‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 141 sur 303 · Dons ayant trait au gouvernement · texte numérisé non relu

Dons ayant trait au gouvernement

1 Pasteur (■kouly,-/).

2 Présitlent (■KpoïcTi^i.vjo;).

3 Ministère (Stav.ovia).

4 Dons de gouvernement (x\j(>epvr;aet;).

Reprenons ces formes diverses qui sont désignées sous les noms un peu vagues de « dons » (/apiVtiaTa). deservices(ô;a7.ov:a'.)-<'t ''^ pouvoirs (îv£pyr|(iaTa).Tout d'abord, nous rencontrons une liiérarchic bien marquée : apôtres, propliètes, évangélistes, docteurs ^ : xa: ou; fxèv ;6£to 6 0£Oç £v Trj èxxAYi(Tt'a îrpwTov àïlooTÔ- ).ouç, Êe'.!*TEpov irpo^'iiTaç, TptTOv StoaffxdcXou;, 'ÉTietTa 5'jvâ- (lEi; X. T. X. Dans le passage suivant, un nom de plus est inséré : eôwxsv -o-j; uèv àTioaToXo'j;, toÙ; ôè îipoçTi- Ta;, Toù; Se eOaYY£).ioTâç, toÙc Si noip-Évot; xal ôiôocffzi- ).ou; '. Bien qu'il y ait ici cinq noms, il semble n'y avoir que quatre classes, car les deux derniers sont régis par le même article défini '. Saint Jérôme, sans doute à la suite d'Origène, l'a bien remarqué : Non enim ait : atios autem pastores et alios nuigistros, sed alios pastores et nuigistros, ut qui pastor est esse dcbeat et magister '. Eu tous cas, pasteurs et docteurs sont clairement distingués des apôtres, des prophètes et des évangélistes.

Les apôtres nommés ici ne sont pas les Douze. Saint Paul veut parler, sans doute, de ces missionnaires qui, poussés par l'Esprit de Dieu, quittaient tout pour aller fonder en pays psïen des chrétientés nouvelles. La Didacliù nous donne sur eux d'assez curieux détails ^ L'apôtre doit être reçu comme le Seigneur luimême; mais s'il s'arrête plus de deux jours dans une chrétienté constituée, ou si, en partant, il demande de l'argent, on le regardera comme faux prophète, c'est-à-dire comme n'ayant pas réellement le charisme de l'apostolat. On s'affublait volontiers de ce titre honoré. Paul poursuit de ses traits sarcastiques les perfides ouvriers qui s'arrogent faussement le nom d'apôtres : p:£7a(iX0H-*'ciïôrEvoi eï; ànoaîdXo-j; XpiSToC, et Jean félicite l'évêque d'Éphèse d'avoir démasqué ces hypocrites : toÙ; /.iyov-ra; ia'JTO-j; i^o^rTÔÀo'j; xa O'JX eîtÉv '.

" Édifier, exhorter, consoler », tel était le triple rôle des propttcies '. Le don A'exliortalion ' est donc à la prophétie ce que la partie est au tout. La Didaehc s'occupe aussi des propliètes et marque à quels signes on les reconnaîtra'"; elle leur garantit le vivre et le couvert; elle ordonne aux fidèles de leur payer la dîme; elle ajoute ce trait caractéristique : « Choisissez vous donc des évéques et des diacres dignes du Seigneur... car eux aussi exercent auprès de vous le ministère des prophètes et des docteurs ". » Cî texte nous prouve : 1° qu'il existait une certaine analogie entre les évêques du second rang ou prêtres et les diacres d'un côté, et les prophètes et les docteurs de l'autre; 2° qu'à défaut de dons extraordinaires, les grâces d'état du ministère ordinaire en tiennent lieu.

Le doeleur comme le prophète avait pour mission d'instruire. Mais tandis que le prophète s'adressait surtout au cœur, le docteur parlait principalement à l'esprit. C'était un catéchiste inspiré ou du moins suscité providentiellement et doué du discours de science, comme le discours de sagesse était l'apanage habituel du prophète l^

Reste Vivangéliste. Tout porte à croire qu'il était

> I Cor.. XII, 28. — 'Ephes., iv. 11. — » Nous citons ici les remarques du P. Prat, op. cil., p. 182-183, qui a épuisé le sujet. — «S. Jérôme, Comment, in Ephes., iv, 11, P. L., t. XXVI, col. 49!) sq. — ' Doclrina (liiadecim aposlolorum^ c.xi.n. 3, dans Opéra Pairum apostolicunim, édit.r.-K.Fimk' in-S», Tubinguœ, 1910, t. i, p. 26. — 'II Cor., xi. 13. —

= Apec, II, 2. — •! Cor., xiv, 3. — »Roni., xii, S.

i" Dcctr. duo'l. aposl., c. xi, n. 7-12, édit. Funk, t. i, p. 28.

destiné à raffermirles Églises nouvelles, mais non peutêtre à les fonder. Il se distinguait ainsi de l'apôtre. Le caractère épiscopal, dont les apôtres étaient régulièrement investis, lui était moins nécessaire. Philippe, l'un des sept premiers diacres hellénistes, est qualifié d'évangéliste '=, et Paul exhorte Timothée ' à faire œuvre d'évangéliste ''. Théodoret les appelle des prédicateurs ambulants. Inutile d'ajouter que ces évangélistes n'ont rien de commun avec les auteurs des quatre évangiles.

De la plupart des autres charismes, nous n'avons que le nom avec quelques traits peu précis. Six d'entre eux, partagés en deux groupes, ont pour fin principale les actes corporels de miséricorde.

h' aumônier, mu par un attrait surnaturel, distribue ses biens aux indigents. Il doit pratiquer la simplicité qui l'affranchit de l'égoïsme, du respect humain et de l'ostentation : 6 u.E-aôiôoù; Èv à1l),oTr,TI'^ h'Iwspitalicr assiste les malheureux, prisonniers ou infirmes. Sa vertu spéciale est un air affable et joyeux qui double le prix du bienfait et qui sert d'antidote à la monotonie du dévouement : 6 éXewv Iv D.apisTTjTi '°. Le possesseur du charisme appelé itzû.r,it::; (aide ou sfco»r.s) prendrait aussi, suivant saint Jean Chrysostome, le soin des pauvres et des malades. Nous croirions plutôt qu'il met au service de ses frères son expérience, son influence et ses ressources". En effet, àvTi>.T,;tTMp veut dire» défenseur j et àvTEJ.ïaêivEa6ai signifie « venir en aide, tendre la main à qui va tomber ».

Les dons de foi, de guérison et de miracles ont entre eux d'étroits rapports.

Considérée comme charisme, la foi n'est plus la vertu théologale, bien qu'elle s'y rattache : c'est la foi capable de transporter les montagnes, d'enfanter des prodiges ". On peut la définir ; ■ Une confiance inébranlable, fondée sur la foi théologique et assurée par un instinct surnaturel que Dieu, dans tel cas donné, manifestera sa puissance, sa justice et sa miséricorde. » Saint Cyrille d'.\lexandrie la définit : où ooyp-aTiXYi ^ovov eti'iv, à/.).à y.ti Tôjv •jizïo avOptoTrtov lv£pyr)TtxT| ". C'est d'elle que parle le Sauveur dans Jlarc : Habete fidem Dei *°; c'est elle qu'implorent les disciples dans Luc: Adauge nobis fidem ^K Paul*' fait allusion à la parole du Christ -' qui promet à la foi le pouvoir de soulever les montagnes. Le contraire de ce charisme a un nom spécial : o^ivom^Tia ". ôXiyoTtKjTo; ".

Le don de guérison, permanent ou transitoire, ne se confond pas avec cette foi vive. L'ombre de Pierre, le vêtement de Paul, comme le simple contact de Jésus, rendaient la santé ''^.

Le don des miracles est de même nature que le précédent et ne s'en distingue que par son objet plus étendu. Paul les énumèrc ensemble et les joint à la foi, de manière à montrer par la contexture de la phrase qu'ils forment groupe .: ËrÉpM •K'.ma... aXXw Se ^apiaixaTa ÈaviTwv... à/.Xw ÔÈ èvEpyi^jxaTa ôuviasôiv *'. Plus bas ", la foi est omise.

Les charismes de la troisième catégorie — pasteurs, présidents, ministères, dons de gouvernement — • ne laissent apercevoir aucune différence de sens bien tranchée. Il n'est pas même silrque tous appartiennent à cette classe. Ils devaient désigner une aptitude surnaturelle à gouverner la communauté chrétienne

— "Doc/r.dnod.npos(.,c. xv,n. 1, édit. Funk, t. i, p. 32-34

— " I Cor., XII, 8. — " Act., XXI, 8. — " II Tim., iv, 5. — "Rom., XII, 8. — "Rom., xii, 8. —"I Cor., xii, 28. — " I Cor., XII, 9. — " In Johann., xi, 40, P. G., t. Lxxiv, col. 6(1. -^ =• Marc. XI, 22. — =' Luc, xvii, 5. — ==I Cor., xiii, 2. — --' Matth.,xvii, 20. — =' .Matth.,xvi,20. — " Malth., vi.30; VIII, 20; XIV, 31; xvi, 8; Luc.,xii,28. — " .\ct.,v, 15: xix, 12; Luc, VI, 19. — "I Cor., xii, 9. — "I Cor., xii, 28. —

CHARISMES

av'ant que la hiérarchie ordinaire fût constituée. Le mot le plus général, -/.ugspvr.act; ', est entendu avec raison par les exégètes du gouvernement de l'Église dont le chef est le pilote ou le nautonier. Le mot vague de minisicre, Siaxov-a ', désignerait les services d'ordre inférieur rendus à l'église. Le président, Ttp6ïuTâjj.Êvo;, dont la caractéristique est le zèle ', dirigeait sans doute les assemblées religieuses encore imparfaitement organisées. C'est le titre que Paul donne aux chefs de l'Église de Thessulonique peu de mois après sa fondation*. Quant au charisme de pasteur, Tiotij./,/ ^ qui paraît un des plus clairs et qui est en réalité un des plus obscurs, l'apôtre semble le confondre presque avec le charisme de docteur ou du moins l'attribuer aux mêmes personnes. Si l'identité était établie, il appartiendrait à une autre classe.

Tels sont ces charismes qui contribuèrent avec l'eucharistie à différencier essentiellement la vie religieuse des assemblées chrétiennes de celle des synagogues. La communauté trempait au sein d'une édification incessamment stimulée et renouvelée. Rien de cette froideur, de ce formalisme des réunions juives, avec lesquelles le contraste était d'autant plus frappant qu'un cadre liturgique, à peu près identique, servait de soutien dans les réunions chrétiennes aux vibrantes improvisations de l'initiative individuelle. La prière se haussait jusqu'à l'enthousiasme lyrique et s'exprimait à l'aide d'une veine toute fraîche et intarissable de cantiques, de psaumes, d'hymnes imités de ceux de l'Ancien Testament. La physionomie des réunions n'est pas aisée à saisir, on ne peut rien espérer de plus et de mieux que d'en marquer lestraits caractéristiques. On se réunissait pour prier et pour lire les Écritures qui fournissaient d'illustres exemples de sainteté à imiter; peut-être, dès ces débuts, prit-on l'habitude de donner connaissance des rapports dans lesquels étaient consignés les succès obtenus en divers lieux par la prédication nouvelle. Pendant la réunion, tous étaient assis, chacun prenait la parole quand il se sentait inspiré de le faire. L'illuminé se levait alors et prononçait, sous l'impulsion de l'Esprit, des discours de formes diverses, qu'il nous est malaisé de distinguer aujourd'hui : psaumes, cantiques d'action de grâces, eulogies, prophéties, révélations, leçons, exhortations, consolations, exercices de glossolalie. Ces improvisations étaient tantôt chantées, tantôt récitées sur le ton direct. Après chaque prière ainsi improvisée, la foule s'unissait à l'inspiré par le cri : Amen.

.ajoutons ù cela que toutes les manifestations ne sont pas circonscrites aux réunions ; certaines semblent > par leur nature même devoir s'accomplir en dehors d'elles, par exemple le don de guérison. Rien ne prouve que le don de prophétie s'exerçant sur la connaissance des choses cachées, notamment les secrets des consciences •, dût s'exercer invariablement eu public. Ce don, éminemment temporaire, doit d'ailleurs être distingué de la qualité de prophète que possédèrent certains personnages des temps apostoliques, comme Judas Bar-Sabbas, Silas-Agabus ' et même, dans la seconde génération, comme les fdles de Philippe, Ammias, Quadratus. La glossolalie, sorte d'improvisation gesticulée, cahotique, haletante, mais arti-

'I Cor., XII, 28. — = Rom., xii, 7; I Cor., xii, 5. — ■Rom., xii, 8. — • I Thcss., v. 12. — ' Ephes.. iv, 11. — • I Cor., XIV, 24-25. — ' .\ct., xi, 27, 28; xv, 22-32; xxi, 10, 11. — * La glossolatie est distincte de la prédication qu'elle précèdelejourde la Pentecôte, Act.. ii, 14,maiscette improvisation avait été intelligible, même sans interprète, puisque les auditeurs entendaient et comprenaient qu'il s'agissait ■< des magnificences de Dieu». .\ct., ii, 11. Corneille et les siens, après leur baptême, sont un instant qinssoliiles et célèbrent <• les louanges de Dieu, » Act., x.

culée néanmoins et offrant un certain sens, au cours de laquelle le sujet lui-même, ni les assistants, ne comprennent ce qui se dit et où il faut recourir à l'intermédiaire d'un interprète inspiré, ce vagissement informe ne parait pas non plus avoir nécessairement sa place dans la réunion liturgique *.

Ces étranges phénomènes que nous avons peine à nous figurer, dont quelques-uns nous apparaissent bizarres et douloureux dans leur expression, ne laissaient pas d'avoir une elTicacité réelle. Leur origine surnaturelle ne faisait aucun doute et leur obscurité même contribuait à frapper les esprits et à entretenir l'enthousiasme. Le prophétisme était fréquent et hautement prisé. La glossolalie ofirait prise au doute et réclamait l'examen; cette pantomime confuse encore qu'expressive, ces borborygmes déconcertants ressemblaient parfois à une duperie, aussi une classe particulière d'inspirés était-elle chargée d'éprouver ces éructations, de les interpréter, de discerner les esprits dont elles provenaient. Le don des langues était particulièrement estimé; on y voyait une preuve de la vérité de la religion nouvelle et un miracle supérieur à toute discussion. En tous cas, il en résultait de grands fruits d'édification; on vit même des païens convertis par là '. Mais, l'exaltation inséparable de manifestations de cette nature entraîna rapidement des abus. Le lieu des réunions était ouvert aux gentils, à ceux du moins dont on croyait la bienveillance ou la neutralité acquise; or, il arrivait qu'on accueillait parfois leur entrée par d'intempérantes manifestations. Un ou plusieurs inspirés s'adressaient au nouveau venu, le prenaient à parti, lui parlaient avec des alternatives de rudesse et de douceur, lui révélaient certaines aventures qu'il n'est pas d'usage de divulguer en public, lui révélaient les péchés de sa vie passée. Le malheureux très penaud, ahuri, désireux de mettre un terme à cette scène, se déclarait convaincu et se prosternait pour adorer un Dieu dont les sectateurs savaient tant de choses '°. C'était pour blâmer ces procédés intempestifs que saint Paul avait écrit aux Corinthiens; il devenait clair, au reste, qu'il était grand temps de discipliner l'inspiration privée si on voulait éviter de choquants abus.

Dans le détail des prescriptions relatives à ces exercices spirituels, Paul montre son esprit pratique; il rédige la charte des drns spirituels " :

« Recherchez la charité, aspirez aux dons spirituels, la prophétie surtout. En eiîet, celui qui parle une langue inconnue ne parle pas aux hommes mais à Dieu, car personne ne l'entend et c'est en esprit qu'il profère des mystères. Mais celui qui prophétise parle aux hommes qu'il édilie, exhorte et console. Celui qui est glossolale s'édifie lui-même, mais le prophète édifie l'Église de Dieu, et le prophète est au-dessus du glossolale à moins que celui-ci n'interprète pour l'édification de l'Église. Si la flûte et la harpe n'émettent pas des sons distincts, comment saura-t-on le morceau que jouent ces instruments? si la trompette est fêlée, qui se préparera au combat? si votre langage est indistinct, comment saura-t-on ce que vous dites? Puisque vous désirez avec ardeur les dons spirituels, cherchez, pour l'édification de l'Église, à en posséder abondamment et que le glos-

46; les néophytes d'Éphèse • prophétisent • au sens biblique, .\ct., XIX, G; ceux de Corinthci ne parlent pas aux liommes, mais à Dieu. ■ Ni les uns ni les autres ne prêchent et ne doivent être compris nécessairement. Si on interprète, c'est pour que rien ne soit perdu. D'ailleurs, les experts arrivent à recueillir, ii donner un sens à cette prière proférée dans un enthousiasme voisin de l'exaltation, ils y trouvent les éléments d'une prière, d'un psaume, d'une bénédiction, d'une action de grâces. I Cor., xiv, 14-16. — • I Cor., xn-, 22. — " l Cor., xiv, 24-25. — "I Cor., xiv.

CHARISMES

solalc prie afin d'en obtenir l'interprétalinn, sinon l'esprit est sans doute en prière, mais l'intelligence n'en retire aucun fruit. Tu fais un hj-mne d'action de grâces par l'inspiration de l'Esprit, comment veux-tu que le peuple dise l'Anwn, s'il ne sait pas ce que tu dis ? Ton hymne est peut-être très beau; mais les autres n'en sont pas édifiés. Pour moi, je remercie Dieu de parler plutôt la langue de vous tous. J'aime mieux dire dans l'église cinq paroles avec mon bon sens, pour instruire les autres, que dix mille paroles en langues étrangères... Quand vous vous rassemblez, que chacun ait son psaume, sa leçon, sa révélation, son exercice de langues, son interprétation, rien de mieux, pourvu que tout se fasse pour l'édification. S'agit-il d'un exercice des langues, il faut que deux ou tout au plus trois parlent, et cela séparément, l'un après l'autre, et qu'un seul interprète ce qu'ils ont dit. S'il n'y a pas d'interprète qu'ils se taisent, qu'ils parlent pour eux et pour Dieu. Observez la même règle en ce qui regarde les prophètes : que deux ou trois parlent et que les autres fassent le discernement. Si ' pendant que l'un parle, un autre assis reçoit une révélation, que le premier se taise. Vous pouvez tous prophétiser, si vous voulez, à la condition de le faire les uns après les autres, de façon que l'assistance soit instruite et touchée. Cliaque prophète est maître de l'esprit qui l'anime... En résumé, frères, cultivez la prophétie, n'empêchez pas la glossolalie; mais que tout se fasse honnêtement et selon l'ordre. »

Parmi les charismes, une mention spéciale est due à ceux qui se rapportent aux services intérieurs des communautés. Saint Paul parle de ceux des membres de l'association qui travaillent pour elle, qui président, qui exhortent, et des devoirs que les fidèles ont envers eux. C'est qu'en effet, aucune société ne peut subsister sans que les fonctions sociales s'accomplissent dans son sein. A défaut de dignitaires et des fonctionnaires attitrés et spéciaux, dans ces premières heures où il faut pourvoir aux services par des improvisations, on aura recours à ceux qui sont investis de charismes en rapport avec les aptitudes spéciales que ces fonctions réclament. C'est en quelque façon l'heure de la hiérarchie spontanée. Tel qui est doué pour l'enseignement, enseignera; tel que signale l'enthousiasme, prophétisera; tel dont le cœur est pitoyable, donnera ses soins aux malades. Ainsi, les aptitudes trouveront à s'exercer, les compétences se développeront, les collaborations se compléteront et tout se fera sous l'impulsion de l'Esprit pour l'édification de la société fondée par le Christ.

Xulle part, on ne constate que saint Paul ou ses collaborateurs aient eu le pressentiment que la discipline charismatique fût provisoire. Ils ne semblent pas même s'être pose la question; mais ils n'auront vu que des fonctions à réglementer en vue de maintenir l'union indispensable entre les frères d'une mémecommunauté trop disposés à considérer chacun le don qui lui est départi comme le plus important. La préoccupation dominante de l'apôtre est de faire servir ces dons au bien de la communauté chrétienne par le concours harmonieux de ceux qui ont reçu un charisme; ainsi donc, ni orgueil, ni rivalité.

Pour les charismes de bienfaisance, leur signification est claire. On peut dire que nous les avons de nos jours encore sous les yeux dans les ordres religieux voués par état au soin des malades et où le dévouement le plus éclairé, l'abnégation la plus liéro'ique obtiennent les mêmes fruits qu'à l'origine de l'Église : guérison, exhortation, assistance, enfin don des miracles, car c'en est un sans cesse renouvelé que

le spectacle de la foi indomptable qui soutient celte charité intense et la statistique des résultats positifs de sanctification qu'elle obtient.

Pour les charismes de gouvernement, les fonctions sont très variées. Nous avons déjà marqué celles qui distinguent le glossolale et le prophète ; quant au didascale son emploi et sa destination seront très différents. Tandis que le glossolale et le prophète auront un vif éclat et une prompte disparition, le didascale, plus modeste, se contente d'instruire les nouveaux venus de ce qu'il leur importe de savoir pour devenir chrétiens en connaissance de cause; il explique les points ardus dans les traditions des anciens et dans les préceptes de la foi nouvelle. En face du glossolale trop extraordinaire et qui ne peut durer, du prophète trop indépendant et qui entrera bientôt en conflit avec la hiérarchie, le didascale plus pacifique se fera assez naturellement l'interprète officiel de la tradition, le défenseur et le propagateur de l'institution ecclésiastique, et il se laissera absorber finalement dans les rangs du clergé.

On se représente assez bien le didascale comme un sédentaire; l'homme de confiance d'une Église, initié aux moindres détails, ayant vu les générations de néophytes se succéder dans son auditoire ; au contraire, l'apôtre est un nomade et son titre seul le dit : ' envoyé », « chargé d'une mission », • délégué » '. Dans la seconde épitre aux Corinthiens, nous voyons deux inconnus envoyés à cette communauté avec Tite, pour recueillir des subsides en faveur des pau\Tes de Jérusalem et qualifiés iitônToXoi è/.x/,r,7iÔ)v '; quelques lignes plus haut, Paul a spécifié que l'un des deux a été désigné par le suffrage des Églises pour apporter à Jérusalem le produit de la collecte organisée en Macédoine. De même dans l'épître aux Philippiens, Épaphrodite reçoit le titre d' « apôtre et liturge » des chrétiens de Philippes dont il a transmis à Paul les offrandes'. Ce même titre d'apôtre, nous le voyons décerner à Andronicus et à Junias ', enfin Barnabe et Apollo sont traites comme tels '. Cette délégation donnant droit au titre d'apôlre et à l'exercice de la prédication, ne s'appliquait-elle qu'à ceux-là seuls qui possédaient le charisme d'apostolat? Par qui était-elle conférée, par un individu ou par une collectivité"? Le cas de saint Paul nous le montre apôtre tenant sa délégation de son charisme éclatant, indéniable, prouvé par ses œuvres. Son rang et son titre d'apôtre et d' « ambassadeur du Clirist » ne procèdent ni des autres apôtres qui se sont jadis agrégé Matthias, ni de la communauté de Jérusalem, mais de son élection directe, personnelle par le Christ et de l'elfusion de grâce de l'Esprit. La conversion et l'élection de saint Paul nous deviennent donc le récit d'une manifestation et d'une collation charismatique, exceptionnelle par sa solennité comme par son importance, cela va sans dire.

Le charisme est ainsi présenté comme une délégation immédiate conférée par le Christ; tout au plus, y aurait-il eu ratification de la part d'une autorité humaine. Rien n'empêche de croire que saint Paul ait eu des imitateurs et que des frères soudain enva- I bis par l'Esprit se soient relevés pour obéir à l'impul- ' sion qui les entraînait sans se préoccuper d'obtenir, pour ainsi parler, la validation de leurs pouvoirs. Ils avaient pour cela l'exemple de Paul et son témoignage : <> Lorsque Dieu qui m'a appelé par sa grâce, jugea bon de révéler son Fils en moi, afin que je le fisse connaître parmi les gentils, je n'en référai pas à ce qui est chair et sang, je ne me rendis pas à Jérusalem auprès de ceux qui étaient apôtres avant moi.

' J. Lightfoot. S. Pmirs Epixile lo Ihe Gaktiians. 7' édit., p. 92-101. — = II Cor., viii, 23. — ' Pliil., ii, 25; cf. iv.

14 sq. — • II Cor., v, 20; Ephes., vi, 20. - II Cor., XI, 13, pour les » faux apôtres >

• Gai., 1,19. Voir

CHARISMES

mais je partis à l'instant pour l'Arabie et, à mon retour, je revins à Damas. Ensuite, après trois ans, je montai à Jérusalem. » Parmi ceux qui reçurent le charisme d'apôtre combien imitèrent cette conduite? Nul ne peut le dire, on sait seulement que ce titre d'apôtre demeura peu précis dans la langue des auteurs chrétiens de l'âge apostolique et du iF siècle. Les détails que nous donne la Didachc nous montrent des apôtres n'ayant pas reçu une délégation personnelle et immédiate de Jésus. On constate de bonne heure une tendance à l'extension de ce titre; c'est ainsi qu'Eusèbe de Césarée admet l'existence d'un très grand nombre d'apôtres, parmi les cinq cents frères auxquels Jésus apparut entre sa résurrection et son ascension.

Après les charismes de bienfaisance et les charismes d'enseignement nous devons dh-e quelque chose des charismes administratifs. Le prophète, le didascale, l'apôtre, l'évangéliste, même ceux qui sont hospitaliers ou infirmiers peuvent accomplir leur œuvre dans toute communauté chrétienne; leurs fonctions ne les attachent nulle piut et relèvent uniquement de l'Église. Il n'en est plus de même pour les fonctions toutes locales des r,a6ïa-:6i\).i.iai, des ôtixovoi et des ÏTti'sxoTtoi. Les deux premières figurent parmi les charismes, la troisième ne figure dans aucune de nos énumérations et ne correspond à aucun charisme particulier, ce qui est d'autant plus remarquable qu'elle a en commun avec les deux autres d'être, par sa nature même, une fonction locale, s'exerçant dans une communauté particulière, à l'exclusion des autres églises.

Le sens du ternie T.f6i'7-y.\i.v/r,f n'est pas douteux, c'est «celui qui dirige», «celuiqui préside aux affaires». A Thessalonique, où nous les voyons à l'œuvre, ils travaillent au bien de la communauté, se dépensent pour elle, donnent aux simples membres de cette communauté des avertissements, de bons conseils, desages directions; on peut, semble-t-il, se faire une juste idée de leurs attributions et traduire très exactement le sens de leur titre par le mot français moniteurs et le rang subalterne qu'il évoque. Dans l'épitrc aux Romains la qualité distinctive attachée à cette fonction c'est le zèle : oTtouSvî '; c'est bien là ce qu'on enattend, voilà leur charisme. Ils sont les plus actifs, les plus infatigables et soit par l'ardeur de leur tempérament, soit par les ressources matérielles dont ils disposent, prennent la tête du mouvement de propagande. On leur confie le soin de donner aux petits groupes qu'ils rassemblent un embryon d'organisation jusqu'au moment où se dessinera une hiérarchie régulière dans laquelle ils n'occuperont plus le premier rang. Le verbe xoTiKioj qui caractérise leur activité est employé par l'apôtre pour désigner un travail qui absorbe toutes les forces et dont les résultats sont aiipréciables au point de vue matériel. Ainsi Paul prie les chrétiens de Corinthe ^ d'avoir de la déférence pour la famille de Stephanus, qui a été les prémices de l'Achaïe et qui s'est mise au service des saints, comme pour tous ceux qui agissent de même, pour quiconque collabore à la même oeuvre et y travaille de toutes ses forces : navrl tiT) (T'jvcpyoOvTi xal y.oTiiwvtt. II s'agit bien évidemment d'une œuvre religieuse, de nature morale, puisque, soit à Thessalonique, soit à Corinthe, les lidèles sont exhortés à suivre docilement les conseils de ces conducteurs, mais, d'autre part, cette œuvre ne se confond pas avec celle du prophète et du didascale; elle ne vise

■ Rom., xii, 8. — ' I Cor., xvi, 1.5-tG. — ■ J. Réville, Les origines de Vépiscopal. Élude sur la fnrmalion du gou. vernement eeclésiastique att sein de l' figtise chrétienne dans i'enipirc romain, in-S", Paris, 1894, p. 142-143. — • Act., vi, 2,4. Cf. J. Réville, op. ci7., p. 145. — ' Ephcs.,in, 7 (Paul);

pas tant l'instruction des nouveaux disciples du Christ que l'organisation et la consolidation de la communauté naissante, la conlirmation dechaque lidèle dans sa nouvelle profession, par des conseils, des avertissements, par une fraternelle sollicitude et en fournissant les moyens pratiques indispensables à la réalisation de l'œuvre. Les 7ip6!;iTTd([j.£voc sont donc bien ceux qui président aux affaires de la communauté, mais il faut se garder d'interpréter ce terme d'une façon trop étroite et juridique, comme s'il s'agissait rigoureusement de ce que nous appelons un « président » dans les administrations ou dans les sociétés régulièrement organisées, ou comme s'il y avait ici, dans ces communautés naissantes, un patronat analogue à celui qui, dans la société romaine, groupait autour d'un personnage plus puissant un nombre plus ou moins considérable de clients '. Ces humbles moniteurs, si disposés à s'elïacer que l'on devenait tout naturellement oublieux envers eux, par leur zèle, par leur mérite, par leur sollicitude auraient eu droit à occuper les premières places, mais alors comme en d'autres temps ce sont les modestes qui font l'ouvrage et les habiles qui en tirent honneur.

De même que les apotrcs n'ont rien de commun avec le collège des Douze, de même les diakonoi sont étrangers à la fonction officielle et hiérarchique du « diaconat ». Le charisme de diakonia a le sens général de « ministère », de « service »; d'ailleurs les termes ôiaxovsîv et ôiàx.ovoi sont des expressions ; usuelles s'appliquant à toute espèce de services dans la communauté et non pas exclusivement au service de la parole et au service des tables '. Paul qualifie son propre ministère ou celui des autres missionnaires par ces expressions '. Dès lors, 11 faut s'attendre à quelque difficulté, s'il s'agit de spécialiser le charisme de diakonia '. Heureusement les épîtres contiennent quelques passages où l'apôtre semble viser des fonctions spéciales et déterminées en désignant certaines personnes comme diacres. C'est le cas pour Phœbé, diakonos de l'Église de Cenchrées, qui s'y est mise au service de la communauté; elle a fait du bien à beaucoup de ses coreligionnaires et à Paul lui-même auprès duquel elle n'avait certainement pas à remplir les fonctions spécifiques d'une diaconesse. Dans la suscription de l'épitre aux Philippiens, l'apôtre mentionne les évèques et les diacres sans autre explication, ce qui ne permet guère de décider s'il s'agit de fonctionnaires au service de l'Église de Philippes pourvus d'attributions limitées aux services d'ordre pratique et matériel réservés aux « diacres » ou si elles comprenaient tous les services à un titre quelconque, assignés par la communauté à certains de ses membres. Nous n'avons d'ailleurs aucune preuve que dans les communautés fondées par saint Paul on eût adopté dès le début l'institution du « diaconat » tel qu'il existait dans l'Église de Jérusalem depuis la crise helléniste.

II. DiDACHÈ. — Les communautés fondées par saint Paul ont vu, à leurs débuts, la pleine efflorescence des charismes. Dès que les épîtres de l'apôtre viennent à cesser, nous demeurons sans renseignements sur l'histoire du développement intérieur de ses Églises. Ce n'est qu'après environ un quart de siècle qu'un document vient nous apprendre que les charismes n'ont pas disparu brusquement. La Didachi marque une deuxième phase de leur liistoire, une phase à peine connue, assez toutefois pour entrevoir

Coloss.,i,23.25; I Cor., m, 5 (Paul et ApoUo); I Thess.,iii, 2 (Timothée); Coloss., i. 7 (Ephaphras); Coloss., iv, 17 (Archippe). — • A plusieurs reprises le service de la collecte pour subvenir aux besoins de l'Église de Jérusalem est appelé diakonia. Rom., xv,25; II Cor., vm,4;ix, 1, 12.

CHARISMES

'amoindrissement subi par ces fonctions spirituelles. Quelques-unes seulement sont mentionnées, des autres, il n'est plus question.

Ce qui caractérise l'aspect des communautés vers la fin du I'' siècle, dans le cercle s\TO-palestinien auquel appartient la Didaché, c'est l'Importance des prédicateurs ambulants et l'estime qu'on leur accorde dans les comnuinautés auxquelles ce li\Te est destine. Ils sont les inspirateurs et les instructeurs par excellence des chrétiens. Deux catégories, celle des apôtres et celle des prophètes, se sont maintenues. Ces apôlres ■ — et la date du petit livre interdit d'appliquer ce titre à toute personne ayant vu Jésus des yeux de la chair ' — et ces prophètes n'inspirent pas une confiance sans bornes; il est clair que des fourbes ont usurpé ce titre pour extorquer à leur profit. Ainsi les charismes auront servi de prétexte à de louches exploitations qui n'atteignent nullement le prestige des \Tais élus et le respect qui leur est dû — et la Didachè l'inculque de son mieux — mais qui imposent l'adoption de mesures préventives à l'égard de ceux qui se présentent à titre d'apôtre ou de in'ophète. Malgré tout, ces précautions à prendre, ces régies tracées atteignent l'institution. On s'ouvre encore, mais l'ouverture est moins spontanée; la foi, l'enthousiasme, le respect demeurent, mais le soupçon s'est introduit.

« Au sujet des apôtres et des prophètes, agissez ainsi suivant la règle de l'évangile. Que tout apôtre venant vers vous soit reçu comme le Seigneur I S'il s'arrête, qu'il ne reste qu'un jour et encore un autre s'il en est besoin; mais, s'il reste trois jours, c'est un faux prophète. Lorsque l'apôtre s'en va, il ne doit rien recevoir, sinon assez de pain pour lui permettre de gagner l'endroit où il sera hébergé, mais s'il réclame de l'argent, il est un faux prophète -. »

Quant aux jMophètes, voici la conduite à tenir à leur égard :

B Ne vous mêlez pas de mettre à l'épreuve ou de juger tout prophète parlant sous l'inspiration de l'Esprit: car tout péché sera pardonné, mais ce péchélà ne sera pas pardonné. Cependant, tout homme qui parle en esprit n'est pas (par cela même) prophète, mais seulement s'il a la manière d'être du Seigneur. C'est à la conduite que l'on connaîtra le prophète imposteur du prophète (véritable). Tout prophète qui, en étal d'ins])iration, ordonne de dresser une table, ne prend pas part au repas à moins d'être un faux prophète. Tout prophète enseignant la vérité, qui ne fait pas ce qu'il enseigne est un faux prophète. Mais tout prophète éprouvé et (reconnu) véritable, qui organise des assemblées, en vue du mystère du monde et qui n'enseigne pas de faire ce qu'il fait luimême, ne doit pas être jugé par vous; car il a son jugement auprès de Dieu. Les anciens prophètes, en effet, ont agi de la même façon. Quant à celui qui dit en esprit : Donne-moi de l'argent ou d'autres choses, ne Técoutez pas; mais si c'est pour d'autres besogneux qu'il recommande de donner, que personne ne le condamne '. »

Les mesures prescrites par la Didachè sont assez habiles. On n'engagera pas de controverse avec ces imposteurs dont l'adresse viendrait à bout de donner le change; on les jugera sur leur conduite. C'était la maxime évangèlique : c A ses fruits vous connaîtrez l'arbre, » mise en pratique.

On ne concevait les apôtres que comme d'infatigables visiteurs des Églises; au contraire, les prophètes pouvaient dans certaines circonstances se fi.xer à demeure, à condition que leur désintéressement fût

• Au temps où fut écrite la Didaché, il pouvait exister des octogénaires ou des nonagénaires ayant ^-u Jésus; ils n'étaient guère en état de voyager sans relâche. — 'Doctr.

bien établi. Il y avait, en effet, dans les avantages et les honneurs à eux réservés de quoi tenter les intrigants. A eux les prémices du pressoir et de l'aire, desbœufs et des moutons, du pain, du vin et de l'huile, un. prélèvement sur l'argent et les vêtements.

A côté des apôtres et des prophètes, la Didaché connaît encore les didascales, différents des prophètes. Nous ne savons rien de plus à leur sujet, mais le nom est suffisamment clair. Ici, comme dans les communautés fondées par saint Paul, il est le catéchiste l'humble instituteur des premières Églises chrétiennes. Il semble qu'il doive être rangé parmi les dignitaires sédentaires. Les deux seuls passages où le nom paraisse, traitent des prophètes qui s'établissent à demeure dans une communauté déterminée et des administrateurs qui, par la nature même de leurs fonctions, sont attachés à une seule Église.

III. S.iiNT Clément de Rome. — La lettre de saint Clément de Rome à l'Église de Corinthe marque une nouvelle étape et offre d'autant plus d'intérêt que c'est à cette même Église que saint Paul avait donné ses conseils relativement à l'usage des charismes. L'Église de Corinthe était une communauté un peu rétive que des discussions graves déchiraient. Vers la fin du 1" siècle, cette communauté était en grande fermentation. La piété, la science, la fidélité, les dons spirituels ne pouvaient venir à bout d'une certaine pétulance qui, dirigée par des esprits tortueux, annihilait ces grandes qualités. Des ambitions malsaines, des rivalités intraitables engendraient des luttes et des séditions. Les fidèles de tous rangs, et même des moindres, prenaient parti contre les chefs révérés et expérimentés. Les femmes et les enfants ne sont pas, comme bien on pense, les moins agités. Quelques individus s'imaginant posséder sur toutes choses des sens profonds, des secrets mystiques, analogues à la glossolalîe et au discernement des esprits se sont insurgés contre les anciens, les guides de l'Église de Corinthe et aspirent à les remplacer; ils ont destitué des fonctions èpîscopales des hommes qui s'en acquittaient depuis longtemps d'une façon parfaitement digne et à la satisfaction générale.

Tout cela est longuement et verbeusement e.xposé sans en être beaucoup plus clair. Quel est le mobile du conflit? S'agit-îl d'un dissentiment sur des questions de rites, ou sur des questions de personnes"? Renan pourrait bien avoir vu le fond de l'affaire quand il a écrit ; « La lutte de la hiérarchie établie et des révélations personnelles commençait.» En définitive, les charismes avaient fait leur temps, ils aboutissaient à Corinthe à « l'hérésie du mysticisme individuel, maintenant les droits de l'esprit contre l'autorité, prétendant s'élever au-dessus du commun des fidèles et du clergé ordinaire, au nom de ses rapports directs avec la divinité '. » C'était le conflit des charismes et de la hiérarchie régulière. A celle-ci d'expulser les fauteurs de désordre et de schisme. Quant à eux, qu'ils n'attendent donc pas qu'on les chasse, voici le conseil que leur adresse l'évêque de Rome : « Est-il parmi vous quelqu'un de généreux, de tendre, de charitable, qu'il dise : « Si je suis cause de la sédition, de la querelle, des schismes, je me retire, je m'en vais où vous voudrez, je fais ce qu'ordonne la majorité. Je ne demande qu'une chose, c'est que le troupeau de Jésus- Clirist soit en paix avec les anciens qui ont été établis. >

La spontanéité était désormais mal vue. Elle avait été utile, probablement indispensable dans les heures laborieuses et difficUes du début pour soulever les

duod. apost., c. xi, n. 3-6, édit. Funk, op. cit., t. i, p. 28-

s Id., c. IX, n. 7-12. — * E. Renan, Les éuangiles et la

seconde génération chrétienne, in-S", Paris, 1877, p. 318.

CHARISMES

forces, ciirégimenler les individus, ciitrainer les groupes, organiser vaille que vaille les Églises embryonnaires, en attendant l'heure prochaine où les formes ecclésiastiques viendraient tout naturellement se substituer à ces manifestations improvisées et qui pouvaient difficilement éviter, comme à Corinthe, de se disperser, de faire fausse route ou de tarir. La concentration des i)ouvoirs dans les mains de l'cpiscopat excluait cette fièvre devenue anarchique et imposait la centralisation organisatrice.

IV. Hermas. — Cependant tout n'était pas dit. Vers le milieu du ii<^ siècle, un li\Te parut à Rome même, qui eut un succès durable. Il avait pour auteur un frère de Plus, évêque de Rome, et cette parenté lui donnait vraisemblablement accès dans le monde ecclésiastique le plus considérable. Le titre du livre était emprunté à la hiérarchie des charismes : not|j.riv, t Pasteur »; le sujet était une suite de visions, le but un réveil ou même ime sorte de réforme dans l'Église dont on montre le relâchement. Pour Hermas, le visionnaire, très attaché aux vieilles institutions, il leur attribuerait volontiers le bien qui s'est fait dans le passé. Les anciens de l'Église ont un grand prestige à ses yeux, ils les tient tous pour égaux les uns aux autres et montre peu de goût pour les innovations qui tendaient à renverser cette égalité '. Il a surtout les dons spirituels en grande estime, notamment la prophétie, don individuel, libre, que l'autorité peut contrôler mais ne peut provoquer -. Il déplore l'exploitation de la crédulité populaire, et s'emploie à procurer la distinction entre les prophètes et les charlatans qui répondent et flattent les fidèles qui vont les consulter et sont assez simples pour les payer '. « Comment faire, demande Hermas, pour distinguer un vrai d'un faux prophète? » La réponse ne varie pas, c'est sa manière de vivre qui fera reconnaître celui que remi)lit l'Esprit de Dieu. Voici le signalement de l'imposteur :« Celui qui parait posséder l'Esprit s'exalte lui-même, veut avoir les premières places, et aussitôt il se montre impudent, eflronté, verbeux, adonné aux délices et à beaucoup d'autres plaisirs trompeurs; il réclame un salaire de ses prophéties, et si on le lui refuse, il ne prophétise pas '. »

V. Fin du ii^ siècle. — « Ces précautions révèlent la place encore importante que la prophétie, au cours même du ii* siècle, occupait parmi les manifestations pneumatiques. Bien d'autres textes prouveraient que, sans garder peut-être la même prépondérance que dans l'âge antérieur, elle était loin pourtant d'avoir disparu de l'Église. Ainsi, saint Justin en tirait argument pour prouver à Tryphon que les charismes dont les juifs jouissaient autrefois avaient été transférés aux chrétiens : Tcapà yàp r,[j.ïv y.at fjii"/pt vOv Tipoy^Ttxà yap[(7[AaTà iff'tv" IÇ ou xai a'JTol ouvttvat ocpsO.eTs, ort -à TiiVat Iv Tw yi'iti -jumv ovTa £Î; rip.ii uîTitiBr)'. Saint Irénée observait de son côté qu'au temps même où il écrivait, beaucoup de frères étaient favorisés de dons spirituels qui, tels qu'il les décrit, rappellent tout à

' Pasieiir, Vis., m, 9; Mand., x; Simil., vin, 7. — ■ Piisleur. Sini.. .\i, i:i; Vis., il, 4. — ' Pasleur, Mand., X, 2. — ' Pasteur, Mand., x, 12. — ' .Justin, Dial. cum Tryplu, c. LXxxii, P. G., t. vi, col, 670. — ' S. Irénée, Adv. hœres., I. V, c. vi, P. G., t. vin, col. 1137; cf. 1. II, c. xxxii, n. 4: 1. III, c. ii, n. 9; 1. IV, c. xxxiii, n. 15. Cf. Zeilschrijl jtir ktUlmlische Théologie, 1895, t. xix, p. 377-380. Le Phrygien .\lexan(Ire, médecin ù Lyon en 177, possédait des charismes : -.j/ i:to;j-,; 'À-ottoXixoj /«j.T;i<«-o;. — ' Grenfell cl Ilunt, Oxiirhynchiis Papiri, London, 1898, part. I, p. 8; A. Ilainack, Ueber ztvei von Grenfell und Htmt endeckte und jmhlicirle altchrisiliche Fragmente, dans Sitznngsherichte der konigl. preuss. Akad. der Wissenschaflcn ru Berlin, 1.S98, p. 510 sq., la citation est prise dans Hermas, P«.s/eur, Mand., xi, c. ix, n. 10, édit. Funk, t. I, p. 506. — "La citation d'Hermas fournit un

fait ceux qu'avaient vui éclore les communautés pauliniennes : y.aQô); xal ^loÀ/.wv à"/.o*jo[jL£v àôîXowv èv -r-zj £y.7.).-/;'7:'a 7rpo3r,Tr/.à -/xpiGiioi-ct éyô'tzto^j, y.ai :ravTo5a:Tat; / aXo'JVTUv ô:à Toû — vî-jaaTo; yXiliTjX'.^ xal tx xpû'];ta rtùv àvOpaj-irtov si; sâvspov àyovTwv èî;': tw aupLçépovT;, za: "cà Ivj'jT-Tipix Toj 6co-j î/.Sirivo-jaivwv «. Parmi les fragments de papyrus, un morceau malheureusement très mutilé renferme d'abord une citation d'Hermas où le Seigneur est censé décrire le véritable prophète qui, dans la « s.vnagogue » des hommes justes et pieux, se met à parler au peuple sous l'action de l'ange de l'esprit prophétique, comme le Seigneur le veut '. L'auteur inconnu du fragment remarque à ce propos que l'esprit prophétique est le corps, le collège de l'ordre des prophètes ; -0 (Twu.aTcvov T?,ç ^Tpoçr^TtKrj; xi^rw; ; voici le texte entier : to yàp Trpo^r.Tr/.ôv 7:v(c'ja)a to (rto[iaT£ïov

'1(t,(jo)Ci X(pi(rTo)j t'o [/.lyàv xr; ivOpMiiôxviTi ôi« Maoï'a; « Pour l'esprit de prophétie c'est le corps de l'ordre prophéticjue, lequel est le corps charnel du Christ qui a pris l'humanité de Marie ■-; autrement dit, c'est dans le oMaaTiiov des prophètes que l'esprit prophétique se manifeste avec une activité supérieure. M. Harnack trouve très frappantes ces expressions mystiques. Elles expriment, selon lui, cette idée que les prophètes forment un groupe particulier et occupent dans l'Église une place spéciale. 11 est dit un peu plus bas, dans le même fragment, que ce <7iii;j.aT£Ïov est le corps de chair de Jésus-Christ, qui s'est uni à l'humanité par l'intermédiaire de Marie. Les prophètes seraient donc la vraie sève de la chrétienté, les chrétiens par excellence. Une telle appréciation montre le prix qu'on attachait encore au charisme prophétique durant le ii« siècle — car, selon toute vraisemblance, c'est à cette époque qu'il convient de rapporter le texte en question'. Rappelons enfin, pour clore ce développement succinct, que la renommée attribuait vers cette époque à certains hommes éminents le don de prophétie. Tel était le cas de Polycarpe, tout à la fois diJascale, apôtre et prophète : o 6a'jij.aotuiTaToc [j.âpTU; IloX'jxapTxo;, èv rot; xaô'rjui; ypôvot; ôiôà<7xa).o;, iTzorsxo't.iv.oi xa'i TtpoîTiXtx'o; •;'£v6[j.£vo; '; de l'apologiste

Méliton, TÔV £V àycto TZ'lé-JiJ.X'C'. TTOtVTa 7lO/,CT£-J<Tâu£v&v";

d'.\mmias de Pliiladelphie", une prophétesse sur laquelle nous ne possédons d'ailleurs aucun renseignement précis; enfin Quadratus'- qu'il convient peut-être d'identifier avec l'apologiste du même nom". Au temps même où le montanisme prit naissance, les charismes de cette sorte étaient si nombreux, à en croire Eusébe, que ce fut cette fréquence même qui donna d'abord du crédit à la véï -po3r,T£ia".

Entre tous les charismes, le don prophétique était celui qui l'emportait évidemment dans la réputation et l'estime générale. De la phqiart des autres, il n'est pas fait mention. A dire vrai, cela n'était plus nécessaire, puisque plusieurs avaient été absorbés dans l'organisation régulière, comme l'hospitalier, le moniteur, le didascale. Aux apôtres s'étaient substitués

terminus a qiio. M. Harnack s'avoue tenté d'attribuer ce morceau A Méliton qui, au témoignage d'Euscbe, avait composé un traité -i^'-. --^i^r-.:-'/.; et dont certaines formules christologiques offrent quelque analogie avec celles qui ont été transcrites ci-dessus, cf. les fragments de Méliton dans Otto, Corpus apologetarinn, t. ix, p. 415. 514, etc.

— • Mcu-tyrium Polycarpi, xvi, 2, dans Opéra Patrum aposlol., édit. Funk, Tubinga?, 1901, t. i. p. 334; on remarquera ces trois charismes réunis dans un seul personnage revêtu par ailleurs de l'épiscopat. — '"Eusébe, Hist. eecles,, 1. V, c. XXIV, P. G., t. XX, col. 496. — " Eusébe. Hist. eecles,, I. V, c. XVII, P. G., t. XX, col. 473. — '= Eusébe, Hist, eecles,, I. III, c. xxxvii; I. V, c. xvii. P. G,, t. xx, col. 292, 473. — " P. de Labriolle, La polémique antimontaniste, dans la Reu, d'iiist, et de littér., relig. 190G, t. xi,p. 102-104.

— » Eusébe, Hist. eecles., l.V, c. m, P. G., t. xx.col. 437.

CHARISMES

les périodeiites, aux ministres et aux aumôniers, les diacres. Lentement, progressivement, l'Église régularisait et incorporait dans l'administration officielle ces forces dispersées, seul ou presque seul le propliétisme gardait un rang glorieux et une attitude indépendante, répugnant à se laisser hiérarchiser, impatient à reconquérii' son ancienne autorité, il courait à un conflit qui ne tarda pas à se produire.

VI. DÉCADENCE. — Les charismes, précieux stimulants pour entretenir la ferveur de petites congrégations, devenaient de plus en plus impraticables et perturbateurs à mesure que s'établissait l'organisation définitive. Celle-ci, en elfet, légiférait pour l'ensemble d'après une appréciation de la situation générale; or, qu'adviendrait-il si ses décisions étaient mises en échec, et par les inspirations individuelles dont l'interprétation était toujours privée et par conséquent contestable. A mesure que le concept catholique se développait et s'affermissait, le concept charismatique devait reculer. Ce qui était spontané demeurait respectable, mais cessait d'être propice dans les temps nouveaux. Sans doute, les extases, les prophéties, la glossolalie avaient pour eux les textes et l'histoire; on n'en pouvait disconvenir, mais il s'agissait bien d'histoire, cette chose morte, c'était de l'Église, cette chose vivante, qu'il était question. Sous peine de stérilité, il fallait savoir couper ces végétations trop abondantes qui dérobaient la sève sans profit appréciabls. Le christianisme, comme tout ce qui veut vi\Te, comprit la nécessité de se discipliner lui-même, de retrancher ses propres excès, d'émonder ces rejets gourmands. Ce bon sens et cette modération qui le caractérisent dès lors, lui font comprendre que l'heure est passée des enthousiasmes et des phénomènes. La libre prophétie, les charismes, la glossolalie, l'inspiration individuelle, c'est plus qu'il n'en faut pour ne jamais s'élever au-dessus d'une chapelle éphémère. L'Église, qui savait ses destinées, avait d'autres ambitions; elle vit le danger de ces dons spirituels, restes d'une puissante ébullition primitive, et décida de les réduire à la commune discipline. Les docteurs et les évêques sensés y étaient opposés, car ces merveilles avaient une contre-partie fâcheuse, elles prêtaient aux bruits malveillants, il s'y mêlait des bizarreries individuelles dont l'orthodoxie se défiait. Aussi, loin de les encourager, l'Église, en les subissant, laissa voir sa suspicion à l'endroit des ch.arismes et, au uv siècle, sans disparaître encore complètement ils devinrent de plus en plus rares. Ce ne furent plus que des faveurs exceptionnelles dont les présomptueux seuls se crurent honorés. L'extase fut condamnée. L'Église se fit dispensatrice authentique dans les sacrements des grâces nécessaires à l'homme et à la société religieuse. Les synodes se substituèrent aux individus qui se disaient favorisés de révélations directes. Les premiers synodes furent tenus en Asie-JIineure contre les prophètes phrygiens; transporté à l'Église, le principe de l'inspiration par l'Esprit devenait un principe d'ordre et d'autorité.

Ainsi s'opérait pacifiquement une transformation grave. Les dons i)ersistaient, leurs opérations changeaient. L'inspiration directe continuait. On en avait eu récemment des exemples parmi les martyrs de Lyon, saint Cyprien est entouré d'enfants prophètes, mais tout se passait maintenant avec l'aveu de l'épiscopat. Le don de guérison se concentrait dans l'huile sainte du sacreinent des malades et dans les reliques

' Eusébe, Histoire ecclés., 1. V, c. xvi, P. G., t. xx col. 464 sq. — = P. de LabrioUe, dans la Revue d'hisl.et de lill. relig., 1906, t. xi, p. 98. — ' Épiphane, Panarion, c. XLix, n. 2, dans Œhler, Corpus heereseologicum, t. ii, part. 2, p. 40. — < Origéne, dans les Catenœ in PauÙ episl. ad Corinlh., édit. Cramer, 1841, p. 279. Déborah

des tombes saintes. Le pouvoir de chasser les démons était remis aux mains des exorcistes. La règle se substituait à l'imprévu et on pouvait croire que ce mouvement n'allait plus s'arrêter.

VII. Le mont.\N'Isme. — Quelques-uns le déploraient et appelaient, comme Hermas.une réforme, un réveil. Dispersés, ils étaient impuissants, mais il arriva que cette idée de réveil et de retour aux merveilles de l'esprit apostolique agréa à beaucoup d'esprits groupés dans une province de l'empire, la Phrygie. Les Phrygiens avaient eu de tout temps une tendance marquée vers les manifestations religieuses, de préférence surnaturelles; cette fois, ils s'enflammèrent. Des esprits simples et de bonne foi, mais exaltés se crurent appelés à renouveler les prodiges de l'inspiration individuelle. Quelques bourgades dans des cantons perdus de la Phrygie brûlée, Tymium, Pépuze, furent le théâtre de cet enthousiasme tardif. Un certain Montan prit la direction du mouvement qui se répandit avec la rapidité d'une contagion.

Presque aussitôt cju'on vit la propagande, on constata la résistance dirigéeparles évêques. Conférences, synodes, réfutations écrites, rien ne fut négligé pour arrêter et faire reculer la renaissance du prophétisme. Le conflit s'était montré, presque dès les premières heures, comme devant être très vif. Les disciples de j\Iontan,deMaximilla et dePrlscilla — peutêtre à l'exemple de leurs chefs — attaquèrent l'Église chrétienne « sans aucun ménagement, comme si, ses cadres officiels étant désormais impuissants à enclore une vie véritablement religieuse, tout leur effort devait tendre à recréer à côté d'elle l'idéal qu'elle avait laissé échapper '. » L'épiscopat d'Asie-JIineure n'hésita pas un instant et accepta la lutte. <• Il est pourtant incontestable que les catholiques se trouvèrent dans une situation assez délicate pour prouver l'illégitimité des prétentions montanistes. La secte paraissait à peu près indifférente aux cjuestions proprement dogmatiques. Au point de vue moral, ses prescriptions étaient inattaquables. De plus, ses partisans, loin de se poser en révolutionnaires, cherchaient avec soin dans le passé chrétien tout ce qui pouvait justifier la vraisemblance d'une révélation supplémentaire du Paraclet à l'humanité. Ils alléguaient bon nombre de textes scripturaires par où ils pouvaient l'autoriser. Et surtout ils s'évertuaient à démontrer que, loin d'introduire aucun élément perturbateur dans la vie chrétienne, ils ne faisaient qu'ajouter un maillon de plus à la chaîne ininterrompue des charismes '. »

Les montanistes ne manquaient pas de faire valoir en leur faveur les faits que nous avons cités et qui témoignaient de la permanence du charisme prophétique; ils en citaient même d'autres qui ne nous sont pas parvenus et remontaient jusqu'à la Bible. C'est ainsi qu'ils alléguaient l'exemple de la sœur de Moïse, qui avait été prophétesse '. « S'il est vrai que Débora, Miriam, Hulda, Hanna, les filles de Philippe aient prophétisé, pourquoi, demandaient-ils, cela serait-il défendu à nos prophétesses '"? » De plus, ils tiraient parti de la place qu'occupent les prophètes à côté des docteurs et des apôtres dans l'énumération des charismes que fait saint Paul '. Les noms d'Agabus, d'Ammias, de Quadratus * constituaient pour eux autant d'arguments, et ils avaient soin d'établir un rapport de succession entre ces deux derniers d'une part, et Montan, Maximilla, Priscilla d'autre

et les niles de Philippe sont également nommées dans le nouveau texte relatif au montanisme récemment publié par Ficker,dans2ei(scftn7/ fUr Kirchengcschichle, 1905, p. 456, lign. 24. — ' S. Jérôme. Epist.. xli, 2, P. L., t. XXII, col. 475. — • Eusébe. Hisl. ecclés., ]. V, c. xvii, P. G., t. XX, col. 473.

CHARISMES — CHARITÉ

part '. Ces énumérations aboutissaient à une sommation notifiée aux catlioliques, de recevoir les cliarismes montanistes sous peine de répudier tout ou partie de l'héritage légué par les générations antérieures '.

On voit que c'était sur la propliélie que portait l'elîort de la discussion. Les évêques d'Asic-Mineure reprenaient pour leur compte l'argument empirique de la distinction à établir entre vrais et faux prophètes, et pour cela de juger le prophète à ses actes, à ses • fruits ». » Prouver que les fruits des prophètes montanistes étaient gâtés, diffamer leur vie, c'était par là même, et conformément à la méthode la mieux accréditée, les rendre suspects, l'Écriture en main. De là, la virulence des attaques personnelles dirigées contre les novateurs et leurs comparses, et dont les écrits découpés par Eusèbe peuvent donner quelque idée '. » Très habilement on s'avisa de mettre en opposition le mode prophétique adopté dans la secte avec celui que rapportaient les plus anciennes traditions ecclésiastiques. Ce mode avait une certaine apparence épileptiforme qui paraissait équivoque et contraire aux meilleurs précédents. Ainsi suspectée et en voie d'être disqualifiée, une conclusion s'imposait bien vite. Si les formes dont la prophétie montaniste s'enveloppait étaient condamnables, c'est que la prophétie ne procédait pas de l'esprit de Dieu. Sur ce point les évêques n'avaient pas de doute '; nous n'avons pas à les suivre sur ce point qui concerne l'histoire particulière du montanisme. La lutte dura un demi-siécle, elle ne fut pas un instant douteuse. Cette incartade phrygienne troubla, mais ne fit rien au delà. Montan, Priscilla et Maximilla moururent sans laisser de successeurs.L'Occident fut eflliuréjmais sans résultat durable.

Le montanisme disparut, les charismes avaient vécu. Nous verrons plus tard les destinées particulières du plus vivace d'entre eux, le prophétisme. ■Voir ce mot.

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' Ibid. Corssen, dans Zeitschrifi /tir d. neuleslam. M'issensch., 1901, t. il. p. 295, pense qu'il y a là une indication clironologique qui n'est point à négliger. — ' Épiphane, Panarion, c. XLViii, 1, dans Corp. Itccres., II, ii,

p. 14: "/.£;o-.tî; ÔTt Se? Sr,;t«;, ^r.ç-, y/: T« /«siVjittTtt ^'/tiOa;. On

peut déduire la même prétention de ce que dit l'anonyme anti-montaniste dans Eusèbe, Hisl. ecclés., 1. V, c. xvii : et il est probable que l'énumération de noms faite par le

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H. Leclercq.

CHARITÉ. — I. La bienfaisance païenne. II. Prédication de la charité par Jésus. III. Organisation de

montaniste Proclus dans son « dialogue . avec le prêtre romain Gaius v aboutissait également. Cf. Eusèbe. Hisl. ecclés.. 1. III, c." XXXI, P. G., t. xx, col. 280. — • P. de LabrioUe. op. ci(., p. 107-108. Voir surtout les extraits d'Apollonius dans Eusèbe, Jïisf. ecclés.. I. V. e. xviii, P. G., t. xx, col. 476 sq. — » Sur celte même question, de nos jours, et. P. de LabrioUe, dans la Hevue d'hisl. et de lill. relig.. iy06, p. 122 sq.

CHARITE

l;i charité par les apôtres. IV. Auiii«et au iv" siècle. V. Les antécédents de la charité. VI. L'infiltration de la charité. VII. Progrès de la misère au iv= siècle. VIII. Reconstitution delà famille. IX. Protection de l'enfance. X. Lutte contre l'esclavage. XI. L'assistance officielle. XII. Prédication de l'aumône au lyo et au v« siècle. XIII. Administration des fonds. XIV. Répartition des fonds : 1» Les captifs. 2" Les indigents. 3" Secours à domicile. XV. Établissements hospitaliers. XVI. Implantation définitive de la charité. XVII. Bibliographie.

I. L\ BIENFAISANCE PAÏENNE. — Le monde antique a connu des institutions officielles et des mouvements spontanés inspirés par le souci de porter remède aux dillicultés économiques d'une société organisée sur les bases les plus instables : la fortune et le droit du plus fort. De là des bouleversements fréquents et complets, des excès de misère avec l'exaspération des âmes et le péril social qui en sont le résultat. Pour en prévenir les conséquences, on recourt à des palliatifs dont nous n'arrivons qu'à grand'pcine à nous figurer le fonctionnement et la vertu : lois agraires et distributions frumentaires. Si ces moyens ne procurent pas la détente et une sorte d'apaisement, on recourt aux affranchissements de droits d'entrée, d'impôts, édit de maximum. La plèbe romaine une fois repue, on songe peu ou point aux provinces et ces largesses ruineuses procèdent toujours d'une pensée politique '; on ne saurait y découvrir une intention charitable. Il faut y voir seulement la rançon payée par le pouvoir pour n'être pas inquiété -.

Si de ces procédés empiriques nous passons aux institutions qui à plus juste titre, méritent la qualification de 'bienfaisantes ", nous voyons dans les relations de patron à clientèle, de mesquines libéralités servir au recrutement d'une troupe oisive et besogneuse qui fait cortège moyennant pitance au riche vaniteux et ladre qui en tire gloire au moindre prix possible'. Les quémandeurs ont leurs jours attitrés : festins annuels, repas funéraires, invitations périodiques à dîner, aubaines imprévues mais escomptées à l'occasion d'une naissance, d'une dignité, d'une fête ou simplement d'un accès de gloriole ou de bonne humeur. Et ces parasites sont bien loin d'apporter la dignité du légendaire cousin Pons, ils se jettent à la curée sans vergogne. « Voyez, écrit Sénèque, les maisons des grands et leurs portes où l'on se bat pour être le première leur lever. Il faut souffrir beaucoup d'indignités pour y entrer et plus encore, quand on y est admis*. >

Cependant, une sincère pensée de bienfaisance commence à se faire jour sous les .\ntonins. En province, on commence à signaler des libéralités faites au peuple d'après l'exemple de ce qui se pratique à Rome el auxquelles suffisent non plus les empereurs, mais quelques riches particuliers, le plus souvent magistrats municipaux désireux de se distinguer par une fondation philanthropique et d'y attacher leur nom ou leur souvenir. L'un, dans une année de disette, vendait le blé à 1 denier le boisseau, un autre livrait gratuitement les grains nécessaires à la consommation des habitants, un troisième donnait du pain et du vin, beaucoup, à leur sortie de charge ou en mémoire d'un

grand événement, faisaient remettre à chaque citoyen une somme d'argent. Des donateurs plus réfléchis constituaient des rentes pour élever un certain nombre d'enfants pauvres, .\insi Pline le Jeune céda au municipe de Côme, sa patrie, une terre valant 500 000 ses-terces'; il la prit ensuite lui-même à ferme au prix de 30000 sesterces (5 400 fr.) ce qui faisait une location au taux de 6 pour 100; cette somme dut être annuellement partagée entre les indigents qui avaient des enfants à nourrir. Il exliortait ses amis à sui\Te son exemple». Trajan accorda des faveurs semblables à plusieurs villes d'Italie. Faustine l'ancienne élevait à ses frais des jeunes filles '. Les tables alimentaires que l'on a découvertes conservent le souvenir de fondations de ce genre : celle de la ville de Véléia en Italie nous apprend que cette ville jouissait d'un capital de 1 044 000 sesterces* prêté par l'empereur sur hypothèque et affecté à cet emploi '. Une femme, Caelia Macrina, laissa par son testament de quoi nourrir à perpétuité cent enfants, garçons et filles, jusqu'à l'âge de seize et de treize ans "". Une inscription nous montre un pharmacien (aromatarius) laissant 300 pots de drogues et GO 000 sesterces pour fournir gratuitement des remèdes aux pauvres de sa cité natale ". Outre ces tentatives généreuses mais isolées on a cru rencontrer un exemple de bienfaisance arrivée à maturité dans les coUegia autorisés par les senatus-consultes et les constitutions impériales. Il faut se garder cependant de transformer ces corporations d'artisans en institutions de charité '^<i Jamais les collèges d'artisans ne réunissent de fonds pour assister un membre malheureux ou malade ". Si certains d'entre eux peuvent, en vertu de fondations, être chargés de distribuer des vivres ou de l'iu-gent à tous leurs sociétaires ou aux membres présents à telle ou telle cérémonie, là se borne leur efficacité. Le sentiment de mutualité ne semble pas exister dans ces corporations. « Sans doute, nous ne pouvons pas nous flatter de connaître toutes les formes que la bienfaisance avait revêtues dans les associations antiques, mais en admettant qu'il s'en rencontre qui avaient tout à fait devancé nos sociétés charitables, nous pouvons être sûrs qu'elles n'ont jamais formé qu'une très rare exception. Il en resterait plus de traces, si elles avaient été nombreuses. Sur le fronton des schohv, dans les lois des collèges, sur les tombes de leurs protecteurs, au bas des statues qu'on leur élève, quelque part, enfin, il serait question de malades secourus, de pauvres assistés; parmi tant de gens qui énumèrent le bien qu'ils leur ont fait et qui s'en glorifient, il s'en trouverait qui ne manqueraient pas de nous dire qu'ils ont laissé des fonds pour faire vivre des indigents, pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins. Puisque cette mention n'existe nulle part, on peut en conclure que les libéralités de ce genre n'étaient pas ordinaires dans les associations romaines".

Toute commisération n'aboutit pas à une institution fastueuse et durable. Il est des âmes que le spectacle de la misère peut émouvoir et l'aumône manuelle secourt indigents, misérables sordides, mendiants professionnels, toute la troupe en guenilles qui grouille, importune et harcelante, dans l'Italie des empereurs

' J. Marquardt, De rorgimisulion financière des Romains, trad. Vigie, in-8«, Paris, 1888, p. 151. — = Xaudet, Des secours publics chez les Romnins, dans les \Iém. de rinslilul de France, 1827, t. xiii. p. tll ; L. Lalleraand, Hisluire de Zn c/!ari(é,in-S'', Paris, 1902, 1. 1, p. 143. — 'Naudet, op. cil., p. 26. — ' Seneca, Episl., lxxxv. — ' Valeur intrinsèque :' 90 000 francs. — • Pline, Episl., 1. I, ep. viir. — ' Puellœ Fauslinianee. E. Spanheim, Disserlaliones de prœslanlia el usu numismatum aniiquorum, in-S°, Amstelodami, 1671, p. 623. — ■ Valeur intrinsèque : 200 000 Irancs. — • Naudet, Des secours publics, p. 77; E. Desjardins, De tabulis

alimentariis dispul. /ii5/or., in-4°, Parisiis, 1S54; Le même, AlimenUu-ii pueri el puellœ, dans le Dictionn. des antiq. gr. el rom. ;Boissier, Relig. rom., t. il, p. 187-190; J. Marquardt, op. cit., p. 179-187; L. Lallemand. op. cil., t. ii, p. 162-165. — ^"Giraud, Hisloire du droil frtuiçais, 1. 1, p. 464. — l' Orelli» Inscripl. lalin., n. 114. — " J.-P. Waltzing, Les corporalions romaines el la churilé, dans les Comples rendus des congr. scient, intern. des cathol., 1894. — • " J.-P. Waltzing, Éludes historiques sur les corporations professionnelles chez les Romains, in-8°, Bruxelles, 1895-1896, 1. 1, p. 32 sq. — ' G. Boissier, La religion romaine, t. ii. p. 299-300.

CHARITE

comme dans celle de nos jours. Mais si la bonté a sa part dans ces aumônes, le dégoût y a la sienne aussi. Sénèque parle de ces culs-de-jatte qu'on rencontre sur le pont de bois placé entre le Janicule et la Cité; ils tendent la main aux passants et ceux-ci cèdent à l'importunité, ils jettent avec dédain une piécette de monnaie aux malheureux dont ils redoutent le contact K

Ainsi à tout instant, lorsque nous croyions rencontrer la charité, nous n'avons fait que l'entrevoir et elle nous fuit aussitôt. « Cinquante ans avant l'avènement du christianisme, le sentiment de la charité avait, avec Cicéron, trouvé sa place dans le code de la sagesse, et son expression dans le langage de la philosophie. Enfin, au premier siècle de l'ère chrétienne, le principe de la fraternité univerfelle, dérivé de ce sentiment de charité, était accepté par la morale du paganisme. Le sage, dit Sénèque, essuiera les larmes de l'affligé, tendra la main au naufragé, ouvrira sa maison à l'exilé, sa bourse au nécessiteux, en homme qui partage son bien avec un homme. Il est vrai qu'il ajoutait aussitôt : Mais en secourant le malheureux, le sage se gardera de s'affliger sur son sort; son âme doit rester insensible aux maux qu'il soulage : la pitié est une faiblesse, une maladie. Et U\ était l'abîme. Cette émotion interdite au sage païen, c'était le baume que la charité chrétienne devait répandre sur les blessures de l'hunumité; ces larmes de compassion, dont lasource était fermée au stoïcien, c'était la rosée céleste dont le christianisme devait rafraichir les âmes souffrantes. Tandis que le sage ne se refuse point à partager tout ce qu'il possède, tout, excepté lui-même, le chrétien donne tout avec effusion et surtout luimême -. » Alors « l'homme opprimé et misérable aperçoit le visage du juste supplicié, qui loue la résignation, qui glorifie la souffrance, qui offre la pitié, et qui ouvre au pauvre, à l'esclave, à la femme, au condamné, le divin refuge de la bonté infinie et de l'éternel amour '. »

II. Prédication' de l.\ ch.^rité par Jésus. — A la différence de plusieurs autres de ses enseignements sur lesquels il s'est expliqué en quelques mots, Jésus est revenu fréquemment et longuement sur la doctrine de la charité. Aucun aspect n'a été par lui laissé dans l'ombre. Si la hiérarchie, la discipline, le dogme, les sacrements attendront l'heure m;yquée pour leur manifestation, la charité anticipera et se constituera dès la première heure en corps de doctrine. C'est elle qui vaudra au christianisme naissant son immédiat et triomphal succès. Parmi les multitudes qui s'y précipitent, combien entendent peu de chose à la comparaison de la vérité théologique avec l'erreur philosophique, tout au plus éprouvent-ils une vague sensation du juste et du vrai dans l'acquiescement qu'ils donnent ; mais ce qu'ils comprennent admirablement, c'est l'offre qui leur est faite de se satisfaire et de se réhabiliter par la profession d'un culte qui

possède des ressources infinies d'assistance et de pitié. Présenter en Jésus un réformateur social, un économiste militant, un sociologue, c'est s'abuser volontairement sur son caractère et sur son œuvre. Car ce réformateur se défend de vouloir toucher à l'ordre établi'; loin de prêcher l'égalité, la guerre sociale, le bien-être de tous, il proclame la félicité des pauvres, de ceux qui souffrent, de ceux qui ont faim ' auxquels il promet en fait de compensation « des trésors que les vers et la rouille ne mangent point, que les voleurs ne dérobent pas » et qui se trouvent dans le royaume des cieux '. Voici le grand mot prononcé et la clé du mystère. A son défaut, on ne comprend rien ù l'œuvre du Christ dont « le royaume n'est pas de ce monde » et qui ne considère les vertus pénibles dont il va recommander la pratique qu'en, fonction de ce royaume céleste '. Pour être jugé digne de ce royaume de Dieu, il faut avoir aimé Dieu « de tout son cœur, de toute son âme, de tout son esprit, » il faut s'être efforcé de l'imiter et pour cela avoir aimé les créatures qu'il aime. D'où un deuxième commandement : l'amour du prochain, « Fais cela et tu vivras ". »

Il ne s'agit donc point de programme politique, ni de revendication sociale, ni de réforme économique, mais de sentiment religieux. A l'image de celle de Dieu même qui « fait briller son soleil sur les bons comme sur les méchants » la charité du chrétien ignore toute différence de condition, dédaigne tout égoïsme et tout calcul, triomphe de toute passion et de tout intérêt. « Qui est mon prochain .' demande-t-on à Jésus. — C'est ce Samaritain que les traditions de ton peuple t'enseignent à maudire, aussi bien que ce Juif que ta loi te commande d'aimer '■'. » — « Vous savez qu'il a été dit aux anciens ; Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, priez pour ceux qui vous maltraitent et vous persécutent. Si vous n'aimez que ceux qui vous aiment, quel gré vous en saura- t-on, puisque les pécheurs aiment aussi ceux qui les aiment? Si vous ne faites accueil qu'à vos frères, que faites-vous d'extraordinaire'? Les païens mêmes n'en font-ils pas autant'? Pour vous, aimez vos ennemis, faites du bien, prêtez sans rien espérer, et vous serez les enfants du Très-Haut, qui fait du bien, même aux méchants et aux ingrats. Soyez donc miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux, parfaits comme votre Père céleste est parfait i". »

Jésus ne se borne pas à ces axiomes que leur généralité même permettrait d'esquiver dans tel ou tel cas particulier. Il aborde lui-même le côté pratique et législatif.

Les hommes s'aimeront les uns les autres " et ils le montreront en vivant en paix avec tous '', en faisant l'aumône ", en secret, loin de la louange des hommes, à proportion de leur bien "; un simple verre d'eau

» Sénèque, De viia beala, c. xxv ; De ctemenl., I. U.c. vi. — ' Oct. Gréard, De la morale de l'iularquc, in-8°, Paris, 1866. — ' H. Taine, M. Troplong et M. de Montalembert, dans Essais de critique et d'Ijistoire, in-12, Paris, 1858, p. 381. Des philosophes et des littérateurs pouvaient prononcer de belles paroles. On trouvera facilement des passages qui recommandent de répondre aux appels de la misère et de secourir les pauvres et les malheureux. Mais ces idées n'avaient pas pénétré dans les masses populaires; elles n'étaient pas devenues une règle de conduite comprise et admise de tous, et, surloul, elles n'étaient pas pratiquées. Sans doute, une disposition naturelle du cœur humain nous porte à la compassion. E. EgRcr, après avoir recherché les traces déco sentiment dans la littérature et dans les monuments de rantlipiité, conclut qu'il « a pu exister en (pieUiue sorte isolé, mais sans action générale sur lo monde. » Observations sur iliistoire du sentiment

moral cliez les ancienSy dans Mémoires de littérature ancienne^ in-S°, Paris, 1802, p. 351-363. Cf. G.-M. Tourret, La bienfaisance païenne et la charité clirétienne pendant les premiers siècîeSy dans les Questions controversées de l'histoire et de la science. Bruxelles, 1894, sér. IV, p. 04-121. — ' Matth., IV, 17; v, t>; xxii, 21 ; Joa., xviii, 36. « Rendez ii César ce qui appartient à César. » — ' Matth., v, 3 sq.; Luc, VI, 20 sq. — «Matth., vi, 19, 25. 33;Luc.,xvi, 22. — ' Matth., IV, 17; Marc, i, 14, 38; Luc, 1,76-79: x, 25. — ■Luc, x, 25-28; Marc, xii, 33; Matth., xxii, 37-38. — • Luc, x, 29-37. — " -Alatth., v, 43-48; Luc, vi, 27 sq. Et pour ce qui concerne le désintéressement : « Quand tu ieras un festin, invites-y les pauvres, les boiteux, les estropiés, les aveugles, et tu seras heureu.\ de ce qu'ils ne pourront te lo rendre. « Luc, xiv, 13, 14. — ■ " Joa., xv, 12-17. — '= Matth., V, 23-26. — " Luc, xiv, 13-14.— " Matth., VI, 1,4; Luc, XI, 41.

CHARITE

donné en esprit de charité a son prix et aura sa récompense '. Il faudra aussi savoir donner à celui qui demande et ne pas repousser celui qui veut emprun ter ^ accueillir les petits, les pauvres, les malheureux, donner la nourriture, le vêtement, l'abri, la consolation et le soutien d'une bonne parole ', humbles services rendus à Dieu en la personne de ses membres souffrants, essais vers une charité plus héroïque qui consiste en rien moins qu'à donner sa vie pour ses amis, il C'est ainsi, ajoute Jésus, que je vous commande de vous aimer les uns les autres *.

III. Org.\nis.\tion de l.\ oh.\rité p.\r les Apôtres. — Les pauvres ne manquaient pas en Judée, ni les rivaux d'influence, ainsi on trouverait aisément l'occasion d'exercer la compassion et de mettre en oubli les dissentiments. Sans chercher très loin et probablement sans autre inspiration que la pensée de parer aux nécessités, la première communauté chrétienne s'organisa sous la forme d'une association de secours mutuels. Le nombre considérable de ceux qui s'agrégèrent dés l'origiie permit, malgré les tâtonnements inévitables d'un début, d'organiser une société dont le type paraît pouvoir être assez justement rapproché de celui que nous nommerions une société d'assurance recevant le placement à fonds perdus. De modestes propriétés rurales furent vendues et fournirent le premier numéraire indispensable: une caisse pouvait seule procurer les espèces métalliques nécessaires à la vie courante de chacun et dispensait de recourir aux prêts, aux emprunts et à toutes opérations plus ou moins onéreuses et entraînant d'inévitables retards. Tous les agrégés faisaient- ils un versement complet de leur fortune, ou bien étaient-ils astreints à une simple cotisation? Nous ne pouvons le dire '; mais s'il existait des degrés, il semble clair que ceux-là seuls qui avaient consenti à un abandon total de leurs biens devaient avoir droit un dividende lequel était calculé non en proportion de la mise mais en proportion des besoins de chacun.

Cet essai devait entraîner bien des embarras administratifs; et, tout d'abord, tandis qu'on s'appliquait à servir les pauvres et à se rapprocher d'eux, on oubliait de parer à l'autre inconvénient signalé par Jésus : les rivalités. Deux fractions se forment dans la communauté et un malentendu est inévitable entre juifs « hébreux » et juifs i hellénistes ». Ces derniers se plaignent très haut du déni de justice dont les leurs ont à se plaindre dans les distributions journalières. Ce premier incident est très instructif. L'Église naissante encore enfermée dans Jérusalem organise spontanément la charité; avec une certaine maladresse provenant de l'inexpérience sans doute, mais le prin-

' Marc, IX, 40. — = Matth.,42. — 'Matth., xxv. — « Joa., XV, 12-19. — -.■\ct.,v, 4, indique que le versement complet était facultatif, saut, évidemment, à n'avoir qu'une part moindre ou même nulle dans les distributions. Cf. E. Chastel, Élude )iistor. sur l'influence de la charité durant les premiers siècles chrétiens, iu-S", Paris, 1S53, p. 46-52; F. de Champagny, La charité chrétienne dans les premiers siècles de V Église, in-12, Paris, 1856, p. 66-67; G. Ratzinger, Geschichte der kirchlichenArmenpflege, in-S", Freiburg im Br., 1SS4. p. 26-30; E. de Pressensé, Histoire des trois premiers siècles de l'Église chrétienne, in-S", Paris, 1858, t. i, p. 381 ; C. Schmidt, Essai historique sur la société civile dans le monde romain, in-S". Strasbourg, 1853, p. 182-186. On peut encore aujourd'hui tirer parti de quelques remarques très minutieuses de Mosheim, De vera natura commun, bonorum in ecclesia hierosol., dans Dissertât, ad histor. ecclesiast. pertin., in-8'>, Altonie, 1767, t. ii, p. 22 sq. Saint Pierre reproche à Ananie et à Saphire non d'avoir donné une partie seulement de leurs fonds qu'ils « étaient les maîtres de conserver ", mais d'avoir menti. Chacun n'était donc pas tenu en s'agrégeant de verser sa fortune. Il est même possible que beaucoup s'en soient dispensés; nous n'avons aucun indice critique en ce sens ou en sens oppose. Ce qui

I cipe est déjà entré dans la voie de l'application pratique. Entre celle-ci et divers essais d'organisation communiste qui se sont produits de nos jours, l'identité semble frappante; tout au plus peut-on admettre une analogie. La différence essentielle vient de ce que la tentative de communisme chrétien avait une base religieuse, tandis que le socialisme moderne n'en a pas. L'épisode est intéressant d'autant plus qu'il ne pouvait être qu'un épisode. Le conseil évangélique : «Vendez ce que vous possédez et donnez-le au pauvre, » dont un groupe généreux faisait sa règle économique, ne pouvait être applicable qu'à une catégorie s'engageant de plein gré à s'y conformer. 11 ne pouvait être la règle d'une société un peu nombreuse, car il impliquait la renonciation aux fruits de la culture et du négoce, par conséquent, à ces deux ressources à défaut desquelles une société déjà étendue ne saurait vivre. Il ne pouvait être pratiqué longtemps, n'étant pas accompagné du célibat, et les familles en se reproduisant eussent été amenées à revendiquer leur part du patrimoine commun aliéné par tel ou tel représentant d'une génération précédente.

La crise entre juifs » hébreux » et juifs » hellénistes » eut pour résultat la création d'un comité chargé spécialement de la répartition des secours matériels. Les administrateurs furent si précieux que toutes les Églises organisées plus tard eurent des diacres à l'imitation de celle de Jérusalem. « La fécondité d'une telle institution fut merveilleuse. C'était le soin du pauvre élevé à l'égal d'un service religieux. C'était la proclamation de cette vérité que les questions sociales sont les premières dont on doive se préoccuper. C'était la fondation de l'économie politique en tant que chose religieuse '. » Les diacres furent, en un certain sens, les plus persuasifs parmi les prédicateurs du christianisme. Comme organisateurs, comme économes, comme administrateurs, leur rôle fut parfois égal à celui des évêques. Ces hommes pratiques, en contact quotidien avec les pauvres, les malades, les artisans, les femmes, toute la population vivante d'une communauté, savaient tout de celle-ci, étant le confluent auquel confidences, sollicitations, plans et projets venaient aboutir. De très bonne heure, des femmes furent admises à partager cet emploi. Tabitha, à Joppé, confectionnait des vêtements pour en faire présent aux veuves ses concitoyennes '.

D'instinct les fondateurs du christianisme jetèrent avec une science profonde, parce qu'elle venait du coeur, les bases de la grande chose chrétienne par excellence, plus puissante que toute propagande, plus persuasive que toute prédication, plus vivace qtie toute institution : la charité.

est certain, c'est qu'une certaine Marie, qu'on doit tenir pour fervente puisqu'elle recevait chez elle la communauté de son quartier et que l'apôtre Pierre s'y rendit au sortir de captivité, cette ^larie était propriétaire de sa maison, Act., XII, 12. De plus, les veuves sont seules frustrées dans les distributions qui provoquèrent la nomination des diacres; or, si la communauté des biens eût été une règle absolue, l'inégalité des distributions eiit porté sur les familles hellénistes et non sur les veuves seulement. Le texte de saint Luc : -i tout était commun entre eux, » reste sans doute applicable à une élite; Mosheim, op. cit., p. 48- 51, montre que ces paroles n'ont commencé à être interprétées autrement qu'au IV siècle, lorsque les propagateurs de la vie monastique s'en sont emparés pour leur faire subir une petite opération destinée, en les vieillissant, à présenter aux moines leurs premiers modèles parmi les fidèles contemporains des apôtres. — ' E. Renan, Les apôtres, 1866, p. 120. — 'Act.. ix, 36-42. -^ Cette dame avait formé une réunion de veuves pieuses qui passaient avec elle leurs journées à tisser des habits pour les indigents. Comme le schisme duehristianismeavecle judaïsme n'était pas encore consommé, il est probable que les juifs bénéficiaient de ces actes de charité. > Renan, op. ci/., p. 200-

CHARITE

11 est probable qu'on ne larda i)as à s'apercevoir que l'essai tentt- à Jérusalem devail être abandonné. Nous ignorons ce qu'il a duré, mais on tint l'expérience comme suffisante et on n'y revint plus. Désormais c'est par le travail et par l'aumône qu'on tendra à ce but entrevu de la régénération par la charité. Un vaste ministère de bienfaisance va s'organiser, une mutualité d'un genre inconnu jusque-l.'i où les deux sexes apporteront leurs aptitudes diverses et concerteront leurs efforts en vue du soulagement des misères humaines. Ce fut une trouvaille de psychologue consommé que celle qui fit à la femme une place officielle dans l'organisation hiérarchique du christianisme. A la situation inférieure qu'elle occupait dans les sociétés juive et païenne, on opposa un rang considéré, une initiative autorisée, une responsabilité étendue. La place qu'on lui concédait ailleurs n'était consentie qu'en vue de ce qu'on attendait d'elle pour la volupté et pour la reproduclion; dans la religion nouvelle l'homniage était si désintéressé qu'il s'adressait de préférence à la vierge et à la veuve. Touchées, conquises par une telle délicatesse, les femmes se donnèrent sans compter. Celles qui étaientriches ouvraient leurs maisons à des réunions où les » sœurs » prirent bien vite l'habitude de se grouper et de s'associer. Ces agglomérations furent constituées en une espèce d'ordre ou de corps presbytéral féminin qui joua un rôle capital dans l'organisation de l'aumône. Entreprenante, intrépide, infatigable, plus capable de dévouement modeste et d'anonymat dans l'héroïsme, la femme avait accès partout, la veuve pouvait tout voir, tout entendre, la vierge savait tout ignorer et tout obtenir. Les sœurs de charité furent en réalité une des premières créations du christianisme, la révélation de sa vertu et l'expression la plus parfaite de son esprit. Du jour où un caractère religieux et une discipline régulière vinrent consacrer ces associations féminines, une force nouvelle, inconnue, irrésistible. fut mise entre les mains du christianisme. Voici comment il l'organisa.

A ces premiers moments de l'Église naissante le ministère pastoral, cette intime familiarité des âmes, en dehors des liens du sang, était déjà fondé. Ceci a toujom's été le don spécial de Jésus, et comme un héritage de lui. Jésus avait souvent répété qu'il était pour chacun plus que son père, plus que sa mère, qu'il fallait pour le suivre quitter les êtres les plus chers. Au-dessus de la famille, le christianisme mettait quelque chose; il créait la fraternité, le mariage spirituels. Le mariage antique, livrant l'épouse à l'époux sans restriction, sans contre-poids, était un véritable esclavage. La liberté morale de la femme a commencé le jour où l'Église lui a donné un confident, un guide en Jésus, qui la dirige et la console, qui toujours l'écoute, et parfois l'engage à résister. La femme a besoin d'être gouvernée, n'est heureuse que gouvernée; mais il faut qu'elle aime celui qui la gouverne. Voilù ce que ni les sociétés anciennes, ni le judaïsme, ni l'islamisme, n'ont pu faire. La femme n'a jamais eu jusqu'ici une conscience religieuse, une individualité morale, une opinion propre que dans le christianisme. La vie de l'âme étant toutcequicomptc, il est juste et raisonnable que le pasteur qui sait faire vibrer les cordes divines, le conseiller secret qui tient la clef des consciences, soit plus que le père, plus que l'époux '. »

Ainsi gouvernées et préservées des écarts possibles, les associations féminines donnèrent rapidement les meilleurs résultats et appliquèrent la charité non â titre d'initiative privée, m.ais à titre d'institu-

' E. Renan, op. cil., p. 125-126. — = I Petr., i, 22; m, 8 sq. ; IV, 8-10. — » Jac, 1,27; il, 8 sq.; v, 1 sq. — M Joa., n, 9;

tion sociale. Ce fut, dès la première heure, le caractère du christianisme d'être une doctrine sociale sans mélange de doctrine politique. Le christianisme primitif peut se définir une grande association de pauvres, un effort héroïque contre l'égoïsme, fondé sur cette idée que chacun n'a droit qu'à son nécessaire, que le superflu appartient à ceux qui n'ont pas.

L'enseignement des apôtres complète l'idée que nous donne l'organisation des groupes voués à la charité. Saint Pierre recommande aux fidèles dispersés dans l'Asie-Mineure « de s'aimer fortement d'un cœur pur et sans hypocrisie, d'être miséricordieux, affables, compatissants. Ayez, dit-il, une grande charité les uns pour les autres, exercez entre vous l'hospitalité sans murmure, rendez-vous service réciproquement ". Saint Jacques réprimande ceux qui « contents d'avoir la foi, se soucient peu de la montrer dans leurs œuvres et se bornent ù dire à leui-s frères besogneux ; allez en paix, sans leur donner le nécessaire ^. » Saint Jean inculque doucement la charité : « Mes bien-aimés, aimez-vous les uns les autres ! Celui qui aime ses frères prouve ainsi qu'il est dans la lumière et qu'il est passé de la mort à la vie. Celui qui hait ses frères est encore dans les ténèbres et dans la mort, car comment aimerait-il Dieu qu'il ne voit point, celui qui hait son frère qu'il voit, et qui, possédant les biens de ce monde et voyant son frère dans l'indigence, lui ferme ses entrailles? Si nous aimons Dieu et croyons en Jésus-Christ, nous devons nous aimer les uns les autres, nous devons être prêts à donner notre vie pour nos frères comme Jésus a donné sa vie pour nous *. »

Tout cela est assurément beau, attrayant et pur. mais ce ne sont encore que des bégaiements. Celui qui écrit la charte enflammée de la charité, c'est saint Paul en une page inoubliable, « la seule, a-t-on pu dire, de toute la littérature chrétienne qui puisse être comparée aux discours de Jésus :

«Quand je parlerais les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain sonnant, une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie, quand je connaîtrais tous les mystères, quand je posséderais toute science, quand j'aurais une foi suffisante pour transporter les montagnes si je n'ai pas la charité, je ne suis rien. Je transformerais tous mes biens en pain pour les pauvres, je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai la charité, cela ne me sert de rien. La charité est patiente, elle est bienveillante; la cliarité ne connaît ni la jalousie, ni la jactance, ni l'enflure: elle n'est pas inconvenante: elle n'est pas égoïste; elle ne s'emporte pas; elle ne pense pas à mal; elle ne sympathise pas avec l'injustice; elle sympathise au contraire avec la vérité. La charité souffre tout, croit tout, espère tout, supporte tout. La charité est sans déclùi, tandis que la prophétie pourra disparaître, le don des langues cesser, le don de science devenir sans objet. La science et la prophétie sont des dons partiels; or, quand le parfait viendra, le p;u'liel disparaîtra. Lorsque j'étais enfant, je parlais comme un enfant, je sentais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant ; mais, depuis que je suis devenu homme, j'ai laissé là les façons de l'enfant. Maintenant, nous voyons à traveis un miroir et en images; alors, nous verrons face à face. Maintenant, je connais d'une manière partielle; alors, je connaîtrai (Dieu) comme je suis connu [de lui). En somme, il y a trois grandes choses : foi, espérance, charité; mais la plus grande des trois est la charité '. ■

Un instant avant de donner bride à son génie et d'écrire cette hymne, Paul avait tracé la théorie des manifestations de l'Esprit parmi les fidèles, et il attri-

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