ETA IN
lionne rétamage comme une opération sanitaire et utile '. L'abbé Cochet découvrit en 185(j, dans l'arrondissement de Dieppe, trois plats élamés et placés l'un dans l'autre; le premier et le plus petit des trois mesure 0 m. 04 de profondeur sur 0 m. 24 de diamètre; les parois, assez épaisses, sont étamées à l'intérieur, ce vase était destiné à être exposé au feu *.
Tous les cimetières mérovingiens contiennent des objets étamés. Il est probable que les barbares des ]ireiuiers temps de la conquête ne connaissaient pas i'étamage, car leurs objets et surtout les boucles et les plaques de leurs ceinturons ne sont jamais étamés. Quand la plaque de bronze se rencontre, ce qui est rare, elle est très sobre de dessins et parfois même en est totalement privée. Les Francs apprirent sans doute le procédé de I'étamage des Gallo-Romains; aussi n'est-ce qu'après la première période d'invasion que l'on constate l'abondance de ces gi-andes plaques (le ceinturon, auxquelles I'étamage donne un éclat tout particulier '. Telle n'est pas l'opinion qu'on semble fondé à admettre*, si on observe que les cimetières saxons d'Angleterre présentent, eux aussi, un grand nombre d'objets élamés '. Cette coïncidence montre que I'étamage était pratiqué en Germanie par les Francs ■■ et les autres tribus établies plus au nord; car si les Mérovingiens avaient attendu d'avoir pris contact avec les Gaulois pour apprendre l'art îl'étamer, de qui les Saxons, débarquant dans l'île (le Bretagne après avoir quitté le nord de l'Elbe, l'eussent-ils appris? Ces tribus germaniques appliquaient I'étamage à des objets très divers, mais plus particulièrement aux boucles et aux ardillons de ceinturons. Dans les cimetières mérovingiens, la proportion de ces boucles parmi les objets élamés est de vingt contre un. Les fibules sont souvent en or ou en argent; quand elles sont en bronze, elles sont presque toujours dorées ou argentées; dans quelques fouilles on en a trouvé plusieurs qui sont étamées '. L'abbé Cochet en a rencontré quelques-unes particuhèrement belles. Leur forme varie comme celle des fibules en or, en argent ou en bronze; mais celles qui sont étamées sont généralement d'un module assez réduit. Presque toutes celles qui ont été rencontrées l'ont été dans le nord de la France. « Les plus ordinaires sont allongées, courbes, étroites, s'élargissant dans le haut en un ornement plus ou moins riche sous lequel s'attache l'épingle en s'inséranl dans un petit crochet. Ces sortes de fibules sont historiées; les unes ont leur surface large, étamée, découpée et ciselée: d'autres se redressent vers le milieu, se décorent de disques annelés et argentés \ » Deux des plus curieuses ont été trouvées en Normandie, l'une près de Dieppe, à Ouville-la-Rivière, l'autre à Biangy, près de Neufchàtel '. Le motif central de la première est une croix
' S. Isidore, Orig., I. VI, c.x.\in,P.L.,t.Lxxxni,col. 590. — ' Cochet, Séintlliircs gauloises, romaines, franques et normandes, in-8°, Paris, 1S.")7, p. 55. — ' C. Ba^^iè^e-Fla^'y, Les arts industriels des peuples barbares de la Gaule, lilOl, t. i, p. 183 ; E. Galy, L'art du placage et del'étamage clwz les Gaulois, dans Bull, de la Soc. liist. et archéol. du Périgord, 1874, t. I, p. 236. — ' Exposée et soutenue par G. Bapst, L'éiain. Les métauxdans l'antiquité et au moijenâge.ISSi, p. G3. — 'J.Alierinan, Bemains o/ pagan Sœrondom, m-4'>, London, 1855, p. 57, 58, 62, 71, 72; A catalogue oj Ihe antiquilies and Works o/ art exhibited at Ironnwngcr's Hall, London, in the month o/ march 1S63, in-fol., London, 18G3, p. 435. — • RigoIIot, Becherches historiques sur les peuples de la race tentoniquequi.enoaliirent les Gaules au V siècle et sur le caractère des armes, des boucles et des ornements recueillis dajis leurs tombeau.t, particulièrement en Picardie, dans Mém. de la Soc. des antiq. de Picardie, t. x, p. 121 sq. — ' G, Hasemans, Bapport sur un cimetière frauc-mérouingicn, dans Bulletin de l'Institut archéologique liégeois, 1854, t. il, p. 459; H. Baudot, Mémoires sur les sépultures des barbares de l'époque mérovingienne découvertes eu Bourgogne, iu-S'\ Dijon, 1860. —
grecque inscrite dans un cercle rehaussé de pois. L'autre était de cuivre, de forme ronde et d'un diamètre de 0 m. 03. Sa surface se compose d'un cercle large de 3 millimètres, orné de deux rangs de raies gravées en creux. Le milieu, qui est évidé, devait être rempli d'émail ou plaqué d'un métal plus précieux. Quatre trous indiquent la place des clous qui fixaient la plaque décorative. La charnière subsiste encore, ainsi que le crochet, mais l'ardillon a disjjaru. Celte fibule a été trouvée sur la poitrine du mort.
Les rapports archéologiques signalent fréquemment des fibules et boucles argentées. N'y a-t-il pas là une erreur? On peut le soupçonner. L'argent s'oxyde à l'air et par conséquent dans la cavité d'un tombeau. Il se forme alors une décomposition de couleur noire. L'éiain, au contraire, ne s'oxydanl que très difTicilement, reste brillant. Aussi a-t-on pu souvent indiquer comme argentés des objets recouverts d'une couche brillante, lorsque ce seul fait aurait dû faire écarter toute idée d'argenture. M. G. Bapst assure qu'" il est à noter que les fouilles d'Italie n'ont mis au jour qu'un très petit nombre d'objets étamés ou argentés, » tandis que M. C. Barrière-Flavy avertit que, f dans le midi de la Gaule, de même qu'en Italie, où l'industrie gallo-romaine a persisté plus longtemps qu'ailleurs, les plaques étamées ont été recueillies en grande quantité, et remontent vraisemblablement à des époques où elles n'étaient pas encore pratiquées dans le Nord '°. »
Nous nous bornerons, pour notre part, à énumérer quelques exemplaires d'objets étamés. Dans la Seine- Inférieure, des bracelets en bronze étamés "; des boucles de sandales '^; un ardillon portant une tète d'homme ciselée ". Dans le Boulonnois, nombreux boucliers incrustés d'argent ou recouverts d'étain '*. Dans la Li ire- Inférieure, aux environs de Nantes, un éperon à pointe quadrangulaire à base carrée, dont la branche gauche était étamée; cet objet se trouvait à côté d'une franiée du vn« siècle ''. En Belgique ", en Bourgogne ", en Normandie ", de petites plaques ayant pu servir à orner le vêtement ou le ceinturon; tantôt circulaires, tantôt rectangulaires ou terminées en pointe. Des montures de bourses ont été rencontrées en assez grand nombre ''; enfin il faut signaler le reliquaire de Saint-Maudry =", coffret quadrangulaire de l'époque mérovingienne, formé de bandes d'os gravées de rosaces, de Irettcs, etc., et garni de ferrures étamées ; il est vrai que ces ferrures peuvent être d'époque postérieure. On peut voir au Louvre, dans la vitrine centrale de la salle des bronzes antiques, une fibule dont les pierres ou verres embâtés ont été brisés; au-dessous, l'on aperçoit les paillons d'étain qui se sont conservés intacts et sans oxydation. Ces paillons ont dû être battus et amincis au
' A. Terninclf, .4r(ois souterrain, 1880, t. ni. — ' De Morgan. Fouille du camp Sainte-Marie à Nesle-Normandeuse et du cimetière franc de Biangy, dîuis Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine-In/érieure, 1873, p. 66 sq. . — '" Op. cit., t. I, p. 184; le même. Études sur les sépultures barbaresduMidietdel'OuestdelaFrance,'liid'd, p. 89, passim
— " Cochet, Des sépultures romaines et des sépultures mérovingiennes, dans Bulletin monumental, t. xix, p. 462. — " Bulletin de la Commission des antiquités de la Seine- Inférieure, Rouen, 1874, t. m, p. 66 S(i. — " Cochet, La Seine-Inférieure historique et archéologique, in-8», Paris, 186(), p. 445, 410. — " Haiyncri. Quatre cimetières mérovingiens du Boulonnais, 1866. — " Bulletin de la Soc. archéol. de Nantes, 1859-1861, p. 459. — '• Limelettc, dans Annales de la Société archéologique de Namur, t. vni, p. 327.
— " H. Baudot, Mémoire sur les séi>ultures des barbares découvertes en Bourgogne, p. 71 sq., pi. xi. — '" Cocliet, Normandie souterraine, p. 342, pi. XI, fig. 44, pi. xii), fig. 22. — " Beaudot, op. cit., p. 74-78. — -•" Bulletin de la Société archéologique du Vcndômois, 1S67, t. vj,
ÉTAIN" — ETHERIA
marteau, puis appliqués avec des mixtions dans le fond des bâtes, après avoir été préalablement percés de quantité de petits trous pour laisser échapper l'air existant entre le paillon et la plaque du fond, afin d'obtenir une adhésion complète '.
Les Saxons, eux aussi, se servaient de boucles étaniées peur leurs ceinturons et le Musée Britannique en possède un certain nombre. L'AngleteiTe a fourni autant de monuments pour la période saxonne que la France pour les temps mérovingiens. Tantôt les fibules portent des ornements en spirale -, tantôt ce sont de simples agrafes, ou bien une rondelle de bronze étanié '. A Brighthampton, près de Witney, on a trouvé dans une tombe une fibule en forme de rondelle avec, au centre, un cercle gravé et perforé; autour, cinq autres cercles avec des perforations qui servaient sans doute à river des ornements '. Des
420,î. — CaKcc en ctain.
D'apr.s G. Bapst, Vilain, 1884, pi. m.
trouvailles analogues ont été faites dans le Glouccslershire, le Suffolk, le Norfolk, le Kent.
L'élain étendu sur ces dilîérents objets a été préparé avec grand soin, de manière à ne pas empâter les détails de gravure. Il n'en pouvait être ainsi que si on employait une couche légère, à une température beaucoup plus élevée que de nos jours. Il importe de se bien assurer si c'est vraiment un étamage qu'on a sous les yeux, parce que les Francs employaient bjaucoup un métal grossier que nous avons appelé
' Bostclaer. Cimetiàre belgo-romano-lraiic de Slrée, Charleroi, 1882. — • .J. Akerman, Remains of parjim Saxon* (tom, in-t", Lonrion, 1855, p. 71. — ' Musée de South- Kcnsington; Catalogue, époque an^lo-saxonnc, p. 750, n. 18. — ' G. Hapst, op. cit., p. 72. — 'II. Daiidot. Mémoire sur les sépultures ties Imrbares, 1860, p. ,S3, pi. xx, n. 5. — ' Ribl. nat., fonds latin 11907, Papiers de Monttaucon; G. Rapst, op. cit., p. 88. — ' Capitulare Aquisgranensc, 812, <ians Mon. Oerm. hisl., in-tol., I.eges, t. i, p. 170. — ' D'Achcry, Spicilegiiim. 1723. I. n, p. 310. Chronicon Centutensis, cli. ni. — ' Hisloria l'rancoriim, I. X. c. xviii, élit. Ruinant, 1690, p. 530. ^ "> Ciirmina. I. I, n. v. — " Le texte fut donné pour la première fois rinns Sludi e ilocumenli di sloria ediritto. ISSL t. v, p. 81 sq.; 1,SS5, t. vi. p. 1 15 sq. — " F. Gamurrini, .S". Ililarii Iractalus de miisleriis et hymni et .S. Silniic .Xqiiitunie prregrinalio itd loca .sancta. Accedit l'etri Diaconi libvr de locis snnclls, dans Biblioteca drir AccaJemia storico-giiiridica, in-l", Roina*, 1.S87. (. iv; .Monimsiii, dans .SitzungsliiTichle drr I;. .\luidemic dcr luis-
potin et dans la composition duquel entrait une assez grande quantité de plomb et d'étain. ilalgré l'oxydation de couleur verte qui les recouvre, les objets réellement étamés ont encore un brillant provenant de l'étain '.
Les barbares ne paraissent pas s'être servis de vaisselle d'étain. L'or et l'argent qu'ils pillaient servaientdans les festins des chefs, tandis que les écuellcs de bois ou de terre étaient à l'usage des soldats qui n'avaient point obtenu dans le partage du butin quelque grande pièce d'orfèvrerie. Le bronze étamé dut être cependant usuel chez eux. En Bourgogne, on a découvert plusieurs bassins circulaires en bronze étanié. Quelques-uns de ces objets possédaient des anses d'une forme gracieuse. L'un d'entre eux est même muni d'un rebord renversé orné de perles repoussces '.
En ce qui concerne le mobilier liturgique en étain, il y a peu de chose à dire. Le P. François Mathias, de Jlonlins, signalait à Montfaucon deux calices en étain conservés à l'abbaye de Saint-Josse-aux-Bois et à Dommartin et remontant au \ii'= siècle : « Les deux calices sont fort anciens. La matière paroit estre d'un cstain fort alTmé. Le fond de la coupe est traversé et meslé de petites rayes jaunes qui donnent à croire qu'il y a de l'or dans la composition; la coupe peut contenir trois demi-setiers de Paris. Ils portent tous deux une légende. Voici celle qui est sur celui de Dommartin : Sumilur hic Christi ."iangiiis proteetio mundi. Ils servoient tous deux, l'un pour la consécration, l'autre pour l'administration du précieux sang'» (fig. 42ti5). La Vie de saint Benoît d'.Anianc lui fait un sujet de louange d'avoir célébré la messe avec un calice d'étain (voir Dictiunn., t. n, col. 1644).
Signalons une burette d'étain dans l'inventaire des objets du culte de Stephanswert, en 812, et une autre en 813, canna e.r stanno dans le trésor de Saint-Ri- (|uier '. Grégoire de Tours parle d'un toit en étain recouvrant une basihque '; Venance Fortunat. mentionne un baldaquin d'étain sur une tombe sainte "". H. Lkci.eucq.
ETHERIA. — I. Découverte. II. Contenu.
III. Journal de route. IV. L'auteur. V. Le nom de l'auteur. VI. Le titre de l'ouvrage. VII. La patrie de l'auteur. VIII. La qualité de l'auteur. IX. La date de VIlincrarium. X. Les lacunes de V Ilincrariunt. XI. La langue de V Ilinerarium.
I. DÉcouviiRTE. — En 1881, un érndit italien, J. F. Ganmrrini, découvrit, dans la bibliothèque Sainte-Marie d'Are/.zo, une relation incomplète mais très importante d'un pèlerinage en Terre Sainte ". Elle fut publiée en 1887, sous le titre de Suncta: Siloiœ .\quitaniœ pcregrinalio ad loca sancla '^, et revisée l'année suivante ". Un an plus tard, paraissait à Pétrograd une traduction russe, accompagnée du tcxlc latin revu à nouveau sur le manuscrit '*. ensuite une traduction italienne ■', une traduction anglaise ", une
sensclialten ;u Berlin, 1887, t. xxui, p. 3 ■.7-364; L. Coiilnrc, Sainte Silvie, vierge élasate, dans Revue de Giutcogne, ni;ii 1891, t. xxxii. p. 213; Laurent de Saint-AiKnan, A^ ;«lerinage de sainte Silvie aux Lieux saints en 3SS, duns .Académie de .Kainle-Cruix d'Orléans. J.ectures el mémoires, 1891,1. VI. p. 213-2.33; A. liludeau. Die Verfasscrin der Peregrinatn .Silviu-, dans Der Kalliolik, l',)04. 3° série, t. XXX, p. 01-74. 81-98, 167-179. — " Huns .S'(ih(i e rfociimrnti di sloria c diritto, lS8.i. t. IX, p. 97-174. — " l'crcijrinutio ad loca sancla .wcidi IV rxcunlis édita, rossice versa, noUs illustrata ah .lolianne l'onialowsUy, ln-8", l'étorsliouru, 1S.S9. 1-a collation fuite par Cholodnink. — " G. Mariuoni. // l'ellrgrinaggio di S. Silvia Agiiiliuia... volgarizzaln, iii-.S», .Milano, 1890; les noirs ne valent «uéic. — '• ï'/ic pilgrimagc n/ vai'nl Silvia nf Agiiitania lo tlic holg places, circa 3SS A. D. 'J'r<mslaled willi iniroducliun and notes bg .1. II. lîcrnnrd. l\'i(/i un apprndix hg colonel sir C. W. Wilsnn. in-S". I.on-lon, 1891 ; pulilicatioii de lu i'ri- Icsline pilgriius tcxt Socictg,
ETIIERIA
OUidc française approfondie '; enfin, en 1808, V. Geyer donna une édition qui peut être considérée eonmie dcfniillve '-.
I.e manuscrit d'Arezzo. catalogué VI. .1, est sur parchemin, date du xi" siècle et fut écrit en caractères ïombardo-cassinésiens. 11 mesure 0 m. 202 surO m. 171 et contient trente-sept feuillets, parmi lesquels la Peregrinatio en occupe vingt-deux, soit les pages mimérotécs 31 à 74. Le début et la fin manquent et au cours du récit on signale deux lacunes, l.' Ilincrarium est, on le voit, très mutilé. Un écrit de Pierre Diacre, le Liber de lucis saiidis peut, jusqu'à un certain point, suppléer au début manquant. Les recherches entreprises eu Espagne et en France pour découvrir un manuscrit complet de la relation de voyage sont demeurées infructueuses. Depuis, on a signalé à la Biblioteca nacional de Madrid neuf feuillets dans le manuscrit de Tolède 14,24, provenant d'un autre manuscrit du ix" siècle. Le feuillet huitième donne une série de notes topographiques évidemment empruntées à V Ilinerarium. De part et d'autre, c'est le même ordre, ce sont parfois les mêmes mots, les mêmes phrases. Le mérite principal de ces courtes notes aura été d'établir l'existence d'un manuscrit de V Ilinerarium au ix'' siècle '.
Tel est l'état dans lequel se présente à nous le texte qui a profité de quelques lectures ingénieuses et vraisemblables des éditions plus récentes de 1902 * et 1008 ^
IL Contenu °. — L'auteur inconnu est une grande (lame, originaire d'une province occidentale de l'empire romain, province que rien ne désigne positivement dans le texte, mais qui doit avoir l'océan pour extrême frontière. La première phrase de la relation nous montre l'intrépide voyageuse déjà bien loin de son pays d'origine, dans la péninsule arabique, au pied de la montagne du Sinaï. Dans un latin vulgaire plein de simplicité, mais qui ne manque pas de charme et où déborde à chaque page un saint enthousiasme pour les souvenirs bibliques, elle nous fait l'histoire de son aventureux pèlerinage. Partout où elle passe, et aucun obstacle ne l'arrête, elle veut tout contempler de ses propres yeux. Elle est avide aussi de tout savoir, de tout entendre de ce qui peut alimenter sa dévotion. Sa curiosité sous ce rapport est insatiable. Elle en fait na'ivemenl l'aveu : « Je suis très curieuse ■>, dit-elle, et ses nombreuses questions nous confirment qu'elle n'a pas exagéré ". Depuis les passages des Ecritures qui ont trait aux heux saints qu'elle visite, jusqu'aux récits parfois bien na'i'fs «les solitaires, qui lui font les honneurs de leurs modestes églises et la comblent de bénédictions et d'culogies, tout est matière à édification pour la pieuse l)èlerine.
Cette sainte ardeur l'accompagne partout : dans la terre de Gessen, dont elle admire l'extrême fertilité et où moines et évêque rivalisent pour lui taire bon accueil: au mont Nébo, qu'elle visite peu après son retour à Jérusalem et du sommet duquel elle contemple à son tour la terre promise; au delà du Jourdain, où l'appelle le souvenir du saint homme Job ; à Edesse,
* F. Cabrol, ïiiudc sur la Peregrinatio Silviw. Les églises de Jérusalem, la (tiseiftline el la liturçtie tin î I' sU-ele, in-S", Paris, 1S0.5;L.Duchesnc, Oriyf lies rfnc'»//rr/ir('f/f*;i.in-8°, Paris, 1889, p.-tGnsq.;2' Mit., 18SIS,p. 47.5-5(j:i. donnait letcxte latin de toute la dernière partie de la Peregrinatio, consacrée à la litiirî^ie de .lérusalein. — - Itiuera Ilierosolijniitana sax. IV~ V/n,ioe. P. Geyer, dans Corpus seriptor, eeeles. lat., Vindobon.T, ISnS, t. xxxix, p, 35-101. — ' De Bruync, Nouveaux fragments (h- l'Ititurarium lùieherin', dans Revue bénèdietine, lonn, t. XXVI, p. 4SI-ls:i. — ' Sanetœ Silma: Peregrinatio. The te.tl and a studij of thc latinitg, by Hdw. .\. Reohtcl, dans Sludies in classical pbilology, Chicago. 1U02, t. IV. — ' W. Hcranis, Silviiv vel potius Libéria'
où elle voit de ses yeux les tombeaux de l'apôtre Thomas cl du roi Abgar; à Carrhcs, enfin, où elle va vénérer, sous la conduite de l'évêque, les vestiges du patriarche Abraham. Elle avait atteint les dernières limites de l'empire. A quelque distance au delà de sa dernière étape, là-bas en face d'elle, commençait le vaste royaume des Perses. L'accès, nous dit-elle, en est interdit aux Romains : tout cela est aujourd'hui aux Perses : modo ibi accessits Romanorum non est; tutum cnim illud Persx tenent. Elle se résigne à finir là le cours de ses pérégrinations et reprend la route de Constantinople. par où elle avait abordé pour la première fois la Terre Sainte, environ quatre années auparavant. C'est dans cette disposition que l'auteur a entrepris' et soutenu cette longue expédition dont il est nécessaire d'exposer, avec quelque détail, les péripéties.
III. JouRNAi. DE ROUTE. — La voyageuse fit une première excursion en Egypte et dans la Thébaïde, après avoir visité Jérusalem, Bethléem, Hébron et la Galilée. C'est par là que s'ouvrait son journal de route, malheureusement perdu pour nous avec les premiers feuillets du manuscrit. Il est vrai, comme nous l'avons dit, que cette perte est en partie réparée par le récit de Pierre Diacre, qui a lait des emprunts continuels à la Peregrinatio, et par des allusions de celleci à un voyage antérieur. Au moment où son récit commence, la voj'ageuse est parvenue dans la presqu'île sinaïtique et se dispose à faire l'ascension de la « sainte montagne de Dieu ». Ses guides, gens édifiants, l'avertissent que la coutume des pèlerins est de réciter une prière dès que le Sinaï se laisse apercevoir. Elle n'a garde d'y manquer.
Avant d'arriver au Sinaï, on traverse une grande vallée, probablement celle d'El Rahah. C'est là que Moïse, gardant les troupeaux de son père, eut la vision du buisson ardent. Mais la caravane continue sa marche, pour ne s'arrêter qu'au retour dans ces lieux sanctifiés.
L'auteur décrit très minutieusement l'aspect du pa\ s. La " montagne de Dieu » comprend un groupe de collines très élevées, plus hautes, dit-elle, qu'aucune de celles que j'ai vues jusqu'ici. Au miUeu se dresse le sommet sur lequel Dieu s'est révélé à son serviteur Moïse, et qui domine de beaucoup toute la chaîne des montagnes. C'est ce point qui est proprement appelé le Sinaï, encore que ce nom soit donné par extension à tout le groupe.
Le samedi soir, on arriva au pied de la montagne. Il y avait là un monastère et une église desservie par un prêtre; nos voyageurs y furent reçus avec beaucoup d'empressement et y passèrent la nuit (début du mois de janvier).
Le lendemain, dimanche, au petit jour, on se mit en marche avec le prêtre et les moines qui s'étaient joints au cortège. L'ascension ne fut rien moins que facile. 11 fallut escalader toutes les collines l'une après l'autre. Or, remarque la voyageuse, on ne les monte pas en suivant des courbes, ou, « comme nous disons, en colimaçon », mais en ligne droite, par des chemins escarpés, et on les descend de même jusqu'à ce qu'on
Peregrinatio ad loea .sacra, dans .Sammlnng vulgdrlateinischer Texte, in-12, Ilcidelberg, 1908, t. i; W. Her;ciis, Zur sogenanntcn Peregrinatio Siluiic. dans Archiv. fiir lateiniscbc Lexikographie und Granimatil^, Leipzig, lOOS, t. XV, ]>. 548-559; Ch. Glermont-Ganneau, dans Comptes rendus de l'Aead. des inscr., 1904, p. 116. — • Je transcrirai, chaque fois que cela sera possible, l'étude do mon regretté confrère et ami dom Férotin; mais on n lieaucoup raisonné el déraisonné au sujet de la voyageuse dont nous lui devons l'idenlilioal ion, aussi est-il nécessaire do remanier un peu son travail paru dans la Hcmte des questions historiques, 1903. t. Lxxiv, p. 367-397. — ' Ego, ut sum .fatis euriosa. Dans ce récit satis est presque toujours synonyme de i>a(</c.
ETHERIA
onb
arrive au Siiiaï, qui occupe le centre '. Notez qu'il a fallu laisser les montures dans la plaine. Enfin, « avec le secours du Christ, notre Dieu », et aidée par les prières des saints qui l'accompagnaient, elle arriva, son ardent désir de voir la montagne où était descendue la majesté de Dieu lui faisant oublier la fatigue. Il était onze heures du matin.
Xos pèlerins trouvèrent une église assez petite, car le sommet de la montagne était lui-même trop étroit pour permettre une grande construction. Le prêtre qui la desservait accourut aussitôt au-devant d'eux. C'était un vieillard vénérable qui avait d'abord mené la vie de moine ou, comme on disait dans le pays, d'ascète. D'autres prêtres et des moines qui habitaient sur les flancs de la montagne vinrent se joindre à eux. On ouvrit le Pentateuque et on lut tout ce qui a trait à lloïse dans le lieu même où ces événements merveilleux s'étaient accompUs. On fit ensuite la prière et il y eut le sacrifice et la communion. Avant de sortir de l'église, les prêtres lui donnèrent des eulogies ou présents, qui consistaient en fruits recueillis par eux-mêmes. Le Sinaï présentait partout un sol rocailleux sur lequel aucun arbre ne poussait; mais au pied de la montagne et dans les environs coulait un petit ruisseau, qui arrosait les jardins formés auprès du monastère, et cultivés avec beaucoup de soin par les moines.
On sortit alors de l'église et on fit le tour des murs pour contempler le paysage sous tous ses aspects. L'air était d'une transparence parfaite; un immense panorama se déroulait sous les yeux des pèlerins ra\is. Les collines que l'on avait gravies le matin avec tant de peine n'apparaissaient plus maintenant que comme de petits monticules. Au loin, l'Egypte, la Palestine, la mer Rouge, le pays des Sarrasins et même Alexandrie et la Méditerranée. C'est du moins ce qu'affirmaient ceux qui entouraient notre voyageuse, mais elle semble avoir quelque peine à le croire.
Les pèlerins, qu'aucune fatigue ne rebutait, redescendirent le Sinaï pour gravir l'Horeb. Là s'était retiré le prophète Elie, lorsqu'il fuyait la présence du roi Achab. Il y avait une église près de la caverne où avait vécu l'homme de Dieu et de l'autel de pierre sur lequel il avait offert un sacrifice. On fit l'oblation, et après une longue prière on lut les chapitres du livre des P.ois qui se rapportaient à ces événements. Car les pèlerins ne manquèrent jamais, dans tous les lieux qu'ils visitèrent, de lire les passages de l'Ecriture correspondants.
L'heure avançait; il fallait songer au retour, d'autant plus que l'on devait visiter, en descendant, d'autres lieux sanctifiés auprès desquels on avait passé le matin. Après avoir prié à l'endroit où Aaron se tenait avec les soixante-dix vieillards lorsque Moïse reçut la loi de Dieu, nos voyageurs descendirent THoreb.
Le buisson du sein duquel Dieu parla à Moïse était situé au milieu d'un jardin devant une église. Quand les pèlerins y arrivèrent, il était trop tard pour faire l'oblation. Aussi, après les prières d'usage, moines et pèlerins s'établirent dans le jardin et y passèrent la nuit. Le lendemain, de grand matin, on pria les prêtres de faire l'oblation, et l'on repartit, toujours escortés par les moines, qui montrèrent à la pieuse femme et à ses compagnons l'endroit où les Hébreux rampèrent pendant que Moïse était sur la montagne; celui où fut élevé le veau d'or, encore marqué par une •irande pierre; sur un rocher non loin de l!\. Moïse avait brisé les tables de la Loi; ici le veau d'or fut
' A peu prés vers la même époque, un moine gnulois, r'oslumicn, dont le voyage, nous csl ronnii prâce à Sulpice Sévère, Dial., 1. I, c. ni, xvti, etc.. oITrc plusieurs
brûlé; ce torrent est celui que Moïse fit couler miraculeusement pour abreuver le peuple; voici la place où la manne et les cailles tombèrent pour la première fois, et celle où fut célébrée la Pàque. Partout s'élevaient des monastères construits pour conserver et vénérerces précieux souvenirs. Lavoyageusey fut toujours reçue avec honneur par les moines, qui s'empressaient de satisfaire à sa pieuse curiosité. Plusieurs d'entre eux, que leur âge ou leurs infirmités avaient retenus la veille, s'excusèrent de ne l'avoir pas accompagnée jusqu'au Sinaï.
Il fallut enfin quitter cette vallée toute pleine de souvenirs bibliques. On se reposa deux jours à Pharan, puis on prit la route qui traverse le désert en côtoyant la mer Rouge jusqu'à Clysma (Suez). Cette route s'écartait quelquefois dans l'intérieur des terres, d'autres fois elle passait si près du rivage que les flots de la mer venaient mouiUer les pieds des montures.
De Suez, la voyageuse se dirigea sur Péluse pour prendre la route de Jérusalem; elle traversait ainsi l'anticiue terre de Gessen (aujourd'hui Ouàdi Toumilàt), prenant à rebours le chemin que les Israéhtes avaient suivi dans leur fuite. La contrée, absolument déserte, était infestée par les Arabes, qui pillaient et massacraient sans pitié les voyageurs. Rufin et Mélanie, quelques années auparavant, avaient été attaqués par ces brigands et ne leur avaient échappé qu'à grand'peine. On ne rencontrait plus de monastères qu'auprès des étapes romaines, marisiones, où les moines se trouvaient sous la protection des soldats et de leurs officiers. Aussi, à partir de Clysma jusqu'à .\rabia, l'auteur dut se faire accompagner d'étape en étape par un détachement de soldats romains : des clercs et des moines qui étaient avec elle lui indiquaient la route suivie par les Israélites. Quoiqu'elle eût déjà parcouru ces lieux à deux reprises, elle ne pouvait se lasser de les étudier encore, s'enquérant des moindres détails, comparant les renseignements qu'on lui fournissait avec le texte sacré de l'Exode et notant soigneusement ses propres observations. Ainsi elle nous fait remarquer que la marche des Hébreux ne fut pas en ligne droite, mais qu'ils obliquèrent tantôt à droite, tantôt à gauche, jusqu'à la mer Rouge.
Arabia, où les pèlerins arrivèrent la veille de l'Epiphanie, avait pour évêque un vieillard vénérable, très versé dans les Ecritures, et que la voyageuse avait rencontré en Thébaïde dans son précédent voyage, car il avait été élevé dans un monastère dès l'âge le plus tendre. Il fit conduite aux voyageurs jusqu'à la plaine où était autrefois Ramessé et qui n'était plus maintenant qu'un désert couvert de ruines. Il leur montra un rocher dans lequel étaient sculptées deux grandes statues qu'il leur' dit être celles de Moïse et d' Aaron, faites par les Israélites eux-mêmes: il y avait aussi un sycomore que l'on croyait planté par les patriarches. On l'appelait, nous dit l'auteur, itcndros alelhiie. c'est-à-dire l'arbre de vérité. Le bon \ieillard lui donna quelques autres détails, qu'elle consigne dans son journal.
On demeura deux jours à Arabia, pour y célébrer avec l'évèque la fêle de l'Epiphanie. Au moment du départ, l'escorte de soldats fut congédiée, car d' Arabia à Péluse passait la grande route publiiiuo de l'Egypte, très fréquentée par les voyageurs cl les gens de négoce, en sorte (|u'on n'y avait plus rien à craindre. L'ancien pays de Gessen qu'on traversait parut plus beau qu'aucun de ceux visités jusqu'à ce moment. La route court sur les bords du Nil (proba-
points de compnrnison nvoc celui de noire voyanousc, avait reculé devant l'nsccnsion <Ui muni Sinaï conslilérèe comme iinpossililc.
blemcnt la branche Halir-san-cl-IIagar), entre des vignobles et des jardins dune riclie culture, pleins de verdure et de fraîcheur. En deux jours on fut à Péluse et là on continua d'étape en étape jusqu'à JiTusalcm par la route qui réunissait la Palestine à l'Egypte.
.\prcs un temps de séjour à Jérusalem, la pèlerine conçut le dessein d'un pèlerinage à l'est de la mer Morte, afin de visiter h? mont Nébo ou Nabau, comme elle l'appelle, du sommet duquel Dieu fit contempler à Moïse la terre promise, où il ne devait pas entrer. " Notre Uieu Jésus, dit-elle, qui n'abandonne pas ceux qui espèrent en lui, a daigné me permettre d'accomplir ce dessein. »
Elle prit, cette fois, pour l'accompagner, un prêtre, des diacres et quelques frères moines. Elle traversa le Jourdain à l'endroit où s'était accompli le prodige qui i)ermit aux Israélites de le passer à gué. On lui montra les vestiges de leurs campements, la place où Jloïse écrivait le Deutéronome et celle où le saint patriarche, avant de mourir, bénit une dernière fois son peuple. De même que pour le pèlerinage du Sinaï, après les prières d'usage, on lisait les passages correspondants du Deutéronome, on récitait les psaumes se rapportant à la circonstance et on faisait ensuite une dernière prière. « Avec la permission de Dieu, dit la sainte femme, on ne s'est jamais départi de cette ruutume. » Du reste, le récit de ce pèlerinage est moins circonstancié que le précédent. A Libiade, petite ville que les voyageu.s rencontrèrent au delà du Jourdain, le prêtre de ce lieu, très instruit de toutes les traditions bibliques, se décida à les accompagner, sur la prière de la voyageuse.
Avant d'arriver au Nébo, on trouva un monastère où les ascètes, très nombreux, menaient une vie sainte et mortifiée. Ils offrirent une large hospitalité aux pèlerins, leur accordèrent l'entrée du monastère et leur donnèrent des eulogies, « comme c'est l'usage pour ceux que l'on veut recevoir honorablement. » L'église était séparée du monastère par un ruisseau assez large, d'une eau limpide et fraîche. Cotte eau sortait du rocher voisin; d'après la tradition des moines, c'était une des sources miraculeusement créées par JMoïse.
Plusieurs de ces moines firent, avec les pèlerins, l'ascension du Nébo (le Djebel Nébâ). L'évêque de Ségor, ville au sud de cette montagne, s'était aussi joint à eux. Quoique la hauteur du Nébo soit bien inférieure à celle du Sinaï, les rochers en sont très escarpés et nos voyageurs ne les gravirent pas sans peine. On dut laisser les ânes dans la plaine et s'aider des pieds et des mains pour atteindre le sommet. Là, se dressait encore une petite église. A l'endroit de l'ambon, on remarquait une élévation de terre de la hauteur d'un tombeau ordinaire (meinoiia). Les moines diront à la pèlerine que ce n'était pas la sépulture de Moïse, car ce lieu est ignoré par tous les hommes, mais les anges y avaient reposé un moment le corps du serviteur de Dieu. Ils affirmaient savoir cela de leurs anciens, qui le tenaient à leur tour de jjlus anciens (|u'eux.
Après avoir fait dans l'église les prières et les lectures accoutumées, on sortit pour contempler la contrée parcourue par les Israélites avant leur entrée dans la terre de Chanaan. Les prêtres et les moines qui vivaient de ces souvenirs sacrés se faisaient un plaisir de mettre leurs connaissances au service de leurs hôtes. Ici on voyait le Jourdain se jeter dans la mer Morte; plus au nord, Libiade, que l'on avait quittée le matin; sur l'autre rive du Jourdain, la ville de Jéricho, et, plus loin, la terre promise que Moïse avait contemplée de cet endroit même, quelque deux mille ans auparavant! A gauche, sur les rives de la mer Morte, s'étendait le pays des Sodomites et Ségor,
la seule des cinq villes qui n'eût pas été engloutie; quant aux autres, c'est à peine si l'on croyait en apercevoir quelques ruines. On fit voir aussi à la voyageuse l'endroit où la femme de Loth fut changée en statue de sel.
En passant à droite de l'église, les pèlerins avaient devant eux la contrée des Amorréens et Esebon, capitale de Séon, leur roi; Fogor, capitale des ïidomitcs; et Sasdra, capitale de Og, roi de Basan, que les Israélites eurent à combattre. Entre le Nébo et la mer Morte s'élevait, dans la contrée occupée autrefois par les Mcabites. un sommet appelé nyri sperula, d'où le « devin Balaam » bénit les campements d'Israël. Après avoir longuement contemplé tout le pays, les pèlerins descendirent le Nébo et reprirent la route de Jérusalem par Jéricho.
A l'est encore du Jourdain, mais en tirant vers le nord, s'étend l'Idumée et le pays de Hus, célèbres dans l'histoire biblique par le souvenir du bienheureux patriarche Job. Il y avait là des monastères nombreux dont les habitants venaient fréquemment à Jérusalem. Toujours empressée à recueilUr les renseignements géographiques et topographiques qui pouvaient l'éclairer dans l'intelligence des saintes Lettres, la voyageuse se mit en rapport avec eux et elle ne tarda pas, dans ces conversations, à concevoir le désir d'aller, elle aussi, visiter le tombeau du saint homme. Elle eut bientôt réuni autour d'elle une nouvelle troupe de moines, heureux de s'unir à son pieux projet. Nous savons peu de chose de ce pèlerinage, à cause d'une lacune de deux pages qui se rencontre à cet endfoit du manuscrit.
De Jérusalem, on s'achemina vers le nord, du côté de la Samarie. Salem ou Sédimà se rencontra sur la route. Nos voyageurs ne manquèrent pas d'y vénérer l'endroit où Melchisédech offrit à Dieu son sacrifice symbolique. Le prêtre du lieu accourut au-devant d'eux avec ses clercs et les fit entrer dans l'église. C'était un ancien moine, savant dans les Écritures et dont les évèques voisins rendaient le meilleur témoignage.
Il fit visiter aux voyageurs les ruines du palais de Melchisédech : au milieu des décombres, on venait encore chercher des matériaux pour les constructions, des pierres, des vieux fers, et on trouvait même quelquefois quelques parcelles d'argent. Quand on eut admiré ces restes vénérables, la pieuse dame cita au prêtre un passage de l'évangile (Joli., in, '23), dans lequel il est dit de saint Jean-Baptiste, qu'il baptisait à Aennon près de Salim. Connaissait-on encore cet endroit? Le prêtre conduisit alors les pèlerins le long d'un petit ruisseau, à travers une vallée très fertile, jusqu'à un verger, au milieu duquel se trouvait une source d'eau douce. Elle se déversait dans un lac où, disait-on, saint Jean administrait le baptême. Cet endroit s'appelait copos tu agiu Jobanni (x-^ttoç -îoû àyîou 'Icoàvvou), d'un mot grec qui signifie ■t jardin de Saint-Jean ». Le prêtre leur apprit que c'était un lieu de pèlerinage très fréquenté, que les moines venaient de tous les pays pour se laver daiis les eaux du lac. Il ajouta que, vers la fête de Pâques, tous ceux qui, dans le bourg de Salem, sont admis au baptême, viennent à cette fontaine pour le recevoir; le soir, après la cérémonie, on les reconduit, à la lumière des flambeaux, avec les moines et les clercs qui disent des psaumes et des antiennes, jusqu'à l'église de Saiut-Melchisédech. Le prêtre et les moines qui avaient leurs cellules dans le « jardin de Saint-Jean » ne voulurent pas laisser partir les pèlerins sans leur offrir en eulogie des fruits cueillis dans le « jardin de Saint-Jean n.
Au delà du Jourdain, que durent encore traverser les voyageurs, ils vénérèrent les lieux sanctifiés par
ETIIERIA
la présence du saint homme Èlie de Thesbé et la ca- I verne où il habita. Il y avait non loin de là un monastère qu'un moine s'était construit et dont il semblait être l'unique habitant. La voyageuse pensa que ce n'était pas sans raison qu'il avait choisi ce lieu : car, d'après ce que nous avons vu jusqu'ici, il paraît bien certain que. du moins dans ces pays, l'emplacement d'un monastère devait toujours être consacré par un souvenir biblique. Elle demanda donc à ceux qui l'accompagnaient quelle cause avait porté ce moine à se retirer en ce lieu. On lui répondit que c'était là l'endroit où Èlie, au temps de la famine, était nourri par les corbeaux et buvait l'eau du Chorra. La dame en rendit grâces à Dieu, ainsi que de toutes les merveilles qu'il daignait montrer aux yeux avides de sa servante.
C'est à Carnéas, but de son pèlerinage, qu'elle I rouva le tombeau du saint homme Job. On lui raconta, qu'un solitaire avait un jour quitté son désert et qu'il était venu trouver l'évêque elles clercs, leur enjoignant, <l'après une vision céleste, de creuser la terre à un certain endroit. On y trouva, en effet, une pierre sur laquelle était gravé le mot Job. Une église fut con- .struite aux frais d'un tribun à celte place, de façon que l'autel reposât sur les restes du bienheureux. Le lendemain matin, à la prière de la sainte femme, l'évêque fit l'oblation, tous les pèlerins .s'unissant au .sacrifice. Ils partirent ensuite, munis de la bénédiction de l'évêque, et rentrèrent à Jérusalem par la même voie, rendant grâces à Dieu.
Trois ans s'étaient écoulés depuis le jour où l'intré- ])ide voyageuse avait quitté sa patrie pour se rendre à Jérusalem, trois ans pendant lesquels elle avail visité tous les saints lieux de l'Orient, surmontant toutes les fatigues, et guidée par la foi cl l'amour du Christ et de ses saints. Maintenant, elle avait le projet de regagner son pays, auprès de ses sœurs bien aimées. Suivant l'itinéraire des pèlerins des Gaules, elle devait prendre sa route vers le nord-ouest en longeant les côtes de la Méditerranée jusqu'à Tarse et en traversant l'Asie Jlineure pour arriver à Constanlinople, et de là revenir en Gaule par la Thrace, la Dacie, la Mysie, la Pannonie et ler. Alpes. Mais, parvenue à Antioche, la dame voulut voir Édesse, qui n'est séparée de cette ville que par sept étapes. La pensée de visiter les saints moines de Syrie et de Mésopotamie, dont on lui avait raconté la vie admirable, de prier sur la tombe de l'apôtre Thomas, enfin, de voir la lettre que l'on disait avoir été écrite à Abgar, roi d'Édesse, ])ar Jésus-Christ, exerçait sur elle une vive séduction. Elle jugea bon toutefois de s'en excuser. « Je vous prie de m'en croire, disait-elle à ses sœurs, aucun des chrétiens qui viennent aux lieux saints de Jérusalem ne manque de faire ce pèlerinage. »
Elle partit donc d'Anlioche, au nom du Christ, notre Dieu, pour Edesse. Sur la route, elle rencontra Iliérapolis. granfle et riche cité sur les bords de l'Euphratc, où elle s'arrêta pour prendre ses dernières dispositions. Les gros bateaux pouvaient seuls tenter la traversée du fleuve, à cause de la rapidité du courant : aussi, malgré sa hâte d'arriver, elle perdit une journée presque entière sur la rive à attendre qu'un de ces bateaux appareillât pour l'autre bord. Enfin elle met le pied sur cette terre delà Mésopotamie, après laquelle elle avait tant soupiré. A mi-route d'Édesse se trouve Hathana;, ville très peuplée et qui. pour cette raison, possède un soldat romain cl un tribun. Il y avait aussi une église, donl l'évêque menait la vie monastique et avait confessé la foi, et dans son église plusieurs tombeaux de martyrs.
Notre voyageuse demeura trois jours entiers à Edesse, cl son temps fut mis à profil, comme on va le voir par la relation délalllée de ses faits et gestes.
La ville d'Edesse lui paraît magnifique et vraiment digne d'être la maison de Dieu. Le tombeau de l'apôtre saint Thomas n'était pas encore réuni à l'église : la voyageuse alla, dès son arrivée, y faire ses prières accoutumées dans tous les lieux vénérés et y lut les actes du martyre de saint Thomas. La ville possédait plusieurs autres tombeaux de martyrs, qu'elle visita tour à tour : la plupart de ces marlyria étaient gardés par des moines; d'autres solitaires avaient leurs habitations loin de la ville, dans des lieux retirés. L'évêque, moine aussi et confesseur, est probablement le même que saint Euloge. Il aborda très gracieusement la dame et, la félicitant d'avoir entrepris ce long pèlerinage, il ajouta ces mots : « S'il peut vous être agréable, ma fille, de voir les lieux chers à la piété des chrétiens, nous vous les montrerons nous-même. » Elle répondit en remerciant Dieu de cette faveur, et en agréant la proposition de l'évêque.
Celui-ci la conduisit d'abord au palais d' Abgar, contemporain de Jésus, et la fit s'arrêter devant deux portraits, statues ou bas-reliefs en marbre d'une blancheur éclatante, dont l'un représentait Abgar et l'autre de Mani. Elle admira sur les traits du père un grand air de dignité et de sagesse. « C'est là, lui dit l'évêque, ce roi Abgar, qui, avant d'avoir vu le Seigneur, a cru en lui comme au fils de Dieu. » Dans l'intérieur du palais, se voyaient de grands viviers poissonneux dont les eaux alimentaient la ville d'Edesse (voir ce mot, t. iv, col. 2058). Elles étaient abondantes, claires et agréables au goût. Ce bon évêque déploya tout son recueil d'historiettes, dont la niaiserie ne semble pas avoir troublé son interlo cutrice, qui a pris soin de les consigner. Cela fait, ils se rendirent à la porte de la ville par laquelle entra Ananias, le courrier porteur de la lettre de Jésus. L'évêque fit debout une prière, lut la lettre et la réponse et se remit en prières. Ensuite, ils visitèrent la ville et, avant son départ, l'évêque donna à sa visiteuse un exemplaire de la correspondance d'Abgar et de Jésus. Elle partit enchantée.
D'Edesse, on poussa une pointe vers Carrhes, au sud d'Edesse, antique patrie d'Abraham. Là aussi se trouvait un évêque menant la vie monastique et confesseur de la foi. L'église était située hors de la ville, dans le lieu où se trouva la maison de « saint Abraham », tellement que, au dire de l'évêque, les fondations de cette maison avaient servi à recevoir les murs de l'église. Le puits où Rébecca puisait de l'eau quand elle fut rencontrée par Eliézer était tout proche. On voyait aussi dans l'église le mariiirium. ou tombeau d'un saint moine du nom d'Helpidius. dont la fête se célébrait ù Carrlies le lendemain même. 0 des calendes de mai (22 avril). Or. ce jour-là, toute la gent monacale de Mésopotamie accourait faire la fête. C'était le seul jour, avec la fêle de Pâques, où ces solitaires quittaient leur désert. La voyageuse ne manqua pas de s'entretenir avec tous ces saintes gens. La nuit venue et la fête finie, ils quittèrent la ville et regagnèrent leurs ermitages. Sauf quelques clercs et quelques moines, la ville de Carrhes était encore pa'ienne; mais on y pratiquait la tolérance, parce que ces gentils vénéraient eux aussi la maison d'Abraham, les tombeaux de Nachor et de liathuel.
L'évêque, homme instruit dans les Écritures, accompagna la visiteuse jusqu'au puits où Jacob abreuvait les troupeaux de I,aban et jusqu'à la belle et sitacieusc église qui consacrait ce souvenir. Autour de l'église s'élevaient de nombreux monastères, <|nlls visitèrent ensemble et où ils reçurent le meilleur accueil.
De retour à Antioche, la voyageuse y séjourna une semaine avant de reprendre son voyage. A Tarse,
elle fit un nouveau crochet pour visiter le marlyrium de sainte Thècle, à trois étapes de Tarse, en pleine Isaurie. I,Y'véque de Séleucie d' Isaurie était moine et l'église construite à quelque distance de la ville était fort belle. Il y avait dans le pays un grand nombre de monastères d'hommes et de monastères de femmes. On nommait ces dernières apotactiques (voir ce mot), et un de ces monastères avait pour supérieure la diaconesse Marthana, en haute réputation de sainteté. Après deux jours de dévotions et de causeries, la voyageuse revient a Tarse et gagne Constantinople par la chaîne du Taurus, la Cappadoce, la Galatie, la Bithynie, avec un arrêt à Chalcédoine, au tombeau de sainte Euphémie.
C'est de Constantinople que l'auteur rédige ses souvenirs et les adresse à ses correspondantes d'Occident. « Quand j'y fus parvenue, dit-elle, je parcourus les églises, les tombeaux des apôtres et des martyrs, si nombreux dans cette ville, ne cessant de rendre grâces à Jésus Notre-Seigneur, qui a daigné étendre sur moi sa miséricorde. De là, mes chères amies, lumière de mon âme, j'ai voulu vous donner ce gage de mon affection (en vous écrivant). Je voudrais encore, au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur, aller en Asie, et visiter Éphèse, pour y prier sur la tombe du saint et bienheureux apôtre Jean. Si la vie m'est conservée, je vous raconterai moi-même de vive voix, avec la permission de Dieu, tout ce que j'aurai vu; ou ilu moins je vous le manderai par écrit. Pour vous, amies et lumière de mon âme, daignez vous souvenir de moi pendant ma vie et après ma mort. »
Cela dit, elle entreprend le récit détaillé de la liturgie de Jérusalem. Nous y reviendrons.
IV. L'auteur. — On a beaucoup fait pour identifier l'auteur de la Pcregrinatio. Il semblait, de prime abord, que ce dût être une tâche facile. Ce n'était certes pas un personnage vulgaire que cette grande dame, qui allait ainsi des bords de l'océan aux rives de l'Euphratc; qui ne redoutait pas plus les sables arides du désert que les bandes de pillards, éparses çà et là sur les confins extrêmes du monde romain. .\u Sinaï, en Egypte, au Nébo, en Idumée, en ilésol)otamie, partout elle est accompagnée d'une suite de clercs et de moines. En Egypte, à Ségor, en face de la mer Morte, à Carneas, à' Edesse, à Carrhes, en Isaurie, les évêques l'accueillent avec honneur et s'offrent à la guider dans ses pieuses visites. Aux endroits les moins sûrs de la route, les commandants des forces romaines, éparses dans les pro\inces d'Orient, mettent à sa disposition, pour la protéger, une escorte de soldats.
Nous savons que l'auteur est une femme qui écrit à ses correspondantes formant une communauté de vierges ou de nonnes. Elle les appelle mes sœurs vénérables, ma lumière, lumière et maîtresses de mon âme. toutes appellations fort touchantes qui ne semblent pas d'ailleurs l'attirer outre mesure à se retrou ver dans la pieuse compagnie. Il s'agit VTaisemblablement d'une nonne et très probablement de la supérieure des nonnes. Cette hypothèse semble recevoir un appui
* Aucun catalogue connu de manuscrits ne mentionne le De mgsleriis de saint Hilairc. ses hymnes et la Pereqrinalio ad luai sancta. que le catalogue du Cassin rédigé en 1532. Or, en 1070. Léon d'Ostie, bibliothécaire de cette abbaye, cite dans sa Chronique les deux ouvrages de saint Hilairc et Pierre Diacre, successeur de Léon, fait, dans son Dp lacis sanctis, do largos emprunts à la Peregrinalio. Après 1532, on perd la trace «lu manuscrit; en 10.50, Angelo de Nuce. qui dressa l'inventaire do tous les manuscrits du Cassin, n'en fait pas mention, tandis que. dès 1788. .\ngolo de Constantia le signale à Arczzo, dans le monastère des Saintcs-Florf-ot-Lucillc. le<îuel avait entretenu d'intimes relations avec le Monl-Cassin. En 1810, la communauté de Sainto-FIoro fut dispersée, une partie dos manuscrits fut rocucillio dans la bibliothèque do la confrérie de Sainte-
de ce fait que, dans le catalogue de la bibliothèque du Mont-Cassin, rédigé en 1532, un manuscrit qui paraît être le nôtre ' commençait par le mot Abbalissa, abbesse, terme qui désignait peut-être l'auteur de la Peregrinalio et aiderait à comprendre ce (|ue nou.s avons vu également de l'empressement des moines et des clercs à s'associer aux excursions de la voyagcus , quelle quantité d'eulogies ils lui présentent, quelles prévenances ils ont pour elle.
Elle vient d'Occident, mais la désignation est vague. Opendant il lui arrive, pour se mieux faire comprendre de ses compagnes, de comparer ce qu'elle voit à ce que celles-ci peuvent connaître, au moins par ouï-dire. En face de la mer Rouge, elle dit que, malgré son nom, ses eaux sont aussi transparentes et aussi froides que celles de l'Océan et que les poissons qu'on y pèche sont de la même espèce et ont le même goût que ceux de la mer d'Italie (la Méditerranée). En arrivant en Mésopotamie, à la vue de l'Euphrate, elle écrit à ses sœurs : « Qu'il me suffise de vous dire que cet Euphrate est un grand fleuve, large, et je dirais presque terrifiant, car il court avec impétuosité comme le Rhône, et peut-être encore l'Euphrate est-il plus grand. »
Le latin vulgaire employé par la voyageuse n'était sans doute pas le langage de la société cultivée; ceci invitait à chercher quelque provinciale de très haut rang, peut-être la protégée ou la parente de quelque fonctionnaire important de la cour impériale. Ces considérations amenèrent le premier éditeur à voir dans la voyageuse la sœur de Rufin d'Aquitaine, vénérée dans l'Eglise sous le nom de Silvia ou Silvania. Rufin était né dans le Gers, à Eause (voir ce mot), sa sœur aussi vraisemblablement: on savait de plus qu'elle avait consacré à Dieu sa \irginité et mena une vie sainte. Palladius nous en parle, dans son Histoire lausiaque, comme d'une femme respectable, très avancée dans la connaissance des saintes Ecritures et qui passait les jours et les nuits à étudier les commentaires d'Orîgène, de Pierius, de Grégoire et autres saints docteurs ; elle fit le voyage de Jérusalem et d'Egypte par Constantinople et fut en relation avec Rufin d'Aquîlée, Palladius, saint Gaudence, évêque de Brescia, saint PauUn de Noie, et probablement avec saint CjTÎIIe de Jérusalem, saint Jérôme, les saintes Paule, Mélanie et Olympias, la diaconesse célèbre ^. Les analogies entre sainte Silvia et l'auteur de la Peregrinalio déterminèrent une identification qui fut universellement acceptée, sinon comme touchant à la certitude, du moins comme très plausible '.
Un érudit mit en avant le nom de Galla Placidia, fille du grand Théodose '; mais une fois admise la date probable du pèlerinage, l'impossibilité devient manifeste (à la date du voyage, la princesse n'était pas encore née): on s'en tint, faute de mieux, à la Gauloise Silvie. C'est sous son nom que furent publiées, saut une seule ^, les premières éditions de la Peregrinalio. L'éditeur P. Geyer a reconnu le bien-fondé de l'identification qui dépossède Silvia ',
Marie. Cf. A. Wilniart, dans Reuue bénédictine, 1008, t. xxv, p. 464-467. — = L. Couture, dans Reuue d'Aquitaine, Condom, 1856, t. i, avait consacré à Sil\ia une étude dans laquelle il avait réuni los rares détails historiques que nous possédions sur elle, voir note suivante; cf. .A. Bludau. Die Vcrfasserin dcr Peregrinalio Siltnîr, dans Katliolil<, 1004, 3» série, t. xxx, p. 61-74, S1-9S, 167-170. — ' L. Couture, dans Revue de Gascofine. 1887, t. xxvni. p. 457. s'engagea à donner des preuves nouvelles de cotte idcnlilication; elles ne vinrent jamais. — ' C. Kôhlor. dans Bibliuthèque de l'École des cimrles, 1884, t. XLV, p. lit sq. — ' L'édition de Pctrogiad mentionnée plus liaut. — * P. Geyer, Die wirkliche Ver/asserin der Perigrinalio Siluiœ, dans Archio ,'iir laleinische Lc.rikographie, 1907, t. xv, p. 233.
à laquelle W. Herœus adresse une sorte d'adieu sous ce titre : Silviœ vel polius ^Elheriœ Peregrinalio, tandis que G. Kriiger continue à désigner sous le nom de Silvia Aquilana Pilgerin am 38ô le personnage (ju'il reconnaît n'avoir rien de commun avec Silvia ".
C'est à dom M. Férotin qu'est due l'identification, contre laquelle a personne n'a été si malavisé que d'y contredire - ».
Dans la seconde moitié du vii^ siècle vivait en Galice un saint solitaire nommé Valérius. Grand amateur de li^Tes, écrivain lui-même, il nous a laissé une auto- ' biographie des plus curieuses -. Né dans le voisinage des derniers contreforts des monts cantabriques, il garda toute sa vie, dans son caractùre comme dans presque tous ses écrits, quelque chose de l'àpreté de ces hauteurs sauvages. Aussi, son existence fut-elle une série de déboires, dont le récit sous sa plume est d'une extrême ^^vacité. Une épreuve lui lut particulièrement sensible : la perte de ses manuscrits. Il avait composé plusieurs li^Tes : De lege Domini et De sanctorum triumphis, pour s'aider, nous dit-il, à supporter en patience les ennuis de son long pèlerinage. Un mauvais clerc les lui déroba *. Mais il était de forte race : il ne se laissa pas rebuter par cette mésaventure, et par un travail assidu il se forma bientôt toute une petite bibliothèque. En une seule nuit, ce nouveau trésor, qui lui avait coûté tant de pénibles veilles, lui fut enlevé par un faux frère que la maUce du démon avait poussé à ce crime '-.
Ici encore, il trouve dans l'étude le remède à son chagrin. Au fond de sa retraite de Vierzo (Bergidense terrilorium, pittoresque contrée située entre Astorga à l'est, et l'océan à l'ouest), il ne dédaigne pas de devenir humble maître d'école. Il instruit d'abord Bonosus, fils d'une riche matrone nommée Théodora, et compose même pour lui un petit li\Te, qu'il nous présente comme une œuvre de quelque valeur (prsecipuum libellam). Bientôt, c'est toute une bande d'éccUers qui se réunit autour de lui (adolesccnluli muUi meœ se mancipanies doctrinœ). Il parle avec quelque orgueil d'un de ses jeunes élèves (parvulum quemdam pupillum), qui avait appris par cœur en six mois tout le psautier et les cantiques. Valérius nous dit lui-même que ce n'est qu'au bout de quarante-deux ans de misères qu'il parvint à jouir d'un peu de calme, au milieu de son affreux désert. Consolé par la présence de son neveu Jean, qui, accompagné d'un serviteur, était venu le rejoindre, après avoir quitté le service du roi, il ]>assa dans la paix les dernières années de sa vie. Autour de sa retraite, les rochers arides avaient fait place à un délicieux jardin, qu'il nomma son buis de Duplme, et pour la description duquel il sema à pleines mains les llcurs de sa rhétorique. 11 eut bien encore quelques ennuis dans ce nouvel asile; mais ce furent de courtes alertes. Quelques disciples se réunirent autour de son ermitage, et il y eut bientôt reconstitué tout un ensemble de ces livres liturgiques ou édifiants qu'il regardait comme ses plus fidèles amis.
C'est très probablement de cet cden, caché dans la montagne, et alors que sa sainteté le faisait vénérer par les pieux habitants de ces solitudes, qu'il écrivit sa lettre Ad Jralrcs Bergidenses, c'est-ù-dire aux
' G. Ivriiger, dans lical-nncgkïopadie fur protestantische Théologie iind Kirchc, 11)0(5, t. xvm, p. 34,5-347. — = A. Wilmart, L'Jlinerariiim Enchrriic. dans Revue bénédictine, 1908, t. XXV, p. 458. — ' 1-lorez. Espaila sagrada, 2" édil., 1787, t. XVI, p. 3'.J1-4IG; reproduite par P. L„ I. Lxxxvii, col. 439-456. — * Liliros qiios de Icj;e Domini et sanctorum triumphis pro eonxolalionc pirrgrinalionis nicic, atque correptionis disciplinie, vel scientiw industria ipse conscripxeram, mihi cum ingenti conlumclin nhslidil. Florez, op. cit., p. 303. — ' Florcz, op. cit., p. 411. • P. 1... t. xxxvii.
moines du Vierzo. II veut exciter leur zèle, stimuler leur ardeur au service de Dieu, en plaçant sous leurs yeux un exemple bien fait pour frapper leur esprit. Cette lettre, comme on va le voir, n'est autre chose que l'éloge de l'auteur de la Peregrinalio ad loca sancla. le morceau intitulé : De bcalissinne Egerialaude. Cette lettre est désormais inséparable du récit du pèlerinage. Elle fut éditée pai' Florez en 1762 et recueillie dans la Palrologie latine '. A vrai dire, Valérius ne dît nulle part que son liéroïne a tenu un journal de route, ni qu'il la eu sous les yeux tandis qu'il résume ses aventures, mais il a connu une rédaction intégrale du récit dont nous ne possédons plus que des fragments. Quand Valérius prit la plume pour écrire aux solitaires du Vierzo, il était encore comme embaumé par la lecture du récit de notre pèlerine. Son style lui-même se ressent fortement de cette influence. Au contact de cette prose si douce, si pleine d'abandon, son propre langage perd ce ton âpre et mordant, celte rudesse native qui nous choquent trop souvent dans l'autobiographie du montagnard asturîen '. Peu à peu, il se laisse gagner par le pieux enthousiasme de son héroïne, à laquelle il emprunte même parfois ses expressions.
Voici le résumé de la lettre de Valérius : « Voyez, dit-il, frères saints et amis de Dieu, par coiiibicn d'œuvres diverses nous pouvons gagner le ciel. Les exemples des hommes saints nous attirent ; admirons davantage encore l'efficacité de la vertu chez une femme fragile. Contemplez la bienheureuse Etheria. plus vaillante, nous dit son histoire, que tous les hommes du siècle. C'était au temps où la foi cathohque venait à peine d'éclairer de ses rayons nos plages d'Occident. La bienheureuse vierge Etheria (bealissima sanclimonialis ) part d'un cœur résolu pour l'extrémité du monde, u — Après cet exorde, Valérius nous fait suî\-re la voyageuse s'avançanl à petites journées vers la Palestine et arrivant enfin aux lieux sacrés de la naissance, de la passion et de la résurrection du Sauveur. Puis, avec une audace que ne rebute aucun obstacle (irrevocabili audacia). elle parcourt les provinces, les cités, traverse les montagnes et les déserts, pour y vénérer les souvenirs de l'Ancien et du Nou\cau Testament et prier devant les corps des saints martyrs. Plus elle s'initie à la connaissance des saints livres, qu'elle scrute avec une insatiable activité, plus aussi elle sent grandir son ardeur. Ces coui^scs nombreuses à travers l'Orient lui prennent de longues années. Elle visite les célèbres monastères de la Thébaide, et pénètre jusque dans les « ergastules ■■> des saints anachorètes. Elle suit à travers l'Egypte les diverses pérégrinations du peuple d' Israël, admire la fertilité de ses plus riches provinces, les merveilleuses constructions de ses cités fameuses et, ajoute son panégyriste, nous laisse par écrit de tout cela un ravissant tableau : pcr singiila dcscribens cuwtanim venustissimam laudem '.
Recherchant partout, à l'aide du texte de l'Exode, les traces des hlébreux ù travers les vastes solitudes du désert, Etheria arrive enfin au pied du Sinaï '. Ici l'émotion gagne le narrateur; il se laisse entraîner par le récit do la noble pèlerine A l'endroit, dit-il, ou Moïse fit sortir de la roche très dure l'eau précieuse
col. 421-426. — ' Ilqualinc. par exemple, un de ses ennemis (qui ètuil probablement un abbè) clc hriitohiirdiis, iwiitia' socordis babiucnis; un autre, mais celui-là lui avait vulé SCS livres, de vir liarbarus, lui/c/e liibriciis, swvi.ssima bestia, pseudi>-sacerdus. Dans sa lettre sur la pèlerine, il prodiKue les épithétcs d'un Bout dllTèreut. — " Dom Fèrotln voit dans ce passat^o la preuve <|uc Valérius ■ avait alors entre les mains l'œuvre même de son illustre coniliatrlote ; je crois qu'on peut dire qu'il l'avait eue entre les mains depuis peu. — 'Parflistraction. il place Cï'lte ascension après celle du Nébo.
F.TIFF.RIA
destinée à faire cesser les jnurmuies du peuple infidèle, notre pieuse vierge sentit couler dans son cœur altéré de Dieu la source d'eau vive jaillissant pour la vie éternelle. Là où la multitude alïanu'e reçut du ciel la manne sainte, celle-ci. nourrie du Verbe divin et infatigable à remercier le Seigneur, poursuivait intrépide son chemin (carpebal ilcr inlrcpidu). .Malgré la colonne lumineuse qui les guidait et la voix de Dieu qu'ils avaient entendue, les Hébreux songeaient encore à retourner en arrière : mais la fidèle chrétienne, après avoir ouï l'appel de l'évangile, s'avançait dans l'allégresse vers la montagne du Seigneur. Les Israélites, oubliant Moïse, auquel Dieu dictait sa Ici, se fabriquèrent une idole : notre Etheria, dans l'attente du grand événement final, ne se souvient plus de la fragilité de son sexe, et, soutenue par la main du Seigneur, gravit d'un pas que rien ne fatigue cette montagne sacrée dont le faîte s'élève jusqu'aux nues. Sur ce sommet rocheux, oii s'est reposée la majesté du Tout-Puissant, le cœur débordant de jcie, elle offre à Dieu des hosties salutaires et lui rend des actions de grâces.
Il semble que, dans son ardeur, elle veuille parcourir les confins du monde. La voici bientôt après sur la cîmc du .N'ébo, d'où Jloïse aperçut la terre promise et où il fut, dit-on, enseveli par les anges ; puis sur le Thabor, témoin de la gloire du Seigneur. L'Hermon, le mont des Béatitudes, la montagne d'Élie, celle de la Quarantaine reçoivent tour à tour sa visite. Sur toutes ces hauteurs s'élevaient des sanctuaires, dans lesquels elle offrit ses vœux au Dieu tout-puissant.
Valcrius montre ici à ses disciples le mérite de tant de fatigues, supportées avec un courage que rien ne rebute. Quels trésors de crainte de Dieu, de charité, de foi, d'espérance, ne devaient pas remplir ce vaillant cœur de femme, que n'arrêtent ni les mers orageuses, ni le large courant des fleuves, ni l'aspérité sauvage des montagnes, ni enfin l'implacable fureur des nations impies! Rougissons, frères très chers, en voyant cette vraie fille d'Abraham donner la solidité du fer à un corps déUcat et fragile, en vue de la récompense éternelle. C'est ainsi qu'elle est parvenue à la félicité <lu paradis, en foulant aux pieds le monde et ses vains wlaisirs. L'Orient l'a connue, cette vierge sortie de l'extrême Occident, de ces rivages baignés par les flots de la mer Oeéanc. Elle n'a pas voulu du repos d'ici-bas. pour arriver avec la palme de !a victoire au repos éternel : mais elle est devenue volontairement pèlerine sur la terre, afin d'avoir part un jour à l'héritage du royaume céleste, associée au chœur des vierges, dans la compagnie de la glorieuse reine du ciel, Marie, mère du Seigneur.
AppUquons-nous au service de Dieu, nous qui lui sommes consacrés par notre habit; travaillons jour et nuit à nous purifier de no^ vices : de crainte que, loi-sque cette bienheureuse qui a tant pérégriné en ce monde viendra au-devant du Seigneur, portant à la main, dans la société des vierges, sa lampe allumée, nous ne voyions les portes du ciel se fermer à jamais devant nos lampes éteintes. Marchons tant que luit la lumière : celui-là seul aura la récompense qui sera fidèle jusqu'à la fin.
* Viafjf de Amhrosio île Morales, fjor orden dcl reu Felipe II , d Ion reinos de Léon tj Calicia j/ priiieipudo de AsUtrias, édition Florcz, Madrid, 1765, p. 9.5-n(). — ' Bibtiolheca Pidrnm laiinorum hispanensis, Wien. 1887, t. 7, p. 484-490; l'altribulion de ce manuscrit à samt Braulion de Saragosse est dénuée de fondement. Cf. Z. Garcia, La lettre de Valeriits nitx moinea du l'ierro .sur la hienheurrttxc jEttieria, dans Analecta bollandiana, 1910, t. .\xix, p. 378. — ' l'Iorez, EspaAa xagrada, t. .xvi ii, p. .561), n. rt2. — ' Lœwe et Ewald, Exempla scripturœ visignthica: Ilcidclbcrg, 1883, p. 18, pi. xxiv. — » Lœwe-Hartel, op. vil., p. 19-21 ; Férotin.
Le résumé qui précède sufTit pour identifier l'auteur de la Peregiinalio ad loca sancla avec celle que le moine du Vi'^zo glorifie devant ses compagnons sous le nom de bienheureuse Etheria. dans sa lettre de vila et laude bealissimx Etheriie, dont la tradition manuscrite est assez pau\Te.
I'"ray Ambrosio de Morales, lors de son voyage a l'église d'Oviedo ', découvrit deux volumes contenant les œuvres de Valerius, et sans doute aussi l'éloge d'Etluria. Dom Férotin croit pouvoir identifier l'un d'eux avec le manuscrit «// .''/de la bibliothèque de l'Escurial: l'autre a disparu. Lœwe-Hartel signale un troisième manuscrit provenant de San .Millau de la Cogolla et conservé à la bibliothèque de i'.\cadéniie de l'histoire à .Madrid, sous le n" 6 -, désignation fautive qui a laissé le texte introuvable. La description donnée par Hartel permet de remédier à cette bévue. Ce serait un volume en écriture wisigothique du x" ou xi« siècle, de 393 feuillets. .\u fol. 287 verso se lisait : Epislola de beatx eiheriœ lande; mais le texte aurait disparu. l'Iorez parle aussi d'un manuscrit de San Millân qui ne contenait, des œuvres de Valerius, que le traité De vana sœculi sapientia jusqu'au n" 1() de son édition et la première révélation au bienheureux Donadeus avec l'acrostiche '. Ces données s'accordent parfaitement avec notre manuscrit (fol. 208 v"- 212 v"). Florez ne dit rien de l'éloge d'Ethcria, soit qu'il n'ait pas vu le manuscrit, soit qu'il n'ait pas reniarcpié le titre inscrit au fol. 287 v».
Le manuscrit de l'Escurial a II 9 fut écrit l'an 992 de l'ère espagnole, c'est-à-dire en 954 de l'ère vulgaire '. Il est écrit sur deux colonnes, en caractères wisigothiques et mesure .310 x 240 millimètres; il comprend 132 feuillets portant une double numérotation moderne : l'une à l'encre, qui n'est pas complète et porte sur 132 feuillets seulement, les premiers n'étant p,as numérotés: l'autre au crayon et récente, qui compte 141 feuillets. La lettre de Valerius se lit aux feuillets 108-110 (encre), 117-119 (crayon). Ce manuscrit fut donné par Jorge de Beteta au roi Philippe II, il a été décrit plusieurs fois ^; le texte a été publié par dom Férotin d'après une collation de G. .Vntolin.
Florez a utilisé pour son édition de Vepislola un texte contenu dans un manuscrit wisigothique du monastère de Carracedo, d'après une copie de Fray .\lonso Ambrosio '. Ni l'original ni la copie ne nous ont été conservés. Une autre copie du même manuscrit avait été faite par Ambrosio de Morales. C'est celle que le P. Cifuentes, bibliothécaire de l'Escurial, a reproduite, en notant une partie des leçons par lesquelles elle s'écarte du manuscrit de l'Escurial a II 9 et de l'édition de Florez '.
Un manuscrit de Silos, conservé à la Bibliothèque nationale de Paris sous le n" : fonds latin, nouv. acquis., 217 S, renferme la lettre de Valerius, fol. 2G2 V- 264; ce volume date du miheu du xi= siècle '.
Un manuscrit que l'auteur ne désigne pas a été utilisé par le premier éditeur Francisco Xavier Manuel de la Huerta y Vega et n'est peut-être pasdisparu.
Un manuscrit de Tolède de l'année 902. qu'on tenait pour perdu et qui avait été utilisé par Florez, concur-
np. cit., p. .377, noie 2 (tire à part. p. 13. note 2); G. .\ntolin, Codice a II 9 de la Biblioteca del EscoriaL -Al.idrid, 1909, p. 18 sq., dans Bnletin de la real Academia de lu Ilistoria, 1909, t. i.iv, p. 117-120; Z. Garcia, op. cit.. p. 379-380. — « Florez, Espafui xagrada, t. xvi ', p, 324. — ' Amlirasii npuscula hiatoriea: eollcctore annotatoreque Fr, l'ranc. Val. Cifontano, 1793, t. m, p. 154-159; cl la note rectificative de dom .M. Fcrotin, o;). cit.. p. 378 (ou p. 14, note 2). — ' L. Delisle, Mélanges de paléographie et de bibliographie, Paris, 1880, p. 85; Inventaire alphabétique dex nnnvell-s acqaisilions, 1875-lS91,t.n,p.660; Ro'. bénéd.. 1908, p. 41.0.
l'cmraent avec le manuscrit de Canacedo. Celui de Tolède a été retrouvé à la bibliothèque nationale de Madrid, qui conservait déjà la copie communiquée jadis à Florcz par le P. Burriel '. Quant au manuscrit original de 902, tous mes efïorts pour le découvrir dans les archives de la cathédrale de Tolède ont été inutiles, disait doni Férotin. C'est que, en effet, plusieurs manuscrits furent transportés du chapitre de Tolède à Madrid, qui en restitua un certain nombre et garda le reste. Parmi ces derniers se trouve le manuscrit 10.25, anciennement li.ô, aujourd'hui n" 10007. Hartel en a donné une description minutieuse -. C'est un volume de grand format, écrit sur deux colonnes en écriture wisigothique et comprenant 2G3 feuillets. Au fol. 147 v" on lit d'une écriture du x= siècle -.Hune librum dedildomnus pf^JWM^M dco et ecclesia<e>sanclii: mariœ sedis toletanœ pro redemptione animas sux et omnium parenlorum suonim : in tali vero ralione ul nullus, nec episcopus, nec clericus vel eliam laiciis ciindcm librum ab eadem ecclesia auferal, sèd semper ibi maneai. Au dernier feuillet, 263, on lit : Explicit liber in era DCCCCXL(= ann. 902) régnante domno adefonsum princeps, armentarius indignus et grave onus peccatorum depressus scripsit, hora pro me sic inventai requiem animie tuœ. Amen. La lettre sur Etheria se trouve aux feuillets 223-225. C'est ce texte qu'a publié le P. Z. Garcia d'après une collation de Friâs.
Il existait encore au chapitre de Tolède un autre manuscrit du xii" siècle, qui semble, d'après Flore?, n'avoir été qu'une copie de celui de 902; il note en effet la même lacune d'une phrase dans tous les deux.
Les deux manuscrits datés de 902 et de 954 sont indépendants l'un de l'autre, ainsi qu'en témoignent leurs particularités orthographiques et leurs variantes, irréductibles les unes au.K autres. De la confrontation des unes et des autres, il semble certain que la tradition manuscrite représente deux familles de textes : l'une, la meilleure, constituée par les exemplaires lie Carracedo, de Huerta et de Tolède; l'autre, par Us exemplaires de l'Escurial et de Silos.
Les éditions de l'epistola sont les suivantes :
1736. Fr. Xav. Manuel de la Huerta y Vega, Ancdes del reyno de Galicia, Santiago, t. ii, p. 379-381 ; incomplète, accompagnée d'une traduction espagnole.
17(i2. H. Florez, Espafia sagrada, t. ^\i\ p. 366-370, reproduite par P. L-, t. Lxxx\ii, col. 421-426; une deuxième édition du t. x\t de Florez, en 1787.
1793. Fr. Val. Cifuentes, Ambrosii Morales opuscula tiisiorica, Matriti, t. ni, p. 154-159.
1903. Marins Férotin, Le véritable auteur de la Perefjrinulio Silviœ, dans Revue des questions historiques, i. Lx:av, p. 379-388 (tiré à part, p. 15-24).
1908. P. Geyer, Die wirkliche Verlasserin der Peregrinatio Silviœ, dans Archiv fur lateiniscbe Lexikoyraplne, t. xv, p. 240-245.
1910. Z. Garcia, I.a lettre de Valerius aux moines du Vierzo sur la bienheureuse JElheria, dans Analecta hidlandiana, t. x.xix, p. 393-399.
V. Le no.m de l'.\uteur. — • Valerius nous fait connaître l'auteur du pèlerinage, mais les manuscrits (jui nous ont conservé son ouvTage ne s'accordent pas
dans la transcription du nom propre de celle que, jusqu'ici, nous avons nommée Etheria. Ce nom se rencontre trois fois dans la lettre aux moines du Vierzo, une fois dans le titre, deux fois dans le corps de l'ouvrage; voici à quelles divergences on aboutit :
Eeheria : ms. Carracedo; d'après Florez (et peutêtre les deu.K manuscrits supplémentaires auxquels il a recouru) et d'après Cifuentes.
Etheria : ms. Carracedo; d'après Florez.
Eiheria : ms. Escurial ail. û; ms. de Silos; ms. de San Millân.
Egeria : ms. de Tolède (deux fois); trois catalogue . de Limoges, du xiii" siècle.
Attheria : ms. Escurial; ms. de la Huerta.
Aiheria : ms. Escuiial.
Heteria : ms. de Tolède.
Gcria : charte de Celanova de 935 : Ingcrarium Geriic.
Dom Férotin écartait au préalable Egeria, comme ayant tout l'air d'une réminiscence de la nymphi^ classique échappée à la plume de quelque copiste plus lettré que la plupart de ses confrères. 11 remarquait toutefois que le copiste du manuscrit de l'Escurial, obUgé par son modèle d'écrire Etheria dans k' titre et le texte, a pris sa revanche au haut de la page où il écrivit : Vita sancte Egcric. Dans des catalogue»; des livres de Saint-Martial de Limoges nous constatons, au Km' siècle, la présence d'un Itinerariuni Egerie abbatisse '. C'est à cela également que se ramène la Oeria de la charte de Celanova *.
Dom Férotin considérait que la forme Eiheria vient très probablement d'une confusion entre le / et Vi allongé, à une époque où le / wisigothique de forme arrondie n'était pas encore en usage; en conséquence, il adoptait la double leçon du manuscrit de Carracedo. sous la forme Etheria, qui correspond à notre prénom Céleste. On rencontre la forme masculine Etherius ' chez l'évcque d'Osma, ami de Beat us. qui au vni<^ siècle combattit Elipand de Tolède. La liturgie wlsigolhique emploie, dans une formule contemporaine, ou peu s'en faut, de notre pèlerine, l'épithète etheria; on lit : a sede arcis elherie pour ctherce '. On retrouve cette expression dans la lettre de X'alerius :... ut [Etheria virgo] etherca hercditaret régna '. En s'appuyant sur les manuscrits de l'Escurial et de la Huerta, .M. Meister cl M. Z. Garcia orthographient avec «■ et écrivent en conséquence /Etheria; c'est aussi la leçon adoptée par H. W. Herœus et M. E. Lôfstedt. Cette leçon est paléographiquemcnt bien fondée, puisqu'elle s'appuie sur les manuscrits de la Huerta et de l'Escurial. On explique sans trop de peine le changement du t en g, ce qui rapproche de celle leçon celle du manuscrit de Tolède. J)e plus, on n'a pas de peine à trouver le nom JEthrrius, ^Etheria plusieurs fois dans les auteurs chrétiens des vi'' et vn" siècles, aussi bien en France qu'en Espagne ».
Fr. Perez Bayer avait Imaginé autre chose. Eihcre, Ethérie, Egérie ne lui disaient absolument rien, unde nata milii opinio num /uerit Eucherie, id est gratiosœ; seu Eukcrie. id est tempcstiva', conversa scilicel i latinorum in gnvcorum upsilon y, cl aspiratione h paulo densius elata sive aspinda, qucmadmodum hodiedum Bœticis imstris in usu est'. Ce nom d'Euchcria séduisit
1 Colecciôn de documentas inéditos para la historia de E^ipaila. t. xiil, p. 341. — " Op. cit., p. 26.5-2B9. — • Bibliotiièquc nationale, fonds laliii. SiH3, 5:145, 10S5 cl 1139, cités et transcrits dans L. Dclislc, l.e cabinet des manuscrits de ta Biblintliégac nationale, 1874, t. ir, p. 494 (lin du XM'' siècle), n. 81; p. 4i)7 (commencement du XIII' siècle), n. 08; p. 500 (xni' siècle), n. i:i7. — * Cnstcllii l'errer, llisinria dcl aposlol Sanliaqo, 1610, fol. lO'i v»; Ycpcz, Coronica gênerai de ta ontru di .San Benitn, ICiOl), t. V, nppcnU., p. 424 a; Maliillon, Acta sanctor. O. S. B., ]ns.=i, t. V, p. 514 sq.; Hml. Itcir llnndsclirilleiiscliiil:'-
Spanicns, 1894, p. 124, n. 05. — ' Le manuscrit ihi ix' siècle de VAdversus Elipandum orlhogiapliie Eteriiis; cf. Bulletin de litti^ratiirc ecclisiaslique, Toulouse, 190IÎ, p. 2:il> et note 1 .
— * Liber ordimini. èdil. Férotin, 1904, col. 215, litoïc '^^J.
— ' Férotin, Le vérilaltlc niileiir, p. 21. linnc 0; Gnrclii, Lu lettre de \'<dcriiis. p. nos, ligne 15. • — • A. Mcislor. De llini-
I mrio Aititeriiv alilntii^sa' perneram nnmine .S. Sitvia- addictu, j dans Hliiiniscliis Mu.scuni lur l'hiUilouie. lOOtl, n. s. .t. i.xi\,
p. .340. — ■(;. Antolin, Hshidius de ciutice.s uixia<tlto^ : «.««/ici- I a 11 9 de la bibtioleca del Escurial. dans Btilclin de la real
Arml. ,!,■ la llist., 1909, t. LIV, p. 58 sq.
i;Tiii:it lA
aussi le P. Edmc Uouvy. Mais celui-ci. n'osant introduire une dame seule dans une revue édi fian te, lui donna mieux qu'un nom, il lui donna un père '. Ceci appartient au domaine de la facétie et nous regrettons de ne pouvoir nous y attarder.
Uom Wilmart, après avoir estimé que « Vligeria des manuscrits est presque invraisemblable » et adopté Eucheria, qui est « de bonne marque », désignait sous ce nom le journal de voyage : llinerarium Euchcrix '. En ttut cas, ce nom ne pouvait guère se réclamer de la tradition manuscrite. L'unique exemplaire qui se rapprocherait de cette leçon serait celui de Carracedo, où on lisait, dit-on, Echeria. Malheureusement le manuscrit est perdu aujourd'hui et le renseignement nous arrive par Florez et Cifucntes, lesquels n'avaient pas vu l'original, mais simplement des copies faites par Fray Alonso Ambrosio et par ,\rabrosio de Morales. Est-il impossible que ceux-ci, en copiant le manuscrit, aient changé l'i en t? Notons encore que ce même manuscflt de Carracedo aurait, d'après Florez, porté Elheriu. Comme, d'autre part, le nom ne se rencontre que deux fois dans le texte et une fois dans le titre, la leçon Eucheria serait représentée dans un seul manuscrit et tout au plus deux fois '. Eucheria se trouvait des lors n'être plus qu'une « heureuse suggestion* », autant dire abandonnée. Et alors commence, entre philologues, un de ces beaux tournois que l'assistance admire débonnairement. Ce n'est plus d'arguments qu'il est question, mais de preuves '; car, pour le point précis du débat, les deux camps avouent de bonne grâce « qu'il est insignifiant ». Nous n'y contredirons certes pas. Le plus sage, le plus sûr et le plus simple, c'est encore de dire, d'écrire et de prononcer Etheria, en attendant mieux, ou autre chose.
VL Le titre de l'ouvkage. — La première édition, celle de Gamurrini, a joué de maUieur. De son litre : Sanclse Siluia^ Aquilanœ Peregrinalio ad sancla Inca. il n'y a pas un seul mot. à retenir. Le vrai titre du récit d'Etheria est Itinerarium, sans plus. Nous avons vu qu'au vn"^ siècle, le moine Valerius en avait connaissance, mais il ne le désigne pas par son titre. La première mention directe se rencontre au x« siècle, en Galice. Il s'agit de la charte de dotation du monastère San Salvador de Celanova, rédigée en 935 au nom de saint Rosendo (Rudesindus, t 977), alors évèque de Mondonedo (Dumiam) '. On y trouve l'énumération d'un certain nombre de livres destinés à former le premier fonds de la bibliothèque conventuelle, et dans cette série figure un Ingerarium Geriœ, qui a beaucoup intrigué, et pour cause, il y a trente ans, des commentateurs aussi doctes que don José Villa- Amil et que le P. Jules Tailhan ', mais qu'on reconnaît sans peine aujourd'hui pour un exemplaire dont le titre exact ne pouvait être qu' Itinerarium Erjeriœ. Nulle trace ne nous est restée de ce manuscrit de Celanova.
Nous avons déjà mentionné la phrase qui se lit dans trois catalogues des manuscrits de Saint-Martial
' H. Bouvy, l.e pèlerinage tV Eucheria, dans Revue augitsliiiienne, 15 décembre 1903, p. .")t 1-522; Eucheria <■( .S'i/um, 15 janvier 1904, p. 80-83. — = A. Wilmart, L' llinerarium Eucheria', dans Remie hénùdieline, 1908, t. .\,\v, p. 464. — • " Z. Harcia, I.alellre rie Valerius sur la bienheureuse .Etheria, dans -Wiafcdn bitlliuidiana; 1910, t. xxix, p. 38.5-386. — * A. Wilmart, E(jtTia,(!li^nsRei>uc hénédietine, 1911, t. xxvni, p. 70. — ' A.Wilni:;rt, Egeria, lians Revue bénédieline,l'Jll , t. x.\vTn. p. G8-75; Z. Garcia, Egeria ou JElheria, dans Ana- Iccla bollwidiaiia, 191 1 , t. xxx. p. 444-447 ; A. Wilmart, Encore Egeria, dans Rcnue bénédictine, 1912, t. xxix, p. 91-96; G. Moriii, dans Revue bénédictine, 1913, t. xx.x, p. 174, note 1. — ' Voir la mention donnée ci-dessus, col. 568. ptmr le commentaire de la charte, cf. don José Villa- .\inil y Castro, Los côdices de las Iglesias de Oalicia en
de Limoges, au xni« siècle. On y trouve signalé un llinerarium Eueriœ abhatissœ ' que rien ne permet aujourd'hui d'espérer retrouver parmi les trésors dispersés de cette ancienne et célèbre bibliothèque. Au reste, la Révolution française n'en est pas coupable, puisque, dès l(jG9, un catalogue en 1G4 (1G.5) articles, dont on a encore plusieurs copies ', et que Montfaucon a publié, n'en faisait déjà plus mention '».
VIL La patme de l'auteub. — Au temps ou Etheria n'était encore que Silvia, elle se trouvait être originaire de la Gaule Narbonnaise. L'identification de Silvia la transporta dans la partie nord-est de l'Espagne, près de l'océan; d'où on a prétendu la ramener dans un monastère d'Arles ou do Marseille.
Toute la discussion porte sur quatre témoignages : deux tirés de V Itinerarium, un autre tiré d'un fragment du même llinerarium conservé par Pierre Diacre et le quatrième de la lettre de Valerius.
1" témoii/naije : L'évêque d'Édesse dit à Etheria : Video te, filia, gralia religionis tam magnum laborem tibi imposuisse ut de extremis porro terris ventres ad hœc loca ". La portée géographique de cette phrase est assez vague; elle peut s'appliquer aussi bien à la France qu'à l'Espagne ou à l'Angleterre. En eflet, Tite-Live dit des Celtes : tune inusilato atque inaudilo lioste ab Oceani terrarumque ultimis oris bellum ciente '-; saint Jérôme parle d'un Gaulois : Filius meus Apodcmius, qui interpretationem nominis sut, longa ad nos venicns nauigatione, signavit et de oceani litorc atque ultimis Galliarum finibus Roma prœterita quœsivit Bethlehem "; enfin saint Augustin parle de l'Espagnol Paul Orose : Qui ad nos ab ultima Hispnnia, id est ab oceani litore advenit ".
-"= témoignage : Etheria écrit aux sœurs : Fervent ad fluvium Euphratcn, de quo salis bene scriptum est esse flumen magnum Eufraten et ingens et quasi terribilis est; ita enim decurrit habens impelum, sicut habet fluvius Rhodanus, nisi quod adhuc major est Eulrates ". Ceci prouve que l'auteur avait vu le Rhône, et que ses correspondantes en avaient, à tout le moins, entendu parler. Il ne s'en suit pas qu'elles habitaient sur ses bords ni aux environs. Il est possible que. dans la partie perdue de V Itinerarium. Etheria ail donné une description de ce Rhône dont l'impétuosité était proverbiale; d'où le choix qu'elle en faisait comme point de comparaison.
3' te'moignage : Pierre Diacre a cité ce passage, aujourd'hui perdu, de V Itinerarium : Mare autem lubrum non ob hoc habet nomen, quia rubra est aqua aul turbuknta, scd adeo est limpidus et perlustris et frigidus acsi mare oceanus. Ibi clecessa: nimii saporis et suavitatis sunt. Omne aulem genus pisciam in eodeni mare sunt tanti saporis ut pisces maris Italici... Corallum vero in codem littore plurimum est, ipse autem mare rubrum pars oceani est ". D'après ce passage, Etheria avait savouré les poissons de cette mer Italienne, dont l'identification précise est assez difficile à faire; on peut admettre sans grande chance d'erreur qu'il s'agit de la Méditerranée, mais s'agit-il plus
la Edad-Media, 1874, p. 10-12. — ' P. Cahier, A.mvcaux mélanges. in-4°, Paris, 1877; J. Tailhan, Appendice sur les bibliothègues espagnoles du moyen ûge, p. 319. — * L. Delisle, Ee cabinet des manuscriUi de la Bibliothèque nationale, in-l", Paris, 1874, t. ii, p. 494, n. 81; p. 497, n. 68; p. 500, n. 137. — ' Bil>l. nat., lat.. Oins, fol. 70 sq.; 1J663, fol. 59 sq.; 13009, fol. 81 sq. — ■" Monltaucon, Bibliolheca bibliothecarum, in-fol., Paris., 1739, t. n, col. 1033-1040. — " P. Gcyer, Ilinera Hierosolijmitana, 1897, p. 62, lig. 5. — " Tite-I.ive, Ilist. rom.,l. V, c. xxxvu; cl. P. Geycr, dans Archiv. fur lai. l.exikogr., 1908, t. xv, p. 236. — " S. Jérôme, Epist., cxxi, P. L., t. xxn.col, 1007. — "S. Augustin, Epist., cLXvr,2, P. L., t. xxxn, col. 720. — "Geycr, Ilinera llierosotijmitana, p. 61, ligne 9. — *' Geyer, op. cit., p. 117, ligne 171.
ETHERIA
précisément de la mer Ligurienne, de la mer Tyrrhénienne ou de la mer Adriatique? Le plus habile n'en sait rien.
4" témoignage : C'est encore le moine Valerius qui va nous donner les renseignements les plus utilisables : Ilaque, dit-il, dum almiflca fidei calholiae crepundia, liicifluaque sacrœ religionis inmcnsa claritas hujus occiduse plagœ sera processione tandem refulsisset ex- Iremitas, eadcni beatissima... Etheria... inmensum lotius orbis arripiiil lier. Vers la fin il ajoute : Qtiie cxiremo occidui maris oceani litore cxorta, Orienli fada est cognita \ et, au jugement de dom Férotin, cette petite phrase précise ce qu'avait d'un peu vague le texte du commencement de la lettre. Etheria était née en Galice, non loin de l'Océan -. D'autres sont venus et ont branlé la tête; ils eussent voulu que Valerius ajoutât un mot, un seul. Et puis, ce même Valerius eùt-il manqué de faire ressortir qu'Etheria était galicienne, lui galicien, si fier de l'être? Tout ceci est bel et bon; mais il faut prendre le texte tel qu'il est. Dans un autre écrit de Valerius, aujourd'hui perdu, saint Benoît d'Aniane avait détaché cette phrase : Cum in ista ultimes extremilalis occiduœ partis conftnia... '. La Galice est présentée comme iextremitas occiduse plagœ, et cette conception géographique répond très bien aux idées des écrivains dont dépend Valerius. « Il connaissait les écrits de saint Isidore, son contemporain '. Il a probablement connu aussi le Chronicon Jliidalii. écrit au v« siècle en Galice. En tout cas les données géographiques d'Isidore f;ur la Gaule et l'Espagne, dans son Hisloria Gothorum, Vundalorum et Sueuorum, ont été empruntées en grande partie à la chronique d'Idace. Valeriu.-, l'a donc connue au moins indirectement. Or, en suivant année par aunée la nixrration des événements dans cette chronique, on remarque que. lorsqu'on parle des Gaules en général, onnesignale jamais leur situation topographique par rapport à l'Océan. Même remarque pour Narbonne et la Gaule Narbonnaise : Gotlii \'arbonam ingressi vindemiœ tcmporc ^. Pour l'Aquitaine, au contraire, on trouve cette notice : Golhi intermisso rcrtamine quod agebant, per Cunstanlium ad Gallias revocati, scdes in Aquitania usque ad occanum accepenmi '. Quant à la Galice, les données sont beaucoup plus précises. Idace dit de lui-même qu'il est ut ex- Iremus pUigœ, ita cxlremus et uitx '■. Il écrit : intra cxtremain univcrsi orbis Gallœciam '. L'arrivée des Suèves en Galice est racontée en ces termes : Gallœciam Vandali occupant et Suevi, sitam in extremitale oceani maris occidun ». Ces textes nous permettent de reconstruire les idées géographi(|ues d'Idace autant qu'ilest nécessaire pour notrequestion. Pour lui, c'était l'Aquitaine qui était située cid occanum, pas la Gaule Narbonnaise. 11 est du reste clair que, pour un écrivain Gallego. la Gaule Narbonnaise ne touchait pas à l'Océan. On constate au.ssi que les mots in extrcmitate oceani. d'après Idace, ne conviennent qu'à la Galice. Puisque \alcrius avait la même conception géographique qu' Idace, dont il dépend directement ou par l'intermédiaire de saint Isidore, et puisque lui aussi était un Gallego et écrivait en Galice, l'expression dont il se sert pour indiquer la patrie d'Ethcria : extremo ( ccidui maris oceani litore exorla, doit avoir la niÊme valeur que dans Idace et ne peut pas se rapporter à la Gaule Narbonnaise '". » I^'cxistcnce de nonnes en Galice à la date de V Itincrurium — nous admettons pour l'instant que cette date soit la fin du iv siècle — n'a rien d'impossible puisqu'un texte d'Idace nous
' Oarcin. np, cil., p. 1S)3, ligne 11. — ' Fcrotin, op. cil., p. 387, note (p. 23, M. 2). — • P. 1.., t. i.xxxvn. coi. 437, iinne 2l>. — * P. I-., t, i.xxxvn, col. 15'.), pruluKiic. — ' ,\;on. Ccrni. tii.il., Aticl. ani.. 1. xi, p. IS. ii. .V>. — • Ibid..
apprend qu'en 456, c'est-à-dire en pleine domination suève, il y avait en Galice des monastères de vierges consacrées à Dieu : Theoderico rege cum exercita ad Bracaram, extrcmam civiicdem Gallœciœ, pertendente r kal. novembris die dominico, etsi incruenta, fit tamen salis micsta et lacrimabilis ejusdem direplio civitalis. Romanorum magna agitur caplivilas caplivorum : sanctorum basilicœ effraclœ, altaria sublala atque confracta, virgines Dei exim quidem abductx, sed integritate servata... ■'.
VIII. La QU.^LITÉ de l' auteur. — Les catalogues de Saint-Martial décernent à l'auteur de V Itinerarium le titre d'abbalissa;, dans lequel on ne laisse pas que de voir une « addition fantaisiste '- ». Voici cependant ce que nous apprend la lettre de Valerius : c'était une vierge consacrée à Dieu dans un monastère, virgn. sanclimonialis. h'explicit seul joint au nom d'Etheria le titre de virgo. Mais le texte même de la lettre nous la montre in choro sanclarum virginum, et, un peu peu plus loin, cum sdnctis virginibus. Les termes beatissima sanclimonialis Etheria semblent désigner une simple nonne, et non pas une abbesse. Le mot sanctimunialis, qui désigne une vierge consacrée à Dieu dans un monastère, est beaucoup moins usité en Espagne, au temps des Wisigoths, que les expressions virgo Chrisli, virgo Dci. virgo sacra, puclla, puclla Dei, soror, qui ont un sens général et peuvent s'appliquer à des vierges vivant dans le monde. Sanclimonialis ne se lit pas dans la Régula ad virgines de saint Léandre, ni dans l'encyclopédie de saint Isidore; mais il se trouve dans le titre du canon huitième du ï" concile de Saragosse (380), dans le canon 18' du concile d'Agde (506), dans le canon 56= du IV« concile de Tolède (633). Les termes de ce dernier canon méritent d'être rapportés, parce qu'ils nous montrent l'étendue de la signification de ce terme, appliqué parfois à des veuves : J)uu sunt gênera viduarum, seeculares eisanctimoniqles: siccularcs viduse sunt aux adhuc disponentes nubcre laicalcm habitum non deposuerunl; sanctimonialcs sunt quse, jam mutato habilu sseculari, sub rcligioso cultu in conspeclu sacerdotis l'cl Ecclesis: apparuerunt. Saint Augustin nous donne l'acception ordinaire et plus restreinte du mot : ...quœ propria et excellentiori sanctilate virgines in Ecclcsia nominantur : quas etiam usitatiore vocabulo sanclimoniales appellare eonsui vimus ''. En s'adressant à ses compagnes, Etheria prodigue les appellations dilïérentes : dominée venerabiles sorores, domina; venerabiles, domime sorores, dominée meœ, lumen meum, dominée animie meœ. Ces expressions, comme aussi le ton enjoué de sa correspondance et un enthousiasme infatigable joint à une santé imperturbable, porter.aient à croire que la voyageuse était encore à la fleur de l'âge.
Il est plus malaisé de savoir quel rang Etheria avait occupé dans le monde. Son voyage, les facilités qu'il rencontre de la part de l'administration impériale, les hommages dont la pèlerine galicictine est l'objet, son séjour prolongé en Orient et à Constanli nople. qui semble devenir pour elle une seconde patrie
— car elle-même paraît douter de revoir jamais ses compagnes — fou' cela est, sinon expliqué, du moins ingénieusement rapproché par dom Férotin de celle circonstance que, jieu avant le voyage d'Etheria, un de ses compatriotes, un Galicien, Théodose, était devenu em|)ereur. Le nouvel Auguste attira sa famille à Constantinople. Existait-il des liens de parenté ou d'amitié entre Etheria et la famille imi)ériale? Il serait
p. 10. — ' IbUI., p. 13. — ' tbid., j). 1 I. - • Jbid., p. IS.
— " Uarcia, op. cU., p. 390. — " Aticl. anU, 1. xi, p. 2'.l. — " RcK. bénéd., 1908, p. 403. — " Senn., xciii, /'. L., t. xxxvni. col. 579.
t(!niiTairo de rarTirmer, mais la coïncidence valait la peine d'être relevée.
IX. La date de l' IriXKRARivii.— Nous avons ilit que Valerius, qui n'était certes pas un moine relâché, s'extasiait à la pensée des vertus et au récit des prouesses itinérantes de sa compatriote. Le saint homme la donne en exemple à admirer, sinon à imiter; il lui prodiaue les épithètes élogieuses et, pour donner plus de relief à l'héroïsme de la servante du Christ, grossit les difTicultés, ajoute aux périls du chemin et à la hauteur des montagnes. Il nous en donne un curieux exemple à propos de l'ascension du mont Thabor, qu'il pourvoit d'une cime quasi-inaccessible : immanissimi montis Thabor supercilium, alors que le cône arrondi s'élève à peine à 180 mètres au-dessus des modestes collines de Nazareth.
Un autre moine jugeait l'expédition d'Etheria de toute autre façon; lui non plus n'était pas suspect de relâchement, car c'était saint Jérôme. Embusqué à Bcthléheni. le pieux solitaire était un des hommes les mieux informés de son temps. Établi au cœur même des lieux saints, il était sûr de recueillir au passage les récits et les cancans colportés par les pèlerins occidentaux. 11 eût été invraisemblable que l'expédition à grand fracas de la dame galicienne, - si bien faite pour attirer son attention, avec sa façon princière de voyager, son ardeur intrépide, sa naïve et insatiable curiosité, son culte spécial pour les souvenirs bibliques, enfin son séjour prolongé au delà de trois années, avec Jérusalem comme quartier général ^ » lui échappât. Or, dans la lettre cinquantequatrième, ad Furiam. n. 13, on lit le passage suivant :
Vidimus imper ignominiosum <qucmdam> pcr lotum Orientem volilasse <rumorem> : et selas et cultus el habitas et incessus, <ct> indiscreta socielas, exquisitœ ppulœ, regius apparalus Xeronis et Sardanapali iiuptias loquebanlur. Aliorum vulnus nosira sit cautio : l'estilente flagellato stultus sapientior erit. Sanctus iimor imputicntiam iwn linbft.Falsus rumur cito upprimiliir, et l'ita poslerior judieat de priore. Fieri quidem iirin polcsi. ut absque morsu hominum vitx hujiis curricitla quis pertranseat: malorumque solaciiim est bonos ctirpere, diim peccantium multiludine pulanl culpam ininiii peccatorum : sed lumen cito ignis slipulse conqttiescit. et exundans flanxma deficientibus nulrimentis pmilalim cmuritur. Si anno prœterilo fama mentita est, aul si cerle verum dixit. cessel vilium.cessabit el rumor. IIxc dico, non quod de le sinistrum qiiid meluam, sed quod pielutis u/[ecta cliam. quiv tutu sunt. pcriimeseam -. Le mot nimorem avait embarrassé le \ieil éditeur Vallarsi. qui y voyait une faute évidente, mais tous ses manuscrits le donnaient, il l'a maintenu, sans le comi)rcndre. Ce même mot embarrassait également 1 éditeur allemand Hilberg, mais comme ce mot s'était volatilisé sur tous les manuscrits, paraît-il. il l'a supprimé faute de l'avoir compris. Or ce mot rumorcm donne son sens à tout le passage, et saint Jérôme l'avait si bien en tète et au bout de la plume qu'il apparaît deux fois encore dans ce paragraphe : jalsus rumor cito opprimilur... cessabit cl rumor. C'est si vrai, qu'on pourrait intituler tout le paragi'aphe : « D'un bruit infamant qui doit avoir pour etïet de mettre Furia sur ses gardes. »
De quoi s'agit-il, en effet, dans ce passage? Le voici. L'nc illu tre matrone romaine. Furia, demeurée veuve el sans enfants, avait écrit à saint Jérôme pour lui demander une règle de vie que lui permît de conserver sans tache la couronne de la viduité. Le saint se prêta volontiers à ce pieux désir : dans sa réponse, il lui
donne de; conseils sur la manière de se vêtir, de se nourrir, mais surtout de se conduire avec les personnes qu'elle aura l'occasion de fréquenter. Sur ci dernier point, on ne saurait se montrer trop prudente. Point de relations avec les jeunes gens, jolis de mine, frisés, à l'allure élégante; rechercher plutôt la compagnie des vierges saintes et des veuves. Que s'il y a nécessité de s'entretenir avec des hommes, ne rien faire en ce cas pour éviter la présence des témoins. C'est à ce propos qu'est introduite subitement, par manière d'exemple à redouter, l'allusion ijresquc énigmatique dont il a été question ci-dessus. On pourrait, croyons-nous, rendre à peu près en ces termes le sens général du passage : Nous avons vu naguère un bruit ignominieux voler d'une extrémité à l'autre de l'Orient : âge, tenue extérieure, vêtement, démarche, liberté indiscrète dans les relations, recherche dans les aliments, train véritablement royal, tout cela rappelait les noces des Néron et des Sardanapale. Sachons profiter de cette pénible leçon. Après tout un faux bruit est bien vite étouffé : la conduite sub équente met à même de mieux juger ce qui a précédé. Il est évidemment impossible, même aux bons, d'échapper tout à fait à la morsure des médisants; mais du moins, quand il s'agit simplement d'un feu de paille, la flamme ne tarde pas à s'éteindre faute d'aliments. Que la voix publique ait menti l'an dernier, ou qu'elle ait dit ^Tai, c'en sera vite fait de cette rumeur pourvu qu'e ce qui y avait donné lieu prenne fin. Si je dis cela, ce n'est pas que je redoute rien de fâcheux à ton sujet, mais parce que ma paternelle tendresse à ton égard m'inspire de l'inquiétude, là même où il n'y a en apparence aucun sujet de craindre.
De qui s'agit-il'? Évidemment de quelque jeune femme dont la conduite extérieure avait fait jaser les Orientaux — gens si édifiants, comme chacun sait. Jérôme n'est pas trop sur que tout ce qu'on a raconté soit véritable, mais enfin, le prétexte y était et il met en garde la jeune Furia contre une imprudence de même nature. Point n'était besoin d'en dire plus et de confier un nom propre à la poste, sinon Furia n'eût pas compris et. ne comprenant pas, l'avertissement perdait sa valeur.
Quoi qu'il en soit, le scandale des bonnes âmes était tout récent, il remontait à l'année précédente, anno prxlerito. et comme la lettre à Furia peut être datée, avec quasi-certitude, de l'année 394, voici que le voyage d'Etheria se trouverait daté de l'année 393. Or, dans son Journal de voyage à Édessc, la pèlerine écrit ceci ' :
Cum jam Ires anni pleni essenl, a quo in Jeriisolimam venissem... el ideo jam reverlcndi ad palriam animas esset, volai jubente Deo eliam el ad Mesopotamiam Syriœ accedere.... necnon eliam et gralia oralionis ad marlyrium sancti Tliomœ apostoli, ubi corpus itlius integrum posilum esl, id est apud Edc.ssam... Ubi cam pervenissemus, slatim perrcximus ad ecclesiam el ad martyrium sancti Thomx. Ilaque ergo jaxta consucludinem faclis oralionibus el cetera, qax consuetudo erat fieri in locis sanctis, necnon cliam et aliquanta ipsias sancti Thomx ibi legimus, Ecclesia aulem, ibi qaœ est, ingens el valde paiera el nova disposilione, ul vere digna est esse donias Dei.
« Gamurrini, ayant pris dans un sens disjonctif le ET de ad ecclesiam el ad martyrium. en avait conclu que le sanctuaire renfermant le corps de saint Thomas et l'église dédiée à cet apôtre constituaient encore deux endroits distincts, à l'époque du passage d'Ethe-
' G.Morin. L'n passage énigmatique de sainlJérôme contre Vindobona>.t.Liv(1910).p.l79sq..a omis les mots enlrccrola pèlerine espr.gnole Eiiclieria? dans Remie b^nédUiinc. chefs, que donnai-'. /,., t. xxii, col. ô.'ili. — 'G. Morin.op. ci/. l'JlS, t. XXX, p. 174-lSG. — ' Corp. script, eccles. latin., i p. 176-177. — ' Ct-yer. llinera lliirnnohjnnlimu. p. GU sq.
EÏIIKIUA
ria. Comme, d'autre part, la Chronique d'Édesse nous apprend que « les reliques de l'apôtre saint Thomas furent transférées le 22 août 394, sous le pontificat de l'évèque Kyros, dans la grande basilique élevée en son honneur, » il s'ensuivait que le pèlerinage avait eu lieu à une date antérieure à cette année. Une connaissance plus exacte du langage de la pèlerine, et la comparaison avec les termes employés par elle à propos du marlyriam et de Vecclesia à Carrhes comme à Séleucie, montrent clairement que le el. au contraire, est ici conjonctif. La translation était donc déjà accomplie, et les ossements de l'apôtre reposaient à l'extrémité nord-ouest, c'està-dire près de l'entrée, de la basilique à trois nefs; mais la basilique elle-même était encore toute neuve et dans le premier éclat de sa beauté : valde paiera cl nova disposUiime. AI. E. Weigand fait ressortir l'importance de cette expression, et en déduit que la visite à Édesse a dû avoir lieu peu de temps après la dédicace du nouveau temple, peut-être en 395 ou 396 : guère après, à cause de l'absence de toute allusion à la quenelle lamentable de l'origénisme, qui eut un si grand retentissement, surtout dans les milieux monastiques de la Palestine.
« Acceptons, comme en effet très vraisemblable cette date de 396. La pèlerine, après son départ définitif de Jérusalem, se rend d'abord à Antioche, de là à Hiérapolis, puis à Bathna;, à Édesse, et, après trois jours consacrés à la visite cRs sanctuaires de cette ville, arrive à Carrhes pour célébrer la fête de saint Helpidius (23 avril). Ainsi, l'on peut supposer qu'elle avait quitté la Ville sainte vers février-mars de cette même année 396. Or il y avait « trois ans accomplis » qu'elle y était entrée pour la première fois. Cela nous amènerait à fixer son arrivée en Palestine vers le début de 393 : elle assista, sans doute, cette année-là, aux principales solennités liturgiques de l'Église de Jérusalem, et dut profiter du temps qui lui resta pour parcourir solliciki expedilionc, selon l'expression de l'abbé Valerius, les lieux les plus célèbres mentionnés dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament '. Cette série de pérégrinations — » en somme assez extraordinaire ^ » — ne serait-elle pas l'événement auquel Jérôme fait allusion, dans sa lettre de la fin de 394, comme ayant suscite, l'annéi' précédente, une sorte de rumeur scandaleuse à travers tout l'Orient ''? »
Naturellement l'écho en est arrivé à Bethléem, où saint Jérôme l'a recueilli et répandu, tout en mettant cette légère sourdine : il se peut « que la voix publique en ait menti ». Voici comment on peut se mettre en règle avec la critique et la charité. Rien ne le disposait à l'indulgence à l'égard d'Etheria, coupable d'une maladresse, ou plutôt d'une faute impardonnable. « Elle, venue d'Occident, elle, si avide de savoir et de réminiscences bibUqucs, s'est permis de séjourner tout un temps en Terre Sainte, à Jérusalem, à Bethléhem même, sans passer par l'intermédiaire obligé que se croyait probablement Jérôme, sans le prévenir, sans lui faire visite, sans lui témoigner enfin aucun égard particulier. Il n'y avait pas là de quoi lui gagner les bonnes grâces de l'irascible soUlaire. Mais surtout, il faut bien en convenir, quelque pure et lumineuse que nous apparaisse la figure d'Etheria, il suint d'avoir acquis tant soit peu d'expérience psychologique, pour comprendre qu'elle ait pu, malgré toutes ses qualités, et en partie à cause même de ses qualités, donner lieu involontairement à d'injurieux soupçons, tels que ceux dont Jérôme
' FCrotiii, op. cit., p. :!'.M (p. .'ÎO). — = Ibid.. p. 392. — ' G. Morin, op. cil., p. 17B-180. — ' (ieycr, op. vil., p. 39, lignes 10 sq. — » Ihid., p. 55, liRncs 23 sq. — • ibid., p. 58,
I s'est fait l'écho. Parcourons la série des accusations. « El setas... Qu'elle ait été jeune, cela ne constituait ! pas en soi un vice rédliibitoire; mais on a bien l'im- [ pression, en la lisant, qu'elle l'était et par làge et 1 par le cœur. Il faut voir avec quelle ardeur et quelle i agiUté elle gravit à pied les pentes presque à pic du Sinaï S ne tenant nul compte de la fatigue, pourvu qu'elle voie son déjir réalisé : car c'est pour elle un principe, que rien ne coûte plus à l'homme, du moment qu'il voit accompli ce qu'il avait désiré '. Ce qui la pousse et la soutient en toute occasion, c'est sa curiosité, péché mignon qu'elle est la première à confesser '. Elle ne saurait se résigner à voir les choses à moitié ■ : dès qu'on lui signale quelque vestige intéressant du passé, il faut qu'elle s'y transporte aussitôt *, sans craindre ni les périlleuses ascensions, ni la longueur des distances, ni les hordes de pillards. Et alors, au sommet du Nébo, par exemple, comme elle laisse déborder sa joie '! Elle semble avoir été d'ordinaire assez crédule, comme l'étaient les pèlerins de son temps : cela n'empêche ^pie parfois elle ne fasse preuve d'un scepticisme réellement amusant. Le digne évêque de Ségor lui indique de bonne foi l'endroit où s'était élevée la statue de sel, représentant ce qui restait de la femme de Loth : par malheur, depuis quelques années déjà, on ne voyait plus trace de la statue, la mer Morte l'avait un beau jour recouverte. Sur quoi la spirituelle pèlerine ne peut s'empêcher de faire part à ses consœurs des doutes légitimes qu'elle entretient à ce sujet : « Croyez-moi, vénérables «dames, j'ai eu beau regarder, on voit bien l'endroit, « mais pas la moindre trace de statue : je ne puis, sur « ce point, vous induire en erreur '". » Qui ne reconnaîtrait, à chacun de ces traits, un àme pleine de jeunesse et de fraîcheur '?
0 El cultus el habilus et incessus... Il est malaisé de préciser ce que Jérôme entend par ces termes un peu vagues et presque synonymes. On trouvait apparemment que la pèlerine avait un extérieur trop soigne, un accoutrement plutôt mondain, quelque chose enfin d'un peu leste dans sa démarche, surtout pour une refigieuse. Naturellement, ce n'est pas dans l'Itiiurariuni que nous irons chercher des renseignements à cet égard, mais enfin la chose est fort possible : plus d'un passage du récit ferait songer à quelque miss anglaise de nos jours, à l'abri de maints préjugés, pour ce qui est du costume et du mode de voyager que l'opinion pubfique voudrait d'ordinaire imposer à son sexe.
« El indiscreta soeietas... De cela nous sommes mieux en état de juger. Etheria a dû rencontrer, au cours de ses longues pérégrinations, plus d'un monastère de femmes; pourtant nous ne voyons pas qu'elle se soit montrée particuhèrement friande de relations avec les nonnes. Il n'y a guère qu'une exception à signaler; c'est sa tendre amitié pour la supérieure de religieuses Mai"thana, cette diaconesse do Séleucie dont elle avait fait la connaissance à Jérusalem, et qu'elle est si heureuse de revoir, à son voyage de retour par l'.Vsie Mineure". A part cela, nous ne la voyons rechercher que la compagnie des honunes. Et elle ne lui fait point défaut. Ucs austères solitudes du Sinai et de Pharan jusqu'aux extrêmes frontières do l'empire romain du côté de la Perse, évêques, prêtres, clercs, moines, les vieux aussi bien que les jeunes, lui comiiosent une sorte d'escorlo ininterrompue. Dès qu'elle apprend l'existence d'un monastère d'honnnes dari^ les environs, si l'on ne vient pas do soi-même à sa rencontre, elle s'y transporte sur-le-champ el se platl à
lignes 31 sq.
lignes 12 sq.
>» Ibid., p. :
— ' Ibid., p. 50, lignes 13 sq. — • IbiJ., p. 52.
— • Ibid., p. 53, lignes 'J-13; p. 51, ligne 4. — )l, lignes 19-24.— >' Ibid., p. «9, lignes 30.
tonstatev le bon accueil que parloul on lui fait : il lui arrive même de s'installer le soir au milieu d'un jardin pour y manger « avec les saints ' ». Au départ, tous se font un bonheur de l'accompagner : les vieillards mêmes, si leurs forces le leur permettent, n'hésitent pas devant une marche de trente-cinq milles, pour jouir plus longtemjjs de sa compagnie -. A l'occasion, elle sait s'emparer des gens, de gré ou de force : tel ce prêtre de Libiade, qu'elle oblige à se déranger pour elle, parce qu'il est mieux au courant de la topographie de la région ^. Il n'est point jusqu'aux vénérables ascètes de la Mésopotamie, de vrais saints à miracles, et généralement inabordables aux mortels, qui ne se départent en sa faveur de leur rigueur accoutumée '. Avec les évèques surtout, elle se montre d'une familiarité étonnante, et qui témoigne, encore une fois, de son âge relativement jeune : elle descend chez eux, comme si c'était la chose la plus naturelle du monde, se fait partout guider par eux, les accable de toutes sortes de questions, bref, se conduit à leur égard, avec respect sans doute, mais aussi comme une sorte d'enfant gâté. Il semble qu'elle a elle-même à certains moments soupçonné que d'aucuns trouveraient à redire à ces sortes de fréquentations insolites : aussi a-t-elle soin de faire remarquer ù maintes reprises que ses moines et ses clercs sont tous «desaintes gens»; (jue tel prêtre est déjà vieux, religieux depuis son bas âge, un véritable ascète; tel évêque. un homme de Dieu, un saint moine, digue du titre de confesseur'. En un endroit surtout, elle tient à protester auprès de celles à qui s'adresse son récit, que « jamais les o moines ne s'entretiennent que des divines Écritures « ou des actions de leurs saints devanciers. >; que jamais « elle n'a ouï sortir de leur bouche que des discours édifiants « ». On comprend toutefois que la malignité ait eu beau jeu, en présence d'une situation pareille, que, dès la première expédition de la confiante voyageuse de Constantinople à Antioche, d'Autioche à Jérusalem, et, dans la Palestine, de Jérusalem au Sina'i et en Thébaïdc, il n'ait pas manqué de gens bien intentionnés pour colporter jusqu'à Bethléhem les critiques qui avaient cours au sujet de ses « rapports indiscrets » avec toutes sortes de personnes.
« Exquisilœ epulœ, regius apparatus... Ici non plus, il ne faut point s'attendre à trouver dans le Journal de la pèlerine le menu habituel de ses repas; mais l'on s'aperçoit sans peine qu'elle a dû voyager d'une façon assez confortable. De toutes les insinuations malveillantes qu'on a pu se permettre à son endroit, aucune peut-être ne serait mieux justifiée que celle de <i l'appareil princier ». On se demande VTaiment ce que les déplacements d'une personne de sang royal eussent comporté de plus sous ce rapport. Et quelles immenses ressources elle a dû avoir à sa disposition durant ces longues années où elle parcourt tout l'Orient et l'Egypte, ne reculant devant aucune ^dépense, refaisant à plusieurs reprises la même expé-
' G. Morin, op. cit., p. -12. ligue 28. — ' Ibid., p. 45, lignes 4-22 ; p. 53, lignes G-S. — = Ibid., p. 52, lignes 10-12. — * Ifcid., p. 66, lignes 1 sq. — 'Voir Diclionn., ù ce mot. — • ' Itinera Hierosolyniitana, p. 68, lign. 1-3, lignes 19-21. — • ' Ibid., p. 47, lignes 5 sq., 16 sq. ; p. 49, lignes 25 sq. — • ' Op. cit., p. 392 (p. 28). — • G. Morin, op. cit., p. 180, 185. — • " Gamurrlni avait fixé le voyage entre 363 et 394, ensuite il se ravisa et le fixa entre 378-38.S, enfin il s'arrêta ù 385- 388; P. Geyer se contenta des limites 378-388; dom Férotin parlait sans précision de <■ peu après 380 »; enfin K. Mcister, De itinerario .I^theriœ abbatissœ pcrpcram nomini S. Siluix nddicto, dans Hheinisches Muséum /tirP/ii/ologie, neueFolge, 1909, t. Lxiv, p. 337-392, faisait un plongeon jusqu'en 533-540, et dom de Bruyne, dans Revue bénédictine, 1909, t. XXVI, p. 483, s'empressait de s'y rallier. Z. Garcia, dans Analecta boUandiana, 1910, t. xxix, p. 377, déclarait la conclusion « solidement établie ■; dora Wilmart, dans
DICT. d'aRCH. CHRÉT.
dilion lointaine, pour bien s'assurer d'avoir tout vu, satisfaisant enfin à tous ses pieux caprices, sure de pouvoir compter, au besoin, sur une escorte de soldats romains pour la protéger en cas de danger '! Si encore elle avait pérégi-iné en modeste compagnie! Mais c'était souvent toute une armée de moines ou de clercs qui lui faisaient cortège à de très longues distances, dans des régions à peu près inhabitées : il fallait bien entretenir tout ce monde-là. Quelle abondance de provisions, quelle suite de serviteurs et de bêtes de somme tout cela ne suppose-t-il pas? Et conunent une personne de condition privée, à plus forte raison une simple moniale, a-t-clle pu disposer de ressources aussi prodigieuses, s'attirer de pareils hommages, rencontrer partout de telles facifités? Il y a là VTaimcnt quelque chose d'extraordinaire; aussi l'idée est-elle venue à dom Férotin » et à d'autres érudits d'en chercher l'expUcation dans des hens de parenté de l'intrépide voyageuse avec la famille espagnole de l'empereur Théodose. Cette supposition a pour elle, en effet, tout un concours de vraisemblances, et la façon dont Jérôme formule ici sou réquisitoire vient à l'improviste en ajouter une de plus : on sent, à son langage mystérieux et plein de réticences, qu'il craint évidemment d'offenser quelque grand personnage, dont il n'ose prononcer le nom. dont il évite même d'exprimer clairement le sexe, se bornant à le représenter comme une sorte de rumeurfantôme voltigeant à travers tout l'Orient '. »
L'extrême vraisemblance du calcul qui place le voyage d'Ethcria aux Lieux saints en 393, telle qu'elle ressort des rapprochements qui viennent d'être suggérés, pourrait ne pas paraître sufTisamment convaincante. Péi'iodiquement, VJtinerarium fait l'objet d'une tentative que les critiques déclarent ingénieuse ou convaincante, selon leur disposition du moment. A la suite de cette tentative, on déclare que V Ilinerarium appartient au vi= siècle; quelques mois ou quelques années se passent et il se trouve ramené au iv= siècle. Peut-être se décidera-t-on à l'y laisser '".
Voici d'abord un passage d'Etheria qui est significatif. En l'an 363. Jovien abandonna aux Perses la ville de Nisibe, qui ne cessa plus de leur appartenir jusqu'au vn« siècle, où elle passa sous le joug musulman. Lors du pèlerinage d'Etheria, Nisibe. nous ditelle, n'appartenait plus aux Romains " : Xam hinc usqiic ad Xisibin mansiones siinl qainquc et indc iisqiic ad liiir, qiiœ fuit civilas Chaldeonim aliœ mansiones siinl qainquc; sed modo ibi accessus Romanonim non est : tolum enim illud Persx tenent. Il semble clair qu'Etheria fait allusion à l'occupation récente de Nisibe; non pas, elle parle de Hur, paraît-il, et, dans son langage modo ne veut pas dire « depuis peu », il n'a d'autre sens que nunc. « D'accord. Mais que conclure de là? Transporter la phrase aux environs de l'année 540, lorsque les Perses sont maîtres du pays depuis près de deux siècles. Qui s'aviserait de
Revue bénédictine, 1912, p. 91, note 1, prononçait qu'il sera « toujoiu-s plus prudent, aussi bien en histoire qu'en liturgie, de ne pas faire état de Vltinerarium dans l'étude des faits et des usages de la fin du iv et de tout le \' siècle •. Enfin, dom Morin, dans Revue bénédictine, 1913, p. 178, estimait qu'après le moment de surprise (!) causé par la thèse de K. Meister, « tout le monde est à peu près d'accord, à présent, pour laisser la l'ercgrinatio l^ la date qui lui avait été primitivement assignée, c'est-à-dire au déclin du IV siècle. » Les études de J. DcconincU, dans Revue biblique. 1910, 2' série, t. vn, p. 432-435; Ant. Baumstarck, Das Alter der Peregrinatio JElheria:, dans Oriens christianus, 1911, nouv. sèr., 1. 1, p. 32-76; Edm. VVeigand. Zur Datierung der Peregrinatio jEtherirc, dans Bijzaiitinisclie Zcitschri/t, 1911, t. xx. p. 1-26, ne laissent guère d'autre solution que d'y souscrire.— " Geyer, Ilinera Ilierosolijmitana, p. 67, ligne 23.
ETHERIA
dire alors : « En ce moment le pays est inaccessible; » il est tout entier aux mains des Perses »? On parle de la sorte en présence d'une situation que l'on juge transitoire, nullement lorsqu'elle apparaît comme définitive et normale. Etheria n'a pu s'exprimer comme elle fait qu'à un moment où tout espoir de revanche n'était pas perdu '. >
En passant à Jérusalem, Etheria note que le carême se prolonge durant huit semaines et elle recherche les raisons de cette observance hiérosohmitaine dans les usages qui remontent aux origines du christianisme, la célébration du dimanche et du samedi comme jours de fête. Chacun garde la Uberté de régler ses exercices de pénitence : Jejunium enim consueludo hic talis est in quadragesima.... lalis esl enim consueludo -, cette liberté laissée aux fidèles n'est guère conforme avec ce que nous savons de la situation religieuse de cette ville postérieurement à 533, date à laquelle le patriarche Pierre promulgue un carême de sept semaines '. A Antioche, le fameux carême de 387, que prêcha saint Jean Chrysostome, doit avoir eu huit semaines : mais en somme l'indication donnée par Etheria sur la durée du carême à Jérusalem n'est pas un indice qui puisse nous fixer sur la date de son voyage aux Lieux saints.
En visitant Édesse, Etheria apprend de l'évèque, son interlocuteur, un certain nombre de légendes dénuées de fondement, mais que ce digne homme et sa crédule visiteuse acceptent argent comptant. C'est ainsi qu'il lui raconte que la ville recevait autrefois les eaux qui coulent d'une colline voisine; mais, au cours d'un siège, les Perses en détournèrent le cours vers leur propre camp. Dieu ne permit pas que les Édesséniens fussent assoiffés, le canal de dérivation n'entraina pas une goutte d'eau et au centre de la viUe jaillirent miraculeusement des sources qui créèrent un étang. L'explication vaut ce qu'elle vaut, mais nous devons remarquer qu'Etheria observa que la ville n'était alimentée en eau que par des sources jaillissant à l'intérieur de la ville. Sans doute, arrivât-elle en cette ville, peu importe que ce soit au printemps, à un moment de sécheresse où les vingt-cinq cours d'eau dont parle la Chronique d'Édesse * n'étaient plus indiqués que par de longues traînées de cailloux. Ce régime des eaux d'Édesse est incontestablement antérieur aux grands travaux de canalisation du SxipTÔç, entrepris par Justinien après les ravages abominables de l'inondation causée par ce torrent en 525 '. Voir Diclionn., au mot Édesse. Or, si la \nsite d'Etheria à Édesse avait eu lieu entre 533- 540, l'évèque alors siégeant depuis une date antérieure à 525 n'aurait pas eu l'idée de transformer l'œuvre toute récente dont il avait été témoin, et qui assurait un régime des eaux constant à la ville, en un conte destiné à pallier l'insufTisance de ce régime assuré par des sources poissonneuses suppléant à des torrents tour à tour desséchés ou dévastateurs.
En parcourant l'Orient, Etheria a constaté partout l'expansion du cénobitisme (voir ce mot). Il n'y a pas heu d'en être surpris ; en réaUté, à la fin du iv« siècle, les ascètes égj'ptiens ont trouvé partout des imitateurs, en Arabie, en S>Tic. en Asie, en Gaule, en Espagne. Si Etheria a voyagé en Orient à celte époque, elle a rencontré partout des moines, parce qu'il y en avait partout. En regard du texte de saint Nil, début du y siècle, relatif au Sinaï : « Les dimanches, les
' H. Delahaye, dans Analecia boUandiana, 1912, t. xxxi, p. .347. — 'Goycr, Itinera Ilierosohjmilana, p. 80, ligne 20; p. 81, ligne 8. — 'P. G., t. xcv, col. 75. — ' Asscmanl, BibliuUieca orienlalis, 1. 1, p. .'jy2. — ' Procope, De œdificiis, édit. Dindort. t. ni. p.22S : cf. R iibcns Ouval. Histaire d'Édesse, in-12, Paris, 1!KI2. p. 9. — • S. Nil. Sarratio III, F. G., t. Lxxi.v, col. 620-G21. — ' Ilincru 1 1 icrosolumilana, p. 37.
solitaires se réunissent et pendant le cours de la semaine ils se \-isitent mutuellement, de peur qu'un isolement absolu ne compromette les devoirs de la charité et n'en fasse oublier les hens. Réunis, ils communient ensemble aux saints mystères et se rassasient ensuite au festin spirituel de la parole di\ine '. » Or, la visite d'Etheria n'est antérieure que de quelques années et voici ce qu'elle a observé ' ; le Sinaï possède sur son sommet une seule église non grandis, personne n'y habite, nom cum ipse mons sanclus Syna lotus peirinus sit, ita ul nec fralicem habeat, tamen deorsum prope radiccm monlium ipsorum id est seu circa illius qui medianus est, seu circa illorum, qui per giro sunt. modica terrola est; slatim sancti monachi pro diligentia sua arbusculas possunt et pomariola instituunt vcl orationes et juxta sibi monasteria. A l'occasion de son arrivée, plusieurs des moines ont gravi les pentes abruptes pour participer avec elle aux saints mystères. Le prêtre qui dessert l'égUse a quitté aussi son monastère et la reçoit, senex integer cl monachus a prima vila. Faut-il s'étonner de ce détail? Si le voyage a eu lieu entre 395-396. le prêtre pouvait avoir soixante-quinze ans d'âge et soixante ans de vie reUgieuse, ce qui place son initiation vers 335. A cette date, la vie monastique était en pleine efllorescence.
En rappelant l'insécurité que la présence des Bédouins faisait craindre aux caravanes et aux voyageurs, Etheria faisait état d'une situation dont elle n'avait pu entendre parler les saints solitaires. Un quart de siècle environ auparavant, vers 373, sous l'empereur Valens, les Arabes avaient accompli un massacre général des pieux habitants du Sinaï *. Le danger ne datait pas d'alors; les incursions de plus en plus audacieuses des Sarrasins jusque sur le territoire de l'empire avaient rendu nécessaire, au ni= siècle déjà, le déplacement vers le sud de la X» légion Fretensis, de Jérusalem à Alla, et provoqué tout un remaniement administratif des provinces frontières '. Saint Nil s'est retiré au Sinaï, et avec son jeune fils ; il en a pâti; d'autres ont recommencé. Les moines ne se détournaient pas de ce lieu sacré, les pèlerins les y \'isitaient et Etlieria les imita, mais sous bonne escorte "'.
En employant une fois la formule jussu imperatoris romani, Etheria peut sans doute parler comme beaucoup l'ont fait après 39 1 et avant la mort de Théodose en 395. qui était, de fait, » empereur romain ». Mais il est abusif de conclure d'un terme rencontré une seule fois au signalement d'une situation politique ou chronologique. D'ailleurs, comme Juvénal de Jérusalem devint archevêque et patriarche de cette ville en 451, on de\Tait conclure qu'Etheria, qui n'accorde jamais que le titre d'évêquc au titulaire de Jérusalem, l'a connu avant le milieu du v« siècle.
En se rendant au mont Nebo, Etheria ne manque pas de noter tout ce qui concerne le passage du Jourdain par les Israéhtes. .\ Libiade, elle porte un vif intérêt aux souvenirs du baptême administré par saint Jean. Cependant Théodose, qui parcourt ces mêmes localités vers 520-530, signale, eu plus des sou\ enirs de Moïse, ceux d'Elie, qui fut enlevé en ces lieux, et ceux d'Elisée, qui y avait une église; outre des souvenirs de Jean-Baplistc, il y a ceux do Jésus- Christ, à qui l'empereur Anastase a élevé une église sur le lieu même de son baptême, marqué par une colonne de marbre surmontée d'une croix de ter ".
— ' TilIemont,A/éni. pour servir à l'hist. ecclH.. t. vn, p. 573-580 : Les saints anachorètes Paul, Isaie, Salihns rt les autres tuez par les barbares dans les solitudes du Siiiaï.
— ' Brùnnow et Uoniaszcwski, Die Prouincla Arabin, ln-8», Strasburg, 1909, p. 275-276. — '" Gcycr, Illnera Hicrosolymilnna, in-8*, Vindobonae, 1808, p. 49, ligne 25. — " lbid.,p. 145.
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Or EUieria n'a rien vu, rien su do tout cela. V.n outre, les traditions se sont déplacées. Elheiia boit à la source que fit jallir Moïse, située à six milles de Libiade et Théodosius trouve cette source installée dans I.ibiade même. En outre, Ethcria rencontre au nord de Tliisbé (actuellement Mar-Elyas) le lieu où Élie fut nourri par un corbeau ', tandis qu'Antonin de Plaisance, en 570, découvre ce souvenir biblique localisé dans les environs de la vallée de Corra.
En regagnant Constantinoplc par Tarse, Etheria traverse bien les trois provinces - : Cappadoce, Galatie, Bitliynie; l'énumcralion tsl exacte. Même après les remaniements accomplis sous Dioclétien et depuis, au cours du iv siècle, l'cnumcration demeure exacte. Htheria s'exprime avec précision quand elle parle des provinces qu'elle a parcourues, notamment : Hisauria, Cilicia, Mesojjotamia, Auguslofratensis, Cœk- Syria, Fenice, Palœstina, Arabia '. Or, si on considère l'état des provinces dans la seconde moitié du iv« siècle, il faut ajouter aux indications de la liste ■de Vérone les indications fournies par le lalerculus de Polemius Silvius, en sorte que nous aurions en ces parages : Isauria, Cilicia, Osroena, Sophanene, Alesopotamia, Augusta eu/hratcnsis, Ccele-Syria, Phenice, Palœstina, Palœstina salataris, Arabia. Etheria n'est pas allée en Sophanene, elle n'avait donc pas à l'indiquer; elle a fait son excursion à Péluse sans pénétrer dans la PuLrslina salutaris, que, par conséquent, elle lie nomme pas. Sa seule erreur a été de placer Édesse en Mésopotamie, alors que cette ville était la capitale de rOsrhoène. Dès le début du v siècle, des provinces sont retaillées, recoupées, morcelées et il est désormais commun de lire dans les textes les distinctions introduites entre Cilicia prima et sccunda ; Syria prima et secundo; Phœnice marilima et Libanensis; Palœstina prima et secundii, enfin la Paleslina salutaris devient Palœstina Icriia K Hlhciia n'a rien dit et rien connu de tout ceci.
En révérant les évéques d'Édesse, de Batanée et de Harran (Carrhes) sous le titre de confesseurs ^, Etheria nous désigne assez clairement des hommes ayant « confessé » la foi. Or nous savons que, peu d'années avant le passage de la voyageuse, l'évêque d'Édesse était Eulogius, qui avait véritablement ■I confessé » sous Valens. Sur le siège d'Harran, l'évêque Protogène avait partagé le courage d'Eulogius, dont il était alors le compagnon dans le clergé d'Édesse.
Pour toutes ces raisons, auxquelles quelques autres pourraient venir s'adjoindre, nous n'hésitons pas à <later V Ilinerarium d'Ethcria de la dernière dizaine d'années du iV siècle, probablement 393-396.
X. Les lacunes dei.' ItIaVATiABIum. — Cette fixation de l'arrivée en Palestine au commencement de l'année 393 ne nous apprend pas à quelle date Etheria avait quitté ses compagnes, car la partie la plus considérable de son œuvre nous manque encore. Ce que nous possédons, pour un séjour de trois années pleines à Jérusalem et en Palestine, c'est la relation de quel ques excursions accomplies pendant les derniers mois qui précédèrent le départ définitif; six mois au plus suffisent à introduire ces excursions, qui paraissent s'être suivies à des intervalles assez rapprochés. Dans ce que nous possédons, Etheria ne prend la plume qu'au moment où elle met le pied hors de la Palestine proprement dite. Au retour, dès qu'elle a repassé la frontière, elle, si prolixe partout ailleurs, s'arrête brusquement dans son récit. C'est que tout cela était connu de ses chères compagnes dans des correspon-
' Geyer, Itinera Hicrosoluniilana, p. 59, ligne 8. — ' Ibid., p. 70, ligne 16. Et inde, idia die, siibicns monlem Taurum et faciens iler Jam notum fier singulas prouincias ^tuas eundo transiveram, id est Cappadociam, G<datiam et Bithiniam, permni Chalcediiiui. — ' Ihid., p. 69, 69, 60, 61,
(lances aujourd'hui perdues. Le doulc sur ce point n'est pas possible devant le double témoignage de \alerius, au vii<^ siècle, et de Pierre Diacre, qui avait sous les yeux, au xn= siècle, le manuscrit d'Arczzo, alors beaucoup plus complet qu'il ne l'est aujourd'hui. Le premier nous dit qu'elle parcourut sollicita expcditione les lieux célèbres par les récits de l'Ancien et du Nouveau Testament, et mentionne Jérusalem, Bethléhem, l'Hermon, le Thabor, la montagne des Béatitudes, enfin les monts d'Élie et de la Quarantaine. Pierre Diacre est plus explicite et énumèrc, en outre, nombre de visites à des endroits divers, dont voici les principaux : Anatoth, Thécué, Cariathiariui, Ébron, Jéricho, EmmaiJs, Naim, Nazareth, Sichem, Endor, Tibériade, Gelboé, Silo. Tous les deux parlent longuement de la visite au Sinaï. Mais Valerlus est seul à mentionner le pèlerinage à la Thébaïde, auquel l'auteur de Y Ilinerarium fait, au reste, deux fois allusion '. Il faut y ajouter une visite à Alexandrie, notée par Etheria ', et toute une série d'excursions à travers les diverses provinces de l'Egypte : ad cunclas se Egypti convertit provincias, dit Valerius. Voilà pour les trois années qui s'écoulèrent depuis l'arrivée à Jérusalem jusqu'au départ pour Constantinoplc. Etheria avait-elle écrit la relation de son voyage depuis l'Espagne jusqu'à la Ville sainte'? Le fait paraît certain pour l'itinéraire de Constantinoplc à Jérusalem. Suivant, au retour, le chemin qu'elle avait pris à l'aller, elle nomme simplement quelquesunes des villes et des provinces dont elle avait déjà entretenu ses correspondantes trois ans auparavant *. Deux lois cependant elle s'écarte de la grande voie romaine, et alors les détails abondent de nouveau sous sa plume. Je veux parler du vojage d'Antioche à Édesse et de Tarse au tombeau de sainte Thècle, à Séleucic. On peut tirer de quelques indices un peu vagues que l'itinéraire de GaUce à Constantinoplc a été également écrit : ce n'est guère que dans les premières relations du voyage que Valerius a pu connaître le pays d'où était partie Etheria. C'est là aussi qu'il aura trouve ces longues listes de relais, de villes et de peuples qui lui font dire de son héroïne qu'elle a connu totius mundi itinera, qu'elle a entrepris l'immense voyage du monde entier (inlrepido corde immensum totius orbis arripuit iler), qu'elle a affronté les mers orageuses et la férocité des nations barbares. Il y a là, sans doute, une bonne pai't de rhétorique; mais ces termes, quelque peu excessifs, rendent bien l'impression produite par la lecture de ces récils sur l'imagination si particulièrement active de l'austère moine asturîen.
La dernière page qui nous reste du récit proprement dit de V Ilinerarium » nous montre Etheria à Constantinople, prête à reprendre la route d'Asie, pour aller visiter à Éphèse le marlyrium de l'apôtre saint Jean. « Si, après le voyage, ajoute-t-clle, je suis encore de ce monde et que je puisse faire connaissance de lieux nouveaux, je rapporterai tout cela à votre charité soit de vive voix, soit par écrit. » Que devintelle à la suite de ces dernières nouvelles adressées à ses soeurs'? nous l'ignorons. Mais il est trop certain que, si elle retourna dans son monastère de Galice, elle ne dut pas jouir longtemps de la paix au milieu de ses chères compagnes. Dès l'année 109, les barbares se ruaient sur l'Espagne et, en quelques mois, ils y anéantissaient à jamais cette piix romana, qui seule avait permis à la vaillante pèlerine de mener à bonne fin une si longue expédition.
60, .")9, .'JO, 50, 56. — * \oliiia digniiatnm, édit. Secck, p. ô sq. — ' Itinera Hierosolymilana, p. 61, ligne 20; p. «2, ligne 4; p. 65, ligne 8. — • Ibid., p. 50, lign. 2t-2;J: p. 51, lign. 13-14. — ' Ibid.. p. 50, ligne 14. — ' Ibid., p. 69, lign. ■/-lO; p. 70, lign. 17-22. — • Ibid., p. 71, lign. 1-8.
ETHERIA
ETHIOPIE
Le silence fait autour de l'auteur de yilinerariiim, silence que l'on pourrait dire absolu sans la lettre de Valérius, parait de prime abord assez étrange. Non moins surprenante est l'extrême rareté des manuscrits, pas un seul n'a été signalé — sauf les mentions des catalogues de Limoges et de la charte de Celanova
— à part le manuscrit mutilé d'Arezzo, le même qu'a eu sous les yeux Pierre Diacre. Mais il ne faut pas oublier le caractère tout à fait intime de cette relation de voyage, écrite par une nonne pour se rappeler au souvenir de ses sœurs restées dans leur monastère lointain. A ce motif, il faut ajouter l'arrivée des hordes barbares, la ruine de cet asile de paix, la dispersion, peut-être le massacre de ses habitants. Aussi, saint Isidore, qui nous parle des vers composés en l'honneur du Christ par Proba, femme du consul Adelphius, n'a-t-il pas connu une ligne de l'œuvre d'Etheria, dont le nom lui était très probablement inconnu.
XL La l.\xgve de VItixeraeivu. — t II est curieux de constater quel rôle pitoyable a joué ici la critique pliilologique, impuissante à discerner si la langue de V Itinerarium appartient au iv» siècle ou au vi" siècle ^ » Ce qui est beaucoup plus curieux encore, c'est qu'après avoir, pendant une quinzaine d'années qu'il lut attribué à Sihia, fourni une copieuse moisson de galhcismes, Vllinerarium. émigrant en Galice, se dépouilla prestement de toute cette germination patiemment recueillie, doctement classée et proclamée preuve irréfutable, décisive, triomphante ^. Enfin, ce qui est plus curieux que tout, c'est que, depuis que la Galicienne Etheria est rentrée en possession de son journal de voyage, la philologie y a découvert des hispanismes dont elle ne s'était auparavant jamais avisée. Mal lui en a pris; lorsqu'un philologue ramena Etheria en Gaule, il lui octroya généreusement, non plus des gallicismes, mais des provincialismes, et de ceux qu'embellissait l'organe sonore de la Narbonnaise ". En définitive, il y a plusieurs hispanismes, en petit nombre mais certains. Dom Férotin et M. J. Anglade * les avaient signalés. En voici quelques-uns : iencre consucludinem (= esp. tener coslambre) ne peut pas être expUqué à l'aide des phrases tcnenles Iraditionem seniorum (Marc, ^'^, 3) et xstimantcs propositum se Iencre (Act., xx\ii, 3); dans aucun de ces textes n'apparaît le mot consiicludo, qui est aussi essentiel pour l'hispanisme que le verbe tenere. Laissons de côté le participe vcnilum (= esp. venido), la leçon étant douteuse. VirgiiUas, accusatif féminin pluriel, appartient exclusivement à l'Espagne. De plus, il faut reconnaître que plicare (= esp. Uegar), dans le sens de s'approcher, ne se rencontre que dans les glossaires espagnols et dans le dialecte basque. La construction habebat aiilcm de co loco ad monlem Dei forsidin qualuor milita se rapproche singulièrement de l'espagnol habia de aquel lagar al monte de Bios quézas ciialro millas. Le verbe sitbire, qui se lit si souvent dans V Itinerarium, avec la signification A'ascendere, ne s'est conservé dans aucune langue romane, sauf dans la langue espagnole... subirc monlem, in monte (= esp. subir al monte). L'emploi du mot baptidiare ' pour baptizare remet en mémoire une inscription funéraire de Cabra rappelant qu'un jeune défunt de vingt mois, nommé Salutius, avait été BAPTIDIATVS °- L'emploi du mot susum, dans ces passages : Qui nos suscipientes duxerunl suso ad ecclc-
'G.Morin.dans/JcuueWneJidmc, 1013, p. 17S, note G. — ' De Bruyne, dans Revue bénédictine, 1909, p. 484. — • Z. Garcia, dans Analecla bollandiana, 1910. p. 391-392, a exécuté la facétie de l'allemand Meister en quarante lignes. . — *De latinitate libctli qui inscri[}tus est : Pcregrinatio ad loca sancla, in-8°,Parisiis. 1905. — ' llinera Hierosolymitana, p. 90, ligne Ti;p. 96, ligne 19; p. 97, ligne 16; p. 98. ligne 20.
— • E. Ilùbner, Jnxcript. chri^il. lat. Ilispaniiv, 1871,
siam '; lier susu *; sedel susum '; mot très fréquent dans la vieille langue castillane et dans le latin des chartes ". Ces particularités ne devraient pas être exploitées indiscrètement. Il faut se garder de soutenir l'existence d'une latinité propre à l'Espagne du IV' siècle et. en définitive, la langue d'Etheria ne présente aucun caractère essentiel qui ne se rencontre sur d'autres points du monde romain. Les particularités tiennent à la culture personnelle d'Etheria, à laquelle on ne peut refuser le titre d'humanis/ima mulier. t M. FÉROTIN. — H. Leclercq.
ETHIOPIE. — I. Origines. IL Judaïsme. III. Christianisme. IV. Saint Frunience. V. Théophile de Dibous. VI. Nouveaux apôtres. VIL Chez les Blemmyes. VIII. Chez les Nobades. IX. Chez les Alodes. X. Chez les Homérites. XL Épigraphie. XII. Bibliographie.
I. Origi.ves. — Les dénominations géographiques employées par les anciens sont parfois d'une imprécision embarrassante. Il en est ainsi du terme Ethiopie, vaste région montagneuse qui touche, à l'est, aux plages riveraines de la mer Erythrée et de l'océan Indien, puis enveloppe les hauts plateaux montagneux entre les C' et 15'^ degrés de latitude nord et les 34= et 50'' degrés de longitude est, méridien de Paris. L'ÉgjTpte des Lagides ne s'étendait pas, sur la côte occidentale de la mer Rouge, au del;i de Bérénice, à la hauteur de Syène. A l'époque des Ptolémées, des garnisons et des comptoirs avaient été jetés au loin jusqu'à Ptolémaïs Théron (au sud de Souakin) et Adoulis, mais au temps de la conquête romaine cette pointe était depuis longtemps abandonnée. Sur la rive orientale de la mer Rouge, le royaume nabathéen, qui comprenait la péninsule de Sinai et tout le nord-ouest de la péninsule arabique, s'arrêtait à peu près en face du port do Bérénice, au port de Leuké-Komé. L'annexion de ce royaume sous Trajan respecta la frontière de ce côté. Ces pays étaient pauvres, de population clairsemée, et peu industrieuse : l'Abyssinie — dénomination postérieure et fragmentaire de l'Ethiopie — olTrait peu de ressources, peu d'habitants, c'était comme un terrain vague dont la valeur dépendait Ijîen moins des richesses naturelles que de la proximité des voies commerciales.
» Le peuple abyssin doit sa civilisation à des Arabes du Yémen (Hedjaz actuel), émigrés sur la côle en face, ou plutôt sur les hauts plateaux qui la dominent. Ils se mêlèrent aux indigènes, populations apparentées aux Égyptiens et aux autres Africains du voisinage : Gallas, Somalis, Dankalis, et leur imposèrent leur langue, d'où, par combinaison avec les idiomes primitifs, sont sortis les dialectes actuellement en usage. Cette émigration pourrait bien remonter à un millier d'années avant notre ère. Beaucoup plus tard apparaît un État abyssin dont la capitale est la ville d'.\xoum, d'où son nom de royaume des Axoumites; il communiquait avec l'extérieur par le port d'AdouUs, comme actuellement pa. celui de Massaouali.
0 C'est vers le déclin du i" siècle qu'il est d'abord question de cet État axoumitc. Ses débuts nous sont révélés par une inscription grecque " copiée, en 520, à Adoulis, par Cosmas Indicopleustes. Le nom du souverain n'y figure pas, car les premières lignes, où il se trouvait, ne nous ont pas été conservées; mais D. H. Millier " l'identifie, très justement, au dire de
n. 103.— ' /(incra, p. 56. ligne 25. — ' /bi'd., p. 86, llgnclS; p. 92, ligne 17. — • Ibid.. p. 72. ligne 12. — '» .M. Fèrotln. Recueil des cliartes de l'abbaye de Silos. 10-8», l>aris, 1897, p. 28, 165, 234, 278, 341, etc. — " Corpus inscriplionum gra'caruni. t. m, n. 5127 b. — " D. II. Millier, Epigrapliisclie Denl;muler des Axumiliselicn Reichcs, dans /Ib/iaiidlungrn île l'Académie inipMalc de Vienne, 1894, l. xlui, p. 4 et 10.
ETHIOPIE
M. L. Duchcsne, avec le Zoskalès dont parle, comme d'un contemporain, l'auteur du périple de la mer Rouge. Or, celui-ci écrivait au Icnips de lonipereur Vespasicn. Les expéditions de ce roi d'Axoum s'étaient L-lendues assez loin, du C(')té des tribus barbares qui liabitaient vers le golfe d'Obock et le cap Gardafui, et, dans une direction opposée, vers les riverains de la mer Rouge, jusqu'à l'Egypte à. l'ouest, jusqu'à Leuké-Komé à l'est. On l'avait donc vu dans le Hedjaz; cependant il n'avait pas touché au royaume sabéen. Il en fut autrement par la suite; les rois d'Axoum se qualifient de rois des .\xoumites et des Homérites ', ce qui suppose qu'ils exerçaient au moins une certaine suzeraineté sur les princes de l'Arabie Heureuse. Les Axoumites et les Homérites observèrent d'abord l'antique rcl'gion sabéenne, variété du polythéisme sémitique -. »
Le peuple des Éthiopiens, très foncé de couleur, était apparenté ethniquement aux Égyptiens et même d'assez près; il l'était aussi aux populations primitives de l'Abyssinie. Ce nom d'atOtotj; est un synonyme de Cousch ou Kasch, lequel n'est lui-même qu'un sobriquet. Lors de la conquête de l'Egypte par les Romains, la séparation entre l'Egypte et l'Ethiopie était chose faite. Les Éthiopiens avaient une dynastie nationale représentée par des reines portant le titre de kandakc — dont on a fait Candace — et résidant toujours à Xapata (Maraoui) en aval de la quatrième cataracte. Plus au sud, entre la cinquième et la sixième cataracte, Méroé était la capitale d'un autre État éthiopien. Sous .-Vuguste, il y eut des ditTicultés de frontières et il fut réglé que le territoire provincial ne dépasserait pas la première cataracte, limite traditiomielle de l'Egypte ; cependant une ligne de postes romains fut établie au sud, dans toute la longueur de ce qu'on appelait le Dodécaschène, jusqu'à Hiéra Sykaminos '.
Vers le temps du règne de Ptolémée Philadelphe, !e commerce de la mer Rouge prit un développement extraordinaire. Les Grecs se répandirent sur toutes les côtes du golfe et formèrent des établissements jusqu'au delà du détroit de Rab el ilandeb. Des villes, des comptoirs en grand nombre amenèrent une multitude de familles grecques, qui, bien avant l'époque de la domination romaine, y portèrent la langue et les croyances de leur pays '. Les dieux indigènes durent composer avec ces envahisseurs : le dieu Mahrem devint le dieu Ares. L'influence hellénique se révèle non seulement dans ces transformations, mais encore dans la langue des inscriptions et jusque dans les monuments d'Axoum. Au premier rang de ceux-ci, figurait un grand temple avec une enceinte sacrée, à laquelle on accédait par une longue avenue de monolithes et de statues.
IL Judaïsme. — Vers le début de l'ère chrétienne, les communautés juives prenaient pied dans les parages de la côte et entamaient parleur propagande le polythéisme sabéen. Après les catastrophes successives qui accablèrent la nation juive sous Pompée et Vespasien et, finalement, sous Hadrien, des colonies Israélites, fuyant la Palestine et la Cyrénaïque, vinrent planter leur tente dans la région centrale de l'Arabie, à Teïma, Khaïber, Yatlirib (Médine), entre la province romaine d'Arabie et l'État sabéen. Ces Juifs ne demeurèrent pas inactifs ; ils répandirent leur croyance parmi les Homérites; la même voie fut suivie plus tard par les missionnaires de l'Évangile.