A-S-DCC-XXVII
A défaut d'ères calculées pour leur usage exclusif, les chrétiens s'accommodaient sans la moindre répugnance d'ères employées par les païens, sans se préoccuper de les faire accorder avec la naissance du Christ, à laquelle bon nombre d'entre elles sont antérieures. Ce qui ne laisse pas de surprendre nos habitudes modernes, c'est la facilité avec laquelle une ville, une province adoptent une supputation chronologique sans paraître se soucier le moins du monde de la supputatiôn en usage chez le voisin. Dans la pratique,
romanadiarcheologia, 1856, t. xrv.p. 14; De Rossi, Jnscript. christ, urb. Romœ, in-(ol., Romœ, 1861, t. i, p. iv. — *E. Corsini, Notœ Grœcorum, in-fol., FlorentiîE, 1749. p. Lvi. — 'Corp. inscr. lat.. t. v,n.6189. — • S. Augustin. Epist., cxcix. n.20. — • VoirDic(ionn..f.n. col. 1143. — 'Marini, Inscriptiones, dans A. Mai, Scriptor. veter. nova coll., t. v. part. 1, p. 157, n. 3. — • Ibid., p. 170, n. 3.
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ce particularisme devait entraîner de graves inconvénients, analogues à ceux qui rendaient en France, avant l'adoption du système métrique, les échanges si difficiles par suite de la diflérence des poids et mesures d'une province à l'autre. Il est évident que l'abbesse Etheria, habituée à l'ère d'Espagne, devait être quelque peu embarrassée quand on lui parlait d'après l'ère des Séleucides et d'après celle de Gaza ou celle d'Alexandrie. A-t-il existé des tables de réduction des diverses ères locales à une numération unique? on n'en rencontre pas trace; aussi l'innovation de l'ère chrétienne fut-elle un véritable progrès, auquel d'ailleurs on ne se rendit qu'à la longue et après une belle résistance.
Ce sujet des supputations chronologiques a tenté, par sa complication même, beaucoup de computistes et de calculateurs; de gros volumes remplis de chiiîres ont été écrits; on aura toujours la liberté d'y recourir et de s'y perdre; nous n'avons voulu autre chose que donner ici quelques notions sur les ères les plus fréquemment employées dans les documents chrétiens. Une inscription de Dorylée, qui date des années précédant le début de l'ère chrétienne (744-753 de Rome), nous fait voir comment on procédait à l'adoption d'une ère. C'est un rescrit latin par lequel PauUus Fabius Maximus, proconsul d'Asie, enjoint aux cités de son ressort de faire coïncider le début de leur année civile avec l'anniversaire de la naissance de l'empereur. Le fragment était précédé de considérants nuageux dont M. Homolle a reconstitué le texte grec et que M. G. Radet traduit ainsi :
€ Le jour natal du très divin César, voilà ce que nous devons regarder justement comme le principe de tous les biens, à considérer non l'ordre de la nature, mais celui de l'utilité; car aucune prière n'aurait pu ni rétablir une situation sans espoir et précipitée dans l'infortune, ni donner une seconde nature au monde prêt à subir la destruction, si pour la prospérité commune de tous César n'était né.
[Ici se place le fragment latin.] « C'est donc à bon droit que les hommes feront coïncider le début de leur existence avec l'époque où ils ont cessé de regretter d'avoir reçu la vie; et puisque, pour tirer des auspices heureux, soit en particulier, lorsqu'il s'agit de personnes seules, soit en public, lorsqu'il s'agit de tous, aucun jour ne vaut celui que l'on regarde communément comme le plus fortuné; puisque d'ailleurs, dans presque toutes les cités asiatiques, les entrées en charge de magistrats tombent au même moment de l'année nouvelle, moment qui, sans doute, par un décret des dieux, désireux d'honorer notre prince, correspond à son jour de naissance; soit encore pour ce motif qu'il est difTicile de se montrer reconnaissant envers tant de divins mérites, si l'on ne met en œuvre tous les moyens olîerts à la piété; soit enfin pour cet autre, qu'il faut inviter chacun à témoigner personnellement sa joie, lorsqu'il revêt un honneur public, j'estime que le jour auquel les Grecs donnent dans leur langue le nom de nouvelle nouménie doit être assimilé au jour natal de César '. »
Dans le fragment trop incomplet pour offrir un sens suivi et qui faisait suite à celui qu'on vient de lire, le proconsul réglait probablement le détail des modifications à introduire dans le calendrier.
II. Ère AI.F.XANDHINE ^^NEURE. — Antérieurement au triomphe et à la propagation définitive de l'ère dite byzantnie, on fit usage d'une chronologie alexandrino-byzantine désignée sous le nom générique d'ère alcxandrinc ou ecclésiastique.
Vers l'an 412 de notre ère, un moine alexandrin.
nommé Panodore, entreprit une conciliation des sources païennes de l'histoire orientale et des théories astronomiques de l'école d'Alexandrie avec la chronologie judaïque de l'Ancien Testament. Son système chronologique est la source de tous les autres et le plus contesté de tous ; il fait commencer son ère mondaine le 29 août de l'an 5493 avant Jésus-Christ. La date du mois est certaine. Elle correspond au l"Toth, début de l'année alexandrine, l'année semble devoir être maintenue, malgré des objections diverses, au millésime indiqué ci-dessus.
Panodore plaçait la nativité de Jésus-Christ en l'année 5494 et, de ce fait, la passion en 5526. Panodore acceptait la tradition alexandrine; tradition assez générale d'ailleurs, d'après laquelle le Christ était mort à l'âge de trente-trois ans. Si nous évaluons l'ère chrétienne de Panodore au moyen de son ère mondaine, nous pouvons constater qu'il plaçait la conception et la naissance du Christ en l'année 1 de l'ère dionysienne. De toutes les chronologies diverses élaborées à Alexandrie et à Byzance, le système de Panodore est celui qui comporte le moins d'écart entre l'ère mondaine et l'ère chrétienne; cette particularité est une garantie de la réalité de la chronologie panodorienne, pour les faits postérieurs au début de notre ère. Cette réalité elle-même est imputable sans doute à ce que Panodore disposait, pour cette période, de sources quasi-officielles, telles que les fastes consulaires et les xavivsç paaiXeiôiv des astronomes alexandrins.
Son contemporain Annianos se préoccupe avant tout et presque exclusivement des traditions religieuses. On le voit modifier l'ère mondaine de Panodore pour des raisons de comput pascal, et aussi son ère chrétienne pour revenir à l'ancienne tradition symbolique de Jules l'Africain. Le système d'Annianos nous est parfaitement connu, grâce aux nombreux extraits que nous a conservés Georges le Syncelle. Son ère mondaine commence le 25 mars 5492 avant Jésus-Christ (soit 209 jours après celle de Panodore). L'année est assurée en particulier par la date assignée à la mort du patriarche Théophile (octobre 412 = an du monde 5904); la date du mois est assurée en particulier par le passage relatif à la Résurrection (25 mars = 1" jour de l'an 5534). La réduction de l'ère d'Annianos à l'ère chrétienne ou dionysienne s'effectue donc en soustrayant 5592, pour les dates du 25 mars au 31 décembre, et 5591 pour les dates du 1" janvier au 24 mars.
Annianos appliquait à l'histoire son ère commençant le 25 mars 5492; nous en avons un indice certain dans le papjTUS Golenischev (voir Didionn.. t. ui, au mot Chronique pascale). En tête de cette chronique, qui remonte du moins indirectement à Annianos, nous trouvons un catalogue des mois selon les Hébreux, les Alexandrins, etc. Or, s'il n'est guère étonnant de voir la liste des mois hébreux commencer par Nisan, il est certes plus caractéristique que les mois alexandrins commencent avec Pharmouthi. pour finir avec Phamenoth. Cet ordre ne s'explique que si l'auteur considérait on effet Pharmouthi comme le premier mois complet de l'année, ce qui correspond exactement à la doctrine d'Annianos.
Annianos se préoccupait fort peu d'histoire et beaucoup de mystique. Inventeur du grand cycle pascal de 532 ans, il voulut établir sa doctrine de comput sur des bases historiques et fournir aux recherches pascales un mécanisme aisé. Il suffisait, en effet, de diviser l'an du monde, selon l'ère d'.\nnianos, par 19 et 28 pour obtenir les cycles lunaire et solaire de
G. Radet, En Phrygie. Rapport sur une mission scien- velles archives des missions scienlifiqiics et litlfraires, l«'.i.'«, tifique en Asie Mineure (aoùt-septemltre 1893), dans Nou- '■ t. vi, p. 555-558.
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l'année. Évidemment Aiiiiinnos préférait à toute l'astronomie la concordance établie par lui entre le jour de la création du monde, celui de la conception et celui de la résurrection de Jésus. Mais c'est surtout dans le choix de l'ère chrétienne qu'.Vnnianns s'est laissé guider par les traditions pieuses de son épo(jue. Revenant â la conception mystique de Jules l'Africain, Il s'est de plus fondé sur les synchronismes que l'cxéyése biblique établissait pour la passion de Jésus-Cluisl. 11 a pris pour base du calcul l'année 553.3, qui lui oITrait la coïncidence du vojjLixov Trâtr/a avec le vendredi 23 mars et, par un calcul régressif, il a fixé la nativité à la date du 25 décembre 5501, qui lui permettait de faire coïncider la naissance <le Jésus- Christ avec un mercredi, conformément à une ancienne tradition symbolique. Enfin, à cause de la coïncidence de la conception avec le premier jour de l'année 5501, il a choisi comme début de l'ère chrétienne, non pas la nativité, mais la conception.
L'ère d'Annianos fut généralement dédaignée par les historiens; par contre, elle obtint grand succès dans le monde religieux. Nous la trouvons, au début du VII" siècle, intronisée à Byzance, où elle est considérée, suivant l'expression de saint Maxime, comme la « chronologie traditionnelle de l'Église ' ». Sans être demeurée immuable, elle n'a eu à subir que peu de transformations et celles-ci s'expliquent par le lait que la tradition pascale, qui s'élaborait au temps <r.\nnianos, s'est précisée dans l'intervalle. En effet, la table de saint Maxime ne présente plus certaines l'àques légales qu'admettait encore celle d'Annianos, et le début de l'année a reculé du 25 au 23 mars. A part cela, tout est resté immuable, l'ère de saint Maxime concorde de tous points avec celle d'.\nnianos et celle-ci à peine modifiée est donc devenue, à l'époque de saint Maxime, l'ère officielle de l'Église byzantine. (In remarquera que cette ère présente avec l'ère civile et indictionnelle un écart de 203 jours et l'on conçoit aisément la multitude d'inconvénients que le chevauchement de ces deux chronologies pouvait comporter. De là cette rivalité dont saint Maxime se fait l'écho, de là cette production d'ères mondaines nouvelles que l'on constate au début du vu» siècle.
En somme, à cause de ses inconvénients, l'ère ecclésiastique devait se transformer ou disparaître; avant de disparaître, elle se transforme, mais ceci eut lieu aux ix* et x« siècles par l'emploi de l'ère des chroniqueurs byzantins, qui demeure, par sa date, étrangère à nos études '.