‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 2)Chapitre 103 sur 331 · MARTYR · texte numérisé non relu

MARTYR

XI, xn; SIromata, 1. IV, c. xi.x. — • Pœdag., I. III, c. xi. — '° Contra Celsiim, I. V, c. XLni. — " Ad Demelrianum, c. vni. — " Cons(i(. apos/o/., 1. IV, c. vi, 12. — " Digeste.L XXIH. tit. n, Icx 'l-t. — " Pliilnsopliiimcna, I. IX, c. xi. — " Rom., XVI, S. — " BullcUino di arclt. crist., 1S94, p. 29.

ESCLAVES

était encore garni des débris d'une étofle tissée d'or dans laquelle avaient été déposés les restes de ces esclaves. La mention de l'esclavage est si exceptionnelle sur les inscriptions chrétiennes que nous mentionnerons celle-ci ' :

HIC SITVS NOTA

TVS SERVVS FIDE

Sur une inscription de l'Attique nous lisons : otX£TT)ç, qui a divers sens, mais souvent, chez les auteurs chrétiens, celui de la condition servile ^ : + MvYjfjtôp'.ov A'.ovudtou aupixapî-

OU OÎjCaÎTÏ) TOÛ

XafiTïpoTâxou nXou-âpxo'J àv-

9u7tâTOU

II. Rang soa.\L. — Une innovation grave fut la participation des esclaves au culte chrétien. Au jugement des païens, les esclaves n'avaient pas de religion. On savait que beaucoup parmi eux étaient affiliés à des superstitions étrangères, mais celles-ci n'avaient rien de commun avec le culte officiel et, ici, les'clave n'avait plus sa place. Dédaigneusement, ses maîtres lui abandonnent des cultes infimes, divinités des carrefours, divinités champêtres; ou bien ils lui tolèrent l'affiliation à d'humbles confréries, collèges misérables où quelques déshérités se réunissaient pour manger un morceau de bouilli, boire un coup de vin et honorer le génie de leurs maîtres.

Dans l'association chrétienne, la place de l'esclave était très difïérente. Il avait un droit égal à celui des riches, des hommes libres et de ses propres maîtres à l'initiation d'où découlaient tous les privilèges. « Mous avons tous été baptisés en un seul esprit, dit saint Paul, et formés en un seul corps, juifs et gentils, esclaves et libres ^. » L'esclave pouvait, dès ce moment, jouir des plus hautes prérogatives attachées à la possession des charismes, et l'Église, loin de les lui disputer, les consacrait en lui ouvrant l'accès des dignités hiérarchiques. C'est une étrange nouveauté parmi la société de ce temps de voir la communauté de Rome, célèbre entre toutes, gouvernée tour à tour par un esclave fugitif et banqueroutier, Calliste, et par quelque descendant d'une gens illustre, comme Corneille. Assurément, et pour autant que nous en pouvons juger, l'administration de Calliste fut avantageuse à l'Église de Rome, mais le fait de son élévation au pontificat est, à lui seul, plus intéressant que tout le reste. Le sujet choisi pouvait compenser le souvenir de ses mésaventures par la perspective de son savoir-faire, mais ni au moment de son élection, ni lorsque son collègue l'évèque de Porto l'attaquait avec une vigueur impitojable, le souvenir de son origine servile ne faisait pas même matière à objection.

Lactance ne fait donc pas oeuvre d'apologiste, mais il constate une situation de fait, lorsqu'il écrit ces mots : « Chez nous, entre les riches et les pauvres, les esclaves et les libres, il n'y a pas de dillérence '. » Ce n'est pas seulement dans le silence et l'obscurité des nécropoles catacombales (|ue les titres de seruus ou de liberlus étaient évités, au point qu'ils y semblent abolis, c'était surtout dans les réunions liturgiques. On ne possède aucun texte, aucun canon, aucune règle qui interdise aux fidèles de faire usage de ces termes, et il n'en a très probablement jamais existé; mais le goût, le tact, cette chose éminemment latine,

' Arin?hi, lionm siiblerranea. t. i, p. 594. — ' Ch. Bayol. ne tilulis utticis chrisiianis, 1878, p. 39, 112, n. 102; cf. J'hilosophiimeiia 1. IX, c. XI : i/Etv eva ûv otv atpr,iT0VTai

retenait sur les lèvres un mot désobligeant par la seule situation dépendante dont il évoquait l'idée. De pareilles délicatesses ne se retrouvent pas ailleurs. La servilité orientale se complaît dans la platitude et la cour byzantine imaginera d'innombrables fonctionnaires vaniteux de se parer d'un titre dégradant à force d'être pompeux. Les invasions germaniques jetteront pour de longs siècles tout un étroit réseau de dénominations avilissantes dont chacun se décore avec une satisfaction sans mélange. Parmi ces peuplades inférieures, byzantines et germaines, l'Église chrétienne ne posséda longtemps qu'une situation précaire et contestée; son génie indépendant et libérateur ne pouvait être accueilli sans prévention par des sociétés instinctivement asservies d'avance à toute conception tyrannique et oppressive. Après avoir tenté vainement de se soumettre le génie latin, les empereurs byzantins du bas-empire, de même que les empereurs allemands du moyen âge, ont dû y renoncer et le laisser suivre sa destinée lumineuse et libératrice. Il en eût coûté aux fidèles de faire sentir dans la maison de Dieu des distinctions sociales: leurs basiliques ne connaissaient qu'une séparation unique, celle des sexes: quant aux rangs, tous se plaçaient à leur gré, ignorant les stalles réservées aux riches et les balustrades qui encadrent les nobles dans les cathédrales du moyen âge. Les esclaves, dans la primitive société chrétienne, ne sont, en aucune manière, parqués, ainsi que le furent les serfs à une époque postérieure, dans la portion la moins rapprochée de celle où s'accomplissent les mystères.

Cette égalité, loin de créer un danger social, écartait celui que l'esclavage entraînait après lui. Il était bien difficile, impossible même, à ceux qui avaient reçu côte à côte le corps et le sang du Christ, chanté en s'aidant du même livre l'hymne au Sauveur, partagé les conseils, les avis, les aumônes et les olïrandes, de se retrouver dans la même demeure sans que des rapports nouveaux, plus condescendants d'une part, plus confiants d'autre part, ne s'établissent et ne se développent. Cette égalité, se manifestant dans la recherche, parfois excessive, d'un nivellement des conditions, était une réaction violente et efficace contre l'orgueil qui servait de règle à la société païenne. Sans cette rapide et touchante entreprise, sans le germe fécond et indestructible qu'elle avait déposé, l'esprit germanique eût étouffé, au cours de l'accablant moyen âge, tout souvenir, toute idée, toute aspiration vers cette égalité évangélique, le servage eût continué l'esclavage.

Il y eut dès lors une égalité agissante et opérante qui, opprimée, niée, accablée, parut disparaître pour jamais. Entre le ix'" et le xvi« siècle. l'Occident, devenu la proie de la Germanie, se débat de son mieux contre l'entrave d'une hiérarchie sociale compliquée et étouflante. C'est l'essai généreux, et parfois presque imprudent, d'égalité tenté dans les Eglises occidentales primitives qui réveillera les consciences et les ramènera à renouer l'esprit des origines avec celui de la société moderne. L'esclavage se trouve réhabilité depuis que la soumission qu'il impose est un libre acquiescement aux règles de la modération. On peut s'enorgueillir d'être esclave d'un maître juste et raisonnable en songeant que les plus illustres parmi les fidèles se font honneur de se dire esclaves du Christ Jésus, esclaves de leurs ouailles. ■ Nous nous sommes faits vos esclaves au nom de Jésus », écrit saint Paul aux fidèles de Corinthe », et saint Augustin écrit : t Le Seigneur m'a fait l'esclave du peuple d'HIppone'. >

ijjyxoiTOv eÏTE oixJTiriV e'ts i'tfjblf'iv. — 'I Cor., xil, i:i. — ' Divini Instii., I. 'V, c. xvn. — • II Cor., iv, 5. — ' Ëpisl., XXVI.

ESCLAVES

Servir Dieu ensemble, c'est, dans la langue de l'Église primitive, être co-esclaves, conservi, aûvSouXot; ainsi s'expriment saint Paul, saint Ignace, saint Cyprien, Tertullien, saint Grégoire de Nazianze, saint Jean Chrysostome. « Si celui qui était en la forme de Dieu, dit ce dernier Père, s'est anéanti luimême, prenant la forme de l'esclave pour sauver des esclaves, quoi d'étonnanl si moi, qui ne suis qu'un esclave, je me fais l'esclave de mes co-esclaves. .

II ne fallait rien moins que cette réhabilitation de la servitude pour en faire supporter le nom et le poids, du moment que des questions étaient posées, fort embarrassantes pour les évèques auxquels elles s'adressaient : D'où est venue la servitude? leur demandait-on. Et saint Jean Chrysostome de répondre : « Je connais beaucoup d'entre vous qui demandent cela et le voudraient apprendre; je vous dirai donc : l'avarice, l'envie et l'insatiable cupidité ont engendré la servitude '. » Saint Grégoire de Nazianze n'est pas moins net : « C'est la tvTannie, dit-il, qui a divisé en deux parts le genre humain -, » et Lactance : « Ni les Romains ni les Grecs n'ont pu se maintenir dans la justice, car ils ont établi entre les hommes les différents degrés de conditions inégales. Là où tous ne sont pas égaux, l'équité est absente; l'inégalité exclut la justice, dont la force propre réside en ceci : rendre égaux tous les hommes, qui ont reçu la vie dans des conditions égales '. • Saint Grégoire de Nysse va jusqu'à nier le droit du maître sur l'esclave : « Je possède, dites-vous, des esclaves et des servantes; il en est de nés dans ma maison. — Voyez l'orgueil et l'arrogance! Cette parole est un cri d'insurrection contre Dieu... Quand vous condamnez à la servitude l'homme, par nature libre et maître de lui-même, vous portez une loi contraire à la loi de Dieu. Celui que le Créateur a fait maître de la terre, et qu'il a établi pour commander, vous le soumettez au joug de l'esclavage; vous vous attaquez ainsi au précepte divin. Avez- vous donc oublié quelles sont les bornes de votre pouvoir? Ce pouvoir est limité aux êtres dépourvus de raison. Comment, oubliant ce qui vous est livTé en servitude, vous élevez-vons contre ce qui est libre par nature, et le ravalez-vous au rang des animaux?... Je possède des esclaves et des servantes. — Combien, dites-moi. les avez-vous achetés? Qu'avez-vous trouvé dans le monde qui pût valoir un homme? A quel prix avez-vous estimé la raison? de combien d'oboles avez-vous payé l'image de Dieu? Dieu a dit : « Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance. » Celui qui a été fait à la ressemblance de Dieu, et qui a reçu de Dieu pouvoir sur toutes les choses de la terre, dites-moi qui pourrait le vendre? qui pourrait l'acheter? L'esclave et le maître dilîèrent-ils en quelque chose? Tous deux ne seront-ils pas, après la mort, également réduits en poussière? ne seront-ils pas jugés par le même Dieu? N'y aura-t-il pas pour eux un ciel semblable et un semblable enfer? Vous, dont cet homme est en tout l'égal, quel titre de supériorité, je vous le demande, avez-vous à invoquer pour vous croire son maître? Homme, comment pouvez-vous vous dire le maître d'un homme •? »

Cette homélie était prèchée dans une église, en présence d'esclaves qui y trouvaient les titres éternels de l'égalité entre les hommes, mais cette égalité, contenue par l'acquiescement volontaire de chacun, n'avait rien de révolutionnaire pour les uns, rien de dégradant pour les autres. « Ne croyez point que vous vous abaissiez en recevant le baptême, dit saint Grégoire de Nazianze, en vous mettant au rang des

pauvres et de vos propres esclaves. C'est dans le Christ que vous êtes baptisés, dans le Christ, qui s'est abaissé plus que vous en revêtant lui-même la forme d'esclave '. • L'égalité ne devait pas induire l'esclave au refus de l'obéissance, mais à la revendication de son droit. Saint Jean Chrysostome loue ceux d'entre ses auditeurs à Antioche qui sont venus assister au service divin au risque de mécontenter leur maître; un autre jour, il leur rapi)clle que les maîtres ne doivent être obéis que dans la mesure où les ordres donnés ne sont pas contraires à la vertu, et afin de se faire bien comprendre de cet auditoire ignorant, il emploie le langage le plus clair, les mots les plus usuels et accommode, dit-il, son discours à l'intelligence de l'esclave et de la servante. Saint Cyrille de Jérusalem adopte le même ton et, parlant du jugement dernier, s'exprime ainsi : « Quelqu'un de ceux qui sont présents ici dira peut-être : Je suis pauvre, et à ce moment-là je serai couché dans mon lit; je suis une femme, et je serai surprise au pétrin; ne serai-je point méprisé? Aie confiance, ô homme, le juge souverain ne fait point acception de personnes, il ne préfère pas les doctes aux ignorants, les riches aux pauvres; même si tu es employé au travail des champs, les anges te prendront. Ne pense pas que le juge céleste rece\Ta le propriétaire du sol, et toi, agriculteur, te laissera. Si tu es esclave ou pau\Te, n'en aie pas de souci : celui qui a pris la forme de l'esclave ne méprisera pas les esclaves. Si, homme ou femme, tu as été, sous l'empire de la nécessité, attaché au pétrin ou employé à tourner la meule, celui qui a rendu forts ceux qui étaient enchaînés ne passera pas sans te voir. Celui qui de la servitude et du cachot a conduit Joseph au rang suprême te rachètera, toi aussi, de tes afflictions pour te conduire au royaume '. »

L'admission des esclaves dans les rangs du clergé était la consécration de cette égalité. L'Église avait rangé l'esclave parmi ceux dont la profession dépendante eût pu entraver le ministère et elle imposait à l'esclave la garantie de l'affranchissement. Celui-ci obtenu, l'obtention du sacerdoce n'était plus soumise qu'aux mêmes délais et aux mêmes règles que pour les autres candidats. Mais c'étaient là des règlements assez peu observés. Édictés par les Constitutions et par les Canons apostoliques, on les voit reparaître avec une insistance significative dans les décisions de saint Léon, de saint Gélase et dans les canons de nombreux conciles. Au iv= siècle, les rangs du clergé sont envahis par les anciens esclaves. Vers le dernier quart du iv« siècle, saint Basile et saint Grégoire de Nazianze consacrent évêque, en Cappadoce, l'esclave d'une riche matrone nommée Simplicia. Les gens de la contrée ie demandaient avec instances, l'esclave refusait, les deux évèques passèrent outre. La riche maîtresse réclama et ptnsa s'adresser aux tribunaux. Saint Basile la menaça de l'enfer, et la dame se le tint pour dit, mais après la mort de Basile, elle revint à la charge et demanda de faire annuler l'ordination. Elle fut reçue de telle façon qu'il ne semble pas qu'elle ait insisté; saint Grégoire lui proposa une indemnité.

Dans la suite, cette méthode devint la règle. Un concile tenu à Orléans, en 511, en fait une loi à l'évcque qui, en l'absence et à l'insu du maître, a sciemment élevé un esclave au diaconat ou à la prêtrise. L'indemnité devra représenter le double de la valeur de l'esclave (can. 8). L'ordination était alors devenue pour l'esclave une cause d'affranchissement : « Il devra, dit le concile, continuer d'occuper le poste ecclésiastique auquel il aura été appelé. » Le concile d'Orléans, en 538, prive pendant un an de la faculté

' In epist. ad Ephes., homil. xxn, 2. — II, n. XXVI. — ' Divin, institut., 1. V.c.xv

Poem. theolog., — * In Ecclesias-

tem, (jomil. iv. ■ • Calécliése xv,

Orat., XL, in sanct. baptism., 18, 27. —

ESCLAVES

de dire la messe l'évêque qui a ainsi attenté aux droits des maîtres. Nouveau concile d'Orléans, en 549, qui réduit cette interdiction à six mois. Il permet au maitre de conserver ses droits sur l'esclave, mais lui interdit d'en exiger des services incompatibles avec sa nouvelle dignité. Si le maître cesse de respecter le prêtre dans son esclave, l'évêque qui a ordonné celui-ci a le droit de le réclamer pour l'attacher à son Église, à cliarge d'indemniser le maître, soit eu lui restituant deux esclaves, soit plus probablement en lui payant le double de la valeur de l'esclave ordonné. Ainsi qu'on l'a justement fait observer, ces dispositions, renouvelées trois fois dans la même ville, en moins de quarante ans, sont un curieux indice de la rapidité avec laquelle une telle discipline tombait en désuétude là même où elle parait avoir été le plus fortement établie.

III. Martyre. — Le droit reconnu au chrétien, à tout chrétien, de sacrifier sa vie à sa conscience, préparait une nouvelle défaite à l'esclavage. Ici l'égalité sociale sortait du terrain des revendications et des affirmations et passait sur celui des réalités. Non seulement l'esclave confesseur de sa foi se trouvait sur le même rang, mais incomparablement élevé par-dessus le riche et l'homme libre; il aurait droit à son culte, droit à être invoqué, vénéré, supplié par son ancien patron. Les païens s'en étonnaient. Le sophiste Eunape fait remarquer, avec une sorte de surprise scandalisée, que « les chrétiens honorent comme des dieux des hommes punis du dernier supplice; ils se prosternent dans la poussière et l'ordure devant leurs sépulcres. Ils nomment martyrs, diacres, arbitres des prières, des esclaves infidèles, qui ont reçu le fouet, qui ont porté sur leurs corps les cicatrices des châtiments causés par leurs crimes et les traces de leur scélératesse. »

Cette superbe indifférence qu'alîectait la religion officielle pour l'esclave, auquel elle déniait jusqu'à la capacité de s'élever jusqu'au culte, fait place à l'interdiction de pratiquer la superstition chrétienne. Dès le temps de Trajan, la lettre de Pline nous fait connaître deux femmes esclaves, ancillse, qui exerçaient les fonctions de diaconesses et furent amenées à confesser leur fol. Sous Dèce, nous connaissons une nourrice qui, après la fuite des parents chrétiens, va faire acte de paganisme avec la petite fille dont elle prend soin; il est vraisemblable que ce n'est pas un bébé de cet âge qui a été convoqué au sacrifice officiel, c'est donc la nourrice esclave qui a été relancée pour faire acte de sacrifice païen. Sous DIoclétIen, tous les esclaves sont contraints d'offrir des sacrifices et des libations aux dieux. Cette répercussion de l'égalité innovée par le christianisme vaut déjà la peine d'être remarquée, c'est pour l'esclave un commencement de réhabilitation. Ce qui fait plus qu'achever, ce qui consacre cette réhabilitation, c'est quelques scènes d'une grandeur digne de tout ce que la beauté morale offre de plus achevé. La littérature hagiographique s'est plu à mettre en scène des esclaves martyrs. Beaucoup de ces récits doivent être tenus pour suspects et nous n'en dirons rien, mais au-dessus de ces pièces apocryphes ou arrangées, plusieurs documents d'un prix inestimable nous montrent les esclaves martyrs dans tout l'éclat du sacrifice.

C'est d'abord, à Lyon, sous Marc-Aurèle, à côté d'esclaves païens dénonçant leurs maîtres, l'esclave chrétienne Blandine par qui « le Christ a voulu montrer que ce qui est vil, sans forme et sans honneur auprès des hommes, est le plus honoré auprès de Dieu. » Quand elle comparut devant le juge, « tous les chrétiens tremblèrent, et même celle qui, dans l'ordre temporel, avait été sa maîtresse, et, en ce moment, combattait courageusement à côté d'elle avec

les autres martyrs, fut prise de peur, craignant que l'esclave, à cause de la faiblesse de son corps, ne pût faire entendre une confession libre; mais Blandine fut tellement affermie par la force de son âme, que les tortionnaires, après avoir depuis la première aube jusqu'au soir, épuisé sur elle tous les genres de tourments, durent s'arrêter brisés de fatigue, se confessant vaincus, n'ayant plus de tourments à lui appliquer et admirant cette fille qui, tout le corps déchiré et percé, respirait encore. Elle, la bienheureuse, comme un généreux athlète, reprenait des forces et renaissait à la vie en confessant le Christ. Elle trouvait la guérison, le repos, l'oubli de toutes les souffrances, dans ces paroles qu'elle répétait tour à tour : « Je sais chrétienne, et : Il ne se commet rien de mal parmi nous. »

Ce qui n'est pas moins instructif que le spectacle de cette vaillance, c'est d'en trouver le récit officiel dans une pièce adressée en forme de lettre encyclique par l'Église de Lyon-Vienne aux Églises d'Asie et de Phrygie. La pauvre fille, qu'un cognomen d'occasion désigne à peine distinctement, prend rang à côté de l'évêque Pothin, du diacre Sanctus, du décurion Epagathus. Le récit de ce qui la concerne est présenté dans ses moindres détails, alors que tant de ses compagnons ne sont connus que par leur nom. « Attachée à un poteau, les bras en croix, elle priait Dieu avec un grand contentement. Sa vue remplissait de courage l'âme des assistants; ils contemplaient en la personne de leur sœur l'image de celui qui fut crucifié pour le salut de tous. » Épargnée par les bêtes, elle fut réservée pour périr la dernière. « La bienheureuse était comme une noble mère qui, ayant poussé ses fils au combat, les ayant envoyés vainqueurs devant elle, reporte son regard en arrière et contemple la suite des luttes où ils ont vaincu. Elle avait hâte d'aller les rejoindre. Joyeuse et transportée à la pensée de mourir, elle semblait une fiancée qui s'achemine vers le banquet nuptial, non une condamnée au.x bêtes. On l'enferma dans un filet, et on l'exposa à un taureau. Celui-là la jeta en l'air à plusieurs reprises; elle ne sentait point la souffrance, espérant, possédant déjà les biens auxquels s'attachait sa foi et causant familièrement avec le Christ dans la prière. Enfin elle fut égorgée comme une victime. Les païens avouaient n'avoir jamais vu une femme qui ait supporté d'aussi nombreux et d'aussi grands tourments. » La surprise des païens eût à peine été moins grande s'ils avaient pu lire et comprendre l'hommage rendu à une esclave que les chefs d'une Église comparaient au Christ, dont ils faisaient comme une mère de ses compagnons de supplice et qu'ils élevaient à un rang que le paganisme n'eût point consenti à accorder à un héros s'il eût été de naissance servile.

En l'année 202, un groupe de fidèles subit le martyre à Cartilage : Vibie Perpétue et son frère Saturus, de condition libre et peut-être noble. Saturnin et Secundule, de naissance libre, Revocatus et Félicité, tous deux esclaves et peut-être mariés. Perpétue et Félicité, l'une matrone, malnmaliler nupla, l'autre n'ayant pas même droit au titre d'épouse légale, se trouvent rapprochées, associées et inséparables. La matrone rendait à l'esclave les services et les soins qu'une jeune mère prodigue avec une sorte de fierté à celle qui bientôt sera mère à son tour et l'assiste dans l'accouchement. Le jour du supplice venu, l'esclave Revocatus prend le pas sur ses compagnons, et Perpétue, voyant Félicité gisant à terre, s'approche de sa compagne, la relève, la soutient jusqu'au moment suprême. Ainsi, plus de différence entre libres et esclaves depuis qu'ils sont chrétiens. Interrogé par le préfet de Home, l'esclave Evclpistus, traduit avec le philosophe Justin, répond : « Esclave de César, mais chrétien, ayant reçu

ESCLAVES

ESNEH

du Christ la liberté, et, par sa grâce, ayant la même espérance que ceux-ci. »

Parmi les esclaves martyrs il s'en trouva qui périrent après l'éclat d'un jugement et dans l'appareil de la justice, d'autres se dérobèrent à la violence et à l'ignominie d'une souillure infâme et subirent dans l'ombre de l'ergastule ou du cachot domestique la peine de leur résistance. Sénéque parlait des vierges contraintes à subir les derniers outrages, inuitas pâli stuprum, et on voyait des matrones recourir à d'incroyables voies pour satisfaire la passion que leur inspirait tel de leurs esclaves. Ces excès étaient si répandus et leurs conséquences si scandaleuses qu'en 326, une loi condamne la maîtresse qui s'est li\Tée à un esclave à la peine capitale et son complice au bûcher. Salvien déplore le nombre et la destinée des malheureuses qui, nonobstant leur répugnance, subissent le honteux caprice et servent la passion impure de leur maître. Saint Augustin enseignait qu'à tout prix, même au prix de son sang, l'esclave devait défendre sa chasteté. Et l'histoire de la martyre Potamienne, rapportée par Pallade, illustrait cette doctrine d'un exemple. Potamienne était belle et avait pour maître un homme violent et débauché, de qui les prières et les promesses ne purent rien obtenir; ce que voyant, cet homme la dénonça comme chrétienne. Amenée devant le préfet d'Alexandrie, celui-ci dit : « Va donc et consens aux désirs de ton maître; si tu résistes, je te ferai jeter dans une chaudière de poix bouillante, a — a C'est une honte, répondit l'esclave, qu'il se trouve un juge assez inique pour commander à une femme d'obéir au caprice et à la débauche d'un maître. » La jeune ûlle fut mise à mort.

IV. Mariage. — Nous avons vu Revocatus et Félicité, tous deux esclaves et probablement mariés. C'était encore là une nouveauté. La loi romaine n'accordait pas à l'esclave le conjugium, qui entraînait des droits, des devoirs, une responsabilité. Tout ceci ne pouvait être consenti à un être essentiellement dénué de droits. Ainsi le contubernium n'était qu'un accouplement dont le maître pouvait décider la rupture, par la séparation de l'homme et de la femme; de plus, le croît lui appartenait et il en disposait à son gré, comme le propriétaire agit à l'égard de la reproduction de son troupeau et de l'élevage des sujets. Le mariage chrétien, n'admettant pas de degrés à raison du rang social des époux, conférait aux esclaves les mêmes garanties et les mêmes obligations qu'aux autres chrétiens. Le mariage de l'esclave était indissoluble et, pour cette raison, l'esclave séparé de force de sa compagne par un maître païen devait refuser une nouvelle union. Ici encore la réhabiliation de l'esclave rencontrait un terrain préparé. Beaucoup de ceux qui subissaient les conditions déshonorantes de la loi romaine étaient impatients de s'y soustraire et de donner à leur amour la consécration d'une union durable. L'anneau de vil métal que la loi leur accordait en signe de leur accouplement, ils le revêtaient d'une feuille d'or; le titre de contabernalis, ils le taisaient et l'échangeaient contre celui de conjwc, sur la tablette qui couvrait leurs restes.

Le christianisme remettait les esclaves en possession de leur conscience et de leur personne, en même temps il leur imposait la pratique de la loi morale. Les Constilalions apostoliques, III, 34, prescrivent au chrétien et à la chrétienne esclave, vivant ensemble dans le désordre, de se séparer s'ils ne veulent être rejetés par l'Église; le maître a le devoir d'y veiller (VIII, 32) : Si l'esclave a un maître chrétien, et si ce

' Sur le culte païen d'Esculape, cf. C. Michel, dans Revue d'htst. el de lilt. relig., 1910, p. 44-65. — = E. Amélineau, Monuments pour servir à l'itistoire de l'Egypte clirétienne.

maître, sachant que son esclave vit dans le désordre, ne lui donne pas une femme, si de même il ne donne pas un mari à la femme esclave, qu'il soit excommunié.

Ces désordres tolérés ou approuvés par les maîtres qu'un ménage embarrassait parfois plus que ne l'eussent pu faire deux individus, cette dépravation remontait souvent aux besognes réservées aux esclaves, besognes d'où la pudeur était bannie. Tels maîtres se faisaient servir au bain, parfumer et épiler par des esclaves des deux sexes à cet âge de la jeunesse avide des curiosités malsaines, en sorte que l'innocence faisait place bientôt à des êtres dépravés. D'autres utihsaient leurs esclaves à des représentations lascives, leur imposaient des vêtements d'une indécence révoltante, exigeaient d'eux des chants licencieux. Cette dépravation était l'acheminement le plus sur vers la chute et la dégradation. Les lois, si rigoureuses lorsqu'il s'agissait de l'adultère d'une épouse avec un esclave, passaient sous silence la séduction de l'esclave par son maître. On n'y trouvait rien à redire. • Si quelqu'un se vautre dans la fange avec ses esclaves, dit saint Augustin, on l'aime, on lui sourit, son péché devient matière à plaisanterie. Vous dites : J'ai pour concubine non une femme mariée, pas même une courtisane, mais mon esclave : ne puis-je pas, dans ma propre maison, faire ce qui me plaît? Je réponds : Vous ne le pouvez pas. »

Ces concubines, prises de force ou soumises avec plus ou moins de répugnance, s'il leur arrivait de se convertir au christianisme, pouvaient être admises au baptême sans rompre l'union conclue. L'Église considéra cette femme comme la véritable épouse du maître païen à qui elle était unie et lui imposa la condition d'une fidélité semblable à celle que doit la femme mariée. Les Constitutions apostoliques, \lll. 32, prescrivent que « la concubine esclave d'un maître païen, si elle n'est unie qu'à lui, doit être reçue dans l'Église. Mais si elle s'abandonne à d'autres, qu'elle soit rejetée. »

Page 1