TOTAL
Introits
Graduels
Alléluias
Traits ■
Oflertoires
Communions. . . .
Kll
lli7
De ces 631 chants de la messe, G06 sont des textes bibliques, parmi lesquels 439 sont tirés du psautier. Cette prépondérance, on pourrait pres(|ue dire cet exclusivisme biblique, s'accentue si on défalque de ces totaux les messes introduites postérieurement à saint Grégoire le Grand, par exemple : la Trinité et la Dédicace. Cette dernière est la seule dont le (iraduel ne soit pas biblique; ainsi, nous arrivons à cet intéressant résultat que, dans le livre de chant, toi qu'il est sorti des mains de saint Grégoire, tous les chants anciens du soliste sans excejjtion, graduel el traits, ont des textes bibliques. Jusqu'à saint Grégoire, on ne devait mettre que la Bible entre les mains du soliste liturgique. Ce fait nous démontre une loi imi)orlante dans la composition de ce livre, qui est que le choix des textes, pour le soliste de la messe, se faisait d'après un plan suivi et une tradition reçue. Dans l'antiplionaire centon grégorien, les chants du sol iste forment ainsi un groupe à part et exclusif, celui des graduels et des traits.
Les autres chants de la messe diffèrent essenliellemeut de cette série plus ancienne; le choix en a été fait sous un tout autre point de vue. Ainsi qu'on le voit par le tableau précédent, les textes extra-bibliques sont déjà plus nombreux, et les autres livres de l'Écriture sainte ressortent davantage vis-à-vis du psautier. La comparaison entre introïts et graduels, montre les principes différents qui ont présidé à la composition des uns et des antres. Précisément, les plus anciennes fêtes ont des graduels psalmodiques. tandis que le texte des intro'its est emprunté à d'autres livres bibliques. L'arrangement des introïts et |celui des graduels ne sont donc pas contemporains, le dernier est sûrement antérieur. Les textes des communions sont en majorité bil)liqucs en dehors du psautier; nous avons déjà vu qu'on les a choisis sous l'influence des Évangiles de la messe, ce qui n'est le cas pour aucune autre classe des chants de la messe, les communions forment ainsi une aulrc série dans l'antiphonaire centon. L'absence de tout rapport entre le graduel el les autres chants de la messe, enlrainc
la nécessité d'admettre que les divers chants d'une seule et même messe n'ont pas été fixés simultanément, mais à part pour chacun d'eux. Les études liturgiques ultérieures répandront sans doute de nouvelles lumières sur ces couches superposées et mélangées de l'édifice grégorien. Ce qui saute aux yeux, ce sont les arrangements de textes suivant la série numérique des psaumes: c'est le dernier travail subi par le livre de chant. Prenons, par exemple, les Communions des fériés de Carême'. .\ partir du mercredi des Cendres leurs textes sont tirés des psaumes i à xxvi. exception faite du samedi avant le 1" dimanche de Carême qui est omis, et de tous les jeudis. Ceux-ci interrompent la série, qui passe du mercredi au vendredi. En outre, au lieu des psaumes xii,xvi,xvii,xx et XXI, figurent des textes évangéliques. lia tout cas. le système des séries psalmodiques existait déjà quand on fixa la messe des jeudis. Ceci ayant eu lieu sous Grégoire II (715-731), il s'ensuit que ce système et toute la disposition de la messe, dont il lait partie, sont antérieurs à l'époque de Grégoire 11. Ces communions forment, elles aussi, une série à part dans le Centon grégorien, puisqu'elles sont disposées d'après des lois non observées pour les autres chants des mêmes messes. Nous constatons un arrangement semblable, mais sur de plus grandes proportions, aux dimanches après la Pentecôte, du i" au xvii': dans les introïts, cet ordre est suivi sans exception, tandis que pour les Offertoires et les Communions la série psalmodique est parfois interrompue par des extraits d'autres livres bibliques. Après le xvii"= dimanche, cette disposition est complètement abandonnée, d'où il est permis de conclure que ces deux séries de dimanches, n'ont pas eu leurs textes assignés simultanément. La première, sans conteste la plus récente, était toutefois déjà incorporée au livre de chant quand on détermina les messes des jeudis de Carême sous Grégoire II, car ceux-ci en ont emprunté la plupart de leurs chants.
A remarquer, en outre, les deux séries de graduels des dimanches après la Pentecôte; l'une suit l'ordre de la partie prépondérante du livre de chant, l'autre celui des introïts, ollertoires et communions des mêmes jours. Cette dernière série doit être postérieure et avoir été fixée pour ranger toute la suite des chants de ces dimanches dans le système numérique des psaumes. Cette disposition ne put se maintenir; tous les manuscrits, sauf deux, suivent la série plus ancienne. Mais l'existence d'un cycle de graduels constitué autrement que le reste des chants de la messe, démontre une fois de plus que, originairement, les chants pour les dimanches après la Pentecôte n'ont pas été déterminés en même temps : ici encore nous constatons deux couches bien tranchées par leur arrangement et par suite non contemporaines.
Il suit de là que le caractère centonisant du livre grégorien ressort indubitablement de la comparaison de ses parties. Jean Diacre était bien informé quand il le qualifia « compilation '. Il est malaise de dire combien de générations l'ont successivement retouché; à côté des parties plus récentes qui se distinguent par l'observation systématique de principes d'arrangement déterminés, on en voit de plus anciennes, même de très anciennes dont la disposition remonte sûrement jusque dans le i\" et le v« siècle. Mais on conserva tout ce qui était venu s'ajouter au plan primitif dans le cours des temps; quand l'année liturgique fut parvenue à une organisation presque complète, on se garda de réaliser une uniformité stricte qui n'aurait pu être obtenue sans de grands
' [P. Cagin.l Un mot sur l'Anliphoniile missarum, p.l l sq. Cf. Diclioim., t. I, col. 2303.
CHANT ROMAIN ET CxRECxORIEN
dommages; on préfera garder côte à côte les divers arrangements survenus peu à peu; parfois, même, on les intercala parmi les plus anciens. Ainsi, ce livre lie chant, répandu en même temps que le missel gré- !,orien en Angleterre, en France et en AUemanic, n'est jias une création nouvelle, ni un arrangement nouveau; sinon, mainte chose aurait été changée; c'est im recueil, une collection riche, variée, sans cesse accrue et remaniée, un véritable a centon ».
5. Son auteur. — Dans une étude consacrée à l'Antiphonaire (voir Diclionn., t. i, col. ■2443-2461), nous avons présenté la chaîne de témoignages historiques qui conduit jusqu'à l'évêque de Rochester, Putta (669-G76), formé à la science du chant par les disciples de saint Grégoire I". Ce texte est décisif en-ce qu'il écarte définitivement la candidature de drcgoire III, de Grégoire II et des papes grecs du vii= siècle'; au moment où régnaient ces papes, la tradition du chant romain n'avait guère à recevoir d'eux que des accroissements ou des modifications sans grande importance; le chant liturgique officiel ctait déjà réglé au point de faire l'objet d'un enseignement systématique dans la sf/io/n c«;i;onz77). Au reste, les recherches de D. G. Morin et de W. H. Frère ont établi que les fêtes nouvellement admises au vn« siècle n'ont presque pas de mélodies nouvelles, et quand leurs textes sont nouveaux, ils utilisent des chants existants -. Ce tait ne peut s'expliquer par l'impossiliilité de composer de nouvelles mélodies; car, même idus tard, l'office a été augmenté de chants nouveaux. La raison véritable, c'est que le livre des chants de la messe était désormais achevé; on répugnait à lui imposer des additions '. En particulier, en ce qui touche aux messes introduites par Serge I" pour les principales fêtes de la 'Vierge, savoir : l'.^nnonciation, l'Assomption et la Nativité, pour l'Exaltation de la Sainte-Croix et la procession de la Chandeleur, si ce pape avait spécialement favorisé ou même organisé le chant liturgique, l'un ou l'autre morceau du chant de ces messes devrait venir de lui ou avoir du moins été compose sur son initiative. Mais c'est le contraire qui est vrai ; tous les chants des messes susdites ont été empruntés à de plus anciennes, à celles de l'Avent , par exemple, et à celles déjà composées en l'honneur de Vierges et de Martyrs. La procession de la Chandeleur nous oflre elle-même le remarquable spectacle de textes et de chants grecs transférés dans l'Église romaine; quelques chants de la procession des Rameaux sont dans le même cas. L'ne organisation du chant d'église, sous Serge V', aurait touché à ces chants de procession. Or, ils figurent au livre romain à titre étranger : le texte est bilingue, le chant ne cadre pas avec les compositions de provenance latine, à preuve, leur tonalité absolument différente de la grégorienne. Ce contraste modal des chants grecs, adoptés à Rome sous Serge avec les autres chants de l'Antiphonaire, serait tout à fait inexplicable, si une augmentation quelconque du chant liturgique avait eu lieu sous ce pontificat; on aurait disposé les deux sortes de chants d'après la même tonalité. L'organisation du chant liturgique est donc antérieure à Serge I'"'' et nous n'apercevons pas une seule raison bonne, ni même mauvaise, permettant de la retirer à Grégoire l"'.
Si nous ouvrons un ancien graduel, nous sommes vite frappés d'une anomalie : certains textes se pré-
' F.-.\. Gevaert, Jm mélopée anliqiie, Inlrod., p. xii sq., xviii-xxii, Agathon (678-681), Léon II(682-683),Benoit II, 684-685), Sergel«f(687-701). — = G. Morin, op. cil. p.44sq., 74 et note; W. H. Frère, Graduale Saltsbiiriense, in-fol., London, 1894, préf., p. 20 sq. — ' La seule messe du vu" siècle avec chants propres est celle de la Dédicace, mais elle n'est que de peu d'années postérieure à Grégoire 1",
sentent en deux versions diflérentcs. .\insi le v. d'Introït du 1"' dimanche de l'Avent porte : Vias tuas. Domine, demonstra niilii; or, le v. du Graduel porte : Fi'icc uas. Domine, notas fac mihi. La première leçon est celle de la Yulgate, la deuxième celle de l'Italique. Les >. d'introïts et de Communions, ceux ad repctendum également, ne sont pas écrits entièrement '. mais seulement indiqués par les premiers mots dans la plupart des livres de chants de la messe, parce qu'on les chantait d'après les huit tons psalmodiques connus de tout le monde, et cela d'après les règles déterminées que tout chantre d'église savait par cœur pour les pratiquer journellement. Les textes de ces v. étaient empruntes au psautier, qui, depuis saint Grégoire, suivait la Vulgate '. Il en est tout autrement des morceaux de la messe ayant des mélodies propres, et pour cette raison, entièrement transcrits, à savoir, les antiennes de l'Intro'it, de rOfferloire et de la com^ munion, ainsi que les chants du soliste. Ceux-ci suivent la version de l'Italique. Il en faut déduire que la centonisation de ces chants ne saurait être postérieure à saint Grégoire, sans cela, eux aussi, porteraient le texte de la Vulgate.
I Une étude approfondie des formes mélodiques des antiennes a conduit F.-A. Gevaert à une conclusion identique sur l'organisation grégorienne des chants romains de l'office. Ici, plus souvent encore qu'à la i messe, on constate l'adaptation de la même mélodie i à des textes d'antiennes très différents les uns des autres. Ce fait s'explique sans peine si on réfléchit (|u'un grand nombre de clercs et de moines, médiocrement doués au point de vue musical, se fussent trouvés très emljarrassés en présence d'une nouvelle intonation d'antienne peu connue; au contraire, ils se sentaient à l'aise devant un chant familier. Pour leur venir en aide on rangea donc les versets du p >aume antiphonique sous une seule et même formule, tandis que dans la psalmodie responsorialc chaque verset pouvait recevoir une mélodie difiérente. Ces textes d'antiennes, si curieusement et si obstinément étudiés par Gevaert, l'ont mis en possession d'une remarque chronologique capitale. « Parmi les textes d'antiennes incorporés en dernier lieu au liiéi'iaire, ceux empruntés aux Aela martijruni n'ont pas une seule mélodie propre; tous ont recours à des chants plus anciens. D'où il suit que le chant de rOfTice était déjà organisé quand on fit ces emprunts aux Actes des martyrs.» D'après Gevaert' ceci arriva peu de temps après Grégoire l", et il fonde son argumentation sur l'aveu même de ce pape déclarant qu'en dehors des histoires d'Eusèbe sur les Martyrs il ne possède que leurs noms réunis dans un livre. Cependant, il est indubitable que les Acla Martyrum étaient déjà employés dans la liturgie romaine aux v» et vi'' siècles '; et même si la déclaration de saint Grégoire avait le sens que lui attribue Gevaert, il ne s'ensuivrait rien pour la pratique des chantres litiu-giques. La Régula SS. Stepliani et Pauli défend de chanter des antiennes non contenues dans les Écritures canoniques; cette prohibition suppose qu'an vi<: siècle il existait des antiennes de cette catégorie et on les chantait; seulement, dans les monastères on était plus conservateur que dans les églises séculières. Il est donc certain que vers l'an OUO on ne composait plus d'antiennes, et, ainsi l'étude comparée des chants de la messe et île l'office nous amène pareillement à conclure quelecliaut litur
en 608. — • .\insi, par exemple, dans le ms. 339 de Sainl- Gall, le ms. 121 d'Einsiedeln, etc. — 'G. Morin, op. cil., p. 43. Saint Isidore de Séville, l" moitié du vu» siècle, disait déjà que la version de saint Jérôme était préférable à la précédente et. pour ce motif, adoptée, dés lors, dans toutes les Églises. — • F.-.\. Gevaert. La nuHopéc antique, p. 169. — ' S.IÎâumor, Hist. ila brériaire. t. i. p. 206 sq.
CHANT ROMAIN ET GREGORIEN
gique fut organisé à Rome vers cette inêine année 600.
M. P. Wagner ajoute deux observations qui montrent d'une manière frappante la tendance de saint Grégoire'. Le décret de 59.5 transférant la fonction du soliste aux sous-diacres ou aux clercs minorés, révèle rintcntio.i de ne pas trop favoriser le corps des chantres. Ceux-ci, conformément aux rubriques du Sacramentaire, devront cesser le chant de l'Introït et celui de la Communion au signal donn é par l'évêque. Ces réductions ne profiteront pas à la liturgie, car, placé devant l'alternative de réintroduire tout le psaume responsorial primitif avec sa mélodie ou de se contenter du seul verset graduel abondam- i ment orné, le pape se prononce en faveur de ce dernier, ce qui aboutit à abréger le texte liturgique. Avec autant de goût que de tact, il interdit au cliant d'empiéter au point de transformer le sacrifice en un concert, la prière garde son rang éminent, les chants du chœur ne sont qu'un accompagnement et n'obtiennent qu'un rôle secondaire. Tout autre est la part faite au soliste. Dès qu'il se fait entendre, toute action cesse dans la messe grégorienne. Ce chant est la splendeur du culte, il en fait partie; il n'est pas un accom- ])agnement, mais une mélodie ayant son rang et son droit propres. L'évêque et le clergé s'arrêtent dès qu'il éclate et s'interrompent jusqu'à ce qu'il ait pris fin. Le soliste n'a point à se presser ni à craindre qu'on abrège son chant, il a tout le temps, ce chant même, devient action liturgique ".
Ainsi, l'oeuvre liturgico-musicale de saint Grégoire est tout ensemble réforme et réglementation; mais surtout réglementation. Des éléments anciens sont utilisés et, pour ainsi dire, canalisés en grand nombre. Auparavant, on rencontre des chceurs, des solistes, mais avec saint Grégoire, on commence à constater l'uniformité de point de vue. « Cette manière de voir s'impose d'elle-même si on prend garde aux différences de style si logiquement maintenues d'un bout à l'autre du Graduel comme de l'Antiphonaire dont elles sont la caractéristique. .Malgré la diversité des expressions la forme mélodique de chaque intro'it est la même, quant au fond, et se distingue au premier coup d'œil, de celle d'un Graduel, comme la Communion d'un OlTertoire, c'est celte distinclion des di/Jérenis slijlcs de chant qu'on peut le plus sûrement considérer comme l'œuvre de la réforme grégorienne; elle est établie avec une rigueur qui n'admet presque aucune exception. Elle est d'autant plus admirable c(ue les textes comme nous l'avons vu, ne sont pas du tout | choisis uniformément, mais bel et l)ien centonisés en i séries entremêlées et intercalées. On leur a donné un vêtement mélodique si soigné et si uniforme qu'il relègue à l'arrière-plan et fait même oublier le caractère centonisant du livre. C'est là un des plus brillants caractères esthétiques du livre grégorien; non seulement il est disposé on ne peut plus conformément à son but, mais encore la parfaite observation des lois artistiques du style en font une <cuvre géniale qui, même aujourd'hui encore, force notre admiration '. »