II. Diptyques consulaires
1. Diptyque de Stilicom, vers 400. — Deux feuillets d'ivoire, hauteur O^S'iS, largeur 0"" 15 (Hg. 3759).
a. Slilicon, debout, barbu, vêtu d'une manière qui .«era étudiée dans un instant, la main droite appuyée sur une lance, la gauche sur un bouclier ovale, l'épée au côté. En arrière, une laçade d'architecture composée d'un fronton en forme de trapèze, soutenu par deux colonnades cannelées, llanqué lui-même de deux colonnes cannelées en spirales.
' Voir mosaïques (le Salnt-Plcrre-ChrysoloîZUP, !> n:ivcnnp, diptyque de Félix en 128, dlstpicd'.Mmcntlralcjo (voirau i
b. Une femme et un enfant : Serena, fille d'Honorius et épouse de Stilicon: Eucherius, leur fils. Même fond d'architecture que le feuillet a.
Monza, trésor de la basilique.
L'étude minutieuse et raisonnée des costumes portés par ces trois personnages a permis de décider de l'attribuer à Stilicon, sa femme et son fils, plutôt qu'à Aétius, Galla Placidia et Valentinien 111. .\ partir du règne de Dioctétien, les empereurs adoptent un luxe et des parures asiatiques, en sorte que les moindres détails du vêtement prennent une signification et sont reproduits dans les monuments avec une fidélité rigoureuse; ils ont une véritable valeur d'étiquette. Des constitutions impériales avaient réglé ou prétendu régler les rangs, les préséances et distinguer les diverses catégories de fonctionnaires impériaux parleurs insignes. Les sénateurs se reconnaissent à leurs tuniques, les légions ont pour insignes les figures de leurs boucliers, et ainsi du reste.
Sur le feuillet a nous voyons un homme, grand et mince, barbu, ce qui ne permet pas de le confondre avec un empereur, car depuis Constantin jusqu'à Maurice, tous, sauf JuUen, furent imberbes. Et de Julien il ne saurait être question ici. Contrairement à ce qui se voit souvent, l'entourage n'adopte pas la mode suivie par le maître. Fla\-ius Félix, consul en 428, porte la barbe comme notre personnage anonyme. Asturus, consul en 449, la porte un peu plus longue et taillée en deux pointes. A partir de ce moment le port de la barbe s'éloigne toujours plus du type de notre diptyque, dont il ne se rapprochera qu'au temps de Pliocas.
La coupe des cheveux est caractéristique de la mode du temps de la dynastie théodosienne '.
La tunica manicata, d'abord considérée comme ridicule et elléminée, avait été adoptée par Gallien, au III' siècle, l'usage en était devenu général, comme en témoigne saint -Augustin en 396 -, qui dit qu'on en faisait en étoffe de laine ou de lin entretissée de soie, teinte en blanc et bordée de pourpre. C'était un vêtement tout à fait de cérémonie et le costume officiel des grands dignitaires de l'armée au iv^ siècle. La bordure de pourpre est indiquée sur notre diptyque par une sorte de renflement sur les manches et par la bande au bas de la tunique.
La chlamyde, rattachée par la fibule sur l'épaule droite et un instant ramenée sur la poitrine et sur le bras gauche, retombe en plis droits par derrière, des épaules aux chevilles. Ces dimensions ne permettent pas de la confondre avec la chlamys maiitiielis ou sogochlamfis ' qui est courte, légère et commode, une sorte j de pèlerine: c'est la longue chlamyde qui devint, au I iii« siècle, le vêtement impérial proprement dit, que nous voyons sur les épaules de Théodose ', mais aussi sur celles de l'iavius Eélix, consul en 4'2S, « maître de l'une et l'autre milices, patrice et consul ordinaire. » Flavius FéUx porte les insignes d'une de ses deux autres dignités, évidemment celle de patrice, qui, dans l'inscription, vient immédiatement avant celle de consul : le patrice avait, en elTet, le premier rang après les consuls en charge '. La chlamyde est donc certainement l'insigne des patrices. Cassiodore nous apprend que, lorsque les empereurs de Constantinople ont conféré le patriciat à Théodosic, celui-ci a couvert ses épaules de la chlamyde. Clovis, nommé consul, revêt la clilamyde dans la basUique de Saint-Martin de Tours, dit Grégoire de Toure. Au dire de Lydus, cette clilamyde était teinte en noir. Le personnage du diptyque s'est donc fait représenter sous le vêtement patricien qui convenait bien à l'équipement milit.-jirc.
P. /,.t. xxxiv, cnl. 7.'>: les iivros I-IIT snnt de fnnnér nnfi. Vita Claiidii.n. 1 1, 17. — ' Sur le disque (l'.Mininilialejo.
Disque). — ' S. .\usîustin. De doclrina cliris
1. III, cxx, — ' C'ntfc lliéodosien, 1. VI, lit. vi, loi uniqii
DIPTYQUES (ARCHÉOLOGIE
Tunique et chlamyde sont brodées. Au bas de la tunique, à droite, on a appliqué un morceau d'étolTe de forme quadrangulaire appelé segmenliim, et qui, d'abord réservé aux femmes et aux prêtres, s'était fait, au iii« siècle, accepter dans l'armée"; il avait même changé de nom et le segment circulaire s'appelait pliimmia, le rectangulaire tabula ou tablia -. Ici c'est
régulièrement, rangés par lignes parallèles horizon taies; la chlamyde est ornée uniquement des médall" Ions de l'enfant. Il est tout à fait vraisemblable que le choix de ces portraits constituait pour ceux qui en faisaient l'objet un délicat et gracieux hommage.
La fibule est de forme singulière avec le long appendice large, plat et dentelé de façon très irrégulière qui
759. Diptyque de Stilicon. D'après Molinier, Histoire général des arts, t. i, pi. i.
•de lablia qu'il s'agit au bas de la tunique et aussi sur l'épaule droite, près de l'attache de la chlamyde.
Les autres ornements ne sont pas appliqués, mais brodés dans la tunique ou la chlamyde. probablement au moyen de fils d'or tissés avec la trame même de l'étoffe. Ici, la broderie figure la femme et le fils du patrice, que nous retrouverons dans le feuillet en regard. Les deux portraits sont répétés en nombre Infini de' fois sur toutes les portions de la tunique, saut sur celle que recouvre la lablia. Ils se succèdent très
' Vila Aurelii, n. 47. — ' Chczips By/antins, -x-A(x: ou
arrive jusqu'à la hauteur de l'oreille. La fibule jouait, dans le costume officiel, le même rôle que les épaulettes dans notre équipement miUtaire : fibule simple pour le soldat, fibule à trois franges pour l'empereur qui, seul, pouvait l'orner de rubans. Celle que nous voyons ici se retrouve, quoique moins développée, dans la feuille du diptyque de Flavius Félix, où il est représenté en patrice. Serait-elle, comme la chlamyde, un insigne patricien ?
Une sorte de maillot enveloppe les cuisses, les jambes et les pieds, il se prolonge au delà des attaches de la chaussure, sur le cou-de-pied. Tous les personnages de distinction portaient ce vêtement ; lascia: crurales
DIPTYQUES (ARCHÉOLOGIE
pedulesque. La chaussure du personnage est le campagus, chaussure ouverte, formée de deux pièces distinctes; la partie inférieure servait de semelle et se repliait sur le devant pour recouvrir les doigts de pied ; a partie postérieure enveloppait le talon sans dépasser a cheville, les deux quartiers se rabattaient sur le coude-pied, mais sans se rejoindre autrement qu'à l'aide d'une courroie qu'un bouton fixait à leurs extrémités. Le campagus est la chaussure ofrjcielle depuis le ivf siècle pour tous les fonctionnaires de l'ordre militaire. Tandis que les consuls, sur leurs diptyques, portent les souliers dorés (caleei aurait) des clarissimes, les personnages du bouclier d'Almendralejo et des mosaïques absidiales de Saint-Vital sont chaussés du campagus. Ceux de l'empereur étaient rouges, ceux des patrices, noirs.
Les armes sont riches mais sans insignes notables. La lance, dont le fer était probablement doré, montre une hampe percée d'an nombre considérable de petits trous figurant sans aucun doute des clous d'or. L'épée espagnole a une garde en forme de coquille (à remarquer que la lame n'est pas dans l'axe de la poignée): le pommeau en forme de boule, le fourreau losange comme s'il était incrusté de pierres précieuses. Le ceinturon semble garni de plaques d'or ou d'argent; audessous du ceinturon, un baudrier assez simple passé sous deux demi-cercles rapprochés l'un de l'autre et adhérents au fourreau qu'il sert ainsi à soutenir. Le boucher à écailles, peut-être doré: la plaque qui sert de base à l'umbn pouvait être en bronze ou en argent et l'umbo fait d'une pierre précieuse ou de verre teint: les sillons qui le rayonnent devaient y faire jouer la lumière. La pointe est surmontée d'une petite boule. En haut et à droite du bouclier, les bustes brodés sur la tunique reparaissent dans un médaillon plaqué pardessus les écailles d'or et qui pouvait être en mosaïque. Sur le feuillet b, une femme et un jeune garçon à sa droite, de façon que, le diptyque ouvert, l'enfant se trouvait placé entre ses parents. Il porte la tunica manicata ceinturée à la taille, avec deux segmenta, l'un sur l'épaule droite, l'autre au bas du vêtement. Par-dessous, one chemise ou tunica interior qui dépasse un peu le bas de la tunique supérieure. La toge est jetée sur les épaules à la façon de la chlamyde, fibule identique à celle du père, chaussure peu distincte, peut-être le iampagus. Dans la main gauche, l'enfant tient des tablettes, symbole de juridiction, tandis que la main droite, avec l'index et le majeur ouverts et dirigés en avant, désigne l'acte du serment ou, plus fréquemment, la prononciation d'un décret, d'une loi, d'une formule. Jl faut donc admettre que l'enfant a été revêtu, malgré son âge, d'une importante charge judiciaire.
La femme est vêtue de la tunique de dessous, interula. dont on aperçoit les manches, et de la slola. tunique lâche, à manches courtes, aux plis recouvrant la cheville et le cou-de-pied, la gorge est un peu découverte. Par-dessus la stola est jetée une large et longue écharpe, la polla, équivalent féminin du pallium. La chaussure ni les bijoux n'ont rien de particulier à noter; la coiffure est étrange, d'un type rare dans les monuments et dont on ne trouve aucune description dans les textes; la seule représentation parfaitement semblable est la coiffure de la sainte V.ierge dans les mosaïques de Sainte-Marie-Majeure. Aucune femme d'un rang inférieur n'est ainsi coiffée, les bandes qui courent parmi les cheveux et forment turban sont des rubans d'or brodés ou garnis de perles. Dans la main i?auche un mouchoir, dans la main droite une fleur, peut-être une rose. lîsl-ce des symboles, ou tout simplement un maintien'?
Outre les consuls, des fonctionnaires, des magistrats supérieurs distribuaient leurs diptyques et comme il ne peut être ici question d'un empereur ni d'un consul, mais la chlamyde, la paragaude, les souliers, la fibule
invitent, par le rapprochement du diptyque de Félix, à voir un patrice en possession d'une haute chargemilitaire, maîtrise de la mihce ou commandement desgardes. On peut même supposer qu'il réunissait ces deux charges, puisque son bouclier est orné de bustes, ce qui se retrouve uniquement sur ceux des officiers de la garde impériale. Mais il faut que la femme de ce général ait appartenu à la famille impériale, pour qu'il put impunément substituer son portrait à celui du souverain; cela est confirmé par le diadème dont la tête de cette femme est surmontée.
La technique excellente du travail ne permet decomparer à ce diptyque que celui de Probus (406) et celui des Symmaques et des Nicomaques qui n'est pas postérieur; le personnage appartient donc au premier quart du v» siècle, et parmi les personnages de ce temps qui furent à la fois patrice et maitre de la milice et épousèrent une princesse impériale, nous ne trouvons que Constance et Stilicon. Constance épousa Galla Placidia en 417, son fils naquit en 419 et Constance mourut en 421 ; il est donc impossible de le maintenir et Stihcon peut, seul, être représenté sur le diptyque. Il fut patrice et maître des deux mihces, épousa, en 389, Serena, fille d'Honorius, de qui il eut un fils cette même année. Celui-ci a pu être nommé préteur ou questeur, magistratures purement honorifiques accessibles à des enfants de moins de seize ans. Stihcon avait lieu de rappeler les images de sa femme, dont l'entreprenante énergie causa la mort, et de son fils pour lequel il songeait à l'empire. Le diptyque a pu être sculpté à l'occasion du premier consulat de Stihcon, en l'an 400, il aurait en ce cas renoncé au costume consulaire, ou bien c'est à l'occasion de quelque dignité nouvelle à lui conférée, ou plus simplement un simple cadeau de nouvel an. Le présent fut fait à l'empereur, ce dont témoignent les nombreuses traces de placage d'or; on sait qu'aux princes seuls étaient réservés des dons de ce genre.
Milan, Ravenne, sièges du gouvernement, étaient dans des parages assez peu éloignés pour expliquer la présence du diptyque à Monza.
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DIPTYQUES (ARCHÉOLOGIE
2. Diptyque de Probus, 406. — Deux feuillets d'ivoire retenus par une charnière; hauteur 0"'298, largeur 0"°135.
Découvert, en 1833, dans une sacristie depuis longtemps abandonnée; conservé au trésor de la cathédrale d'Aoste.
a. Les faces extérieures, entourées sur trois de leurs côtés par une bordure composée d'un rang de perles allongées, nous font voir l'empereur Honorius. Le prince est en pied, debout, sous un portique formé de deux pilastres doriques, supportant une voûte dont l'archivolte est décorée de feuilles et d'oves très délicatement sculptés. Honorius est représenté sous les traits d'un beau jeune homme dont le visage commence à s'ombrager d'une barbe naissante; en effet, à la date où fut sculpté le diptyque, Honorius pouvait avoir vingt-cinq ans. Il est couronné d'un diadème garni de deux rangs de grosses perles et fermé au milieu par une pierre précieuse montée en losange; il porte, en outre, des pendants d'oreilles ornés de perles. Le costume militaire se compose d'une cuirasse qui moule le torse et, sur cette cuirasse, est fixée une tète de Gorgone à l'endroit de la poitrine; au bas, un double feston de métal retient une tunique à Iranges descendant audessus du genou, l'n ceinturon entoure la taille et se rattache sur le devant par un nœud compliqué. L'épaule gauche est recouverte par le manteau militaire, paludamcntum, qui s'enroule autour du bras et descend en plis larges et bien disposés à la hauteur du cothurne. De l'épaule opposée i)art un baudrier brodé qui traverse la poitrine et vient soutenir, sur te flanc gauche, une large épée dont la poignée se termine sur la figure de droite par une tête d'aigle, sur la figure de gauche par un simple pommeau. Les cothurnes couvrent la jambe jusqu'à la naissance du mollet, laissent les orteils à découvert et sont ornés de tètes de lions; c'est proprement le type de chaussure appelé cndromide.
b. La face droite diffère peu de la précédente. L'encadrement est le même, mais au lieu de tenir en main la haste du labarum, Honorius tient une haste simple et s'appuie sur un bouclier ovale dont la bordure est richement ciselée, tandis que, dans le feuillet gauche, l'empereur tient un globe surmonté d'une Victoire. Dans les deux images, la tète d'Honorius est nimbée.
Sur les deux feuillets, le nimbe est entouré de cette inscription :
D-N-HONORIO SEMPER AVG
Sur le labarum, on lit :