‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 3)Chapitre 179 sur 423 · I OR'] I NAT · texte numérisé non relu

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se figurer que dans une société grossière comme celle où vécut Fortunat et où les accès de gaîté étaient plus ou moins des actes de violence, cet homme ait pu avoir et su garder une gaieté douce et naturelle. Telle était pourtant celle de Fortunat.

Ses poésies mêlées, Miscellanea, ne sont réunies par aucun lien et se rencontrent pêle-mêle dans un complet désordre. Le livre IV est composé d'épitaphes, l'Appendice contient toutes les pièces adressées à sainte Radegonde et à l'abbesse Agnès. Parmi tout cela, on rencontre des panégyriques dans lesquels la louange dépasse tellement la mesure du goût et de la vérité, qu'on a conclu que l'auteur ignorait tout de ceux qu'il louait. Fortunat ne s'est pas contenté de louer Sigebert et Brunehaut;il a prodigué ses éloges à des monstres comme Caribert et Frédégonde. Parmi les panégyriques, se place le poème en l'honneur de la virginité (1. VII I,n. m), dont l'inspiration procède du traité De Virginilaie de saint Ambroise (voir Dictionn. au mot Femme, col. 1335). On y retrouve ce parallèle entre la condition de la vierge et de l'épouse où, par des raisons physiologiques d'une vérité cruelle et sans idéal, le poète établit les avantages de l'état de virginité; on le voit, non sans surprise, dépeindre les suites du mariage: la grossesse, la confusion qui en résulte, l'accouchement, l'allaitement, la mort de ce fruit pour lequel on a tout sacrifié : le veuvage, qui prive du mari et ne rend pas la virginité. Sur ce thème. Fortunat a su placer des détails gracieux, des beautés de sentiment, quelques images éclatantes et pompeuses. Aux panégyriques se rattachent aussi les épitaphes qui en sont la quintessence. La rhétorique de Fortunat, jointe à un besoin de louer qui ne se peut assouvir, y prend toutes ses aises, et soit qu'il loue en son nom. soit qu'il loue au nom d'autrui, soit enfin, qu'il le fasse, pour ainsi parler, sur commande, il s'en donne à cœur joie et déborde. Mais ses épitaphes, si enflées et si longues qu'elles soient, laissent le lecteur froid sinon incrédule.» De tous les jugements portés sur Fortunat, favorables pour la plupart, aucun n'est parvenu à faire de lui un personnage illustre, un bon poète, un grand évêque. C'est, qu'en effet, il ne fut rien de tout cela, à beaucoup près. Ch. Xisard a tracé de ce prélat italien, car. grâces à Dieu, il n'était pas Français, le plus fin portrait, le seul a vrai dire, et qui laisse loin en arrière, les rapsodies d'auteurs dont nous ne retrouvons même pas les noms, après avoir longuement parcouru leurs livres. Fortunat fut un aimable jouisseur, épris du présent et faisant bon marché de la postérité et de ses jugements. Il avait l'entregent et la bonté avec la passion de n'être jamais déplaisant à personne. Prudent, avec quelque chose de plus que la prudence, et cette nuance qu'on nommerait volontiers, si le mot n'était fâcheux : poltronnerie, prudent « comme un homme qui a peur de se compromettre, et qui aime mieux tout louer que de critiquer rien. Sa vue ne s'étendait pas au delà des choses dont elle était frappée; il manquait de prévoyance » et lorsqu'il s'était laissé surprendre par l'événement, il manquait de résolution pour l'affronter et de courage pour se défendre. L'amitié protectrice de sainte Radegonde lui assurait l'indulgence de ceux qui eussent été en mesure de lui nuire; son insignifiance lui valait des absolutions que n'eût pas toujours obtenu sa souplesse. Il fut cajolé de tous ceux qui l'apfirochèrent, et il prenait ces cajoleries pour de l'ami tié ; mais la robuste franchise d'une amitié profonde lui resta toujours inconnue. 11 préférait les louanges à tout et afin d'être loué, il flattait les uns, encensait les autres. C'était l'homme des hommages officiels, le successeur et l'héritier des panégyristes impériaux du iv siècle; il place ses louanges à fonds perdu et pourvu qu'il fréquente des abbesses, des évêques, qu'il approche des princes et courbe très

bas l'échiné en présence de rois, son rêve est comblé et sa vie est remplie. Ce n'était pas un évêque austère. Son De virginitate est une composition remplie de lieux communs, où une sorte de pudibonderie sert à couvrir des allusions peuTlécentes. L'épithalame adressée a Sigebertetà Brunehaut est d'un autre ton. Fortunat y évoque les dieux de la mythologie grecque qui président à l'union des sexes et les fait parler le langage des carabins. Puis il s'attarde avec complaisance à la description des qualités physiques et morales des époux, la fougue amoureuse du mâle, la volupté soumise de sa compagne, les démonstrations expressives de leurs amours en attendant le dénouement. On est encore plus surpris de certaines indiscrétions.

Lorsqu'il s'adresse à Frédégonde, Fortunat n'est pas mieux inspiré. Xe s'avisera-t-il pas dans l'épitaphe du jeune Chlodobert (voir n. 26) d'oser dire qu'il naquit du mariage royal, alors qu'il l'avait largement devancé. Dans la première pièce du livre IXe, Fortunat s' adressant à Chilpéric lui dit : « L'n grand péril menaçait votre tête; il allait vous accabler; mais votre heure n'était pas venue, et la mort fut écartée. Pendant qu'elle voltigeait autour de vous, en brandissant ses armes, le sort, mais cette fois, avec l'aide de Dieu, vous arracha aux glaives. Dans cette extrémité vous revîntes de la mort à la vie et le jour qui deva t être le dernier de vos jours en fut le premier. La foi prit les armes et combattit pour vous. Votre cause fut gagnée sans vous et le haut siège (Paris) revint à qui il appartenait en propre. » Tout ceci est une façon — poétique — de rappeler que Chilpéric s'était emparé par trahison du royaume de Paris d'où Sigebert l'avait su chasser et l'avait obligé de fuir jusqu'à Tournai, où il allait le relancer lorsque Frédégonde le fit assassiner ; et cela se disait dans le langue de Fortunat, sine te tua causa peregit. Pour celle qui avait guidé les poignards, l'evèque n'avait que des louanges : « Que d'un trône, lui dit-il, dont les annexions se multiplient on vous laisse jouir en paix, vous et votre épouse, l'honneur du royaume par ses mœurs, et qui le gouverne en exerçant avec vous l'autorité. Femme de boa conseil, intelligente, adroite, circonspecte, utile a la cour, se faisant aimer par ses largesses, excellant enfin en toutes sortes de mérites, l'illustre Frédégonde est, de plus, belle comme le jour.Portantlepoids des soucisde la royauté, elle est pleine de tendresse pour vous et vous seconde efficacement. Dans son zèle à stimuler davantage les vœux dont vous êtes l'objet, elle demande et obtient pour vous les prières de Radegonde. La gloire du roi a sans doute assez d'éclat par elle-même, mais la reine en est le couronnement. » Du mari, de celui que Grégoire de Tours qualifie Néron et Hérode, voici ce que Fortunat trouve à dire: « Il se fait un rempart d'oeuvres de piété; sa justice est si bien réglée que personne ne se plaint jamais de ses arrêts, il ne suit en tout et partout que la ligne droite; sa bouche ne s'ouvre jamais que pour la vérité; enfin, si l'on pouvait connaître et rassembler toutes ses qualités on en trouverait assez pour faire une belle part à plusieurs personnes. »

Ces belles choses, Fortunat les écrivait de la même plume qu'il célébrait les fleurs de l'autel (voir Dit naire au mot Fleurs, t. v, col. 1699) et les fleurs du réfectoire de ce monastère de Sainte-Croix où il était traité sur le pied d'ami, d'intendant et un peu de factotum, mais il n'avait pas l'âme titre ni l'échiné 1res raide. On lui commandait des vers comme on lui réclamait des fruits ou des légumes. Aussi l'invitaiton, aux fêtes monastiques, les jours où le réfectoire n'était que fleurs. La table, les murailles, les plafonds en étaient couverts au point que les convives eussent été incommodés si Fortunat n'avait fait observer que ce parfum sera refoule par celui de la cuisine. On le con-

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