FRÈRES
combien différent de cette appellation vide qu'on employait dans quelques associations païennes, comme celle des t frères Arvales • '. Les Juifs aussi faisaient usage de ce titre de frères, mais c'était une appellation plutôt protocolaire ', et restreinte à des liens de tribu ou même d'école *. Le véritable initiateur du sens nouveau, intime, familial donné au mot frères était le Sauveur lui-même lorsque, désignant ses disciples, il les appelait sa mère et ses frères : îSoûtj [j.7]T7jp u.ou xai ot àSeXçol acu *. Saint Paul s'exprimera de même: TtpOTÔTOxoç èv 710AX0ÏÇ àSsXçoïç5 . Clément de Rome, la Didaché, les Apologistes conservent et emploient cette locution et Tertullien, toujours ami des outrances, ne veut pas réserver ce nom pour les seuls fidèles, il l'étend à tous les hommes : Fralres etiam vestri sumus, jure naluras malris unius '. Athé- . nagore, qui n'ignore pas à quels sous-entendus outrageants donne naissance ce titre de frère ou de soeur, s'adresse aux païens et leur dit : « Selon la différence des âges, nous traitons les uns de fils et de filles, tels autres de frères et de sœurs, tels autres de pères et de mères, mais ces titres de parenté n'entraînent aucune souillure '. • Minucius Félix proteste lui aussi contre les accusations infâmes portées contre les fidèles • i Ils se connaissent à des marques, à des signes secrets; ils s'aiment presque avant de s'être connus. Puis la débauche devient la religion, le lien qui les enlace. Ils s'appellent sans distinction frères et soeurs, si bien que par l'emploi de ce nom sacré, ce qui ne serait qu'adultère ou fornication devient inceste ". • Mais .Minucius répond : « Si nous sommes animes d'un mutuel amour, cessez de vous plaindre, car nous ne savons pas haïr; si nous nous appelons frères, n'en soyez pas jaloux, n'avons-nous pas le même Dieu pour père? N'avons-nous pas tous la même foi, et ne sommesnous pas tous héritiers de la même espérance? Pour vous, vous ne pouvez vous reconnaître à aucun signe; vous êtes constamment dévorés de haines mutuelles et ce n'est que dans le parricide que se manifeste votre fraternité '. » Tertullien dira aussi. « Combien avec plus de raison on nomme fières et on regarde comme tels, ceux qui reconnaissent en Dieu le même père, qui s'enivrent du même esprit de sainteté, qui, sortis du sein de la même ignorance, ont été frappés de l'éclat de la même vérité? Mais peut-être on nous regarde comme des frères peu légitimes parce que notre fraternité ne fait jeter aucun cri à la tragédie; ou bien parce que les biens que nous possédons nous unissent comme des frères, ce qui, parmi vous, dissout presque toujours la fraternité. »
Au m" siècle, le vocable devient d'un usage moins fréquent, mais on le rencontre cependant dans les Philosophumena, dans les Actes du martyre de saint Pionius et saint Cyprien commence volontiers ses lettres par la formule : Dileclissimi fralres il ouvre ainsi son traité De lapsis; et s'il en est ainsi, c'est que le titre de frère est en quelque sorte le témoignage public de l'initié : Nos aulem postquam eum qui fidem suam
1 G. Marini, Iscriziuni antiche délie ville e de palazziAlbani, in-4°, Roma, 1785, p. 94; Gruter, Corp. inscr., p. 21, n. 3; p. 38, n. 10; R. Fabretti, Inscript, anliquar. explicutio, in-fol., Roma, 1702, cl. ni, n. 297 ; Muratori, -Youus thesaur. vct. inscr., p. 572, n. 1. D'après Borghesi, Œuvres complètes, t. m, p. 413,414 toutes les associations païennes auraient porté ce titre de frères, ce que nient Mommsen et De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 107-108; Henzen, Acla fratrum Arvalium, p.I. — * Act., xxn, 5; xxvm, 21. — ' Clément d'Alexandrie, Slromates, 1. II, c. xvm, P. G., t. vm, col. 1816 sq. — ' Matth., xn, 48.— 5 Rom. vm, 29. — 'Tertullien, Apologeticum, c. xxxix, P. L., t. I, col. 468 sq. Saint Justin dit au sujet des juifs et des païens: "Nous leur disons à tous : Vous êtes nos frères!» II Apolog., i, 1. — 'Athénagore,Z.cgulioprodiris(ianis,c.n,P. G., t. VI. col. 893. — ■ Minucius, Octavius,c. IX, P. L., t. m, col. 260. — ' Ibid.,
et assensum doctrinœ nostrœ testatus est, sic abluimus, ad eos qui dicuntur fralres adducimus 10 : èjù toùç Aeyouivouç àSsXçoùç àyofxev. Frères, pour n'être plus d'un usage aussi courant, reste néanmoins bien acclimaté dans la langue ecclésiastique. Les confesseurs de la foi donnent ce titre aux évèques et aux clercs ll, de leur côté les dignitaires de l'Église donnent aux fidèles ce même titre comme une marque d'honneur. Constantin lui-même s'adressant aux évèques et aux chrétiens les traite d'àSeÀçol xai auvtizp&r.ovztç u et le nom de frères sera employé encore longtemps, car «il n'y a pas d'autre cause à ce nom de frères que nous nous donnons réciproquement que la conviction que nous sommes égaux : Nec alla causa est cur invicem fratrum nomen impertiamus.nisi quia pares esse nos credimus 13; et saint Augustin : A'on te latet prœceptum esse nobis divinitas, ut etiam eis qui neganl se fralres noslros esse dicamus fratres noslri cslis u.
L'épigraphie nous conserve plusieurs témoignages de l'emploi des noms de « frères », « sœurs », « fraternité ». Le corps entier des fidèles s'appelait volontiers : ecclesia fratrum, cuncti fralres, fratres. fralernilas. L'inscription la plus célèbre qui conserve cette mention est celle de Cherchel (Dictionn.,t. i, col. 813, fig. 175; cf. col. 774, 2795-2797; t. in, col. 1275-1276) :
Aream al sepulchra cultor Verbi conlulil. El cellam struxit suis cunctis sumptibus, Ecclesiœ sanclse hanc reliquit memoriam.
Salvele, fratres puro corde et simplici : 5 Evelpius vos saluto sanclo Spirilu.
Eclesia fratruum hune restiluil litulum M(arci) A(nloni) I(uliani) [ou J(ulii)] Severiani. cl. viri. Ex ing(enio) Asleri.
« Un adorateur du Verbe a donné l'urea pour les sépultures, et a construit la cella entièrement à ses frais; à la sainte Église, il a laissé ce monument. Salut, mes frères, au cœur pur et simple. Moi, Evelpius, je vous salue au nom du Saint-Esprit.
« L'Église des frères a restauré ce lilulus de M. Ant . Jul. Severianus.
« De la composition d'Asterius. »
Cette inscription rappelle qu'un nommé Severianus donna à la communauté chrétienne de Cœsarea un terrain destine à servir de cimetière; il y fit bâtir un oratoire, et l'évêque Evelpius prit possession de l'areu et de la cella au nom de son Église, alors il s'adressa à un poète de sa connaissance qui composa cinq vers iambiques, incorrects, mais naïfs, dans lesquels l'évêque donne à ses ouailles, le nom de frères. Plus tard, au cours d'une persécution sans doute, le monument fut détruit ou mutilé; il fut rétabli, recopié, et imité, mais on y ajouta une ligne rappelant cette restauration, laquelle n'est guère antérieure à la deuxième moitié du ive siècle. A cette date on employa encore l'expression ecclesia fratruum. Le titre primitif devait appartenir au me siècle ".
c. xxxi, P. L., t. m, col. 335. — '• S. Justin, .-lpoiooia I, c. lxv, P. G., t. vi, col. 428. — "S. Cyprien, Epist., Lin. — " Eusèbe, De vila Conslantini, 1. III, c. xxiv, P. G., t. xx, col. 1084- — u Lactance, Div. Instit., 1. V, c. xv, P. L., t. vi, col. 595. — "S. Augustin, Epist. xxm, 1, P. L., t. xxxm, col. 95;Arnoldi, Fratrum et sororum appellatio inter christianos, maxime usitata (non vidi). • — lsLavigerie, De l'utilitéd'unemissionarchéol. ûCarthagc p. 43; De Rossi, Bull, di archeol. crist., 1864, p. 28; Roma sotterranea, t. I, p.I 05 ; Inscript, urb. Rom:c, 1S8S, t. n, preem. p. xxxjv ; Corp. inscr. lat., t. vm, n. 95S5, 20958; Doublet, Musée d'Alger, p. 23, p. 60, pi. n, n. 1 ; Bilcheler, Carmina epigraphica, n. 115; S. Gsell, Monum. antiq. de l'Algérie, t. n, p. 398, note 3; P. Monceaux, Enquête sur Vèpigraphie chrétienne d'A/rique dans Revue archéologique, 1906, t. u, p. 307, n. 225; Hist. littér. de l'Afrique chrétienne, t. n. p. 125-129