VII. PARTICULARITÉS. I. La légende de
Rome au Moyen Age. -- Il y a pas mal d'orgueil dans les contes que les Romains ont entassés autour du berceau de leur ville ainsi que dans les visions où sa fin est mêlée à celle de l'univers qui doit périr avec elle. Pendant mille ans et plus, dans les écoles, dans les églises, dans les monastères de la chrétienté, on a épilogue sur ces sujets qui enflammaient les pèlerins et les poussaient en foule vers ce Mons Gaudii d'où ils saluaient Rome en s'agenouillant et en l'acclamant. A leur retour les « Romipètes » ou « Roinieus » devenaient pour leurs voisins et leurs amis au objet d'envie et une source intarissable de récils toujours avidement écoutés.
La destruction de l'unité romaine s'accomplit dans une telle confusion cl parmi de tels bouleversements que l'impression qu'elle produisit, toute profonde, toute terrible qu'elle dût être, ne trouva pas des esprits assez calmes pour la rendre durable et poétiquement féconde. Hors de l'Italie, il ne resta de Borne cl de sa puissance qu'un souvenir vague, qui dans le peuple s'éteignit bien lot presque complètement, au milieu des conditions nouvelles de la vie. Le seul témoignage de l'ancienne puissance et de l'ancienne position centrale de Borne qui se retrouvait partout, et dont l'unité ne pouvait manquer de frapper les imaginations, c'étaient ces magnifiques routes que le Moyen Age, loin de pouvoir imiter, avait bien de la peine à entretenir, et qui se rejoignaient toutes pour conduire finalement à leur point de départ. « Tout chemin mène à Rome », disait-on avec admiration, et peut-être faut-il reconnaître dans une légende répandue par toute la France, sous des formes différentes, une défiguration bien populaire du souvenir de la grande cité. Ce n'est pas, en effet, à Jules César que l'on attribue, comme le dit Huon de Bordeaux, d'avoir fait :
Los grans chemins ferrer et compasser;
plusieurs traditions veulent que ce soit à une femme qu'on doive ces créations grandioses. Le nom varie : dans tout le Nord-Est c'est Brunehaut qui est l'auteur des chemins; en Bretagne, c'est la vieille Ahès, reine de Ker-Ahès ou Carhaix (où se croisaient les principales voies romaines du pays); ailleurs, c'est une reine anonyme. Ne peut-on pas voir dans ces attributions quelque chose de comparable à ce qu'on raconte des Hindous, qui se représentaient la Compagnie des Indes comme une « vieille dame » très riche, habitant l'Angleterre et envoyant de là ses
ROME. PARTICULARITES
agents dans l'Inde? La femme qui fit construire tous les chemins serait alors Rome elle-même, naïvement conçue comme une reine douée d'une puissance et de richesses incomparables. Rappelons-nous qu'Abercius (voir Dictionn., t. i à ce nom), lui aussi, conçoit l'Église de Rome comme une reine. Quant aux autres monuments de la grandeur romaine, on avait si bien oublié leurs origines qu'on les attribuait d'ordinaire, comme on sait, aux Sarrasins, indiquant seulement par là le caractère profondément étranger à la société nouvelle qu'on leur reconnaissait instinctivement.
En Italie, il n'en fut pas tout à fait de même. Il était impossible que le souvenir du temps où Rome avait dominé le monde n'y laissât pas un peu plus de traces. Cependant là non plus il ne faut pas s'attendre à trouver des légendes vraiment populaires (sauf peut-être quelques-unes de celles qui se rattachent directement à ces monuments). Plus on étudie ce qu'on appelle la tradition, plus, en général, on la voit s'évanouir. Les événements historiques s'effacent avec une incroyable rapidité, dans les lieux mêmes où ils se sont produits avec le plus d'éclat, quand leur souvenir n'est pas fortifié par quelque appui extérieur et plus durable. Les monuments, qui sont les plus habituels de ces appuis, sont cependant plus souvent encore le point de départ de fictions purement imaginatives, qui n'ont rien à faire avec la réalité. Le passé ne se conserve dans la légende qu'au moyen de compositions poétiques contemporaines des événements et transmises, grâce à leur forme, de génération en génération; or l'état intellectuel et social des premiers temps du Moyen Age ne se prêtait nullement, en Italie, à la naissance de compositions de ce genre. En dehors de ces chants, qui dans des conditions favorables produisent les épopées nationales, le peuple (nous entendons par là tous ceux qui ne sont pas des lettrés) ne s'intéresse point au passé: les récits que les vieillards, d'après les partisans de la crédibilité de la tradition historique, font aux jeunes gens avides de les entendre, laissent d'ordinaire ceux-ci profondément indifférents et, s'ils les écoutent, ils ne les transmettent pas. En dehors de la poésie, la tradition historique ne peut exister que dans un milieu à demi savant, où l'intérêt pour le passé est entretenu par l'éducation, où l'on a l'espoir de tirer de ce passé un fruit soit moral soit politique pour le présent et l'avenir, et où l'imagination est à la fois excitée et contenue par un savoir plus ou moins solide, plus ou moins net, plus ou moins étendu.
C'est dans ce milieu que s'est formée la légende de Rome, et c'est à ce milieu qu'elle doit son caractère si souvent factice et pédantesque. Il est peu de ses productions qui aient une vraie valeur poétique et qui jettent, comme les créations de la vraie épopée, une lumière profonde sur la vie morale intime de ceux qui les ont créées. Il en est cependant qui méritent l'intérêt et quelques-unes ne sont pas dénuées de poésie et de signification. Telle est celle de la Salvalio Romœ qui existait sûrement au vu" siècle. Comment les Romains faisaient-ils pour maintenir dans l'ordre et la soumission leur immense empire, composé de tant de peuples différents? Ils y étaient, racontait-on, puissamment aidés par une « merveille », la plus étonnante en effet du monde entier. Dans le Capitole, (ou ailleurs, les récits varient), se dressaient, rangées en cercle autour de la statue de Rome, les statues de toutes les provinces sujettes, chacune portant son nom sur la poitrine. Si une de ces provinces méditait une révolte, aussitôt son effigie se détournait de la statue centrale qu'elle regardait ordinairement, et agitait une clochette : on savait dès lors où envoyer l'armée,. toujours ~prête à marcher, et les rebelles, surpris par l'arrivée foudroyante des
légions, étaient domptés avant d'avoir pu se mettre en défense. Dans d'autres versions, les statues sont remplacées par un miroir magique dans lequel on voyait se refléter ce qui se passait dans le monde entier. La « tour du miroir » fut détruite par la ruse des ennemis de Rome et la cupidité d'un empereur; on lui fit croire qu'en creusant profondément sous la tour, on y trouverait d'immenses trésors et que, si elle était bien étançonnée, elle ne courrait aucun danger; puis, une nuit on mit le feu aux étançons, la tour s'écroula, le miroir fut brisé, et avec lui périt la puissance romaine. On a étudié avec soin l'origine de cette légende, qu'on a regardée comme orientale; on a cherché, au contraire, très ingénieusement, à retrouver dans divers monuments de la ville et dans diverses croyances antiques tous les éléments qui ont contribué à la former. Que quelques-uns de ces éléments n'aient pas été étrangers à la forme particulière qu'a prise la Salvatio, on l'accordera volontiers; mais l'idée principale' se retrouve en Orient plus anciennement qu'à Rome; elle s'y retrouve, notons-le, sous la forme du miroir, et c'est sous cette forme sans doute, qu'elle arriva d'abord à Rome, sans avoir toute l'importance qu'elle devait prendre en se transformant comme on l'a vu. C'est du moins ce qui semble le plus probable en soi et ce qui paraît le plus conforme à la manière dont se sont développées les légendes romaines du Moyen Age. Elles ne sont pas proprement romaines, elles n'ont nullement le caractère de celles qui étaient nées spontanément à Rome dans l'antiquité; elles portent l'empreinte fantastique des conceptions orientales qui avaient envahi la capitale du monde, et qui, là comme en d'autres cas, paraissent bien avoir fourni au moins le germe sur lequel l'imagination occidentale a ensuite travaillé.
Cette puissance romaine si extraordinaire devait avoir eu des commencements merveilleux. Là, les chroniqueurs du Moyen Age trouvaient les fables accueillies par les historiens romains, et qu'ils répétaient en les variant quelque peu. Mais ni Romulus, ni Énée lui-même n'offraient un point d'arrêt suffisant à des esprits qui ne considéraient une histoire comme ayant un commencement que s'ils pouvaient la rattacher au livre des origines par excellence, à la Rible. On remonta donc logiquement jusqu'au déluge, et le premier fondateur de Rome ne fut autre que Noé : ce second et moins coupable Adam, le premier homme du monde où nous vivons encore, devait inaugurer l'histoire de la ville qui était destinée, après avoir imposé son joug à l'humanité, à la diriger spirituellement jusqu'à la fin du monde.
C'est dans cette idée de la mission de Rome et dans les sentiments opposés qu'elle a suscités que l'imagination du Moyen Age a trouvé son aliment le plus vivace. Pendant que les uns déplorent la chute de l'antique reine des peuples, les autres célèbrent vi renaissance comme mère des nations; Hildebert du Mans a le mérite d'avoir rendu ces deux impressions dans deux élégies latines qui comptent parmi les rares poésies de cette période, où une forme simple et élégante se joint à une inspiration sincère. La Rome des Césars, qui a persécuté les chrétiens et fait mourir Pierre et Paul, suscite les invectives les plus ardentes, mais la Rome des papes, qu'illustrent et sanctifient les tombeaux des apôtres, est l'objet de la vénération la plus exaltée. Elle en est l'objet, mais pour ainsi dire l'objet idéal : si, pleins des idées qu'éveille ce grand nom, les fidèles accourent à Rome, ils n'en rapportent trop souvent qu'une amère désillusion. Le contraste entre ce que devrait être la Rome apostolique et ce qu'est la Rome papale fait naître de toute part des satires, les unes passionnées et présageant les explosions futures, les autres railleuses, celles-ci provenant
HOMI'!. PA RTICULA RITES
de clercs qui ont eu à Rome quelque affaire personnelle et dont la bourse a été trop durement soumise au traitement exténuant de la curie :
O vos, bursœ turgidte, Romam veniatis : Ibi viyet physica bursis constipatis !
On en vient à prétendre que Romanus tire son nom de rodit manus ' :
Roma manus rodit : quas rodere non valet odit; Dantes exaudit, nil dantibus ostia claudit.
Si déchue de son antique réputation qu'elle apparaisse à ses visiteurs, Rome demeure la capitale du monde chrétien, la ville où reposent les corps des apôtres Pierre et Paul, la cité sainte par excellence. Avec Charlemagne, sa gloire laïque paraît un instant devoir égaler sa gloire religieuse. L'empire romain, dont le centre s'était transporté à Constantinople, et qui, à vrai dire, n'existait plus pour l'Occident, est restauré à Rome même, et un nouveau Constantin, ton Armant d'une part et réparant de l'autre l'œuvre de son prédécesseur, consacre l'alliance indissoluble de l'empire et de la papauté. Vain rêve, qui ne devait jamais se réaliser, qui devait halluciner tout le Moyen Age, dresser l'Italie contre l'Allemagne, et s'évanouir après un millier d'années, non sans avoir contribué à sauver l'unité du monde civilisé I Faire vivre en bon accord la papauté, investie d'un pouvoir temporel, et l'empire, qui était presque un sacerdoce, était une tâche étrangement difficile : Charlemagne lui-même semble avoir renoncé à poursuivre toutes les conséquences de la restauration de l'empire chrétien; autrement il aurait dû transporter à Rome le siège de cet empire, ce qu'il se garda bien de faire. Mais le fantôme entrevu ne cessa de hanter les esprits : les Romains du Moyen Age avaient bien plus d'ambition de voir leur cité redevenir le siège de l'empire universel, et en même temps de lui rendre son indépendance municipale, que d'en faire la capitale de l'Italie, et les Italiens eux-mêmes n'abandonnaient pas leur prétention au primato. L'empire était sacré et institué par Dieu comme la papauté; le siège de tous deux était à Rome, et la « monarchie » qui était l'idéal le plus sublime du Moyen Age ne pouvait se réaliser que par le retour de l'empereur dans sa seule résidence légitime. Avec quelle passion Dante criait à Henri VII :
V t'en i a veder la tua Roma che piange, Vedova, sola, e di notle chiama :
Cesare mio, perché non m'accompagne ?
Ainsi pensaient les Gibelins d'Italie, pour lesquels Rome prenait une importance mystérieuse et symbolique. Les Césars allemands se laissaient aussi parfois entraîner à ces grandioses visions : un ou deux songèrent, dit-on, à s'établir dans cette Rome dont ils portaient toujours le nom dans leur titre impérial; mais des motifs divers les en empêchèrent et les deux « moitiés de Dieu » ne se réunirent jamais.
La signification de Rome restait donc toujours très grande pour le Moyen-Age. Le conflit de l'ancienne Rome avec le christianisme avait été l'objet de bien des récits légendaires, mais il avait cessé, et la ville de Mars était devenue la ville du Christ. Les païens avaient déjà proclamé que ses destinées étaient unies à celles de l'humanité tout entière; le christianisme adopta cette croyance, mais, comme l'humanité devait finir, Rome finirait aussi; la prédiction de sa chute, liée à l'avènement de l'Antéchrist et aux bouleversements qui la suivraient, a fourni le thème de descriptions apocalyptiques qui ont naturellement leurs sources dans des prophéties antérieures et leur origine dans des milieux lettrés et même savants.
Ceci concerne la Rome idéale. La Rome matérielle
DICT. D'ARCH. C.HRÉT.
a donné lieu à des légendes d'un autre genre et dont on s'explique facilement la naissance. Les monuments de Rome, les uns en ruines, les autres encore entiers ou presque entiers, frappaient de stupeur les étrangers qui, surtout comme pèlerins, y accouraient en foule; ils en demandaient le sens, la destination, l'origine. On leur répondait tant bien que mal, les ciceroni débitaient les contes qui leur passaient par la tête, les pèlerins y ajoutaient leurs propres fantaisies. De là sortit avec le temps toute la littérature des Mirabilia urbis Romœ a dans lesquels des vestiges de traditions locales sont presque étouffés sous des amplifications incessamment renouvelées. L'apport des pèlerins à cette littérature a été réel mais très faible en comparaison de celui des premiers rédacteurs. Que les pèlerins par leurs questions, leur curiosité, leurs objections, aient aiguisé l'esprit des Romains et tenu leur mémoire en éveil, c'est fort probable, mais à coup sûr ils écoutaient avidement ce qu'on voulait bien leur dire beaucoup plus souvent qu'ils ne se permettaient d'intervenir eux-mêmes. La plupart des contes qu'on trouve dans la littérature en question, qui contient aussi, il ne faut pas l'oublier, beaucoup de renseignements exacts et anciens, sont d'ailleurs assez peu intéressants en eux-mêmes; ils expliquent à leur façon l'origine de certains édifices, notamment du Colisée et du Panthéon, mais ils sortent visiblement de l'invention toute pure, et nous présentent encore ce phénomène surprenant, mais incontestable, de la disparition de la tradition historique la plus élémentaire dans les conditions où elle aurait eu le plus de chance de se propager.
L'imagination s'est donnée plus libre carrière dans la description des merveilles que Rome était censée posséder ou avoir possédées. Nous avons déjà parlé de la Saluatio Romœ; quelques textes en font une œuvre de Virgile, ce savant magicien, qui devait la popularité napolitaine de son nom au sépulcre du poète [près de] Parthénope, qui devait à des contes byzantins la plus grande partie des histoires mises sous son nom, et qui, plus tard, par une attraction naturelle, fut transporté à Rome et y construisit des prodiges comme ceux qu'il avait construits à Naples. Outre la Salvatio, il y avait fait un feu inextinguible, qui s'éteignit cependant par l'imprudence d'un étranger; des statues qui se jetaient une balle aux changements de semaines ou de saisons; une balance qui pesait équitablement le prix des denrées, et surtout la fameuse Bouche de la vérité, qui ne lâchait pas le bras de qui l'y introduisait en prêtant un faux serment, mais qu'il détruisit lui-même quand une femme, justement accusée par son mari, eut su, par une adroite ruse, retirer impunément sa main parjure. Toutes ces merveilles sont originairement étrangères ou à Rome ou à Virgile ou à tous les deux; elles ont toutes une provenance orientale et leur présence à Rome est un des épisodes de cette immense irruption des fables asiatiques en Occident, qui, au moins en bonne partie, s'est faite sous l'influence byzantine et par l'intermédiaire de l'Italie. Le roman des Sept sages de Rome, dont la forme occidentale la plus ancienne paraît être romaine, qui contient en tout cas plusieurs légendes romaines, et notamment celle que nous venons d'indiquer sur Virgile, en est un autre effet, et forme, avec quelques écrits du même genre, cette singulière littérature gréco-latine, semisavante, semi-populaire, qui se produisit en Italie à l'époque où la culture des lettres y était le plus abandonnée, c'est-à-dire aux environs du Xe siècle.
1 Neues Archiv, t. n, p. 401. — ' [Texte dans H. Valentini-G. Zuchetti, Codice topografico délia Ciltà di Roma, t. ni, Rome, 1946, p. 3-196.]
ROME. PARTICULARITÉS
Au même courant appartient, entre les nombreuses histoires de trésors enfouis ou découverts à Rome, la plus célèbre de toutes, celle du trésor d'Octavien, que raconte déjà Guillaume de Malmesbury (vers 1135) et que répète tout le Moyen Age. Une statue indique par un geste et une inscription la présence, dans le voisinage, d'un riche trésor. Que ce soit là un conte oriental, il ne semble pas qu'on puisse en douter On en trouve d'analogues dans les Mille et une nuits, et aussi dans la littérature byzantine.
Les légendes relatives aux empereurs — la République romaine n'a laissé aucun souvenir — sont toutes, pour peu qu'elles méritent ce titre à quelque degré, relatives à leurs rapports avec le christianisme (il faut excepter en partie ce qui regarde Constantin). Auguste, Tibère, Néron, Titus et Vespasien, Trajan, Constantin, Julien, ont eu des rapports plus ou moins réels avec le christianisme et ont été l'objet de récits où ces rapports ont été présentés d'une façon imaginaire. Au reste, de légendes vraiment populaires il ne faut guère en chercher ici non plus. La plupart de ces récits sont des inventions parfaitement conscientes et ont été rédigés, quelques-uns fort anciennement, par des chrétiens pour servir de documenta fidei. Tels sont les contes sur la prédiction de la Sibylle à Auguste, sur l'apparition de l'Ara cœli et sur les autres prodiges qui auraient averti Auguste que le fils de Dieu venait de naître ; telle est la lettre de Ponce- I'ilate à Tibère, suivie d'une proposition faite par celui-ci au Sénat pour décerner à Jésus-Christ les honneurs divins, etc. Dans la même catégorie rentre aussi l'histoire de la V indicta Salvatoris, mais celle-ci a un caractère plus populaire, elle est sortie d'un milieu profondément ignorant de l'histoire réelle, et des remaniements divers n'ont pu lui enlever complètement le caractère enfantin qu'elle avait en naissant, et qui en a d'ailleurs fait l'immense succès. Que la ruine de Jérusalem ait été dès l'origine considérée par les chrétiens, par ceux du moins qui s'étaient complètement détachés d'Israël, comme un châtiment de la mort du Sauveur, rien n'est plus naturel. Après avoir considéré Vespasien et Titus comme des instruments inconscients de la vengeance divine, on a voulu qu'ils en eussent été les instruments conscients et pour cela on a fait de l'un d'eux l'objet d'un miracle opéré par une relique du Christ. Celte histoire, remaniée diversement, amplifiée et retouchée par des mains érudites à l'aide du livre de Josèphe, resta populaire pendant tout le Moyen Age, rajeunie qu'elle était par la haine toujours vivante contre les juifs; elle sortit du petit cercle demi-savant où les autres légendes analogues se renfermaient, et fut traitée à plusieurs reprises en France sous la forme d'une véritable chanson de geste.
Un nom qui a véritablement survécu dans les souvenirs populaires, mais comme nom seulement, c'est celui de Néron. On sait le rôle qu'il joua dans la littérature apocalyptique, et son identification avec l'Antéchrist. En France, pour le peuple, il devint un diable et, en changeant Néron en Noiron, on accentua plus encore son caractère infernal. Le souvenir des jardins du Vatican où il avait brûlé des chrétiens pour éclairer ses fêtes se maintint aussi dans le nom de Prata Neronis, en français Prés Noiron, souvent mentionné dans les chansons de geste.
Trajan n'a eu affaire aux chrétiens que pour les persécuter, et son nom ne se trouve que par hasard être l'objet d'une légende très sympathique. On la connaît : on sait que, d'après elle, le pape saint Grégoire ému d'admiration et d'attendrissement au sou-
1 [ .Jean Diacre, Vita S. Greg., il, -14; Paul Diacre, Vita S. Greg., 27.] — ' L. Duchesne, Les circonscriptions de
venir de la justice restée proverbiale de Trajan (il est vrai que l'acte particulier qui le touchait tant appartenait, au moins essentiellement, à Hadrien) obtint de Dieu que son âme, quoiqu'il eût été païen, serait délivrée des peines de l'enfer; mais il lui fut enjoint de ne pas renouveler une demande aussi téméraire, et il fut même puni par une affection corporelle de l'avoir formée l. Sur Constantin les légendes abondent. En dehors de celles qui concernent sa conversion et qui ont longtemps passé pour de l'histoire, il en est deux, n'ayant aucun rapport avec son rôle religieux, qui se sont attachées à son nom; l'une regarde sa naissance et son avènement presque miraculueux au trône, l'autre nous le présente comme mari trompé, et trompé de la façon la plus blessante, sa femme le trahissant pour un nain difforme. Le plus curieux dans cette histoire, c'est le rapport où elle a été mise avec une œuvre de l'art antique, la seule de son genre qui nous soit parvenue, nous parlons de la statue équestre en bronze de Marc Aurèle qu'on voit aujourd'hui à Rome sur la place du Capitole où elle fut transférée de la place de Saint- Jean-de-Latran au xvie siècle, et c'est le voisinage de l'église bâtie par Constantin qui la fit prendre au Moyen Age pour la statue de Constantin. Mais originairement elle se dressait devant l'arc de Septime Sévère et ce fut seulement le pape Serge III (905-911) qui la fit transporter devant Saint- Jean-de-Latran. Il est donc probable que déjà antérieurement on la regardait comme représentant Constantin, et que ce fut là la cause de sa conservation d'abord puis de sa translation. Quoiqu'il en soit, on l'a communément appelée au Moyen Age Caballus Conslantini. Au xr siècle, le duc Robert de Normandie, passant par Rome pour se rendre en Terre sainte, se scandalisait de voir les Romains livrer aux intempéries de l'air leur « avoué » Constantin, et, pour leur faire honte, couvrait ses épaules d'un riche manteau. Toutefois, on n'était pas unanime à reconnaître Constantin dans le cavalier de bronze : la critique historique s'exerçait. Le vulgaire, dit au XIIIe siècle Ranulf Higden, l'appelle Constantin, les pèlerins l'appellent Théodoric, mais les savants de la curie romaine le nomment Marins ou encore Quintus Curtius. » Quintus Curtius (qui doit son prénom à une confusion avec l'historien) est le Curtius de la célèbre histoire du gouffre; quant à Marcus, c'est le nom que donne Ranulf Higden au héros d'un récit que nous retrouvons dans les Minibilia Ronuc. Il faut remarquer que la statue comportait autrefois un complément qui a disparu on ne s.tit quand : le cheval foulait sous son pied un personnage de petite taille, le symbole probablement de quelque nation vaincue. De là le conte (pie nous trouvons, avec de grandes variantes . dans les Mtrabilia, dans Higden et dans un ancien roman en prose italienne, le Libro di Fioravante : les Romains étaient assiégés par un roi qui était nain : un d'en Ire eux réussit à surprendre le roi seul dans la campagne, l'enleva et l'emporta à Rome après l'avoir foulé aux pieds de son cheval, en mémoire de quoi on lit ce monument. D'autre part, le chroniqueur allemand Bnetikel (XIIIe siècle) nous dit que le groupe représentait Constantin foulant aux pieds le nain qui avait séduit sa femme. On voit qu'ici encore, malgré la présence d'un monument destiné à conserver un souvenir, c'est l'imagination seule qui l'a interprétée sans rien retenir des données de l'histoire.
H. CiRcoNsciui'TioNs de Rome m Moyen Agi;-. — Nous avons dit qu'Auguste divisa Rome en quatorze régions dont les limites sont, en général, assez
Rome pendant le Moyen Age, dans Rev. t. xxiv, 1878, p. 217-22.").
des quest, liisi.
ROME. PA RTICULA RITES
faciles à déterminer, grâce aux topographies de la
lin do l'empire ' qui nous ont conservé de précieux renseignements sur les monuments principaux et leur classement régional. L'ftglise romaine avait de son côté, et cela de très bonne heure, établi une division en sept régions; le Liber pontiflcalis en fait remonter l'institution a saint Clément, mais on ne doit rien conclure de cette attribution sinon qu'au commencement du vie siècle, les sept régions ecclésiastiques étaient considérées comme une très ancienne création. Elles existaient certainement avant le milieu du 111e siècle; le catalogue des papes appelé catalogue libérien ou philocalien porte, à l'article du pape Fabien (236-250) : flic regiones divisit diacunibus. Ce texte remonte au plus tard à l'année 354 : il est môme probable qu'il a été écrit peu de temps après la mort de Fabien .
A partir du xive siècle, nous trouvons introduite à Rome une division qui subsiste encore, sauf quelques modifications. Elle diffère naturellement beaucoup de celle d'Auguste, la population ayant en général abandonné les sept collines sur lesquelles s'élevait l'ancienne Rome pour se répandre dans le Champ-de- Mars, peu habité encore au commencement de l'empire. Presque toute l'ancienne enceinte de Servius est maintenant renfermée dans une seule région, le rione Monti. L'ancien Champ-de-Mars, divisé autrefois en deux régions seulement, VII (Via Lala) et IX (Circus Flaminius) en compte actuellement dix sur quatorze.
On comprend combien il est important de savoir à quelle époque s'est produit ce changement dans les circonscriptions urbaines. La topographie antique de la ville de Rome ne peut se rétablir que par l'étude et la comparaison des textes du Moyen Age : les vicissitudes successives subies par les édifices, les changements opérés dans les noms, l'aspect extérieur des monuments, leur transport même, s'il s'agit de statues, de colonnes, etc., ont laissé des traces précieuses dans les chartes de donation, les contrats, les testaments, les chroniques. Mais avant de se servir de ces documents, il faut être au courant de leur langue topographique; un de ses éléments les plus expressifs est assurément l'indication des circonscriptions régionales.
H. Jordan a entrepris, dans son ouvrage' intitulé Topographie der Stadt Rom im Allherthum, de démontrer que, jusqu'au xne siècle au moins, les régions d'Auguste s'étaient conservées dans leur ensemble et que les sept régions ecclésiastiques n'avaient jamais servi, au moins comme indication de lieu. En reprenant l'étude de ses documents et en les comparant aux données fournies par J.-R. de Rossi, je crois être arrivé, disait L. Duchesne, à pouvoir formuler une solution contraire que j'exprimerai ainsi : A partir de la guerre des Goths, c'est-à-dire au milieu du vie siècle, la division d'Auguste cesse d'être en usage; elle est remplacée par la division ecclésiastique en sept régions; les rioni du xiv* siècle représentent une transformation nécessaire de la circonscription ecclésiastique; ils n'ont rien à voir avec les régions d'Auguste.
La première région ecclésiastique comprenait certainement les lituli Sabimv et Prises* situés sur l'Aventin, celui de Ste-Balbine sur le petit Aventin et celui de Fasciola, à droite de la voie Appienne;
1 La Notifia et le Curiosum, tous deux du ive siècle, dans H. Jordan, Topographie der Stadt Rom im Alterthum, Berlin, 1871, et dans Urlichs, Codex topographicus urbis Romae, Wiirtzbourg, 1872, [et surtout : R. Valentini-G. Zucchetti, Codice iopografïco délia Citlà di Roma, i, Rome, 1940, p. 63 sq.] — ' S. Grégoire le Grand, Registr., 1. II, epist. iv ; Liber pontiflcalis, Eugène Ier (652); Chartes de 926, 961, 1025. Pour les renvois aux collections d'où
ces quatre paroisses embrassaient les deux anciennes régions XIII (Aventinus) et XII (Piscina publica).
Le Ccelius était dans la seconde région ecclésiastique qui, vers l'intérieur de Home, s'étendait jusqu'au pied du Capitole et à la région VI II (Forum Romanum). Kntre la première et la seconde région ecclésiastique, se trouvent les régions civiles I (Porta Capena), X (Palatium) et XI (Circus Maximus); on n'a pu encore déterminer à quelle circonscription ecclésiastique elles appartenaient.
La troisième région ecclésiastique comprenait S. -Clément, S.-Pierre-ès-Liens, les environs de Ste-Croixen-Jérusalem et de la Porte-Majeure, c'est-à-dire FEsquilin, divisé en deux régions civiles, III (Isis et Serapis) et V (Esquiliœ).
La quatrième région ecclésiastique embrassait le Viminal et le Quirinal, c'est-à-dire la région civile VI (Alla semita); il faut probablement y joindre aussi la région IV (Templum Pacis).
La cinquième région ecclésiastique comprenait toute la vallée entre le Pincius et le Quirinal avec une grande partie du Champ-de-Mars, c'est-à-dire la région civile VII (Via Lata) et une partie de la IX (Circus Flaminius). Le reste de cette dernière formait la sixième région; quant à la septième, elle correspondait au Transtévère (Regio XIII Trans Tiberim).
On voit que plusieurs régions civiles appartenaient à des régions ecclésiastiques portant le même numéro qu'elles. Cette coïncidence jette parfois de l'incertitude sur le témoignage des documents; dans la recherche entreprise par L. Duchesne, il faut, comme il en avertit lui-même, tenir compte de cette chance d'erreur. Pour la première région, H. Jordan cite cinq documents2 tous relatifs à l'Aventin; ils sont échelonnés entre le commencement du vie- siècle et l'année 1025. Tous mentionnent la première région et non la treizième; c'est donc l'usage ecclésiastique, non l'usage civil. H. Jordan propose une explication de ce fait qui, tout seul, est déjà capital contre son système. La porte de S. -Paul, qui s'est appelée aussi pendant le Moyen Age porte Capène, aurait transporté à la 'région de l'Aventin le numéro de l'ancienne région I (Porta Capena). Ceci est très subtil, d'autant plus que nous ne savons pas si la région I (Porta Capena) était dans la première ou la seconde région ecclésiastique. On comprendrait que l'erreur sur le nom de la porte ait entraîné un changement dans le nom de la région, mais le nom n'a pas changé, il n'y a que le numéro, qui de XIII est devenu I. Ce transport de numéro est d'autant plus extraordinaire que la région I (Porta Capena) n'est pas limitrophe de la région XIII (Aventinus); elle en est séparée par la région XII (Piscina publica).
Les deux régions civile et ecclésiastique qui portent le numéro II coïncident, mais la deuxième région ecclésiastique est encore citée pour deux églises, S. -Georges au Vélabre et la basilique Crescentienne, située in via Mamerlina. C'est le Liber ponlificalis qui nous fournit cette double indication. L'attribution de S. -Georges in Velabro à la seconde région se trouve dans la vie de Zacharie. C'est un témoignage du vme siècle; il est confirmé par l'épitaphe d'un lecteur de Belabru (voir Dictionn., t. vin, col. 2252, fig. 7024) * qui provient du cimetière de Prétextât,
sont tirées ces chartes et celles qui seront tirées plus loin, cf. H. Jordan, op. cit., ou bien l'Histoire de Rome au Moyen Age de Gregorovius. Je me suis servi, écrit L. Duchesne, pour ce dernier ouvrage de l'édition italienne faite sur la seconde édition allemande et retouchée çà et là par l'auteur lui-même. Le chapitre à consulter se trouve t. m, p. 640. — De 3 Rossi, Inscr. christ, urb. Rom., t. i, n. 878 [Diehl, 1371].;
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lequel ressortissait très probablement à la seconde région. H. Jordan n'oppose ici que la contradiction avec un texte du xe siècle où l'on voit mentionnée la région VIII sub Capitolio. Mais un quartier sub Capitolio peut être aussi dans le Champ-de-Mars, ce qui fait disparaître la contradiction. Quant à la basilique Crescentiana, fondée par Anastase Ier, in regione II, via Mamertina, sa mention dans le Liber pontificalis remonte à la première rédaction, c'est-à-dire au commencement du vie siècle (514-530). L'église ellemême a entièrement disparu, et il est impossible d'en indiquer la situation d'une manière précise. Le nom de la voie Mamertina a fait penser au voisinage de la prison Mamertine; toutefois comme certains manuscrits portent Mamurtina, H. Jordan pense qu'on pourrait en chercher l'emplacement près d'un clivus Mamuri qui se trouvait dans la région civile IV (Alta semita). Près de la prison Mamertine nous sommes dans la huitième région civile, près du clivus Mamuri dans la sixième; en toute hypothèse, très loin de la région II (Cœlimonlium). H. Jordan ne parvient donc pas à rendre compte dans son système de la région assignée par le Liber pontificalis à l'église Crescentiana : en prenant au contraire cette région II comme une région ecclésiastique, tout s'explique parfaitement.
Les textes qui parlent de la troisième région se rapportent tous à des monuments appartenant à la troisième région civile aussi bien qu'à la troisième région ecclésiastique : il y a donc ambiguité. Cependant, plusieurs d'entre eux seraient dans la région V (Esquilise) si l'on prenait les termes un peu rigoureusement. Ainsi les textes in regione III non longe da Hierusalem — unam petiam vinee posita juxta formam Cimbri in regione III — regio III juxta porta majore '. L'église de Ste-Croix ou de Jérusalem, la forma Cimbri (trophées de Marius), la porte Majeure sont dans la cinquième région civile; ce n'est donc pas la division civile qui est indiquée par le chiffre III. Cependant les termes non longe, juxta fournissent une échappatoire.
La quatrième région ecclésiastique comprenait les régions civiles IV et VI. On ne peut donc rien conclure des textes relatifs à des points compris dans l'ancienne région IV; mais il y en a d'autres qui nomment la quatrième région pour des lieux certainement compris dans la sixième civile. Ainsi l'épitaphe d'un clerc REC QVARTE TT (tituli) VESTINE 2, c'est-à-dire de S. -Vital. II en est de même de la lettre de S. Grégoire où on lit 3 : domum positam in hac urbe regione quarto juxta locum qui appellatur Gallinas albas. Ce texte est de 593. Le lieu ad Gallinas albas est placé dans la sixième région civile par le Curiosum et la Motitia. Un diplôme d'Honorius Ier, daté de l'an 625, cite domum cum horto suo positam in hac urbe Roma juxta thermos diocletianas regione A *. Enfin, dans une charte de Sergius Ier (687-701), gravée sur marbre, puis brisée et perdue, mais reconstituée par de Rossi (voir Dictionn., t. m, col. 892 sq.), on voit ce pape attribuer à l'église de Ste-Suzanne, située tout près des Thermes de Dioclétien plusieurs immeubles tous situés in regione quarta 6 : selon toute vraisemblance, ces immeubles se trouvaient dans le voisinage de l'église, c'est-à-dire dans la sixième région civile.
La situation de la cinquième, de la sixième et de la septième région ecclésiastique ne se déduit pas de
1 Titres de 929, 1176, 924. — • De Rossi, Inscript, christ., t. i, n. 1185 [Diehl, 1249]. — s Registr., 1. III, epist. xvn. — ' A. Zaccaria, De rébus ad historiam atque antiquitates ecclesiœ pertinentibus, t. n, p. 132; cf. De Rossi, Bull, di arch. crist., 1870, p. 111. — * Ces quatre documents, tous
documents aussi anciens que ceux qui ont rapport aux quatre premières. Mais celles-ci étant une fois fixées — et elles le sont d'une manière qui ne laisse prise à aucun doute — on voit d'abord qu'elles correspondent à quatre secteurs dont les sommets se rejoignent aux environs du Capitole et dont les bases s'appuient sur l'enceinte d'Aurélien à partir de la rive gauche du Tibre, en cheminant de la voie d'Ostie vers la voie Flaminienne. Ces quatre secteurs comprennent à eux seuls les sept collines et les vallées intermédiaires; reste donc, pour les trois dernières régions, le Champ-de-Mars et le Transtévère. Il est naturel de croire que nous trouverons d'abord la région V, puis la région VI,. puis la région VII, en partant du pied du Quirinal pour atteindre le Janicule et le Vatican. La région V devra comprendre la via Lata et la via Flaminia, la région VI s'étendra à l'Ouest de la précédente, jusqu'au Tibre, enfin la septième comprendra le quartier de la rive droite. Cette répartition, très naturelle en elle-même et indiquée a priori par la situation respective des quatre premières régions, trouve une confirmation dans un règlement attribué au pape Simplicius (467-476) par le Liber pontificalis. Ce pape voulant assurer le service religieux des basiliques de S. -Pierre, de S. -Paul et de S. -Laurent, situées hors la ville, ordonna que des prêtres des paroisses intra-muros y demeurassent pour administrer les sacrements. Les prêtres de la première région étaient chargés de S. -Paul, ceux de la troisième de S. -Laurent : ces choix indiquent l'intention fort naturelle de confier les basiliques suburbaines au clergé des paroisses les plus voisines. La basilique de S. -Pierre fut assignée aux prêtres de deux régions, la sixième et la septième. Ces deux régions devaient donc être les plus voisines du Vatican, c'est-à-dire correspondre au Transtévère et à la partie du Champ-de-Mars située le long du Tibre jusqu'en face du mausolée d'Hadrien. De cette façon encore, nous sommes amenés à chercher la cinquième région ecclésiastique à l'est du Champ-de- Mars, au pied du Quirinal et du Pincius, c'est-à-dire bien loin de la région civile V (Esquilise). Or, voici justement que deux titres, l'un de 962, l'autre de 1007, mentionnent comme appartenant à une région cinquième les localités situées près de l'église Sainte- Marie in via Lata, et d'autres entre la place Colonne, le pont Saint-Ange et la porte del popolo. Ces coïncidences ruinent le système présenté par H. Jordan.
Pour les sixième et septième régions ecclésiastiques on ne trouve plus la même concordance et L. Duchesne donne l'explication de ce fait.
J'ai déjà fait remarquer, écrit-il, que le Champ-de- Mars qui, sous Auguste, était réparti entre deux régions seulement, en comprend actuellement dix. La population s'est déplacée pendant le Moyen Age; les collines ont été abandonnées pour le Champ-de- Mars; la basilique de S. -Pierre, centre du pèlerinage romain, a insensiblement attiré la ville dans l'angle du Tibre auquel elle fait face, et cela longtemps avant que la résidence pontificale fût fixée dans son voisinage. Antérieurement au xive siècle, ce déplacement avait nécessité quelques changements dans les circonscriptions urbaines; la vie de Gélase II (1118- 1119) ", écrite par un contemporain, mentionne douze régions sur la rive gauche du Tibre, sans compter l'île ni le Transtévère, regiones XII Romanie civitatis, transtiberini et insulani. H. Jordan croyait que
d'accord, montrent qu'il faut corriger le texte d'une charte citée par De Rossi, dans IJull. di arch. crist., 1869, p. 95, regione tertia justa venerabilem litulum S. Susannee; c'est évidemment quarta qu'il faut restituer (IIII pour III). — • Cf. Watterich, Pontiftcum Romanorum vit ir. t. n, p. 96
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ces douze régions étaient encore les douze premières régions d'Auguste. L. Duchesne était plutôt porté à croire qu'elles représentent une modification des régions ecclésiastiques primitives, modification portant uniquement sur les deux régions V et VI qui se partageaient l'ancien Champ-de-Mars et correspondaient en gros aux régions VII et IX d'Auguste. Ne pouvant apporter un grand nombre de témoignages à l'appui de ce système, au moins pouvait-il faire voir que, chaque fois qu'une localité est mentionnée pendant le Moyen Age avec un numéro de région supérieur à IV, cette localité se trouve dans le Champ-de- Mars ou de l'autre côté du Tibre.
C'est déjà prouvé pour la région V, qui paraît s'être étendue vers le Nord, la porte Flaminia, le mausolée d'Auguste, etc. La région VI est indiquée à propos de l'église S. Maria in Sinikeo, S. Maria in Xenodochio, c'est-à-dire Sainte-Marie de Trevi. — La région VII n'est pas bien fixée : on la cite une fois pour un lieu qui est attribué aussi à la région IX; une fois pour un lieu voisin à Ste-Agathe in Suburra; dans ce dernier cas, il y aurait un empiétement sur l'extrémité de la quatrième région ecclésiastique à laquelle appartenait certainement Ste-Agathe; peutêtre n'y a-t-il qu'une faute de transcription très commune, VII pour II IL Dans le premier cas, qu'il s'agisse de la région VII ou de la région IX (VIIII), le lieu désigné est voisin de la colonne Trajane, c'està-dire dans les limites de la plaine. — La VIIIe région n'est citée qu'avec l'indication sub Capitolio : bien que Jordan et Gregorovius pensent à l'ancienne région civile VIII et au Forum romain, L. Duchesne se dit plutôt disposé à chercher la région %sub Capitolio sur le versant nord-ouest du Capitole, vers l'emplacement occupé par le rione Campitelli, qui a conservé le nom et se trouve juste au pied du Capitole. — La IXe région, très souvent nommée pendant le Moyen Age, correspond au centre du Champ-de-Mars, vers le Panthéon, S.-Eustache, la place Navone, jusqu'aux environs de S. -Laurent in Lucina.
Des trois autres régions, X, XI, XII, il ne nous est resté aucun document, sauf pour la région XII, un titre dont il sera parlé tout à l'heure. Ces régions s'échelonnaient, semble-t-il, le long du Tibre, peut-être l'une d'elles correspondait-elle à la cité Léonine.
Jusqu'ici, ajoutait L. Duchesne, je n'ai pas tenu compte de certains textes qui paraissent témoigner en faveur d'un autre système et concorder avec les vues de H. Jordan. Le chronographe de l'an 354 (Voir Dictionn., t. m, col. 1555), dans le catalogue des papes qui s'arrête à Libère, mentionne deux basiliques fondées par le pape Jules et les place dans des régiotis qui sont évidemment les VIIe et les XIVe d'Auguste; les Actes de Ste Suzanne présentent l'indication de lieu regione sexta juxta vicum Mamurtini (ou Mamuri) ante forum Sallusli l. Cette sixième région est encore une région civile, non une région ecclésiastique. Ces faits seraient graves si les textes appartenaient au Moyen Age, mais il est évident que le chronographe de l'an 354 est un texte de l'époque classique; quant aux Actes de Ste-Suzanne, ils datent du ve siècle, çpmme la plupart des passiones de Rome; rien ne prouve même qu'ils ne soient pas un simple remaniement d'une pièce plus ancienne encore. Nous ne sommes donc pas en présence de documents du Moyen Age proprement dit.
Le Liber pontificalis, dans la Vie d'Anastase II, rapporte que ce pape était fils d'un certain Pierre, de regione quinta caput Tauri : or les actes de Ste Bibiane mentionnent un lieu ad caput Tauri juxta palatium Liciniani ad formam Claudii; ce lieu, c'est l'emplacement de l'église actuelle de Ste-Bibiane; il se trouve sur l'Esquilin dans la région civile V
( Esquilise ) loin du Champ-de-Mars, où se trouvait la cinquième région ecclésiastique. Le Liber pontificalis aurait donc employé ici la division civile à la place de la division ecclésiastique, ce qui ne serait pas extraordinaire, puisqu'il a été rédigé avant la guerre des Goths, 'c'est-à-dire en un temps où l'organisation impériale subsistait encore dans son ensemble. Cependant, il y aurait là une dérogation à l'usage constant du Liber pontificalis : c'est par lui que nous connaissons l'origine probablement fabuleuse des sept régions ecclésiastiques *; c'est à cette division qu'il se réfère dans les notices d'Anastase Ier et de Simplicius. Je préfère l'explication suivante : dans la notice d'Anastase Ier, nous avons affaire à un texte corrompu : en effet, des manuscrits très autorisés portent la leçon de regione quinlalauma caput lauri. Que signifie ce mot étrange de quinlalauma? Je n'en sais rien, mais il n'est pas là sans quelque raison paléographique et cela suffit pour douter du sens en cet endroit.
Un titre de l'an 1005 place un lieu regione duodecima in piscina publica, ubi dicitur sancto Gregorio; un autre de l'an 1037 mentionne le Transtévère comme la région XIVe, non comme région VIIe, regione quarta décima transtiberini. Nous sommes ici en plein Moyen Age. Dans la deuxième indication, il est possible que la circonscription indiquée soit citée, non comme région d'Auguste, mais comme région du système nouveau selon lequel il y avait au commencement du xne siècle regiones duodecim Romanse civitatis sur la rive gauche, plus les insulani et les transtiberini. Les insulani formaient ainsi la région XIII, le Transtévère la région XIV.
Reste la regio XII in piscina publica, ubi dicitur sancto Gregorio, ce qui vise l'ancienne circonscription d'Auguste. Qu'elle se soit conservée inaltérée jusqu'au xie siècle, ce serait une singulière exception, rien n'indiquant que le petit Aventin et les environs de la voie Appienne aient échappé à la dépopulation générale de la partie méridionale de Rome. Mais, d'abord, il y a dans ce texte une erreur manifeste : le lieu indiqué, église S. -Grégoire, n'a jamais fait partie de la région XIIe d'Auguste; elle appartenait à la deuxième région civile et à la deuxième région ecclésiastique ; la première, Regio II Cœlimonlium, était séparée de la douzième par la Regio I Porta Capena; l'indication est donc inexacte. Ce qui a persisté, ce n'est pas la circonscription elle-même, mais son nom et encore n'est-ce pas bien assuré.
Ainsi, lorsqu'un document postérieur à la guerre des Goths et antérieur au xii° siècle mentionne une région romaine avec son numéro, cette région n'a rien de commun avec la division d'Auguste; elle se rapporte à la division ecclésiastique en sept régions diaconales. De ces sept circonscriptions, les quatre premières se maintiennent inaltérées jusqu'au xne siècle; les trois autres, ou plutôt la cinquième et la sixième, sont subdivisése vers le ixe et le xe siècle, en raison de l'accroissement du Champ-de-Mars, de sorte que le nombre des régions finit par remonter à douze, non compris le Transtévère et l'île du Tibre.
Tant que subsista, pour la capitale de l'empire, le régime administratif ancien, c'est-à-dire jusqu'au milieu du vie siècle, les deux systèmes de régions fonctionnèrent concurremment : le premier pour les relations civiles, administratives, municipales, le second pour l'Église, son clergé, ses services de culte et d'assistance. L'administration diaconale, la distribution hiérarchique des clercs, la répartition des fidèles en général, et, en particulier, des assistés,
1 Acta sanct., 1 1 août, p. 032. S. Clément.
Voir la notice de
ROME. PA KTILULARITKS
veuves, orphelins, pauvres de tout genre, avaient pour hases et pour cadres les sept régions ecclésiastiques '. C'est à cet état de choses que correspond l'expression employée, au commencement du ive siècle, par un des diacres de Rome, dans une lettre adressée à un fonctionnaire du roi Théodoric : Septem regionibus ecclesiaslica apuJ nos militia continetur '. Les quatorze régions civiles ont laissé peu de traces dans la hiérarchie séculière; les sept régions ecclésiastiques sont le fond même de l'organisation cléricale.
On conçoit aisément, dit encore L. Duchesne, que les sept régions aient fini par prendre dans les habitudes de la population plus d'importance que les quatorze, surtout après que l'État se fut déchargé sur l'Église de tout ce qui regardait l'assistance publique, l'approvisionnement, les aqueducs, etc. Après les grandes catastrophes de la guerre gothique et de la guerre lombarde, c'est dans les cadres de l'Église que la population se moula, comme c'était de ses mains seules, ou peu s'en faut, qu'elle devait attendre secours et protection. De là, l'importance de plus en plus grande du système régional ecclésiastique pendant la période byzantine; de là aussi, la disparition des anciennes circonscriptions. La dépopulation de la ville eut aussi son influence. La culture reflua de la banlieue sur l'enceinte; au vne siècle et depuis, on trouve des jardins, des vignes, en bien des quartiers qui, jadis, avaient été couverts de maisons 3. A partir de S. Grégoire (590-604), c'est la division ecclésiastique qui prévaut sur celle d'Auguste.
III. Organisation .militaire4. -- Abandonnée, ou à peu près, à elle-même par les successeurs de Justinien, Rome dut pourvoir à sa sécurité extérieure, en recrutant dans son sein les forces nécessaires à sa défense. De Constantinople et de Ravenne, il ne lui venait que de hauts fonctionnaires et îles officiers supérieurs. Les milices impériales, si réduites déjà au temps de S. Grégoire le Grand, finirent par disparaître tout à fait, par s'absorber dans une troupe indigène qui fait déjà parler d'elle aux environs de l'année (i 10 \ Quelle était son organisation? Comment étaient distribués ces corps de milice auxquels commandaient les tribuns, les chartulaires, les ducs, du vir et du vme siècle? Il faut, pour s'en faire une idée, étudier l'ordre des processions pontificales.
Dans les anciens Ordines Romani (voir Diclionn., t. xn, à ce mot) dont il nous reste des manuscrits du vme et du iv siècles et qui représentent en somme l'usage de la période byzantine, le clergé et la population elle-même apparaissent groupés par régions ecclésiastiques. C'est évidemment à cette distribulion cpie correspondent les sept croix que l'on porte aux processions les jours de station et de litanie 6, et qui, hors le temps de ces cérémonies, étaient déposées à Ste-Anastasie, église particulièrement officielle à cette époque (Voir Diclionn., t. i. au mot Anastasie). C'est sans doute pour cela que, la procession entrée dans l'église stationale, elles ne pénètrent pas dans le presbyterium, enceinte réservée, mais sont dressées en dehors, prés de l'ambon, dans la partie de l'église où tout le monde est admis.
Mais ce ne sont pas les seuls insignes que l'on voit figurer dans les processions, au moins les jours de très grande fêle. Il y a aussi des insignes militaires que
1 L. Duchesne, Les renions de Home an Moyen Age, dans Mélanges d'archéol. et d'histoire, t. x, 1800, p. I2(i-l H). Cf. C. He, Le regioni di Hoina nel medio evo, dans Studi <li storia e diritto, 1889. — ' Jean Diacre, Episl. ad Senarimn, t'. i... I. lix, p. 405. — ■ Nuancer cette affirmation par ce qui a été dil col. 2523, S VII. — 4 L. Duchesne, Les régions de Home un Moyen Age, dans Mélanges d'areli. el d'Iiisl., t. \, 1890, p. 126-149. " C.h. Dielu, L'administration byzantine dans
portent des milites draconarii. Ceux-ci ont évidemment une dignité supérieure : les porte-enseignes et leurs étendards sont admis dans l'enceinte sacrée.
Les maîtres de cérémonie du pape, el surtout les clercs francs qui copiaient leurs règlements en vue de les adapter à l'usage de leur pays, sont naturellement peu explicites sur la partie militaire des processions. Il y a lieu, en particulier, de regretter qu'ils ne nous aient pas conservé le nombre de ces enseignes et des milites draconarii.
D'autres documents, les Vies des papes, depuis le vne siècle, mentionnent, en les distinguant, les deux catégories d'étendards, les étendards ecclésiastiques et les étendards militaires. Le biographe du pape Vitalien qui raconte l'entrée à Rome de l'empereur Constant II (663), le seul empereur byzantin qui ait jamais mis les pieds dans la vieille métropole, aurait eu une belle occasion de faire défiler tout le personnel ecclésiastique et militaire d'une procession solennelle. Il s'en est abstenu. Mais dans la Vie de Serge II 7, on voit à propos d'un événement de l'année 687 que, quand l'exarque venait à Rome, Vexercilus Romanus était tenu d'aller assez loin à sa rencontre avec signa el banda. Les banda étaient précisément ces insignes que portaient aux jours de fête les milites draconarii ; les signa paraissent être les croix régionales.
En tout cas, la distinction est très nette dans le récit de la première visite de Charlemagne à Rome \ en 774. Le roi franc rencontre d'abord, à 30 milles de Rome, près du lac de Rracciano, universos judices, cum bandora ' : ce sont les chefs de l'armée. Ils sont allés fort lojn, car ils sont montés. Près de la ville se présentent universœ scholie militia- u/ui cum paironis, les corps de troupe (à pied), avec leurs chefs (palroni), les enfants des écoles, enfin les croixenseignes, venerandas cruces, id est signa. Le biographe ajoute que c'était le cérémonial suivi jadis pour recevoir les exarques.
Le même appareil, avec mention distincte des signa et des banda, du clergé et de la milice, est décrit à propos de la réception faite au pape Léon III, en 799, à son retour de Paderborn, et au roi Louis, fils de Lothaire, en 844. 10 Mais ces passages du Liber ponlificalis sont aussi muets que les livres de cérémonies sur le nombre des schola> militia', des porte-enseignes et des étendards.
Il faut descendre jusqu'au xne siècle pour trouver dans des descriptions analogues, un chiffre déterminé. l.'Ordo du chanoine Benoît, rédigé peu avant l'année 1143, nous montre dans le cortège du pape, les jours de grande procession, douze porte-enseignes, qui marchent avant la croix du clergé : Ante cruceni milites draconarii, portantes Ml vcxilla. qiuc bandora vocanlur. Ce sont les mêmes termes qu'autrefois, bandora, milites draconarii, mais cette fois, nous avons le nombre des enseignes : douze. Pourquoi douze?
Au temps où Benoit décrivait les cérémonies pontificales, le cardinal Pandolphe mettait par écrit ses souvenirs sur les péripéties de l'élection de (iélase IL en 1118. Au bruit d'un attentat commis contre l'élu du Sacré-Collège, les Romains se soulèvent. On voit accourir d'abord le préfet de Rome, puis les chefs de la noblesse avec leurs troupes respectives de gens d'armes, enfin, les douze régions de Home, les TranS
l'exarchat de Ravenne, in-8°, Paris, 18NN, p. 308 sq. * Cf. VOrdo du ms. de Saint-Arnaud dans L. Duchesne, Origines du culte chrétien, p. 457-463; VOrdo inédit cité dans Mil. d'arch. el d'hist., t. vu. 1SS7. p. 111 note, cl VOrdo / de Mabillon. — : Liber pontifïcalis, éd. L. Duchesne, t. i, p. 372. - ' Ihid., t. i, p. 497. — " Bandora est ici un accusatif pluriel employé pour l'ablatif; le sens est le même que s'il y avait handoris. — '" Ihid., I. n, p. 6, 88.
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tévérins et les Insulaires : regiones XII Romanx civitûlis, Transtiberini et Insulani '.
Douze régions, douze étendards : le rapprochement se fait de lui-même. Et il faut noter que nous sommes encore en deçà de la révolution de 1143, de l'établissement de la commune romaine, c'est-à-dire d'un événement qui put avoir une influence considérable sur les institutions de ce genre. Rien ne s'oppose à ce que les douze régions et les douze étendards que l'on rencontre ainsi au commencement du xne siècle aient derrière eux un passé assez long, même fort long. Et, dans le récit de Pandolphe, il est bon de le remarquer, par régions nous devons entendre non pas des circonscriptions, ni même, d'une façon générale, la population des circonscriptions, mais la population militaire, armée, de chacune d'elles. La région est ici l'équivalent de la schola militiez, que nous avons rencontrée au vme et au ix'* siècle, évoluant sous le commandement de son patronus.
Remontons plus haut. Les Romains, nobles et petit peuple, s'insurgèrent en 965 contre le pape Jean XIII, l'accablèrent de mauvais traitements, le jetèrent en prison et finalement l'exilèrent. Mais l'année suivante, l'empereur Otton le Grand vint à Rome, réintégra le pape et se mit en devoir de punir les coupables. Il commença par l'aristocratie, les consuls (consules), comme on disait alors, dont les chefs furent exilés outre-monts. Puis il passa au menu peuple, lequel fut représenté à la potence par douze personnages qualifiés de decarcones. Le préfet fut remis au bon plaisir de Jean XIII, qui ne se priva pas d'en tirer vengeance 2. N'est-ce pas ici exactement la même distribution de la population active, militaire, que dans l'affaire de Gélase II : le préfet, les chefs de l'aristocratie, le populaire groupés autour de douze commandants? Quant à moi, opine L. Duchesne, je crois que l'état des choses en 966 est exactement le même qu'en 1118. Je ne saurais même dire si le titre de decarcon, substitué depuis le ixe siècle à celui de patronus, n'a pas persévéré beaucoup plus tard.
IV. Diaconies3. — [« Tel qu'il est aujourd'hui constitué, le Sacré-Collège de l'Église romaine compte quatorze cardinaux-diacres, titulaires, chacun, d'une des quatorze diaconies que les réformes du xvie siècle ont laissé subsister dans la Ville. Cet état de choses résulte d'une synthèse tardive, opérée en plein Moyen Age, aux alentours de 1100, entre deux institutions bien distinctes à l'origine et qui avaient attendu longtemps avant de se rejoindre.
« D'une part les cardinaux-diacres sont les héritiers des sept diacres régionnaires institués, au milieu du me siècle, par le pape Fabien (cf. ci-dessus, col. 2570), pour présider à l'administration des sept régions ecclésiastiques... Antérieurs de plus de quatre siècles aux diaconies, ils n'ont, jusqu'au xne siècle, rien de commun avec elles. Longtemps ils ne sont désignés que par le titre de diaconus regionis primas, secundœ, etc. Leur nombre, jusqu'au xne siècle, reste fixé à sept, alors que les diaconies sont déjà treize à l'avènement du pape Hadrien Ier (772-795) qui porte leur nombre à dix-huit. La répartition topographique de ces diaconies n'est nullement en rapport avec la division de la ville en régions ni, par suite, avec les diacres régionnaires * ».
L'existence des diaconies romaines nous est attestée, par le Liber pontificalis, à partir de la fin du vne siècle, grâce aux mentions qu'il renferme des donations qui leur sont faites par les papes Benoît 1 1 (684-685) 5 et ses successeurs : .Jean V \ Conon \ Grégoire II ". etc. Sous leur première forme, > (car elles devaient, par la suite, beaucoup évoluer), elles apparaissent comme des institutions charitables, des établissements d'assistance, possédant un caractère religieux : elles sont dotées d'une chapelle et confiées à des moines, diaconitse, formant des « communautés de charité », monasteria diaconix. Leur activité essentielle consiste dans la distribution aux pauvres de secours en nature, de vivres : distribution qui suppléait en quelque mesure (car il ne faut pas pousser trop loin le parallèle), pour la pauvre population de la Rome byzantine, à la disparition de la vieille frumentatio impériale » ". Celle-ci, en effet, représentait comme un dividende perçu sur les bénéfices de la conquête par la plèbe romaine, héritière, en droit sinon biologiquement, des légionnaires qui avaient soumis l'Empire. Les diaconies ne prétendent, elles, qu'assurer un ministère charitable, une œuvre d'assistance aux misérables. Celle-ci, d'autre part, ne s'est jamais limitée aux secours alimentaires : s'il n'est pas certain que les diaconies romaines aient, comme celles de Naples 10 ou d'Egypte u, assumé un service hospitalier (logement des pauvres, des malades ou des pèlerins), nous avons la preuve qu'elles ne négligeaient pas l'hygiène : profitant de l'occasion qui rassemblait les indigents, lors des distributions, les diaconila' les conduisaient, une fois par semaine, aux bains. Les « pauvres du Christ » se formaient en cortège, escortés par le personnel monastique de la diaconie, ayant à sa tête l'administrateur dispensator (qui paraît, souvent, avoir été un laïque) et se mettaient en route en chantant des psaumes et des prières pour leurs bienfaiteurs, les donateurs de la diaconie. C'est ce que, dans le latin hellénisé de l'époque, on appelait le lusma (de Xoùa(j.a, employé communément, dans la grécité tardive au sens de XouTpôv, bain) 12.
Ces aumônes et autres services « sont alimentés par les dons reçus par les diaconies et par les revenus des biens-fonds dont elles ont été dotées, dons et dotations pour lesquels rivalisent les papes et de pieux laïques, comme le duc Eustathe, dont les libéralités sont commémorées par une grande inscription encore en place à l'entrée de la diaconie de S. -Marie in Cosmedin ls, comme le consul et duc Théodote qui a construit l'église de la diaconie de S. -Ange in Pescheria, et décoré celle de Ste-Marie-Antique 14.
Les diaconies, institutions qui devaient comprendre, groupées autour de la chapelle, des magasins, des bureaux, et les cellules des moines, se trouvent curieusement distribuées à l'intérieur de Rome 1S : à la différence des tituli presbytéraux, elles se pressent dans le centre de la ville. Huit (sur dix-huit : presque la moitié) sont rassemblées dans la zone qui relie les quais du Tibre, le port où on débarquait le blé venu par eau d'Ostie, au point de jonction du forum romain et des fora impériaux, — nœud de la vie urbaine '" » : Ste-Marie in Cosmedin, S. -Georges au Vélabre, S. -Ange in Pescheria près du Tibre, S. -Théodore sur la route
1 Liber pontificalis, t. u, p.J313. — * lbid., t. n, p. 252. — a L. Duchesne, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. vu, 1887, p. 236-243; cf. x, 1890, p. 144; J. Lestocquoy, Administration romaine et diaconies du Vit» au IX" siècle, dans Bivista di Archeologia cristiana, vu, 1930, p. 261-298; H.-I. Marrou, L'Origine orientale des diaconies romaines, dans Mélanges d'arch. et d'hlst., lvii, 1940, p. 95-142; R. Vieillard, Recherches sur les origines de la Rome chrétienne, Màcon, 1941, p. 110-122. —
4 Marrou, art. cité, p. 95-96. — 5 Lib. pont., éd. Duchesne, t. i, p. 363. — 8 lbid., p. 367. — ' lbid., p. 369. — ! lbid., p. 410.-- * Marrou, art. cité, p. 96. "> lbid., p. 109. -- " lbid., p. 128-129. — "> lbid., p. 116-120 : . Éclaircissements sur le Lousma ». — u Lestocquoy, art, cité, p. 277- 280 (milieu du vme siècle). — » lbid., p. 280-282 (dale : 755 ou 770). — ls Je ne parle pas des trois diaconies extraurbaines, créées dans le Borgo ou faubourg de Saint-Pierre. — '• Marrou, art. cit., p. 96-97.
ROMK. PARTICULARITÉS
du forum, Ste-Marie-Antique, SS. -Serge et Bacchus, S. -Hadrien et SS.-Cosme et Damien autour de celui-ci.
« La plupart des autres se situent sur les voies principales de la Rome byzantine : voies les plus fréquentées (à en juger par les Itinéraires), et les seules à être demeurées bien entretenues, via Lata, via in Silice (= rue pavée) '. Répartition évidemment en rapport avec les exigences du transport et de la circulation que supposent les distributions de vivres.
« D'autre part, presque toutes les diaconies 2 se trouvent aménagées dans des édifices publics de la Rome impériale. Édifices abandonnés, et probablement déjà plus ou moins en ruines : c'est le cas de S. -Ange, installé dans le portique d'Octavie, de Ste-Lucie dans le Septizonium, de Ste-Marie in via Lata appuyée à quelques piliers du Portique des Sœpta Iulia. Édifices désaffectés et devenus disponibles depuis la chute du paganisme : Ste-Marie-Antique occupe une dépendance du Temple d'Auguste (à moins qu'il ne s'agisse d'une entrée monumentale du Palatin). SS. -Serge et Bacchus se trouvaient à l'ombre, et peut-être sur les marches mêmes, du Temple de la Concorde, S. -Hadrien occupe la Curie, SS.-Cosme et Damien le Temple des Pénates et le mystérieux petit sanctuaire circulaire qui lui est adossé (Ps. Temple de Romulus).
« Mieux encore, certaines diaconies3 sont installées dans des locaux qui avaient appartenu aux services du ravitaillement de la Rome classique : Ste-Marie in Cosmedin s'est glissée dans un bâtiment dépendant de la statio annonœ, avant d'empiéter sur l'emplacement du temple de Cérès; S. -Théodore usurpe l'insula centrale des Horrea Agrippiana, auquel Ste-Marie-Antique est, par ailleurs, contiguë; S.- Georges au Vélabre est en bordure du forum Boarium, etc. Ici, la succession topographique exprime bien une sorte de succession fonctionnelle : les diaconies se substituent à l'annone, et parce que la disparition de celle-ci laisse des emplacements disponibles, et parce que les distributions des diaconies remplacent tant bien que mal celles que le peuple-roi avait reçues jadis de l'empereur, au temps de sa splendeur passée.
« C'est à Mgr Duchesne que revient le mérite d'avoir, le premier *, distingué sous leur forme première diacres et diaconies et d'avoir défini de façon sûre la nature de celles-ci. Tous les travaux postérieurs 5 n'ont fait que confirmer l'exactitude des indications fondamentales qu'il avait fournies avec sa sagacité coutumière : les précisions nouvelles qu'on a pu apporter se sont insérées, sans en modifier l'ordonnance, dans les cadres du schéma qu'il avait fixé *. »
On aura remarqué que le Liber ponlificatis ne nous fait pas assister, à proprement parler, à la création des diaconies romaines (probablement parce qu'elles sont sorties d'une initiative privée, et non d'une décision pontificale) : en 684-085, Benoît II dote des monasteria diaconise déjà existants. D'où provient cette institution originale? Il faut y voir, la chose
ne fait pas de doute, une influence de l'Orient byzantin.
« Sans quitter le sol de l'Italie, on peut constater l'existence de diaconies antérieures de près d'un siècle à celles de Rome, dans des régions où l'influence byzantine s'est exercée plus tôt, plus librement et de façon plus durable qu'à Rome même : en Romagne, en Campanie.
« La correspondance de S. Grégoire le Grand (590- 604), qui ignore l'existence de diaconies romaines, en mentionne par contre à Pisaurum (Pesaro) 7, Ravenne 8 et Naples ' » : les diaconies napolitaines sont par ailleurs bien connues par toute une série de documents fort précis, échelonnés de la fin du vne siècle 10 au xve : elles ont en effet survécu à travers tout le Moyen Age sous forme d'hospices, hospitalia 11.
« La même institution est attestée d'autre part en Orient : au vie siècle, à Constantinople même 12, en Palestine " et surtout en Egypte u : partout, elle se présente avec les mêmes caractères d'institution charitable de caractère monastique. Jean Cassien 15 nous permet d'entrevoir ce qu'elle était, dans le milieu de Scété, vers le milieu du ive siècle : le terme diaconia désignait alors « un service d'assistance, fonctionnant à l'intérieur d'un monastère, et consistant essentiellement en une distribution aux indigents de secours alimentaires, provenant d'offrandes apportées au couvent par de généreux donateurs ls ».]