L. GOUGAUD
DALLES-BALUSTRADES. 11 existe une imporlunte série de monuments chrétiens à laquelle nous donnons le nom de dalles-balustrades qui exprime clairement la nature et la destination de ces feuilles de pierre ou de marbre, d'épaisseur variable et de décoration caractéristique. Ces dalles destinées à servir de parapets autour d'un sanctuaire, d'une schola cantorum, à délimiter la zone d'accès d'une tombe sainte, etc., sont posées debout, parfois fixées au sol sur la tranche inférieure par un lit de mortier, parfois et même plus souvent, encastrées dans la double feuillure de deux petits pilastres ou de deux colonnes (voir Dictionn. au mot Dekkela). D'après cette disposition, les dalles devant être visibles de deux côtés, leurs deux faces sent ornementées et la nionolonie du type décoratif adopté, si elle écarte tout intérêt artistique, ajoute beaucoup à l'intérêt archéologique. En effet, cette monotonie, on pourrait presque dire cette uniformité, doit offrir un point de repère chronologique.
Le thème ornemental le plus fréquent consiste en une sorte de roue centrale composée de six cœurs dont les pointes sont dirigées vers le centre et dont les intervalles forment les rayons de la roue qu'enveloppe un large ruban noué au bas du cercle où il se divise en deux banderoles qui, après quelques sinuosités, aboutissent chacune à ce cœur, à une feuille, à une frisure, et au-dessus de ce motif se dresse une croix longue. Le tout se détache en relief, sous les cœurs de la roue qui sont incisés. Au revers, généralement une croix en relief sur un cercle en relief posé sur le fond et au milieu de la dalle. Chaque roue est entourée de moulures composées de listels, séparés par de minces cavets élagés en très faible saillie.
Les dalles de ce type se rencontrent dans beaucoup (le localités ' : à Rome. Venise, Grado, Pola, Parenzo, Ravenne, Bologne, Rimini, Ancône ; i"i Constantinoplc, Salonique, Athènes, Delphes, près d'Aslros en Morée, Moncmvasie, Modon; à Jérusalem; il Assos en Asie- .Mineure, sur un linteau de marbre; il Constanlinople, il Panion, à Ravenne sur des sarcophages ; le disque et la croix du revers sur des sarcophages de Constanlinople et sur les dalles d'un ambon et des galeries il Saint-Marc de Venise.
• Malgré le nombre de ces diiUes et la diversité des pays qui les ont fournies, on n'est pas certain de l'époque il laquelle il convient de les rapporter ; car aucune d'entre elles n'est i'i sa place primitive dans un monument non transformé et ne porte par conséquent une date indiscutable ". » Rien i\ attendre de Rohault de Fleuiy qui parle du v ou du vr siècle ii peu jirès au hasard et d'après des rapprochements (|ul ne coïncident pas '. De Rossi a abonlé lii discussion l'i propos des dalles de l'église Siiint-t^lément (lig. 3504). L'une d'elles " porte dans le cercle central le monogramme d'un personnage que Rossi identifie iivcc .lean Mercurlus, prêtre du titre de Saint-Clément sous le pontificat du piipc Ilorniisdas (514-523). Mais un monogramme est toujours sujet il interprétation ; (|uant il la feuille placée sous le cercle et (lui riippellerail certaines feuilles ilii riboriuni offert par .lean
liât di .Sun Marco, Veiir/.iii, p. liil'J; Onoii^iiii, .San .Marco, p. 265-'iliS. 271), 273, 308; Dr l((>s^i, llull. di arrh. crtsi., 18711. 1). ir..'> (édit. triiin-.); Holiiiiill de lli-ury. la messe, Èlntles arrlwiilogiiiacs, I. m, p. SI s(|. ; .1. I.niircnt. Delphes chrt'lien, ilims UnIIclin de «iirrcspodi/i/Mre hcllèniqtir, 18tl'.l.l. xxiii. ji. 217 SI]. — '.I. I. mirent,»/). ri(., p. 248. — : Il<,hiiiill lie l'Ieiir.v, o/i. cil., t. m, pi. i.xxvii, p. 87, col. 1. — • Dr Hossl. Unll. i.'i arrh. crisl., 1870, p. Ki.^, pi. \, n. I.
DALLES-UALUSTRAOriS
Mcrcurius, on ne peiil niir ([iie la preuve soil peu péreinploirc '. Catlaneo, Garrucci, Saccardo ont répété ce qu'avait dit iJe Kossi, sans y rien ajouter : M. J. Laurent a repris la question et lui a donné une solution. « Il est vrai, fait-il rcniar(|ucr, ((ue ces dalles ne portent pas de date et (|uellcs ont été réemployées ù des époques différentes. Encore faul-il examiner l'état et l'histoire des monuments où elles se trouvent, la nature des matériaux ramassés dans les mêmes ruines qu'elles, pour savoir s'il n'est pas possible d'en tirer queUiue indication clironoloi^ique sur leur compte. Or, à Saloiiique, dans l'église Saint-Démétrius, dont les galeries sont munies sur toute leur longueur de dalles sculptées, une seule dalle appartient au type de Delphes % toutes les antres étant semblables entre
partout et il n'est pas étonnant ((u'clics contiennent des exemplaires de dalles que nous étudions, si précisément celles-ci datent du v» siècle. C'est donc vers le v« siècle que nous ramènent tontes les présomptions tirées de l'histoire <les monuments qui renferment nos dalles ou qui reproduisent le motif dont elles sont ornées.
" L'étude de cette décoration elle-même conduit au même résultat. Les croix longues, il est vrai, ne permettent pas de rapporter sûrement nos dalles au V" siècle; car, si la croix longue ne fut pas une rareté a cette époque, elle n'a jamais cessé d'être employée ilei)uis lors et sa présence ne sufTit pas pour établir une date qu'il faut demander à d'autres arguments.
« Le premier est tiré du motif qui se trouve entre les deux croix. Il se compo'ic d'un ninnorrnînme du
3501. Dalle-balustrade de la basilique de Saint-Clément, D'après Grisar, Histoire <le Borne et des papes au moueii ilffc, lOOfi, t. i, 2
à Rome, partie, p. .'>;!, li;
elles '; il est naturel de penser quelles ont été faites pour l'église lors de la dernière reconstruction qu'elle a subie au vu" siècle*. La dalle unique qui serait, comme tous les chapiteaux de l'ordre inférieur, un reste de l'église primitive, brûlée au commencement du vn"" siècle, mais qui datait du V. C'est ainsi au v<^ siècle que, d'après M. Strzygowski ', on a sculpté bon nombre des marbres découverts ù Athènes sur l'Acropole et dans les terrains voisins de la Tour des Vents : or l'Acropole a fourni les débris de six dalles et la Tour des Vents, les restes de trois autres. Pour orner Saint-Marc de Venise on a exploité les villes de la côte italienne, ruinées par les invasions dès le milieu du v siècle. A Ravennc, il y a une de nos dalles dans l'église Saint-Jean l'Evangélistc, qui a subi des transformations mais qui est du même temps ". Le motif déjà signalé à Delphes se trouve tel quel sur un linteau d'Assos, dans les ruines d'une église où l'on a ramassé une inscription ' qui est peut-être du iv siècle; sur un sarcophage à Fanion on a trouvé un chrisme et un monogramme ù huit branches dans un cercle cl antérieur à 408; enfin sur les sarcophages impériaux de Constantinople qui sont en porphyre et en vert antique et qui datent, en partie au moins, du iV et du v° siècle. Ces derniers portent aussi le cercle et la croix du revers de nos dalles qui ont été relevés à Aladscha- Kislé sur une cuve baptismale décorée de l'acanthe épineuse, indice du v° siècle. Bref, toutes les localités, cités ou sanctuaires, où l'on a trouvé ces dalles, conservent des restes de la plus basse époque romaine ; elles vivaient au moment ou le christianisme s'est installé
* D'autant moins péreniploire ((u'on trouve des tlétails du ciboriiim (\e Jean Mercurius iilontiques ù certains détails sculptés à (^imitilc, ù Civiilale et A Pavie au vin" siècle, Cattanoo, Arcliil., pi. 81, U.'i-Ofi, 140. — 'Voir Dietioim., t. IV, au oint Di-:i.i>nns ; cette dullcdc Salonîquc est dans Texier, Art-tiiteetarc Injzanliiie, ui-tol., I^oudrcs, 18tî-l, pi. xxi. — 'Texier, op. cit.^ pi. xviii-xix. — * Byzantinisclie 'Aeitschri/l, 1805, t. vi, p. 240 sq. — ' All>enisdie Mittiwilungen,
(Christ dans mu- couronne à lemnisques, décoration habituelle aux chrétiens depuis le commencement du v siècle. Il est vrai que le monogramme a perdu la boucle de son P, que la couronne est remplacée par des rubans et que les lemnisf|uos se sont démesurément allongés, mais on retrouve le nmnogramme et la couronne sur la dalle de Venise publiée par Oncagna ', qui, pour tout le reste, est exactement semblable aux nôtres. On voit aussi par le linteau d'Assos comment on a pu remplacer le monogramme et la couronne par la roue à six rayons de nos dalles : il a sulTi que la couronne ne fût pas sculptée cl que la partie de la pierre où elle devait être formée restât lisse, pour que les extrémités pattées des bras du monogramme venant se souder sans la moindre moulure à ce véritable listel, ressemblassent à des rayons délimitant entre eux et lui une série de cavités cordif ormes. Que la boucle du P disparût, et l'on obtenait la roue île nos dalles : le monogramme n'était i)lus reconnaissable. Texier ' a maintenu cette boucle sur le linteau d'.Assos où M. Sterrell ne l'a pas vue; celui-ci a reconnu. en revanche, ce qui avait échappé à Texier, les traces des bras horizontaux des deux croix qui avaient été mai'tclés. Dans l'incertitude où nous laissent ces deux témoignages, admettons avec le dernier que la boucle du P n'était pas sculptée sur le marbre d'.\ssos. Dans ce cas, il nous aurait montré comment la l'oue à six ou huit rayons a pu sortir du monogramuu^ du Christ, mais sans nous avoir prouvé qu'elle était considérée elle-même comme un monogramme '°. Ce dernier fait est établi par un devant il'autcl lie Favaric (Bonches-du-Hliône) " où une roue
1889, t. XIV, p. -JTI si|. — •lliill7.ingcr, Alleliristliclie Areliitekiiir, p. 152. — ' (.'or/i. in.scr. nrivc, t. iv, il. 8838; sur la date, cf. llanisay, (.'id'c.', and lUshaprics o/ Phrygia, in-8", Oxford, 1895, p. 521. — 'San .Marco, pi. 266. — •-■l.'iif- ^^ineure, t. il, pi. 115 bis. — '• Papers o/ Americaji sclionl at .\lliens, t. I, p. 05. Voir aussi deux dalles de Tipnsn dans 1>. Gauckter, Musée de Clicrcliel, p. 49. — " Mémoires de la Soc. nat. des aniiq. de Jrance, 1SS2, p. 187.