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Diogènes commandait la garnison. Celui-ci refusa d'imiter les défenseurs de Rome et demanda une trêve à l'expiration de laquelle la ville se rendrait si elle n'avait pas été secourue. Ce fut ce qui arriva.
Pendant le siège de Rome, Totila établit une portion de son armée sur la rive du Tibre, près de la voie de Porto, à 8 milles de Rome, au lieudit « le champ des Merles » l. Ce fut là qu'on lui amena Cerbonius, évêque de Populonium, accusé d'avoir caché quelques soldats byzantins fugitifs afin de les soustraire à la mort. C'était là, au jugement de Totila, crime de haute trahison, qu'il voulut punir de façon exemplaire et il fit annoncer dans Rome que l'évêque serait exposé à un ours en présence du roi. Ce qui eut lieu, mais l'animal s'approcha du martyr et se mit à lécher ses pieds. La foule, les officiers réclamèrent la grâce qui fut accordée et saint Grégoire le Grand atteste avoir connu des témoins encore vivants : Ursus... lambere episcopi pedes cœpit... Cui rei hi qui lune prœsentes fuerunt, adhuc noimulli supersunt eamque cum omni illic populo se vidisse lestantur 2.
Totila laissa parmi la noblesse et le peuple de Rome le souvenir odieux d'un tyran. Saint Grégoire le Grand en a recueilli les témoignages encore récents et toutes les fois qu'il rappelle son nom et son souvenir, c'est dans des circonstances fâcheuses pour sa mémoire ; il le nomme perfidus Totila et le montre crudelilatis immanissimœ vesania succensus ou bien lui réserve un rôle passablement ridicule lors d'une visite au Mont-Cassin où il cherche à tromper l'abbé Benoît sur son identité. Il donne à un de ses écuyers les insignes de la royauté et demeure lui-même confondu parmi ses officiers. Naturellement, saint Benoît n'est pas dupe et Totila, le vrai, ainsi démasqué, tombe à genoux, demande pardon et se fait admonester. Le saint lui annonce un règne de neuf années et la mort pour l'année suivante. Comme son élection à la royauté nous reporte à l'année 541, que son expédition en Lucanie est de 547, son occupation de Rome du commencement de 549, on voit que sa défaite et sa mort à Taginae, en 552, nous amènent bien près de ce règne de dix années annoncé par saint Benoît.
LXXVIII. Narsès maître de Rome. — « Depuis 550 Rome était retombée sous la domination gothique, mais Justinien, avec la ténacité qu'il mettait en toutes choses, n'avait pas renoncé à reconquérir l'Italie. A Rome même, la population, à la fois par sentiment national romain et par orthodoxie catholique, ne cessait de souhaiter une restauration byzantine. L'absence fle Totila, parti en 550 pour reconquérir la Sicile, la Corse et la Sardaigne, ne pouvait que favoriser les desseins impériaux. Narsès, un des meilleurs généraux de Justinien, réunit en Dalmatie une armée considérable, débarqua en Italie et marcha sur Ravenne. Totila, après avoir remis au Sénat l'administration de Rome, s'avança contre lui; il fut battu et tué à la bataille de Taginae au pied de l'Apennin, entre Pérouse et Ancône (552). Tandis que les débris de l'armée gothique proclamaient un nouveau roi, Téias, Narsès se présenta devant Rome. La garnison gothique allait souffrir à son tour de la situation désavantageuse, qui, au cours des sièges précédents, avait été celle des Byzantins. Trop peu nombreuse pour tenir efficacement la totalité de
l'enceinte, elle s'était concentrée dans le réduit formé sur la rive droite du Tibre par le Mausolée d'Hadrien et dont Totila avait renforcé les défenses. Plusieurs corps d'armée, sous les ordres respectifs de Narsès, Jean et de l'Hérule Philemuth, attaquèrent simultanément la ville. Ce fut un des chefs de légions, Dagisthaeus, qui eut l'honneur d'emporter la décision. A la tête d'un corps de troupes, il escalada l'enceinte sur un point non gardé — cette fois encore apparut en pleine lumière le vice chronique du système défensif d'Aurélien — et, pénétrant à l'intérieur de la ville, alla ouvrir les portes à ses compagnons d'armes. Les restes des troupes gothiques se retirèrent, partie dans le mausolée d'Hadrien, partie à Portus (Porto) où ils ne tardèrent pas à capituler (552). Narsès marcha ensuite vers la Campanie où Téias avait organisé la résistance suprême. Le roi goth, battu au mont Lactarius, dans la plaine du Vésuve, périt au cours du combat (mars 553) et les survivants de l'armée gothique obtinrent du vainqueur, par la suite, la permission de quitter l'Italie. Tout n'était pas fini. 70 000 Alamans, accourus à l'appel des Goths, envahirent l'Italie (553). Rome se trouva de nouveau en grand péril. Ce fut encore Narsès qui sauva la situation. Il réussit tout d'abord à détourner l'invasion sur l'Italie du Sud, puis écrasa les envahisseurs à la grande bataille du Vulturne (554). Il rentra à Rome en triomphe. Le Sénat et la population romaine acclamaient dans sa personne le programme pour lequel ils avaient combattu depuis la destruction de l'empire d'Occident : la restauration impériale et le triomphe de l'orthodoxie catholique 3. »
LXXIX. Le pontificat de Silvèke. — Pendant la succession de ces événements, la crise militaire et politique avait été accompagnée dans Rome d'une crise religieuse dont nous devons faire maintenant le récit sommaire.
Lorsque Théodat apprit la mort du pape Agapit il pressa l'élection du successeur et quelque diligence qu'il pût faire, le diacre Vigile, en arrivant à Rome, trouva le siège apostolique occupé par le pape Silvère. Celui-ci était fils du. pape Hormisdas dont il composa l'épitaphe qui nous a été conservée (voir Diclionn., t. xm, col. 1215) où il n'avait eu qu'à rendre justice à ses mérites et à ses belles actions dont le souvenir survivait parmi la population romaine. L'ingérence de Théodat dans l'élection n'était pas faite pour plaire au clergé romain ; les prêtres entre autres refusèrent leur signature au décret d'élection rédigé suivant les formes usuelles, mais le roi goth n'en réussit pas moins à faire acclamer son protégé qui reçut l'ordination et fut mis en possession du Latran et des églises de Rome. L'opposition se laissa entamer et, finalement, tous signèrent le décret et Silvère put voir disparaître Théodat et s'éloigner de Rome Vitigès avec l'espoir que son autorité s'en trouvait raffermie. Il ne tarda pas à être détrompé 4.
Pendant que Bélisaire mettait les murailles de Rome en état de soutenir l'assaut prévu de Vitigès, le patrice byzantin résidait sur le Pincius et le pape Silvère au Latran, à l'autre extrémité de la ville, près de la porte Asinaria. On l'accusa d'avoir voulu livrer cette porte aux assiégeants. A cet effet, d'habiles faussaires fabriquèrent une lettre qu'il était censé
1 S. Grégoire, Dialogi, 1. III, c. xi : ad loeum qui ab octavo huius urbis milliario Merulis dicilur; il y existe encore un domaine appelé Campo di Merlo et on lit dans la notice du pape Adéodat au Liber pontificalis, t. i, p. 346 : Hic ecclesiam beati Pétri, qui est via Portuense juxta ponte Meruli, restauravit. Cf. A. Pellegrine, La basilica di S, Pietro in Campo di Merlo, Roma, 1860; De Rossi, dans Bull, di arch. crist., 1870, p. 107; Liber pontificalis, t. i, p. 347. — ' S. Grégoire, Dialogi, 1. III, c. xi, P. L., t. lxxvii, col. 237.
— 3 L. Homo, Rome médiévale, 1934, p. 25-26. — 4 Sur les événements du pontificat de Silvère, cf. Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 291-293; Liberatus, Breviarium, xxn; Procope, De bello Gothico, 1. I, c. xxv; Anecdota, i; Comte Marcellin, Chronicon, ad ann. 537; Fr. Martroye, L'Occident à l'époque byzantine, Goths et Vandales, in-8», Paris, 1904, p. 335-338; P. Batifîol, Justinien et le siège apostolique, p. 231-232; L. Duchesne, L'Église au VI' siècle, in-8°, Paris, 1925, p. 151-154.
ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE
avoir écrite au roi des Goths, puis on intercepta ce document supposé et dès lors on eut en mains une pièce à conviction contre le malheureux pape. Il semble que Bélisaire ait hésité à tremper dans cette intrigue et qu'il ait même suggéré à Silvère un moyen de s'en tirer, en faisant lui-même à l'impératrice Théodora les concessions que celle-ci attendait de son candidat Vigile dont Silvère avait prévenu l'élection. Mais pour se prêter aux désirs de Théodora, il eût fallu étouffer la voix de sa conscience. C'est à quoi Silvère ne se résolut point. Il se souvint qu'il était le gardien de l'orthodoxie, et il trouva sans doute dans le souvenir de son illustre père, un encouragement à maintenir fermement la foi traditionnelle contre les machinations théologiques des Grecs. Bien convaincu qu'en refusant il courait au-devant du danger, il refusa énergiquement. Toutefois pour démentir les bruits de trahison qui commençaient à circuler, il se retira sur l'Aventin, auprès de l'église Sainte-Sabine, c'est-à-dire en un lieu où il ne pouvait évidemment rien entreprendre contre la porte Asinaria.
« C'est là qu'on l'envoya chercher pour comparaître devant le représentant de l'empereur. Malgré les craintes de .son entourage, qui l'exhortait, non sans raison, à ne pas se fier aux serments des Grecs, il se rendit au Pincius. A cette première entrevue, aucune violence ne fut tentée. Bélisaire hésitait, au moment de commettre une iniquité si flagrante. Peu de jours après, mandé de nouveau, Silvère descendit les pentes de l'Aventin, agité par de sinistres pressentiments et recommandant sa cause à Dieu. Sa suite était nombreuse : Vigile, entre autres, l'accompagnait. Le cortège pénétra dans la domus Pinciana, habitée jadis par l'illustre famille des Anicii Probi. La salle principale était, suivant l'usage, divisée en plusieurs compartiments par de grandes tentures. Les gens de Bélisaire retinrent les clercs romains au premier et au second compartiment, et ne laissèrent personne pénétrer jusqu'au fond du palais, si ce n'est Silvère et Vigile.
« Que se passa-t-il entre le pape et le général byzantin. On l'ignore. Ce qui est certain c'est que deux sousdiacres, Jean et Xystus, qui étaient du complot, furent bientôt mandés à l'intérieur. Ils savaient sans doute ce qu'ils avaient à faire. Jean s'approcha du pape, lui enleva son pallium, et l'entraînant à l'écart, il lui jeta sur les épaules un habit de moine. Xystus se chargea d'annoncer l'événement aux clercs restés dans l'antichambre : « Le seigneur pape, leur dit-il, est déposé et fait moine. » Épouvantés, les clercs s'enfuirent et se dispersèrent.
>< On était au milieu du mois de mars. Peu de jours après, Bélisaire convoqua le clergé et lui enjoignit de procéder à une nouvelle élection. Quelques-uns résistèrent ou firent des objections : mais le plus grand nombre céda. Le 29 mars 537, Vigile fut ordonné pape ». »
Quant à Silvère, il fut exilé à Patare, en Lycie, puis ramené à Rome d'où Vigile le déporta dans l'île Palmaria, où il mourut dans le dénûment.
LXXX. Le pontificat de Vigile. — Vigile était romain de naissance, issu de famille sénatoriale et consulaire. Il avait pensé succéder à Boniface II, puis à Agapit, cette fois il était arrivé à ses fins. Ayant
1 L. Duchesne, Vigile et Pelage, dans Revue des questions historiques, t. xxxvi, 1884, p. 375-376. — ' Liber pontificalis, édit. I.. Duchesne, t. I, p. 291-293. — 3 Liberatus, Breviarium, c. xxn. — i L. Duchesne, Vigile et Pelage, p. 373; L'Église au VI* siècle, p. 176-177. — s Liberatus, Breinarium, c. xxu; Victor de Tonnenna, Chronicon, ad ann. 542; Facundus, Adversus Mocianum, dans P. L., t. lxvii, col. 861 ; Pelage, dans un traité inédit cité par L. Duchesne, L'Église au
compris de bonne heure que le royaume ostrogoth s'acheminait vers sa fin, il s'était tourné vers Constantinople et s'y était fait nommer apocrisiaire, c'est-à-dire nonce, bien déterminé à y nouer à toutes fins des relations utiles. Il avait vu arriver le pape Agapit, avait assisté à la déconfiture du patriarche Anthime et du parti monophysite, puis à la mort soudaine du pape qui parut tout d'abord ne modifier en rien la situation triomphante du patriarche Menas et des clercs romains. Pendant que ceux-ci demeuraient à Constantinople, l'apocrisiaire Vigile ramenait à Rome le corps du pape défunt et y trouvait son successeur Silvère à qui on vient de dire comment il succéda lui-même.
Pendant son séjour à Constantinople, l'apocrisiaire avait su gagner les bonnes grâces de l'impératrice Théodora qui exerçait une influence puissante sur la volonté de son mari. Si elle avait senti la nécessité de subir les exigences du pape Agapit, elle entendait bien tirer tout le parti possible de sa brusque disparition en favorisant le parti monophysite décidé à relever la tête. Dans ce but elle comptait utiliser les dispositions de Vigile qu'elle chargea au moment de son départ de porter à Bélisaire l'ordre impératif de déposer Silvère 2. Quelles promesses avait pu lui faire Théodora? Liberatus, qui ne l'aime nullement, accuse Vigile d'avoir promis la condamnation du concile de Chalcédoine en échange du pontificat et sur la promesse d'une grosse somme d'argent; mais Liberatus écrit trente ans environ après les faits qu'il raconte et son récit est si rempli d'erreurs 3 qu'on n'en peut rien retenir. Une accusation plus grave semblerait être celle d'avoir envoyé à Sévère d'Antioche, à Anthime et à Théodose, chefs du monophysisme, une lettre secrète dans laquelle Vigile « leur manifestait son entière conformité de vues, et condamnait les principaux articles du dogme orthodoxe 4. » Mais cette lettre n'est-elle pas apocryphe? Elle se lit, il est vrai, dans l'ouvrage de Liberatus et encore dans la chronique de Victor de Tonnenna, dans un traité de Facundus d'Hermiane et son existence est attestée par le diacre Pelage 6. L. Duchesne a montré que, si cette lettre est authentique, elle date des premiers temps du pontificat de Vigile et est antérieure à l'Édit contre les Trois Chapitres. Avec lui on remarquera que les concessions qu'elle fait sont non seulement contraires aux déclarations publiques de Vigile, mais dépassent de beaucoup celles que Justinien entendait faire aux monophysites. Ou bien elle a été fabriquée de toutes pièces, ou bien elle a été écrite par d'autres que Vigile qui aurait été invité à la signer et s'y serait refusé 6.
Une fois élevé au souverain pontificat, Vigile sentit sinon le poids des engagements pris, du moins l'entrave des compromissions auxquelles il souhaitait se dérober. La religion et la politique ne sont pas choses toujours si étroitement conjointes qu'on puisse les faire marcher de pair et, à Rome, les esprits étaient si bien habitués depuis près d'un siècle à voir les papes soutenir et défendre contre les empereurs grecs quels qu'ils fussent la doctrine de saint Léon et du concile de Chalcédoine qu'on n'y était pas préparé, ni disposé à accorder à Justinien un changement de direction dans les affaires spirituelles. Toutes les Églises d'Occident partageaient cette manière de voir;
VI* siècle, p. 177. — " L. Bréhier, La politique religieuse de Justinien, dans A. Fliche et V. Martin, Hist. de l'Église, t. IV, p. 458; L. Duchesne, op. cit., p. 177-178, remarque que tous les auteurs qui ont transcrit cette lettre, y compris Pelage, sont des ennemis de Vigile, qui dans ses lettres publiques reconnaît expressément l'autorité des quatre conciles œcuméniques et jette l'anathème à Sévère, à Zooras, à Anthime et à Théodose (Vigilii epistoliv, dans P. L., t. lxix, col. 22).
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ceci lui donnait de bonnes raisons de réfléchir et de patienter. D'ailleurs Justinien ne le pressait pas et l'apocrisiaire Pelage l'entretenait dans ce sentiment, nonobstant les instances de Théodora et du parti monophysite, et un historien qui n'a rien dissimulé des faiblesses de Vigile avant son pontificat a pu écrire "qu' « en dépit des intrigues de l'impératrice et du parti monophysite, l'Église romaine n'eut point à payer, par un désastre spirituel, les frais de l'ambition de Vigile. Celui-ci parvint même à manœuvrer si bien, qu'il put, sans se brouiller avec Théodora, envoyer à Justinien et au patriarche Menas des lettres d'une orthodoxie absolue, où il adhérait à toutes les condamnations prononcées contre les adversaires du concile de Chalcédoine ' ».
Après la levée du siège de Rome (mars 538), Vitigès avait regagné Ravenne et la double activité de Vigile et de Rélisaire avait ramené un certain lustre sur la ville. Le pape réparait les dévastations commises dans la campagne romaine et les cimetières, le patrice faisait des fondations charitables et des présents magnifiques; l'un et l'autre se trouvèrent rapprochés dans une cérémonie réparatrice. Après la capitulation de Ravenne, Bélisaire ramena à Rome le roi Vitigès prisonnier, avec toute sa famille, et Vigile le reçut dans la basilique de Saint- Pierre.
Un triomphe dans une basilique pouvait sembler chose inconcevable, mais on était au temps des surprises. « Le 6 avril 544, le sous-diacre Arator offrit au pape, dans le presbijterium de Saint-Pierre, sa traduction des Actes des apôtres, en distiques latins. En ces tristes temps, l'œuvre parut merveilleuse. L'auteur, du reste, n'était pas un clerc ordinaire; issu d'une famille noble de Ligurie, il avait parcouru la carrière des honneurs sous le règne de Théodoric et avait obtenu le titre de Cornes domesticorum. Son poème qui n'est pas plus mauvais que ceux des autres versificateurs du vie sièele, fut lu par l'auteur lui-même, et en grand appareil dans la basilique de Saint-Pierre-ès-liens, sur l'Esquilin. Ce qui restait de romains lettrés se firent fête de l'applaudir 2. »
Le pape Vigile allait avoir de plus absorbantes occupations. Le 22 novembre 545, pendant la célébration de la messe stationale dans la basilique de Sainte- Cécile, le pape reçut l'ordre de s'embarquer sur le champ pour Constantinople; il obéit si promptement que ce fut sur le pont du bateau qui l'emportait qu'il donna au peuple sa bénédiction. On devine facilement au milieu de quel émoi, car les larmes et les injures, pis que cela, les projectiles, signalaient ce départ mystérieux; en arrivant à Porto le pape monta sur un navire en partance pour Syracuse. Le Liber pontiftcalis ne voit dans tout ceci qu'un coup monté par Théodora, ce qui est peu exact; toute la responsabilité de cet enlèvement retombait sur Justinien lui-même qui « désirait avoir le pape sous sa main, pour s'en faire appuyer dans la campagne qu'il venait d'engager à propos des Trois Chapitres 3 ». On ne s'attend pas, espérons-le, à trouver ici un récit de cette querelle théologique qu'on trouvera ailleurs 4, Disons seulement que l'apocrisiaire Pelage ayant quitté Constantinople pour rentrer à Rome (543), Justinien tomba sous l'influence presque exclusive de Théodore
1 L. Duchesne, Vigile et Pelage, dans op. cit., p. 377-378; Jaffé, Reg. pontij. roman., n. 910, 911 ; P. L., t. lxix, col. 21, 25. Quant à la profession de foi sans nom d'auteur que J.-B. Pitra, Spicil. Solesm., t. iv, p. xu, attribue gratuitement à Vigile, et qui se termine par la phrase : Quicumque autem aliud senserit, crediderit, prœdicaveril, hune anathematizat sancta et universatis Ecclesia Dei, elle n'est pas de Vigile et se retrouve dans les lettres du pape Pelage Ier, dans
Askidas, archevêque (non résident) de Césarée, placé lui-même sous l'influence de Théodora. Askidas persuada l'empereur de condamner les ouvrages nestoriens de Théodore de Mopsueste, de Théodoret de Cyr et d'Ibas d'Édesse. D'où un édit, qui condamnait leurs écrits dans des xsçâXoaa (chapitres) et qui épargnait, disait-on, l'autorité du concile de Chalcédoine.
La précipitation apportée à l'enlèvement du pape paraîtrait devoir s'expliquer par l'impatience de Justinien à faire approuver son édit par les plus hautes autorités. Le patriarche Menas signa le premier, avec la promesse qu'en cas d'opposition du pape, il pourrait retirer sa signature. Les évêques orientaux signèrent par la contrainte, ceux d'Italie et d'Afrique s'y refusèrent absolument et le pape Vigile traîna en longueur; on s'expliquerait ainsi l'enlèvement du 22 novembre et le départ brusqué. Mais une fois arrivé à Syracuse, tout fut arrêté et Vigile y fit un séjour de près de dix mois. Il utilisa ce retard pour venir en aide à l'Église et au peuple de Rome par l'envoi d'un ravitaillement de blé de Sicile; mais la flottille arrivée à Porto fut raflée par l'armée de Totila. Ceux que le pape destinait à gouverner l'Église en son absence n'eurent pas un meilleur sort et ce soin échut au diacre Pelage qui s'en tira avec honneur.
Pendant ce temps Vigile avait tout le loisir de s'entendre avec les évêques occidentaux, unanimes à l'encourager à la résistance. A Carthage, le diacre Ferrand déclarait que la condamnation des Trois Chapitres ne tendait à rien moins qu'à l'abandon des conciles œcuméniques; les évêques de Sardaigne ne se montraient pas moins fermes, l'évêque de Milan, Datius, de même, et le patriarche d'Alexandrie, Zoïle, déclarait rétracter son adhésion. Nanti de semblables déclarations, Vigile se flatta de résister au courant de l'épiscopat oriental et quand Justinien se fit trop pressant il consentit à partir. On le trouva à Patras, le 14 octobre 546, d'où il continua son voyage par terre et, de Thessalonique, écrivit au patriarche Menas qui se demanda ce que lui réservaient les événements et sentit passer le vent de la disgrâce. Menas sut décider Justinien à écrire au pape pour lui recommander la paix. Le moment était mal choisi. Vigile hautement réconforté par les témoignages de l'épiscopat occidental répondit au patriarche Menas 6 qu'il recevrait du pape le même traitement qu'il avait reçu de l'apocrisiaire Pelage et de l'évêque Datius de Milan, à moins qu'il ne revînt sur son adhésion à l'édit impérial. En même temps, Vigile dépêchait quelques envoyés à Justinien pour le prier de retirer ce fâcheux édit et n'obtint rien.
Le 25 janvier 547, Justinien vint à la rencontre de Vigile, le reçut magnifiquement, lui annonça la reprise de Rome par Totila et le logea dans le palais des apocrisiaires romains. « Il y avait déjà une sorte de tradition à Constantinople sur les honneurs à rendre au pape. Jean Ier y était venu en 525 ; Agapit en 536, tous deux envoyés en ambassade par les rois goths. Mais ce n'était pas à ces fonctions extraordinaires, c'était à leur caractère de successeurs de saint Pierre que s'adressait l'accueil empressé et respectueux qui leur avait été fait. En ce temps-là, malgré certains intervalles de schisme, malgré certains conflits de juridiction, l'Église romaine était encore
P. L., t. lxix, col. 407 (le commencement) et col. 399 (la fin). C'est donc la fides non de Vigile mais de Pelage dans son état primitif et intégral qu'on lit dans le Spicil. Solesm, — ' L. Duchesne, Vigile et Pelage, dans op. cit., p. 379. — 3 L. Duchesne, ibid., p. 382. — 4 Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. in, lre part. — 6 Réponse connue par des résumés partiels et des fragments, dans Facundus, Adv. Mocianum, 1. IV, c. m, P. L., t. lxvii, col. 862.
ROMK. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE
considérée en Orient * comme l'Église principale, souveraine, centre et foyer de l'unité chrétienne. Le pape était le chef de l'Église, l'autorité religieuse la plus élevée, la seule dont les décrets pussent décider définitivement une controverse de foi ou de discipline. Le prestige de ses hautes fonctions était encore accru par la majesté de la vieille Rome et de ses grands sanctuaires apostoliques; l'éloignement même y ajoutait quelque chose. Aussi les anciens papes s'étaient-ils abstenus de quitter ce théâtre imposant. Jamais on ne les avait vu assister aux conciles œcuméniques. Si quelques-uns d'entre eux, au vie siècle et plus tard, se présentèrent à la cour, ce ne fut jamais de leur plein gré. En cela ils avaient bien raison. Car, si leur prépondérance religieuse était assez marquée pour contrebalancer et dominer l'autorité des patriarches d'Orient, leur situation était moins forte en face du chef de l'empire. Depuis surtout que celui-ci avait mis hardiment la main, non seulement dans les questions mixtes, mais encore dans les querelles de dogme pur, des conflits pouvaient éclater à chaque instant, et des conflits dont on n'était pas sûr de sortir sans y laisser quelque chose de sa considération. Vigile en fit bientôt la dure expérience 2. »
Une première déception pour lui fut le refus de Menas de retirer, suivant sa promesse, sa signature. Vigile l'excommunia avec ses partisans; Menas fit effacer le nom du pape des diptyques; cela fait, ils se réconcilièrent (29 juin 547) et le temps passa pendant lequel Vigile se mit à concevoir des doutes sur l'orthodoxie de Théodore de Mopsueste, de Théodoret et d'Ibas que lui lisaient et commentaient les théologiens grecs que ne pouvaient efficacement contredire les clercs latins de l'entourage du pape. Ainsi isolé ou mal entouré dans une situation très délicate, Vigile s'entendait dire et expliquer comment il était possible de condamner les Trois Chapitres sans toucher au concile de Chalcédoine, et il se familiarisait avec cette pensée. Ce serait, a-t-on cru, à ce moment qu'il aurait remis à Justinien et à Théodora des cédules secrètes, qui furent lues plus tard au Ve concile œcuménique, dans lesquelles, tout en restant fidèle au symbole de Chalcédoine, il promettait de condamner les Trois Chapitres 3.
Justinien pensait déjà avoir partie gagnée, mais n'obtint rien de plus; toutes les instances furent inutiles, la volonté du pape qu'on lui soumît les pièces du litige, c'est-à-dire les Trois Chapitres, fut inflexible. Ni les menaces de faire revivre les choses du passé, ni la perspective de violences à exercer contre sa personne ne le troublèrent un seul instant et on l'entendit dire dans une assemblée solennelle : « Je proteste que si vous me tenez captif, vous n'avez pas pour cela enchaîné l'apôtre Pierre. » Justinien consentait à laisser au pape les honneurs d'avoir réconcilié
l'Orient et l'Occident à condition que son jugement ne serait pas en contradiction avec l'édit impérial. On réunit non un concile, mais deux conférences de soixante-dix évêques sous la présidence du pape. Lorsqu'on eut achevé l'examen des livres incriminés, Facundus d'Hermiane dont la compétence prouvée par son traité : Pro defensione Trium Capitulorum, était indiscutable, « demanda résolument à l'assemblée si elle ne croyait pas que la condamnation projetée compromît l'autorité du concile de Chalcédoine ». Vigile vit l'effarement se peindre sur les visages des prélats, il interrompit Facundus, mit fin au débat et pria chacun des évêques présents de donner son opinion par écrit. Le magister officiorum accorda à ceux-ci un délai de sept jours, dont deux fériés, pour rédiger leur réponse sous la dictée des émissaires de l'empereur 4.
Lorsque le pape fut en possession de toutes ces réponses, il put rédiger sa sentence qui a conservé le nom de Judicatum de Vigile, adressé le samedi saint 1 1 avril 548 6 au patriarche Menas. Cette pièce n'est connue que par fragments cités dans une lettre de Justinien et dans un acte postérieur de Vigile, le Constitutum. Le parti monophysite triompha, faisant valoir que le pape condamnait les Trois Chapitres, mais cette condamnation était tempérée par « des réserves catégoriques sur l'autorité du concile de Chalcédoine 8 ; elles étaient même si claires et si précises que nul monophysite n'aurait pu les signer, sans faire ainsi une abjuration complète. Aussi personne d'entre eux ne fit-il mine de se rallier à l'orthodoxie. Askidas et Justinien avaient en somme fait buisson creux, après avoir bien troublé l'Église et bien tourmenté le malheureux pape ' ».
La publication du Judicatum aggrava plutôt qu'elle n'améliora la situation religieuse et la mort de Théodora (29 juin 548) ne changea pas les dispositions des évêques ses protégés; cette circonstance était de nature à les aggraver *. Ce ne fut pas seulement l'épiscopat d'Orient qui manifesta son mécontentement, celui d'Occident s'engagea dans une vigoureuse opposition. L'Italie était absorbée par les calamités publiques, mais la Gaule, la Dahnatie, ITllyricum, l'Afrique s'insurgeaient contre le pape Vigile que ses propres diacres, Sébastien et Rustique, celui-ci son propre neveu, dénonçaient et abandonnaient le jour de Noël 549, au moment où il allait célébrer la messe à Sainte-Sophie. Vigile les déposa 9, mais ces sévérités effrayaient peu, on les bravait. Félix, abbé de Gillitanum en Afrique, fit le voyage de Constantinople pour y soulever un mouvement d'opposition, le pape l'excommunia "'. Benenatus, évêque de Justiniana prima dans l'Illyricum, entreprit de convaincre en synode ses confrères de l'excellence du Judicatum et ceux-ci l'excommunièrent u. Les sentences se croisent
1 Une curieuse expression de cette idée se trouve dans le propos que le diacre de Carthage, Liberatus, fait tenir à l'évoque de Patare, devant .Justinien, à propos du pape Silvère : Judieium Dei conlestattis est de tantir sedis expulsione, multos esse dicens in lioc mundo reges, et non esse uniini sicut ille papa est, super Ecclesiam mundi totius, a sua sede expulsus (c. xxn). Le Breviarium de Liberatus a été écrit en Orient et d'après des sources orientales; [cf. à son sujet : H.-C. Puech, Liberatus de Cartilage et la date de l'apparition des écrits dionysiens, dans Annuaire de l'École prai. des hautes études, se. relig., 1930]. — ■ L. Duchesne, Vigile et Pelage, p. 400-401. — ■ Sur l'authenticité de ces promesses, cf. Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. m, lre part., p. 69-72; L. Duchesne, L'Église au 17e siècle, p. 186-188. On peut lire le texte des deux cédules dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 153; elles manquent dans plusieurs manuscrits grecs et latins des actes du Ve concile. Facundus d'Hermiane les tient pour authentiques (P. L., t. lxvii, col. 860), mais il est certain
qu'elles subirent au vne siècle une interpolation puisqu'on y a inséré les mots \xiyi Èv^pYElov qui sont une expression monothélite. — ' Facundus, Pelensio, n, et AJ>'. Mociannm, dans P. L., t. i.xvn, col. 527-807; Hefele-Leclercq, Ilist. des conciles, t. m, lre partie, p. 32-33; L. Duchesne, L'Église au 17e siècle, p. 187-188; 1'. HatilTol, Justinien et le siège apostolique, p. 210-211. — 5 Vigile, Ad Rusticum et Sebastianuin, dans P. L., t. lxix, col. 45; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IX, col. 353. — 6 Lpistola clericorum Italiœ, dans P. L., t. lxix, col. 115; Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. m, p. 26; L. Duchesne, op. cit., p. 188. — r L. Duchesne, Vigile et Pelage, p. 406. - - » L. Duchesne, L' Église au il* siècle, p. 189-190. — ' Epist. clericorum ltalia\ dans P. L., t. lxix, col. 45; Victor de Tonnenna, Chronicon, ad ami. 549; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 351-359; Hefele- Leclercq, llist. des conciles, t. m, p. 33-34. — 10 Vigile a V évêque de Tours, dans P. L., t. lxix, col. 17-50; Mansi, Conc ampliss. coll., t. i\. col, 359-361. — u Victor de Tonnenna, ad ann. 549; Mansi, op. cit., t. ix, col. 540.
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et les bruits circulent. En Gaule, on raconte que le pape a abandonné saint Léon et le concile de Chalcédoine; un concile d'Orléans condamne Nestorius et Eutychès (28 octobre 549); à Arles, l'évêque Aurélien prend le parti d'envoyer un de ses clercs à Constantinople pour s'y renseigner sur place; en Afrique, l'évêque de Carthage, Reparatus, réunit son concile et excommunie le pape '. A Alexandrie et à Jérusalem, les deux patriarches retirent leurs signatures données au Judicatum.
« Devant cette opposition universelle, Vigile obtint de Justinien l'autorisation de retirer son Judicatum en lui faisant valoir que les évêques d'Occident, connaissant mal les raisons mises en avant par les théologiens grecs, avaient besoin d'être éclairés et que la convocation d'un concile œcuménique était nécessaire. Justinien se rendit à ces raisons, mais fit prêter serment au pape, sur les clous de la Passion et sur les quatre Évangiles, en présence d'évêques et de dignitaires, qu'il s'emploierait de tout son pouvoir à faire condamner les Trois Chapitres et il fut convenu qu'on ne parlerait plus de la question avant la convocation du concile 2. »
Afin de ne rien laisser au hasard, Justinien prépara ce concile en écartant le personnage de Théodore de Mopsueste. A cet effet, le 17 juin 550, un concile préparatoire s'assembla à Mopsueste afin de constater que Théodore ne figurait plus sur les diptyques depuis le le commencement du vie siècle 3. Cela fait, vint le tour de l'Afrique dont Justinien redoutait l'opposition. L'évêque de Carthage, Reparatus, le primat de Numidie, Firmus, les évêques de Byzacène, Primasius et Verecundus furent mandés à Constantinople (milieu de 551), ils s'y montrèrent intraitables sur la question religieuse, on s'en débarrassa avec des procès politiques l et on chargea un arien converti, Mocianus, de se rendre sur place pour y faire l'épiscopat plus docile aux volontés impériales 6. Les deux patriarches d'Alexandrie et de Jérusalem, Zoïle et Macaire, n'ayant voulu rien entendre, furent déposés contre tout droit (juillet 551) et remplacés 6.
La résistance des évêques occidentaux fit appréhender qu'on ne pût la vaincre en concile, et, malgré l'engagement pris d'attendre sa réunion pour raviver la querelle assoupie, Justinien publia une « Confession de foi ' » terminée par des anathèmes, qui fut affichée sous forme d'édit à la porte des églises et répandue dans tout l'empire. On y lisait que l'empereur, le patriarche et le pape sont les gardiens de l'orthodoxie et que le présent édit exposait la foi à suivre. Après un rappel des décisions des quatre conciles œcuméniques, l'empereur formulait treize anathématismes, dont les trois derniers visaient les Trois Chapitres, L'empereur se justifiait en terminant de porter atteinte aux' canons de Chalcédoine, ce qui ne pouvait rien changer à cet abus de pouvoir qui plaçait l'empereur au-dessus du concile sur les déclarations duquel il anticipait à l'instigation d'Askidas ".
Lorsque Théodore Askidas vint avec sa suite présenter cet acte au pape il trouva celui-ci très entouré et fort ému. Vigile l'adjura d'insister auprès de l'em-
1 Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 550. — ' Vigile, Epistolte, dans P. L., t. lxix, col. 60, 111-121; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 104, 363; L. Bréhier, La politique religieuse de Constantin, dans A. Fliche et V. Martin, Hist. de l'Église, t. iv, p. 466. — 3 Mansi, Conc, ampliss. coll., t. ix, col. 274-289. — ' Ch. Diehl, L'Afrique byzantine, in-8°, Paris, 1896, p. 437-449; A. Audollent, Carthage romaine, p. 557; H. Leclercq, L'Afrique chrétienne, in-12, Paris, 1904, p. 266; Procope, De bello Vandalico, 1. II, c. xxv-xxvi. — '' Ch. Diehl, op. cit., p. 442-443; Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. ni, p. 42-43. — a Liberatus, Breuiarium, c. xxiu; Mansi, op. cit., t. ix, col. 63. — ' '( (jioXoyi'o 'lo\i<tu-
pereur pour le retrait de cet édit préjugeant une question réservée au concile, l'avertit que quiconque passerait outre serait exclu de sa communion et Datius de Milan ajouta sa protestation au nom de tous les évêques de Gaule, Ligurie, Emilie, Vénétie 9. Askidas écouta la mercuriale et s'en fut, par bravade, célébrer la messe dans l'église où l'édit venait d'être affiché.
Les événements qui suivent nous sont connus par le récit du pape et celui des clercs italiens "'. « Vigile était poussé à bout. Pelage, du reste, avait trouvé le moyen de revenir auprès de lui et le soutenait de son énergie. Les prélats grecs, Menas le premier, s'en aperçurent bientôt, car désormais la porte du pape leur fut fermée et il s'abstint de mettre le pied dans leurs églises. Il fit même rédiger une sentence de déposition contre l'archevêque de Césarée, d'excommunication contre le patriarche de Constantinople et les prélats de son obédience. Cette attitude irrita vivement l'empereur. L'orage ne tarda pas à gronder autour du palais de Placidie. Bientôt le bruit courut qu'on se proposait d'enlever le pape et l'évêque de Milan. Réduits à cette extrémité, Vigile et Datius prirent le parti de s'enfuir dans l'église de Saint- Pierre du palais d'Hormisdas et de s'y mettre sous la protection de l'asile religieux. Justinien donna ordre de les en arracher. Le prêteur de police commanda une troupe armée et marcha sur la basilique. Alors se produisit une scène lamentable. Vigile venait d'apposer sa signature à la sentence déjà préparée contre les fauteurs de l'édit; une personne de confiance reçut ce document en dépôt avec mission de l'afficher à Constantinople s'il lui arrivait quelque malheur. Tout à coup la porte s'ouvre : l'arc tendu, l'épée haute, les soldats du prêteur se précipitent à travers la nef. Le pape et l'archevêque de Milan se serrent contre l'autel ; autour d'eux les clercs romains, fort émus, font néanmoins bonne contenance et cherchent à protéger les pontifes. Au commandement, les sbires s'approchent. Un à un, les clercs, les diacres romains, l'archevêque de Milan, sont arrachés de l'asile sacré. Resté le dernier, le pape se cramponne aux colonnes de l'autel. On ose porter la main sur le vicaire de saint Pierre; il est saisi par les pieds, par la barbe. Malgré son âge, Vigile, homme de haute taille et d'une grande force corporelle, résistait à l'effort de ses agresseurs. Ils tirèrent si fort que l'autel céda; les colonnes, la table sainte, tout croulait; le pape eût été écrasé si des clercs, se précipitant, n'eussent soutenu la ruine du monument. Cependant une grande foule était accourue. D'abord contenue par la frayeur, quand elle vit les soldats saisir le pape et l'autel s'écrouler sur lui, elle se mit à pousser des cris d'horreur et de colère. Épouvantés, dégoûtés, les satellites du prêteur lâchèrent leur victime et s'enfuirent avec leur chef, poursuivis par les huées de la multitude u ».
A la suite de ces scènes déplorables, Bélisaire, accompagné de trois anciens consuls, vint assurer le pape qu'il pouvait rentrer au palais de Placidie où sa liberté serait respectée; il y consentit et fut rejoint par Datius et les autres clercs. Cependant la situation devint bientôt intolérable. Il n'était sorte de
vtavo-j, dans Mansi, op. cit., t. ix, col. 537-582; cf. Hefele- Leclercq, op. cit.,t. in, p. 44-56. — " Sur les événements de cette période, voir, dans les lettres de Vigile, la Damnatio Theodosi, dans P. L., t. lxix, col. 59; l'encyclique Universo populo Dei, P. L., t. lxix, col. 69; cf. VEpistola clericorum ltalise, remise, fin 551, à des ambassadeurs francs par des clercs de Milan ou d'Aquilée, P. L., t. lxix, col. 114. — 8 Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 51; Hefele-Leclercq, Hist. des conciles, t. m, p. 57. — 10 Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 52, 60, 154. — " Mansi, op. cit., t. ix, col. 52, 60, 154; L. Duchesne, L'Église à la fin du 17e siècle, p. 198-199.
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vexations qu'on n'infligeât au pontife et à sa suite : mise au secret, menaces, calomnies, espionnage, affronts. Des notaires pontificaux consentirent à rédiger de fausses lettres de Vigile qu'on envoya en Italie '. Toute la fin de l'année se passa ainsi jusqu'à ce que (dans la nuit du 23 décembre 551) Vigile, au risque de sa vie, s'aventura sur un mur en construction, tâtant les pierres au milieu des ténèbres, et parvint à gagner le bord de la mer où une barque l'attendait qui l'emmena à Chalcédoine où il se réfugia dans la basilique de Sainte-Euphémie, là même où avait siégé le fameux concile (voir Dictionn., t. m, au mot Chalcédoine). Datius et les clercs romains ne tardèrent pas à l'y rejoindre; parmi les fugitifs se trouvait Verecundus, évêque de Junca qui, peu de jours après, mourut dans l'église.
Cette fuite était un échec grave pour Justinien qui, de nouveau, envoya Bélisaire pour raisonner le pape et l'engager au retour (22 janvier 552); très inutilement, car Vigile y posa comme condition le retrait de l'édit impérial. Au lieu de cela Justinien écrivit une lettre injurieuse qu'il n'osa signer, ni le messager qui l'apporta contresigner 2. Désormais, Vigile pouvait s'attendre aux pires violences; dans cette vue il rédigea une encyclique 3 adressée à l'Église catholique tout entière. Il y énumérait tous les sévices exercés contre lui et énonçait clairement sa foi et son attachement à la doctrine des quatre grands conciles, notamment à celui de Chalcédoine, sans mention des Trois Chapitres (5 février 552). « Après cette date, l'histoire devient un peu obscure; il est difficile d'enchaîner avec certitude les faits dont le souvenir est venu tant bien que mal jusqu'à nous. Justinien paraît avoir procédé, suivant son habitude, avec un mélange de violence et d'astuce. Il parvint à séparer le pape de son entourage; plusieurs des évêques qui l'accompagnaient furent saisis et mis au secret; ses diacres, Tullianus et Pelage, furent arrachés de force de l'asile de Sainte-Euphémie. On porta encore une fois la main sur le pape lui-même 4. Mais rien ne put ébranler sa constance, et l'on finit par reculer devant un sacrilège inutile 5. » On ne pouvait lui donner un successeur, car depuis 549 Rome était retombée sous l'autorité de Totila et se trouvait à l'abri des entreprises byzantines. Vigile se trouvait à la hauteur d'une situation tragique. II venait de réussir à rendre publique la sentence de déposition contre Askidas (datée du 14 août 551), l'excommunication de Menas et de tous les évêques de son obédience. Ce coup d'audace déconcerta Justinien qui fut le premier à conseiller la soumission aux évêques. Ils s'y résignèrent, mais à leur façon, c'est-à-dire qu'ils présentèrent au pape, à Sainte-Euphémie, une déclaration pleine de réticences, mais assez humble en somme et propre à lui donner satisfaction 6. Vigile voulut bien s'en contenter et estimant que les choses avaient été remises à peu près sur le pied où elles se trouvaient avant sa première fuite dans la basilique de Saint- Pierre in Hormisda, il consentit à regagner Constanti-
1 Voir VEpistola clericorum Italiœ, dans Mansi, op. cil., t. IX, col. 154 sq. — ' P. L., t. i.xix, col. 53-54. — 3 Mansi, op. cit., t. ix, col. 50-55, P. L., t. lxix, col. 67-68. — 4 Hefele-Leclercq, Hisl. des conciles, t. III, p. 63; Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IX, col. 57 : lia ut iniquissima prœsumptione, sub graui discrimine, abstraherentiir sanetissimi viri Pelagius et Tullianus diacones de basilica beatissimie marturis Euphonie* in Chalcedonem, ubi sanetus papa efesus est et dwersorum saccrdotum turba cnnclusa. Tune demum [per] dinersorum basilicas in civitate regia et in locis celeberrimis proposita est charta damnationis prn-jati Theodori vel excommunicationis episcoporum diversorum, huic errori consentientium. Ces paroles sont empruntées à un document, inconnu aux anciens collecteurs de conciles.
nople. Vers ce moment disparurent Menas le patriarche et Datius de Milan. Menas fut remplacé par le moine Eutychius qui remit au pape, le jour de son intronisation (6 janvier 553), une profession de foi orthodoxe signée d'Apollinaire, patriarche d'Alexandrie, de Domninos, patriarche d'Antioche, d'Élie, archevêque de Thessalonique. Le 28 janvier 553, Vigile approuvait la profession de .foi d'Eutychius et donnait son consentement à la réunion d'un concile œcuménique sous sa présidence au sujet des Trois Chapitres, servata aequitate 7 et conformément aux décisions des quatre conciles œcuméniques.
Les lettres de convocations au concile furent lancées et, sans tenir compte du désir de Vigile que la réunion se tînt en Italie ou en Sicile, Justinien imposa Constantinople et détermina que chacun des cinq patriarcats enverrait le même nombre d'évêques; ce qui assurait aux Grecs une imposante majorité 8. La Gaule et l'Espagne n'y furent pas représentées, l'Illyricum pas plus que la Dalmatie, l'Italie ne comptait plus guère que des sièges vacants et l'Afrique ne fut autorisée à députer « que ceux dont on espérait avoir raison, en les prenant par leurs intérêts personnels, ou ceux qui s'étaient déjà prononcés contre les Trois-Chapitres \ » On aboutit de cette façon à un bloc de 150 évêques grecs contre 25 évêques latins. Dans ces conditions Vigile ne voulait plus entendre parler de concile et croyait se tirer d'affaire au moyen d'une conférence entre lui et trois évêques latins d'une part et quatre prélats grecs d'autre part. Sa proposition inspira une contre-proposition suivant laquelle chaque patriarcat serait représenté à la conférence par quatre évêques, le patriarche (ou son légat) et trois autres. Ce fut au tour de Vigile de refuser w et on en revint au concile dont on avait peu de chose à attendre. Dès lors mieux valait y renoncer ainsi qu'à la condamnation des Trois-Chapitres, se rejeter dans les rangs des évêques occidentaux et sauver ainsi, en même temps que l'honneur du Saint- Siège, l'unité et la discipline de l'Église d'Occident. L'auteur de ces conseils était le diacre Pelage, on l'écouta. Vigile déclara que, de sa personne, il ne prendrait pas part au concile et ferait connaître prochainement sa sentence 11. Le 1er mai, Justinien fit savoir au pape par l'intermédiaire de Bélisaire que cette sentence ne serait pas reçue 12.
Le Ve concile œcuménique s'ouvrit le 5 mai 553 dans le secretarium de Sainte-Sophie 13, sous la présidence d'Eutychius, entouré des patriarches d'Alexandrie et d'Antioche, des représentants du patriarche de Jérusalem et de 145 métropolites ou évêques dont 6 africains. On lut un message de Justinien qui exposait les efforts de ses prédécesseurs et les siens en faveur de l'orthodoxie. La présente réunion n'avait pas d'autre but que d'en finir avec les suites de l'hérésie nestorienne et de démasquer ses derniers défenseurs en les acculant à la condamnation. Quant à Vigile, « pape très religieux de l'ancienne Rome », il avait été consulté, avait jeté l'anathème sur les Trois
qui parait être un fragment d'une collection de pièces envoyées par le pape en Occident, dans les premiers mois de 552. — ' Vigile et Pelage, p. 415. — * Insérée dans le Constitutum de Vigile, P. L., t. lxix, col. 67. — T Toû Scxafav puXaTT£(J.e'vo"J. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 187; Hefele-Leclorcq, Histoire des conciles, t. III, p. 65. — ' On ne possède plus le texte de la convocation; cf. Mansi, Conc. ampliss. coll., t. IX, col. 187; Hefele-Leclercq, op. cit., t. m, p. 65 sq. — • Vigile et Pelage, p. 417. — '• Mansi, op. ci<., t. IX, col. 64; Hefele-Leclercq, op. cit., t. m, p. 66- 67. — " Vigile et Pelage, p. 419; L. Duchesne, L'Église au VI' siècle, p. 210. — " Mansi, Conc. ampliss. coll., t. ix, col. 197. — " J. Ebersolt, Sainte-Sophie de Constantinople. étude de topographie, in-8°, Paris, 1910, p. 26.
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