EROS
ESCLAVES
cf. Platner et Bunsen, Beschreib. Roms, t. m, 2= part., p. 450; Marangoni, Délie cose gentilesche irasportaie ad uso d. crist., p. 46; F. Piper, Mythol. und Symbolik, t. I, p. 47, 217.
H. Leclercq.
ESCABEAU. L'usage de l'escabeau sur les monuments chrétiens sert à signaler la dignité de celui ou de celle à qui il est attribué. Ce petit meuble, que d'aucuns trouvent gênant, tire peut-être son importance de ce mot du psaume : Donec ponam inimicos tuos scabellum pedum luorum; c'est le lointain souvenir d'une attitude triomphale? Sur les fresques, sur les sarcophages, le Christ, la Vierge, un saint est assis sur une chaise à dossier, et, sous ses pieds, un escabeau. Les mosaïques nous en donnent quelques exemples '. Par un raffinement de respect, l'escabeau était parfois voilé (voir Housse).
H. Leclercq.
ESCLAVES. — L i-m= siècles. IL Rang social. lU. Martyre. FV. Mariage. V. Affranchissement.
L i-ni<^ SIÈCLES. — Il a existé des esclaves chrétiens en grand nombre; quelques noms à peine nous ont été conservés. Quelle fut leur condition? Celle de la multitude d'autres esclaves, tourbe anonyme que les écrivains de l'antiquité nous décrivent misérable, perverse, redoutable autant qu'opprimée, avilie, persécutée. Les historiens modernes ont patiemment colligé les textes et en ont composé un tableau répugnant et révoltant. Est-il exact? Ceci est une autre affaire. L'esclavage antique touche à des questions sociales si graves «t si enchevêtrées qu'il faut en laisser l'étude à ceux qui y trouvent prétexte à dénigrement ou à apologétique. Notre dessein est moins ambitieux.
Au cours de sa prédication, renfermée dans les frontières de la Palestine, Jésus-Christ avait vécu au sein d'une société que l'esclavage n'avait que légèrement eflleurée : c'est ce qui peut expliquer son silence et jusqu'à l'absence d'allusion au monde servile dans les paraboles composées d'après les données de la vie ambiante. Les apôtres et les premiers disciples, tous originaires de la même contrée, ayant borné leur horizon à la même société juive, ne purent échapper à une surprise attristée lorsque les étapes de l'apostolat les mirent en présence d'un état de chose qu'ils devaient soupçonner à peine et que, peut-être, mirent -ils quelque temps à comprendre. Leurs écrits authentiques ne témoignent pas d'une indignation très vive à la vue de ces excès de misère, d'injustice et de cruauté dont les auteurs anciens nous font un complaisant étalage. De la part d'hommes tels que les apôtres de Jésus, cette indifférence a surpris et même scandalisé, et tandis que les uns ont parlé de couardise, les autres ont répondu modération. Il est incontestable qu'aucun écrit apostolique ne nous apprend l'impression produite sur saint Paui, saint Pierre, saint Jean, saint Jacques ou saint Jude par le spectacle de l'esclavage et ainsi nous ne sommes pas en mesure de dire ce qu'ils en oiit pensé. Il est non moins incontestable qu'ilsont adopté à l'égard de cet état social une méthode d'intervention à si lointaine échéance que nous sommes autorisés à dire qu'ils l'ont toléré. Si l'esclavage s'était offert à leurs yeux tel que nous le voyons, se fussent-ils conduits à son égard avec une semblable tolérance? Quoi qu'il en soit, il parait difficile de leur faire un mérite d'une condescendance qui n'aurait eu
' Le Normand et de Wiltc, Élile des monumenis céramographiqties, in-4'>, Paris, 1S37-18C1, t. m, pi. IX; Bosio, noma sntterranea, in-fol., Roma, 1632, p. 45; Bottarl, Borna sotlerranea, in-Io\., Roma, 1737, t. i,pl. xxxvin,XL;J. Ciampini, Vetera monimcnln, in-fol., Koma;, 16U0, t. il, pi. xxvii ; Garruccl, Velri nrnati di pilliire in orn, in-fol., Roma, 1868, pi. xviii. flg. 4; ne Rossi. Bull, di ardu crist.. 186.5. p. 69; De\11le, /Jcscriplion d'un bas-relii/ en ivoire, dans Mém.
pour dessein que d'épargner à l'édifice branlant et vieilli du monde antique une secousse qui pouvait consommer sa ruine. Quelques siècles plus tard, nous voyons des papes de Rome relever des peuples entiers de leur serment d'obéissance à leurs rois ou à leurs empereurs et on hésite à comparer la gravité des conflits politiques qui provoquent ces mesures à la gravité du problème moral de l'esclavage.
La condition des esclaves était, incontestablement, si misérable qu'elle devait attirer l'attention de ceux qui venaient soulager toutes les infortunes. Est-ce la crainte de provoquer une révolte et tous les désordres, toutes les ruines qui en résultent, ou bien est-ce l'espoir d'une réforme plus universelle et plus accélérée qu'elle ne le fut en réalité, qui détourna les apôtres d'un rôle différent de celui qu'ils adoptèrent? Il importe peu de poser ces questions, qui demeureront toujours sans réponse. Ce qui est hors de doute, c'est qu'au i^' siècle de notre ère les esclaves constituaient dans l'empire une puissance redoutable et redoutée. L'an 54, une dame romaine est accusée parce que, « en ne maintenant pas sous un joug assez ferme les armées d'esclaves qu'elle possédait dans les Calabres, elle mettait en péril la sûreté de l'État ". » L'an 24, un mouvement d'esclaves ruraux s'organisa dans le sud de l'Italie et fut facilement réprimé, mais « Rome, dit Tacite, avait commencé à trembler à cause de la multitude des esclaves qu'elle renfermait dans son sein '. » Les historiens nous ont conservé le souvenir des répressions cruelles exercées contre les esclaves; elles nous apprennent que les maîtres redoutaient autant qu'ils se sentaient haïs; les lois venaient leur prêter main-forte, les mœurs toléraient des rigueurs dont le simple récit nous révolte et, en présence d'un mal aussi universel, d'une situation à tel point entrée dans l'organisation sociale, on a le droit de se demander si l'indignation généreuse, l'appel à la liberté n'eussent pas jeté le monde dans un bouleversement dont les apôtres, après l'avoir provoqué, n'eussent rien retiré pour l'amélioration des hommes et de la société.
Les épîtres de saint Paul nous offrent quelques passages d'après lesquels il est aisé de deviner la nature et le ton de ses exhortations à cette catégorie misérable : « Esclaves, leur dit-il, obéissez à vos maîtres terrestres dans la simplicité de votre cœur, comme vous obéiriez au Christ; ne leur obéissez pas avec un empressement servile, qui ne cherche qu'à plaire au.x hommes, mais du fond du cœur, pour faire la volonté de Dieu; servez avec bonne volonté, pour contenter Dieu et non les hommes et souvenez-vous que tout ce que vous ferez de bien, que vous soyez libres ou esclaves. Dieu vous le rendra *. » Aux maîtres, il disait : « N'ordonnez à vos esclaves que des choses justes, et, quand vous leur commandez, songez que vous avez un maître dans les cieux ' ; ne pesez point sur eux par la terreur, mais souvenez-vous qu'ils ont le même Dieu que vous, et que ce Dieu vous jugera les uns et les autres, sans regardel" à la condition des personnes •. » Cette exacte balance des devoirs réciproques doit être rappelée et servir de commentaire à une parole qui « contient en germe, a-t-on dit. la destruction future de l'esclavage « : « Il n'y a plus de différence entre le Juif et le Grec, l'esclave et l'homme libre, l'homme et la femme, vous êtes un dans le (Christ Jésus '. •
Plus positive est l'indication suivante : « Vous avez
de la Soc. des anliq. de Normandie, II" série, t. iv; C. Bayet, Mémoire sur Vambon conservé à Satonîque, dans Areh. des missions, nouv. série, t. m, p. 480; E. Le Blnnt, ïiliide sur les sarcophages chrétiens de la ville d'Arles, in-fol., Roma, 1878, pi. V, X. Voir nictionn.. 1. 1, nii mot Astrks, (lu. 1063. 1064. — "Tacite, Annal., 1. XII. n. 65. — ' /6id.,l. IV.n. 27. — • Ad Ephosios, vi. 5-8. — ' Ad Colosseiiscs, iv, 1. — 'Ad Ephoslos, VI, U. — ■ Ad r.alatns, m. 28.
ESCLAVES
été appelés à la foi étant esclaves; ne vous en inquiétez pas; mais si l'occasion s'offre à vous de devenir libres, usez-en avec empressement '... car vous avez été rachetés d'un trop grand prix pour être volontairement les esclaves des hommes '. » Cette occasion se présentait sans doute, mais d'une manière exceptionnelle, c'était l'affranchissement par rachat ou par testament qui ne paraissent pas avoir libéré un nombre appréciable d'individus. C'est une arme médiocrement efficace que la supplication quand elle se tourne vers l'intérêt. Nous en avons un exemple dans un billet adressé par saint Paul à un chrétien nommé Philémon, de qui un esclave fugitif s'était réfugié auprès de l'apôtre. Il est \Taisemblable que le fugitif n'avait pris ce parti extrême et périlleux que parce que l'existence chez son maître lui paraissait insupportable: et ce raaitre était chrétien. Non seulement il se gardait d'affranchir ses esclaves, mais il les poussait à bout et à cette résolution désespérée de la fuite. L'apôtre ne pouvait se dispenser d'intercéder, mais il s'en acquitte avec des ménagements qui montrent bien que l'esclavage n'était pas contesté, même dans les conversations privées entre les chefs des Églises et les fidèles opulents. « Je viens, écrit Paul à Philémon, te supplier pour mon fils Onésime, que, étant prisonnier, j'ai engendré à Jésus-Christ. Autrefois il était pour toi sans valeur, maintenant il est également précieux à toi et à moi. Je te l'ai rendu : reçois-le comme mes entrailles. J'aurais désiré le conserver près de moi, afin qu'il me servît, en ton nom, pendant la captivité que je subis pour l'Évangile. Mais je n'ai pas voulu agir ainsi sans ton consentement. Reçois-le non plus comme un esclave, mais comme un frère chéri. Reçois-le comme lu me recevrais'. » Quel accueil fut fait à cette supplique, nous n'en savons absolument rien. « Nul doute, a-t-on écrit, qu'une si touchante prière n'ait obtenu la liberté de l'esclave'. » Nul indice, dironsnous, qu'une si humble demande ait obtenu le moindre succès. L'apôtre dit encore : « Je pourrais prendre en Jésus-Christ une entière liberté de t'ordonner une chose qui est de ton devoir », et c'est ce qu'il se garde de faire, sous prétexte que • l'amour que j'ai pour toi fait que je préfère te supplier, quoique je sois Paul, vieux, et maintenant prisonnier pour Jésus-Christ *. »
Le billet à Philémon est un des documents les plus significatifs dans sa brièveté. Un apôtre, Paul luimême, le plus entreprenant du collège apostolique, insinue à son correspondant le devoir d'affranchir un de ses esclaves, il ne risque pas de l'ordonner, en prévision d'un refus. Enfin, c'est en faveur d'un coreligionnaire et auprès d'un autre coreligionnaire qu'il intervient avec cette prudence. Elle se retrouve dans la Didaché, où nous lisons ceci : ■ Tu ne commanderas pas avec amertume à ton esclave ou à ta servante, qui espèrent dans le même Dieu que toi, de peur qu'ils ne perdent la crainte de ce Dieu qui est pour eux comme pour toi; car il ne fait d'acception de personne quand il vient par son appel, mais il appelle ceux que l'Esprit a préparés. Mais vous, esclaves, soyez soumis à vos maîtres comme à des images de Dieu, avec modestie et avec crainte '. » On peut remarquer que cette sollicitude s'applique aux seuls esclaves chrétiens et nous voyons sur une inscription d'un hypogée cette mention qui confirme l'attention réservée aux coreligionnaires : Monumcnlum Valeri Mercuri et Julilles Juliani et Quintilies Vereriindcs libertis liberta busqué poslerisque eorum at religionem pertinentes meam... '.
Clément d'Alexandrie s'occupe souvent de l'escla-
' I Cor., vn, 21. — 'I Cor., vu, 32. — ■ .\d Philemonem, 10-17. — ' P. Allard, Les esclaves citréliens, 3' édit., 1900, p. 202 ; PiRnorio , De sernix eonimqiic mi.seriis, Padiia, 1613. — ' Ad Philemonem, 8-10. — • Didaclié, e. iv. — ' Corp. inscr. lat., t. vi, n. 10412. — • Pxdag., 1. III, c. v, vn, ix.
vage et fait plus que de recommander la soumission et la résignation, d'une part, la douceur et l'indulgence, d'autre part ; il conseille à ses contemporains de diminuer le nombre des esclaves et moraliser ceux qu'ils conservent. Mais ces conseils sont encore destinés aux seuls maîtres et aux seuls esclaves chrétiens puisqu'on l'entend recommander au maître de ne pas faire obstacle à la vocation d'un esclave qui se sent appelé à la pratique des conseils évangéliques. A ses yeux, l'esclave n'est pas inférieur au maître depuis qu'ils adorent le même Seigneur et versent leur sang en témoignage du Christ '. « De même, dit-il, que Pierre (I, M, 18) prescrit aux esclaves d'être soumis, avec une crainte entière, aux maîtres quels qu'ils soient, non seulement bons et cléments, mais désagréables et fâcheux, de même l'équité, et la patience, et la bonté conviennent aux maîtres. En résumé, selon le langage de l'apôtre, ne formez tous qu'une même âme, soyez miséricordieux et tendres pour vos frères, afin d'être les héritiers de toute bonne et aimable bénédiction ». » Origène insinue lui aussi les affranchissements, mais il use d'un détour et, à l'occasion du judaïsme, il fait obser\er que « personne dans cette religion ne peut demeurer esclave pendant plus de six ans; est-il besoin de faire remarquer combien cela est conforme à la raison, combien sont ainsi réglés avec justice les rapports du maître et du serviteur '° !» Saint Cyprien recourt aussi à des ménagements d'expression, lorsque, s'adressant à Démétrien, il lui dit : « Tu exiges des services de ton esclave, et, homme, tu contrains un homme à t'obéir. Pourtant, les conditions de la naissance sont les mêmes pour vous deux, et aussi les conditions de la mort; votre corps est formé d'une matière semblable; la même raison éclaire votre âme ; une pareille loi vous a fait entrer dans le monde et vous en fera sortir. Malgré cela, s'il ne te sert pas à ton gré, s'il n'accomplit pas toutes tes volontés, tu commandes, tu exiges avec excès la ser\ntude, tu llagelles, tu frappes, tu punis par la faim, par la soif, par la nudité; souvent même tu tortures par le fer et par la prison ". » Ce n'est rien de plus qu'une semonce ; un siècle plus tard, le rédacteur des Constitutions apostoliques n'hésitera pas à ordonner à l'évêque de retrancher de sa communion t ceux qui traitent mal leurs esclaves, les affligeant par les coups, la faim, une dure servitude ". »
La société chrétienne se montra moins réservée; elle fit à l'esclave une place au foyer et s'enorgueillit de le rapprocher de sa sépulture. Il suffit de rappeler d'un mot la décision du pape Calliste, au in« siècle, autorisant des femmes nobles, des clarissimes, à épouser, en dépit de l'interdiction de la loi romaine 'S des affranchis et même des esclaves ". Les épitaphes catacombales gardent le silence sur la condition sociale des morts, quelques inscriptions mentionnent un esclave ou un affranchi, mais elles sont tellement exceptionnelles qu'elles confirment la règle d'omission générale. Le cubicule d'.Vmpliatus (voir ce mot), de dimensions si vastes et de décoration si élégante dans la catacombe de Domitille, est peut-être celui de l'esclave dont parle saint Paul '^ Dans la catacombe de Saint-Hermès, le caveau contenant les restes des martyrs Prote et Hyacinthe, que leur cognomen indique avoir été de condition servile " :
DP lll-IDVS SEPTEBR (5
YACINTHVS