‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 2)Chapitre 256 sur 331 · I. Av,\NT LA PERSÉCUTION DE DÈCE. Au COUrS · texte numérisé non relu

I. Av,\NT LA PERSÉCUTION DE DÈCE. Au COUrS

des persécutions, l'épreuve dépassa souvent la capacité de résistance de ceux qui y étaient soumis; des apostasies retentisssantes ou discrètes en résultèrent, ceux qui eurent le malheur de déchoir ainsi furent désignés sous le nom de faillis (lapsi). Ces défaillances se rencontrent dès l'origine de l'Église. Jésus avait fait à ses disciples un devoir rigoureux de la confession de son nom ', mais la menace des supplices ou l'acte de la torture venait à bout des courages moins héroïques. Dans l'épître aux Hébreux, dans la I" épître de Pierre et dans l'Apocalypse, nous lisons des exhortations d'une extrême vivacité adressées aux fidèles pour les engager à confesser leur foi ". Sous le règne de Domitien nous savons que la persécution fit des apostats ; la lettre de Pline nous dit que : alii ab indice nominati esse se chrislianos dixcrunt, et mox negaverunt: fuisse quidem, scd dcsiisse : quidam ante triennium, non nemo etiam ante viginti '. 11 en fut de même sous Trajan et le même document nous apprend que le proconsul de Bithynie fit relâcher ceux qui renièrent leur foi. Le Pasteur d'Hermas, qui nous reporte au même temps, nous apprend qiie plusieurs fidèles, mis en demeure de renier leur foi ou de périr, n'eurent pas ce courage '. Plusieurs n'allèrent pas au delà de l'apostasie ', d'autres y ajoutèrent le blasphème, maudirent et dénoncèrent leurs frères ">. Dans leur belle sincérité, les pièces antiques, moins soucieuses de miracles que de vérité, mentionnent, lorsque le cas se rencontre, les apostasies. Le Marlyrium Polijcarpi

'Hudcmann, liûmisclie Postiuesen, p. 62-63. — ' Code Thendosien, 1. VIII, tit. v, lex -1. — ■ Symmaque, EpisIoL, I. II, n. 4C. — • * Code Théodosien, 1. VI, lit. xxix, Icx 9. —

• Mattli., X, 33; xxiv, 29; Luc, IX. 26; xii, 9. — * Hcbr., XII, 17; I Petr. m, 14-18; Apec, ii-in. — ' Pline., Episl., I. X. n. 97. — • Hemias, l'astor, Similitiido VIII, vi, 4. —

• Ibid., Visio III, 6, 5. — " Ibid., Visio II, 2,2; Similitiido IX, XXI, 4: XIX, 3. - - " Marluriitm Polycarpi, c. iv, édit. von Gcbhardt, p. 139. — " Eusèbe, Hist. écoles., 1. V, c. i, P. G., t. XX, col. 428.— "Hcnnas, Pastor. Visio I-II. — " Ibid., Visio II, 2-4. — " Ibid., Visio II, 2-8. — " Ibid., Similitudo VIII, vi, t. — " Ibid., Simililudo IX, xix, 1. —

rappelle un chrétien de Phrygie, nommé Quintus, qui, présumant trop de son courage, se présenta lui-même au tribunal, puis, à la vue des bêtes féroces, consentit È^ sacrifier". La Lettre de r Église de Lyon-Vienne, en l'an 177, rappelle que dix chrétiens renièrent leur foi par peur des tourments ". Les traités de TertuUien intitulés De corona militis et De fuga in persecutione se rapportent à la persécution de Septime-Sévère et font allusion à des apostasies. L'Exhorlalio ad niartijrium d'Origène fait pressentir le fléchissement qui se produira pendant la persécution de Dèce; il se trouve déjà des fidèles qui estiment que le sacrifice est chose indifférente. Il est évident que l'on approche d'une crise.

L'Église romaine semble l'avoir pressenti. Vers le milieu du n" siècle, Hermas, frère de Pie I", qui occupe alors le siège de Rome, promet le pardon à tous les pécheurs qui éprouveront la douleur de leurs péchés "; mais il faut qu'ils se hâtent, car la pénitence ne sera accordée que pour les péchés passés; une fois le jour du pardon écoulé, tout deviendra stérile ". Les apostats — il en existe donc alors — • feront sagement de profiter de l'occasion qui s'offre à eux ", mais quels sont-ils? Selon Hermas, ceux qui ont blasphémé Dieu et trahi leurs frères sont » perdus pour toujours". » et il les rejette en disant « pour eux plus de pénitence, mais la mort "». Toutefois, il n'en sera ainsi que s'ils refusent d'entendre l'appel suprême qui leur est adressé ". Le crime d'apostasie même alors n'aurait pas été sans espoir de pardon. Hermas distingue deux opérations : la conversion ; [XE-âvoia , et la guérison ", 'taatç ".

Un peu plus tard, en 177, les apostats de Lyon sont reconciliés; mais il est difficile de fixer la part qui revient à leurs compagnons moins pusillanimes dans cette réconciliation. Quoique apostats, les taillis n'avaient pas été mis en liberté, ils demeur.iient sous le regard de leurs frères, honteux de ce voisinage qui leur était un perpétuel sujet de remords; enfin, ils sollicitèrent et obtinrent leur pardon, mais il semble que les confesseurs n'ont eu en cela d'autre rôle que celui de l'intercession auprès des chefs de la communauté, emprisonnés eux aussi. «Avec l'aide des vivants (mais c'est sans doute l'aide des exhortations), les membres morts de l'Église se ranimèrent peu à peu; et l'Église cette vierge mère conçut encore une fois dans son sein les avortons qu'on en avait arrachés ". » (Voir Dictionn.. t. v, au mot Église).

Encore un quart de siècle environ, et TertuUien nous apprend qu'il existe alors trois crimes exclus du pardon accordé par l'Église : l'apostasie, le meurtre et la fornication au sens de l'adultère "; ce sont des péchés réservés i\ Dieu : de venia Deo nservamus ". Le coupable devra faire l'aveu et subir la pénitence, mais l'Église laissera le pardon à Dieu lui-même. Si pacem hic non metit, apud Dnminum séminal : nec amiltit scd fruclum préparai. Était-ce h\ une discipline généralement reçue au début du m" siècle? On en peut douter ".

Enfin Origène reconnaît aux martyrs le droit de pardonner les trois péchés en question. Nous verrons,

'• Ibid., Similitudo VIII, vi, 4. - " Ibid., Visio II, il. 5; III, vii.5:IV, I, 3; V, 7; Mandatuin 11,7.— ■<> /fcid., Mnndatum IV, i.ll; XII, vi, 2;SimiUtudo V, vu, 3-4; VIII, i.;i. — " Eusèbe, Hisl. cccles., ]. V, c. I, P. C, t. XX, col. 428. — " TertuUien, De pudicitia. c. ix, P. L., t. il, col. 99li : Sunl graviora et cxiliosa quiv veniam non capiunt : lioniicidiiim, idololalria... utiqiie et mcechia et fornicalh. — ** Vr pudicitia. c. xix. - " Pcllé, Le tribunal de la pénitence devant la théologie et l'histoire, in-8», Poiliers. 19 3, p. 88-ll.t; L. Chabulicr, Les lapsi dans l'Église d'Afrique uu ten\ps de saint Cyprien, in-8°, Lyon, 1904. Nous Évitons Ici de prendre parti dans la question de la Pénitence (voir ce mol).

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en effet, que les confesseurs échappés au supplice ne se firent pas scrupule d'inter\enir sur un terrain qui leur était assez étranger ; ils n'y apportaient que plus d'assurance. Malheureusement les textes de Tcrtullien et d'Origène sont tirés d'écrits où la préoccupation oratoire, les habitudes littéraires se font trop constamment sentir pour qu'on puisse les traiter avec l'exacte rigueur qu'on accorderait à des textes juridiques.

II. Persécution de Dèce. — • Une grande transformation s'était produite dans l'Église depuis qu'aux persécutions avait succédé une paix si prolongée qu'on pouvait la croire définitive. Depuis l'an 211 jusqu'à l'an 249, un régime de tolérance s'était établi, à peine troublé par la persécution locale et brève de Maximin. L'apparente sécurité ou du moins la non-suspicion qu'offrait le christianisme décida beaucoup de conversions, mais la qualité fut bien loin d'égaler la quantité. Ce n'étaient pas seulement les fidèles qui avaient déchu de la ferveur primitive, le clergé s'était abandonné, avait ouvert ses rangs à des membres sinon indignes, du moins, peu dignes par leur x\e et par leurs tendances d'appartenir à une élite. « Plusieurs évèques, écrit saint Cyprien, méprisaient le ministère des choses saintes pour se mêler aux affaires du monde; abandonnant la charge de leurs diocèses, ils allaient de pro- \ince en province ; ils n'assistaient pas les pauvres de leurs Églises; ils voulaient toujours avoir en réserve de grandes sommes d'argent: ils ravissaient des terres et des héritages par des fraudes et des tromperies et augmentaient leurs revenus en pratiquant l'usure à outrance. Les prêtres et les ministres étaient sans pitié, négligeaient les oeuvres de miséricorde, menaient une vie indisciplinée •. » La tiédeur avait pénétré parmi les vierges. On les voyait s'abandonner à des recherches de coquetterie, assister aux banquets de noce et se montrer dans les bains publics; enfin il s'en trouvait parmi elles qui entretenaient avec des clercs un commerce dont l'intimité autorisait tous les soupçons-. De pareils exemples ne pouvaient pas ne pas porter des fruits; les fidèles qui n'en portaient guère que le nom se livraient à l'agiotage, au luxe, se permettaient le parjure et bien d'autres choses répréhensibles.

Quoique saint C\"prien, à qui nous devons ces indications, ait pu se permettre de généraliser peut-être trop, il n'est pas douteux que la situation morale de l'Église d'Afrique vers le milieu du ni= siècle était déplorable. Les chrétiens se li\Taient sans se cacher à des pratiques idolâtriques ', comme si ces usages n'entraînaient aucune pénalité pour eu.x. Ceci ne les rendait pas plus s>'mpathiques aux païens, qui, en toute occasion, leur témoignaient la haine la plus invétérée. Des émeutes populaires éclataient à Carthage ou ailleurs, mais on sait assez que ces mouvements sont d'ordinaire localisés à un quartier, quelquefois à une rue et qu'il n'en faut pas conclure à un état général de violence.

Dèce, en arrivant à l'empire n'était pas homme à admettre le désordre et l'indiscipline de quelque côté qu'ils vinssent (voir Dictionn., t. iv , au mot Dèce). Autoritaire et administrateur, il organisa la persécution à la manière d'une institution d'État et nous avons montré, à propos des certificats d'apostasie, comment il procéda et le succès qu'il obtint. Du moins, pcnsa-t-il n'avoir rien négligé pour s'assurer du succès. Ce que Dèce recueillit, ce fut un nombre considérable d'apostasies et, en cela, il atteignait son but, qui n'était pas de faire des martyrs. 11 y eut donc des fidèles qui renoncèrent à la foi chrétienne par la peur des tortures, il y en eut qui, sans aller jusqu'à l'aposlasie formelle, s'en assurèrent le bénéfice en se procurant un certificat d'apostasie. Ceux-ci, évidemment, admettaient avec leur croyance des accommodements, mais du moins n'y renonçaient-ils pas. Le péril passé, ceux-ci étaient

prêts à solliciter la réintégration dans l'Église et le retour à la foi qu'ils ne s'étaient pas senti la force de confesser.

III. Cypriex de Carth.\ge et le collège rom.mn. — n résulta de ceci une perturbation profonde dont l'Église d'Afrique fut plus que toutes les autres troublée. Grâce aux écrits de saint Cyprien, évêque de Carthage, témoin et acteur des faits qu'il raconte, nous pouvons suivre cette crise douloureuse. La persécution avait passé comme un cyclone qui déracine, qui entraîne, qui emporte tout ce qui tente de lui résister; elle avait fait plus de ravages encore, caries fidèles, si peu dignes de ce nom, n'attendirent pas les menaces, ils les prévinrent. La difficulté ne consistait pas, pour les magistrats, à arracher une apostasie, mais à faire prendre patience à chacun jusqu'à ce que son tour fut venu d'apostasier. L'administration renonça aux longues flâneries dans la paix des bureaux, scribes de tout rang s'appliquaient à transcrire des libelli; aucun ne nous est malheureusement par\-enu en langue latine. Le clergé lui-même donna son contingent d'apostats, cependant beaucoup de prêtres et de diacres parvinrent à se dérober, des fidèles prirent la fuite.

L" évêque Cyprien fut de ce nombre. Son élection, qui datait d'une année à peine, le plaçait dans des conditions particulièrement difficiles. Ses conseillers et lui-même jugèrent qu'il serait immanquablement arrêté et, alors, son supplice ne tarderait guère; or, il importait beaucoup plus en ce moment à l'Église de Carthage de conserver un chef, capable et digne de marcher à sa tête, que de compter un glorieux martyr de plus. Cj-prien put sortir de la ville, gagner une retraite sûre et, de là, gouverner son Église par l'intermédiaire du corps presbytéral demeuré à Carthage. Cependant, parmi ceux qui avaient su trouver quelque combinaison pour n'avoir pas à souffrir d'une persécution qui n'épargnait personne, il se trouva des chrétiens et des prêtres qui regrettèrent hautement, pour la beauté du geste, que Cyprien se fût dérobé au martyre. A Rome, les prêtres qui, depuis le supplice du pape Fabien, administraient cette Église, crurent pouvoir se permettre d'assez vives critiques sur la détermination prise par Cj-prien et apprécier sans bienveillance la sécurité relative dont il jouissait. Ce clergé romain se permit d'envoyer par un sous-diacre deux lettres destinées, l'une à Cyprien l'autre au clergé de Carthage. Cette dernière ne portait ni suscription ni signature, mais l'artifice était tout de même un peu puéril et ne rendait que plus évidente l'intention blessante de ceux qui l'avaient écrite. Soit sottise, soit pour une toute autre raison, le sous-diacre remit les deux lettres à Cj-prien, qui put lire avec stupéfaction qu'on s'adressait à son Église comme si lui-même avait cessé d'exister. Avec une onction toute romaine, le collège presb>'téral de Rome déplorait la décision prise par l'évêque de Carthage; il ne manquait sans doute pas de bonnes raisons, mais eux ne les apercevaient pas et ne voulaient que se rappeler la parabole du bon Pasteur (le pape Fabien) qui donne sa vie pour le salut de ses brebis, tandis que le mercenaire (ceci à l'adresse de Cj-prien) prend la fuite à la \-ue du loup. Sans doute Cyprien était un personnage insigne, persona insignis, mais à Rome même les apostats n'avaient compté qu'un trop grand nombre de ces insignes personse. L'Église de Rome avait l'exceptionnelle fortune de posséder un clergé incomparable, exemplaire, dont le zèle ignoraitles ménagements de la crainte et les enseignements de la civilité. Néan-

' S. Cyprien, De lapsis, c. vi. — ' S. Cj'prien, De habita virginum. — ' P. Monceaux, Saint Cyprien et son temps, 1902, p. 18-20.

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moins c'était au clergé de Cartilage de prendre modèle sur des confrères aussi parfaits. Tout cela était dit de la manière la plus blessante qu'il fût possible d'imaginer.

Cyprien était un chrétien intelligent et instruit, humble et patient, mais il' ne badinait pas avec son honneur. Il répondit à l'annonce directement faite du martjTe de son collègue Fabien ; quant à la deuxième lettre, il traita les auteurs avec un dédain superbe : u J'ai lu, leur écrivit-il, une lettre sans adresse ni signature. L'écriture, le contenu, le papier lui-même m'ont un peu étonné. Peut-être y a-t-on retranché ou changé quelque chose. Je vous la retourne. > La leçon fut comprise. Le clergé de Rome cassa aux gages son rédacteur fielleux et chargea Novatien de correspondre avec Cyprien.

Celui-ci, avec une méritoire mansuétude, avait consenti à éclairer ceux qui le traitaient de si impertinente façon. H avait pris la peine de leur envoyer une collection de treize lettres écrites par lui aux prêtres, aux diacres, aux confesseurs et à diverses personnes de son Église. Les deniièros de ces lettres faisaient entrevoir les débuts d'une situation délicate créée à Carthage par l'alliance imprévue et, à tout le moins, originale, des confesseurs et des apostats. Les prêtres de Rome en étaient-ils instruits, on en peut douter. Avec une louable ardeur ils souhaitaient voir affermir les fidèles et relever les apostats, exliorter ceux-ci à la pénitence et leur faire espérer le pardon de Celui qui, seul, peut l'accorder. Quoi de plus aisé que d'aller réparer la faute commise et le scandale donné, par une confession spontanée devant les magistrats et si la maladie les en empêche, alors qu'on aie égard à leur repentir et qu'on leur accorde la communion.

IV. Les LiBELL.^TiQUES DE Carth.^ge. — Il s'agissait bien de cela. Tandis qu'à Rome on imaginait, sur de faux rapports, des pénitents contrits et des cœurs héroïques, à Carthage on avait le spectacle d'orgueilleux intraitables aucunement disposés au martyre par persuasion. Bien plus, à ces apostats rétifs dont une discipline rigoureuse pouvait seule venir à bout, se joignaient des confesseurs infatués de la belle prouesse d'une confession publique et d'un supplice arrêté avant l'issue tragique. Ces confesseurs n'étaient pas moins embarrassants que les apostats, leurs bons amis; ils l'étaient d'autant plus que c'étaient pour la plupart des gens peu ou point éduqués et, par consé(|uent, malaisés à convaincre par des raisons bien déduites. Dans le nombre, se trouvaient des confesseurs qui avaient bravé la torture plutôt par fanfaronnade que par conviction. Ils envisageaient les avantages qui entouraient un martyr, les honneurs qu'on lui décernait, les hommages qui allaient à sa famille, ils avaient risqué la partie, la mort n'avait pas voulu d'eux et c'était à eux-mêmes, plus ou moins éclopés, mais survivants, qu'allaient s'adresser pendant de longs jours hommages et honneurs et prévenances, qui, pour être d'ordre plus matériel, n'en étaient pas moins appréciés.

Tout ceci leur tournait la tète. Avec beaucoup de naïveté et quelque peu d'ambition, ces confesseurs s'attribuaient une place dans la hiérarchie et c'était, naturellement, la première. Ceci leur était d'autant plus facile qu'elle était vacante par la fuite de l'évêque. Si les prêtres de Rome attribuaient celte détermination aux motifs les moins avouables, on pense bien que les confesseurs de Carthage ne se faisaient pas faute pour en penser et en dire tout autant, puisqu'il leur eût été difTicile d'en di re plus. Non seulement Cyprien ne pouvait pas remettre les hommes ù leur rang et les choses à leur place, mais il ne pouvait pas se montrer, il ne pouvait qu'écrire et, parmi son troupeau, il ne manquait pas de fidèles c|ui avaient esquivé la comparution, d'autres qui avaient esquivé la torture,

d'autres enfin qui avaient apostasie de façon plus ou moins complète, plus ou moins avérée, et qui se montraient disposés à juger sévèrement l'évêque fugitif. Les apostats ou faillis, lapsi, ne se flattaient pas d'un accueil très cordial de la part d'un évéque qu'ils savaient rigoureux, ils attendaient des conditions plus avantageuses d'un groupe de confesseurs infatués et accessibles à la flatterie. Ces apostats, ces faillis, maintenant que l'épreuve ne semblait plus devoir se représenter, affectaient un violent désir de reprendre leur jilace dans l'Église, mais ils prétendaient y être reçus avec les conditions les plus douces. Leur cas était cependant clair et ne se prêtait pas à l'indulgence. Le péché d'apostasie imposait la pénitence perpétuelle.

Les coupables ne l'ignoraient pas, mais ils entendaient exploiter la situation pour faire fléchir la discipline. Le nombre des faillis était si considérable qu'à vouloir leur appliquer le pénitentiel établi on risquait de réduire les communautés à un troupeau si restreint que le prestige de l'Église en serait atteint. C'était sur l'atténuation inévitable que les faillis comptaient pour faire une rentrée d'où l'humiliation serait à peu près exclue. Saint Cyprien estimait que des résolutions si graves ne devaient pas être précipitées et qu'elles ne pouvaient être prises rpi'après le retour à l'état noimal. Alors seulement on pourrait apprécier les cas, établir une règle et \elller à son application. Il importait aussi qu'une décision si grave fût prise d'un accord unanime entre les Églises; l'impatience des faillis à se faire réintégrer était louable, elle devait se tempérer de patience et de soumission jusqu'à ce que la paix fût rendue à l'Église.

V. Intervention des confesseurs. — Ceux-ci n'étaient pas les plus coupables. Les confesseurs les excitaient d'une part et, d'autre part, des prêtres les encourageaient, ils faisaient plus ; oublieux de leur devoir, ils réconciliaient les apostats sans aucune pénitence, sans imposition des mains de l'évêque et du clergé et les admettaient à la communion. L'évêque n'était compté pour rien. Les confesseurs, voyant les prêtres marcher sur leurs brisées, renchérirent d'indulgence et procédèrent à des réconciliations en masse par le moyen de billets de communion collectifs et rédigés impérativement : Communicel ille citm suis. Un certain Lucien, confesseur, qui se disait mandataire du martyr Paul, déjà exécuté, distribuait des billets de communion par poignées. Ils recommandaient aux bénéficiaires de se rendre devant l'évêque. mais ce n'était là qu'une formalité, car la recommandation était impérative. Lucien ojiérait en outre au nom d'un jeune martyr encore vivant, nommé Aurélius, et notifiait à l'évêque Cyprien, et par lui à tout l'épiscopat, la mesure prise. Voici son billet, il mérite d'être transcrit.

Univcrsi confcssores CyprUinu l'apali S. Scias nos iiiiiversos quibus ad le ratio coiislilcril qiiiit post cornmissum eqerinl dcdisse pacem. el Itanc jnrnwnx per le et aliis episcopis innolescere l'oliimus. Oi'tanuis te cutii sanclis marlyribus pacem habcre. Pnvscnte de clern et exorcista et Icclore J.ucianus scripsit.

C'était une absolution générale sur toutes les apostasies d'Afrique et Cyprien n'avait qu'à se soumettre. Il ne se soumettait pas et discutait pour gagner du temps. La doctrine de l'Évangile et l'exemple des anciens martyrs s'opposaient aux réconciliations en masse, il fallait procéder à une enquête pour chaque cas particulier. Non seulement l'autorité épiscopale se trouvait mise en péril, mais encore le salut des faillis, à qui pareille réintégration ne pouvait servir de rien. Sans pénitence il n'est pas de pardon j)ossible. il n'est pas au pouvoir des confesseurs de dispenser de cette pénitence. Ce n'est pas qu'il veuille décourager ni désespérer personne ; il sait que la miséricorde

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tst faite pour le pécheur, mais la miséricorde s'exerce par le ministère régulier de l'épiscopat. Si celui-ci possède le jugement des fautes d'une gravité relative, à plus forte raison, les péchés d'une gravité exceptionnelle relèvent de son tribunal.

L'insistance était gênante et les confesseurs paraissent avoir été embarrassés. Ils gardèrent le silence, Cypricn les relança. 11 ne souhaitait pas pousser à bout les faillis, mais il avait la garde de la discipline et ne se départait du droit et du devoir qu'elle lui imposait que dans le cas où un péril de mort mettait le failli dans l'impossibilité d'attendre ; alors, mais alors seulement, il pouvait être réconcilié par le ministère d'un prêtre. I/évêque se montrait si résolu et si pressant que le clergé de Carthage n'osa prolonger le silence plus longtemps. Rasséréné, l'évêque répéta une fois de plus qu'il était prêt à l'indulgence, mais qu'il exigeait que rien ne fût fait avant la réunion des évèques. L'impatience des faillis était fort édifiante. 'Toutefois leur réintégration ne pouvait avoir lieu avant le retour des exilés. La persécution continuant, ils avaient chaque jour l'occasion de consonuner leur liénitence et de réhabiliter leur faiblesse par le martyre.

La situation se tendait. Heureusement Cypricn rencontrait parmi ses collègues de l'épiscopat des soutiens utiles. L'évêque Caldonius. entre autres, corresjiondait avec lui et l'encourageait dans la voie adoptée, en attendant la réunion plénière de l'épiscopat; le confesseur Celerinus apportait autant de soumission et de modestie à l'égard de l'évêque que le confesseur Lucien en montrait peu. I^a conduite de ce dernier et de ses partisans trouvait des approbateurs. Tout ceci était assez embrouillé et Cyprien n'était pas sans crainte de ce que pourraient dire ou faire les prêtres de Rome, toujours empressés à s'immiscer dans les alîaires des Églises. Déjà il avait pris la peine de les éclairer par l'expédition d'un recueil de treize lettres pastorales écrites depuis le début de la crise et d'un exposé détaillé de sa conduite à l'égard du clergé, des confesseurs et des apostats. Une deuxième fois il réunit un recueil de sept lettres, qu'il expédia à Rome avec un nouveau message chargé de faire pleine lumière. En outre, il écrivit aux prêtres Moïse et Maxime, confesseurs romains, emprisonnés depuis de longs mois.

Les prêtres de Rome s'étaient assagis, ils lurent ou ils ne lurent pas les lettres de l'évêque de Carthage, mais ils lui firent bon visage. Une lettre émanée du clergé et rédigée par Xovatien, une lettre des confesseurs emprisonnés furent adressées à Cyprien, qui s'empressa de les communiquer à son clergé, espérant ainsi décourager les brouillons et faire patienter les fidèles en attendant la réunion du concile. Ces communications étaient d'autant plus opportunes que les confesseurs africains se montraient de plus en plus agressifs. Une lettre écrite par eux et qui ne nous est pas parvenue leur avait attiré une verte réponse que l'évêque se réjouissait de rendre publique. A ces impertinents, Cyprien opposait les doux et les humbles qui, conscients de leur faute, remettaient humblement leur cause à la décision de l'évêque.

Comme l'absence de l'évêque se prolongeait, le clergé de Carthage se trouvait conduit à résoudre des cas difTiciles. Le prêtre de Dida, nommé Gaius, et avec lui son diacre avaient communié avec les faillis : le clergé de Carthage leur refusa à eux-mêmes la communion. Pour d'autres questions on consultait Cyprien, qui, sachant les intrigues menées contre lui. remettait le plus possible les sentences pénibles au futur concile, tandis que, sans plus attendre, il faisait incorporer dans le clergé les confesseurs les plus méritants. Le lecteur Optât fut ainsi promu au sous-diaconat, Aurelius fut établi lecteur, de même que Celerinus;

Numidicus était élevé au sacerdoce. Ces nouveaux venus compensaient en quelque mesure l'opposition acharnée que faisaient à l'évêque cinq prêtres de son Église qui, à l'époque de son élection, avaient pris parti contre lui et comptaient sur les difllcilcs circonstances du moment pour jeter l'évêque Cyprien dans des difficultés inextricables. Parmi eux, on distinguait un certain Novatus; mais cette coterie ne fût peut-être allée bien loin sans l'appui financier que lui donnait un laïque riche et influent, nommé Félieissime.

VI. Conflit entre Cypiuen et les faillis. — Vers la fin de l'année 250, Cyprien envoya à Carthage une commission d'évêques et de prêtres chargés de préparer son retour et de pourvoir aux plus grandes infortunes. Félieissime lutta avec ses grands biens et tenta de faire échec aux mandataires de l'évêque. Cyprien ordonna à ses représentants de promulguer contre Félieissime et ses principaux adhérents une sentence d'excommunication. Les prêtres rebelles s'étaient mis d'eux-mêmes hors de la communion de l'évêque et Novatus était parti pour Rome en prévision d'une prochaine élection épiscopale qu'allait rendre possible l'apaisement de la persécution. Au mois d'avril 2.51, après la fête de Pâques, Cyprien reparut à Carthage et y convoqua les cvêques africains.

Désormais il s'avançait à coup sûr, détenant le grave document qu'était la lettre rédigée par Novatien où se trouvait discutée la question des faillis et approuvée la conduite de l'évêque de Carthage. On lui déclarait sans détours qu'il avait droit à une double louange pour avoir obéi à Dieu et recherché l'approbation de ses frères. Ce faisant, il avait donné un précieux exemple pour l'affermissement de la discipline. La nécessité de celle-ci se faisait sentir plus impérieusement que jamais en ces jours de persécution. Le clergé romain ne faisait qu'exprimer en cela une tradition vénérable mais rigoureuse, que n'a cessé de proclamer l'Église de qui l'apôtre disait que sa foi est célèbre dans le monde entier, tradition qu'elle n'abandonnera jamais. Les libellatiques pas plus que les faillis n'ont à attendre le pardon que de la soumission et ils se trompent fort s'ils supposent que l'Église de Rome prendra la défense de ceux dont la cause est, à elle seule, une atteinte à la discipline. La patience et l'examen approfondi des cas peuvent seuls produire des fruits de salut, la précipitation n'aurait d'autre effet que d'introduire dans le troupeau fidèle des sujets douteux et de priver ces derniers du stimulant d'une vraie pénitence et des avantages qu'elle Teur vaudra. Confondre les faibles parmi les forts n'est pas alTaiblir les forts sans fortifier les faibles. N'est-ce pas exposer les forts au péril de la contagion de la faiblesse? Les confesseurs romains s'interdisent toute requête en faveur des faillis, on ne peut suspecter leur charité, eux qui ont livré leurs membres au supplice, mais on doit reconnaître leur docilité. Cette grave question des faillis sera traitée avec l'attention et le soin <|u'elle exige lorsque le siège de Rome aura pu élire un successeur à Fabien; jusque-là Cyprien a agi avec une grande sagesse en réservant cette affaire jusqu'à la paix de l'Église. Un concile dans lequel prendront place évèqucs, prêtres, diacres, confesseurs et laïques fidèles sera seul qualifié pour assumer la décision dont la rigueur nécessaire ne jouirait pas d'une autorité incontestée Sicile était rendue par un seul évêque. C'est un désastre qui a frappé toute l'Église, il faut un remède préparé par l'Église entière. Que les faillis attendent, qu'ils fassent pénitence, qu'ils épargnent à l'Église le spectacle de leur séditieuse impatience après le scandale de leur pitoyable faiblesse. Que leur place soit au seuil de l'Église, que leur attitude soit celle de la pénitence, que leur langage soit fait de gémissements.

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Loin de réclamer leur rcintcgration, ils oseront à peine en former le voen.

Dans cette lettre importante on trouvait plus et mieux qu'une approbation de la conduite de Cyprien à l'égard des faillis, on trouvait l'adoption des idées dont s'inspirait cette conduite. Sous la sévérité calculée du langage, Xovatien, interprète du clergé romain, admet comme légitime une attitude ferme mais qui n'exclut pas l'espérance à l'endroit de ceux qui acceptent la règle disciplinaire qu'on leur impose. A l'égard des moribonds, réconciliation d'urgence. De la résistance opposée par Cyprien à ceux de ses prêtres et aux confesseurs qui voulaient lui forcer la main par des réintégrations précipitées, et de l'applaudissement donné à sa conduite par le clergé romain se dégage un point important: c'est que, pour grave qu'il fût, le péché d'apostasie commis par les faillis n'entraînait pas l'exclusion en masse et perpétuelle des coupables. On peut même tenir pour certain que, dès lors, la tendance à des réintégrations nombreuses, mais individuelles et échelonnées, suivant les dispositions des candidats, est chose admise à Carthage et à Rome. Leur réalisation dépendra des circonstances.

Pendant que Cyprien préparait le concile promis et attendu, le prêtre Novatus s'employait à Rome à brouiller de son mieux les affaires. Novatus s'adressa d'abord à Novatien, qui s'adressa au groupe des confesseurs romains. Il recueillit d'abord un échec. Le prêtre Moïse demeura fidèle à la cause et à la personne de Cyprien et refusa d'entrer en communion avec les cinq prêtres dissidents de Carthage. Mais Moïse mourut au mois de janvier ou de février 251 et ses compagnons se laissèrent gagner au parti de Novatus et de Novatien. Le but de ce parti était de faire un pape qui ne reconnaîtrait pas Cyprien en qualité d'évêque de Carthage. Il serait le pape des confesseurs, comme à Carthage les cinq prêtres dissidents formaient le parti des confesseurs.

Leur tactique fut déjouée une deuxième fois; le choix des électeurs romains donna pour chef à l'Eglise le prêtre Corneille. Aussitôt les protestations éclatèrent. Corneille fut vilipendé, accusé, entre autres crimes, d'avoir reçu un certificat de sacrifice et communiqué avec des faillis. Novatus se chargea d'envoyer à Carthage une protestation motivée, qui arriva en même temps que la notification de l'élection. Elle était rédigée au nom d'un prêtre de Rome, probablement Novatien. Cyprien laissa dire et, d'accord avec les évêques d'Afrique ipii commençaient à l'entourer, il décida l'envoi de deux évêques à Rome pour s'y renseigner. Quand ils arrivèrent. Corneille avait un compétiteur; c'était Novatien lui-même, qui s'était fait consacrer par trois évêques ignorants et légèrement pris de vin. De pareils faits suffisaient, Cyprien reconnut officiellement Corneille.

Novatien, dont la lettre, qu'on a lue plus haut, manquait d'aménité à l'égard des faillis, se trouvait maintenant allié à eux ou du moins à leurs revendications. La contradiction était flagrante. Intransigeance et laxisme se trouvaient rapprocliés; on s'élevait contre l'indulgence du pai)e Corneille afin de l'évincer et on dépassait celle indulgence avec l'appui de prêtres perturbateurs. Novatien avait obtenu un succès de surprise. Le prêtre Maxime, un moment entraîné, était bientôt revenu à l'Église; les confesseurs Urbain et Sidoine, associés à son erreur, se portaient garants du retour de tous trois. Le collège des prêtres de Home et cinq évêques de passage dans la ville firent comparaître en leur présence Maxime, Urbain, Sidoine et le plus grand nombre des frères qui s'étaient laissés aller au schisme. Ceux-ci firent amende honorable et reconnurent Corneille, avouèrent leur erreur d'un mo-

ment. On pardonna à tous et il n'en fut plus question, mais le schisme n'était pas fini.

VI. Le traité de lapsis. — ■ A Carthage, le retour des évêques envoyés à Rome fit connaître l'exacte vérité et l'union avec Corneille s'en trouva encore resserrée. On allait pouvoir procéder avec vigueur dans l'affaire des laiUis. Le premier soin de Cyprien avait été de mettre Corneille au courant de la situation de l'Égli.se de Carthage. 11 fallait ne rien négliger pour ramener ceux que le schisme avait pu séduire et ne pas ménager ceux qui s'y obstinaient, et notamment ceux qui se groupaient autour du laïque Félicissimc. Celui-ci s'était arrogé la mission de grouper les faillis et de les mener à l'assaut du pouvoir épiscopal. Quoique excommunié, Félicissime ne laissait pas que d'attirer à lui les mécontents de l'Église africaine. En même temps qu'il mettait en garde Corneille contre les rapports tendancieux ou mensongers qu'il aurait pu recevoir sur les alïaires ecclésiastiques d'.\lrique, Cyprien, voyant le prêtre Novat, lieutenant de Novatien, débarquer à Carthage, s'empressait de faire savoir sur ce personnage tout ce qu'il savait hii-mème : esprit inquiet, avide de nouveautés autant que de richesses, arrogant, ergoteur, intrigant. On l'accusait d'avoir dépouillé des oriihelins, exploité des femmes veuves, escroqué les Églises et tout cet argent ne l'aidait même pas à soutenir son père, qu'il avait laissé mourir de faim et n'avait pas même pris soin de faire enterrer; il avait d'un coup de pied dans le ventre, fait avorter sa femme. Le voilà dans le schisme, il n'y a guère à attendre rien de cet homme. Mais il n'en est pas de même de ceux qui ont. un instant, partagé ses erreurs. Maxime, Urbain. Sidoine, Macaire recevaient les encouragements et les conseils de Cyprien, qui ne voulait se souvenir que de l'ancienne confession de leur foi et de leur récente pénitence.

En terminant la lettre qu'il leur adressait, Cyprien mentionne les opuscules De lapsis etDe imitate EcrlesiiE et il en adresse des copies aux confesseurs romains. Voici le développement de sa pensée dans le premier opuscule : La paix est rendue à l'Église, l'évêque revoit son troupeau. Il s'empresse de rendre grâces à Dieu et salue les glorieux confesseurs, dont la persécution a fait éclater la foi héroïque. Foi digne de tout éloge, soit qu'elle ait osé s'affirmer dans les tourments, soit encore qu'elle ait préféré se mettre il couvert par une prudente retraite, qui était déjà un hommage de fidélité à Dieu. Hélas I il y a une ombre à cette lumière ; l'Église pleure sur les défections. Dieu a voulu éprouver les siens. Quelques-uns s'oubliaient dans le soin d'accroître leur patrimoine et dans beaucoup d'occupations vaines, sinon coupables. Une si terrible leçon a désillé bien des yeux. .\u premier assaut de la persécution, nombre de fidèles ont faibli. Plusieurs ont volé aux autels des idoles; quelques-uns même se sont faits les pourvoyeurs de l'apostasie. Ceux-là n'ont pas d'excuse ; ils pouvaient tout au moins fuir. Il faut l'avouer : pour beaucoup, le grand mal a été un attachement excessif aux biens de ce monde. D'autres ont succombé à la rigueur des tourments : ils sont plus excusables, et tel d'entre eux a trouvé grâce devant Dieu, ainsi Castus et Eusèbc, retournés au combat et morts dans les flammes. Mais que dire de ceux qui ont couru à l'apostasie? .\ ci-ux-là il faut un remède énergique : le prêtre serait bien mal avisé (pii leur dissimulerait la gravité de leurs fautes : tel un médecin qui tromperait un malade sur son état, et, pour ne pas entendre ses cris, s'abstiendrait de porter le fer dans la plaie. Hélas] plusieurs ont donné ce triste spectacle, d'une complaisance infidèle à Dieu, pernicieuse aux ûmes, trompeuse et complice de sacrilège. Ennemis de la pénitence, fléaux des âmes. Que nul ne se flatte, que nul ne s'illusionne. Il n'appartient

FAILLIS

qu'à Dieu de faire miséricorde, comme lui seul a expié pour nous. Sans doute, les mérites des martyrs et les œuvres des justes sont d'un grand prix; on s'en apercevra au jour du jugement, à la fin de ce siècle et du monde, quand le Christ réunira tout son peuple devant son tribunal. Mais celui qui s'imagine pouvoir donner hâtivement et à tous le pardon des péchés, et qui ose violer les commandements du Seigneur, loin de rendre sersice aux pécheurs, celui-là ne peut que leur nuire. C'est provoquer la colère que d'enfreindre la sentence et, au lieu de recourir à la miséricorde, de la braver. Les âmes des martyrs, sous l'autel de Dieu, redisent : Seigneur, saint et véridique, quand donc jugerez-vous enfin et vengerez-vous notre sang des habitants de la terre? Cependant il leur faut attendre l'heure de la justice. Et un homme se croirait permis de la devancer? Un martyr parle : on doit avoir égard à sa parole si elle est juste, légitime, si elle n'entend pas forcer, contre Dieu même, la main du prêtre : à cette condition le prêtre pourra condescendre. Encore faut-il savoir tout d'abord si le martyr est autorisé par Dieu à formuler cette demande. 11 y a prière et prière : Dieu n'exauce pas toute prière indifféremment. Croit-on qu'il fera céder l'Évangile même devant les martyrs de l'Évangile? Les menaces de l'.\ncien Testament demeurent et ne permettent aucun espoir à l'orgueil impénitent. N'avons-nous pas sous les yeux les exemples de la justice divine frappant dès ce monde? Parmi les sacrifirali beaucoup sont visiblement livrés aux démons. Ceux que Dieu se réserve à lui-mêmeont d'autant plus de sujet de craindre. Quant aux Ubdlaiici, leur apostasie fut sans doute moins éclatante; elle n'est pas pour cela innocente devant celui qui voit le fond des cœurs. Ceux enfin qui, sans consommer leur apostasie ni sous forme de sacrifice ni sous fonne de libelle, ont délibéré sur le reniement, qu'ils ou\Tent douloureusement et simplement leur àme au prêtre, qu'ils se délivrent de ce poids et demandent une pénitence convenable. L'aveu du péché porte ses fruits en ce monde, s'il est généreux, c'est-à-dire accompagné d'une vraie pénitence. Mais ne se rien refuser, mais vivre dans les délices, est-ce là faire pénitence? N'est-ce pas plutôt mettre le comble à tous ces péchés? Ce n'est pas ainsi que les trois jeunes hommes confessaient Dieu dans la fournaise. Il faut prendre conseil de ces âmes simples et innocentes : non pas de ceux que le péché aveugle jusqu'à leur faire espérer le salut dansl'impénitence Ceu.x-là, on ne saurait trop les fuir. L'évêque s'adresse à ceux qui craignent vraiment Dieu et comprennent toute l'étendue de leurs fautes. Qu'ils ne croient pas pouvoir excéder dans la pénitence 1 Les premiers chrétiens, du temps des apôtres, se montraient généreux, ils donnaient tous leurs biens : cl cependant ils n'avaient pas sur la conscience de si grands péchés. 11 faut faire pénitence de tout cœur; à cette condition, l'on peut compter sur la miséricorde de Dieu ; à cette condition l'intercession des martyrs et l'absolution des prêtres seront efficaces ; à cette condition, l'on désarme la colère divine : que le soldat vaincu retourne au combat et il terrassera l'ennemi : non content de lui pardonner. Dieu le couronnera '.

VIL La lettre a Antonianus. — Le traité De lapsis a été écrit peu après les fêtes de Pâques de l'année 251 ; quelques mois plus tard, Cyprien revenait sur ce sujet dans sa lettre à .\ntonianus, c\ éque numide, pour le raffermir dans la soumission au pape Corneille. L'homme était au-dessus de tout reproche: cependant on lui faisait un grief d'avoir admis à la réconciliation le prêtre Tropliime, dont le repentir était avéré et qui ramenait avec lui un groupe imposant de fidèles sortis de l'Église avec lui et qui n'y rentreraient pas sans lui. On allait aussi répétant que

Corneille admettait à sa communion des sacrificati, ce qui étajt faux; il avait seulement permis de les reconcilier en danger de mort. Si, une fois réconciliés, ils reviennent à la santé, faudra-t-il les faire mourir? Et il établit les catégories diverses de sacrificati qui ont droit à des traitements différents. Les uns ont sacrifié avec entrain, avec empressement, d'autres à contrecœur, pour mettre à couvert une femme et des enfants. Combien plus faut-il accorder aux libellatici le bénéfice des circonstances atténuantes I Va-t-on les repousser pour les jeter dans les bras de l'hérésie et du schisme, avec cette femme et ces enfants qu'ils ont gardés de l'apostasie? Pareille dureté peut être le fait de philosophes stoïciens qui ne mettent point de différence entre les fautes; elle n'est pas conforme à l'esprit de l'ancienne Loi et beaucoup moins à celui de l'Évangile. Considérant donc que ces apostats sont capables de pénitence et de résurrection spirituelle, on a décidé d'examiner les causes une à une et de réconcilier les libellatici présentement, les sacrificati à la mort. Sans doute. Dieu seul voit le fond des cœurs: à lui seul U appartient de ratifier la sentence prononcée ici-bas. Mais il appartient aux prêtres d'entrer dans les intentions de sa piété, de sa clémence, tout en se gardant d'une indulgence excessive. On se tromperait lourdement en croyant que cette miséricorde tarit ici-bas, la source de l'héroïsme. Le pardon accordé aux impudiques ne tarit pas, tant s'en faut, la source de la \irginité. Cependant le temps n'est pas bien éloigné où, en Afrique, des évêqucs refusaient systématiquement ce pardon. Ces évèques se distinguaient par leur rigueur; du moins, ils n'ont pas fait schisme. Les intransigeants qui, aujourd'hui, refusent aux lapsi le bienfait de la pénitence ou celui de l'absolution oublient qu'ils sont condamnés par l'Écriture (Apoc, n, 5; Tob., IV, 10; Apoc, n, 20-22; Luc, xv, 7; Sap., i, 13; Joël, n, 12-13; Ps. Lxxxvm, 33-34; Matth., vn, 9-11). Ceux-là seuls doivent, d'après la décision prise en concile, être exclus de la paix, qui commencent à la demander dans les affres de la mort : cette pénitence est trop suspecte. Pour ce qui est de Novatien, si l'on demande quelle hérésie il a introduite, Cyprien répond d'abord qu'il ne s'inquiète pas de ce qu'enseigne Novatien, dès lors que Novatien enseigne hors de l'Église. Puis, quel orgueil chez cet homme! Prétendre opérer ici-bas ce discernement, que le Seigneur a refusé aux apôtres, de l'ivraie et du froment, des vases d'honneur et des vases d'ignominie! S'il revendique ce rôle de juge, que ne commence-t-il par retrancher de sa compagnie les voleurs et les débauchés 1 Ces nouveaux hérétiques se flattent de ne pas communier avec l'idolâtrie. Mais tout adultère et tout voleur est un idolâtre, selon l'Apôtre (Ephes., v, 5; Coloss., ni, 5-6). .\mère dérision, qui condamne les pécheurs à pleurer sans espoir et supprime la pénitence même. Nul ne doit être écarté de la pénitence. D'ailleurs ceux-là seuls en recueilleront le fruit que le Seigneur trouvera dans l'Église ^

Vlll. Lettre a trois évèques. — Vers le temps de Pâques de l'année 252, une lettre de saint Cyprien à plusieurs de ses collègues africains aborde un cas intéressant. U s'agit de trois chrétiens qui, arrêtés au début de la persécution, ont confessé la foi ; soumis à la torture, ils ont faibli, mais depuis trois ans ils édifient par leur repentir. Faut-il les recevoir à nouveau dans l'Église ? un concile en décidera. Ce concile, dont les décisions ont été souscrites par quarante-trois évèques, rappelle la règle suivie à l'égard des sacrificati : une longue pénitence leur est imposée ; en danger de mort ils obtiennent la réconciliation. Mais voici qu'un nouvel édit de Trebonius Gallus (été 251) fait à tous une obli-

>A. d'.\lès, Védil de CalUste. in-8°, Paris, 1914, p. 323- 328. — = Ibid., p. 331-333.

FAILLIS

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