vigile qui menaçait de la condamner; une autre, écrite aussi par Pelage, mais au nom de son collègue Sarpatus, emprisonné avec lui, avait suivi de près la précédente. Dans un troisième ouvrage, divisé en six livres et d'une étendue plus grande, Pelage entreprit le concile luimême, dont la cour lui avait fait passer, soit les procès-verbaux entiers, soit seulement la partie qui regardait la discussion des Trois Chapitres, les sessions v et vi en particulier. Ce travail fut composé vers la fin de l'année 554 ou le commencement de l'année suivante. L'auteur s'est largement servi de l'ouvrage de Facundus, comme il le reconnaît expressément, et il use du Constitutum de 553, avec une familiarité qu'autorisait sans doute un droit de paternité. » 5
La mort de Vigile rendait nécessaire la nomination d'un successeur et, à Rome, on songeait au prêtre Maréas que son épitaphe représente comme orné de toutes les vertus et seul digne du pontificat :
Te quœrunt omnes, te sœeula nostra requirunt Tu fueras meritus pontificale decus.
Mais Maréas survécut trop peu à Vigile pour lui succéder; il mourut avant la fin d'août 555 et la succession restant ouverte, Justinien fit porter son choix sur Pelage à qui il fit comprendre que l'heure était venue pour eux de s'entendre et à quel prix. Pelage y consentit. C'était affaire à sa conscience; mais il signa les décrets qu'il avait combattus jusquelà et partit prendre possession du siège de Rome. L'accueil qui l'attendait en Italie était bien loin d'être réconfortant, chacun se détournait de lui, se scandalisait de son ambition et s'il réussit à recruter les quelques fonctionnaires et les clercs indispensables à un simulacre d'élection au Latran, tout ce qui for-
fut décrit par L. Delislo, Notice sur plusieurs manuscrits de la bibliothèque d'Orle'ans, dans Xotices et extraits des manuscrits, t. xxxi, part. I, identifié par L. Ducliesne, dans Bulletin critique, t. v, p. 96, et publié sous le titre : Pelagii diaconi F.cclesiiv Romaine in defensione III capitulorum, par R. Devreesse, dans Studi e Testi, t. lvii. Cité du Vatican, 1933.
ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE
mait l'opposition le mit en quarantaine. C'est ce que le Liber pontificalis ne peut dissimuler : Monasleria et mulliludo religiosorum, sapientium et nobilium subduxerunt se a communione ejus. Cette répugnance se rencontrait jusque parmi les rangs de l'épiscopat italien qui se dérobait à la réquisition tellement que Pelage dut recourir au bon vouloir de Narsès, gouverneur militaire de l'Italie, pour recevoir la consécration épiscopale. L'évêque d'Ostie, consécrateurné des papes, se fit représenter par un simple clerc à la cérémonie à laquelle prirent part Jean, évèque de Pérouse et Bonus, évoque de Ferentino; le troisième resta introuvable. La cérémonie s'accomplit à Saint- Pierre, le jour de Pâques, 16 avril 556. Arrivé là, « Pelage donna solennellement lecture d'une profession de foi habilement rédigée ', où il protestait de son attachement aux quatre conciles et spécialement au saint concile de Chaleédoine, de son zèle à défendre la doctrine exprimée dans les lettres des papes Cé- Iestin, Sixte, Léon et leurs successeurs jusqu'à Jean II et Agapit. Tout ce qu'ils avaient enseigné, il l'enseignait; tous ceux qu'ils avaient reçus comme orthodoxes, il les recevait également « et surtout les vénérables évêques Ibas et Théodoret ». Pas le moindre mot du pape Vigile, du concile de 553, de Justinien et de ses édits. Le pape se contentait de faire allusion au zèle exagéré de quelques-uns, zèle qui n'était pas selon la science, que les personnes présentes, mieux avisées, devaient s'efforcer d'éclairer 2. »
Pelage fit tous ses efforts pour reconquérir l'estime et l'affection de son clergé et du peuple et, à cet effet, il organisa une manifestation destinée à frapper les esprits. Ce fut une procession solennelle partant de la basilique de Saint-Pancrace pour se rendre à Saint- Pierre. Pelage et Narsès marchaient côte à côte en présence d'une grande foule. A l'arrivée dans la basilique, on tint au-dessus de Pelage, debout à l'ambon, la croix et l'évangile et il jura avec serment qu'il était innocent de tout ce dont on l'accusait, réprouva la simonie et promit que désormais les dignités ecclésiastiques seraient données suivant la capacité et la moralité des candidats.
Les Romains, nous dit-on, furent satisfaits, et le pape put désormais gouverner son Église comme si rien ne se fût passé. C'était la paix dans Rome, mais non partout. En Afrique, Victor de Tonnenna et Facundus d'Hermiane ne désarmaient pas et traitaient le pape avec un sans-gêne blessant. En Italie, l'épiscopat de Ligurie, d'Emilie, de Vénitie, d'Istrie et de Dalmatie repoussait la communion de Pelage, mais sur ce point celui-ci se montrait inflexible. Aux évêques de la Tuscia annonaire qui prétendaient s'abstenir de mentionner son nom dans les diptyques, le pape écrivit aussitôt d'avoir à se conformer à l'usage ancien et à le considérer comme pape légitime. Pour leur faciliter l'adhésion, il leur expédia sa profession de foi, leur proposant de venir à Rome s'ils souhaitaient de plus amples explications 3.
Dans le nord de l'Italie la résistance fut plus sérieuse, les évêques de Milan et d'Aquilée rompirent tout rapport de communion avec l'Église romaine et aboutirent au schisme. Pelage sollicitait inutilement contre eux l'intervention de Narsès qui ne s'en souciait guère 4 pas plus que ses lieutenants, les patrices Jean et Valérien, l'un en Vénétie, l'autre à Milan. Le pape les sollicitait de recourir à la force et d'expédier les deux évêques insoumis à Constantinople, tandis que leurs suffragants seraient étroitement surveillés
1 P. L., t. lxix, col. 399; Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 303; Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. m, p. 143-145. — ' Vigile et Pelage, p. 429. — 3 P. L., t. lxix, col. 397. — ' P. L., t. lxix, col. 392-397; Mansi,
DICT. D'ARCH. CHRÉT
et qu'il leur serait interdit de se réunir en concile. Tout cela n'allait pas sans l'accompagnement presque inévitable d'écrits acerbes où le pape n'était pas ménagé. Et ce fut ainsi que pour s'assurer la bienveillance du roi des Francs, Childebert, à propos de la demande officielle du pallium pour l'évêque d'Arles, le pape se trouva amené à donner au roi des garanties sur sa propre doctrine 6 et, un peu plus tard, une profession de foi longue et détaillée"; nonobstant ces protestations l'opinion des évêques francs restait soupçonneuse. Excédé, le pape écrivait à Sapaudus d'Arles : « Pourquoi ces récriminations? Quand j'ai défendu les Trois Chapitres, n'étais-je pas avec la majorité des évêques? J'ai changé de sentiment, c'est vrai, mais avec cette même majorité; saint Pierre n'a-t-il pas cédé à la correction fraternelle de saint Paul? Saint Augustin n'a-t-il pas écrit des rétractations? Je me suis trompé, j'en conviens, mais n'étant encore qu'un simple diacre, dont l'opinion devait passer après celle des pontifes. Maintenant ils se sont déclarés. L'Afrique, l'Illyrie, l'Orient avec ses milliers d'évêques ont condamné les Trois Chapitres. C'est une folie que de s'écarter d'une telle sentence pour suivre quelques colporteurs de fausses nouvelles '. » En terminant sa lettre, le pape reprochait à l'épiscopat de la Gaule des abus qu'il devrait bien corriger au lieu de faire la leçon au Siège apostolique.
Toutes ces âpres querelles s'apaisèrent quand le pape mourut (4 mars 561), mettant fin à une période douloureuse entre toutes dans l'histoire de l'Église romaine, dont le récit ne pouvait être écourté pour l'honneur même de cette Église. La figure de Pelage en sort grandie. « Nous savons déjà ce qu'il fut en 546, au milieu des horreurs du siège et de la famine, à la tête d'une population abattue et plongée dans le désespoir, en face de Totila, vainqueur et irrité. La même générosité, la même hauteur de caractère se retrouvent dans tous les actes connus de son trop court pontificat. Contentons-nous ici de recueillir, dans l'épitaphe consacrée à Pelage, une impression contemporaine sur cet homme si discuté de son vivant. Il faut se défier des épitaphes; mais il y en a qui sont d'accord avec la vérité; les larmes funèbres ne sont pas toutes de convention. Après quelques distiques pompeux, où l'on délaie l'idée que tout n'est pas mort en Pelage, le pauvre poète continue ainsi :
Rector apostolicœ fidei veneranda retexit Dogmata quœ clari conslituere Patres,
F.loquio curans errorum scismate lapsos Ut veram leneant corde placata fidem
« C'est le calvaire de Pelage, sa passion, son expiation si l'on veut, en tout cas son sacrifice :
Sacravit multos divina lege ministros
Nil pretio jaciens iinmaculata manus.
« En d'autres termes, il fit beaucoup d'ordinations, d'évêques, de prêtres, de diacres, et il n'en tira aucun profit. Cela paraît tout simple : eu égard aux usages du temps, c'était de l'héroïsme. Son biographe, dans le Liber pontificalis, a relevé le même mérite : Pelage eut les mains nettes de toute simonie :
Captiims redimens, miseris succurrere promptus Pauperibus numquam parta negare sibi;
Tristia participons, lœti moderator opitnus Alterius gemitus credidit esse suos.
« Voilà où allaient les trésors qui passaient par ces mains honnêtes. Toutes les douleurs retentirent dans le cœur de Pelage, toutes les blessures furent pansées
op. cit., t. ix, col. 712; Fr. Martroye, L'Occident à l'époque byzantine, 1904, p. 611-615. — s P. L.. t. lxix, col. 402. — * P. L., t. lxix, col. 407. — ' Nettes Archiv, t. v, p. 536.
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de sa ni.iiii. L'Eglise n'a point entouré sa tête de l'auréole des saints, mais l'histoire est tenue de lui faire une place parmi les grands papes de ces siècles d'arrière-saison, de l'introduire au voisinage d'Agapit et de Grégoire le Grand l. »
LXXXIII. Le pape Jean III et le patkice Nasses. — Entre le pontificat de Pelage et celui de Grégoire le Grand trois papes se succédèrent à Rome : Jean III (561-574) qui vit commencer en 568 l'invasion lombarde; à sa mort, 13 juillet 574, la vacance du siège dura onze mois et Benoît Ier lui succéda le 2 juin 575; celui-ci vécut jusqu'au 30 juillet 579, « abîmé, dit le Liber pontificalis, dans les peines et la tristesse »2; il eut pour successeur Pelage II, natione Romanus, de pâtre Unigildo 3, par conséquent fils d'un Goth; il fut pape du 26 novembre 579 au 7 février 590, ne connut guère que des épreuves et mourut victime de l'épidémie de la peste. Pendant cette période de près de trente années, on avait vu disparaître l'empereur Justinien (14 novembre 565) dont les quatre-vingt-deux ans n'avaient pas ralenti l'activité plutôt néfaste que bienfaisante à l'Église. Cette mort n'entraîna pas de conséquences immédiates pour Rome parce que son successeur Justin II, déjà âgé et fort étranger depuis longtemps à la métaphysique et à la théologie, n'entendait pas s'y aventurer. Ce fut une période de calme jusqu'à l'avènement de l'empereur Tibère (578-582) à qui succéda Maurice (voir Dictionn., t. xiv, col. 751-754) dont le règne fut honorable et sordide, et la fin tragique. Sous ces trois pontificats on connaît mal les relations des papes et des empereurs, faute de documents de la chancellerie pontificale. A Rome nous connaissons mieux quelques détails de la vie ecclésiastique et de l'administration byzantine '. C'est alors qu'on voit paraître l'astre, mais un astre bien fugitif, de Narsès. Bon soldat et grand général, il mit fin à la guerre des Goths et reçut le haut commandement militaire des parties byzantines de l'Italie et la direction de l'administration civile. Narsès résidait au Palatin, d'où son autorité s'exerçait sur le pays tout entier; mais il ne portait pas encore le titre d'exarque et n'en exerçait pas les fonctions. Après peu de temps, les accusations portées contre lui décidèrent son rappel, en 567, sa destitution; mais sa disgrâce ne dura guère, le peuple de Rome et le pape Jean III réclamèrent son retour avec tant d'instances qu'il leur fut rendu, mais ce fut pour peu de temps, étant mort peu après 570.
Narsès vivait au Palatin parmi une cour nombreuse et opulente de quatre cents personnes. A l'exemple de Théodoric, il avait fait restaurer et embellir l'ancienne résidence impériale, quoiqu'on ne puisse lui attribuer avec certitude ni constructions ni réparations. On n'a guère retrouvé parmi les ruines dévastées et grandioses que des visages de l'époque païenne. Il n'y a du Moyen Age, même du plus ancien, que des débris dispersés et fort rares 6. Si Théodoric et Narsès ont tourné leur sollicitude vers l'édifice, ils n'ont guère pu mieux faire que d'en conserver une partie seulement. Deux groupes seulement de bâtiments continuèrent d'être habités : celui qui fait face au Capitole et au Forum, et celui
1 L. Duchesnc, Vigile et Pélaye, p. 439-440. — * Liber l>ontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 308. — ' Id., ibid., t. i, p. 309. — ' Ch. Dielil, Études sur l'administration byzantine dans l'exarchat de Rauenne (568-751), 1. II, c. iv, p. 124 sq.; Hartmann, Die buzantinische Verwaltuny in Italien, p. 44 sq.; Mommsen, dans Neues Archiv, t. xv, 1890, p. 181-186. -— s Chr. Huelsen, Die unyebliche mittelalterliche Beschretbuna des Palatins, dans Mittheil. des archàol. Instituts, t. xvii, 1902, p. 255 sq. — * Les blocs de la construction, malheureusement emportés au moment des fouilles, sont actuellement dans le jardin du cloître des trappistes du
qui se trouvait à l'angle sud de la colline, près du studium palatinum, qui dominait la voie Appienne et qui est encore relativement dans un bon état de conservation (voir Dictionn., t. xm, col. 511-522, fig. 9384).
Narsès institua, à Rome, un monastère grec au lieu dit : ad Aquas Salvias, près de la route d'Ostie, à plus d'un mille romain au-delà de la basilique de Saint- Paul, sur un embranchement de la voie d'Ostie, la voie Laurentienne qui conduisait à Laurentum sur la mer. On y découvrit, à la fin du siècle dernier, les fondations d'un petit temple païen, construit en tuf dans le voisinage des sources déjà connues des anciens et qui avaient donné son nom au lieu : Aquse Salvise, mais que plus tard la légende assura avoir surgi miraculeusement, lors de la décapitation de saint Paul, aux trois points où sa tête aurait rebondi '.
Au temps de Narsès, les apôtres Philippe et Jacques obtinrent l'honneur d'une magnifique église à Rome, imitée de l'église des Saints- Apôtres à Constantinople; ce n'est d'ailleurs pas le seul monument du culte qui soit d'origine byzantine. En se dirigeant vers Rome par la porte d'Ostie on traverse le quartier particulier des Grecs, le long du Tibre, quartier qui dut aux succès remportés par Narsès un surcroît de vie et d'animation. Devant la basilique de Saint-Paulhors-les-Murs un vaste cimetière recevait indistinctement Grecs et Latins dont les épitaphes grecques ont trouvé un abri dans le cloître du monastère actuel. Entre Saint-Paul et la porte d'Ostie se trouvait l'église du martyr saint Menas. Cette église est déjà signalée au vme siècle dans V Itinéraire d'Einsiedeln ' et, beaucoup plus tôt, à la fin du vie siècle, saint Grégoire le Grand y prêcha une homélie sur l'Évangile 9. Un fragment d'inscription grecque, datée de 589, nous apprend l'existence à Rome d'une corporation (Gu>y.â.Tiov) des Alexandrins qui éleva peu avant cette date un oratoire ou une église au « très saint » Menas dans un lieu non nommé 9. Enfin, avant d'atteindre à la porte d'Ostie, on rencontre près de la pyramide de Cestius l'oratoire dédié au diacre grec et martyr Euple de Catane, érigé vers le milieu du vne siècle par le pape Théodore, natif de Jérusalem 10. La porte d'Ostie garde un souvenir christiano-byzantin sur un de ses arcs. Dans la ville, on rencontre l'église et le monastère en l'honneur de saint Sabas qui existait sous un vocable différent dès le vir3 siècle. Le centre de la colonie grecque à Rome se trouvait vers l'emporium et le forum boarium "; nous touchons là à la basilique de Sainte-Marie in Cosmedin, nom grec qu'on retrouve à Constantinople, à Naples et à Ravenne. Sainte-Anastasie, Saint-Théodore, Saint-Césaire au Palatin trahissent dans leurs vocables une origine byzantine, Saint-Georges au Vélabre est restaurée ou reconstruite au vne siècle sous Léon II, et on pourrait encore nommer les Saints-Côme-et-Damien, les Saints-Serge-et-Bacchus, etc.
Mais revenons à la basilique des apôtres Philippe et Jacques ", située sur la route du Palatin aux thermes de Constantin, comme un monument du triomphe de Byzance. Sous Jean III, elle s'appelait ecclesia aposlolorum Philippi et Jacobi ", et sous Hadrien I", ecclesia apostolorum in via Lala "; elle devait recevoir
lieu et servent à limiter le chemin. — ' Inde (scil. a porta Osliensi) per porticurn usaue ad ecclesiam Menne et de Menne usque ad sanctum Pauhim, dans lie Rossi, Inser. christ, urb. Rom., t. n, 1™ part., p. 31. — * S. Grégoire, Homil., xxxv, in Evanyelium : Quia longius ab uc.be digressi sumus.
— • De Rossi, Inscr. christ., t. n, \n part., p. 455. — I0 Liber ponti ficalis, t. i, p. 333; M. Armellini, Chiesc, 2e éd., p. 925.
— " R. Lanciani, Itinerario di lîinsiedeln, p. 511 sq. — 11 C'est aujourd'hui la basilique des Douze-Apôtres. — "Liber pontificalis, t. i, p. 305. — " IbUI., t. i. p. 500; t. n, p. 28.
HOME. IMSTOIKE CIVILE ET PONTIFICALE
les reliques des deux apôtres. Dès le Moyen Age on raconta que Narsès avait dépouillé le forum de Trajan de ses colonnes pour édifier son église de prédilection, ce qui ne se fit que beaucoup plus tard, mais l'imagination populaire ne trouva pas de meilleure explicacation de la présence des colonnes en marbre pentélique dont quelques-unes se voient encore dans une chapelle latérale. En cet endroit se trouvait une petite église, consacrée par le pape Jules Ier (337-352), la basilica Julia ', qui fut reconstruite et agrandie sur le plan de YApostoléion de Constantinople. L'Apostoléion, bâti par Justinien sur plan crucial, avec des matériaux d'une richesse inouïe, remplaçait à Byzance une église constant inienne de même vocable. Narsès adopta le même plan crucial, ce qui, à Rome, formait, parmi les basiliques, une exception unique et, nous dit-on, in simililudinem crucis fabricant ejus brachiatam largissime inchoavit. Les vastes portiques qui entouraient l'église des Saints-Philippe-et-Jacques offraient une ressemblance nouvelle avec YApostoléion de Constantinople que nous savons avoir été entouré de Ttepî6oXoi. Il a pu en être de même, avec quelques développements de moins, à Rome où Constantin avait élevé sur ce point des portiques en relation avec ses thermes voisins. Une aile portait expressément le nom de porticus Constantini et peut avoir été bâtie par cet empereur. L'œuvre commencée par Pelage Ier, ami et favori de Justinien, fut poursuivie et terminée par Narsès et consacrée par Jean III. Audessus de la porte de l'église une inscription exaltait les mérites des deux papes. Dans l'abside, une autre inscription glorifiait Jean III d'avoir pu accomplir une entreprise aussi magnifique malgré le malheur des temps, bien plus, « dans la ruine du monde »; l'église, disait-on, avait été construite pour réunir le peuple chrétien dans le lieu saint, à l'abri de la dent dévorante du loup, et pour faire . briller en ce lieu les lumières des apôtres Philippe et Jacques * :
Quisquis lector adest Jacobi parilerque Philippi Cernai aposlolicum lumen inesse locis.
Toutes ces splendeurs inspirent des récits émerveillés, mais on a déjà pu en faire la remarque à maintes reprises, ces rutilantes descriptions nous décrivent des édifices plus magnifiques que solides et nous suivons leur histoire de siècle en siècle, parfois de pontificat en pontificat, par la mention des restaurations qu'ils réclament. Deux siècles sont un long espace pour ces constructions et nous voyons ici que l'ouvrage de Jean III et de Narsès est demeuré étincelant sous Hadrien Ier, mais celui-ci et son prédécesseur ont été obligés de restaurer les portiques qui entouraient l'église3; plus tard Léon III sera amené à s'occuper spécialement du quadriportique en avant de la basilique 4.
En ce qui concerne l'autel de l'église des Apôtres, voir Diclionn., t. xi, col. 1585-1587, fig. 8222-8223.
Quand l'église fut achevée, Jean III en fit la dédicace, probablement le 1er mai; c'est du moins ce que l'on peut conclure de l'union en ce jour, dans le martyrologe hiéronymien, des apôtres Philippe et Jacques; on y lit ceci : In Phrygia, Hierapoli, natale sanctorum Philippi apostoli et Jacobi; or Philippe seul était mort à Hiérapolis. Aujourd'hui encore on fête les deux apôtres à cette date.
Le pape Jean III eut un mérite trop peu connu.
1 Catalogue libérien, dans Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 8. — 2 De Rossi, Inscr. christ, urb. Rom., t. n, 1™ part., p. 139 et p. 65, 248, 355. — 3 Liber pontificalis, t. i, p. 500. — 4 Ibid., t. n. p. 28. — s Liber pontificalis, t. I, p. 305. — * De Rossi, Romu sotterranea, t. i, p. 218 sq.; t. m, p. 515 sq. — ' S. Grégoire, Registr., 1. IV, ep. xvm;
Romain, il porta un attachement et un respect profonds aux cimetières souterrains qui avaient reçu pendant des siècles tragiques la dépouille des martyrs et des autres fidèles. Le Liber pontificalis ouvre sa notice par ces mots : Hic amavit et restauruvit cymiteria sunctorum marlyrum. Hic instiluil, ut oblalionem et amula et luminaria in easdem cymiteria per omnes dominicas in Lateranis minislraretur 5 : « Il aima et restaura les cimetières des saints martyrs. Il établit que tous les dimanches le Latran pourvoirait ces cimetières de l'oblation, du vin du sacrifice et du luminaire. » Cette décision fut observée pendant plus de deux siècles et on célébra la messe dominicale dans chaque église élevée sur une catacombe6. Le prêtre était attaché au « titre » urbain dont dépendait le cimetière, le Latran était appointé pour le reste. Mesure d'une inspiration vraiment pastorale en ce qu'elle facilitait à la population dispersée hors de Rome l'accomplissement du devoir dominical. C'est ainsi que sous le pontificat de saint Grégoire (590- 604) nous voyons un prêtre se rendre chaque dimanche à la catacombe de Saint-Pancrace sur la voie Aurélienne pour célébrer la messe dans l'église au-dessus du cimetière7 et Jean III n'avait fait que remettre en vigueur le système appliqué autrefois d'après lequel les cimetières hors de Rome étaient commis à la garde des « titres » les plus rapprochés. Cet usage se conserve jusque dans le Moyen Age avancé, malgré tous les changements.
Jean III ne s'en tint pas là, il veilla à l'embellissement des lieux sacrés. On a attribué avec vraisemblance s à son impulsion certaines décorations qui subsistent encore de nos jours dans la crypte de saint Corneille de la catacombe de Calliste (voir Dictionn., t. n, col. 1189, fig. 2718; col. 2983, fig. 3327; cf. fig. 3319). Ce sont deux évêques de Rome : Sixte II et Corneille, et deux évêques d'Afrique, Cyprien de Carthage et Optât de Milève, vêtus de même, c'està-dire portant l'habit des sénateurs de l'époque en tenue ordinaire : tunique à manches, dalmatique et psenula ou planeta; pallium de laine blanche à croix noire jeté sur les épaules. Peut-être fut-ce Jean qui ordonna la restauration de la crypte (fig. 3319) telle qu'on la retrouve en 1852. Lors des difficultés qu'il eut avec Narsès, le pape se retira au cimetière de Prétextât (voir Dictionn., t. xiv, à ce nom) et habitavit ibi multum temporis, ut etiam episcopos ibidem consecraret 9 ; il y vécut non pas sous terre, mais dans quelque bâtiment dont on a retrouvé des vestiges.
LXXXIV. L'invasion des Lombards en Italie. — Narsès avait eu peu à se louer de ses maîtres byzantins; revenu à Rome il prépara sa vengeance. Le Liber pontificalis l'accuse d'avoir écrit aux Lombards pour les attirer en Italie : Nurses scripsil genti Langoburdorum ut venirent et possiderent Italiam 10. Paul Warnefrid a recueilli cette accusation et il ajoute que Narsès envoya aux Lombards campés en Pannonie et sur le bas Danube des fruits d'Italie pour séduire et convaincre les envahisseurs : multimoda pomorum gênera aliarumque rerum species, quorum Italia ferax est11; il parle aussi, comme avant lui Frédégaire 12, de la menace adressée par Narsès à l'impératrice Sophie : talem se eidem telam ordilurum qualem ipsa, dum viveret, deponere non posset u. Quoiqu'il en soit de ces récits, c'est au mois de mars 568, sous le pontificat de Jean III, qu'à la guerre gothique, à peineterminée,
Jafïé , Reg. pont, rom., n. 1290. — 8 J. Wilpert, dans L'Arte, 1898, p. 100. — • Liber pontificalis, t. i, p. 305. — 10 Liber pontificalis, t. i, p. 305. — " Paul Diacre, Histor. Langobardorum, 1. II, c. v. — 12 Scriptores rer. Merovincjic, t. n, p. 110; Frédég., 1. III, c. lxv. — " Scriptor. rer. Langob. et liai., édit. Betlimann-Waitz, p. 5.
rome. histoire civile et pontificale
succéda l'invasion lombarde l. Conduite par le roi Alboin, cette cohue entra en Italie par le pas de Predil. Nous avons esquissé l'allure de cette conquête (voir Dictionn., t. ix, col. 2276-2278) qui, retardée par le long siège de Pavie, menaçait l'Italie méridionale laquelle fut épargnée grâce à l'anarchie régnant parmi les envahisseurs, hideux ramassis de Gépides, Saxons, Alamans, Suèves, qu'on a décoré du nom de Lombards; c'est au manque de plan et d'unité d'action que Rome évita de tomber entre Jeurs mains. Il est vrai que pour les provinces abandonnées à l'ennemi ces dix années n'en furent que plus atroces : Regionibus ingressi (Langobardi), maxime per septem annos pervagantes, spoliatis ecclesiis, sacerdotibus interfectis, in suam redigunt potestatem 2. En 589, les Lombards assaillirent et dévastèrent le Mont-Cassin dont les moines s'enfuirent à Rome, où leur installation près du Latran amena un essaim monastique et en popularisa les usages.
Après la mort de Jean III, il fallut un interrègne de onze mois pour l'élection du pape Benoît Ier (2 juin 575) dont le pontificat s'écoula « dans la douleur et la tribulation », dit le Liber pontiftcalis. On considéra comme une bénédiction providentielle d'échapper à la famine par l'arrivée d'Egypte de la flotte de l'annone3; le trésor pontifical était réduit à bien peu de chose. En 579, le patrice Pamphronius porte de Rome à Constantinople 300 livres d'or afin d'obtenir du basileus une assistance efficace qui lui fut refusée. Il rapporta son or qu'on lui conseilla d'employer pour corrompre les généraux lombards.
Byzance, alors absorbée par sa guerre contre les Perses, s'en tirait à moindres frais par l'envoi d'un joyau d'orfèvrerie, cette belle croix reliquaire dont l'inscription fait allusion au secours céleste que Justin II voudrait par ce moyen procurer à la ville (voir Dictionn., t. xn, col. 2467-2468, fig. 9143, 9144) :
Ligno quo Christus humanum subdidit hoslem dat Romœ Justiiius opem et socia deeorem.
Cette croix est le plus ancien et le plus remarquable ex-voto. de ce genre conservé au trésor de Saint-Pierre. A l'été de 579, les Lombards vinrent attaquer Rome et quelques jours après le pape Benoît Ier mourut (30 juillet); on lui donna pour successeur Pelage II (26 novembre 579) qui fut consacré pendant que l'ennemi était sous les murs. L'occasion s'offrait favorable de s'affranchir du consentement impérial imposé par Justinien à la papauté romaine, obligée de soumettre la confirmation des élections pontificales, ce qui exigeait l'envoi d'une mission, de gros frais et beaucoup de temps. En outre, les relations entre Rome et Constantinople et entre Rome et Ravenne étaient à peu près inexistantes; on se libéra d'une entrave gênante et on procéda à la consécration de Pelage II sans délai ni autorisation : Hic ordinatur absque jussione principis, eo quod Langobardi obsédèrent civitatem Romanam et multa vastatio ab eis in Italia fteret \ Il se pourrait que les 300 livres d'or non employées par Pamphronius aient trouvé leur emploi par le savoir-faire de Pelage II qui sut décider les Lombards à s'éloigner des murs de Rome. Le pape parle plus tard (584), dans une lettre à l'apocrisiaire Grégoire 6, de serments faits par les Lombards de s'abstenir d'entreprise contre Rome. La situation demeurait incertaine. Aussitôt après le départ des assiégeants, le pape envoya une ambassade à Cons-
1 Neues Archii), t. xv, 1890, p. 211. — 'Grégoire de Tours, Hist. Franc., 1. IV, c. xli. — 3 Liber pontîficalis, t. i, p. 308. — ' Liber pontiftcalis, t. i, p. 309. — 5 P. L., t. lxxv, col. 76; t. lxxii, col. 703; Jalïé, Reg., a. I0Ô2. — " Ménandrc, Excerpta de légal, gentium ad nom..
tantinople pour en obtenir du secours et s'entendre sur les futures élections pontificales 6. L'empereur Tibère nomma un commandant supérieur et envoya quelques troupes : appui illusoire et Pelage II se tourna alors vers la nation franque : Nec enim credimus otiosum nec sine magna divinse providentiœ admiratione (administratione? ) dispositum, quod vestri reges Romano imperio in orthodoxœ fidei confessione sunt similes, nisi ut huic urbi, ex qua fuerat oriunda, vel universse Italiœ flnitimos adjutoresque prœstaref (5 octobre 580).
LXXXV. Le pape Grégoire le Grand. — Son pontificat marque une des principales étapes de l'histoire de la papauté, et s'il fut tel, c'est que la personnalité de Grégoire était celle d'un homme éminent dans l'action et le gouvernement. Venu dans le monde à une époque difficile et douloureuse, il s'y montra supérieur aux événements dans plusieurs domaines, à la fois homme d'Église et homme d'État, apte à diriger, capable d'organiser, digne de découvrir dans son champ d'action particulier encore qu'immense, la voie politique et religieuse à suivre et à exploiter par l'Occident et principalement par l'Italie. Jeté par la vie à une époque de transition, il assiste à la disparition définitive de l'antiquité chrétienne et préside sans émotion apparente à l'apparition du christianisme médiéval.
Cette existence remplie est plus qu'une biographie, c'est une page d'histoire générale, car Grégoire le Grand a contribué à orienter vers l'avenir la société chrétienne de son temps et les forces de l'Église universelle. Si sa vie privée est d'un saint, sa vie publique et politique est d'un grand homme, il appartient plus encore à l'historien qu'à l'hagiographe et, par un bonheur unique, entre tous ses prédécesseurs il est le seul dont on puisse suivre le gouvernement grâce à sa correspondance méthodiquement classée pendant les années du pontificat, à l'aide d'un texte sûr, dans une bonne édition critique. Cette existence a été retracée maintes fois, nousmêmes en avons dit quelques mots (voir Dictionn., t. vi, col. 1753-1776) et avons parlé de son rôle administratif (ibid., t. xin, col. 1276-1277). On pouvait espérer une vue d'ensemble magistrale par L. Duchesne, le temps lui manqua; P. Batifîol fut plus heureux et consacra au grand pape un « livre modeste en apparence, mais très savant, plein de faits et d'idées » dont on lira ici un résumé sincère de M. Paul Monceaux 8.
Né à Rome vers 540, Grégoire appartenait à une vieille famille patricienne, profondément chrétienne, qui, avec une longue série de sénateurs, avait compté déjà deux papes et plusieurs religieuses. Il entra dans l'administration impériale, où il fit promptement une brillante carrière. A trente-quatre ans il était préfet de Rome, c'est-à-dire le premier personnage civil de la vieille capitale.
Malgré l'éclat de sa carrière, il rêvait d'autre chose. Dès son adolescence, nous dit-on, il s'était « voué à Dieu ». De plus en plus, il se sentait attiré vers la vie contemplative. Pourtant, il eut quelque peine à rompre avec le monde : « J'ai longtemps, ditil, différé la grâce de la conversion... Les habitudes prises m'enchaînaient, et je ne me décidais pas à changer ma vie extérieure. »
Il s'y décida enfin. Il abandonna sa carrière, fit ses adieux au monde, mais sans rien brusquer, sans quitter
o. xxv, P. G., t. cxiu, col. 835. — : P. L., t. lxxii, col. 705; JalTé, Reg., n. 1048. — 8 P. BatilTol, Saint Grégoire le Grand, ln-12, Paris, 1912S; cf. P. Monceaux, Grégoire le Grand, dans Journal des savants, 1929, p. 6-15, 19-58, (pie nous citons.
Rome. Il ne quitta même pas la maison familiale, située sur le Celius au Cliuus Scauri, qu'il avait héritée de son père, et qu'il se contenta de transformer en monastère. Il y vécut en moine, sous la discipline d'une règle et la direction d'un abbé. Il y fut, nous dit-il, parfaitement heureux.
Cela dura environ cinq ans. En 579, dès le début de son pontificat, le pape Pelage II arracha à sa retraite l'ancien préfet, devenu le moine Grégoire, l'ordonna diacre un peu malgré lui, et l'envoya aussitôt à la cour de Constantinople en qualité d'apocrisiaire, c'est-àdire de nonce. Grégoire y resta en fonctions six ou sept ans. Il y fut accrédité successivement auprès des empereurs Tibère II et Maurice, qui lui témoignèrent beaucoup d'égards.
Devenu nonce par la volonté du pape, Grégoire ne renonçait pas pour cela à la vie monastique. Il avait emmené avec lui plusieurs moines de son monastère romain, y compris l'abbé, le prêtre Maximianus. II vivait avec eux comme à Rome. La nonciature semblait une colonie de la modeste communauté du Clivus Scauri.
Ce nonce, qui ne savait pas le grec, et qui ne fut [jamais qu'un honnête] théologien, ne se mêlait guère aux controverses doctrinales qui passionnaient Constantinople. Un jour cependant, il crut devoir prendre à partie le patriarche Eutychios, qui, dans un ouvrage récent, avait développé des idées peu orthodoxes sur la résurrection. A ce sujet, il eut avec lui des discussions, qui durent être assez vives, puisque l'empereur Tibère intervint. Le prince manda les deux adversaires, pesa leurs arguments, et donna raison à Grégoire. Eutychios lui-même, qui ne survécut guère à cet incident, se rétracta avant de mourir.
Dans ses fonctions diplomatiques, le nonce montrait autant d'habileté que d'énergie. En 584, conformément aux instructions du pape Pelage II, il négocia avec le gouvernement impérial pour obtenir qu'on se décidât à protéger sérieusement l'Italie byzantine contre les menaces et les incursions des Lombards. Rome, qui n'avait même pas de garnison, était à la merci d'un coup de main. L'exarque déclarait qu'il ne pouvait rien pour elle, les troupes dont il disposait lui permettant à peine de défendre la région de Ravenne. On pressait donc l'empereur Maurice d'envoyer à Rome un chef militaire, dux ou magisler militum, sans quoi tout était à craindre. Malheureusement, l'empereur lui-même n'avait pas trop de toutes ses forces pour la guerre contre les Perses. Nous ne savons ce qu'obtint le nonce. Mais la situation s'améliora; et la paix fut rétablie pour quelque temps en Italie.
Grégoire avait, à Constantinople, de nombreux amis, qui, toujours, lui restèrent fidèles. Parmi eux, Théodore, médecin de l'empereur; Philippe, comte de la garde; le patrice Narsès, illustré par ses victoires sur les Perses. Des femmes d'élite, comme Dominica et Gregoria, dames d'honneur de l'impératrice, comme la patricienne Rusticiana, une Romaine réfugiée à Constantinople. Des princesses de la famille impériale : Theoctista, fille de Tibère II et femme de Maurice. En ces temps-là, le futur pape fut un directeur de consciences, surtout de consciences féminines.
Au premier rang des amis du nonce, on doit citer le moine espagnol Léandre, le futur évêque de Séville. Celui-ci se trouvait alors à Constantinople, chargé d'une mission politique par le prince wisigoth Herménégild, récemment converti au catholicisme, qui cherchait à s'assurer l'appui des Ryzantins contre son père, le roi arien Léovigild. Grégoire se lia d'une étroite amitié avec Léandre, qui avait les mêmes goûts, et avec qui il aimait à s'entretenir pour oublier le souci des affaires.
Malgré tout le nonce avait donc quelques loisirs. Il les occupait à des travaux sur l'Écriture. Il commença alors son célèbre commentaire du livre de Job, qu'il devait terminer seulement à Rome, après son avènement.
Il était depuis plus de six ans à Constantinople, quand il fut rappelé à Rome par le pape Pelage II, vers le début de 586. Sans hésiter, il reprit place dans son monastère du Clivus Scauri, avec rang de simple moine. Dans un acte daté du 28 décembre 587, acte de la donation faite par lui à son monastère, et où figure encore comme abbé le prêtre Maximianus, l'ancien nonce se qualifie « indigne diacre du Siège apostolique ». On n'est pas plus modeste.
Dans les années suivantes, Grégoire paraît avoir été chargé de quelques missions par le pape, notamment pour tenter une réconciliation avec les évêques schismatiques d'Istrie. Mais il se plaisait surtout au Clivus Scauri, où il poursuivait ses études sur les Écritures. Il commentait alors pour ses confrères l'Heptateuque, les Rois, les Proverbes, le Cantique, les Prophètes : commentaires dont rien ne nous est parvenu.
En 589, Rome fut dévastée par les inondations, que suivit une terrible peste. Atteint par l'épidémie, le pape Pelage II mourut en janvier 590. On procéda presque aussitôt à l'élection de son successeur. Clergé, Sénat, peuple, tous acclamèrent la candidature du diacre Grégoire, qui, malgré ses protestations, fut élu à l'unanimité. Depuis Justinien, on attendait ordinairement l'approbation de l'empereur avant d'ordonner le nouveau pape : cette fois, par suite de diverses circonstances, la confirmation impériale tarda beaucoup et n'arriva qu'au bout de six mois. Dans l'intervalle, en face des Lombards et de la peste, on n'avait pu se passer d'un chef. Tout en persistant à décliner le redoutable honneur qu'on voulait lui imposer, Grégoire avait dû prendre la direction de l'Église romaine, veillant à la sécurité de la ville et à l'approvisionnement en blé, prêchant en pleine peste pour raffermir les courages, dirigeant de grandes processions pour désarmer la colère divine.
En même temps, il écrivait à l'empereur Maurice pour le supplier de ne pas ratifier son élection; il multipliait les démarches auprès de ses amis de Constantinople ou d'ailleurs. Tout fut inutile : vers la fin de l'été, on reçut à Rome la confirmation impériale. Grégoire voulait se dérober par la fuite : on le consacra de force, le 3 septembre 590, dans la basilique de Saint-Pierre. Il se résigna; mais, aux félicitations, il répondit par des lamentations, regrettant d'avoir été arraché à sa vie de méditation et de prière. Il écrivait à Léandre de Séville : « Le labeur de ma charge pastorale m'écrase à ce point, que j'ai plutôt envie de pleurer que de parler... En pleurant, je me rappelle le tranquille rivage du repos que j'ai perdu!...»
De cette élection, il ne s'est jamais consolé tout à fait. Cependant, ses électeurs et ses amis avaient raison contre lui. Témoin l'histoire de son pontificat, ce pontificat qui a duré seulement quatorze ans, mais qui a été si fécond en grandes pensées et en grandes choses. Témoin le rôle religieux ou politique que Grégoire le Grand a joué dans son Église de Rome, dans toute l'Italie, en Occident, en Orient, dans presque tout le monde chrétien.
Avant de voir le pape à l'œuvre, .essayons de nous représenter ce qu'était l'homme.
Grégoire était, sinon de nature, du moins de goûts, un contemplatif, dont les circonstances et le sentiment du devoir firent un homme d'action. Toujours hanté par l'idée du salut et de la fin imminente du monde, il y subordonnait tout. Jeune encore, il
ROME. HISTOIRE CIVILE ET IM) NT I FIC A LE
avait abandonné une brillante carrière administrative, pour vivre dans la méditation et la prière. Après sa nonciature, il avait repris sa place, la plus humble dans son monastère. Élu pape malgré lui, il prétendait ne rien changer à sa vie ascétique; il fut le premier des papes moines. Tout en remplissant tous ses devoirs, il protestait en secret contre l'honneur souverain qui lui avait imposé des tâches multiples et de lourdes responsabilités.
D'autant plus lourdes, que son corps secondait mal son âme. De santé très délicate, il fut tourmenté presque sans trêve par la maladie. Depuis sa jeunesse, il souffrait de terribles gastralgies, qui parfois allaient jusqu'à la défaillance, qui souvent le rendaient aphone, l'empêchant de prêcher, même de jeûner. Plus tard, il fut à demi paralysé par la goutte, qui l'immobilisait dans son lit pendant des mois et des années. Il devint si maigre, qu'il était, disait-il, « desséché comme un mort dans son tombeau ».
Malgré les trahisons de son corps, il avait une merveilleuse puissance de travail, la volonté, l'énergie d'un homme d'action, surtout d'un grand administrateur. Il avait le sens pratique, une vue claire des choses, le sentiment du possible, l'habileté à profiter des circonstances, l'autorité, avec le don plus rare de faire aimer cette autorité. Il avait l'esprit de décision, et trouvait les paroles qui entraînent les actes. II écrivait un jour à son nonce de Constantinople : « Je suis prêt à mourir, plutôt que de voir amoindrir, moi vivant, l'Église du bienheureux Pierre. » Au moment de ses démêlés avec le patriarche de Constantinople, il disait : « J'irai droit devant moi, ne craignant que Dieu. » Dans les petites choses comme dans les grandes, il se montrait net et ferme, mais sans sévérités hors de propos, plus soucieux d'avertir et de prévenir que de punir.
Comme administrateur, son originalité est d'avoir introduit ou rétabli ou affermi dans l'Église les traditions de discipline et d'équité qu'il avait trouvées ou cru trouver dans l'État. Romain de race et de tempérament, patricien de naissance et d'éducation, il se souvint toujours qu'il avait été préfet de Rome. Il mit au service de l'Église, avec son expérience des affaires, les qualités qu'il avait acquises ou développées au service de l'administration impériale. Dans ses fonctions de pape, il eut d'un vrai magistrat le désintéressement, le respect de la loi et de tous les droits, la méthode, le goût de l'ordre, le souci du détail, le sens de la justice et de la responsabilité.
Mais tout cela, chez Grégoire, prenait un aspect nouveau sous l'influence de sa foi chrétienne. Il j respectait surtout dans la loi romaine, une adaptation humaine de la loi divine, dans le pouvoir civil, | l'autorité que les princes ou les magistrats tenaient | de Dieu; dans la justice des hommes, celle du Christ. ! Si lui-même ne sacrifiait rien de son autorité, il l'exerçait uniquement au nom de l'Église; il se mon- | trait toujours d'une singulière modestie en ce qui le ! concernait personnellement. Pour lui, la dignité de successeur de saint Pierre se conciliait fort bien avec l'humilité chrétienne. Dans ses lettres, il se qualifiait volontiers de serviteur des serviteurs de Dieu, servus servorum Dei. Toujours il repousse le titre, que beaucoup lui donnaient, d'évêque universel, episcopus universalis.
Un jour, le pape Grégoire déclara qu'il avait toujours eu mauvais caractère. En effet, on constate chez lui des alternatives de longues patiences et de brusques éclats, de dures exigences et de charitables réparations. Il manquait parfois de mesure; il avait des accès de vicacité, des intransigeances farouches
en face de certaines fautes ou de certaines trahisons. Pour s'en étonner, il faudrait ignorer que les saints, avant d'être des saints, ont été des hommes. Au pape qui s'accuse de mauvais caractère, répondent ses propres lettres qui attestent sa patience et sa bonté. Lui qui était si économe, et qui vérifiait les comptes de tous ses agents, il devenait prodigue pour les aumônes. Il avait le culte de l'amitié : témoin ses lettres à ses vieux amis de Constantinople, ou encore à Marinianus de Ravenne, à Euloge d'Alexandrie, à Léandre de Séville. Il avait pour eux de bien touchantes attentions. Il s'inquiétait de leur santé; s'ils étaient malades, il leur envoyait des ordonnances de médecins, il leur défendait de jeûner, il voulait les soigner lui-même. Il invitait un général qui s'ennuyait, à venir lire avec lui les Livres saints. A l'évêque de Clusium, qui était pauvre, il envoyait un manteau d'hiver.
Vivacités ou intransigeances à part, ce qui frappe surtout chez Grégoire le Grand, c'est l'équilibre de ses facultés. C'est probablement ce qui lui a permis, malgré sa santé lamentable, de mener à bien tant de choses et de si diverses, de concilier ses multiples tâches de pontife et d'administrateur, de diplomate et d'organisateur de missions, avec ses travaux d'écrivain, avec le culte de l'amitié, avec le souci constant de sa vie intérieure et de sa propre sanctification.
Dès le début de son pontificat, Grégoire donna sa mesure dans ses fonctions d'évècjue de Rome. Il se révéla aussi comme un administrateur éminent, énergique et avisé, hardi réformateur.
Avant tout, il se préoccupa de restaurer dans son Église le principe d'autorité, d'imposer à tous les clercs le respect de la discipline. L'archidiacre Laurentius avait mauvaise réputation : il fut déposé ■ pour son orgueil et ses méfaits ». Certains diacres, fiers de leur belle voix, ne songeaient qu'à la « travailler » pour briller aux offices : on interdit le chant aux clercs d'ordre supérieur, en rappelant les diacres à leurs fonctions, au service de l'autel et des pauvres. Alors, dit-on, pour recruter les chantres, on institua la première Schola cantorum l.
Soucieux de réprimer tous les abus, Grégoire interdit formellement tous les petits trafics, familiers à l'administration impériale, qui avaient gagné jusqu'au Latran : gratifications ou cadeaux plus ou moins exigés pour les ordinations, pour les diplômes, pour le pallium, pour l'honneur d'une sépulture dans une église.
Il réorganisa le service des aumônes, réparti entre les diaconies des sept régions ecclésiastiques de Rome. Il fit établir un registre, conservé plus tard dans les archives du Latran, où étaient inscrits les noms de toutes les personnes qui recevaient des secours, avec l'indication de leur résidence et la date de l'allocation.
Pour mieux assurer l'administration de son palais, il voulut avoir toujours près de lui un homme sûr, à qui il pût s'en rapporter pour le détail, et qui pût, au besoin, le remplacer. 11 confia l'intendance du Latran à un vice-dominus ou vidame perpétuel, un diacre, qui devint vite le lieutenant du pape, et joua le rôle tenu jadis par l'archidiacre. L'ne autre petite réforme eut pour objet le recrutement du personnel attaché au palais : le service particulier du pape, où avaient été admis jusque-là de jeunes laïques, fut réservé dès lors à des clercs ou à des moines.
On attribue encore à Grégoire le Grand diverses réformes dans la liturgie de l'Église romaine : des
'Cette indication pourrait être contestée.
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retouches à l'ordinaire de la messe; la composition du Sacramentaire dit grégorien et d'un Antiphonaire; la réglementation des stations aux basiliques et aux tombes des martyrs; enfin l'institution du chant dit grégorien. Mais en raison de multiples remaniements, il n'est guère possible aujourd'hui de distinguer en ces domaines la part de Grégoire le Grand et celle des papes qui l'ont précédé ou suivi. Il ne semble pas douteux néanmoins que son rôle, ici encore, ait été fort important. Quant aux hymnes mises sous son nom, on admet généralement qu'elles ne sont pas de lui.
Une des fonctions les plus absorbantes du pape était d'administrer le « Patrimoine de saint Pierre », vaste domaine foncier constitué depuis le ve siècle, qui faisait de l'Église romaine une véritable puissance financière. En Italie, le « Patrimoine » se trouvait surtout en Toscane, en Campanie, dans les régions de l'Est et du Sud. Il s'étendait aussi sur la Sicile, la Sardaigne, la Corse, la Provence, la Dalmatie, l'Afrique.
L'importance du « Patrimoine » avait amené ' les papes à constituer, pour le faire valoir, une administration spéciale, qui avait pour chef, à Rome, un intendant général (dispensator Ecclesise), dans chaque pays un intendant régional (rector) et de nombreux agents, des fermiers (conductores), chargés de faire rentrer les redevances dues par les tenanciers. L'exploitation du « Patrimoine » fournissait à l'Église romaine la plus grosse part de ses revenus. Pour prévenir ou réprimer des abus de tout genre, le pape devait surveiller de près cette administration.
Grégoire le Grand n'y a pas manqué. On le voit à l'œuvre dans sa correspondance, où il apparaît comme un administrateur éminent, actif, avisé, clairvoyant, aussi juste que ferme. Il contrôle tout par lui-même, vérifie les comptes dans le détail. Il choisit le recteur de chaque province, lui donne ses instructions, lit tous les rapports, y répond par des observations ou des ordres. Il trouve moyen de concilier des intérêts qui ne sont pas toujours d'accord, ceux des fermiers et ceux des colons, ceux de la caisse de l'Église et ceux de la justice ou de la charité. Enfin, il tient à jour le Polypticus, état des revenus du « Patrimoine de saint Pierre », dressé par le pape Gélase et conservé au Latran.
Malgré sa vigilance d'administrateur, malgré la richesse du Patrimoine, Grégoire avoue qu'il a bien de la peine à équilibrer le budget de son Église. Non seulement il doit entretenir son clergé, ses monastères, ses pauvres, mais encore il est forcément le banquier bénévole et jamais remboursé de l'empereur, qui laisse à sa charge l'approvisionnement de la population, même la solde des troupes et les tributs à payer aux Lombards.
Ces Lombards ont été le cauchemar de Grégoire le Grand. En 568, ils avaient envahi l'Italie. En quatre ans, ils avaient occupé tout le Nord jusqu'à l'Apennin. Ils avait fait de Pavie leur capitale. Plus tard, ils s'étaient étendus jusqu'à Bénévent. L'autorité de l'empereur d'Orient ne se maintenait que dans certains territoires, plus ou moins isolés pour la plupart, administrés par un dux ou un magister militum, sous le contrôle d'un exarque résidant à Ravenne. C'étaient l'exarchat proprement dit (région de Ravenne), la Pentapole (autour de Rimini), la Vénétie, l'Istrie, la Ligurie, Rome, Naples et le Sud- Est de la péninsule. La Dalmatie et la Sicile étaient rattachées directement à Constantinople.
Dans les premières années du pontificat de Grégoire, la situation de Rome était critique. L'empereur, paralysé par ses guerres d'Orient, ne pouvait agir sérieusement contre les Lombards; et il ne voulait
pas traiter avec eux, pour ne pas renoncer à ses possessions d'Italie. D'où la politique paradoxale de l'exarque de Ravenne : ce n'était ni la guerre ni la paix. Rome était sans cesse menacée par Ariulfe, duc lombard de Spolète. Or on avait enlevé à la ville presque toute sa garnison; les quelques soldats qu'on lui avait laissés, ne touchant plus leur solde, se mettaient en grève et consentaient tout au plus à monter la garde sur les remparts.
Le pape aurait voulu négocier avec Ariulfe; mais on lui interdisait de faire la paix. Malgré tout, par la force des choses, il se substituait à l'exarque défaillant. Il cherchait à se concerter avec les officiers byzantins qui commandaient encore des troupes. Enfin, Rome fut sauvée par la retraite inopinée d'Ariulfe. Mais l'année suivante, en 593, c'est Agilulfe, le roi des Lombards qui vint en personne assiéger Rome. On raconte que Grégoire alla au devant d'Agilulfe, comme saint Léon au devant d'Attila, et obtint la paix. Mais cette paix, il dut l'acheter en promettant aux Lombards un tribut annuel.
Puis, cette paix si chèrement achetée n'était qu'une trêve, et ne concernait que Rome. Dans les années suivantes, le pape déploya une activité extraordinaire pour amener les adversaires à conclure une paix véritable qui s'étendrait à toute l'Italie. Chose singulière, il eut beaucoup moins de peine à convaincre le roi barbare que l'empereur et ses agents. A la cour de Pavie, il avait une alliée puissante, la reine Théodelinde, qui était catholique; Agilulfe se montrait disposé à traiter, et acceptait des conditions raisonnables. Au contraire, l'exarque Romanus restait intransigeant. La guerre continuait ou menaçait partout, sauf autour de Rome; et le pape ne craignait pas d'exhorter les évêques à organiser eux-mêmes la résistance par les armes. C'est seulement après la mort de Romanus qu'on put négocier sérieusement, et que la politique du pape prévalut à Ravenne. Dans l'automne de 598, le nouvel exarque et le roi des Lombards conclurent une paix générale pour toute l'Italie. Paix provisoire encore, rompue en 601, mais bientôt rétablie sous la forme d'une longue trêve. Quand Grégoire le Grand mourut en 604, il put avoir l'illusion d'avoir enfin donné la paix à l'Italie.
Outre l'Église de Rome, le pape avait sous son autorité ou son contrôle direct les régions dites suburbicaires qui formaient son ressort métropolitain : c'est-à-dire une partie de l'Italie centrale et toute l'Italie du Sud, avec la Sicile, la Sardaigne et la Corse. La correspondance de Grégoire montre avec quelle vigilance il exerçait en ces régions ses droits de métropolitain.
Il se constituait le tuteur des Églises de son ressort, en surveillait de près l'administration, recevait les plaintes, ordonnait des enquêtes, demandait des comptes à l'évêque, et, au besoin, n'hésitait pas à le déposer. S'il le jugeait utile, il envoyait dans un diocèse un inspecteur (visitator), avec des instructions précises et des pouvoirs étendus. En cas de vacance du siège épiscopal, il déléguait un représentant pour présider à l'élection, recommandait parfois son candidat, contrôlait la régularité des procédures, vérifiait les titres de l'élu qu'il n'acceptait pas toujours, consacrait à Rome le nouvel évêque. On le voit appliquer des réformes importantes, réunir deux diocèses ou deux monastères, instituer à Syracuse un vicaire apostolique pour la Sicile. Chaque année, pour la fête de saint Pierre et le concile, il convoquait à Rome les évêques de son ressort. Sans empiéter sur les droits de ses collègues, il rendait plus étroite la centralisation métropolitaine imposée aux régions suburbicaires.
ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE
Dans l'Italie du Nord qui avait des métropolitains particuliers, à Milan, à Aquilée, à Ravenne, le pape ne pouvait agir ordinairement que par l'intermédiaire de ces métropolitains, et en sa qualité de successeur de saint Pierre. Là, Grégoire parlait sur un autre ton; c'est surtout par sa diplomatie qu'il espérait arriver à ses fins.
Il n'y parvint pas toujours. Il essaya vainement de rallier les évêques schismatiques d' Aquilée et d'Istrie, séparés de Rome depuis l'affaire des Trois- Chapitres; il dut battre en retraite devant le mauvais vouloir de l'empereur Maurice. A Ravenne, il n'eut qu'à se louer de ses rapports avec les deux évêques qui occupèrent successivement le siège pendant son pontificat : Jean, qui était de ses amis, et à qui il a dédié son Pastoral; Marinianus, qu'il avait fait élire, qu'il avait ordonné lui-même, et qui était un ancien moine de son monastère du Clivus Scauri. Il s'est servi d'eux pour ses démarches auprès de l'exarque de Ravenne. De même, à Milan, il a trouvé dans l'évêque Constantius un précieux auxiliaire pour ses négociations avec le roi des Lombards.
A Milan comme à Ravenne, les interventions de Grégoire relevaient surtout de la politique. Dans la Haute-Italie, la présence toujours menaçante des Lombards et l'inertie de l'exarque paralysaient ses efforts et compromettaient jusqu'à l'union des Églises. De ce côté, le pape eut bien des déboires. Dans ses ouvrages et ses lettres, il se lamente à tout propos sur les malheurs de Rome et de l'Italie, où il voyait des signes précurseurs de la fin du monde. Clairvoyant comme il l'était, il comprenait que l'on aurait dû chasser les barbares ou traiter définitivement avec eux; or il constatait qu'à Constantinople on ne voulait sérieusement ni l'un ni l'autre. Il s'en exaspérait, maudissant cette barrière qui coupait l'Italie en deux, et qui lui enlevait une partie de son domaine religieux. En revanche, cette exaspération chronique n'a pas peu contribué à développer en lui le patriotisme italien.
Hors de l'Italie, la politique de Grégoire, les moyens employés et les chances de succès, variaient nécessairement suivant les régions et les traditions des Églises locales, surtout selon l'attitude des maîtres du pays, empereur byzantin ou rois barbares. A ce point de vue, comme à d'autres, l'Orient et l'Occident étaient deux mondes à part.
En Orient, la politique des papes devait compter alors avec les ambitions rivales des quatre patriarches de l'Empire, dont relevaient les diverses provinces ecclésiastiques : les patriarches de Constantinople, d'Antiochc, de Jérusalem, d'Alexandrie. Elle devait compter surtout avec l'autorité despotique de l'empereur, qui se mêlait trop des affaires d'Église. De ce côté, Grégoire n'eut pas trop de toute sa diplomatie et de toute sa ténacité pour faire accepter ou respecter les privilèges romains, hérités de saint Pierre.
Il admet l'autonomie des patriarches. En principe, il n'intervient pas dans leurs affaires, ni dans celles des évêques ou des monastères qui leur sont subordonnés. Si pourtant il croit devoir leur signaler une injustice ou un abus, c'est ordinairement au nom de la solidarité chrétienne qui doit unir toutes les Églises, et avec des ménagements tout fraternels. Il n'élève le ton que s'il constate un empiétement sur les droits du chef de l'Église romaine.
Attentif à n'inquiéter personne, poussant l'humilité jusqu'à se dire l'égal des autres évêques, il n'en maintient pas moins avec fermeté les droits et privilèges du principatus romain. Contradiction en apparence, mais pour nous, non pour les gens du vie siècle. P. Batiffol définit fort bien les caractères
de la primauté romaine en ces temps-là. C'est, dit-il, « sur l'Église universelle une primauté de sollicitude de responsabilité, de pouvoir aussi et d'assistance divine... Le principatus est un secours qui entre en jeu quand on fait appel au pape, ou quand le pape juge son intervention opportune, nécessaire ».
Dans le domaine de la foi, cette primauté romaine était alors reconnue de tout l'Orient. Dans les autres domaines, cela dépendait des circonstances, des intérêts en présence, ou de l'autorité personnelle du pape. A l'occasion, Grégoire exerce dans les affaires orientales son droit de contrôle. Il accepte des appels de prêtres condamnés, et fait réformer à Rome des sentences prononcées à Constantinople. Il engage les patriarches d'Antioche et d'Alexandrie à combattre, dans le recrutement du clergé, le scandale de la simonie. Il donne des conseils aux évêques de Géorgie, en réponse aux questions posées par eux, sur la façon de réconcilier avec l'Église catholique les nestoriens ralliés. Enfin, il ne cesse de protester énergiquement, même auprès de l'empereur, contre les' prétentions du patriarche de Constantinople, qui lui paraît empiéter sur le privilège romain en s'attribuant le titre équivoque de « patriarche œcuménique ».
Le vrai chef de l'Église byzantine était l'empereur, qui gouvernait la religion comme tout le reste. Or l'empereur du moment est Maurice, un despote impénétrable, capricieux et têtu, qui règle une affaire d'Église par une loi, souvent sans consulter même ses évêques; on envoie la loi au pape, qui doit la faire promulguer dans l'Italie byzantine. Sujet de l'empire, Grégoire ne peut qu'obéir. Mais ensuite, s'il juge la loi mauvaise, il demande qu'on l'abroge ou qu'on l'amende. En fait, par ses correspondances ou par les négociations du nonce à Constantinople, il obtient ordinairement de l'empereur des concessions importantes qui remettent les choses au point. Cependant, il souffre de ces procédés autocratiques, qui compromettent la dignité de l'Église. Il pardonne moins encore à l'empereur de défendre si mal l'Italie contre les Lombards. Aussi c'est avec une impression de délivrance qu'il apprendra la fin tragique de Maurice, et qu'il enverra à l'usurpateur Phocas ses compliments ou ses vœux.
Dans la péninsule des Balkans, il ne rencontre ni les mêmes obstacles que dans les patriarcats d'Orient, ni les mêmes limites. C'est que les provinces byzantines de l'Illyricum, au point de vue religieux, dépendaient directement de Rome. Le pape pouvait y parler en maître, y tout régler ou contrôler par luimême ou ses représentants. Il avait dans ces régions, outre son nonce de Constantinople, deux vicaires apostoliques, les évêques de Thessalonique et de Justiniana Prima. Bien que chacune des provinces de l'Illyricum eût son métropolitain, Grégoire y contrôle lui-même les élections épiscopales, et se réserve le droit de confirmer ou non le choix de l'élu. Il accepte les appels des clercs et fait reviser à Rome leurs procès. Il casse les arrêts injustes des évêques, des métropolitains ou des conciles. Même aux ingérences du gouvernement impérial, il oppose les canons de l'Église et les droits de la conscience. Il exerce donc dans l'Illyricum byzantin une juridiction immédiate, qu'il défend au besoin contre l'arbitraire du pouvoir civil ou contre des résistances locales en Dalmatie et ailleurs. Dans cette région des Balkans, il agit et parle, comme dans une partie de l'Occident latin, avec l'autorité souveraine du successeur de saint Pierre.
Pour ses rapports avec l'Afrique, il s'est montré fort habile diplomate. Dans leurs affaires de tout genre, politiques, judiciaires ou religieuses, les Africains étaient assez jaloux de leur autonomie. Depuis
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que Bélisaire avait chassé les Vandales, l'Afrique du Nord dépendait de l'empire byzantin, dont le représentant, l'exarque d'Afrique, prétendait être maître chez lui. Même les évèques de la région entendaient régler entre eux leurs affaires. Cependant, Grégoire manœuvra si bien que, tout en ménageant les susceptibilités, il se fit partout obéir. Il sut se servir de l'exarque pour arrêter les progrès du schisme donatiste, qui, dans certaines régions, était redevenu menaçant. Quant aux évêques africains, il sut, par d'habiles concessions, les amener à accepter, avec ses instructions ou ses conseils, l'hégémonie de l'Église romaine. Il s'inclina devant leurs traditions, confirma 'eurs privilèges, et obtint d'eux ce qu'il voulait. On suit les étapes et l'on constate les résultats de cette adroite politique dans sa correspondance avec l'exarque d'Afrique, avec l'évêque Dominicus de Cartilage, avec l'évêque numide Columbus.
Outre l'Espagne wisigothique, il y avait alors une petite Espagne byzantine, qui comprenait la province de Carthagène et une partie de la Bétique. Le pape y intervient directement dans les affaires religieuses. Il reçoit les appels des évêques déposés, et les fait juger par son représentant, un defensor romain. Il charge le même agent de réformer un monastère des Baléares. En pays wisigoth, où les évêques tenaient à leur autonomie, le pape ne pouvait exercer qu'une action indirecte, surtout par l'intermédiaire de son ami Léandre, évêque de Séville. De ce côté, d'ailleurs, tout allait bien pour l'Église. En 587, le roi Beccarède avait abandonné l'arianisme pour le catholicisme; deux ans plus tard, le grand concile de Tolède avait consacré la conversion de la nation entière. Le pape et le roi n'eurent plus qu'à échanger des lettres amicales et des cadeaux.
En Gaule, le pape ne pouvait alors agir directement que sur la Provence, où il contrôlait jusque dans le détail les affaires ecclésiastiques. Pour le reste du pays, il devait s'adresser aux rois francs : d'où ses correspondances avec Childebert, roi d'Austrasie, puis avec ses deux fils Théodebert et Thierry, surtout avec leur grand'mère Brunehaut, qui continuait de gouverner au nom de ces deux princes encore enfants. D'accord avec Childebert, il rétablit le vicariat apostolique d'Arles. Avec Brunehaut, il mena parallèlement des négociations politiques et religieuses, qui visaient d'une part à obtenir un traité de paix perpétuelle entre les rois francs et l'empereur de Byzance, d'autre part, à supprimer les abus des Églises de Gaule, disparition des conciles, interventions des rois dans les élections d'évèques, choix de laïques et simonie. A tous il recommandait la convocation d'un grand concile de Gaule, qui accomplirait les réformes. Il voyait juste; il préparait les voies, et l'avenir devait lui donner raison. Malheureusement, il mourut trop tôt, sans avoir rien obtenu, sauf de belles promesses et des hommages.
Il fut plus heureux en Grande-Bretagne, où il fit œuvre durable. Il y obtint même des résultats surprenants. Dans tout le sud-est de la grande-île, le christianisme avait été submergé et les Églises anéanties au ve siècle par les invasions des Angles et des Saxons, toujours païens. Il y avait bien encore des évêques bretons dans les régions restées indépendantes à l'Ouest et au Nord-; mais ils ne tentaient rien pour convertir les barbares envahisseurs.
Une femme y songea : une princesse franque qui était chrétienne, la reine Berthe, femme du roi de Kent Ethelbert. Elle fit appel au pape Grégoire, qui saisit l'occasion et qui envoya au roi de Kent un groupe de quarante missionnaires, dirigés par son disciple Augustin, moine au monastère romain du Clivus Scauri. Le succès fut foudrovant. Au bout de
quelques mois, Ethelbert se convertit avec une partie de son peuple. Peu à peu, le christianisme gagna toute la région. Une nouvelle et plus grande Église de Bretagne se constitua autour des métropoles de Cantorbéry, de Londres et d'York. Ce fut le grand triomphe du pape Grégoire : triomphe éclatant, qui consacrait l'œuvre d'une mission organisée à Borne et dirigée de Borne par le pape lui-même.
Comme on l'a vu, la politique de Grégoire le Grand a eu, suivant les régions, des fortunes inégales. Elle a presque échoué dans l'Orient grec. Elle a enregistré quelques résultats heureux dans le nord de l'Italie, en Gaule, en Espagne. Elle a réussi en Afrique. Elle a triomphé dans l'Illyricum, dans l'Italie du centre et au Sud. Elle a obtenu en Angleterre un éclatant succès.
Elle a marqué d'une empreinte ineffaçable les destinées du christianisme en Occident. Grégoire a organisé définitivement l'Église romaine. Par son action immédiate sur la plus grande partie de l'Italie, il a préparé l'unité religieuse de la péninsule; par ses négociations avec les Lombards et les exarques de Bavenne, il a même été le précurseur des hommes d'État qui en ont fait l'unité politique. Par la conversion des Anglo-Saxons, qui entraîna celle des pays germaniques, slaves et Scandinaves, il a beaucoup contribué à étendre dans le nord de l'Europe le domaine du christianisme. Par ses relations avec les rois barbares de Gaule et d'Espagne, il a facilité le rayonnement de Borne vers l'Occident, et rendu possible l'entente entre les rois de France et les papes. Par sa conception du monachisme, il a orienté la vie religieuse des siècles suivants. Il est le premier qui, des moines, ait fait des missionnaires ou des évêques, et l'on n'oubliera pas cet exemple donné par lui. Enfin, quand les circonstances s'y prêtaient, il a défini avec une netteté nouvelle et revendiqué très énergiquement les droits de la suprématie romaine telle qu'il la comprenait. Dans ce domaine-là, comme dans bien d'autres, il a tracé la voie aux grands papes du Moyen Age qui ont affermi, étendu et développé l'hégémonie de l'Église romaine.
Le pape Grégoire ne s'est pas contenté d'agir, d'administrer et de gouverner : il a su écrire et parler. Ses œuvres oratoires et littéraires ont eu même une fortune extraordinaire, presque inattendue. Elles ont contribué beaucoup à prolonger le souvenir de son pontificat, à faire rayonner sur le Moyen Age son nom, sa gloire et son influence.
Nous avons de lui six ouvrages authentiques qui appartiennent à des genres assez différents. Des sermons proprement dits : les Homélies sur les Évangiles. Des entretiens familiers mêlés de commentaires sur les Écritures : les Moralia ou Commentaires du livre de Job, et les Homélies sur Ézéchiel. Des ouvrages d'édification et de discipline : la Règle pastorale et les Dialogues. Enfin, la Correspondance.
Aux yeux de Grégoire, l'un des premiers devoirs d'un évêque était de prêcher. Il donnait l'exemple, autant que sa santé le lui permettait. Parfois, quand il était aphone, il faisait lire aux fidèles son sermon par un clerc. Mais dès qu'il le pouvait, il parlait luimême, et d'abondance, improvisant le détail. Le sermon était sténographié, et aussitôt répandu dans le public, malgré le pape, qui se plaint avec bonhomie de ne pouvoir corriger ses discours.
Sa manière nous est connue surtout par les Homélies sur les Évangiles. C'est un recueil de quarante homélies, publié en 593, avec une lettre-dédicace à Secundinus, évêque de Taormina. Pour prévenir les altérations des copistes, le pape fit déposer le manuscrit original dans les archives de l'Église romaine.
Ces homélies sont rangées dans l'ordre où elles ont
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été prononcées. Elles l'ont été dans des circonstances assez diverses, pour les principales fêtes, pour des dimanches ordinaires, pour des anniversaires de saints. Elles l'ont été aussi dans bien des endroits différents, tantôt à Saint-Pierre ou dans la basilique du Latran, tantôt en d'autres églises, même lointaines. Un jour qu'il prêchait à Saint-Ménas, le pape songea tout à coup au retour. « Nous voilà, dit-il, bien loin de la ville et je ne veux pas que nous rentrions trop tard. Il faut que j'abrège mon sermon... Cet été est tout trempé de pluies d'orage. »
Dans ces homélies, presque rien de dogmatique. L'orateur se contente de résumer l'évangile du jour, d'en dégager le mystère ou la signification allégorique, d'en tirer la leçon morale et la conclusion pratique; nécessité de songer au salut, maintenant surtout que tant de ruines semblent annoncer la fin du monde.
Pour être bien compris de ses auditeurs, il mêle à ses exhortations des anecdotes, l'histoire d'un mauvais riche, la mort édifiante d'un brave homme que tous ont connu, des récits de miracles. Souvent des détails familiers. Le pape parle de sa santé : « L'été, dit-il, qui est tout à fait contraire à mon corps, m'a empêché depuis bien longtemps de vous parler sur l'Évangile ». Parfois, de petits tableaux satiriques : « Vous êtes venus nombreux à la fête du martyr. Vous êtes là, à genoux, vous vous frappez la poitrine... Mais, pesez, je vous en conjure, vos demandes. Examinez si vous demandez au nom de Jésus, je veux dire si vous demandez les biens du salut... Hélas! Celui-ci demande à Dieu une épouse; celui-là, une villa; cet autre un vêtement; cet autre, de quoi manger... En voici un qui demande à Dieu la mort de son ennemi. »
Très différents sont les entretiens familiers qui sont reproduits dans le Commentaire du livre de Job, et qui s'adressaient à un autre public. Ce long ouvrage qui s'étend sur trente-cinq livres, tient à la fois de l'homélie et du commentaire. L'auteur en explique l'origine et le caractère dans sa préface, une lettre à Léandre, évêque de Séville. L'idée de cet ouvrage est née de conférences destinées à une communauté monastique. Grégoire était encore nonce à Constantinople : ses moines du Clivus Scauri, qui l'avaient accompagné en Orient, et qui vivaient avec lui en communauté, lui demandèrent de leur commenter le livre de Job. Léandre, qui était alors à la cour de l'empereur, joignit ses instances à celles des moines. Grégoire finit par consentir. On sténographia les conférences qui étaient des entretiens familiers d'exégèse. Après 590, devenu pape, l'auteur remania et acheva son commentaire, sans chercher ou sans réussir à en faire un tout harmonieux...
Les Homélies sur Ezéchiel sont un recueil de vingt-deux homélies, prêchées à Rome pour les fidèles en 593-594. Interrompue vers la fin de 593, pendant le siège de la ville par le roi lombard Agilulfe, la série des sermons fut reprise l'année suivante par le pape. Tous les discours avaient été sténographiés, mais on s'était contenté d'abord de les déposer dans les archives épiscopales. Ils furent publiés plus tard, avec quelques retouches, sur la demande d'un ami de Grégoire, l'évêque Marinianus de Ravenne, à qui est dédié le recueil... D'après les homélies sur les Évangiles et sur Ezéchiel, on se représente assez bien le sermonnaire. Cette éloquence pontificale n'avait rien d'apprêté ni de pompeux, ni de solennel. C'était une éloquence familière, pleine de laisser-aller, de bonhomie, de cordialité amicale, avec des traits incisifs d'une ironie paternelle...
La Règle pastorale, appelée ordinairement le Pastoral, est probablement l'ouvrage le plus personnel
et le plus original de Grégoire le Grand. Il fut écrit par lui au début de son pontificat et dédié à son ami l'évêque Jean, de Ravenne, qui lui reprochait aimablement d'avoir voulu se dérober lors de son élection. C'est un livre de discipline et d'ascétisme, un manuel du parfait évêque, où sont exposés les devoirs de tous genres qui incombent aux chefs de l'Église... L'ensemble est fort beau, de grande allure et d'un observateur pénétrant. C'est comme le testament épiscopal de Grégoire.
Tout autres sont les quatre livres des Dialogues, ouvrage populaire d'édification, écrit en 593-594. Le sujet est indiqué nettement par le titre primitif : De miraculis Patrum Ilalicorum. C'est un recueil de miracles attribués à de saints personnages qui vivaient encore ou qui avaient vécu en Italie au cours du vie siècle. Le deuxième livre est tout entier consacré à saint Benoît, le quatrième a pour objet une série de prodiges qui prouvaient la survivance de l'âme après la mort. C'est un dialogue entre le pape et le diacre Pierre, mais la conversation se réduit presque à un monologue du pape : l'interlocuteur n'ouvre la bouche que pour poser des questions, approuver ou remercier. L'auteur trahit ici une crédulité sans bornes, qui contraste étrangement avec le ferme bon sens du pape dans sa politique et son administration.
Ce qui fait le prix de ces Dialogues, c'est une série de récits poétiques qui mêlent à la fiction les espérances de la foi, et qui annoncent le merveilleux chrétien du Moyen Age, la Légende dorée. A un autre point de vue, c'est le livre II, qui, tout entier, se rapporte à saint Benoît, et qui présente un réel intérêt historique. En évoquant ici avec une singulière puissance la figure du moine, Grégoire a rendu le saint d'autant plus populaire, et contribué ainsi à faire adopter dans tout l'Occident la règle bénédictine.
Pour l'historien, le chef-d'œuvre de Grégoire est sa correspondance. Nous n'en avons d'ailleurs qu'une partie, malgré les précautions prises à l'origine pour la conserver entière. Nous savons que les minutes de toutes les lettres expédiées étaient déposées aussitôt dans les archives du Latran, où chaque année constituait un volume. Le grand recueil original a disparu. Des lettres de Grégoire, nous possédons cependant une importante collection, qui provient surtout d'un choix fait et publié, vers la fin du vme siècle, par ordre du pape Hadrien. Cette collection comprend environ 850 lettres, classées suivant les dates en quatorze livres. C'est là que l'on voit à l'œuvre le grand pape, l'apôtre, l'administrateur, le politique, dans ses relations avec l'empereur, les rois et les princes, avec les agents du pouvoir civil ou militaire, avec les intendants du « Patrimoine de saint Pierre », avec une foule d'évêques ou d'abbés, avec les Églises d'Orient ou d'Occident. A lire ces lettres, on ne peut qu'admirer l'homme; et l'on comprend qu'il ait été appelé Grégoire le Grand.
Que vaut l'écrivain?
Le pape Grégoire était considéré en Italie, même en Gaule par Grégoire de Tours, comme un des hommes les plus savants de son temps : ce qui n'est pas beaucoup dire. Il a des ignorances singulières. Non seulement, il ne savait pas le grec, mais il ne connaissait pas la plupart des classiques latins. D'ailleurs, il se méfiait de tous, parce qu'ils avaient eu le malheur d'être païens. Il allait jusqu'à reprocher à des évêques leurs goûts de lettrés. Chose plus étrange, il était fort mal au courant de la littérature chrétienne. Il n'avait pas lu Irénée, même dans la traduction latine. Il n'était familier qu'avec une partie des œuvres de Cyprien, de Jérôme, d'Ambroise, surtout d'Augustin; et encore, il ne cherchait guère
ROME. HISTOIKK CIVILE ET PONTIFICALE
dans ces œuvres que la matière de sa prédication.
Pour le fond, il n'a presque rien d'original. Politique très avisé, moraliste très pénétrant, il n'est ni théologien, ni polémiste, ni penseur. Sa doctrine, fondée uniquement sur l'interprétation courante des Livres saints et sur la tradition de l'Église romaine, se réduit à une sorte d'augustinisme populaire. Comme le dit fort bien P. Batitïol, « il a moins éclairé l'Église qu'il ne l'a édifiée; il a mis pour elle la vie chrétienne en formules claires, pleines, portatives... Il est un témoin de la doctrine des œuvres, des sacrements, des fins dernières. »
Son style, sans être fort original, est pourtant assez personnel. Malgré certaines fautes de goût, il est ordinairement simple, net et vigoureux. C'est le style d'un homme d'action et d'autorité, mais souvent avec des finesses de diplomate et des saillies d'homme d'esprit. Son latin même vaut mieux qu'on ne s'y attendrait pour cette époque. Sans doute ce n'est pas le latin classique, ni même un latin bien correct; mais ce n'est pas non plus un latin barbare. C'est la langue de la bonne société du temps, qui péchait surtout par ignorance.
LXXXVI. Les premiers successeurs de saint Grégoire. — Du 12 mars au 13 septembre 604 l'Église de Rome n'eut pas de pontife et celui qu'on élut fut Sabinien, diacre originaire de Toscane, et qui avait rempli, lui aussi, les fonctions d'apocrisiaire à Constantinople. Ce dernier point était le seul qu'il offrît comme ressemblance avec son prédécesseur. Saint Grégoire avait laissé Rome en paix avec les Lombards, c'était beaucoup, mais, ce qui valait plus encore, il avait rempli les greniers pontificaux par une sage administration. Sabinien imagina de les vider à prix fixé : un solidus pour trente boisseaux, ce qui parut exorbitant et qui l'était, certes, puisque c'était le double du prix payé du temps de Théodoric 1. Le pape avait, ainsi, la main malheureuse et son gouvernement sentait la réaction. Alors que Grégoire favorisait les moines, celui-ci leur faisait la vie dure et, partout où la chose devenait possible, les évinçait en faveur du clergé séculier 2. Dix-huit mois lui suffirent pour se rendre impopulaire et quand il mourut (22 février 606) on conta que saint Grégoire lui était apparu et l'avait assommé d'un coup de bâton 3. Ces faits sont d'une vérification difficile, mais ce qui est certain c'est que ses funérailles se firent à la dérobée; on le transporta du Latran au Vatican par les chemins et ruelles qui bordaient les murailles.
Du 22 février 606 au 19 février 607, son successeur attendit le bon plaisir de la ratification impériale; celui-ci se nommait Boniface III, Romain d'origine, ancien apocrisiaire lui aussi; d'ailleurs, il ne fit que passer et mourut le 12 novembre de la même année (voir Dictionn., t. xm, col. 1228).
Il fallut encore subir une longue vacance du siège jusqu'au 15 septembre 608 pour procéder au sacre de Boniface IV, qui rappela saint Grégoire, multiplia les charités et répara les désastres causés par la famine, la peste et l'inondation 4. C'est à son pontificat que remonte la consécration sous le titre de Sancta-Maria-ad-Martyres de l'ancien Panthéon (voir Dictionn., t. xm, col. 1065). Le pape y fit transporter les reliques nécessaires à la dédicace ce qui donna lieu à des exagérations dont il y a peu de chose à retenir. Mort le 25 mai 615, Boniface IV fut honoré comme saint. Il en fut de même pour son successeur, Deusdedit ou Adéodat Ier, consacré le 19 octobre 615
1 Anonijmi Valesiani pars posterior, lxxiii; cf. Stein, Studien zur Geschichte des byzantinischen Rechts, 1919, p. 78. — * Le Liber pontiflcalis dit de lui : Hic eccle-
et dont le pontificat fut attristé par un tremblement de terre et une épidémie de lèpre qui rendait les victimes hideuses et méconnaissables (voir Dictionn., t. xm, col. 1229-1230).
Le pontificat de Boniface V dura près de six ans (23 décembre 619 25 octobre 625) et ne fut pas marqué par de grands événements à Rome, mais ce pape s'intéressa à la conversion d'Edwin, roi de Northumbrie; en outre, il s'intéressa à la discipline ecclésiastique, régla les formalités des testaments reçus par les notaires, il établit le principe du droit d'asile, régla les attributions des acolytes (voir Dictionn., t. i, col. 348-356). Le pape consacra une petite basilique dans le cimetière de Saint-Nicomède sur la voie Nomentane (voir Dictionn., t. xm, col. 1230- 1231).
LXXXVII. Depuis le pape Honorius Ier jusqu'à Eugène Ier. — Au cours de cette période de 625 à 657 nous n'avons pas de faits considérables à signaler dans l'histoire de la ville de Rome.
Honorius Ier (3 novembre 625-12 octobre 638) se fit consacrer neuf jours seulement après la mort de son prédécesseur, sans se préoccuper de la confirmation impériale. Il fut un bâtisseur infatigable (voir Dictionn., t. xm, col. 1231-1234) et c'est tout ce que le Liber pontiflcalis semble avoir retenu de lui; cependant son activité servit et honora le siège apostolique en Orient comme en Occident, mais tout cela est surtout affaire d'administration. Malheureusement pour lui il se trouva engagé dans le grave conflit théologique du monothélisme auquel il était mal préparé et il signa un écrit qui a soulevé d'ardentes polémiques. Nous avons traité cette question ailleurs et n'avons pas à y revenir (voir Hefele- Leclercq, Histoire des conciles, t. m, part. 2, p. 347- 364).
Sévérin dut subir de longs délais avant de voir son élection confirmée, il ne fut consacré que le 28 mai 640 et mourut le 2 août de la même année. Ce pontificat si court avait eu le temps d'être attristé par un acte de violence. Le chartularius Maurice prétendit s'emparer du trésor laissé par le pape Honorius qui, à l'entendre, se composait de la « montre » impayée des troupes byzantines. Le pape en référa à l'exarque Isaac, qui accourut de Ravenne, pilla le bien des pauvres et expédia sa part à l'empereur Héraclius.
Jean IV (du 25 décembre 640 au 12 octobre 642) introduisit à Rome le culte d'un martyr, son compatriote, saint Venance (voir Dictionn., t. vin, col. 1576- 1581, fig. 6798; t. xm, col. 1235, fig. 9678).
Théodore (sacré le 14 novembre 642, décédé le 13 mai 649) vit le début de son pontificat troublé par la révolte du chartularius Maurice, qui, pourchassé, se réfugia à Sainte-Marie-Majeure, y fut saisi et envoyé à Ravenne où il fut décapité.
Martin Ier se fit sacrer sans attendre la confirmation impériale, condamna le monothélisme dans un concile tenu au Latran (5 octobre 649) et, emmené à Constantinople (653), relégué à Naxos, embarqué pour la Chersonèse le 26 mars 655, y mourut martyr le 16 septembre (voir H. Leclercq, Les martyrs, t. iv, 1905, p. 234-245).
Eugène Ier fut sacré le 10 août 654, du vivant du pape Martin qui ne protesta point contre cette élection afin d'assurer au siège de Rome un évêque orthodoxe. Il mourut le 2 juin 657 et fut compté au nombre des saints. Son successeur, le pape Vitalien, eut à recevoir à Rome l'empereur Constant IL
siam de clero impleuit. — 3 Paul Diacre, Vita Gregorii, c. xxix. — * Liber pontiflcalis, édit. Duchesne, t. i, p. 317.
ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE
LXXXVIII. L'empereur Constant II a Rome (663). — Rome avait essayé des maîtres les plus divers sous les titres les plus variés; la population et l'administration conservaient, semble-t-il, une préférence toujours prête à s'affirmer pour les empereurs qui, depuis Constantin, lui avaient préféré Byzance et dont quelques rares titulaires avaient consenti à regret à y passer quelques jours. Lorsque le basileus Constant II consentit à s'y montrer, il y avait près de deux siècles que les Romains n'avaient connu pareil honneur; cette longue attente les rendait peu difficiles. Constant avait fait mourir son frère, simple peccadille en ces temps de mœurs sauvages. Lorsque la fantaisie lui passa en tête de visiter Rome, il s'y rendit de Naples par la voie Appienne. Le pape Vitalien et tout son clergé se rendirent à sa rencontre jusqu'au VIe mille, et, le mercredi 5 juillet, l'empereur entra dans Rome; il se rendit à Saint-Pierre et fit de larges présents, selon l'usage. Le samedi suivant, on le vit à Sainte-Marie-Majeure, toujours aumônier, et, le dimanche 9, il se montra de nouveau à Saint- Pierre dans un appareil militaire et clérical magnifique. Le samedi 15, ce fut au tour du Latran et après les cérémonies religieuses vint un banquet solennel dans le triclinium. Après avoir assisté le dimanche à la grand'messe de Saint-Pierre, Constant II prit congé du pape Vitalien.
Sa visite n'avait pas duré quinze jours et avait coûté aussi cher à Rome que les quinze jours de pillage du roi Genséric. Celui-ci, venu en vainqueur et en barbare, s'était heurté à bien des cachettes impénétrables et n'avait pu éventer tous les trésors; ce fut pour le plus grand profit de Constant II qui put se livrer impunément à son goût des belles choses. Une véritable armée d'emballeurs accompagnait le basileus qui rafla tout ce qu'il put atteindre. Les tuiles de bronze doré qui recouvraient les toits des temples furent détachées l'une après l'autre; celles du temple de Vénus et de Rome furent destinées à la toiture de Saint-Pierre, celles du Panthéon furent expédiées à Porto, à destination de Constantinople. Des vaisseaux y attendaient leur chargement et lorsque tout fut prêt pour le départ, on mit à la voile pour Syracuse; ce n'était qu'une escale, mais tout ce riche butin tomba entre les mains des Sarrasins qui emportèrent ces belles choses à Alexandrie. Constantinople n'en vit jamais rien et Rome se trouva un peu plus appauvrie. Quant à l'empereur Constant II, il mourut assassiné dans son bain.
LXXXIX. De saint Vitalien a saint Grégoire II. — Du 30 juillet 657, jour de sa consécration, au 27 janvier 672, jour de sa mort, le pape Vitalien vit disparaître le basileus, mais il eut surtout à lutter contre la tentative de ce prince malfaisant qui s'était mis en tête de rendre l'archevêque de Ravenne indépendant du siège de Rome et, pour cela, irait se faire consacrer à Constantinople. De là sortit un schisme qui dura peu de temps et prit fin lorsqu'en février 692, Damien se fit sacrer à Rome par le pape Serge Ier.
Adéodat II, sacré le 12 avril 672, mort le 16 juin 676, aima les bâtiments, éleva une église dédiée à Saint- Pierre au Campo di Merlo dont nous avons parlé à propos des guerres gothiques, en outre il agrandit le monastère de Saint-Érasme.
Donus lui succéda au mois d'août, fut consacré le 2 novembre 676; il bâtit et mourut le 1 1 avril 678. Agathon Ier, de juin ou juillet 678 au 10 janvier 681, condamna le monothélisme au VIe concile œcuménique, tenu à Constantinople, en 680. Deux traits à noter pour mieux pénétrer la situation vraie du personnel de l'Église de Rome à ce moment. Le pape se réserve à lui-même la charge d'arcarius ou tréso-
rier, faute de trouver dans son entourage quelqu'un qui lui inspire confiance; et dans sa lettre au VIe concile œcuménique, il présente une excuse touchant la science insuffisante de ses représentants qui, vivant au milieu des barbares et obligés de gagner leur vie par le travail manuel, ne peuvent pousser loin la science des Écritures.
Léon II, élu à l'automne de 681, consacré le 17 août 682, décédé le 3 juillet 683. Il savait assez de grec pour entreprendre la traduction en latin des actes du VIe concile œcuménique, approuvés par le Saint-Siège; ce fut lui qui mit fin au schisme local de Ravenne dont l'archevêque Théodore renonça à l'autocéphalie et consentit à remettre au pape Léon l'acte de l'empereur Constant II qui était à l'origine de ce désordre.
Benoît II, 26 juin 684 au 8 mai 685, signala son pontificat par la concession obtenue de Constantinople de pouvoir procéder à la consécration de chaque nouveau pape sans attendre l'autorisation du basileus : la formalité pouvait être suppléée par l'exarque de Ravenne. Le pape s'intéressa aux travaux d'embellissement de plusieurs basiliques et fit des largesses aux monastères de diaconies (voir plus loin, § IV de la VIIe partie (Particularités) en ce qui concerne les diaconies).
Jean V, 24 juillet 685 au 2 août 686.
Conon, 31 octobre 686 au 21 septembre 687.
Serge Ier; son élection fut laborieuse, deux partis soutenaient chacun leur candidat, Pascal et Théodore, qui furent proclamés et installés tous les deux au Latran; Pascal dans le palais extérieur, Théodore dans le palais intérieur où se trouvaient les appartements pontificaux. Pareille situation faisait toucher du doigt le grave inconvénient du procédé de l'élection épiscopale par le peuple. Heureusement des esprits plus mûrs intervinrent et proposèrent un troisième candidat, Syrien d'origine, Romain par ses fonctions, ordonné prêtre et attaché au « titre » de Sainte-Suzanne où il montrait un grand zèle. Il fut proclamé et de ses deux rivaux l'un, Théodore, se soumit; l'autre, Pascal, fit appel à l'exarque de Ravenne à qui il promit une forte somme. L'exarque ne put que constater l'accord de tous sur le nom et le droit de Serge Ier, mais exigea les cent livres d'or pro- ! mises par Pascal, et Serge n'eut d'autre ressource : que de les payer en vendant une partie du trésor de Saint-Pierre. A cette condition, il put être sacré le 15 décembre 687 et, à ce prix, empêcha un schisme, de même qu'il mit fin, officiellement, au schisme d'Aquilée. Nous avons décrit son activité au point de vue monumental et au point de vue liturgique (voir Dictionn., t. m, col. 892-896; t. xm, col. 1238- 1243). Serge 1er mourut le 6 septembre 701.
Jean VI, sacré le 30 octobre 701, mort le 11 janvier 705, parait avoir eu de la souplesse; on le voit prendre sous sa protection l'exarque Théophylacte venu de Sicile à Rome, dont le peuple lui voulait faire un mauvais parti, et lui permettre de s'éloigner sain et sauf. Après avoir sauvé un Byzantin, le pape s'arrangea avec un Lombard qui s'avançait vers Rome et le décida ù regagner son duché de Bénévcnt.
Jean VII, sacré le 1" mars 705, décédé le 18 octobre 707, d'origine grecque, ami des arts et dont le souvenir est inséparable de celui de Sainte-Marie- Antique (voir Dictionn., t. v, col. 2012. 2014, 2017, fig. 4582-4583; t. xm, col. 1243-1244, tîg. 9680, 9681). Il réussit à se faire restituer par le roi des Lombards, Aripert II, le patrimoine des Alpes Cottiennnes I dans la région de Gênes; l'acte de restitution était écrit en lettres d'or.
Sisinnius, du 18 janvier au 7 février 708; son souvenir s'est conservé par l'ordre qu'il donna de cuire
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des briques pour procéder aux réparations nécessaires à l'enceinte de Rome.
Constantin Ier,- 25 mars 708 au 9 avril 715, eut un pontificat agité, fit le voyage de Constantinople et de Nicomédie où il rencontra le basileus Justinien II, auquel succéda une période d'anarchie qui eut son contre-coup en Italie, à Ravenne. On put craindre de voir renaître le schisme à peine éteint, mais l'archevêque, rentré d'exil, fit sa paix avec le pape.
A partir du pontificat de Grégoire II, nous renvoyons au travail donné dans le Diclionn., t. xm, col. 1245-1341.
XC. La politique pontificale et la dynastie carolingienne. — Le roi des Lombards, Aistulf, devenu maître de Ravenne poursuivit son grand dessein qui ne tendait à rien moins qu'à la soumission de Rome, réalisée sous la forme d'une contribution financière, s'élevant à un sou d'or par tête, et à l'établissement de la juridiction lombarde. Quoique ces exigences parussent exorbitantes au pape Etienne II, nouvellement élu, il se flatta de retirer quelques avantages d'une négociation directe qu'il confia à son frère Paul, alors diacre et depuis pape, et au primicier des notaires Ambroise; ceux-ci conclurent avec Aistulf une paix de quarante années (752). Avant même que l'année fut écoulée, tout fut à recommencer. Une nouvelle ambassade échoua et Etienne II s'adressa au basileus Constantin V dont il sollicita le secours, sans un meilleur résultat. Le pape eut recours aux manifestations chères à la piété théâtrale des Romains, prescrivit des processions solennelles dans les basiliques de Saint-Pierre, de Saint-Paul et de Sainte-Marie-Majeure, et toujours sans succès. Les Romains sentaient la menace d'annexion lombarde planer sur ceux et s'en épouvantaient; comme il leur répugnait d'être asservis par les Allemands, le pape les libéra de cette crainte en s'adressant aux Français.
Le pontificat entretenait des relations cordiales avec la dynastie qui avait succédé aux Mérovingiens et dont le chef, Pépin le Bref (voir Dictionn., t. xiv, à ce nom) avait eu l'habileté de mettre le pape de son côté lors de l'élévation de sa famille sur le trône. Etienne II se rendit en France à Ponthion, s'entretint avec le roi des Francs et le pouvoir temporel à Rome fut transféré des basileis byzantins aux papes, investis désormais d'un pouvoir temporel. Pépin s'entremit auprès d'Aistulf, n'en obtint rien, passa les Alpes avec une armée, le battit, l'assiégea dans Pavie et lui fit renoncer à ses conquêtes (754).
A peine Pépin avait-il repassé les Alpes (755) qu'on vit Aistulf reprendre ses projets et marcher sur Rome (début 756). Deux corps lombards, venus du Nord, s'avancèrent sur la rive gauche du Tibre entre la porte Salaire et la porte d'Ostie, un troisième corps venu du Sud, s'approchait par la rive droite. Aistulf somma la ville de se rendre, ravagea la campagne romaine, pilla les églises, les catacombes, profana les reliques, vola le bétail des fermes, violenta le clergé et les fidèles; finalement donna l'assaut à Rome. Il trouva une résistance inattendue de la part des milices romaines galvanisées par l'exemple du pape et de l'ambassadeur franc, l'abbé Warhaire. Le pape adressa de nouveaux appels à Pépin qui reparut avec une armée dans l'Italie septentrionale et Aistulf leva le siège pour courir à sa rencontre.
Lombards contre Francs, la partie n'était pas égale. Aistulf fut battu, enfermé dans Pavie, obligé à payer une indemnité de guerre et à renoncer à un territoire important qui forma le noyau du pouvoir temporel des papes, établi sous le protectorat du roi des Francs. Aistulf mourut sur ces entrefaites et fut j remplacé par Didier (757). Toute cette question a j
été exposée déjà (voir Diclionn., t. xm, col. 1322-1338).
A Etienne II succéda son frère Paul Ier (756- 767) qui travailla à continuer sa politique et à en consolider les acquisitions; il put se flatter d'y réussir quand il vit le roi Didier venu à Rome en pèlerin ou peut-être en espion, car il méditait dès lors de rendre au royaume lombard ses prétentions et sa puissance passées. Tout demeura néanmoins dans le statu quo jusqu'à la mort de Paul Ier (767). Celui-ci, prévoyant des troubles possibles après sa mort, avait pris la précaution de faire jurer au duc de Népi, Théodore, dit Toto, le respect de l'ordre pontifical établi. En bon Italien, Toto, dès que le pape fut mort, viola son serment et avant les funérailles pénétra dans Rome avec ses trois frères Constantin, Passivus et Pascal. Réunis dans une maison appartenant à Toto, ils choisissent Constantin comme pape, se rendent tous quatre au Latran, y pénètrent de force et l'installent. L'intrus était laïque, on requit l'évêque de Préneste, Georges, de lui conférer l'ordination. Georges refusa, supplia, puis quand il se vit en péril, il s'exécuta et tonsura Constantin; le lendemain il le fit sous-diacre et diacre, et le dimanche suivant, flanqué des évêques d'Albano et de Porto, consacra évêque de Rome le nouveau pape à Saint-Pierre.
XCI. L'intrus Constantin. — Pendant treize mois, Constantin exerça ses fonctions, mais il lui fallut compter avec l'opposition soulevée par le primicier Christophe et son fils le secondicier Serge, qui décidèrent Grégoire, duc de Campanie, à se soulever contre l'usurpateur du pontificat. Grégoire fut vaincu et mis à mort, Christophe et Serge, réfugiés à Saint-Pierre, obtinrent la permission de se retirer au monastère du Sauveur, près de Rieti (768). Ils s'en gardèrent bien et se rendirent à Spolète où le duc Théodicius leur donna une escorte pour gagner Pavie où les deux fugitifs sollicitèrent le roi Didier d'intervenir dans cette affaire. Didier se borna à les faire reconduire à Rome par Théodicius et par le prêtre Waldipert. « Les Lombards, après une tentative infructueuse sur la Porte Saint-Pierre, allèrent se présenter à la Porte Saint-Pancrace où, grâce à des intelligences qu'ils avaient dans la place, ils eurent plus de succès; ils pénétrèrent dans la ville — c'était la première fois que les Lombards réussissaient à entrer dans Rome — et occupèrent le Janicule. Mais ils hésitèrent à pousser plus loin et donnèrent ainsi à leurs ennemis, revenus de leur surprise, le temps d'intervenir. Le duc Toto, accompagné de son frère Passivus et de deux hauts officiers de la cour papale, le secundicerius Démétrius et le chartularius Gratiosus, accourut pour chasser les envahisseurs. L'affaire débuta mal pour les Lombards, qui commencèrent à battre en retraite, mais les trahisons de Démétrius et Gratiosus, secrètement d'accord avec les assaillants, retournèrent la situation ; ils attaquèrent Toto par derrière et le mirent à mort. A cette vue, Passivus se précipita au Latran pour mettre Constantin au courant des événements. Tous deux, avec le vice-dominus Théodore, se réfugièrent dans la basilique, où, de chapelle en chapelle, leurs ennemis les poursuivirent au cours d'une chasse à l'homme sans merci. Les officiers de la milice romaine les tirèrent enfin de l'oratoire où ils avaient cherché un suprême refuge et, sous bonne garde, les mirent en lieu sûr.
« Le second acte du drame venait de se dérouler. La conclusion était proche; elle allait apparaître digne des prémisses. L'affaire se déroula en deux étapes : la nomination d'un nouveau pontife, les représailles contre les vaincus. Dès le lendemain, le prêtre Waldipert, sans même prendre conseil de son allié Serge, réunit quelques Romains dans le monas-
KO ME. TABLEAU CHRONOLOGIQUE
tère de Saint-Vitus, sur l'Esquilin, leur fit élire un certain prêtre Philippe, qui avait les sympathies du parti lombard, et qu'il conduisit à la basilique du Latran où il fut solennellement intronisé. Un grand banquet qui réunit au Palais les notabilités ecclésiastiques et militaires de Rome, termina la cérémonie. Mais tout le monde dans le camp des vainqueurs n'était pas également bien disposé à l'égard du nouveau pape. Son élection n'était pas exempte d'irrégularités et Christophe, arrivé sur ces entrefaites, se déclara catégoriquement contre lui. Ce fut le coup de grâce. Gratiosus, à la tête d'une troupe armée, marcha vers le Latran et somma Philippe d'en déguerpir. L'infortuné pontife, qui semble l'avoir été quelque peu malgré lui, ne se le fit pas dire deux fois, et, sans même esquisser de résistance, retourna paisiblement à son couvent. Le siège de saint Pierre se trouvait de nouveau vacant. Cette fois, Christophe, et lui seul, prit l'initiative. Il convoqua aux Tria Faia, sur l'ancien Forum, une assemblée générale de la population où figurèrent, côte à côte, les notabilités ecclésiastiques, les prêtres, les chefs de la milice, et civils ou militaires de toute classe, l'ensemble des citoyens romains. A l'unanimité, l'assemblée nomma pape le primicier Etienne, prêtre de Sainte-Cécile au Transtèvère, qui prit le nom d'Etienne III (768).
« L'interrègne pontifical se trouvait clos. Restait le chapitre des représailles. L'avènement du nouveau pontife donna le signal des vengeances vis-à-vis du parti vaincu. Elles furent atroces. Théodore, tiré de sa prison, eut les yeux crevés et la langue coupée. Passivus, le frère de Toto et de Constantin, eut aussi les yeux crevés, puis tous deux furent enfermés dans des monastères de Rome. Théodore dans le couvent du Clivus Scauri, sur le Célius, Passivus, dans celui de Saint-Silvestre in Capita, au Champ-de-Mars. Mourant de faim et de soif, suppliant vainement qu'on lui donnât un peu d'eau, Théodore ne tarda pas à y mourir. Waldipert, tiré de la basilique de Sainte-Marie-Majeure, où il avait cherché un refuge, eut les yeux crevés sur la place du Latran et mourut peu après dans un hôpital voisin où il avait été transporté. Le sort de Constantin fut plus terrible encore. On le traîna à travers les rues de Rome, monté sur un cheval, avec une selle de femme, un lourd poids aux pieds et c'est ainsi qu'au milieu des quolibets
et des grondements de la populace il fut conduit au monastère de Saint-Sabas sur l'Aventin. Son supplice ne faisait que commencer: Une assemblée d'évêques et de prêtres se tint dans la basilique de Latran. Constantin, tiré de son couvent, y comparut pour être solennellement dégradé. On lui enleva le pallium et les chaussures pontificales. On le réintégra ensuite dans son monastère. Il n'y resta pas longtemps. Un groupe de forcenés brisa les portes, le tira de sa cellule et lui creva les yeux. Enfin le pape Etienne III, avec l'autorisation expresse des deux rois des Francs, Charles et Carloman, qui venaient de succéder à leur père, Pépin le Bref, mort en 768, réunit un synode pour le juger. Quarante évêques d'Italie et treize évèques francs, expressément venus pour la circonstance, s'assemblèrent sous la présidence du pape dans la basilique de Latran. Constantin, aveugle et épuisé par un supplice de huit mois, fut amené en leur présence. Sommé de justifier sa conduite, il invoqua la contrainte qui lui avait été faite, puis il se jeta à terre, confessant ses fautes au milieu des sanglots et implorant la pitié de ses juges. La décision fut ajournée au lendemain. Le jour suivant, il changea de tactique et essaya de se défendre. Le seul résultat fut de provoquer dans l'assemblée un sursaut de colère. Il fut souffleté, précipité à terre et finalement expulsé de la salle. Les actes de son pontificat furent annulés et les registres, qui les mentionnaient, brûlés. Les évêques nommés par Constantin durent être consacrés de nouveau par Etienne III, et les prêtres, nommés dans des conditions analogues, allèrent méditer sur leur faute dans le silence des monastères. Enfin, pour éviter à l'avenir le retour de semblable usurpation, le synode décida qu'à l'exclusion des laïques civils ou militaires, seuls les ecclésiastiques seraient appelés, pour l'élection du pape, à composer le corps électoral proprement dit (769) l. »
XCII. Hadrien Ier. — (Voir Dictionn., t. vi, col. 1964-1967, fig. 5522).
XCIII. Léon III. — (Voir Dictionn., t. vm, col. 2538-2542, fig. 7044.) Cf. Chr. Huelsen, Osservazioni sulla biograftca di Leone III nel Liber pontipcalis, dans Rendiconti délia pontif. accad. rom. di archeol., t. i, 1923, p. 107-119.
1 L. Homo, Home médiévale, in-8°, Paris, 1934, p. 45-49.
III. TABLEAU CHRONOLOGIQUE. — On trouvera ici, en regard des années de l'ère chrétienne, les noms des papes, des empereurs, des consuls depuis l'année 67 jusqu'à l'année 546 qui marque la fin du consulat. Quelques notes accompagnent les noms des papes; elles sont empruntées au Catalogue libérien et au Liber pontiftcalis.
S. Petrus. Car. lib. : ann. xxv, mens, uno, d. ix. Fuit temporibus Tiberii Ca;saris et Gai et Tiberii Claudi et Neronis, a cous.
Minuci et Longini (p. Chr. 30) usque Nerone et Vero (55). Passus autem cum Paulo die m kal. julias cons. ss. imperante Nerone.
Lib. pont. : natione Galileus...
qui et sepultus est via Aurélia, in templum Apollinis, juxta locum ubi crucifixus est, juxta palatium Neronianum, in Vaticanum, juxta territurium Triumphalem, iij kal. jul.
Nero. L. Domitius Ahenobarbus; né le 15-12-37 ; adopté le 1-3-50 comme Nero Claudius Drusus Germanicus (Cœsar); empereur du 13-10-54 au 9- 6-68 : imp. Nero Claudius Augustus Germanicus.
Consuls ordinaires
Fonteius Capito — L. Julius Rufus
HOMK. TABLEAU C H R(> iN OLOG l < t U K
i. Linus, 67-76 (?). Cat. lib. : ann.
xn, m. mi, d. xn. Fuit temporibus Neronis, a consulatu Saturnini et Scipionis (56) usque Capitone et Rufo (67). Lib. pont. : natione Italus de regione Tusciœ...
qui et sepultus est juxta corpus Pétri in Vaticano, sub die ix kal oct.
S. Cletus ( Ynaelctus), 76-88 (?).
Cat. lib. : ann. vi, m. duo, d. x Fuit temporibus Vespasiani et Titi et initio Domitiani, a cons Vespasiano VIII et Domitiano V (77) usque Domitiano IX et Ru fo (83). Lib. pont. : natione Romanus de vico Patrici... qui etiam sepultus est juxta corpus beati Pétri in Vatica. vi kal. mai.
[Anacletus]. Cat. lib. : ann. xn, m. x, d. m. Fuit temporibus Domitiani, a cons. Domitiano X et Sabino (84) usque Domitiano XVII et Clémente (95). Lib.
pont. : natione Grsecus de Athenis... sepultus juxta corpus beat) Pétri, ni id. iul.
(.iiliui. Ser. Sulpicius Galba; né le 24-12-5 av. J.- C. ; empereur du 9-6-68 au 15-1-69 : Ser. Sulpicius Galba Cœsar Aug.
< M h<>. M. Salvius Otho; né le 28-4-32; empereur du 15-1-69 au 25-4-69 : imp.
M. Otho Cœsar Augustus.
Vitellius. A. Vitellius; né le 24-9-15; empereur du 3-1-69 au 21-12-69 : imp.
A. Vitellius Augustus Germanicus.
Vespasianus. T. FI. Vespasianus; né le 17-11-9; empereur du 1-7-69 au 24-6-79 : imp. Cœsar Vespasianus Augustus.
Galerius Trachalus Turpilianus Titus Catius Silius Italicus.
S. Sulp. Galba Cœs. Aug. II.
T. Vinius Ruflnus.
Titus. T. Flav. Vespasianus; Cœsar 69; né le 30- 12-39; empereur du 24- 6-79 au 13-9-81 : imp.
Tit. Cœs. Vesp. Aug.
Imp. Cœs. Vespasianus Aug. II. —
Titus Cses. Aug. f. Vespasianus.
Imp. Cœs. Vespasianus Aug. III.
— M. Cocceius Nerva.
Imp. Cœs. Vespasianus Aug. I III.
— Titus Cœs. Aug. f. Vespasian. II.
Cœs. Aug. f. Domitianus II. — L. Valerius Catullus Messalinus.
Imp. Cœs. Vespas. Aug. V (jusqu'au 13 janv.). — Titus Cœs.
Aug. f. Vespas. III.
Imp. Cœs. Vespas. VI. — Titus Cœs. Aug. f. Vespas. 1 1 1 1 (jusqu'au 30 avr.).
Imp. Cœs. Vespas. Aug. VII. — Titus Cœs. Aug. f. Vespas. V (jusqu'au 30 avr.).
Imp. Cœs. Vespas. Aug. VIII. —
Titus Cœs. Aug. f. Vespas. VI
(jusqu'au 12 janv.).