‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 142 sur 303 · III. 10 sq., 23; iv, 7 sq., 16, 20; II Jon · texte numérisé non relu

III. 10 sq., 23; iv, 7 sq., 16, 20; II Jon

' I Cor.,

CHARITÉ

buait deux degrés hiérarchiques aux œuvres de charité et aux soins aduiinistralifs, énumérant ces fonctions en dernier lieu et comme d'humbles choses. Mais il pressentait que ces missions de charité étaient destinées à demeurer toujours, a Prenez garde, ajoutet-il. nos membres les moins nobles sont justement les plus honorés. » Prophètes, glossolales, docteurs passeront; diacres, économes, administrateurs du bien de l'Église, vierges et veuves, filles de la charité demeureront à jamais. Pour l'heure ils travaillent d'accord, joyeusement, fraternellement, simplement. Charité .sans hVDocrisie, fraternité, politesse et prévenances, activité, ferveur, joie, espérance, patience, amabilité, concorde, humilité, pardon des injures, amour du prochain, empressement à subvenir aux nécessités d'autrui, à se prêter à ses puériles exigences; bénir ceux qui vous persécutent, se réjouir de la joie du prochain, compatir à sa peine, vaincre le mal à force de bien, l'cmousser et le rendre inoflensif. telle est la morale en pratique comme en théorie. Avec un tact exquis, celte bienveillance réserve une fleur de charité dans la charité même pour les coreligionnaires. Ce n'est qu'une nuance, mais de celles que les âmes délicates savent mettre d'une part et sentir d'autre part '.

Et qu'on ne s'imagine pas que cette culture intense s'obtient aux dépens du bon sens pratique. Des rêves de l'Église naissante de Jérusalem il n'est question nulle part dans les Églises fondées par saint Paul et régentées par lui. Il ne s'agit plus de bourse commune, mais de travail rémunérateur. Paul, qui sait le prix d'une journée, gourmande les oisifs et les paresseux, il autorise l'aumône mais à condition qu'on ne la galvaudera pas : « Que celui qui ne travaille pas ne mange pas, » va-t-il répétant autour de lui. Voici donc la forme définitive de la charité. Une association d'hommes laborieux, joyeux ou résignés, mais généreux, riches de courage et d'entrain, sachant donner sans calcul comme sans regret et sans gloriole l'argent qu'ils ont gagné. Désormais une des principales veitus est de bien conduire ses affaires « afin que votre vie soit honorable aux yeux des gens du dehors et que vous ne manquiez de rien '. »

Il est clair que nous sommes en présence d'un concept nouveau de la charité, très différent de celui inauguré à Jérusalem. L'essai de vie et de bourse communes durait-il encore dans cette Église'? On est tenté de le croire en voyant son impuissance d'expansion, son attitude besogneuse. Les « saints » de Jérusalem s'habituèrent à vivre d'aumônes; appau%Tis par leur propre renoncement, ruinés p.ar une persécution locale ', gouvernés par l'apôtre Jacques qui ne semble pas avoir été homme d'initiative. les .i saints » s'accommodèrent sans trop de peine de cette subvention déguisée sous prétexte d'hommage rendu à la plus antique de toutes les Églises, alors que la priorité était une aftaire de quelques années tout au plus. Saint Paul, qui ne se fût guère accommodé dans ses fondations d'un tel régime de dépendance, se montrait Sort disposé à organiser les collectes. Il implantait l'institution en vue d'inculquer la charité, probablement aussi avec la pensée de rendre l'Église quémandeuse plus bienveillante aux innovations qui lui procuraient des ressources. En Macédoine, en Achaïe, en Galatie, à Corinthe ', l'apôtre Paul écrit aux fidèles de mettre chacun de côté, tous les dimanches, la somme qu'il voudrait, afin que lui-même puisse recueillir le tout à son arrivée. Ce tronc, cette collecte du dimanche ou du mois, cette sorte d'ébauche du

■ I Thess., IV, 11; II Tliessal., m, 10-13. — =1 Thess., IV, 11-12. — ' Peut-être un peu aussi par une gestion imprudente du fonds commun. — * Rom., xv. 25-27; I Cor., XVI, 1,4; II Cor., viu, 15; ix. — = Gai., il, 10; II Cor., ix.

<i Denier de .Saint- Pierre », ce trésor composé de contributions volontaires subsista dans l'Église agrandie comme un vestige des premiers jours. Il faut toutefois remarquer l'ingénieuse adresse de Paul dans ce rôle si étranger à son caractère de " frère quêteur ». 11 est clair qu'il surmonte sa répugnance intime pour la • faire tourner au profit de la cause qu'il prêche. Si la collecte est abondante, les «saints» de Jérusalem seront délivrés d'une épreuve cruelle, mais encore ils seront secourus par les païens convertis pour lesquels ils ont témoigné tant d'éloignement jusqu'à cette heure; ils se réconcilieront avec ce principe de la vocation des gentils qu'ils tenaient encore pour un abus, presque un scandale. A la sympathie généreuse dont ils se verront l'objet peut-être reconnaitront-ils le caractère d'une foi vivante et digne du salut *. Paul se met à l'œuvre, invite à. faire part des biens temporels à ceux de qui on a reçu des biens spirituels beaucoup plus précieux, mesure de charité et de prudence aussi, s'il fallait quelque jour demander la réciprocité '. Comme tous ceux qui ont connu l'inclémence de la vie, il sait que tel don qui paraît facile à condition de lefaire par petites mises, ferait reculer si on le sollicitait tout à la fois. Peu importe comment on s'y prenne pourvu qu'on réunisse la somme avant son arrivée '. -Mais il lui vient un scrupule: mieux vaut, pour laisser à chacun liberté entière et mettre son ministère à l'abri du soupçon, que la communauté désigne ellemême le mandatah-e qui portera l'aumône recueillie à Jérusalem *.

Et le succès de cette collecte dépassa de beaucoup les plus ambitieuses espérances. Grecs, Galates, Macédoniens, .malgréleurs nombreuses épreuves, donnèrent de bon cœur, selon leurs moyens et même au delà et parurent riches par leur générosité '. » La démonstration était faite, l'activité laborieuse et persévérante doit être la loi des fidèles, non seulement pour avoir de quoi vivre, mais par respect pour leur dignité de chrétiens, afin de n'avoir jamais à demander et de pouvoir donner toujours. Jésus avait dit aux siens : 0 II y aura toujours des pauvres parmi vous", »on n'avait donc pas à redouter qu'un travail trop bien organisé, une répartition trop parfaite des secours vînt à rendre l'aumône impraticable: mais il était sage de se mettre en mesure de parer à un biusque désastre, de remédier aux conséquences des bouleversements que la vie apporte avec elle et d'instituer le mécanisme de la charité comme une dispensation de ces biens dont Dieu nous a constitués administrateurs plutôt que possesseurs, car, définitivement, " la terre avec tout ce qu'elle renferme appartient au Seigneur ". »

L'aumône était libre, et c'est en cela surtout qu'elle se distinguait de l'oblation chez les Juifs, dont le tarif était rigoureusement fixé. « Ce n'est pas un commandement que je vous fais, écrit saint Paul aux fidèles de Corintlie, c'est une exhortation, c'est un conseil que je vous donne. Achevez ce que l'.an dernier vous aviez projeté d'accomplir, afin qu'à votre bonne volonté réponde l'accomplissement suivant vos moyens, car, pourvu qu'on donne de bon cœur on est agréable à Dieu qui ne demande pas au delà de nos ressources. » A Philémon, Paul rappelle qu'il préfère demander ce qu'il pourrait exiger. Et les diptyques de la charité à l'époque apostolique nous conservent le souvenir du nom et des bienfaits d'un Caius, d'un Philémon, d'un Stephanas, d'un Epaphrodite, d'un Onénphore et de plusieurs autres.

12-14. — « Rom., XV, 26; II Cor., viii. — " I Cor., xiv, 1-2. — » I Cor., -xvi, 3-4. — 'Il Cor., viii. 1-5; ix,2: Rom., XV, 26. — "Il Thess., m, 12; I Thess., iv. 9-12; .\ct., xx, 35. — "I Cor., X, 26; cf. Levit., xxv, 23; Ps. xxiv, 1.

CHARITE

comme cette Tabitha de Joppé, cette Marie de Rome, cette Phœbc de Cenchrée, puis encore Aquilas et Priscil!?..

Malfîré l'aumône, malgré les inventions de la charité, la misère demeurait profonde dans les communautés. A Jérusalem, on avait reconnu sans doute de très bonne heure l'inconvénient des distributions en numéraire et, à l'exemple de ce qui se faisait à Rome, aux (rais de l'empereur, on avait organisé un service de distributions en nature. Probablement on consommait sur place, car nous savons que des aumôniers improvisés auxquels furent adjoints les diacres, servaient aux tables et distribuaient les restes du repas soit aux convives pauvres, soit aux infirmes que l'âge ou la maladie avait empêchés d'assister à la réunion. On évitait de cette façon les inconvénients attachés à toute distribution et le trafic que beaucoup font de leur part en sortant. Saint Paul lui-même avait reconnu les avantages de cette institution et l'avait laissée s'établir dans les Églises fondées par lui, sauf à en surveiller le fonctionnement. L'ostentation du riche, l'avidité du pauvre, la licence de tous énerva avec le temps cette heureuse institution et la fit abandonner, mais plusieurs siècles seulement après l'époque dont nous parlons.

On le voit, ime inspiration unique produit des œuvres et des institutions multiformes. Un personnel hiérarchique assume l'administration, ce qu'on appelait le ininisti-re (fuotidien de la charité, tandis qu'une hiérarchie supérieure accomplit le ministère hebdomadaire de la prière et du sacrifice. Diacres et veuves entièrement absorbés par leurs attributions sont entretenus ou rémunérés par les Églises, au moj-en des offrandes, des collectes, des repas. Ils servent l'autel et vivent de l'autel.

A eux d'implanter avec la charité qui donne la reconnaissance qui reçoit. Loin d'aigrir et de froisser les malheureux, on leur prêchait le contentement d'esprit, la résignation. Conduite sans d'infinis ménagements, l'organisation de la charité pouvait faire naître des avidités coupables et provoquer des efforts séditieux. Nul doute que parmi ceux auxcjuels on annonçait la liberté et l'égalité des enfants de Dieu, plus d'un esclave, plus d'un indigent n'ait rêvé le bouleversement qui amènerait une meilleure répartition des biens d'ici-bas — meilleure parce qu'il y aurait sa part. Le personnel charitable, interprète de l'enseignement des chefs de la communauté, travaillait à éclairer et ix dissiper ces dangereuses espérances. Ce n'était pas l'égalité, mais la charité qu'on apportait au monde. Il ne s'agissait pas d'abolir des droits mais d'en faire bon usage. Ni l'organisation de la société, ni l'état des personnes n'étaient en péril, n'étant pas même en question.

Enfin, la charité ne sera pas réservée à ceux et à celles qui font le bien au nom de la communauté. Chacun aura à la pratiquer et les occasions s'en présentent sans cesse, par la seule diversité des rencontres de la vie. Dès avant sa naissance, l'enfant a acquis son droit à la vie et l'avortement est désormais tenu pour criminel et liomicide; puis vient l'éducation et, ici encore, le père doit songer qu'il n'est pas plus maître d'abattre le courage et d'avilir l'intelligence que de détruire le corps. La jeune fille n'est pas un objet de transactions pour le chef de famille qui doit lui procurer un établissement. L'épouse a ses droits conjugaux, elle n'est ni un simple ol)jet de plaisir ni la fantaisie d'un moment : « ;\Iaris, aimez vos femmes comme le Christ

■ Ephes.,v, 25-33; Col., m, 1!). — = Gai., m, 28; Col., iir, 11; I Cor., XII, 13. — ' E.Chastc], Études historiques sur l'influence de li charité, in-8«, Paris, 1853, p. 282. — 'Clément d'Alexandrie, Stromata, 1. III, c. v, P. G,.

DICT. d'aRCII. CHRÉT.

a aimé son Église, aimez vos femmes comme votre propre corps, ne leur soyez point amers. Rendez hommage à la femme à cause de sa faiblesse même '. » Le serviteur, l'esclave, l'étranger seront traités avec une semblable déférence, tous ayant un Maître commun. Cette déférence, c'est déjà une révolution, mais pacifique. A l'esclave chose, on substitue la notion de l'esclave homme auquel il est recommandé de rendre son dû, l'esclave et le maître ayant un supérieur unique qui ne fait pas acception de personnes. Mais l'esclavage ne repose pas sur une simple distinction hiérarchique; il constitue autre chose qu'une infériorité sociale, c'est plus qu'une différence d'ordre, c'est une différence de nature. Les ménagements qu'on a pour l'esclave ne seront pas ceux qu'on témoigne àlabêtede somme, car voici qu'on lui reconnaît une nature nouvelle et tous les droits qui en résultent, et des devoirs dont il faudra le laisser s'acquitter. Or, ces droits et ces devoirs : religion, moralité, travail, sont ceux d'un maître et entre les deux hommes que sépare seulement l'état personnel de chacun, il existe une règle de modération réciproque qui est la charité. « Dans le Christ désormais, il n'y a ni juil, ni gentil, ni circoncis, ni incirconcis, ni Grec, ni barbare, ni esclave, ni libre, ni homme, ni femme, mais tous seront un ". » Les vocations di lièrent, les

I états diffèrent, les destinations diffèrent, mais l'essence est la même.

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