QVI VIXIT AN LX
On notera cette nouvelle mention d'une schola seeunda.
liibl. — Xolizie degli scaoi, 1902, p. 396; Cagnat et Besnier, L'année épigraphique, dans Revue archéologique, 1003. n. 82.
Dans l'usage ecclésiastique le titre de primicerius se rencontre à différentes reprises dans l'Église romaine et ailleurs, à partir du Ve et du vi>' siècle. A Home, en 527, un certain Paulus presbgter et PR I MIC (erius) JITfuli) S(an)C(t)AE "; à Lyon, en 551 un certain Etienne primicerius scolse leclorum servientium in Ecclesia Lugdunensi "(voir Dictionn., t. vin, col. 2261, li^. 7026); à Rome, en 565. un PRIMIC (erius) NO- TARIORVMS(<»i,C('"/E ECL(esiœ) ROMANAE " ; à Crado, un PRIMICERIVS NOTARIORVM 20. De ces textes on pourrait allonger la liste en rappelant Grégoire de Tours, Hist. Franc. 1. IL c. xxxvn; saint Isidore de Séville qui traite la question du primicier des clercs inférieurs dans son Epislola ad Ludefredum*1; certaines règles monastiques et canoniales comme celle de saint Chrodegang et les statuts d'Amalaire de Metz, où le primicerius est considère
sq. - ".S'crm.. xxi, Detempore. — "De eruditione apostolorum, p. 244; cf. Corp. inscr. lai., t. vi, 2« partie, n. 8160. — Is De Rossi, Inscr. christ, urb. Romse, t. i. p. 384, n. 865. — "■ De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 329. — " Nuouo bull. tli nrch. crist.. 1904, p. 140. " Le Blant, Inscriptions
chrétiennes de la Gaule, t. c, p. i '-. "• 15. " lv Rossi, Inscriptiones christinnae urbis Rom», t. i, n. 1098. — -Corp. inscr. lot., I. V, n. 1614. — «' P. /... t. i.xwni. col. 896.
PRIMULIAC
comme le premier du chapitre après l'archidiacre et l'archiprêtre, surveillant le bas clergé et ayant la direction du chant. On trouvera tout l'indispensable et au delà dans le traité de P.-L. Galletti, Del primicero délia santa Sede apostolica e di altri uffiziali maggiori del sacro palatio Laleranense, in-4°, Roma, 1776.
H. Leclercq.
PRIMULIAC. — I. Le personnage de Sévère. II. Le domaine de Primuliac : 1° Primuliac-Vendres. 2° Primuliac-Prémillac. 3° Primuliac-Périllac. 4° Primuliac en Bigorre. III. Les églises de Primuliac. IV. La décoration des églises. V. Bibliographie.
I. Le personnage de Sévère. — On sait peu de chose sur lui et le peu qu'on sait n'est pas sûr; mais encore faut-il en tenir compte. Gennade nous apprend du moins son nom : Severus presbyter, cognomento Sulpitius, voici le nom propre et le nom de famille ou gentilice du personnage, et c'est par son nom propre ou, comme nous dirions, par son « petit nom » que Paulin de Noie converse avec lui dans leur correspondance. Il n'est pas le seul à user de cette familiarité que nous retrouvons chez Paulin de Périgueux et l'habitude en paraît prise chez Fortunat, Grégoire de Tours, Jonas de Bobbio, Pierre Damien, Sigebert de Gembloux qui, évidemment, n'ont pas vécu dans son intimité. D'autres sont venus qui ont préféré l'interpeller Sulpice; affaire de goût ou d'éducation et d'assez mince importance pour ne pas s'y attarder. Pour satisfaire tout le monde, des auteurs se sont avisés d'intervertir Sulpice Sévère en Sévère Sulpice, encore que lui-même dans ses lettres à sa belle-mère Bessula et au diacre Aurelius commence par ces mots : Sulpitius Severus. C'est donc que la vieille règle romaine avait fléchi. « Après la chute de la République, dit 'e P. Jacques Sirmond, la coutume s'introduisit à Rome et dans les provinces, lorsque les grands portaient plusieurs noms, de placer, après tous les autres, le nom propre de chacun, pratique contraire à l'ancien usage. Du temps de la République, le nom propre fut toujours celui qui était placé le premier et que l'on appelait prœnomen. Par là les frères portant un même nom se distinguaient entre eux, mais dans la suite ce ne fut plus le premier nom qui distingua mais le dernier. Ainsi, dans les derniers temps de l'Empire, le nom propre était placé le dernier 1.
L'ascendance de Sulpice Sévère et la chronologie de sa vie sont mal connues. Son ami Paulin de Noie lui écrivait un jour : Mihi «tas provectior... tu selale florenlior 2, d'où on peut conclure à une différence de quelques années entre eux. Paulin étant né en 353, cela peut conduire à placer la naissance de Sulpice Sévère vers 360 environ et cette différence d'âge qu'on peut étendre même à une dizaine d'années suffit à loger les faits qui ont précédé la conversion de celui qui « s'était mis dans le barreau, comme tous les jeunes gens de qualité avoient alors accoutumé de faire... Il parut extrêmement sur ce théâtre du monde. Il y acquit mesme la gloire de surpasser tous les autres pour l'éloquence et d'exceller soit dans les lettres, soit dans les dons de l'esprit 3. » Tillemont écrit : « comme tous les jeunes gens de qualité »; il semble, en effet, qu'il fut de naissance noble car Paulin de Périgueux nous le dit en ces termes * :
Nobilitale potens, sed multo extentius idem Nobilior Christi cultu quani sanguinis ortu... et Gennade le déclare virum génère et littcratura nubi-
1 R. Dezeimeris, Recherches sur les origines de Sulpice Sévère, m-8°, Bordeaux, 1880, p. 21; J. de Prato, Sulpitii Severi opéra, in-fol., Veronae, 1741 et 1754, t. i, p. XL, L, li, liv; Lebrun-Desmarettes, Sancti Pontii Meropii Paulini opéra, in-fol., Paiisiis, 1865; Labbe, Dissertationes de scriptoribus eccles., t. n, p. 343; J. Sirmond, dans P, L., t, lviii,
DICT. D'ARCH. CHRÉT
lem 6. D'après ces indices on a pensé pouvoir rattacher Sulpice Sévère à deux familles bordelaises, les Sulpicii et les Severi et l'apparenter aux membres de ces familles dont l'épigraphie a permis de retrouver les traces dans la Gaule Cisalpine; il en résulterait que l'historien et chroniqueur que nous étudions se rattacherait par les deux branches à l'historien Velleius Paterculus qu'il « prend sans cesse pour modèle et dont il imite les tours de phrase, au point que le savant Ruhnken a pu user de ces imitations comme d'un instrument de critique dans l'établissement du texte de Velleius 6 ».
La patrie de Sulpice Sévère ne laisse place à aucun doute, c'est lui-même qui nous apprend vers la fin du livre Ier de ses Dialogues qu'il était Aquitain 7, mais l'aire de la province d'Aquitaine est vaste et on ne possède aucun indice sur le barreau où l'avocat était inscrit : Bordeaux, Toulouse ou ailleurs. L'amitié contractée avec Paulin ferait pencher vers Bordeaux, la femme choisie par Sulpice Sévère inclinerait vers Toulouse puisque c'est dans cette dernière ville qu'habitait la belle-mère Bessula. Il était païen et sa femme chrétienne, celle-ci vécut peu de temps et mourut en le laissant maître d'une grande fortune.
La douleur du veuvage, l'exemple de l'ami Paulin, les conseils de Bessula paraissent avoir concouru au même but et tourné Sulpice Sévère vers Dieu. Ceci peut se placer après 390 qui semble l'époque approximative du veuvage; c'est vers ce même temps que Paulin renonça à une carrière mondaine et distribua la plus grande partie de ses biens, ce qui n'aura pu qu'influencer son ami. Celui-ci n'avait pas été sans entendre parler à son foyer de l'évêque de Tours dont la sainteté éclatait par ses miracles; il souhaita l'interroger et, à cet effet, lui rendit visite. « Il ne me parla, a-t-il raconté plus tard en rassemblant ses souvenirs, que de renoncer aux attraits du monde et de rejeter les fardeaux du siècle pour suivre, plus libre et plus dégagé, le Seigneur Jésus. Il me citait l'exemple le plus beau des temps présents, celui de l'illustre Paulin, qui, ayant renoncé à tous ses biens, et s'étant mis à la suite du Christ, avait, presque seul en nos jours, suivi les préceptes évangéliques; il vous faut le suivre, me disait-il un jour, il faut l'imiter 8. » La conversion de Paulin se place vers 392, on en parlait comme d'un triomphe de la grâce divine, c'est vers ce temps ou très peu après, au commencement de 393 au plus tard, que se sera placé le voyage à Tours, les entretiens, avec l'évêque thaumaturge et la conversion. Cette visite rendue à saint Martin était un trait de caractère. Sulpice Sévère voulait connaître celui dont on lui avait tant vanté la personne et les prodiges, et l'historien qui sommeillait encore dans l'avocat voulait voir de ses yeux, entendre de ses oreilles, vérifier à leur source les faits qu'il avait appris jusque-là de seconde ou de troisième main. Déjà s'ébauchait en lui une aptitude encore ignorée : Jam ardebat animus scribere*. Il fut conquis, entraîné. Martin accueillit son visiteur avec une humilité qui le toucha et une vigueur qui l'arracha à tout ce qui le retenait encore; il avait dû sentir qu'il s'adressait à une force disposée aux générosités héroïques, il ne lui parla que de la nécessité du renoncement pour celui qui embrasse la loi divine et le précepte évangélique. Lorsqu'on s'essaie à imaginer ce qu'ont pu être de pareils entretiens, on ne s'étonne plus de son triomphe et Sulpice Sévère ne le quitta
col. 759. — 2 EpisL, v. — 3 Tillemont, Mémoires pour servir à l'histoire ecclésiastique, t. xn. — * Vita S. Martini, vers 198-199. — 5 De scriptorib. eccles., P. L., t. lviii. — 6 R. Dezeimeris, op. cit., p. 25. — ' Dialogi, 1. I, c. xxvn, n. 2; Gennade, op. cit., c. xix. — " Vita Martini, c. xxv. — • Ibid.
PRIMULIAC
que. pour changer de vie et se mettre tout entier à l'œuvre de sa sanctification. Dès lors, il ne cessa plus de visiter régulièrement Martin chaque année et même deux fois dans la même année '.
Paulin est le confident de la transformation qui s'accomplit, des luttes soutenues pour s'affranchir et triompher de douces habitudes et de chères affections. De son côté, il l'encourage à soutenir le combat intérieur contre la chair et le monde 2. I.a xxive lettre de Paulin à son ami nous apprend l'exacte situation de celui-ci. Il n'est pas parvenu du premier coup à compléter le sacrifice, il demeure dans le siècle, il a vendu une partie de ses grands biens mais non pas tout, ayant conservé une de ses propriétés, sans doute celle où il vit alors en compagnie de Bessula, et il sent bien qu'il a un peu manqué d'héroïsme. Paulin lui répond : Ingemiscis quod vel unum, ut scripsisti, prœdiolum non vendidisse videaris, cum ipsum quoque, «que ut vendita, a tuo jure pnv senti alienaveris... quia quse reservasli, Ecclesia, te serviente, possideat 3. Il a beau chercher une excuse en disant que son âme est détachée de ce prœdiolum et qu'il est désormais moins un propriétaire qu'un intendant de la fortune abandonnée à l'Église, il compare sa propre conduite à celle de son ami qui a su, lui, atteindre d'un coup à la perfection en se délivrant du fardeau des biens terrestres tandis que luimême ne s'est pas dégagé de la boue de ce monde. On voudrait lire une lettre de Paulin à son correspondant si scrupuleux lui disant que même la pauvreté volontaire n'impose pas à ceux qui l'embrassent d'adopter la profession de vagabondage et de coucher à la belle étoile. Cette unique villa que Sulpice Sévère a conservée, le prœdiolum en question, n'implique pas d'ailleurs la pauvreté absolue, c'est encore un domaine d'étendue et de rapport convenables pour qu'on y fasse vivre une douzaine au moins de moines, peut-être plus, qu'on y élève des constructions, qu'on y rassemble une bibliothèque et qu'on puisse chaque année s'accorder quelque voyage. Un moment vint où Sulpice Sévère devenu chrétien et ascète, pauvre volontaire mais non pas miséreux, décida de réunir autour de lui des amis qui partageraient son existence en pratiquant les mêmes observances cénobitiques qu'il voyait en vigueur à chacune des visites qu'il rendait à saint Martin. C'est ici que se pose la question du lieu de celle retraite : Primuliacum, pour laquelle on a propose tant de solutions différentes.
Primuliac, dirons-nous, pour abréger, est l'unique villa ou domaine ou métairie — comme on voudra l'appeler que s'est réservé Sulpice Sévère, c'est le lieu de sa résidence pendant plusieurs années, remplacement où vont s'élever deux églises et un baptistère '. Mais B « le renoncement à toutes les propriétés, à l'exception de Primuliac, s'accorde mal avec ce fait que Sulpice Sévère résidait en 394 et peut-être plus lard dans sa villa d'Éluso, qu'on représente comme lui appartenant; en 397 et peut-être en 100, dans une maison de Toulouse qu'on croit être sienne. Car comment n'avait-il pas vendu, en 393, ces deux propriétés avec les autres? »
II. Le domaine de Primuliac. — Avant d'aborder cette (piestion.il ne sera superflu d'écarter ou de résoudre celle qu'on vient de soulever. Ni la campagne d'Éluso (Font d'Alzonne), ni la maison de Toulouse n'auraient appartenu à Sulpice Sévère, elles étaient propriétés de sa belle-mère, Bessula, qui avait reporté sur son gendre toute la tendresse qu'elle portait à sa fille et se montrait à son égard une seconde mère.
1 S. Paulin, Epist., xi, 13; xvn, l. — ■ Ici., ibid., xxiv. Kl. 14, 17. — 3 Id., ibid., xxiv, 1,2. — « Id., ibid., xxxi, xxxii. ■ - 5 L. Ricaud, Sulpice Sévère et sa villa de Primuliac à Saint-Sever-de-Rustan, in-12, Tarbes, 191 1, p. (>.">. —
C'était le titre que lui-même lui donnait : Sulpicius Severus Bessulœ parenli venerabili, et sous lequel il la désignait à l'ami Paulin : Sacrum sanctam in matrem sortitus œternam. On ne peut s'étonner dès lors si Bessula mettait ses domaines et ses gens à la disposition de ce gendre qui lui écrivait de Toulouse : « Mes secrétaires sont vos obligés. Je ne puis me fâcher contre eux s'ils vous obéissent; car ils sont entrés à mon service par votre générosité et ils n'ont pu se faire encore à l'idée qu'ils ont cessé d'être vôtres pour devenir les miens ». Comment se refuser à croire qu'il en est de même à Toulouse et Font d'Alzonne où Bessula laissait à son gendre l'usufruit de la propriété. Si on accepte cette explication, on ne s'étonne plus que Sulpice Sévère ait pu vendre tous ses biens sauf le prœdiolum de Primuliac et résider parfois néanmoins à Toulouse et à Font d'Alzonne comme chez lui.
Ainsi déblayée, la question de Primuliac est encore assez encombrée.
Afin de faire le plus large possible le champ des recherches, on a imaginé d'envoyer naître cet Aquitain à Toulouse afin sans doute d'incorporer la Narbonnaise à l'Aquitaine pour y localiser Primuliac. Et il en est de même pour Font d'Alzonne, que certains confondent avec Éauze (Eluso et Elusa). Quoique cette extension de l'Aquitaine jusqu'à la Narbonnaise inclusivement ait pu être soutenue 6, elle paraît devoir être abandonnée.
Quant à Primuliac on n'a que l'embarras du choix lorsqu'il s'agit d'en déterminer l'emplacement. Il serait fastidieux et inutile d'énumérer toutes les localités proposées aux environs de Vendras (Hérault), de Caunes (Aude) , de Béziers, d'Agen, ou même de Tours :; on se promène ainsi depuis le Béarn jusqu'à la Dordogne et de Bordeaux à Narbonne, sans obtenir une solution satisfaisante. Enfin il faut accorder une mention à la Bigorre.
1° Primuliac-Vendres. — La présence d'un tumulus situé à Saint-Bauzille d'Esclatian (eomm. de Vendras) a suggéré la possibilité d'y placer Primuliac. Ce tumulus se compose d'un large rocher de pierre calcaire dont la surface grossièrement aplanie forme à peu près un cercle de 30 mètres de diamètre, sa superficie était creusée de plus de 150 auges funéraires. Ce cimetière monolithe est remarquable par le resserrement des tombes, par leur forme anthropoïde, par leur orientation rigoureusement constante, les pieds au Levant. 11 y a au centre géométrique du tumulus un puits profond, et, dispersés entre les tombes, des trous coniques où, probablement, se trouvaient les débris de poterie mentionnés sans autre précision. Presque jusqu'à nos jours, ce lieu de sépulture était vénéré par la population locale; une croix était plantée et, le jour de Pâques, tout le pays s'y rendait en procession.
Cette croix et ces processions s'expliquent suffisamment par la présence des tombes, parmi lesquelles ou n'a pu relever aucun symbole ni indice chrétien. La mention d'une chapelle à Saint-Bauzille d'Esclatian, cum ipso pogio (le tumulus) cl cum ipsa cclla et cum ipso cimeterio, en 071, n'apporte au. une preuve que la donation de cette terra à deux églises de Béziers confirme une donation du V siècle à ces enlises par Sulpice Sévère qui après s'être dépouillé de tous ses biens s'était réservé Primulia .
Ce nom ne peut s'entendre d'un premier étang. primus lacus, il doit s'interpréter du nom de l'an ien propriétaire Primulus auquel est venu s'ajouter la désinence iac, comme on en connaît en Gaule des
8 Ile Vie et Yaissc'te. Histoire générale de Languedoc, dit.
Privât, t. I, p. :i.">S; t. il. p. S:* se].; ef. Vu MègS, op. cit., I. lit, note xi.. - : C. Jullian, clans Reout des (-Indes anciennes, t. xvn, 1915, p. 138.
P RI. M IMAC
centaines d'exemples (voir Dictionn., t. ix, au mot No vis de lieux). Le voisinage supposé entre primas locus et Eluso — voisinage d'ailleurs imaginaire — ne répond pas au lieu dit Luz ou Luch, près de Béziers, car Eluso (Font d'Alzonne) est une statio entre Toulouse et Carcassonne.
D'autres arguments invoqués ne sont pas plus concluants : le Gavidius episcopus noster est un évèque erratique, sans siège connu. Saint Paulin prie son ami de lui envoyer du vin vieux qu'il croit posséder encore à Narbonne, mais la lettre est de 396; or, en 395, Sulpice Sévère est à Font d'Alzonne, en 397 à Toulouse, et ce n'est qu'en 400 qu'on l'entend parler de Primuliac; d'ailleurs il n'était ni long ni difficile de faire une commission de Font d'Alzonne ou de Toulouse à Narbonne. Une phrase de Postumien (Dial., I, i, 3) nous apprend qu'il a mis cinq jours par mer pour aller de Narbonne en Afrique, ce qui ne nous apprend rien sur l'emplacement de Primuliac; au retour, de Narbonne à Primuliac, Postumien a voyagé sept ou huit jours par terre. Mais ceci demande plus de précision.
Postu nien, au début des Dialogues de Sulpice Sévère, parle de son départ pour l'Egypte, dont il revient en disant (Dial., I, i, 3) : Ante hoc triennium, quo tempore libi, Sulpici, hinc abiens valedixi, ubi Narbone navem solvimus, quinto die porlum Africœ intravimus; adeo prospéra Dei nulu naviqalio fuit; ce qu'on a traduit : « Il y a trois ans, ô Sulpice, quand je partis d'ici, je te fis mes adieux là où nous nous embarquons l, à Narbonne; cinq jours après, etc.. »; ce qu'il fallait traduire : « Quand je vous eus dit adieu en partant d'ici, voici trois ans, à peine avions-nous pris la mer à Narbonne que, le cinquième jour, nous entrions dans un port d'Afrique. » Hinc et Narbone désignent de façon incontestable des lieux différents. Quant à porlum Africœ il n'importe pas à notre sujet de déterminer ce lieu.
Postumien encore, et cette fois dans le récit de son voyage de retour, s'exprime en ces termes (Dial., I, i, 3) : Navem ibi (à Alexandrie) onerariam inverti quœ cum merci bus Narbonam petens solvere parabat... Tricensimo die Massiliam appulsus, inde hue decimo perveni : adeo prospéra naviqalio piœ adfuil volunlati. Il s'en faut que ce texte nous permette de fixer Primuliac au bord de la mer ou dans ses proches environs; si l'on se reporte au contexte, on voit que la phrase relative à la dernière partie du voyage ne peut pas vouloir dire que Postumien ait employé dix jours ou bien, si l'on préfère, neuf jours, à venir par mer de Marseille à Narbonne2. Povtumien veut dire que son voyage a été exceptionnellement rapide, au retour comme à l'aller (remarquer les deux adeo prospéra). Dès lors le trajet Marseille-Narbonne, comparable en vitesse au trajet de cinq ou quatre jours de Narbonne en Afrique, n'a pas dû prendre plus de deux jours, peut-être un seul. Appulsus signifie qu'on a touché à Marseille, et non pas qu'on y a perdu sept ou huit jours. Donr- de Narbonne à Primuliac, Postumien a voyagé sept ou huit jours par terre.
Mais c'est Sulpice Sévère lui-même qui va nous apporter un supplément de démonstration à propos de la marche à soutenir pour aller de Marseille à Primuliac. Au début du Dialogue I", on lit : Tu modo propler quem tôt maria transnavigavimus, tant unique terrae transcucurrimus, complectendum, perfruendumque te, remolis omnibus, trade. Et, plus loin, Sulpice Sévère
1 Cette traduction ne saurait être admise. L'adverbe ubi traduit où et encore là où, quand on veut marquer le lieu où on demeure; mais pour marquer le lieu d'où l'on part, on fait usage de l'adverbe unde. Cf. L. Ricaud, Sulpice Sévère et sa villa de Primuliac, Tarbes, 1914, p. 206. — 2 La construction inde hue decimo pervenerim exige que l'on traduise :
dit à son ami : Enimvero salis probatis quantum plus amor possil, qui nostri causa tôt maria, tantumque lerrarum emensus, a summo fut ita dicam) solis egressu, usque in ejus occidua venisli.
Nous avons ici, dans ces deux phrases, par deux fois, ia description du voyage de Postumien : 1° un long voyage par mer, d'Alexandrie à Narbonne, loi maria transnavigavimus; 2° un long voyage par terre, de Narbonne à Primuliac, tanlum terrse transcucurrimus. Il devient, dans ces conditions, impossible de concilier le texte avec un Primuliac qui serait situé dans la commune de Vendres, au bord de la mer, et avec un Primuliac qui se trouverait à trois jours seulement de marche de Narbonne, vers le pays de Caunes.
2° Primuliac-Prémillac. — On sait que la toponymie se tient et se donne pour une science « exacte ». Étant donné un vocable latin on doit le trouver diversement altéré, mais reconnaissable quand même dans le mot français qui a pris sa place suivant telle ou telle région; c'est ainsi, nous dit-on, que « le mot de Primuliacum — qui est devenu ailleurs Prcmilhat (Allier), Prémilly (Vienne), et Prémillieu (Ain) » — n'aura pu donner, dans la région aquitaine, que Prémillac, qui se retrouve dans un hameau de 98 habitants (comra. de Saint-Sulpice d'Excideuil, canton de Nouailles, Dordogne). Par une rencontre fortuite, un village voisin se réclame du nom d'un saint Sulpice qui a de grandes et sérieuses chances d'avoir été, en son vivant, évêque de Bourges au vne siècle.
Lorsque les habitants de Primuliac devaient s'embarquer, ils se rendaient à Narbonne et nous savons (Dial., I, il, 3) que le moine Postumien, en 404, en se hâtant, mit huit jours à se rendre de Narbonne à Primuliac, mais était-ce à pied ou à cheval? Or, nous savons par saint Paulin (Epist., i, 11) qu'en 391, un esclave a pu faire le trajet de Font d'Alzonne à Barcelone en sept jours, par conséquent à cheval ou en voiture. D'après les anciennes cartes routières, on voit que la route de Narbonne à Prémillac (à 30 km. N.-E. de Périgueux) équivaut à peu de chose près à la roule de Font d'Alzonne à Barcelone; dès lors Postumien a pu se rendre en huit jours de Narbonne à Prémillac. — Disons à Prémillac où partout ailleurs qui se trouve à huit journées de Narbonne, car rien ne permet de soutenir que Prémillac soit notre Primuliac.
Pour attirer Sulpice Sévère dans le Périgord, voici à quels arguments on s'est trouvé réduit. Nous citons : « Sulpice Sévère ne nomme pas la cité de Périgueux à laquelle il aurait appartenu par sa résidence — non point par sa naissance; il devait sa fortune à son mariage 3 et Primuliacum pouvait être un domaine de sa femme — qu'une seule fois dans sa Chronique (II, xlv, 7) à la fin de son récit de la querelle arienne. Quand l'empereur Constance fut mort, dit-il, et (pic l'Eglise gauloise fut revenue à l'orthodoxie, on déposa le chef du parti arien, Saturnin d'Arles. « Paternus de Périgueux, non moins obstiné et qui ne craignait pas de proclamer encore son hérésie, fut également chassé du sacerdoce. On fit grâce aux autres. » On pourrait bien supposer ici qu'il y eut en réalité d'autres destitutions, et (pie Sulpice Sévère n'a connu en fait de victimes de la réaction orthodoxe, avec Saturnin d'Arles dont la condamnation était mentionnée par Hilaire de Poitiers, que l'ancien évêque de la cité où il écrivait. Mais ce ne serait là qu'une hypothèse, vraisemblable seulement si nous étions sûrs que Sulpice
o de là nous sommes arrivés ici en dix jours. » .le parvins en dix jours, c'est-à-dire je voyageai dix jours pour arriver de Marseille (inde) à Primuliac (hue). Cf. L. Ricaud, op. cil., p. 208. — 3 S. Paulin, Epist., v, ."> et Sulpice Sévère, Epist., m, 2. Cependant le père de Sulpice Sévère possédait un palrimonium (Paulin, Epist., v, 6).
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habitât la cité de Périgueux ». Or, c'est précisément ce qui est en question, d'où on doit conclure que l'hypothèse n'est même pas vraisemblable.
Quant au rapprochement présenté qu'on va lire, il a été apprécié en même temps qu'exposé : « Sulpice Sévère paraît bien avoir habité le territoire de Périgueux, et ce fut un habitant ou du moins un originaire de cette même cité, Paulin de Périgueux, qui traduisit en vers la Vita Martini et les Dialogues. Qu'on ne se hâte pas de voir dans cette coïncidence une confirmation de l'hypothèse Primuliac-Prémillac; elle en ferait plutôt douter. Le poème de Paulin de Périgueux ne lui fut pas inspiré par sa piété envers saint Martin ni envers Sulpice Sévère. C'était un versificateur, peutêtre gagé, qui exécutait une commande de l'évêque de Tours, Perpétuus, l'organisateur du culte de saint Martin. Pourquoi ne dit-il pas dans la lettre-préface qu'il adressa à Perpétuus, que le lieu de la petite patrie l'attachait à son modèle Sulpice Sévère? Pourquoi le portrait qu'il trace quelque part de celui-ci (I. V, vs. 195-211) est-il fait de généralités qui ne supposent aucune information précise? Le témoignage du Périgourdin serait donc plutôt négatif. — Mais ce n'est guère un témoignage, nous ne sommes pas sûrs que Paulin de Périgueux habitât Périgueux; il était d'ailleurs postérieur à Sulpice Sévère de deux générations; et il a pu s'abstenir volontairement, dans son humble travail de traduction, de toute réflexion personnelle l. »
Il n'y a donc pas lieu de s'attendre à une identification possible entre Primuliac et Prémillac et si, comme on l'a avancé, le sol de Prémillac est « jonché de restes gallo-romains2 », il faudra les mettre au jour, les étudier et, alors seulement, prendre la conjecture au sérieux.
3° Primuliac- Périllac. — Nous voici dans un hameau du canton de Villeneuve-d'Agen, à 2 kilomètres de Cancon et à 15 kilomètres au sud-est de Lauzun. Un certain abbé Barrère, renforcé de quelques compatriotes agenais, avait cru découvrir dans l'église Saint- Pierre de Périllac, entièrement disparue, ce qui restait de l'oratoire de Sulpice Sévère. A quelques centaines de mètres, un certain Massip prouva l'existence d'une villa gallo-romaine et d'une bourgade qui est devenue la ville de Cancon. « Le sol, disait-on, est encombré de débris de poteries antiques, de tuiles à rebords, de pierres et de ciments de toute espèce ; et on y rencontre partout, à une profondeur qui varie de 0 m. 60 à 2 mètres, des fondations de murailles en pierre et en ciment, dont la plupart portent la trace d'incendie. » Au lieudit le Barron, on signale les ruines d'une riche villa gallo-romaine.
De là à conclure à la découverte de Primuliac, le pas fut aisé à franchir; il suffit de se reporter à une carie de l'évêché d'Agen, dressée en 1679, par Sanson, pour constater que « Périlhac n'y est représenté que par le mot Péri, et tout à côté est écrit le mot Milhac, qui désigne le petit village situé à 2 kilomètres au Nord- Est, ce qui fait Peri-Milhac. Or, entre F'erimilhac ou Primilhac ou Primuliac, nous ne voyons aucune différence.
« Ces deux noms de Périlhac et de Milhac, si rapprochés l'un de l'autre semblent caractéristiques. Et c'est une preuve de plus (sic) que dans ces parages doit se trouver Primuliac 3. »
Rappelons-nous que Postumien partant d'Alexan-
1 E.-Ch. Babut, Prémillac, clans Annales du Midi, t. xx, 1908, p. 461-468. — a Au dire de L. Dcssalles, Établissement
du christianisme en Pcritjord, in-S°, Périgueux, 1SS2. p. lit; sq. : « Un paysan [lui dit que] dans la direction du Sud- Est, et sur la croupe d'un coteau riant, avait existé autrefois une tuilerie dont il restait encore de nombreux débris. Je courus sur ce point et je trouvai en effet la terre Jonchée de restes gallo-romains crui.au lieu d'une tuilerie, me révé-
drie pour Marseille mit dix jours pour se rendre de Marseille à Primuliac; or, il a pu aller facilement de Marseille à Narbonne par mer en un jour. De Narbonne il a donc neuf jours (ou bien huit, afin de ne rien précipiter) pour gagner Primuliac, mais ce délai permet également à Postumien de se rendre de Narbonne dans le Périgord, ainsi l'Agenais n'y gagne rien.
Quant aux poteries gallo-romaines, aux tuiles à rebord, aux traces d'incendie, on pourrait dire presque sans exagération qu'il suffit de gratter un peu la terre en Gaule et ailleurs pour en découvrir à volonté. Un pays qui a plus de vingt siècles d'histoire civilisée sous ses pas n'a que l'embarras de choisir ces sortes de témoignages. Enfin, il y a Péri et Milhac, la rencontre est fortuite et surtout stérile. Elle ne prouve que ce qu'on peut vouloir lui faire dire au service d'une hypothèse; heureusement les philologues sont aux aguets.
4° Primuliac en Bigorre? — Deux lettres écrites par saint Paulin de Noie à Sulpice Sévère dans les années 401-403 nous apprennent que ce dernier avait fait bâtir, vers ce même temps, une église neuve plus grande que celle qui existait déjà et un baptistère en forme de rotonde entre l'ancienne église et la nouvelle. Cette fixation sur un domaine invite à croire qu'à cette époque Sulpice Sévère avait renoncé définitivement à toute pensée de se transporter ailleurs avec ces compagnons de vie monastique. C'était, en effet, dix années auparavant, vers 393 ou 394, que Paulin lui écrivait (Epist., v) : « Je l'avoue, bien qu'il ne puisse rien y avoir de plus doux que votre présence, cependant le désir de vous voir s'est d'autant plus enflammé que vous m'avez promis d'arriver entouré de nombreux frères spirituels. Est-ce que ce temps viendra jamais, est-ce que jamais brillera le jour où je presserai entre mes bras mon cher frère entouré d'une troupe d'élus de Dieu ? » Ce voyage de Primuliac à Noie ne se réalisa jamais. Du jour où un propriétaire se met à bâtir sur son terrain, c'est fini pour lui des longs déplacements. Outre Postumien et Gallus, il y avait là le moine Clair, venu de Marmoutiers pour diriger la jeune communauté dans les voies spirituelles 4. Là aussi, se trouvaient Victor et Théridius et Vigilance.
Sulpice Sévère se trouvait donc implanté à Primuliac. Reste à savoir où se trouve cette localité? On a tiré argument, avons-nous déjà dit, d'une demande à lui adressée par saint Paulin (Epist., v) de lui faire expédier à Noie une ou plusieurs barriques de vin vieux que celui-ci avait encore à Narbonne, mais c'est là un de ces services qu'on se rend entre amis lorsque l'un se trouve en Gaule et l'autre en Italie. Où que se trouvât Primuliac, Sulpice Sévère s'en trouvait plus rapproché que Paulin ne l'était à Noie et mieux à portée, par lui-même ou par un correspondant, de faire expédier une pièce de vin à l'étranger. Même à Bordeaux, pour supposer au plus loin possible, les relations commerciales avec Narbonne étaient courantes et quasi journalières et Paulin ne pouvait que trouver la demande toute naturelle lorsqu'il s'adressait à son ami pour lui dire : Ut, si necesse juerit, deficientibus a me et libertis et servis et jratribus, tuam curam impendas et ordinare digneris qualiter ad nos i<inum vêtus, quod Narbone adhuc nos habere credimus, pervehatur. Ne timeas, /rater sancte, damnum, si nos feceris etiam
[aient un ancien établissement ne pouvant être que le couvent construit par Sulpice Sévère. Rien D'est resté debout, m us le site, l'état du sol et les souvenirs qui se rattachent au nom, tout contribua à confirmer les probabilités que l'histoire et la tradition m'avaient Inspirées depuis longtemps. • — ' l'h. Lauzun, Le château de lauzun. en Agenais, ln-8°, Agen, 1909, i>. 12-43. — 'Acta sanef ., novembr. t: m. De sancto Claro, p. TSI-TSll.
pecuniœ debilores1. Il n'y a donc rien à conclure au point de vue de la localisation de Primuliac. Autre chose : On est exposé à entendre ou à lire que Primuliac et Eluso étaient peu éloignés l'un de l'autre. Cette affirmation a été mise en circulation pour la première fois au xviie siècle, par Héribert Rosweyde, et encore sous une forme hypothétique : Primuliacum... fuerit non longe ab Elusone; or, ni Paulin, ni Sulpice Sévère n'autorisent cette conjecture, ce qui fait que la position A' Eluso ne peut servir à localiser Primuliac, même approximativement. Cette position se trouve indiquée d'une manière vague dans la lettre ire écrite par Paulin à Sulpice Sévère, de Barcelone, en décembre 393. Dans cette lettre, il l'invite à venir le voir avant Pâques, et lui dit qu'il pourra faire le voyage d'Eluso à. Barcelone en huit jours. D'après cette indication on a cherché à fixer Eluso qu'on a confondu avec Elusa (Éauze); on a pu voir dans ce qui précède que nous identifions Éluso avec Font d'AIzonne 2 et on trouve cette slalio indiquée dans l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, en 333, où Éluso est indiquée entre Toulouse et Carcassonne, presque à mi-route, près du col de Naurouze (commune de Montferrand). Mais, une fois de plus, cette détermination reste indépendante de la situation de Primuliac.
Ainsi la question reste entière. Peut-être pourra-t-on approcher de la solution en recherchant d'autres indices que ceux qui ont été jusqu'ici étudiés. Les relations sociales de Sulpice Sévère nous le montrent lié avec des personnages de la région voisine des Pyrénées, et notamment avec un chrétien nommé Vigilance qu'il envoie à Noie chez Paulin d'où il revient le retrouver à Primuliac. Or, ce Vigilance n'est pas un inconnu (voir Dictionn., t. ix, col. 2687), il s'attira les foudres de saint Jérôme et il était originaire du pays de Comminges ( Lugdunum Convenarum). Assurément l'indication est à retenir, mais ce n'est rien de plus qu'une indication; même si Vigilance a appartenu pendant un temps au monastère de Primuliac on peut hésiter à y voir l'indice que Primuliac fût situé dans la région pyrénéenne. Évidemment il faut autre chose.
Voici un autre ami de Sulpice Sévère, c'est le prêtre Didier, aux instances duquel il céda lorsqu'il consentit à publier la Vita Martini, dont la préface est, en quelque sorte, une lettre adressée à Didier. Ce Didier était en relations, lui aussi, avec saint Paulin et, à lire leurs lettres, on est amené à croire avec Tillemont que Didier et Sulpice Sévère étaient fort unis « et qu'ils demeuraient dans le même pays 3 »; ce qui est aussi l'opinion de l'éditeur de Sulpice Sévère : « De ces passages contenus dans la lettre xliii, 2, il faut conclure que Didier habite avec Sévère ou du moins en un lieu peu éloigné. » Didier, toujours au jugement de Tillemont, estoit prestre d'une église... vers le pays de Cominge » et dom Vaissète « croit qu'il est le même que celui que Sévère Sulpice appelle son frère et à qui il envoya le premier exemplaire de la Vie de saint Martin ». Nous voilà donc une deuxième fois attirés vers la région du Sud-Ouest, dans le voisinage des Pyrénées, en un lieu qui serait peu éloigné de la résidence de Sulpice Sévère et qui confine à la ville où habitait l'hérétique Vigilance.
Rapproché de l'indice précédent, celui-ci n'est pas négligeable et favorise l'opinion qui chercherait à
1 Cette lettre fut écrite de Noie, vers 395. — ' Éluso. Ce domaine, écrit M.-E. Grille, Histoire religieuse des anciens pays de l'Aude, in-8°, Paris, 1933, t. i, p. 39, semble bien être le même que la station d'Elusio située sur la voie romaine, entre Toulouse et Carcassonne, tout près du passage de Naurouze, à l'endroit appelé encore aujourd'hui Saint- Pierre-d'Alzonne. Cf. É. Mobilier, dans Histoire générale de Languedoc, édit. Privât, t. n,p. 85. Saint-Pierre-d'Alzonne
découvrir Primuliac dans les parages où nous voyons établis Vigilance et Didier.
« Ici cependant nous cherchons en vain un nom qui rappelle, même de très loin Prumuliac, Prémillac ou Périllac. Par contre on rencontre deux fois Saint- Sever, dans la Bigorre et dans le Tarbelais. Le dernier peut être écarté tout de suite, puisqu'il se réclame du martyr de ce nom; l'autre appelle un plus long examen : c'est Saint-Sever-de-Rustan 4 (= S. Severus de Albiciaco in valle Russitana) à 15 kilomètres au nordest de Tarbes, au bord de I'Arros. On peut admettre qu'un homme riche qui renonce à ses biens et ne se réserve qu'un prœdiolum l'ait choisi dans ce lieu, solitaire sans être désertique, où il a pu espérer jouir de la paix et de l'oubli, sans prévoir la catastrophe de l'invasion prochaine. Ce serait donc là qu'il aurait bâti une première église, ensuite une deuxième plus spacieuse et, entre les deux, un baptistère. Quand tout eut sombré, que des années et peut-être quelques centaines d'années eurent passé sur ces lieux profanés, un monastère nouveau fut construit et un souvenir se réveilla, non celui de Primuliac, à jamais éteint et aboli, mais celui du lointain fondateur : Sulpice Sévère. Hâtons-nous d'ajouter qu'on ne connaît absolument rien de l'époque de la fondation de Saint-Sever. Les fondations des autres monastères par les ducs de Gascogne et les comtes de Bigorre sont constatées par des chartes. Ici tout est ignoré 6 ».
Qu'advint-il de cette maison qui aurait pu s'appeler Primuliac? Avant le xie siècle, elle était îessuscitée puisque c'est du monastère de Saint-Sever qu'en 1010 le fondateur de Saint-Pé-de-Générez tira le premier abbé de cette nouvelle maison, lequel n'était autre que Arsius, abbé de Saint-Sever. Mais entre le début du v° et le début du xie siècle on ne sait rien. Le monastère a-t-il duré seulement jusqu'en 407 et a-t-il disparu lorsque les Alains, les Vandales et les Suèves traversèrent la Gaule comme une trombe dévastatrice pour s'engouffrer en Espagne? Ou bien n'aura-t-il été épargné que pour succomber plus tard? Il est remarquable qu'il entre dans l'oubli le plus complet et que Sulpice Sévère disparaît lui-même de l'histoire sans qu'on sache rien de sa fin.
S'il disparut en 406, il n'était pas encore relevé au vie siècle, car Grégoire de Tours qui consacre deux courts chapitres à saint Sever de Bigorre n'y fait pas allusion 6. S'il fut relevé alors ou peu de temps après, on est en droit de s'étonner de ne pas lire ce nom, en 817, lors du dénombrement des abbayes à l'assemblée d'Aix-la-Chapelle. Ceci porterait à admettre l'afïîrmation du Gallia christiana qu'il avait disparu une deuxième fois, en 732, lors d'une invasion des Sarrasins '. Quant au monastère d'où, en 1010, on tira l'abbé Arsius, il dura jusqu'à la fin du xvme siècle.
On ne s'étonnera pas, dès lors, que sous ces reconstructions successives, il ne faille pas s'attendre à ce que le monastère du prœdiolum de Sulpice Sévère n'ait laissé aucune trace. Les ruines et le vocable Primuliac étaient remplacés. Le nom n'était pas tellement incorporé au domaine qu'il ne pût s'en détacher et périr. Peut-être était-il récent et avait-il remplacé quelqu'autre? Sulpice Sévère n'a pas songé à le changer, mais, lui disparu, l'oubli vint et ce nom d'un particulier parla moins haut que celui dont un désastre tra-
se trouve dans la commune de Montferrand (Aude), ancien Toulousain, à 50 km. environ au N.-E. de Carcassonne. — ' Tillemont, Mémoires pour servir, à l'histoire ecclésiastique, t. xni. — 4 Gallia christiana, t. i, col. 1243-1244. — 5 A. Curie-Seimbres, Recherches sur les lieux habités par Sulpice Sévère, etc., 1875, p. 66. ■ — * Grégoire de Tours, De gloria conjessorum, c. l, li. — ' Gallia christiana, t. i, col. 1243-1244.
PRIMULIAC
gique n'avait pas aboli le souvenir de la fondation pieuse et du bien qu'il avait répandu dans le pays. Nous ne faisons que redire des raisons qui ont été présentées avec une conviction communicative ' : « Pourquoi voudrait-on nous obliger à représenter un lieu de Primuliac? Donnée à la villa de Sulpice Sévère, par un de ses parents, un Primulus ou une Primula dont les noms se rencontrent assez communément dans les inscriptions sous-pyrénéennes 2, cette appellation n'était pas si incorporée au domaine qu'elle ne pût en disparaître. Et le nom de Primuliac en avait sans doute remplacé un autre. Pourquoi le nom de Sévère ou quelque autre n'aurait-il pas pris la place de Primuliac? On comprend que Sévère ait conservé à sa villa le nom que son parent lui avait donné, on ne comprendrait pas pourquoi ceux qui vinrent après lui auraient dû continuer à appeler le domaine la villa de Primulus plutôt que celle de Sévère, le transformateur de la villa, le bienfaiteur de la contrée. D'une villa païenne ou mondaine à tout le moins, Sévère avait fait une sorte de monastère; il y avait bâti deux églises et un baptistère; il en avait fait un hospice pour les pauvres et les malheureux. N'aurait-il pas été juste que l'admiration et la reconnaissance changeassent ce nom de Primuliac, qui rappelait un propriétaire quelconque, en celui de Sévère, qui avait autrement mérité de la religion et de ses concitoyens? » Ce ne serait d'ailleurs qu'un nouvel exemple parmi beaucoup d'autres de l'abandon d'un nom de lieu primitif et de la substitution qui lui fut faite du nom d'un bienfaiteur local; ainsi sans nous écarter de la région pyrénéenne nous voyons Bencus faire place à Saint-Savin, Geyres disparaître pour devenir Saint-Pé, Orra s'effacer devant Saint-Lézer et Lugdunum Convenarum devant Saint- Bertrand-de-Comminges.
Nous avons dit plus haut que Sulpice Sévère disparaît de l'histoire vers l'année 406 et personne, parmi ses contemporains ou ceux qui sont venus après eux, ne semble s'être préoccupé de rechercher la fin du biographe célèbre de saint Martin, du converti fameux à qui saint Paulin avait écrit (EpisL, v, 5, 6) : « Votre conversion est un bien plus grand miracle de Dieu que la mienne. Tout jeune encore, honoré, riche, célèbre, le premier orateur du barreau de votre ville, vous avez d'un coup secoué le joug du péché et rompu les liens mortels de la chair et du sang. Renonçant d'un geste sublime à la vaine gloire, vous vous êtes mis à la suite du Christ, et vous avez préféré les prédications des pécheurs aux écrits de Cicéron et à tout ce que vous eussiez été capable d'écrire. »
Le silence qui s'est fait sur un homme tellement en vue paraît surprenant, cependant on a pensé découvrir Sulpice Sévère dans deux chapitres du De gloria confessorum de Grégoire de Tours qui, après avoir parlé au c. xlix du prêtre .luslin et du piètre Misselin. qui vécurent dans la cité de Bigorre, aborde au c. l, le personnage de Sévère, prêtre de la même civilas qui bâtit une église dans son domaine de Sextiacum et, plus tard, une nouvelle église dans un autre de ses domaines, peu distants l'un de l'autre puisque chaque dimanche, il desservait ces deux paroisses situées à vingt milles romains, soit 29 ou 30 kilomètres, ce qui est faisable à cheval. Ce prêtre Sévère donnait largement aux pauvres et fit préparer dans une de ces églises le tombeau où il fut enseveli et faisait des
1 L. Kicaud, op. ci(.,p. 313-314. — 2 Julien Sacaze, Inscriptions antiques des Pyrénées, a trouvé le nom de Primulus
■: Conserans m. i U. i Saint (rirons m. c ) i Saint-Eartrandde-Comminges m. ".mi, 103), dans le Haut-Comminge (n. toi ), à Ardiège (n. 1 SI, 18.">), à Lourdes (n. 467), celui de Primilinus à Izcourt et Aula (n. 384); ceux de Prémilla, a Vignec (n. 113); de Primula, à Saint-Bertrand (n. 103).
miracles. Parmi ces miracles il y a celui d'un lis qui se dessèche et refleurit annuellement, prodige qui reparaît au c. lxxiv du De gloria martgrum, mais cette fois sous le nom d'un personnage appelé Genès et non plus Sévère. Que la légende se ramène à un seul personnage, c'est vraisemblable; que ce soit Sévère qui doive en retirer le bénéfice, c'est possible, mais que ce Sévère soit celui de Bustan, celui de Primuliac, en un mot Sulpice Sévère, l'historien célèbre de saint Martin de Tours, et que Grégoire de Tours n'en ait rien su, et rien dit, c'est une autre affaire.
On a pu le soutenir cependant et faire valoir quelques arguments. Grégoire de Tours nous dit que Sévère de Bigorre était prêtre et Gennade avance la même chose touchant Sulpice Sévère. Grégoire dit que son confesseur thaumaturge était nobili stirpe progenitus et Paulin de Périgueux s'exprime de même à propos de Sulpice Sévère. Grégoire de Tours parle encore de la vertu et des aumônes du personnage, mais c'est là un lieu commun qui est applicable à presque tous les saints, on souhaiterait des indices mieux caractérisés. Ce ne sera pas ce qui est dit des deux églises bâties à 29 ou 30 kilomètres l'une de l'autre qui pourra être rapproché du baptislcrium basilicis duabus interpo itum, car avec Grégoire il s'agit de Sextiacum et d'un autre domaine très éloigné, avec Paulin du seul pnediolum de Primuliac. Grégoire mentionne la présence de reliques dans les deux églises bâties par Sévère, or Sulpice Sévère les recherchait avec zèle pour ses deux églises, en cela l'un et l'autre ne faisaient que se conformer à la discipline de leur temps, qui est aussi celle de nos jours. Enfin le goût du Sévère de Grégoire pour les lis ne manquerait pas de s'affirmer chez Sulpice Sévère s'il l'avait ressenti; or, il semble que ce soit tout le contraire car, à la fin de son IIIe dialogue, il charge son ami Postumien de fleurir la tombe du cher Pomponius enterré près de Ptolémaïs; l'occasion s'offrait comme d'elle-même à un auteur familier avec les saintes Écritures de prescrire les lis dont la mention est si fréquente dans la Bible, or il lui parle de couvrir la tombe de « fleurs de pourpre ». Enfin le Sévère de Grégoire fut enseveli dans le tombeau qu'il s'était fait préparer alors qu'on ignore tout de la lin de Sulpice Sévère.
L'identification des deux personnages en un seul ne s'impose donc. pas.
Si, comme on l'a avancé, Grégoire de Tours a puisé ses informations touchant le prêtre Sévère dans la tradition orale et qu'il a mis à contribution Amelius de Bigorre qu'il rencontra à Paris, on aura peine à s'expliquer comment ce dernier l'a entretenu des prodiges d'un saint homme qui s'appelait Sévère et ne lui ait pas dit que c'était le biographe même de saint Martin, ce qui ne pouvait qu'intéresser un évèque de Tours.
Ce ne sont pas les seules difficultés. On a vu que le prêtre Sévère est établi à Sextiacum et le monastère de Saint-Sever-en-Bustan est désigné à Abiciacum dont le Gallia christiana fait Aibiciac*. On lit dans le Cartulaire de Saint- Victor de Marseille la donation suivante en 1087' : Ego Centullus eûmes et uxor mea Beatrix pro remedio animaruun nostrarum et parent uni nostrorum, monasterium sancti Severi con/essoris, in valle Rostanensi, in loco Abiciaco, silum in episcopalu Tarbiensi, in comitatu liigorritano... donamus, concedimus, d'autres préfèrent Aibiciac6 ou Abiciac •, ce
— ' Gallia christiana, 1. 1, col. 1213. — * Guérard, Cartulaire île Saint-Victor, t. n, p. 187. — s Larcher, Pouilli du diocèse de Tarbes, dans Souvenir de Bigorre, t. m, p. 88; L. Leiosne, Essai géographique sur la cité et le diocèse de Tarées, dans Revue d'Aquitaine et îles Pyrénées, t. \i. p. 593. — " lî. Balencie, Chronologie des évéques de Tarbes, dans Mélanyes Couture, in-8", Toulouse, 1902, p. 98, noie 3.
PRIMULIAC
qui importe peu, sauf pour prouver que le monastère de Saint-Sever s'élevait à Albiciac qui ne peut être confondu avec Primuliac. Si ce dernier nom est tombé dans l'oubli pour faire place à Saint-Sever lors de la reconstruction du monastère, ce ne peut être qu'à une époque où les habitudes toponymiques gallo-romaines avaient si complètement disparu que nul ne se serait plus avisé de changer Primuliac en Abiciac, à moins d'insérer le priediolum de Prumuliac dans le territoire plus vaste d'Abiciac, vocable qui lui serait postérieur peut-être de deux ou trois siècles. L'explication peut difficilement être prise au sérieux et la situation du site de Primuliac n'en devient pas plus claire.
Surtout elle ne se rapproche pas de l'énigmatique Sextiacum sur lequel, dit Longnon, «on est très peu fixé... il faut attendre que les recherches des érudits bigourdans fassent connaître, d'après des documents inédits ou peu connus, quelque localité détruite dont le nom rappelle celui de Sexciacus et qui soit située à une distance de vingt milles (29 ou 30 kilomètres) de Saint-Sever-de-Rustan et en même temps dans la Bigorre ' », par où l'on voit que Longnon admet que Saint-Sever-de-Rustan serait la deuxième des églises où, chaque dimanche, le prêtre Sévère de Grégoire allait dire la messe. Or, voici ce prêtre Sévère en possession de deux paroisses ou, s'il l'on préfère, de deux domaines sur lesquels il a bâti des églises, mais cela n'est plus le cas de Sulpice Sévère qui ne s'est réservé qu'un prœdiolum à Primuliac.
Il paraît impossible d'imaginer un vicus Sextiacus si étiré en longueur qu'on puisse y loger à chacune de ses extrémités — et Grégoire de Tours ne dit pas qu'elles se trouvent aux extrémités — une église à 30 kilomètres de l'autre; il est superflu de discuter du moment que dans le cas spécial de Sulpice Sévère il ne s'agit pas d'espacer les deux églises à pareille distance, mais de les mettre si rapprochées l'une de l'autre que Paulin de Noie ne se contente pas de dire : Baptisterium busiticis duabus interposition condidisti, mais encore :
Iste duos inter diversi culminis aulas Turrito joutent tegmine constitua.
Ainsi leur proximité est telle qu'on aperçoit dans le même moment leurs deux toits, l'un plus bas (l'ancienne), l'autre plus haut (la nouvelle). Entre elles, les unissant, le baptistère :
Laeta novos geminis ut mater Ecclesia portas Excipiat sinibus quos tiqua protulerit.
Et l'on a justement dit que « cette image des deux seins de la mère, prêts à recevoir les enfants que l'onde enfante, nous fait voir la porte des églises immédiate ment ouverte sur le baptistère ».
Enfin les vers suivants montrent les trois édifices formant une masse unique 2 :
Ecce velul trino colit ttnant nontine Mentent Sic trinum sancta mole sacravit opus.
Dès lors que les deux églises sont contiguës et non plus séparées par 29 ou 30 kilomètres, le Sévère de Grégoire de Tours n'a plus rien de commun, que son nom, avec le propriétaire de Primuliac.
Si, comme nous le disions plus haut, l'année 406 marqua pour Primuliac la catastrophe finale, on peut se faire une idée du désastre par les plaintes d'un auteur presque contemporain 3 : « Quand tout l'Océan aurait inondé les Gaules il n'y aurait pas fait de si horribles ravages : nos bestiaux, nos fruits et nos grains ont été enlevés, nos vignes et nos oliviers désolés; nos
1 La cité de Bigorre, p. 55-56. — 2 S. Paulin, Epist., xxxn, 5. — 'De Vie et Vaissète, Hist. génér. de Languedoc, t. i, p. 396. — ' Tillemont, op. cit., t. xu, p. 607 sq. — s G.
maisons de campagne ruinées, et à peine reste-t-il encore quelque chose dans les campagnes; mais tout cela n'est que la moindre partie de nos maux. Depuis dix ans, les Vandales et les Goths font de nous une cruelle boucherie : les châteaux bâtis sur les rochers, les villes les plus fortes, les bourgs situés sur les plus hautes montagnes n'ont pu garantir leurs habitants de la fureur de ces barbares et l'on a été partout exposé aux dernières calamités... C'est une tempête qui a emporté indifféremment les bons et les mauvais, les innocents et les coupables. Le respect dû à l'épiscopat et au sacerdoce n'a pas défendu ceux qui en étaient honorés; ces barbares leur ont fait souffrir les mêmes indignités et les mêmes supplices. »
Après une pareille calamité, il ne restait presque plus personne pour transmettre le souvenir de ce qui avait existé : baptistère, églises, moines, tout avait été balayé, anéanti, à tel point aboli que le souvenir même de Sulpice Sévère ne se retrouvait plus et que Grégoire de Tours, a-t-on dit, ne reconnaissait plus le biographe de saint Martin son prédécesseur sous le personnage d'un prêtre Sévère habitant Sextiacum. Peut-être est-ce là prêter à Grégoire une assez forte naïveté et une crédulité qui dépasse la mesure permise.
Malgré les objections que nous avons énumérées sans les affaiblir, l'identification du prêtre Sévère et de Sulpice Sévère a trouvé des partisans convaincus. On ne saurait compter de ce nombre le P. Rosweyde qui s'est bien aperçu que la difficulté de faire accorder les deux églises distantes du premier et les deux églises contiguës du deuxième empêchait de les ramener à un seul personnage. Lebrun-Desmarettes n'a su que poser les difficultés sans se résoudre à prendre parti et, comme si souvent, c'est à la sagesse de Tillemont qu'il faut revenir : « Il n'est pas difficile, a-t-il écrit, de croire que saint Sulpice ait quitté les environs de Toulouse, en 407, ou depuis, lorsque les barbares pillèrent les Gaules, qu'il se soit retiré dans des terres qu'il avait en Bigorre, et qu'il ait bien voulu y servir de curé à ceux dont il était seigneur temporel. Cela n'empeschera point qu'il n'ait mesme quitté ensuite cette fonction pour demeurer dans le silence, et pour aller passer quelques années à Marmoutiers; ensuite de quoi, il aura pu revenir achever ses jours au lieu de Saint-Sever. Saint Grégoire [de Tours) donne assez lieu de croire tout cela, et nous ne voyons rien qui nous en empêche. Mais nous n'osons pas aussi donner pour certain ce qui ne l'est pas 4. »
On ne saurait dire plus prudemment qu'on refuse de prendre parti e* de se prononcer. D'après ce que nous venons d'exposer, on pensera probablement que c'est ce qu'il y a de plus sage à faire et ceci nous laisse d'ailleurs libre de dire le peu que nous savons sur les constructions élevées par Sulpice Sévère à Primuliac.
III. Les églises de Primuliac. — Ici encore tout n'est pas absolument clair. G. Hartel, éditeur de saint Paulin a écrit cette note 5 : Ecclesiam illam Primuliaci exslructam esse ex eo palet quod, initio lui jus epistolœ (xxxn, n. 1) de duabus basilicis eodem in loeo, inlerposito baptisterio, diserte loquatur Paulinus, hic vero addit (n. 7) : vos aliam apud Primuliacum nostram et priore majorent basilicam préparasse cognovimus. Habemus cryo illic binas cum baptisterio basilicas, liinc basilicam unam cui altéra mox adjicielur videlicel Primuliaci. Cf. xxxi, 1. On retrouve cette opinion dans les Acta sancturum ' qui évitent de se prononcer. Or, voici ce qu'on lit dans la lettre xxxi de saint Paulin : « Notre frère Victor m'a lait connaître que pour la basilique que vous venez de construire à Primuliac, plus grande
liai tel, dans S. Pontii Meropii Pautini opéra, Vindobonae,
18'J4, t. i, p. 267. — 8 Acta sanct., novembr. t. m, p. 785, note 6.
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que celle qui existait déjà, vous désiriez des reliques sacrées des saints, qui doivent apporter à cette église bâtie au milieu de vos possessions, une bénédiction qu'espère votre foi. Le Seigneur m'est témoin que s'il fût resté quelque ossement après l'emploi de ce qui était nécessaire pour la consécration de ma basilique, je vous l'eusse envoyé, mais il ne m'est rien demeuré. D'ailleurs, Victor nous a assuré que Sylvie lui a promis des reliques apportées d'Orient. Toutefois j'ai quelque chose de précieux à vous envoyer pour la consécration de votre basilique, à savoir un morceau du bois de la vraie Croix. » Dans la lettre xxxn, Paulin se réjouit que Sévère ait élevé un baptistère entre ses deux basiliques. Celles-ci ne pouvaient être que l'ancienne et celle dont il est question dans la lettre xxxi. Plus loin, Paulin parle des basiliques et du baptistère, pour lesquels il envoie des vers. Enfin la domeslica tua ecclesia peut être aussi bien l'ancienne que la nouvelle. L'explication de G. Hartel ne peut se défendre.
Le texte montre qu'il n'y a qu'une seule basilique nouvelle et non pas deux. Dans Epist., xxxn, 7, saint Paulin dit expressément qu'il n'y avait qu'une basilique construite par Sévère, semblable pour l'abside à celle que lui-même avait élevée à Fondi. L'inscription peinte sur celle-ci avait plu à Victor, et Paulin, en conséquence, l'envoie à Sulpice Sévère : Si forte et eam de duabus elegeris in hac recentiore tua pingere in qua seque apsidem factam indicavit. Il est presque superflu de dire que rien n'a été conservé sur le plan des deux basiliques et du baptistère.
IV. La décoration des églises. — L'amitié qui liait Sulpice Sévère à Paulin de Noie le porta à solliciter du poète quelques compositions de sa façon pour en décorer, suivant le goût de l'époque, les bâtiments qu'il avait élevés à Primuliacum et dans une autre localité dont le nom est inconnu; il s'agissait de deux églises et d'un baptistère '. Ce n'est qu'après s'y être essayé, probablement sans parvenir à se satisfaire, que Sulpice avait eu recours à Paulin en le priant de lui envoyer des vers qui remplaceraient ceux qu'il avait commis. Et à ce propos, il lui adressait une lettre confiée à un certain Victor qui ajouterait de vive voix les détails relatifs au plan et à la décoration des édifices, notamment au baptistère pour lequel il projetait les deux images de Martin de Tours et de Paulin de Noie, que devaient accompagner deux légendes métriques. Paulin se conforma à la demande, mais il envoya une pièce qui présentait aux néophytes saint Martin comme le guide à suivre et Paulin comme le type du pécheur. Le poète prévoyait que son envoi déplairait, aussi envoyait-il d'autres vers où il se contentait de dire que Paulin avait sacrifié tous les biens d'ici-bas pour assurer son salut.
Voici les deux pièces qui, probablement, ne furent ni peintes, ni gravées par déférence pour l'évêque de Noie:
Abluilis quicumque animas et membra lavacris Comité pro/iositas ail bona /<«•/« vias,
Adstat perfectae Marlinus régula vitae, Paulinus veniam guo mereare docet.
Ilimc, peccatores, illum spectate, beati. Exempter sanctis ille sit iste reis.
1 S. Paulin, Epist., xxxn, 1 : baplistcrium basilicis duabus interposition. — 2 S. Paulin de Noie, Opéra, édit. 1685, p. 69. Appendix; Keimmdini, Delta Nolana ecclesiastica sturia, t. i, p. 410; J. Bingham, Origines ecclesiasticae, t. m, p. 305; Augusti, lieilràge zur christlichen Kunstgeschichle, t. i, p. 157, 305; A. Mai, Script, veter. nova coll., t. v, p. 171, 172; Dungal, Besponsa contra perversas Claudii Taurinensis episcopi sententias, dan> Bibliottl. veter. Patrum, Lugduni, t. xiv, p. 200; Selvagi, Antiq. christ.
Dives opum Christo, pauper sibi, pulchra Severus
Culmina sacratis fontibus instituit.
Et quia coelestes aulam condebat in actus,
Qua renovarentur fonte Deoque homines, Digna sacrarnentis gemina sub imagine pinxit,
Disceret ul vitae dona renatus homo.
Martinum veneranda viri lestatur imago;
Altéra Paulinum forma refert humilem.
Ille fidem exemplis et dictis fortibus armai,
Ut meriti palmas intemerala ferat.
Iste docet, fusis redimens sua crimina nummis.
Vilior ut sit res quam sua cuique salus '.
Saint Paulin donne ensuite les vers suivants pour la façade du baptistère 3 :
HIC REPARANDARVM CENERATOR FONS ANIMARVM
VIVVM DIVINO LVMINE FLVMEN ACIT SANCTVS IN HVNC CAELO DESCENDIT SPIRITVS AMNEM
CAELESTIQVE SACRAS FONTE MARITAT AQVAS CONCIPIT VNDA DEVM SANCTAMQVE LIQVORIBVS ALMIS
EDIT AB AETERNO SEMINE PROCENIEM MIRA DEI PIETAS PECCATOR MERCITVR VNDIS
MOX EADEM EMERCIT IVSTIFICATVS AQVA SIC HOMO ET OCCASV FELICI FVNCTVS ET ORTV
TERRENIS MORITVR PERPETVIS ORITVR CVLPA PERIT SED VITA REDIT VETVS INTERIT ADAM
ET NOVVS AETERNIS NASCITVR IMPERIIS
Une autre pièce sera peinte sur les deux églises que sépare le baptistère, c'est-à-dire sans doute sur un portique commun :
CORPORE MENTE FIDE CASTISSIMVS INCOLA CHRISTI
CONDIDIT ISTA DEO TECTA SEVERVS OVANS TOTVS ET IPSE DEI TEMPLVM ViCET HOSPITE CHRISTO
CAVDENTEMQVE HVMILI CORDE CERIT DOMINVM ECCE VELVT TRINO COLIT VNAM NOMINE MENTEM
SIC TRINVM SANCTA MOLE SACRAVIT OPVS AMPLA DEDIT POPVLO CEMINIS FASTICIA TECTIS
LECIBVS VT SACRIS CONCRVERET NVMERVS NAM QVIA LATOREM DVO TESTAMENTA PER VNVM
PACTA DEVM IN CHRISTO COPVLAT VNA FIDES ISTE DVAS INTER DIVERSI CVLMINIS AVLAS
TVRRITO FONTEM TECMINE CONSTITVIT LAETA NOVOS CEMINIS VT MATER ECLESIA PARTVS
EXCIPIAT SINIBVS QVOS AQVA PROTVLERIT AVLA DVPLEX TECTIS VT ECLESIA TESTAMENTIS
VNA SED AMBOBVS CRATIA FONTlS ADEST LEX ANTIQVA NOVAM FIRMAT VETEREM NOVA COMPLET
IN VETERI SPES EST IN NOVITATE FIDES SED VETVS ATQVE NOVVM CONIVNCIT CRATIA CHRISTI
PROPTEREA MEDIO FONS DATVS EST SPATIO INDE PARENS SACRO DVCIT DE FONTE SACERDOS
INFANTES NIVEOS CORPORE CORDE HABITV CIRCVMDANSQVE RVDES FESTIS ALTARIBVS ACNOS
CRVDA SALVTIFERIS IMBVIT ORA CIBiS HINC SENIOR SOCIAE CONCAVDET TVRBA CATERVAE
ALLELVIA NOVIS BALAT OVILE CHORIS
L'église domestique de Sulpice Sévère possédait un précieux trésor; c'étaient les restes du prêtre Clarus, compagnon de saint Martin de Tours. Paulin composa pour l'autel où reposaient ces reliques, trois pièces de vers entre lesquelles Sulpice Sévère devait choisir. Voici ces légendes, dont l'une devint une inscription ' :
instit., t. m, p. -16; A. Lupi, Disseriaztonl ed altre opérette, in-t°, Faventlae, t. i, p. 123; Prudence, Opéra, édit.
Arevalo, Proleyumena, p. 131; Panère, Histoire du diocèse d'Agen, l. I, p. 102-103; Dictionn. d'épigraphie, t. i, p. 131, 132; li. Le Plant, Inscriptions chret. de la Gaule, t. n. p. 389, n. 591. — ' A. Mai, op. cit., t. v, p. 172; E. Le Plant, op. Cit., t. U, p. 390,n. 594. — * Le Plant, Inscriptions chrétiennes de la Gaule antérieures au vill* siècle, in-4, Paris, t. n (1865). p. 392-393.